CHAPITRE XVIT
Au pavillon de Boulainvilliers.
En peu de temps, Philippe Beyle et le comte , grô^ce à un excellent attelage, arrivèrent à Boulainvilliers, devant le pavillon indiqué par M. Bécheux.
C'était une de ces constructions fragiles et gracieuses comme on en voit un assez grand nombre aux environs de Paris. Élevées dans une heure d'opulence et abandonnées aux premiers jours d'infortune, ces improvisations architecturales, ces chefsd'œuvre de la vanité sont finalement achetés au tiers de leur valeur par de bas spéculateurs ou par des Madeleines repentantes en quèle d'une Sainte-Baume avec potager, cour et dépendances.
Philippe Beyle et M. d'Ingrande eurent soin de laisser leur voiture à distance.
Aux sons d'une clochette, une paysanne arriva.
— Nous sommes les personnes que madame attend, dit Philippe d'un ton si aftlrmatif que toute demande d'explication eût été hors de propos*
z\ussi la paysanne ne trouva-t-elle rien à répliquer.
Ils se dirigèrent vers la maison, comme s'ils en eussent été les familiers.
Ni l'un ni l'autre ne s'étonnèrent de la facilité avec laquelle on leur livrait l'entrée d'une retraite où , ce jour-là surtout, il était naturel de s'attendre à un redoublement de précautions. Ils étaient trop animés pour s'arrêtera des détails dont un indifférent n'eût pas manqué d'être frappé.
Ils franchirent le perron.
Là, Philippe dit à son beau-père :
— Monsieur le comte, il convient, il est même prudent que vous m'aUendiez ici. L'entretien que je vais avoir avec Marianna est décisif, et doit se passer sans témoin. C'est du moins mon opinion.
— La connaissance que vous avez du caractère de cette femme vous met à même mieux que moi de décider du choix dos moyens à employer. Je ferai selon vos instructions.
— Eh bien ! reprit Philippe , si dans une demi-heure je ne suis pas redescendu dans ce vestibule, c'est que votre intervention sera nécessaire, c'est que votre autorité sera indispensable.
— J'entends, dit le comte.
Phihppe Beyle s'élança vers l'escalier du premier étage. La porte du salon était entr'ouverle. 11 la poussa et se trouva face à face avec Marianna.
Décidément, les circonstances le servaient.
— Vous, chez moi! dit-elle; vous! vous!
— Pas d'éclat, madame; c'est inutile, et cela pourrait devenir dangereux. Pas de bruit, croyez-moi. Restons seuls tous deux. Vous savez pourquoi je viens ici?
— Vous oubliez...
— Oh ! ne perdons pas de temps ! Ce n'est pas l'heure des récriminations.
— Que voulez-vous, enfin/
— Je veux ma femme I
Marianna le regarda du haut en bas; et son bras s'étendit vers un timbre qui était à sa portée.
Mais, avant que le timbre résonnât, le bras de Marianna était emprisonné dans la main de Philippe.
Elle murmura :
— C'est vrai; j'oubliais vos façons d'agir.
Il lui lâcha le poignet, et elle alla s'asseoir, avec une apparence de calme, sur un divan.
— M'avez-vous entendu? lui dit-il.
— Oui.
— Où est-elle ?
— Encore? dit Marianna haussant les épaules.
— Ne dissimulez pas; je sais tout.
— Une phrase pour effrayer.
— Pour punir !
— Monsieur !
— Peu m'importe de blesser votre dignité ; ce n'est pas de votre dignité qu'il s'agit à présent. Il me faut Amélie.
— Qu'y a-t-il de commun entre votre femme et moi ?
— Elle est tombée dans un piège que vous lui avez tendu.
— Un piège ?
— Faites-y attention. Vous jouez un jeu qui peut vous devenir funeste. Si je suis accouru ici d'abord, vous devez m'en savoir gré, car j'aurais pu simplement m'adresser à la justice. Je ne l'ai pas fait, par un reste d'égard pour vous.
— De la clémence? dit ironiquement Marianna.
