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LE QUATRIEME FRERE

C'en est un que du moins tu ne lèveras pas ^ !

La nuit venue, on coud les deux cadavres dans un sac, et on place le sac en travers sur un âne.

Le nègre ou Teunuque qui a découvert les coupables conduit l'âne.

Arrivé au bord de la mer, Texéculeur nocturne charge le sac sur ses épaules, s'avance jusqu'à Texr trémité d'une roche qui surplombe, et jette le sac dans Tabime qui se referme sur M.

Si vous êtes étranger, et que vous rencontriez le soir dans les rues de Mascate un nègre et un âne por* tant un sac, rangez-vous en regardant d'un autre côté.

C'est la justice de quelque famille offensée qui passe î

1 Victor Hugo, Orientale Xf*

L^Omaii et rimamat de Mascate.

On a vu à peu de chose près ce qa'est Mascafce; on verm en moins de mots encore ce qu'est FOman, autrement dit cette partie de TÂrabîe baignée à la fois par les eaux de la mer des Indes et du golfe Per- :iàque.

Ses limites ne sent pas moins difficiles à fixer que c^4l^des contrées que j'ai déjà décrites.

Les Européens compr^ooient sons ce nom tout le pav^ qui sVteiid entr^ rHàdramoiity le Lahsa et le X^Hj^<\L depuis le cap Sangra, à 1^ 9^ de latitude septeutricuale jusqu au cap Xxastmhm % à 2&» ?5\

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oiï il se tenniiie par un angle aigu ; mais cette division est entièrement inconnue aux indigènes.

Ils ^'appellent Oman que l'espace compris entre les districts ieJailanei de Batna.

Forcé de choisir parmi ces opinions diverses, j'ai cru devoir donner ce nom à toute la contrée dont les caractères généraux différent essentiellement des contrées voisines, et dont les subdivisions se rattachent, quoique souvent par un faible lien, au gouvernement du prince qui porte le titre de souverain de rOman, c'est-à-dire l'imam de Mascate.

Considérée sous ce point de vue j cette région forme donc une bande de terre dont la largeur n'excède jamais soixante-quinze lieues.

Bornée à Test par l'océan Indien, elle confine, à l'ouest, de vastes déserts, et s'étend, depuis le pays de Scheble, à 21o de latitude septentrionale, jusqu'à Debai, à 25o 1 â' .

Les Arabes divisent l'Oman en quatre districts principaux :

Celui de Jaïlan, celui d'Oman, celui de Dhorrdh et celui de Batna.

Une chaîne de montagnes granitiques, Dj, Djallan,

Quelquefois même ils équipent une petite felouque dans laquelle' ils mcrttent des échantillons de tous les articles qui composent la cargaison, et jettent à la mer ce joujou, qu'ils laissent aller au gré des vents et du courant.

Si la felouque est portée du côté de la terre, ils eu infèrent que leur voyage se terminera heureusement.

On trouve souvent, à plusieurs lieues eu mer, quelquesuns de ces boutres en miniature.

Dj, Soor, Dj. Hhûther (1,829 mètres au-dessus du ni veau de la mer), Dj. Kelbo, Dj. Darset et Dj. Baucher, (les cinq premiers déjà cités), faisant partie .de la grande chaîne qui enserre TArabie, le traverse dans une direction parallèle à la côte ; et, à cinq lieues ouest de Mascate, une chaîne transversale plus élevée vient s'appuyer, à angle droit, sur la première.

C'est le Djebel- Akhdar, ou la montagne Verte, déjà maintes fois cité et dont quelques-uns des sommets atteignent, comme Djebel-Quemâr, dans THadramont, jusqu'à deux mille cinq cents mètres au-dessus du niveau de la mer.

L^aspect général du pays est celui d'ime vaste solitude entrecoupée de nombreuses oasis et de fertiles vallées arrosées par quatre cours d'eau, dont deux importants (les fleuves Masora et FeUHadj)^ près de Khuriâh, à Rostack et près de Burka, qui coulent toute Tannée; les deux autres, à Mascate et à Sohar, grossis seulement dans la saison dçs pluies.

Toutefois, les terres cultivées sont dans une proportion bien petite, si on les compare à Timmense étendue des plaines sablonneuses qui ne permettent ni culture, ni végétation.

La bande étroite de terrains qui s'étend depuis Ras-el-Hàd entre la mer et le pied des montagnes produit un grand nombre dé palmiers, et de Sib a tChoi'fakdn, ils forment une véritable forêt, dont la longueur est de près de soixante-cinq lieues, .sur xm\^ à deux de largeur.

