‹ Les mystères du boulevard des invalidesChapitre 18 sur 20 · ORDRE DU JOUR · texte numérisé non relu

ORDRE DU JOUR

L'an II de Vhygiène moderne.

Si du flegme chez vous la dose est excessive,

On sent maux d'estomac, de tête et do côté ;

L'estomac, abreuvé d"un torrent de salive,

Des mets les plus exquis se trouve dégoûté.

Le pouls est faible, rare, et sa marche est tardive;

Et cette aqueuse humeur, la nuit, vous Aiit songer

Que vous voyez une eau prête à vous submeiger.

Nota bene.— « Mon ami Teyssonneau se trouvait dans ce cas; sur deux années, il resta dix-sept mois ahté. Je l'ai guéri; vous pouvez prendre vos renseignements rue Aumaire, près de la voûte. Ce n'est pas pour les trente francs qu'il me doit, le pauvre garçon ! je lui en fais bien volontiers cadeau. Sa femme était un peu mon alliée, par Gustave ; je l'ai guérie, elle aussi, d'une pituite. Évitez surtout les émotions trop fortes.»

Peu à peu, dans ce premier jour, les hôtes de la maison royale de Charenton se départirent de leur réserve vis-à-vis de M. Blanchard. Quelques-uns sollicitèrent l'honneur de lui

^(re présentés, et le grand jeune homme se fit gracieusement leur intermédiaire.

M. Blanchard vit de la sorte i)asscr scus ses yeux plusieurs varicLés de malades^ et des types qu'il eut bien de la peine à ne pas croire échappés des légendes allemandes. C'étaient des gens qui causaient avec le vent, qui prédisaient la ruine de la papauté ou qui se prétendaient doués de la sonorité de l'harmonica. — Un autre, après dix minutes d'un entretien fort sensé, le quitta brusquement en lui annonçant que c'était l'heure à laquelle il partait habituellement pour les Antipodes, au moyen d'un trou qu'il s'imaginait avoir creusé dans le jardin.

Il vit le fou immobile, espèce de faquir qui s'était astreint à ne faire aucun mouvement, parce que, disait-il, le temps s'était arrêté.

— J'attends qu'il se remette en route pour faire comme lui.

Telles étaient, à (juclques syllal;os près, les seules paroles qu'on pouvait tirer de ce maniaque, robuste gaillard qu'il fallait habiller, transporter, faire mangor et coucher.

Il vit le fou arithmétique, le plus insupportable des fous, chiffre vivant, rapportant tout aux chiffres et n'agissant que par eux ; il avait remplacé les lettres de l'alphabet par vingtquatre chiffres correspondants. En saluant M. Blanchard, il lui dit:

Cela signifiait : bonjour.

On conçoit tout ce qu'une conversation avec un tel être devait avoir de fatiguant. Lui, cependant, semblait ne pas s'en apercevoir; sa volubilité était excessive ; il mêlait les chiffres et jonglait avec eux comme un jongleur avec des boules.

M. Blanchard s'empressa de qui'ter cette colonne d'addition.

Il vit encore des inventeurs fouc.royés par leur invention, et qui traçaient machinalement sur les murs des hgncs mystérieuses ; ceux-là ne fréquentaient personne ; la fixité de leurs regards et de leur attitude disait l'unité de leur malheur. M Blanchard passa avec respect devant ces victimes de l'Idée.

Le grand jeune homme, qui s'était institué son cicérone, l'engagea à entrer dans la salle de réunion.

Une partie de jjillard était engagée ; la galerie se pressait à une distance respectueuse des deux joueurs.

— La bille entête et les trois bandes, dit le premier en accusant son coup .

— Gare au contre: repartit le second; à ta place, je jouerais Yeffet.

On se serait cru dans un café du Palais-Royal.

Un vieux monsieur aux mouvements presque automatiques, et qui s'obstinait à garder deux épaulettcs sur son habit noir, toucha doucement l'épaule de M. Blanchard. Celui-ci se retourna et crut deviner ce colonel dont le portrait lui avait été tracé par l'infirmier.

— Pardonnez l'extrême licence que je prends, lui dit ce nouvel excentrique, d'une voix adoucie à dessein.

— Il n'y en a aucune, monsieur.

— Vous m'avez semblé un homme de goût, et mon désir le plus vif serait de vous consulter.

— Sur quel sujet? demanda M. Blanchard.

— Je suis convaincu à l'avance que vous ne verrez pas dans mes paroles un texte à railleries... comme les autres.

— Certainement non.

— Me trouvez-vous bien empaillé?

— Mais... pas mal.

— Eh bien, moi je ne suis pas contcrit, dit le colonel avec une profonde expression de tristesse.

— Peut-être êtes-vous trop exigeant.