— Non, de la pitié, c'est-à-dire ce qu'on doit aux insensées, aux femmes atteintes de vertige...
— Ah! vous êtes imprudent de me parler ainsi! s'écriat-elle, l'œil plein d'un feu noir.
— Allons donc\ redressez-vous donc! Soyez donc vousmême! Quittez ce vêtement d'imposture qui ne va pas à votre taille ! Pour une haine comme la vôtre, pas de moyens mesquins. Voyez, est-ce que je ruse, moi? est-ce que je prends cette peine avec vous? Fi donc! Ne rampez plus comme les vipères, bondissez et frappez comme les lionnes!
— Je me souviendrai du conseil quand il en sera temps, murmura-t-elle.
Philippe consulta la pendule et dit :
— Il faut que daud deux heures ma femme soit chez moi.
— Sur qui comptez-vous pour cela ?
— Sur vous, premièrement, et, à votre défaut...
— A mon défaut, sur le procureur du roi, n'est-ce pas ? C'est là ce que vous voulez dire !
— Non, madame; je sais que, par vos relations, vous pouvez jusqu'à un certain point échapper à une instruction dirigée contre vous.
— Par mes relations? répéta Marianna.
— Tenez, jouons cartes sur table. Il existe en plein Paris, au temps où nous vivons, une association de femmes assez folles pour oser mettre leur volonté ou plutôt leurs fantaisies en opposition avec la loi. Amélie est aujourd'hui l'une des victimes de ce tribunal inique.
— Mais quel rapport?...
— Aucun, si vous voulez. Supposons que je vous raconte un rêve. Eh bien, je vous dis, moi : c'est par votre instigation qu'Amélie est détenue arbitrairement, c'est par votre instigation qu'il faut qu'elle soit rendue à la liberté.
Marianna se tut, comme fatiguée par cet entretien.
— J'ai voulu faire un appel à votre raison, reprit Philippe ; maintenant, que les malheurs qui vont arriver retombent sur votre tête ! Ce n'est pas vous seule que je vais atteindre, c'est la Franc-Maçonnerie des femmes tout entière.
— La Franc-Maçonnerie des femmes ! répéta-t-elle en ayant de la peine à cacher la joie que lui causait cet aveu.
— Oui, s'écria Philippe, c'est-à-dire une ligue coupable, une dérision, une monstruosité! Ne croyez pas que je menace en vain. Vous me connaissez; je vais jusqu'au bout de mes projets. Je dénoncerai la Franc-Maçonnerie des femmes. Je ne la dénoncerai pas à un procureur du' roi; j irai plus haut. Un secrétaire général du ministre des aft'aires étrangères n'est pas le premier venu ; on l'écoute, on m'écoutera. Je montrerai les plus grands noms compromis avec les noms de la borne et du bouge. Tous ces noms me sont connus, j'en ai la liste. Mon plan de campagne est dressé : je vais cerner le lieu de vos réunions
clandestines et les quatre rues qui y aboutissent. Une serre conduit à la salle des séances; on y trouvera des preuves, des insignes. Il y aura scandale, je vous en avertis, car je suis détermine à tout. Je suppose niùme que les magistrats auxquels je m'adresserai, que le préfet de police, que le ministre de la justice se refusent h provoquer un éclat; j'admets que votre institution trouve des protections jusque sur les marches du trône ; j'en appellerai au public. Pour parvenir à lui, tous les moyens me seront bons : le journal, le mémoire, l'affiche, le livre. J'ai des amitiés nombreuses, je les intéresserai à ma cause. Ma voix sera entendue, je défie vos bâillons. Je révélerai vos ignobles mystères, vos ridicules cérémonies ; je vous renverserai, entendez-vous, je vous renverserai.
— Vous divaguez...
— Non, car vous êtes pâle et vous tremblez.
— Moi !
— Réfléchissez-y, dit Philippe. Une séquestration de personne est sévèrement punie ; du même coup, votre vengeance ruinera votre association.
Marianna se leva.
