CHAPITRE XX
La visite du médecin
La seconde journée n'offrit de remarquable à M. Blanchard qu'un bal de fous. Il est d'usage à Charenton de réunir, à de certaines époques de l'année, les pensionnaires des deux sexes dans une soirée dansante et musicale. M. Blanchard eut la chance, dès son arrivée, de pouvoir assister à l'une de ces fêtes vraiment originales ; il fit connaissance avec quelques fous des autres divisions, et les présentations eurent heu avec une gravité du meilleur air. L'habit noir était d'obligation ; il n'y avait à reprendre au goût des costumes Qu'i/Cb exubérance trop sensible de décorations illusoires, teacs que crachats, brochettes et cordons. A part ces témoignages d'une innocente vanité, la physionomie du bal ne laissait rien à désirer sous le rapport de la convenance et de l'élégance.
C'était surtout la partie féminine de l'assemblée qui attirait l'attention de M. Blanchard : il y avait \h de jeunes et gracieuses personnes, dont l'attitude et les paroles eussent fait illusion dans tous les salons ; quelques-unes d'entre elles chan-
lèrent des romances h la mode; et cependant il lui semblait qu'aux premières lueurs du jour la note allait tout à coup se briser sous leurs doigts, qu'elles-mêmes s'évanouiraient et se réduiraient en. vapeur, et que les plus attardées regagneraient d'un pas chancelant l'atclierde poupées de Nuremberg d'où elles étaient sorties. Il n'en fut rien. Le bal de Charenton se termina aussi prosaïquement que les bals de la Chaussée d'Antin et de la bourgeoisie. Les fous s'inclinèrent respectueusement devant les folles ; quelques-unes de celles-ci étaient attendues au dehors par leurs femmes de chambre, qui jetèrent sur leurs épaules des mantelets de satin garnis de fourrure, et les aidèrent à traverser rapidement l'espace qui les séparait de leur bâtiment réservé.
Le jour de la visite du médecin trouva M. Blanchard daxs un léger état d'irritation. Comme pour aggraver cet état, le hasard voulut qu'il n'eût affaire ce jour-là qu'au médecin adjoint, le titulaire étant empêché. Ce médecin adjoint était d'ailleurs un homme d'honnêtes manières, qui reçut M. Blanchard avec des égards tout particuliers.
— On m'a beaucoup parlé de vous, monsieur, dit-il, et je suis aise de me rencontrer avec un homme dont les originalités ont toujours été marquées au cachet de l'esprit.
— Originalités, originalités! murmura M. Blanchard, dont le mécontement s'accrut à ce début; je n'ai jamais brigué ni mérité le titre d'original.
— J'entends original à la façon de Brancas, d'Alcibiade; ingénieux, si vous préférez un autre terme.
— Monsieur, laissons là mon originalité, et souffrez que je vous adresse une question sur laquelle probablement vous devez être blasé, mais que je ne puis en conscience vous épargner. Pourquoi suis-je détenu ici ?
— Vous êtes de ceux avec lesquels le subterfuge serait inutile et indigne, répondit le médecin ; votre grande éducation, et surtout la lucidité parfaite où je vous vois en ce moment, tout me fait un devoir de vous répondre avec franchise et netteté. M. Blanchard, quelques-uns de vos derniers actes ont
absolument échappé à votre conscience ; j'ai le regret de vous en instruire.
— Pouvez-vous me citer ces actes ?
— A'otre dossier est un peu- volumineux, dit le médecin en feuilletant une liasse de papiers placés sur son pupitre.
— Ah ! j'ai un dossier? dit M. Blanchard en qui ce mot causa une désagréable impression.
— Dans ces quinze derniers jours surtout, le journal de votre existence, tracé par une main amie, offre des épisodes qu'il paraît difficile d'expliquer autrement que par un dérangement momentané des facultés cérébrales.
— Continuez, monsieur, je vous en prie.
— Par exemple, vous avez séjourné sur des arbres... vous vous êtes travesti en homme du peuple... vous avez fatigué de vos instances indiscrètes tous les habitants d'un quartier... vous avez tenu enfermé pendant plusieurs jours, après lui avoir fait oublier sa raison, un jardinier... De telles actions appartiennent à un ordre trop romanesque pour être admises dans la vie réelle.