Aussi les poètes arabes font-ils souvent allusion dans leurs vers aux palmiers de TOman.

On y rencontre, en outre, quantité de blé, d'orge, de maïs, de douiîâh, de lentilles, de fèves, de cannes à sucre et toutes sortes d'arbres fruitiers, entre autres la vigne, qui fournit trois variétés de raisins excellents (Rask'êt, Héldli etBaga1rHéldli)y et dont on exporte par eau des charges considérables.

La mer est si riche en poissons, notamment en requins, que non-seulement on fait la pêche pour se nourrir personnellement, mais encore pour engraisser les bestiaux et amender les terres.

Les marins mangent le requin frais et salé; quelques-uns même le dessèchent au soleil comme la stockfisch pour en avoir toujours avec eux pendant leurs traversées.

En ce qui touche la géognostie des montagnes, j'ai trouvé que les roches calcaires formaient leur trait distinctif.

Celles qui environnent Mascate, et qui quelquefois s'élèvent jusqu'à 1,500 mètres de hauteur, sont composées de couches superposées de schistes micacés et de schistes à ardoise.

Quelques-unes recèlent dans leur sein, Dj. Darset entre autres, des galènes, ou sulfures de plomb argentifères.

Le cuivre s'y rencontre aussi, et il en existe plu sieurs mines, dont Tune, située près de Chobra, entre Khalil et Matrâh, est exploitée par les Arabes.

Dans les environs du cap Mussendom, des masses

imposantes de basalte et de feldspatli se joignent au terrain secondaire, riche, comme la baie de Kourya- Muria, en gisements de guano, et quelques-unes s'avancent dans la mer, où elles forment des promontoires abrupts.

De plus, à une journée ouest-sud-ouest de Mascate, au pied des monts Baucher, se trouve une source minérale chaude et à haute température, dont l'eau est employée avec succès dans les maladies vénériennes, les scrofules, la gale, la lèpre et autres affections morbides et cutanées.

Enfin, pour ce qui regarde sa faune, TOman est, sans compter les serpents de toute sorte, les tarentules et les scorpions qui y pullulent, encore abondamment pourvu délions, de léopards, de panthères, de hyènes, de chacals et de sangliers.

Ces animaux féroces ou malfaisants ne quittent leur repaire que quand la faim les y force.

Ils descendent alors dans les vallées pour y chercher leur proie, mais cela n'arrive que dans la saison des pluies.

Cependant, ils n'attendent pas toujours .le mauvais temps pour jeter l'alarme dans les campagnes.

Dans ce cas, ceux qui demeurent assez près des bois pour craindre ces terribles visiteurs.les écartent de leurs habitations en faisant des feux pendant la nuit.

Dans mon passage sur certaines montagnes, j'ai aussi vu des aigles d'une grosseur surprenante.

Ils se tenaient dans les endroits les plus élevés, et pour ainsi dire inaccessibles.

En regardant ces masses de rochers suspendus en l'air à une hauteur prodigieuse, Ton croirait à chaque instant qu'elles vont s'écrouler avec un épouvantable fracas.

Quant aux punaises, puces, poux et moustiques, je ne les menti oime ici qu'en ma qualité d'Européen.

Les Arabes n'y pensent même pas, et, je le répète, à l'insouciance que quelques-uns témoignent pour ces insectes, je crois qu'ils perdent complètement leur temps avec les habitants du pays.

Après Serg, Djallan, Misera, Hagaï-Bender, Bender- Djarhâm, Soor, Kalhâat, Tiwi, Dagomar, Khmiâh et nie Fahhel, que j'ai cités avant d'arriver à Mascate, les autres villes et localités remarquables de l'imamat sont, d'abord dans l'intérieur des terres, ensuite le long de ]a côte en allant vers le nord jusqu'à Debaï :