— C'est ce que tout le monde me dit, mais je sais par malheur à quoi m'en tenir. On empaillait bien mieux autrefois. Je ne durerai pas dix ans.

— Oh! si!

— Non ; on a lésiné sur les matières premières. J'ai déjà été plusieurs fois obhgé de me raccommoder moi-même. Et puis, il me reste de l'ode nr.

— Vous vous trompez, dit M. Blanchard.

— Auriez-vous par hasard un peu de paille dans vos poches ?

— De la paille ? Non.

— Tant pis; vous m'en auriez mis dans les oreilles. Rendez-moi le serviee d'en prendre partout où vous pourrez. Moi, de mon côté, je vais demander à l'infirmerie une aiguille et du fil. Ilélas! je sens que je me décous tous les jours!

Sur cette parole mélancolique le colonel s'éloigna par petites saccades.

— D'où lui vient cette bizarre idée? demanda M. Blcinchard à son cicérone; se prend-il pour un oiseau ou un quadrupède?

— Pas le moins du monde ; son unique ambition est de figurer au musée d'artillerie.

M. Blanchard n'en était plus à se récrier; tout commençait à lui paraître naturel.

— Si vous êtes désireux de connaître un pensionnaire complètement persuadé, celui-là, de son animalité, regardez de ce côté, dit le grand jeune homme. Voyez-vous cet individu qui affecte là-bas une pose menaçante et exaspérée ? Je suis sûr qu'en ce moment il croit représenter le dragon de saint Michel. C'est un fou, comme vous et moi.

— Je vous remercie, dit tranquillement M. Blanchard.

— Il croit avoir seul le monopole d'incarner tour à tour les animaux célèbres. Hier, il s'est réveillé en nous assourdissant d'un cocorico éclatant comme un son de trompette : il se "figurait être le coq de saint Pierre. La veille, il avait été le bœuf de saint Luc, et il avait grogné en conséquence. Il n'est pas tous les jours aussi pieux, et ses excursions dans la mythologie sont assez fréquentes. J'ai même plusieurs motifs de croire qu'il a été renfermé ici pour s'être cru trop indiscrètement le cygne de quelque Léda moderne. Mais cela ne me regarde pas. Tantôt vous l'entendrez hennir comme Encéphale ou vous le verrez ramper comme l'araignée de Polisson. Il vous proposera une partie de dominos comme Munito. L'autre jour, il m'a sauté à la gorge en me prenant pour le chevalier Macaire, et en se mettant à la place du chien de Montargis; mais, le lendemain, il s'est grandement repenti en pleurant comme la biche de Geneviève de Brabant.

— Tous ces fous sont fort ingénieux, remarqua M. Blan- 3hard.

— Ils n'ont que cela à faire, ajouta modestement le jeune homme aux cheveux noirs.

— C'est vrai ; mais j'en vois quelques-uns qui lisent ce qu'on appelle les grands journaux. Est-ce qu'on ne craint pas d'éveiller chez eux les susceptibilités pohtiques?

— Oh ! non. D'abord, les fous politiques, proprement dits, sont classés dans une autre division, qu'ils occupent tout entière. Les fous de notre division, de la division n" 10, n'ont que de la curiosité et pas de passion. On leur permet de s'abonner eux-mêmes, et pour leur compte, à toutes les feuilles périodiques. Quant à moi, mes ressources modiques m'interdisent une telle félicité.

Cette première journée ne parut à M. Blanchard ni longue ni ennuyeuse; au contraire. La tournure de son esprit s'accommodait de ce milieu fantasque où se mouvait l'essaim des rêves personnifiés. Ne voulait-il pas d'ailleurs aller en Turquie? n'avait-il pas précédemment exprimé le désir de visiter les pays où les femmes sont voilées et où les hommes sont armés ? II devait être content, ce nous semble. Charenton lui donnait un avant-goût de Constantinople.

Au dîner, il se trouva placé, comme on l'en avait prévenu, entre le colonel et le personnage qu'on appelait le romancier. C'était un honneur de dîner à la table du directeur, et cet honneur était accordé à tour de rôle à ceux qui avaient su le mériter par une conduite et une docilité exemplaires. Ce jour-là, une trentaine de pensionnaires d'éhte avaient été invités. Le directeur reconnut de loin M. Blanchard et lui fit un signe amical de la main.

Dès que M. Blanchard se fut assis, le romancier engagea la conversation et se pencha à son oreille ; voici ce qu'il lui dit :

— « Par une belle matinée du mois de juin, un cavalier suivait lentement les bords de l'Escaut ; se physionomie respirait un air de franchise et de valeur ; son panache ondoyait au gré du vent... »

— Je connais, je connais ! dit M, Blanchard en l'inlerrompant.