M. Blanchard écoutait en silence.
— Pourtant, reprit le médecin en tournant son fauteuil vers lui, cela pourrait peut-être à la rigueur ne pas justifier complètement la mesure dont vous vous plaignez ; mais vous avez été plus loin, rappelez-vous-le : vous avez été surpris, la nuit, dans une maison où vous êtes entré par escalade. Votre nom et votre fortune vous ont mis à l'abri d'un soupçon déshonorant, mais la sanité de votre jugement en a reçu une grave atteinte. Il y avait deux partis à prendre : le premier était de vous livrer à la justice, le second était de vous confier à la médecine; c'est le second que l'on a choisi.
— Alors, vous croyez que je suis fou ?
— Je ne puis ni ne veux répondre aujourd'hui à une demande d'une pareille importance. C'est trop peu d'un seul entretien. Ce qu'il m'est permis de vous dire quant à présent, en toute conviction, c'est que, si vous n'êtes pas un fou, vous avez agi comme un fou.
— N'admeltcz-vous pas que des motifs mystérieux, quoique
"aisonnables, aient pu motiver ma conduite pendant ces quinze derniers jours ?
— Faites connaître ces motifs; mon devoir est de les apprécier, et s'ils plaident en faveur de votre bon sens, nul i)Uisquô moi n'est disposé à vous faire rendre justice.
M. Blanchard éprouva pour la première fois un sérieux embarras. 11 ne lui était pas difficile de reconnaître la vengeance de la Franc -Maçonnerie des femmes dans le coup qui l'atteignait ; mais il lui était impossible de parer le coup immédiatement, car il se sentait lié par l'engagement qu'il avait pris avec Philippe Beyle, lors de leur rencontre sur le boulevard des Invalides. « Donnez-moi votre parole d'honneur, avait dit Philippe, que vous ne révélerez à personne ce que vous aurez vu avant de me l'avoir révélé à moi. » M. Blanchard avait donné sa parole. Or, pour sortir de Charenton, c'est-à-dire pour fournir au médecin des explications satisfaisantes sur son aventure, il lui était indispensable de se dégager vis-à-vis de Philippe Beyle.
— Avant de confier à votre loyauté un secret dont la révélation entraînera ma mise en liberté, j'ai besoin d'écrire à Paris, dit M. Blanchard.
— Vous connaissez sans doute les usages de la maison ? répondit le médecin ; votre lettre doit m'être soumise avant de parvenir à son adresse. Mais si vous ne tenez pas à perdre de temps, écrivez-la sous m.es yeux.
— Soit, dit M. Blanchard.
Il traça les hgnes suivantes :
« Maison royale de Charenton.
a Je vous vois d'ici, mon cher monsieur Beyle, ouvrir des yeux étonnes en lisant les premiers mots de ce billet. Mon Dieu ! oui, je suis aux Petites-Maisons, comme disaient nos pères ; tout ce que j'ai pu imaginer, dans mon horreur des usages et des coutumes, sert aujourd'hui à ma confusion. Seulement j'ignore qui m'a procuvé ce voyage imprévu, qui a payé les gui-
ies ; je soupçonne qu'on aura acheté l'autorisation d'un mien neveu, mon unique parent. Voilà pour le côté pratique de cet enlèvement, digne du plus beau temps des prisons d'État. Maintenant, si je m'avise de chercher dans l'ombre la main qui a refermé sur moi les portes du monde soi-disant raisonnable, je la vois petite, blanche et gantée...
» Venez bien vite, mon cher diplomate; je vous expliquerai comment vous êtes le principal obstacle à ma délivrance. Au nom de Salomon de Caux, du Tasse, de Latude et de tant d'autres de mes prédécesseurs, venez, si vous ne voulez pas que j'ajoute bientôt à ce martyrologe illustre le nom de votre infortuné serviteur
> Blanchard » Division n°10. »
Cette lettre fut envoyée immédiatement; mais Philippe Beyle ne put en prendre connaissance, car, à la suite de la catastrophe qui avait terminé les jours de sa femme, une fièvre dangereuse s'était emparée de lui.
Surpris de ne recevoir aucune réponse, M. Blanchard écrivit une seconde lettre, puis une troisième. « Je vous ai fait une promesse qui me gêne horriblement, lui disait-il ; la situation est sérieuse pour moi : il s'agit de savoir si je suis ou si je ne suis pas fou. J'attendrai encore une semaine, mais si, après ce délai, vous n'êtes pis venu me dégager de ma parole, je serai forcé de passer outre et de faire des révélations, comme on dit en style de cour d'assises. Où diable pouvez-vous être ? Vous serait-il arrivé quelque chose d'analogue à mon accident? Je tends les bras vers vous comme vers un autre Malesherbes ! »
Le même silence ayant accueilU cette missive, M. Blanchard se décida à demander un entretien secret et solennel au médecin en chef de Charenton.
