CHAPITRE Vâl
vait placé à sa droite, vous venez d'avancer là un fait peu orthodoxe, je dirai même une énormité historique, en insinuant qu'on ignore le nom des lieutenants d'Alexandre , de César et de Charlemagne. Certes , ajouta Napoléon en souriant, si Montholon ou Gourgaud , ici présents, avaient formulé cette opinion, je l'eusse laissée passer sans y répondre , parce que de braves et loyaux officiers ne sont pas forcés d'être, comme vous, versés dans la connaissance de l'histoire ; mais, je le répète, vous, mon cher historiographe, vous qui, sous le pseudonyme de... de... aidez-moi donc!
— Lesage, sire, fit M. de Las Cases en inclinant légèrement la tête.
— C'est juste , de Lesage , reprit Napoléon , et par parenthèse de mon romancier de prédilection ; vous qui avez construit un bel édifice chronologique , je ne comprends pas , dis-je , comment vous venez nous dire que les lieutenants de ces grands capitaines n'étaient pas connus. Je serais tenté, presque, pour cette hérésie, de vous taxer à une amende qui
viendrait augmenter le trésor de notre académie ^
— Sire, répliqua M. de Las Cases en souriant à son tour, je suis prêt à payer les frais de mon ignorance, pour peu que Votre Majesté daigne me prouver que j'ai failli.
— Oh! cela ne me sera point difficile, M. l'historien, exclama l'Empereur sur leméme ton. Certainement, je ne perdrai pas cette occasion de prendre ma revanche avec vous; ne m'avez-vous pas trouvé en faute, à votre 4our? Lorsqu'un adversaire tel que vous fait une fausse manœuvre, il faut se hâter d'en profiter, pour ressaisir la victoire , qui ne tarde pas , du reste, à s'échapper pour retourner vers celui qu'elle affectionne.
A ce compliment, qui recevait de la bouche de celui qui le prononçait un prix inestimable, l'illustre et savant auteur de V Atlas de Lesage
1 Napoléon jouait presque tous les soirs avec ses compagnons, soit au whist, soit au trictrac, soit même an vingt et un. Toute perte était perte, et l'argent qui provenait du jeu formait une somme consacrée à doter une jeune et pauvre fille de l'île ou à afTranchir un esclave.