Rostack, où les imams, avant de s'être retirés à Zanzibar, faisaient leur résidence habituelle, et qui est, à proprement parler, la capitale de l'Oman ; Soudck et Nahhel, situées à une demi et une journée sud et nord-ouest de Rostack et de Sib; Sihki, au sud de Nahhel ; Nissawa, à cinq journées sud-ouest de Mascate, et à laquelle on arrive par Felêdj-el'Wakil (à huit milles de Mascate), Gala, le plateau de Samaeïl^ Wadi'Ben-Ritahda et Burket-el-Mal; Bahhola, Dahrdh et Maka/nniat, au nord et au sud de Nissawa ; Djar, GabU, Gabrin, Ranck, Adem, Semêd, Afiel Mendch, qui exportent des dattes et des cannes à sucre; Kelbo et Iliam, à un et deux milles de Mascate, bons ports à l'abri des vents du nord-est et du sud-est, mouillage

par cinq brasses d'eau, mille et onze cents habitants; Matrâh, l'ancienne rivale de Mascate sous Timam Ben-Murschêd, à un mille de Riam, mouillage par six brasses, trois citadelles, cinq mille habitants; Arbaqu€y mouillage par quatre brasses, deux citadelles, deux mille habitants; Darset, à un quart de lieue de la mer, au pied de la montagne de ce nom, un petit fort, deux mille habitants ; Chobra, Khalil et Hdl, à quelque distance de la mer, cent, cent vingt et deux cents habitants; Sib, bon mouillage, un petit fort, bazars, deux mille habitants ; Goscheih, mouillage par cinq brasses, deux forts en bon état, six cents habitants ; Ménom, mouillage par quatre brasses, un fort, quatre cents habitants; Mabelé, à un quart de lieue de la mer, six cents habitants; Ermès, à vingt-sept milles de Mascate, port convenable, trois forts, deux mille habitants; Haï-Assel, à dix milles d'Ermès, quatre cents habitants; Burka, à vingt-cinq milles de Haï-Assel, bon port, mouillage par quatre brasses, grande forteresse, cinq mille habitants, dont cinquante Banians; Mousana, à quarante milles de Burka, bon port, forte citadelle, quatre mille habitants, dont quarante Banians; Souîack, à trente milles de Mousana et trois quarts de lieues de la mer, forte citadelle, dix mille habitants, dont cinq mille nomades, trois mille sédentaires et le restant étrangers; Kerboura, à quarante milles de Souïâck, bon port, mouillage par cinq brasses, formidable citadelle, six mille habitants, dont soiAanle Banians ; Grand et Petit Gasbie, à trente et cinquante milles de

Kerboura, au bord de la mer, trois forts, cinq mille habitants; Sacîiem, à quarante milles de Petit-Gasbie, un fort, un bazar, deux mille habitants, dont cinquante Banians; Souwachêra, à quarante-cinq milles de Sachem et au bord de la mer, mille habitants, dont six Banians; Sohar, Tlle Sûadi, Lûa, Schenâs, Hossefin, Kàlbe, Fedjirdh, Khorfakân, Lima, Kassab, Bokha, Tibbat, Schaum, Aymaum et Scharga.

Toutes ces localités, partagées en districts, districts dont quelques-uns renferment, comme celui de Kerboura, jusqu'à mille villages ou douars, sont régies par des gouverneurs désignés, à cet effet, par les imams, et tous alliés à leur famille à un degré plus ou moins éloigné, sous la juridiction du Wali'Kébir ou gouverneur général résidant à Mascate.

Ces gouverneurs étaient entre autres, lors de mon passage :

ARostack, Séïd-Ahmed; à Felédj-el-Wakil, Séïd- Aziz; àRelbo, Gheik-Abd'el-Aziz-Marzougi ; à Riam, Abd'AUah-Ebné-Haçan ; à Matrâh, Rossassi , esclave affranchi de feu l'imam Séïd-Séïd-Ebné-Sultan; à Arbaque, Abd' Allah et Slîman; à Sib, Raschid, esclave affranchi comme Rossassi; à Goscheïb, Séïd- Ebné-Hamoud; à Ménom, Mohammed-el-Bédaoui ; à Ermés, Cheik-Hamoudi-Ebné-Sâad ; à Burka, Séïd- Mohammed-Ebné-Mattar; à Souïâck, Séïd-Hallâl; à Kerboura, Mohammed -Ebné- Salem; aux deux Gasbie, Abd'-AUah-Ebné-Sager ; enfin, à Sohar, Séïd- Hammoud.

A deux lieues sud-ouest de Debaï commence le pays de Sèr (Belêd-el-Ser), qui s'étend de là, le long du golfe Persique, jusqu'au Lahsa ou Bahrein.

Les Arabes le nomment ainsi de Ser, sa capitale, située par 24® 2(y de latitude nord, 48® 58' de longitude est, laquelle ville possède, comme Mascate, un bon port à l'abri de tous les vents.