— Est-ce tout ce que vous avez à me dire ? demanda-l-elle froidement.
— Non. J'ai un mot à ajouter.
L'accent dont, à son tour, il accompagna ces paroles épouvanta presque Marianna.
Il s'approcha d'elle, et la brûlant du regard :
— Vous avez osé toucher h Amélie. J'aurais tout oublié, excepté cela. L'entretien que nous venons d'avoir sera le dernier, probablement; gravez-le dans votre mémoire. Retenezbien ceci surtout : dans deux heures, Amélie sera chez moi, ou le secret de la Franc-Maçonnerie des femmes sera livré aux quatre vents de Paris.
Philippe Reyle partit après cette déclaration.
Au bas de l'escalier, il retrouva le comte d'ïngrande qui l'attendait.
Lorsqu'elle se fut bien assurée que la porte du pavillon s'était refermée sur leurs pas, Marianna alla écarter un rideau derrière lequel il y avait quatre femmes.
Ces quatre femmes appartenaient à la Franc-Maçonnerie. C'étaient la comtesse Darcet, M°^ Guillermy, M"'^ Flacliat et M"^^ Ferrand.
Elles avaient assisté à la scène qui vient d'être racontée.
— Eh bien? dit Marinnna en les regardant tour à tour.
— M'^e Beyle nous a trahies, murmura la comtesse Darcet.
— Descendons vers elle, à présent, reprit Marianna, dont les yeux jetaient des éclairs de triomphe.
CFTAPITRE XVIII
L'épée crfrénée.
Le lecleiir a compris qii*Amclie était effectivement tombée dans les rets de Marianna.
Devons-nous révéler les moyens employés par celle-ci? N'a-t-on pas assez dit quelles nombreuses intelligences la Franc- Maçonnerie des femmes comptait en tout lieu ? Est-il utile de faire entendre, par exemple, que la narration de M. Bécheux était une chose prévue et ordonnée '/
Arrivée au pavillon de Boulainvilliers, Amélie avait été introduite dans une salle du rez-de-chaussée, où elle s'était trouvée en présence de M^e de Guillermy, de la comtesse Darcet, de M"^ Flachat et de M="e Ferrand.
Elle les reconnut immédiatement, et la crainte traversa son esprit.
— Mesdames, veuillez me dire où je suis ? demanda-t-elle.
— Vous êtes sous notre sauvegarde, lui répondit la comtesse Darcet.
— Mais mon mari... cette cbute?
— On a dû employer ce moyen pour vous conduire ici.
— Je ne suis donc pas chez le ministre ? dit Amélie avec étonnement.
— Vous êtes chez une de nos sœnrs,
— Laquelle ?
— Vous l'apprendrez bientôt.
— Mesdames, mesdames, qu'est-ce que cela signifie ? Pourquoi m'a-t-on trompée ? Est ce un jeu ? Dissipez mon inquiétude je vous en prie.
— Au milieu de nous, vous n'avez rien à craindre, dit Mme Guillermy.
— 11 n'importe ! On a usé de mensonge pour m'attirer dans cette maison ; je ne peux, je ne dois pas y rester.
— Ma chère enfant, dit la comtesse Darcet, votre volonté cesse d'être individuelle, du moins pour quelques instants; car nous agissons au nom de la Franc-Maçonnerie.
Ce mot glaça les veines de la jeune femme.
— De la Franc-Maçonnerie! murmura-t-elle.
— Quoique nouvelle dans notre ordre, vous n'ignorez pas la prudence de nos décrets, non plus que l'esprit de sagesse qui préside à nos actions. Vous alarmer, c'est donc nous faire injure.
- Mais pourquoi des détours ? Ne serais-je pas accourue de plein gré sur un appel de notre société?
— Tout vous sera expliqué, dit Mme Ferrand avec douceur.
— J'en appelle à la grande-maîtresse.
— Son autorisation est inutile ici. Toute sœur a le droit de nous requérir au nombre de quatre, sans engager pour cela notre responsabihté.
— Qui vous a requises? demanda Amélie.
