CHAPITRE XV
Nouvelle imprévue
Quelques heures après, Amélie était à sa toilette, et, malgré son accablement, elle recevait les soins de sa femme de cham bre. Elle attendait Philippe, aont la présence devait atténuer ses remords et chasser les souvenirs de la matinée. Mais Philippe n'arrivait pas.
Après avoir revêtu une robe de couleur claire, destinée à relever, selon l'expression adoptée, sa physionomie un peu languissante, Amélie ordonna qu'on introduisît un domestique, qui insistait pour lui parler.
Ce domestique était cravaté et ganté de blanc.
— Madame ne me remet pas? dit-il.
— Votre livrée ne m'est pas inconnue.
— J'ai l'honneur d'appartenir à Son Excellence le ministre des affaires étrangères.
— Ah! s'écria Amélie, vous venez de la part de mon mari?
— Oui, madame, répondit le laquais d'un air embarrassé et en regardant la ganse de son chapeau.
iSQ LES MYSTÈRES DU BOULEVARD DES INVALIDES
— Eh bien! qu'avez- vous k me dire?
— Que madame me permette...
— J'attends !
— Je prie madame de ne point s'inquiéter.
-— Qu'y a-t-il donc? Qu'est-ce qui lui est arrivé! -— M. Beyle a fait une chute de cheval, dit le laquais.
— Oh ! mon Dieu !
— Que madame se rassure, ce n'est rien... ou du moins presque rien... M. Beyle est à peine blessé.
— Mais où est-il ? demanda Améhe toute tremblante.
— Il est dans une maison de campagne de Son Excellence, à deux pas d'ici. Voici comment cela est arrivé. Son Excellence avait fait demander M. Beyle. M. Beyle s'est empressé de se rendre à cet ordre ; mais, en route, son cheval a été effrayé par le bruit d'une charrette chargée de fer; M. Beyle est tombé et a dû se faire conduire en voiture chez Son Excellence.
— Mais sa blessure ?
— C'est peu de chose, madame; une foulure... une entorse, tout au plus.
— Oh ! n'importe, il faut que je le voie! dit Amélie.
— C'est facile, s'empressa de répondre le laquais ; et pour peu que madame ait quelque doute et conserve quelque inquiétude, je suis chargé par Son Excellence de la conduire immédiatement auprès de M. Beyle. Une des voitures du ministre est en bas.
— Thérèse! mon chapeau, moncnâle!
— Madame sort?
— - A l'instant. Donnez donc !
— Voici, madame.
Amélie fut prête en moins d'une minute.
— Accompagnerai -je madame? demanda la femme de chambre.
A cette question, le laquais cravaté de blanc ne put réprimer un mouvement qui passa inaperçu des deux femmes. •
— Non, répondit Améhe après un moment de réflexion.
— Madame rentrera bientôt?
— Je ne sais, je vais rejoindre nion mari.
lu MYSTÈRES DU BOCLEYARD DES INVALIDES 137
Thérèse, étonnée, s'inclina.
Au bout de quelques instants, une voiture emportait rapidement Amélie.
Pendant ce temps, Philippe Beyle et le comte d'Ingrande, dans l'ignorance de ce qui se passait , et se promenant bras dessus bras dessous sur le boulevard, entraient au Café Anglais pour y dîner.
Improvisée et due à l'initiative àj comte d'Ingrande, celte partie avait pour tous les deux l'attrait d'un repas de céhbataires. Pourquoi ces distractions, d'ailleurs bien innocentes, ont-elles toujours heu hors du cercle des habitudes? Les épicuriens modernes, qui savent mener de front la pohtique, l'industrie, la famille, les arts et le plaisir pourraient seuls nous l'apprendre.
CHAPITBE XVI
Le piège.
tJn dîner au Café Anglais exige une apparition dans une loge authéôlre et un tour au Cercle. Le comte d'Ingrande et Philippe Beyle connaissaient trop bien le code de la vie mondaine pour essayer de se soustraire à ces doux principaux articles. Vers onze heures, ils entrèrent au Club, avec l'intention d'y distribuer deux ou trois poignées de main, de s'y déganter, de s'y reganter et de partir. Rien de plus sagement résolu, comme on voit.
Le hasard voulut que ce soir-là ils entrassent dans unepièco où l'on jouait.