Les Persans, au contraire, appellent ce pays Dsjui^ far, du cap de ce nom (les Maceta et Macœ d'Arrien et de Strabon), d'où est venu celui d'Arabes de Dsjulfdr, donné par les Européens aux habitants de cette contrée.

Les Arabes deDsjulfâr étaient autrefois des pirates redoutables.

Mais ils ont été entièrement réduits, en 1820, par les forces combinées de l'Angleterre et de l'imam^ sous les ordres de sir Villiam Grant Keir, et, aujourd'hui, ils sont tributaires de Timamat. •

Leur flotte se composait, en 1809, de cent trankis (petits bâtiments à voiles en nattes, très-larges à proportion de leur longueur, très-bas par-devant et élevés par derrière), qui répandaient la terreur dans le golfe Persique, et s'emparaient de tous les navires, sans avoir égard à leur pavillon.

Ces pirates étaient dans l'usage de commencer leur attaque en lançant des pierres à bord du bâtiment dont ils voulaient s'emparer, puis ils en venaient à l'abordage ; et, pour premier acte de possession, ils jetaient de l'eau sur le navire afin de le purifier.

Cela fait, ils amenaient, l'un après l'autre, sur le

passavant, les hommes de l'équipage, auxquels ils coupaient la téte^ en disant :

— AUak akhbar! Dieu très-grand !

Ensuite, après chaque exécution, ils s'écriaient:

— La ilah illa Allah I il n'y a d'autre Dieu que Dieu !

Ici se termine ma description générale de TOman.

Il me reste à faire connaître maintenant celui qui le gouvernait lors de mon passage, je dis gouvernait, car, ainsi que Séïd-ben-Calfen, il n'est plus de ce inonde. •

•Je ne le ferai, toutefois, qu'après avoir retracé en premier lieu l'histoire de ses prédécesseurs depuis 1658, autrement dit à partir de TimamBenjMeléch, le même qui, à la tête des Arabes, investit Mascate et passa la garnison portugaise au fil de Tépée ; et, pour rester autant que possible dans le vrai, ou plutôt pour n'être pas accusé de plagiat, je citerai, toute naïve qu'elle puisse être, une autorité cependant sans conteste, Niebuhr, le père des voyageurs modernes.

Les imams de Mascate , depuis 1658 jusqu'à Sdid-Séid-Ebné-Sttltan.

« ...Alors, rapporte donc ce grand voyageur, alors était maître de l'Oman, depuis Ras-el-Hàd jusqu'à Dsjulfâr, rimam Sultan -hen - Melêch - ben - el- Arrabben-Goâd-ben-Murschêd-el-Arrabi : il s'empara ensuite de Bahreïn et des cinq petits îlots de Kunck (les Coins) ^ et son fils Seïf-ben-Sultan prit sur la côte d'Afrique Quèrimbe, Quiloa et Zan'feibar.

« Sous le règne de Ben-Seïf-ben-Sultan, son petitfils, douze mille Persans vinrent assiéger Mascate; mais ils perdirent beaucoup de monde dans les montagnes, et furent contraints de se retirer.

« A la mort de Ben-Seïf-ben-Sultan, un nommé Mohammed-ben-Nassr-el-Gafâri, de Gabrin, s'empara de la presque totalité de TOman et prit le titre d'imam.

« Son fils Nassr-ben-Mobammed ne sut pas mar-

cher sur ses traces, car Seïf-ben-Sultan, fils du précédent imam, que les Arabes appellent Seïf-ben-Sultan-el-Arrabi-el-Koreïschi-el-Asdi, se fit proclamer à sa place, et Nassr fut réduit à être simple cheik du pays de &abrin.

« Ce Seïf-ben-Sultan-el-Arrabi était un prince voluptueux.

« Quoique son harem fût abondamment pourvu de mahométanes et de païennes, les filles de ses sujets n'étaient pas à Tabri de ses poursuites.

« Non-seulement il buvait du café et fumait du tabac, ce qui est défendu aux Beïâfis, mais encore il s'adonna au vin et aux liqueurs fortes.

« Outre qu'il s'embarrassait fort peu des affaires, il n'entretenait non plus pas assez de troupes réglées, et la plupart de ses soldats étaient des esclaves cafres mal payés, par lesquels il laissait impunément vexer ses sujets jusque dans leur maison.