Dans cet entretien, il raconta minutieusement ses explora-
lions et ses découvertes autour de la cité des Invaiiaes : il avait assisté, caché, à une réunion clandestine de femmes ; il avait reconnu Amélie, Marianna, la marquise, Pandore et une foule d'autres encore ; il avait entendu des secrets capables de troubler la tranquillité de plusieurs familles. Il termina en accusant hautement ce sanhédrin en robes de soie d'avoir attenté à sa liberté pour prévenir ses indiscrétions.
Le médecin l'écouta en souriant, de l'air d'un amateur qui entend une ariette pour la centième fois.
Lorsque M. Blanchard eut achevé ses aveux, il chercha dans le dossier et y prit une feuille de papier numérotée.
— Vous voyez bien cette leuille ? dit-il. ~ Oui, répondit M. Blanchard.
— Eh bien, tout ce que vous veroz de rae raconter y était écrit à l'avance.
— Qu'est-ce que cela prouve ?
— Cela prouve que votre manie est connue, qu'on en attendait l'explosion, et que l'explosion vient d'avoir lieu.
M. Blanchard pâlit.
— Alors ce que je vous ai révélé vous lais.^e incrédule ? do manda-t-il.
— Absolument, dit le médecin.
— Cette ligue de femmes?...
— Illusion pure !
— Mais mon affirmation; mes yeux, mes sens!
— Aberration, délire passager.
— Monsieur !... s'écria M. Blanchard chez qui la colère se fit jour à la fin.
Le médecin agita un cordon de sonnette qui amena un infirmier.
— Chavet, attendez là mes ordres, dit froidement le médecin.
M. Blanchard avait eu le temps de se remettre.
— Faites retirer cet homme, ditril avec émotion, je promets de me modérer.
Dès que l'infirmier fut parti :
— Monsieur, dit M. Blanchard au médecin, je vous crois honnête homme. Bien que vous soyez fatigué de réclamations semblables à la nîienne, il est cependant des fibres chez vous qu'on peut faire vibrer. En dépit de la certitude apparente de vos renseignements, veuillez supposer qu'il ait été possible de surprendre votre bonne foi.
— Je consens à cette supposition, monsieur; où voul'^'z-vous en venir ?
— Vous êtes marié, n'est-ce pas ?
— Oui, monsieur, dit le médecin, étonné do se voir lui-même mettre en jeu par son sujet.
— Eh bien ! si à mon tpur, je vous affirmais sur l'honneur avoir vu votre femme à cette assemblée, que m'objecteriezvous?
Le médec'n parut se recueillir, puis, après quelques i.ioments :
— Monsieur, je vojs répondrais d'abord que cela m'importe peu, parce que ma confiance en ma femme est inimitée, et ensuite que cela n'importe pas du tout à votre cause. Des femmes se réunissent et choisissent pour heu de réunion un endroit solitaire ; pourquoi vous arrogez-vous le droit de venir les y troubler? Les œuvres qu'elles y accomplissent tombent-elles sous votre juridiction? Èles-vous un magistrat ou un simple particulier? Et quel autre intérêt que celui d'une curiosité puérile vous a guidé dans vos prétendues découvertes ?
M. Blanchard demeura abasourdi.
Le médecin continua :
— Vous me parlez d'une Franc-Maçonnerie de femmes; mais monsieur, je n'ai jamais ignoré, et la justice non plus, n'a jamais ignoré l'existence de celle Franc-Maçonnerie. Vos révélalions ne sont rien moins que nouvelles ; c'est comme si vous veniez nous dénoncer en grand mystère les bureaux de bienfaisance et le mont-de-piélé.
Les regards de M. Blanchard se nortèrent sur le médecin a\ec un égarement réel.
— Tenez, monsieur Blanchard, reprit celui-ci, voulez-vous me permettre de vous donner un conseil?
— Avec reconnaissance, monsieur.