Les quatre femmes gardèrent le silence.
— De sorte que je suis votre prisonnière, reprit-elle.
— Pour peu de temps.
— Mon mari s'étonnera de mon absence.
— Nous avons songé à tout ; que cette considération ne vous préoccupe point.
— C'etei bien, dit Amélie ; je suis en votre pouvoir; j'attendrai ma déhvrance de votre bon plaisir.
Lorsqu'elle se vit seule, Amélie essaya de pénétrer le mys tère qui l'environnait. Sa première pensée fut celle-ci : Philippe avait-il déjà trahi le secret (qu'elle lui avait confié ? Dans le môme instant où elle subissait pour lui mille combats et mille remords, à l'heure où pour le sauver elle parjurait sa foi chrétienne, lui, inhabile et dédaigneux, avait-il laissé surprendre son imprudence ou son scepticisme ?
— Qui sait si maintenant on ne lui tend pas le même piège qu'à moi ! se disait-elle; et s'il y tombe, quel compte la Franc- Maçonnerie ne me demandera -t-elle pas de ma faute ?
Celte rêverie l'absorba pendant plus d'une heure.
La pièce où se trouvait enfermée Amélie était, comme nous l'avons dit, une dépendance du rez-de-chaussée. Une fenêtre, à laquelle des barreaux avaient été posés récemment donnait sur une cour intérieure. Le mobiher était simple : d'un côté une bibliothèque, de l'autre une panoplie.
Cette panoplie dans la maison d'une femme était une particularité asse:i significative pour attirer l'attention d'Améhe.
Un soupçon s'empara d'elle à l'aspect de ces armes.
Était-elle bien chez une femme, en effet ?
Mais ce soupçon s'effaça au souvenir de l'honorabilité de jjme Ferrand et des trois autres femmes qui s'étaient constituées ses gardiennes.
Néanmoins elle exami:ia en détail la panoplie, qui était du plus beau travail artistique.
Elle s'arrêta tout à coup, étonnée, devant un écusson qu'elle reconnut pour être celui de la famille de Trémeleu.
Une épée qu'elle détacha du faisceau lui offrit également le chiffre d'Irénée.
Ce nom, qui se représentait subitement à elle dans un tel lieu et dans de telles circonstances, lui inspira de mélancoliques réflexions.
— C'était l'époux que ma mère me destinait, pensa Amélie ; il était du même rang que moi. Avec lui, ma vie se fut écoulée silencieuse et digne, sans ardeurs, mais sans remords. J'ai méconnu la volonté maternelle; Dieu m'en punit.
La journée s'acheva sans amener la délivrance d'Amélie;
une chambre à coucher était attenante à la pièce où elle était détenue : elle y passa la nuit. On lui avait donné une camcriste, ou plutôt une surveillante.
Le lendemain, vers midi, elle entendit un bruit de pas.
Cinq femmes entrèrent.
La première semblait la moins émue ; Amélie la rocoriTiut : c'était Marianna.
Toutes deux échangèrent un regard lent, profond.
— Madame, dit Marianna, vous êtes libre.
Une telle décision n'avait pas été prise sans de longues et mûres délibérations. Les arguments de Philippe Beyle, ses intentions, son énergie bien connue, tout cela avait été discuté et mis en opposition avec les projets de Marianna. Son i)lan de vengeance avait dû céder devant l'intérêt de la Franc-Maçonnerie des femmes.
A ces paroles inattendues, Amélie demeura immobile et comme indécise.
— Si je suis libre maintenant, pourquoi donc étais-je prisonnière tout à l'heure ? dit-elle ; ma délivrance m'étonne autant que ma captivité.
— C'est à votre conscience qu'il appartient de vous répondre, répliqua Marianna. ,
Amélie se tourna vers les autres femmes, qui l'examinaient avec une sincère expression de tristesse.
— Et vous, mesdames, eerez-vous plus explicites ? leur dcmanda-t-elle.
— Vous avez trahi notre société, murmura M"^ Ferrand.