« En un mot, sa conduite le rendit odieux à ses peuples et il ne fut pas difiîcile à son cousin, Sultanben-Murschêd, de se faire proclamer imam à sa place et d envahir presque tout le pays.

« Mais alors, Seïf-ben-Sultan-el-Arrabi se rendit à Mascate, où il avait quatre grands vaisseaux de guerre, outre bon nombre d'autres plus petits, et plaça tous ses soldats cafres, partie dans la ville, partie dans les deux citadelles Mérdni etDjélâli.

« Sultan-ben-Murschêd qui , sauf Mascate, possédait toute la côte, ne put l'en chasser, car bien qu'il empùcbcU le commerce par terre, il ne pouvait cepeu-

dant pas défendre aux natioDs étrangères d'apporter leurs marchandises dans cette ville et d'en repartir avec leurs vaisseaux chargés, en sorte que les droits d'entrée et de sortie faisaient seuls un revenu considérable ; ce que voyant et ne parvenant pas, malgré toutes ses forces, à réduire son ennemi, il résolut de faire de sa voisine Matrâh une place commerçante et de ruiner par là son trafic.

« Il ne prit en conséquence que la moitié des droits d'entrée qu'on payait à Mascate, et par là seul fit tomber son commerce et augmenta celui de Matrâh.

« De plus, il parvint à faire entrer dans son parti un des principaux officiers de la marine de Timam, qui vint à lui avec un vaisseau de guerre et s'empara par ruse de deux autres grands vaisseaux qui revenaient d'Afrique chargés d'esclaves et de dents d'éléphant.

« Pendant ce temps, Seïf-ben-Sultan-el-Arrabi continuait son train de vie et se rendait de jour en jour plus odieux aux Mascatis.

« Enfin, à bout de ressources, après avoir mis une forte garnison dans Mascaté et dans les deux forteresses, il se rendit en Perse avec ses vaisseaux de guerre, et obtint de Nadir-Shâh, qui y régnait alors, une flotte de vingt -quatre vaisseaux, commandée par Tacki-Khan, avec laquelle il s'en revint dans rOman.

« Quand cette flotte fut arrivée devant Mascate, on permit aux Persans d'entrer dans la ville, mais point dans les forteresses, et Tacki-Khan fit semblant de ne pas le prétendre, n'étant pas envoyé pour conquérir

FOman au nom de son maître, mais à celui de Seïfben-Sultan-el- Airabi .

« Ce dernier se laissa pereuader d'inviter Tacki- Ehan avec peu de suite avenir prendre un repas dans le fortDjélâli.

« Le Persan, sachant que l'imam aimait à boire, prit avec lui une bonne provision de vin de Schiraz ; aussi Seïf-ben-Sultan-el-Arrabi et ses principaux officiers furent-ils bientôt ivres, et Tacki-Khan n'eut dès lors pas de peine à s'emparer de la citadelle.

« Pour avoir lautre qui est au côté occidental du port, et pour y réussir sans effusion de sang, il écrivit, au nom de l'imam, un ordre aux principaux officiers de la forteresse de Mérâni pour leur commander de se rendre dans Djélâli, et appliqua au bas de cet ordre l'empreinte de l'anneau que le prince portait ordinairement au doigt, et qu'on lui avait ôté pendant son ivresse.

« Ils arrivèrent, et, "dès qu'il les tint en son pouvoir, il envoya des troupes persanes pour attaquer l'autre citadelle, qui, faute de chefs, fut forcée de se rendre.

« Seïf-ben-Sultan-el-Arrabi vit à son réveil, mais trop tard, la faute qu'il venait de commettre. •

« Tous ses projets n'aboutirent donc qu'à faire poursuivre par ses quasi-libérateuis son principal ennemi, Sultan-ben-Murschêd, qui s'était retiré jusqu'à Sohar, où il espérait pouvoir se défendre avec le secours du gouverneur Ahmed-ben-Séïd.

« Celui-ci fut bientôt attaqué, et quoiqu'un grand

nombre de Persans périt dans la première bataille, on ne put les faire plier.

. « Quelques-uns des proches parent^ de Sultanben-Murschêd furent tués dans les escarmouches qui s'ensuivirent, et cette perte l'exaspéra tellement qu'il se précipita au plus fort des ennemis, où il fut atteint d'un coup de feu dont il mourut peu de jours après.

« Seïf-ben-Sultan-el-Arrabi, qui avait été annihilé par les Persans, mourut aussi vers le même temps à Rostack.