— Renoncez à cette étrange idée qui vous porte à croire que vous avez mis la main sur un mystère de Paris. Ne vous substituez pas à la justice. Laissez se réunir autant qu'il leur plaira vingt femmes, cinquante femmes. En un mot, chassez un souvenir qui a accaparé jusqu'à présent une trop grande portion de votre intelligence; repoussez une préoccupation qui pourrait devenir exclusive ; rentrez dans le cercle des habitudes et des idées usuelles. Oubliez, votre hberté est à ce prix.
Le médecin s'était levé sur ces derniers mots; c'était une façon polie de congédier M. Blanchard.
Mais celui-ci n'était pas entièrement satisfait.
— Au risque de paraître complètement aliéné, lui dit-il, il me reste à faire un dernier appel à votre loyauté. Je ne crois pas être fou ; c'est un fa\t acquis pour moi, — ne souriez qu'à demi. D'un autre côté, votre omnipotence en cette maison ne saurait être révoquée en doute. En présence de ces deux faits, mon embarras est grand; par ma famille, par moi-même, paima fortune, j'ai conservé dans le monde des influences qu'il ne me serait peut-être pas impossible de mettre en jeu. Une considération m'arrête : je ne veux pas heurter ma résistance contre votre conviction. Dans cette conjoncture, soyez le juge. Je me remets entre vos mains avec confiance ; agissez selon votre cœur et selon votre honneur.
— Je vous remercie de cette marque d'estime, dit le médecin; j'ai tout heu d'espérer que vous n'aurez pas à vous en repentir.
Ils se séparèrent sur ces paroles.
La Franc-Maçonnerie des femmes avait triomphé jusque dans Charenton. Cela n'était pas douteux pour M. Blanchard. Il crut prudent de laisser passer l'orage qu'il avait allumé.
Mais dans l'intervalle, un phénomène se déclara en lui, si exceptionnel, que notre plume, exercée cependant à toutes les analyses, hésite à en décrire les phases. Le mieux est peut-
être d'aborder de front la difficulté et de dire simplement : M. Blanchard s'habitua peu à peu à Charenton. Après avoir roulé dans sa tête toutes sortes de plans d'évasion, après avoir rêvé de faire des échelles de corde avec ses draps et de percer des souterrains avec un clou, une réaction bizarre s'opéra dans son esprit. Il découvrit un beau matin qu'il se portait à merveille, que l'air du canton lui plaisait infiniment, qu'il s'ennuyait moins qu'au Club, et qu'à tout prendre Charenton valait bien les Eaux-Bonnes ou même une villa florentine.
La monotonie, qu'il redoutait tant, évita de l'atteindre dans cette habitation toute acquise aux sursauts de la vie physique et morale. Il He se passait pas d'heure qu'un pensionnaire ne vînt lui narrer un épisode digne d'intérêt à plusieurs points de vue ou lui poser une question dont la portée philosophique ne laissait pas que de se dégager sous une forme inusitée. Son cerveau se remplit petit à petit de nouveaux casiers, et dans ces casiers s'installèrent avec le temps des idées d'un ordre inaccessible pour d'autres que pour lui seul. Un spiritualisme particulier l'envahit à son insu, et devint insensiblement le seul élément possible de sa féhcité. Observateur acharné où donc eût-il rencontré des sujets d'étude plus variés, des sources de sensations plus fécondes? Il n'y avait guère qu'une seule différence entre le monde et Charenton, et cette différence était toute à l'avantage de ce dernier endroit : c'est que là, du moins, les défauts, les vices, marcnaient à visage découvert, presque fiers d'avoir anéanti la raison, qui les gênait.
Sentait-il germer en lui un grain de satiété, il sollicitait et obtenait aisément son changement de division. A voir arriver un nouveau pensionnaire, M. Blanchard éprouvait particuhèrement une satisfaction fort vive. On a prétendu qu'afin de peupler sa résidence selon ses désirs et ses goûts, il avait eu quelques conférences avec un de ces commis voyageurs dont nous avons fait mention plus haut, et qu'il lui avait promis une prime assez ronde pour chaque nouveau fou qu'il dirigerait sur Charenton.
Cet amour pour la vie en marge de la société fut poussé à un tel point, qu'au bout de quelque temps M. Blanchard ne songea plus à réclamer sa hberté. Il est vrai de dire aussi qu'on ne
songea pas à la lui offrir. Quelques-uns de ses amis cependant parvinrent à découvrir sa retraite et entreprirent de lui fîiire visite; mais il leur fut répondu que M. Blanchard n'attendait et ne voulait recevoir personne. Cela était vrai.