— Est-ce au témoignage de madame que vous vous en rapportez? dit AméUe en désignant Marianna par un mouvemeiit de tête méprisant.
— Non.
— Alors où sont les preuves de votre accusation ?
— Votre mari sort d'ici.
— Philippe ! s'écria-t-elle avec angoisse.
— 11 a parlé, et ses paroles ont été entendues de nous.
— C'est impossible !
— Madame, notre douleur égale la vôtre.
— C'est un nouveau piège. Philippe n'a pu parler. D'ailleurs, qu'aurait-il pu dire ?
Marianna sourit froidement et répondit :
— A quoi bon tant vous inquiéter, si vous êtes innocente? Laissez là ces propos. La liberté vous est rendue ; que n'en profitez- vous ?
— Vous avez raison, dit Amélie après un silence; je me disculperai devant la Franc-Maçonnerie des femmes.
Et s'adressant à Marianna :
— Mais auparavant, il faut queje vous entretienne en particulier, à l'instant même. Mesdames, le permettez-vous?
— Notre rôle est fini, dit la comtesse Darcet en se retirant, suivie de ses amies silencieuses.
Certaine de leur départ, Amélie revint devant Marianna.
— Est-ce la vie de Philippe ou la mienne que vous voulez ? lui demanda-t-elle.
— Je ne veux la vie de personne, répondit Marianna.
— Il faut que votre haine se décide pourtant et choisisse entre lui et moi. Je suis lasse à mon tour de vous rencontrer sans cesse sur mon passage. Votre opiniâtreté n'a plus de nom; et quand je songe que vous m'avez tenue prisonnière là, chez vous, je vous trouve d'une hardiesse à mériter tous les châtiments.
Cette apostrophe siffla comme une lanière aux oreifies de Marianna.
— Finissons-en, reprit Amélie. Et d'abord, pour ce qui est de la Franc-Maçonnerie des femmes et de ma trahison, sachez que vous êtes aussi bien perdue que moi.
— Laquelle de nous deux a ^^arjuré son serment ?
— Je prouverai votre comphcité. Je montrerai les lettres anonymes que vous avez fait écrire à Philippe. Ce sont ces lettres qui lui ont inspiré ses premiers doutes, et qui l'ont engagé à épier mes sorties. L'homme qui les a écrites sous votre dictée, je l'ai cherché, je l'ai découvert. Vous l'aviez payé, je l'ai enrichi. Il témoignera contre vous.
— Inventions ! murmura Marianna qui ne put se défendre de quelque trouble.
— Que vous êtes bien une femme de théâtre, dit Amélie, en haussant les épaules, et à quels misérables moyens vous ne dédaignez pas de recourir ! Je m'étonne que, me tenant en votre pouvoir, l'idée ne vous soit pas venue de me faire disparaître dans une trappe. C'eût été digne de vous.
Marianna voulut répondre.
Mais la jeune femme n'avait pas fini ; l'indignation la rendait puissante.
— Je n'ai jamais haï personne jusqu'à présent, mais il me semble que je m'y prendrais autrement que vous en pareil cas, et surtout plus hautement. La haine a sa noblesse, elle aussi. Vous ne vous en doutiez guère, n'est-il pas vrai? Allez, vous ne méritiez pas d'être aimée de Philippe !
Ce mot était le coup de grâce.
En le recevant, les lèvres de Marianna blanchirent.
— Je ne... méritais pas... son amour? balbutia-t-elle, partagée entre la colère et la douleur.
— Non, dit Amélie.
— Et... pourquoi?
— Parce que vous n'avez pas su mourir à ses pieds ou le frapper aux vôtres !
Marianna baissa la tête.