On attribua sa mort au chagrin d'avoir fait son malheur et celui de ses sujets.

« Les deux imams trépassés, Ahmed-ben-Séïd , gouverneur de Sohar, crut que le meilleur parti qu'il y eût à prendre contre des ennemis aussi redoutables que les Persans, c'était de faire la paix; il se conduisit si bien qu'il se fit nommer par eux gouverneur de Sohar et de Burka.

« Tadii-Khan étaWit ensuite trois commandants à Mascate, un dans chaque fort et un dans la ville, puis s'en retourna en Perse avec toute sa flotte.

« Après son départ, Ahmed-ben-Séïd commença tout de suite par laisser manquer d'argent les ti'oupes d'occupation, de sorte qu'elles diminuaient à mesure que la solde leur manquait.

« Il demeurait alors à Burka.

« Un seigneur nommé Bel-Arrab-ben-Hamiàr, le cheik du domaine de Sêr, appelé Mattar, et un prince de la famille de Sultan-ben-Murschêd qui résidait à

Ranck, s'étaient partagé entre eux le reste de ce qu'avait possédé le précédent imam.

« Ahmed-ben-Séïd, ayant gagné la confiance des gouverneurs persans de Mascate, les invita tous les trois à venir à Burka pour délibérer sur les moyens de se procurer de l'argent.

« Ils s'y rendirent avec une escorte de cent cinquante hommes portant leurs tentes avec eux, afin qu'on pût s'aboucher avec TArabe en rase campagne, précaution dont il ne parut pas s'offenser.

« Quand ils virent sa conduite et crurent ne pouvoir douter de sa sincérité, ils résolurent de dîner avec lui dans la citadelle et de parler ensuite d'affaires sous leurs tentes.

« Pendant le repas, Ahmed-ben-Séïd, prétextant de se trouver mal, les quitta pour un instant.

« Mais, en sortant, il tira la porte à lui et appela ses fidèles qui, armés de pied en cap, pénétrèrent dans la salle du festin, désarmèrent les trois Persans et les mirent aux fers.

« Il ne fut pas difficile non plus de s'emparer de leurs cent cinquante soldats éparpillés dans la ville.

« On signifia à ceux qui étaient à Mascate et dans les deux citadelles que s'ils se rendaient de bonne grâce, ils recevraient une certaine somme d'argent, sinon qu'ils seraient enfermés et traités en esclaves.

« Comme ils étaient dans la misère, ils se rendirent presque tous.

« Ahmed-ben-Séïd en fit décapiter quelques-uns, laissa les aurtres libres et les renvoya même en Perse.

« Mattre dès lors de toute la côte depuis Sohar jusqu'à Mascate, il aspira au titre d'imam, quoique BeUArrab-ben-Hamiâr Teût déjà pris.

« A cet effet, il attira dans son parti le chef des Cadis, qui est à peu près considéré dans TOman comme le Mufti Test dans les villes turques.

« Celui-ci proposa dans une assemblée cette question : — Si celui qui avait délivré sa patrie du joug des Persans n'était pas digne de la gouverner.

« La réponse • fut favorable, comme on peut le croire.

« Sur quoi le Cadi fît un discours dans lequel il releva la valeur et les vertus d'Ahmed-ben-Séid» le déclara imam de l'Oman et lui baisa la main.

« Tous les assistants suivirent cet exemple; on battit la caisse dans la ville et on publia dans toutes les rues qu'Ahmed-ben-Séïd-ben - Ahmed-ben-Mohammed-el-Saïdi avait été élu imam et que chacun eût à le reconnaître pour tel.

« Dès que Bel-Arrab-ben-Hamiâr eut appris cette élévation, il fit marcher ses troupes contre son rival qui, trop faible encore et trouvant toute communication avec Mascate coupée, se jeta avec peu de monde dans Afi, petite forteresse bâtie sur une montagne, où il avait envoyé tous ses trésors.

« Bel-Arrab-ben-Hamiâr, qui avait sur pied quatre à cinq mille hommes, investit la citadelle et aurait contraint le nouvel imam à se rendre s'il ne se fQt échappé et n'avait trouvé moyen d'assembler une petite armée.

« En effet, Ahmed-ben-Séïd, avec deux de ses serviteurs, était parvenu à sortir incognito de la citadelle.

« Tous trois, déguisés en Arabes mendiants, marchèrent vers Sohar qui est à une journée d'Afi.