M. Blanchard avait-il perdu la raison et trouvé en échange le bonheur après lequel il courait depuis si longtemps ?
Érasme dirait : Oui. Nous nous contenterons de dire : Peutêtre ! comme Montaigne.
CIIAPITIIE XXI
Deruièfe eatrcvuc.
Un matin, un homme vêtu de noir, triste, sévère, et dont la pâleur accusait une longue convalescence, se présenta chez M»ne la marquise de Pressigny.
C'était Philippe Beyle.
Elle lui tendit la main sans mot dire ; mais lui resta debout et ne parut pas s'apercevoir du mouvement de la marquise.
— Qu'avez-vous, Philippe ? lui demanda-t-elle ; est-ce que les larmes que nous avons versées sur l'ange qui n'est plus n'ont pas cimenté entre nous les liens de famille?
— Les larmes que nous avons versées, madame, avaient une source différente. Les vôtres jaillissaient sans doute du repentir.
— Du repentir, PhiHppe ? je ne comprends pas vos paroles.
— N'êles-vous pas le premier auteur de la mort d'Amélie ?
— Moi! s'écria la marquise stupéfailc.
— Si ce n'est la tante, c'est du moins la grande-maîtresse.
— Silônce, Philippe ! un pareil mot dans votre bouche est imprudent.
Il sourit avec dédain.
— Je ne crains rien, madame ; et je vous dis hautement que c'est votre franc maçonnerie qui a tué ma femme.
— Oh ! taisez-vous, ou je Unirais par douter de votre raison.
— Ce ne doit pas être cependant la première fois que les remords s'éveillent en vous. Quelquefois l'image d'Amélie a dû vous apparaître pour vous accuser, sinon pour vous maudire.
— De quoi m'accuserait- elle? murmura la marquise.
— N'est-ce pas voue qui, abusant de votre autorité, l'avez entraînée dans l'antre ignominieux où elle devait trouver la mort ?
— Philippe, vous oubliez que vous parlez chez moi.
— Et de quel nom voulez-vous que j'appelle le heu où, dans une confusion détestable d'idées et d'intérêts, les anges du foyer se rencontrent avec les larves de la rue ? Quoi ! songer sans effroi qu'à de certaines heures les femmes les plus intelhgentes et les plus délicates, les divinités de la famille, les muses des entretiens aimables et élevés, désertent leur salon et deviennent, dans une communauté de sentiments, les égales de ces créatures dont le nom est une fanfare et la vie un scandale ! Allons, madame, n'essayez pas de défendre un hen aussi honteux. ,
— Je l'essayerai pourtant, répondit la marquise ; en entrant dans le lieu de nos réunions, on cesse d'être une individualité. Interdisez-vous l'entrée de vos temples aux Madeleines et aux Ninons? Croyez-vous vos femmes et vos sœurs déshonorées parce qu'à la porte d'une chapelle l'eau bénite leur aura été offerte par une pécheresse ? Non ; eh bien ! les œuvres que nous accomplissons dans notre ordre sont assez méritoires pour nous purifier de tout contact fangeux.
— Pas d'équivoque, madame : ou vous êtes avec la société, ou vous êtes contre la société.
— Nous sommes avec les faibles contre les forts ; nous sommes avec les victimes contre les oppres'^ebrs.
— Orgueil et mensonge ! dit Philippe ; la justice est avec le droit dans l'encrier du procureur, la force est avec la loi dans
i9i LES MTSTÈRES DU BOULEVARD DES INVALIDE?
les bras du juge; quiconque invoqua l'un ou l'autre est certain d'être entendu. Hors de ces pouvoirs, il n'y a de force que dans l'arme du crime, il n'y a de justice que dans les associations ténébreuses ; l'épée de Marianna et les afrêts de la Franc- Maçonnerie des femmes !
— Vous allez trop loin, monsieur, dit la marquise de Pressigny.
— Voilà votre force et votre justice ! Toutes deux sont admirables. Et vous, qui avez osé vous attribuer la part la plus haute de cette effrayante responsabilité, êtes-vous donc bien en garde contre votre conscience ? Ne se révolte-t-elle donc jamais contre les trames que vous autorisez, contre les actes qui se font en votre nom ? Grande-maîtresse de la Franc- Maçonnerie, c'est un beau titre, en effet; il est dommage qu'il soit obscurci par une tache de sang.
— Assez, Philippe ! dit-elle.