Machinalement, ils prirent place à une table de jeu, autour de laquelle des hommes vraiment supérieurs par l'intelligence étaient confondus avec quelques-unes de ces nulhtés facétieuses qui n'ont d'autre mérite que celui de savoir se ruiner en souriant, dussent-elles , au premier jour de pauvreté, se brûler paisiblement la cervelle entre un dernier cigare et une dernière grimace.
LES MYSTÈRES DU EODLEVARD DES INVALIDES j39
Philippe Beylo et le comte d'Ingrande étaient a peine assis, que le dialogue suivant s'engagea entre une frisure blonde qui arrivait et une barbe olympienne au repos :
-—Vous ne serez donc jamais exact, Bécheux? dit la barbo au repos.
— Colombin, ne m'accablez pas de reproches ; je sais mes torts, repartit la frisure.
— Vous deviez venir me prendre à Tortoni entre cinq et six heures?
— C'est vrai.
— Et il en est onze passées.
— Archi-vrai.
— Eh bien! mais ce n'est pas plaisant... dit Co'ombin étonné.
— C'est même excessivement désagréajle ; mais il y a des circonstances atténuantes, et je demande à les plaider.
— Tu plaides donc, toi, Bécheux? dit un joueur sais se retourner.
— Je pourrais plaider, répondit Bécheux offusqué par celle interpellation; je suis inscrit au tableau des avocats.
— Bécheux avocat? murmurèrent quelques personnes en levant la tête.
— Oui, messieurs, oui, dit-il en se rengorgeant et en jouant avec son lorgnon.
~ Charmant.
— Inouï!...
— Ravissant!...
Et un éclat de rire général couvrit ces acclamations ironiques.
Bécheux devint rouge; il essaya de sourire, mais il n'y parvint pas.
— Voyons, reprit Colombin, le prenant en pitié; quelles sont les circonstances atténuantes?
— Acceptez-vous le cas de force majeure? dit Bécheux.
— Qu'est-ce que cela?
— Par exemple, l'incarcération ?
— Comment, on vous aurait tenu enfermé, Bécheux?
— Vous allez voir.
— Attention! maître Bécheux va plaider! s'écria le même joueur.
— Je revenais du bois de Boulogne vers trois heures; vous voyez que j'avais parfaitement le temps d'arriver à Tortoni pour cinq heures. Le temps était superbe...
— L'air pur.
— Les oiseaux faisaient entendre de délicieux concerts.
— Oh ! messieurs, s'écria Bécheux, vous m'interrompez toujours !
— Continuez, dit Colombin.
— Je montais Grippe-Soleil; vous devez connaître Grippe- Soleil?
— Non, mais c'est égal.
— Je l'avais mis au trot, qui est l'allure où il excelle, reprit Bécheux.
— Sa main sur son coursier laissait flotter les rênes...
— - Celait sur la limite d'Auteuil et de Boulainvilliers; depuis quelques instants, je ne pensais qu'à mon rendez-vous de Colombin. Je me disais : Colombin m'attend, ne soyons pas en retard. Un rendez-vous, c'est sacré. Les rois n'ont pas d'autre pohtesse que l'exactitude.
— Peste! voici un joli monologue.
— Toutes les cinq minutes, je consultais ma montre... qui est une fort behe montre... Avez-vous vu ma montre?
Silence unanime.
— Tout à coup....
— Ah ! l'intérêt commence enfin, murmura un des auditeurs.
— J'aperçois le pavillon que s'était fait construire ce pauvre Porqueval, mon ami intime; le baron de Porqueval, qui vient de mourir ; Porqueval, vous savez ?
— Après? dit Colombin.
— Toutes les fenêtres étaient fermées; seule, la porte d'entrée était entr'ouverte. Je m'imagine que le pavillon est à vendre. Alors, je n'en fais ni une ni deux, je jette mes brides à Toby; vous savez, Toby, hein?
— Ensuite?
— Puis, j'entre clans l'habitation en me disant : Tiens, ce n'est pas laid, cela ! pourquoi n'achèterais-je pas cela ? Achetons cela. J'y viendrai avec mon ami Colombin, avec ce cher Colombin. .
— Merci.
— Allons, allons, Bécheux a acheté le pavillon Porqueval, dit un membre du Club.
— Nullement, répliqua Bécheux, et voilà l'endroit où je sollicite toute votre attention.