« Gomme Ahmed-ben-Séïd avait été gouverneur de cette ville pendant plusieurs années, et qu'il y avait gagné Taffection des habitants, il n'eut pas de peine à y rassembler quelques centaines d'hommes, avec lesquels il s'avança contre son ennemi.

« Bel-Arrab-ben-Hamiâr avait placé son camp entre de hautes montagnes, près d'Afl.

« Ahmed-ben-Séïd attacha autour de la tête de ses soldats une cordelette de couleur pour les distinguer de ses ennemis; après quoi, il envoya divers petits détachements pour se saisir des passages des montagnes.

« n donna à chaque détachement une trompette arabe pour sonner l'alarme de tous côtés, dés que la principale troupe ferait entendre le signal convenu.

« Ces mesures prises, un de ses fils donna le signal dés la pointe du jour, et aussitôt les trompettes retentirent de tout côté.

• L'armée entière de Bel-Arrab-ben-Hamiâr épouvantée, trouvant tous les passages gardés et jugeant du nombre des ennemis par l'étendue du bruit, fut mise en déroute.

« Bel-Arrab-ben-Hamidr lui-même marchaavecune partie des siens vers l'endroit que gardait le fils

tH^ «» lii

d'Ahmed-ben-Séïd, qui le reconnut, tira sur lui, le tua, et, suivant la coutume des Arabes, lui coupa la tête, puis la porta en triomphe à son père.

« Les troupes de Bel-Arrab-ben-Hamiâr furent bientôt dispersées, et Ahmed-ben-Séïd resta enfin seul maître du pays. »

Il était né à Adem, petite ville du district de Semêd, et mourut en 1765, après seize ans d'un règne heureux, regretté de tous ses sujets et laissant trois fils légitimes, Sahrân, Hallâl et Séïd, dont l'un, le dernier, lui succéda.

C'est le père de Timam Séïd-Séïd-Ebné-Sultan qui régnait lors de mon passage et qui est mort à Zanzibar au commencement de 1857 ',

J Voyez le Moniteur du 30 mars 1857.

L'imam Séïd-Séld-Ebné-Sultan ;

ses revenus; son commerce; sa marine; son armée;

sa famille; sa prédilection pour la France.

— Traité d'amitié et de commerce. —

L'Illustration du 8 septembre 1849. — Menées anglaises.

— Possessions de l'imamat en Afrique. —

Avenir de Mascate/ — Séïd-Medjéd. — Possessions

de l'imamat hors de l'Arabie.

L'imam Séïd-Séïd-Ebné-Sultan était né à Rostack sur la fin du siècle dernier.

Il pouvait avoir, en mourant, soixante-dix ans ; je dis pouvait avoir, car un vrai musulman ne connaît jamais exactement son âge et compte par les événements.

Pour lui , il comptait par Tavénement d'Aga-Mohammed-Khan au trône de Perse (1796).

C'était de huit ans auparavant que datait sa naissance.

J'eus deux fois, pendant mes voyages, l'occasion de me trouver en contact avec ce prince et même de me

lier très-élroilemeat avec lui; la première, sur la fin de 1854, en revenant devoir, revoir et explorer le Bender-Buschir, le pays des Wahabytes, Kouèth, Bassorâh, Zuher, Koma, Bagdad, le pays lies Anèzes, Mascate, rileSokotora, la côte orientale d'Afrique depuis le cap Garda fui {Ras-Assére des Arabes) jusqu'à Sofala (VOphir des Hébreux), et tout l'espace qui s'étend de cette côte aux monts Lupata (VEpine du monde des Portugais) ; la seconde, au commencement de 1847, après avoir visité l'île Bourboq^ revu Bassorâh^ parcouru les ruines de Suse et d'Elymals, toute la Susiane, les monts Bachktyars, séjourné quelque temps à Ispahan et à Schiraz, fait une tournée dans l'Afghanistan, le Belùtschistan, le Bender-Abbassi (Kerman), les îles Karack^ et Bahreïn, célèbres par la pêche des perles, Kischm, Ormùz, et m'être retrouvé de nouveau dans la capitale de l'Oman.

Ce fut donc sur la fin de 1 845 que je vis pour la première fois Timam de Mftscate.

J'étais presque mourant alors.

Je reçus de lui le meilleur accueil, et lime fit même de belles propositions pour me garder à son service.