— Laissez donc ! la Franc-Maçonnerie des femmes n'a pas rien que des juges; il lui faut aussi des sbires et des bourreaux ; c'est un grand corps organisé ; je vous en fais mon compliment.
— Monsieur, répondit la marquise offensée, il n'y a que vous de coupable en tout ceci; vous qui avez toujours manqué de générosité, de grandeur et d'élan; vous qui avez impitoyablement arraché à la pauvre Amélie l'aveu d'un serment auquel elle n'avait consenti que pour vous protéger.
— Me protéger?
— Vous le savez bien. Vous avez eu dans votre jeunesse un de ces attachements que le monde excuse quand il est dénoué loyalement : il pouvait laisser des regrets d'une part, mais il ne devait pas laisser de haine. Pourquoi donc Marianna vous a-t-eile haï? Parce que vous avez été sans pitié pour elle.
— J'étais jeune, madame ; voilà mon excuse, répondit Philippe Beyle.
— Et quand donc doit-on être bon et loyal, si ce n'est quand on est jeune?
11 garda le silence.
— Ce fut pour vous préserver de cette juste haine, reprit la marquise de Pressi4,ny, que votre femme entra dans une so-
LES MYSTÈRES DU BOULEVARD DES INVALIDES i99
ciété dont elle n'aurait probablement jamais fait partie sans cette' circonstaiîce. Si c'est un crime de ma part de l'y avoir entraînée, je consens h ce que ce soit vous qui m'en fassiez le reproche.
— Eh ! madame, que ne me laissiez-vous exposé à la haine de Marianna! J'aurais mieux aimé cela. Aux mauvais jours de ma vie, j'ai souvent rencontré devant moi le canon d'un pistolet, j'ai vu bien des embûches se dresser sur ma route, j'ai dû avoir raison de bien des trahisons ; vous voyez pourtant que je suis toujours vivant. La vengeance de Marianna ! mais je l'eusse attendue de pied ferme, entre l'amour de ma femme et ma propre dignité. Et quand même j'aurais dû succomber dans cette lutte, eh bien, je serais mort en plein bonheur et en plein honneur !
Un silence suivit ces paroles.
La marquise de Pressigny le rompit la première.
— Enfin, monsieur, mes meilleures intentions m'auront été doublement funestes.
— Comment cela, madame?
— J'ai perdu ma nièce o.t j'ai trouvé un ennemi.
— Un désapprobateur.
— Si j'ai bien compris cependant, la Franc-Maçonnerie des femmes a désormais en vous un adversaire implacable, dit-elle avec inquiétude.
— Ma première pensée avait été en effet d'invoquer la loi. La marquise tressaillit,
— Mais la réflexion m'a fait renoncer à ce projet. Provoquer une instruction, c'eût été livrer aux tribunaux une hste de noms partni lesquels je ne pouvais oublier qu'on trouverait en tète celui de M^e Beyle.
— Vous avez sagement agi.
— La mort d'Améhe m'a d'ailleurs rendu à peu près insensible.
— Alors, monsieur, je puis compter sur votre discrétion? demanda-t-elle en l'observant.
— Sur ma discrétion seulement.
— Que voulez-vous dire?
— Cette visite est la dernière que je vous fais, madame.
200 LES MYSTERES DU JiOULEYARD DES INVALIDES
— Vous partez ? vous allez voyager sans doute ?
— Non, dit Philippe Beyle, je ne suis pas de eeux dont une excursion en Italie ou sur les bords du Rhin cicatrise les blessures. Je reste à Paris. Mais vous me permettrez de ne plus franchir le seuil de cet hôtel, qui me rappellera longtemps de douleureux souvenirs. Entré par hasard et presque violemment dans votre famille, j'en sors par une catastrophe qui doit nous refaire étrangers l'un -a l'autre. La marquise de Pressigny a reçu mes adieux. En la revoyant, je craindrais de ne pas me souvenir assez de la tante d'Amélie, et de trop me souvenir de la grande-maîtresse de la Franc-Maçonnerie des femmes.
Puis, il prit son chapeau recouvert d'un crêpe/et il sortit.
EPlI.OlitE
Philippe Beyle est aujourd'hui ce qu'il était il y a dix ans. Il est resté dans son chemin, n'avançant ni ne reculant. On évite de lui nuire, mais on ne le protège plus. 11 a accepte ce rôle, qui le fait plus indépendant et qui convient mieux à sa fierté.