— C'est vrai, dit-elle comme en se parlant à elle-même; j'ai été barbare, ne pouvant être forte. D'où cela vient-il ? Hélas ! de mon enfance sans doute. On m'a trop tourmentée et battue pour qu'il ne m'en soit pas resté un mauvais levain. Ce n'est pas comme cela que se font les éducations dans votre monde, n'est-ce pas ? Où voulez-vous que nous autres nous apprenions ce qui est vice et vertu ? Au sortir du berceau, nous ne savons épeler que deux mots : Travail et crainte. Ensuite, si nous devenons mauvaises, on s'étonne, on s'irrite; on ne veut pas que le sang grossier de nos pères se réveille par intervalles dans nos veines. J'en suis fâchée, madame, mais je n'ai pas été à l'école des vengeances raffinées ou superbes. Je me venge comme je peux et comme je sais ; je n'y mets pas d'amour-
LES MYSTÈRES DU BOrLEVARD DES INVALIDE- 103
propre. Après cela, que j'aie méritée ou non d'être aimée de votre mari, c'est une question que vous ne pouvez guère décider, vous. Mais ce que je n'ai nas mérité, à coup sûr, c'est d'ôtre traitée par lui avec dédain et lâcheté ; c'est d'être jouée comme un cheval et frappée comme une esclave. Fille du peuple ou fille du monde, il n'y a qu'une manière de ressentir de semblables outrages.
— Vous vous trompez, répliqua Amélie ; ce qui serait un crime vis-à-vis d'une femme légitime, n'est qu'une punition souvent exemplaire pour une femme placée en dehors de la loi et du respect. Soyez honnêtes, avant tout, si vous tenez à être traitées en femmes honnêtes. Pourquoi auriez-vous les mêmes privilèges que nous autres? Vous n'êtes que des hochets aux mains des hommes, vous le savez, vous acceptez cette situation, et vous ne voulez pas qu'un jour ou l'autre on vous rejette comme des hochets, dût-on vous briser en vous rejetant! L'orgueil ne rachète pas le malheur. Si Philippe vous a frappée dans un instant d'oubli, c'est qu'une colère supérieure à la sienne précipitait son bras. Vous auriez dû vous incliner ; mais non, vous avez voulu la lutte, la lutte obscure, vile, masquée; la lutte avec la délation et la calomnie. Il n'est plus en votre pouvoir ni au mien d'en arrêter les effets maintenant ; nous roulerons ensemble dans le gouffre creusé par vous.
— Eh bien, tant mieux ! s'écria Marianna; car je vous hais encore plus peut-être que je ne le hais, lui ! Je vous hais pour tout le bonheur que vous lui avez donné! Je vous hais, pour votre beauté pure et calme, rivale de ma beauté inquiète et soml)re ; pour votre enfance bénie, enveloppée de dentelles, couverte de baisers ; pour votre jeunesse fière et studieuse ; pour votre rang, pour votre nom, pour tous les avantages que vous a faits le hasard ! Je vous hais pour votre supériorité qui m'accable! Je vous hais enfin, parce je l'aime toujours !
— Ah ! s'écria Améhe en se redressant comme la statue de la Pudeur indignée.
— Comprenez-vous maintenant pourquoi ma haine a deux serres, et pourquoi je ne peux atteindre lui sans vous, vous sans lui ! Je l'aime, je l'aime plus que jamais !
— Madame!...
iG5 LES MYSTERES DU BOULEVARD DES INVALIDES
~ Vous avez voulu me parler en particulier, continua Marianna ; je vous ai écoutée; je vous ai laissé dire tout à votre aise. Vous me laisserez dire aussi, moi. J'ai appris par vous que je n'étais qu'un grain de poussière, la moindre des créatures, la proie du malheur. Soit. Ce que vous n'avez pas ajouté, je le devine : vous êtes surprise de ce que je n'aie pas demandé à la religion un refuge. Que voulez-vous ! on ne m'a pas seulement appris un Pater quand j'étais petite. Je vous l'ai dit: c'est toute une éducation à faire. Mais quelle que soit la sévérité de celui qui me jugera, il ne verra dans ma vie qu'un amour, qu'une faute. Je n'ai jamais aimé que Philippe, je n'aimerai jamais que lui, mais à ma manière, entendez-vous? connue les filles de pauvres gens, brutalement, égoïstement, sans raison. C'est incompréhensible, je le sens ; mais je ne veux pas qu'il soit heureux par d'autres ; je préfère qu'il souffre par moi. Ah! si on pouvait me le hvrer malade, abandonné, sans ressources, je l'adorerais plus que je ne l'ai jamais adoré ; toutes mes minutes seraient à lui. Madame, je ne sais pas comment vous l'aimez, mais je doute que ce soit autant et mieux que moi.