— Messieurs, c'est bien réellement un avocat ; je le reconnais à cette formule.
— Bécheux, noire attention vous est acquise.
— Voici. En acheteur scrupuleux, je fais le tour de l'immeuble, je visite le jardin; je ne rencontre personne. La cave était placée sous le perron, je veux aussi explorer la cave ; j'y pénètre. Il n'y avait pas deux minutes que je lorgnais les tonneaux, lorsque j'entends la porte qui se referme. J'étais prisonnier.
— Prisonnier !
— Hum ! cela tourne à l'Anne Radcliff.
— Je me disposais à appeler, lorsqu'on m'approchant de la porte, j'aperçus, par les jours que dessinaient les arabesques de fonte... devinez quoi?
— Messieurs, Bécheux n'est pas seulement un avocat, c'est encore un romancier ; voyez quelle habileté dans les suspensions de son récit.
— Puisqu'il l'exige, dit un joueur, tournissons-lui la réplique. Voyons Bécheux, qu'aperçûtes-vous ?
— Un fantôme?
— Un chevalier couvert d'un casque à plume rouge et à visière noire ?
~ Une licorne qui vomissait des flammes?
— Non, messieurs, j'aperçus une femme, une iemme trèsbelle et que je reconnus aussitôt.
— Voilà Bécheux en bonne fortune !
— Le fat!
— Vous connaissez tous celles que j'ai vues, messieurs.
— Vraiment ? dit d'une voix distraite Philippe Beyle, qui ne cessait déjouer avec un bonheur surprenant.
— Et vous plus que personne, monsieur Beyle. 9
— Bah! s'écria-t-on de toutes parts.
— Mon cher Bécheux , dit Colombin , si vous tenez absolument à être indiscret, n'aggravez pas vos torts en balbutiant plus longtemps.
Bécheux, piqué par cette observation, continua:
— Certainement, le hasard est pour beaucoup dans ma découverte, mais néanmoins elle a son prix. Depuis quelque temps, il n'est aucun de vous qui ne se soit demandé et qui ne se demande encore : Où diable se cache donc la Marianna?que devient donc la Marianna ?
Philippe Beyle fit un mouvement; mais, tranquille en apparence, il continua de jouer, c'est-a-dire de gagner.
— - Eh bien! messieurs, la Marianna demeure à Boulainvilliers, où elle est mystérieusement réfugiée dans le pavillon de mon pauvre ami Porqueval. Dès que je l'ai reconnue, je lui ai souhaité le bonjour à travers la porte. Elle est venue me délivrer en me recommandant le plus grand secret... Et voilà pourquoi je n'ai pu me trouver aujourd'hui à Tortoni , au rendez-vous de Colombin.
Bécheux avait fini. Bécheux s'essuya le front. Bécheux reçut avec modestie les féhcitations de ses auditeurs.
L'attention inquiète que Phihppe Beyle avait prêtée à cette narration ne l'avait pas empêché de réaliser des bénéfices considérables, si considérables qu'il lui devint même impossible de quitter décemment la partie.
En conséquence, Philippe écrivit un petit billet à Amélie pour la prévenir qu'un travail important le retenait au ministère et le forcerait probablement à y passer la nuit.
Puis il se remit au jeu.
Bientôt la fortune se retourna vers un autre amant avec la soudaineté et l'insolence des courtisanes. De Phihppe elle alla à Bécheux. Bécheux hérita entièrement de Philippe, qui, après s'être obstiné quelque temps encore, finit par se trouver en perte de mille louis.
11 put se lever, cette fois.
LES MYSTÈRES DU EOULLVARD DES INVALIDES i43
Cinq heures du matin allaient sonner.
Philippe Beyle remit h M. Bccheux une carte de visite au dos de laquelle il avait écrit au crayon : « Bon pour mille louis, que je payerai aujourd'hui, à midi. »
— Mais, mon cher, dit Bécheux, empressé de montrer son savoir-vivre, je n'accepte que votre parole. Reprenez votre carte.
— Je puis mourir d'ici à quelques heures.
— Mes regrets seraient assez vifs pour me faire oublier ma créance.
— Vous êtes un galant homme, c'est connu, répéta Philippe; mais permettez-moi d'agir en cette occasion selon mes habitudes.
Dès que Philippe et le omte oe trouvèrent seuls sur le boulevard, Philippe dit :
— 11 me manque à peu près, en ce moment, quatre cents louis pour m'acquitter envers M. Bccheux.