Il n'a i)Ius revu Marianna. Après la mort d'Améhe, elle aura passé à l'étranger, protégée dans sa fuite par l'invisible puissance de la Franc-Maçonnerie des femmes. 11 est impossible que sa haine ne soit pas assouvie maintenant; du moins Philippe Beyle n'en ressent plus les effets.
Semblable à un autre Atlas, Philinpe Beyle ne se dissimule pas qu'il porte avec lui un lourd fardeau. Le moindre fauj: pas peut entraîner la chute du globe maçonnique et le broyer en môme temps sous ses décombres. On lui a tendu des pièges de diverses natures, et dont quelques-uns furent, dit-on, recouverts des fleurs les plus enivrantes. Il est toujours sorti victorieux jusqu'à présent de ces épreuves.
A sa gravité naturelle s'est ajoutée une légère teinte de mé-
lancolie ; il est devenu un de ces héros mystérieux qu'on désigne dans les salons en disant : C'est lui! au grand tourment des curieux qui, après avoir surpris le nom prononcé à voix basse, se demandent d'où vient la renommée attachée à ce nom.
Il n'est pas besoin d'ajouter qu'il a renoncé à décrier les femmes ; il ne parle plus d'elles qu'avec circonspection. S'il raille encore, par un reste d'habitude, sesépigrammesont tout le parfum des madrigaux. Au-dessus du brasier dévorant qui a englouti ses ardeurs, ses espérances, ses joies, voltige une petite fumée, mince comme celle qui sort du foyer des pauvres gens; — cette fumée, c'est l'expérience.
Une fois, il lui est arrivé une aventure assez originale. C'était à un de ces bals masqués que donnait encore, quelque temps avant la chute de Louis-Philippe, la princesse C... Fatigué de l'orchestre, Philippe Beyle, errant d'appartement en appartement, avait trouvé un refuge dans un petit salon dont les fenêtres donnaient sur la Seine. Il y était depuis quelques temps, et, nonchalamment assis sur un sofa, il se sentait dans une de ces dispositions qui participent du rêve sans appartenir cependant au sommeil. A plusieurs reprises, il vit s'approcher et tourner autour de lui, avec un air de mystère, plusieurs femmes en dominos roses et en loups de velours. Une d'elles, après avoir hésité, finit par lui toucher l'épaule du bout du doigt, tandis que par un geste elle sembla recommander aux autres femmes de ne pas s'éloigner.
— Que me veux-tu, charmant domino ? dit Philippe Beyle en se soulevant.
— Prends garde ! lui répondit-on ; depuis quelques jours tu as fait des démarches pour te rapprocher de M. Blanchard. Dans ton intérêt, crois-moi, renonce à ce dessein.
— Dans mon intérêt... ou aaiiS le tien? dit-il devenu sérieux. -^ Tu as notre secret, mais nous pouvons te perdre.
— Non, .dit-il en se recouchant à moitié sur le sofa.
— Tu es bien confiant, reprit le domino rose ; cependant ti devrais n'avoir pas oubhé que tout nous est possible.
— Bah ! répondit Phihppe d'un ton léger, vous ne seriez ni assez audacieuses, ni assez malhabiles pour me perdre entièrement. De quoi pourriez-vous me menacer ? du parfum
d'un gant empoisonné ou de la cliuie d'un moellon ? Fi donc î Le secret que j'ai surpris est au contraire une garantie de ma sécurité. Avec cette armure, je marche sans crainte ; je suis même certain que la Franc-Maçonnerie des femmes tient à écarter de mes pas jusqu'aux plus vulgaires accidents ; car qui te dit, charmant domino, qu'au lendemain de ma fin déplorable, un mémoire ne parviendrait pas au public? Le moyen t ■ semble usé, depuis la scène de Buridan, mais il peut servir encore. Allons, on ne me prend pas sans vert. J'ai amassé des trésors de précaution. Rentrez votre épée de Damoclès dans le fourreau, chères alhées. Me poursuivre jusque dans le bal, au son d'un motif de Strauss, c'est d'ailleurs de mauvais goût.
L'essaim des dominos roses se dissipa peu à peu.
Cinq ou six seulement restèrent autour de Philippe Bcyle, qui reprit :
— J'avais presque oubhé votre association; pardonnez-moi. Mais que voulez-vous? Je me suis habitué à ne plus considérer la Franc-Maçonnerie des femmes que comme une assurance sur la vie... Charmant domino, veux-tu valser avec moi?
Pifi.