Amélie n'avait jamais entendu rien de pareil.
La révélation de cette passion étrange la remplissait de stupeur.
— Tenez, ajouta Marianna qui prenait sa revanche ; il y a une chose qui, de temps en temps, me console ; il y a un souvenir qui est pour moi ce que la goutte d'eau est pour le condamné : pendant trois mois il m'a bien aimée.
— Assez, madame ! dit Amélie.
— Si vous saviez les serments qu'il m'a faits, le soir, quand sa tête s'appuyait sur mon épaule ; qu'il était alors enthousiaste et beau, mon Phihppe!
— Oh ! vous allez vous taire? s'écria AméUe.
— Pourquoi donc?
— Parce que je vous l'ordonne.
— Vous ! dit Marianna avec un sourire railleur.
— Oh ! misérable et lâche ! murmura Amélie en s'avançant vers elle ; enfant de la boue, qui ne sait que ramasser de la boue pour insulter! femme qui se salit pour salir !
LRS MYSTÈRES DU BOULEVARD DES INVALIDEE 163
Marianna eut un moment de réflexion.
— Voyons, dit-elle à Amélie, vous qui êtes de nohlessa commeje suis de théâtre, qu'eussiez-vous donc imaginé contre une femme que vous auriez haïe comme je vous hais ?
' — Ne le devinez-vous pas?
— Je ne suis pas assez ingénieuse pour inventer, maisjesuis assez courageuse pour ne pas reculer.
— Dites-vous vrai ?
— Essayez.
Amélie alla vers la porte et y mit le verrou,
— Que faites-vous? dit Marianna étonnée.
— Vous allez voir.
Ensuite, se dirigeant vers la panoplie, Améhe en détacha deux épées contenues dans deux fourreaux de chagrin. L'une était l'épée d'Irénée.
— Devinez-vous, maintenant ? dit Amélie.
— Un duel? murmura Marianna.
— Un duel.
— Nous ne sommes que des femmes...
— Nous nous haïssons comme des hommes, nous pouvons nous battre comme des hommes.
-— Sans témoins ?
— Chacune de nous va écrire quelques mots qui attesteront la loyauté de notre combat. Cela suffira. La survivante anéantira son écrit.
— Mais...
— Vous hésitez! J'en étais sûre, dit Amélie avec un inexprimable dédain et en jetant les épées sur une table.
— J'accepte! s'écria Marianna.
— Écrivons donc.
L'instant d'après, on eût pu voir un étrange spectacle dans cette salle, éclairée par les lueurs incertaines d'un jour pluvieux. Deux femmes, jeunes et belles toutes deux, se battaient à l'épée. Le regard flamboyant, la joue pâle et le souffle suspendu, elles s'épiaient, cherchant à se frapper au cœur. Jamais on n'eût assisté à un combat plus sobre de mouvements. L'art y était méconnu peut-être, du moins de la part de Marianna,
166 LES MYSTÈRES DU BOULEVARD DES INYALIDi:^ j
mais l'instinct du danger la protégeait mieux que n'auraient pu j
le faire ses vagues souvenirs d'escrime. Amélie, justement '
parce qu'elle avait reçu les leçons des professeurs les plus re- ]
nommés, s'exposait beaucoup plus que son adversaire. Elle in- i
voquait des ressources de méthode à l'instant où l'autre, portant ]
toute sa force uniquement dans son bras, lança son fer en avant j
et rencontra le but. |
Amélie ne poussa pas un cri ; elle tomba, morte. }
Marianna avait promis de renvoyer à Philippe Beyle sa .; femme avant deux heures ; elle tint parole-