— Bagatelle ! répondit le comte d'Ingrande. Attendez-moi chez vous, mon cher.
Ils se séparèrent.
Le comte se dirigea vers le faubourg Montmartre, tandis que Philippe Beyle, mécontent de sa nuit et de lui-même, se hâta de regagner son hôtel.
Son étonnement fut grand, lorsqu'en tJ'eversant son anticham])re, il vit son domestique profondémeni endormi dans un fauteuil.
Auprès de lui, un flambeau jetait ses dernières lueurs qui ne pouvaient déjà plus lutter avec l'aurore.
— Ce pauvre garçon m'aura attendu, pensa-t-il. Il appela.
— Jean !
— Monsieur ! dit celui-ci éveillé en sursaut.
— Vous ne vous êtes donc pas couché ?
— Que monsieur daigne me pardonner, dit le valet en se frottant les yeux ; dans ce moment, je ne sais pas bien encore où je suis.
— Vous êtes dans l'antichambre et il est six heures du matin, dit Philippe en souriant.
— 11 suffit que monsieur le dise pour que je le croie.
— Rappelez vos idées, Jean.
— Les voilà, monsieur, les voilà toutes !
— J'ai envoyé un laquais, hier.
— Un laquais ! répéta Jean d'un air ahuri.
— Vous en souvenez-vous ?
— Monsieur veut dire : deux laquais.
— Comment !
— Celui de l'après-midi et celui de minuit. Philippe secoua doucement le bras de Jean.
— Ah çà ! vous réveillerez-vous à la fm ?
— Oui, monsieur, dit Jean effrayé.
— Je vous demande s'il est venu hier un homme de ma part.
— De votre part? oui, monsieur... avec une voiture.
— Eh ! non, dormeur enragé... avec un billet !
— Avec un billet, c'est vrai. Il est venu avec un billet, je l'avais oublié.
— Pour madame ?
— Pour madame, oui, monsieur, c'est moi qui l'ai reçu.
— Et vous avez remis immédiatement ce billet à ma femme, n'est-ce pas?
Cette fois, Jean regarda Philippe avec une expression qui tenait non plus du sommeil, mais du complet ébahissement.
— Si j'ai remis ce papier à votre... à madame, balbutiat-il.
— Répondrez-vous ?
— Mais monsieur sait bien que...
— Je ne sais rien, dit Philippe avec impatience ; avez- vous, oui ou non, remis ce billet à madame ?
— Je lai donné à la femme de chambre, répondit Jean.
— Cela revient au même. Allez vous reposer.
— Je remercie monsieur. Je vais lui obéir.
Et Jean sortit, avec des gestes et des regards tels que Philii)pe en conçut quelques doutes sur la plénitude de sa raison.
Après avoir remédié autant que possible au désordre que les fatigues avaient imprimé à sa toilette et à sa physionomie, Phi-
lippe Beyle s'avança, sur la pointe du pied, jusqu'au seuil delà chambre d'Amélie.
Aucun bruil ne vint lui annoncer son réveil.
Il supposa que, contrariée par son retard et après une longue attente, elle ne s'était endormie qu'à une heure fort avancée.
Philippe ne voulut pas interrompre un sommeil déjà troublé par sa faute.
Ce ne fut qu'au bout de deux heures qu'il se décida à entrer chez elle.
Elle n'y était pas. Le lit était intact.
Philippe Beyle éprouva un de ces bouleversements qui mettent une première ride sur le visage d'un homme.
11 vit sur un guéridon le billet envoyé par lui.
11 s'en empara.
Le cachet y était encore.
Philppe fit quelques pas au hasard dans sa chambre ; les pas d'un homme halluciné.
Cinq minutes après, il sonna. 11 s'était assis. Il feignait de lire une revue.
Ce fut Thérèse qui arriva.
Elle poussa une exclamation de surprise en apercevant Philippe.
— Ah ! s'écria-t-elle, monsieur n'est donc pas en danger ! Que je suis contente !
— En danger ? Pourquoi pensiez-vous que j'étais en danger ? demanda-t-il.
La femme de chambre demeura bouche béante.
— Parlez, Thérèse.
— C'est que... hier...
— Eh bien, hier ?
— On est venu de la part de monsieur.