— C'est dommage, murmura le romancier; maisj'en ai d'au 1res. « 0 ma Juana . jure-moi que tu ne seras jamais à d'autres qu'à ton Pablo! Ainsi s'exprimait dans une sierra d'Aragon, un jeune nomme qu'à son air martial et décidé, à sa veste ornée de broderies, il était facile de reconnaître pour un muletier... I

— Je connais cela aussi.

— Vous êtes difficile.

En ce moment, un fou se leva avec vivacité et vint répandre une petite poudre dans l'assiette de M. Blanchard.

— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? s'écria celui-ci en faisant un bond.

— Goûtez votre potage maintenant, lui dit le fou qui avait regagné sa place.

— Eh bien, monsieur Corbulon ? dit sévèrement le directeur.

— Qu'a-t-il mis là-dedans? demanda M. Blanchard à son voisin le colonel.

— Rien de malfaisani. C'est un original qui s'imagine avoir retrouvé la recette de l'ambroisie.

— Va-t-il recommencer son manège pour tous les plats?

— Oh! non.

— « Dans la rue de la Grosse-i^critoire, à Rheims, l'observateur eût remarqué, il y a trente ans environ, une maison d'obscure apparence, construite dans lé style lombard. A l'une des étroites fenêtres, qui avaient scrupuleusement gardé leurs carreaux encadrés de plomb, apparaissait par intervalles une ravissante tête de jeune fille... »

C'était le romancier qui s'était penché de nouveau vers M. Blanchard.

— J'ai lu ce début pas plus tard qu' avant-hier, se hâta de dire celui-ci.

— On me l'aura dérobé.

— C'est probable.

Pendant ce colloque, un fou placé en face de M. Blanchard lui avait effrontément enlevé sa côtelette.

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M. Blanchard voulut se récrier.

— Ne dites rien, lui dit le fou ; je suis invisible.

— « Corne-bœuf! Pasques-Dieu! la sambregoi! mes cavaliers, je jure qu'il en restera au moins quatre de vous sur le carreau ! s'écria l'épais Amaury en soulevant lourdement eon hanap ciselé... »

— Assez ! assez, de grâce ! dit M. Blanchard, que la mauvaise humeur commençait à gagner.

— C'est un épisode de la guerre des Albigeois, murmura le romancier confus.

Depuis quelques minutes, M.Blanchard prêtait l'oreille à un bruit qui linquiétait, une espèce de grattement, qui parlait du côté du colonel.

— Entendez- vous? dit M. Blanchard.

— Chut!

— C'est donc vous?

— Oui, répondit le colonel ; laites comme moi, je tire de ma chaise autant de paille que je peux.

— Mais elle va se défoncer.

— Soyez tranquille.

— « Le général de Moranges n'était pas un de ces hommes ordinaires qui, après avoir affronté le feu des batailles, s'en vont paisiblement, retirés au fond d'un château, tourner le fuseau d'Hercule aux pieds d'une Omphale de sous préfecture. C'était une âme de bronze... »

— Ah! vous devenez fatigant, mon cher! s'écria M. Blanchard.

— La suite au prochain numéro, dit le fou en baissant la teto.

Aucun autre incident ne sisfnala le dîner. Il était impossible que la conversation se généralisât. Le dessert achevé, on ramena les pensionnaires à leurs divisions respectives, où, après une séance assez animée dans la salle de réunion, chacun d'eux se retira, selon son degré de fortune, dans le dortoir commun ou dans la chambre qui lui était particulière.

Privé de sa voiture pour la première fois depuis un an, M. Blanchard se coucha avec un dépit réel dans la cellule qui lui avait été affectée. En découvrant son lit, il aperçut sous

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l'édredon une feuille de papier qu'on y avait sans doute glissée pendant son absence.

L'ayant dépliée, il lut ce fragment fraîchement écrit, sinon fraîchement inventé :

« Pitié pour Amanda ! Si elle fut coupable, que sa faute retombe sur moi seul! J'étais ton ami, j'ai pu l'oublier; sans doute mon crime est grand, mais il n'est peut-être pas sans excuse/ Amanda était si belle, et tu étais si imprudent ! Que de promenades délicieuses nous avons faites, elle et moi, au ])ord de la Nièvre, à l'heure où le soleil se couche dans les nuages empourprés! Ton souvenir, il est vrai, passait souvent entre nous comme un remords, mais il était vite chassé. Pauvre ami, je n'ai pas osé soutenir ta vue ; maisje tremble pour Amanda ; sois grand, sois généreux, sois magnanime ; pitié pour elle! pitié! pitié ! »

M. Blanchard n'eut pas de peine à reconnaître, dans ce style d'une banahté insoutenable, son voisin le romancier. Il repha le fragment sans en terminer la lecture ; puis, il s'endormit en rêvant à son étrange aventm^e, dont il attendait le dénoiàment, sa7is le désirer ni le craindre^ comme dit le poëte.

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