— On est venu dire que j'étais en danger?
— Pas en danger, mais souffrant, répliqua la femme de chambre.
— Souffrant ?
— A la suite de votre chute de cheval. Et, en effet, monsieur est encore tout Dâle.
— Continuez , Thérèse , dit Philippe ; ce que vous racontez m'intéresse ; je tiens d'ailleurs à savoir comment ma commission a été faite. On est donc venu hier? A quelle heure ?
— A quatre heures de l'après-midi environ.
— De l'après-midi. C'est bien. Vous étiez là, sans doute?
— Oui, monsieur.
— Qui est-ce qui est venu ?
— Un domestique à la livrée du ministre. Philippe Beyle se contraignit.
— A la hvrée du ministre ? Vous en êtes sûre, Thérèse ?
— Oh ! oui, monsieur. D'autant plus sûre qu'il est venu avec une voiture du ministère.
— Ah!
— On dirait que monsieur ignore tous ces détails.
— Non, certainement ; mais je crains qu'on n'ait été trop loin... qu'on n'ait alarmé à tort ma femme. Ce domestique, vous l'avez entendu, qu'a-t-il dit ?
— Il a dit que monsieur était tombé de cheval en se rendant à la maison de campagne du ministre, mais que c'était peu de chose ; que, du reste, si madame voulait savoir à quoi s'en tenir, le ministre lui envoyait une de ses voitures, qui avait ordre de la conduire immédiatement auprès de monsieur.
— J'entends... auprès de moi... oui, Thérèse ; mais ce n'est pas tout.
~ Quoi donc ?
— Madame... qu'est-ce qu'a fait madame ? •
— Elle n'a fait qu'un saut d'ici dans la voiture, dit la femme de chambre.
— Elle est partie?
— Je le crois bien !
— Pour... où? demanda Philippe respirant à peine.
— Je ne l'ai pas demandé h madame
— Thérèse, on étouffe ici. Ouvrez cette fenêtre.
Phihppe eut en ce moment le courage et la force de s'imposer la plus horrible des contraintes, afin de cacher à ses gens les atteintes presque déshonorantes d'un rapt auési éclatant.
Thérèse, immobile, le regardait.
— Monsieur a peut-être eu tort de s'en revenir si tôt, ditelle; et je ne comprends pas que madame n'ait pas accompagné monsieur, dans l'état où il est.
— Vous pouvez vous retirer Thérèse ; je sais tout ce que je voulais savoir.
La femme de chambre obéissait ; il la rappela.
— J'attends M. le comte d'Ingrande, dit-il; prévenez Jean afin qu'il l'introduise dans mon cabinet, au cas où je ne serais pas encore rentré.
— Comment ! monsieur veut sortir ? Monsieur n'y pense pas ! reprit Thérèse.
— Allez.
Puis il se leva.
Il venait de se rattacher à un espoir.
Malgré l'heure matinale, il courut chez la marquise de Pressigny ; mais ce fut pour apprendre qu'elle était partie la veille pour la campagne.
Sa seule espérance anéantie, Philippe dut se retourner forcément vers le soupçon qui avait jaiUi dans sa pensée lors de l'interrogatoire de Thérèse.
Sa femme avait été victime d'un guet-apens dressé par Marianna.
C'était à Boulainvilliers que demeurait Marianna ; c'était à BoulainviUiers qu'on avait attiré Amélie. Le doute devenait presque impossible.
De retour chez lui, il trouva le comte d'Ingrande qui l'attendait.
Le comte jeta un coup d'œil étonné sur Phihppe et lui dit :
— Vous vieîlhssez, mon cher.
— Je vieiUis ? murmura Philippe Beyle.
— Ah çà ! tournez-vous donc du côté de cette glace ; vous êtes cadavéreux. Mon gendre, je ne vous conseillerais pas de passer souvent vos nuits à jouer. Voici vos quatre cents louis que je vous apporte.
— Je vous remercie.
— Ces jeunes gens d'à présent ! Plus d'ardeur, plus de tempérament. C'est incompréhensible.Voycz-moi et regardez-vous.
-" Oui, la fatigue...
— Tiens ! vous avez acheté cela ? dit le comte en appliquant son lorgnon sur un petit cadre.
— Quoi ?
— Ce Corot. Je l'avais marchandé, il y a deux mois, pour... .iour quelqu'un. C'est très-frais ; un peu néghgé, A propos...
Il se retourna vers Philippe.
— Je veux embrasser Amélie.
Philippe ne bougea pas.
— Si nous passions chez elle ? dit le comte en marchant vers la porte.
Phihppe étendit la main pour l'arrêter.
— Ah! dit M. d'ingrande, elle est sortie?
— Oui.
— Déjà? Quelque pratique de dévotion, sans doute. J'alten- ("rai son retour. Jean me servira à déjeuner. Sans indiscrétion, qu'est-ce que vous avez payé ce Corot ?
— Vous attendrez... son retour?
— Est-ce que cela vous gêne? reprit le comte. Vous avez l'air troublé, ce matin; je l'ai rc.narqué quand vous êtes entré.
La porte de la chambre s'ouvrit. Thérèse parut.
— Monsieur... dit-elle avec agitation.
— Qu'est-ce que c'est? je ne veux pas recevoir! s'écria Philippe, heureux de cacher son embarras sous une explosion d'impatience.
Le comte fit signe à cette fille de parler.
— Ce n'est pas une visite, monsieur, c'est bien autre chose ! dit Thérèse d'une voix mystérieuse.
— Eh bien ! je vous écoute.
— Mme la comtesse d'ingrande est arrivée à Paris. A peine descendue dans son hôtel, elle vient d'envoyer un de ses gens pour prévenir madame qu'elle l'attendait.
— Mme d'ingrande à Paris ! s'écria PhiUppe.
— Il n'y a rien là de surprenant, reprit le comte qui l'obeervait.
— Vous avez raison, balbutia Philippe.
Le comte ajouta;
LIS MYSTÈRES DU BOriEVAIlD DES INVALIDTÎ? 149
— Et elle désire voir sa fille ; c'est encore tout simple, c'est... comme moi.
— Que dois-je répondre au laquais? demanda Thérèse en i,.g-ardant alternativement les deux hommes.
Comme aucun d'eux ne prenait la parole, elle continua:
— Monsieur veut-il que je dise que madame n'est pas à Paris?
— Non ! s'écria Philippe Beyle ; j'attends madame d'un instant à l'autre.
Le comte d'Ingrande congédia d'un geste la femme de chambre.
Dès que la porte se fut refermée sur elle, il marcha à Philippe et ne lui dit que ces mots :
— Où est ma fille ?
— Monsieur le comte...
— Piépondez, où est-elle ? Votre figure renversée, vosphrases entrecoupées me font présager un malheur.
— Eh bien, oui, dit Philippe, un malheur! Il y a un malheur sur elle comme sur moi.
— Je m'en doutais.
— On a usé d'un subterfuge, pendant mon absence, pour enlever Amélie.
— Quand? demanda le comte terrifié.
— Hier.
-Qui?
— Une femme.
— Philippe, vous êtes fou.
— C'est vrai, je devrais dire un démon, puisqu'il s'agit de Marianna.
— La cantatrice Marianna ?
— Oui.
— Celle qui fut votre maîtresse?
— Celle-là, et qui me fait cruellement expier aujourd'hui mon caprice d'autrefois.
— Au nom du ciel, exphquez-voiis ! dit le comte; dans quii-l but supposez-vous que cette Marianna ait fait enlever ma fille ?
— Le sais-je?
iSO LES MYSTÈRES DU BOULEVARD DES INVALIDES
— Croyez- VOUS à un danger réel?
— Je crois à tout, dès que j'aperçois le doigt de Marianna.
— Quel parti comptez-vous prendre ?
— Un hasard inouï m'a mis sur la trace de ce rapt. Vous rappelez-vous l'histoire racontée au club par M. Bécheux?
~ Non.
— Il n'importe. C'estgraceà cette histoire, si saugrenue qu'elle soit, que je connais la dem.eure de Marianna.
— Vous la connaissez? s'écria la comte d'Ingrande; mais alors partons, partons tout de suite! Un tel enlèvement participe plus de la folie que du crime. Allons trouver cette femme.
— Soit, monsieur le comte.
— Habituée aux expédients de théâtre , elle aura voulu les transporter dans la vie réelle. Il est impossible, à l'heure qu'il est, qu'elle ne se repente pas de soîi in^prudcnce.
rhili|)pe Beyle hocha le front.
— Vous ne connaissez pas la Marianna , diL-il.