Or, ma santé étant délabrée, il me fut impossible d'accepter ses offres; et, recueilli par lif. le capitaine de vaisseau Romain-Desfossés sur la corvette

1 Prise, comme on sait, quoique possédée par la France, il y a de cela bientôt quatre ans, pour base des opérations militaires anglaises dans le golfe Persique. (Voir tout au long, à ce sujet, la Presse, numéros des 21 novembre et S7 décembre 1856.)

le Berceau^, qui avait amené à Zanzibar le premier consul français, M. Broquant*, et le voyageur Maizans, qui périt haché, peu de temps après, sur le continent que je venais de parcourir en dernier lieu, je touchai à Bourbon où, une fois rétabli, je fus attaché, en qualité d'interprète, à bord de la gabarre le Cormoran, chargée d'aller prendre à Bassorâh les bas-reliefs recueillis par M. Botta au milieu des ruines de Ninive, mais que je quittai, une fois arrivé à cette destination, pour tenter, comme on vient de le voir, de nouvelles pérégrinations.

Séïd-Séïd-Ebné-Sultan était un beau vieillard, à la démçirche imposante, aux manières affables et engageantes.

^ Le Berceau se perdit corps et biens, en 1847, dans le canal de Mozambique. Son capitaine-commandant, qui est aujourd'hui l'amiral Desfossés, avait, heureusement pour lui, délégué son commandement à son second.

' Mort empoisonné, en 1847, par un Corse du nom de Zévako, dit-on, qui, de chirurgien auxiliaire de marine à bord de la corvette le Berceau et dans les hôpitaux de Bourbon, était devenu le médecin de l'imam à la recommandation des autorités françaises et du consul lui-même, dont il était l'ami.

Ce Zévako, que j'ai moi-môme connu, me parait innocent de ce crime, à lui imputé par la malveillance du résident anglais, malveillance qui le perdit et le força de quitter Zanzibar pour aller mourir peu de temps après à Quiloa de misère et de désespoir. Ne doit-on pas plutôt chercher les auteurs de ce crime dans les compatriotes d'un chef nègre qui avait assassiné l'enseigne Maizans, et que le consul tenait publiquement à la chaîne parmi les nègres ou négresses qu'il avait à son service? Le scélérat, communiquant avec ces esclaves, retrouva sans doute en eux des membres de sa tribu, idolâtres comme lui, et par conséquent des vengeurs.

Simple et trè^religieux, sa bonté, toujours généreuse, allait au-devant des besoins, et sa grande richesse lui permettait de donner plus que l'on ne demandait.

Ses revenus dépassaient cent millions, et, dans les bonnes années, la seule récolte du girofle lui valait plus de deux mille thalaris par jour (dix mille francs).

n possédait en outre le monopole de la récolte de l'ivoire et siu-tout de celle de la gomme copal ; il tenait particulièrement, comme on le verra plus loin, à ce dernier article, et dans tous ses traités avec les puissances d'Europe et les Etats-Unis, il ne manqua jamais de se le réserver *.

* Vivoire est apporté de rintérieur à la côte de Zanguébar par les naturels Moyakos, Moiamhcis, Mohamiê^ Mottssagaras et Manamouchsis, qui s'j rendent dans les mois de jain, juillet et août; celui des derniers est le plus estimé; les défenses sont des plus grandes dimensions.

La gomme copal se trouve sur divers points de la côte comprise entre le cap Delgado et Momhaza ; celle que Ton trouve au sud de Quiloa est inférieure à l'autre, et, au nord de Mombaza, on n'en rencontre plus. Les indications pour la choisir sont :. couleur blanc jaunâtre ou jaune citron clair, transparence égale, grande dureté, cassure nette et vitreuse ; elle se vend environ six gourdes les cinquante-quatre livres.

Les autres denrées et objets d'exportation sont, entre autres, le millet:, le sésame^ les cornes de rhinocéros^ la ctre, Vhuiîe de palme, Voliban, la gomme arahique, la myrrhe , Valoès, VécaiUe et les esclaves. Le trafic de ces derniers est ouvert à Zanzibar, en octobre et novembre, et dure environ quatre mois. Il nV passe pas moins de dix à douze mille sujets, hommes, femmes et enfants, qui sont répartis ensuite entre la mer Rouge, la côte d'Arabie, l'Oman et le golfe Persique. (Voyez, pour plus amples détails à ce sujet, et pour les autres denrées et objets susdits, les Annales maritimes, décembre 1843, p. 818.)

L'ilc de Zanzibar lui appartenait en propre et il en recueillaitles produits; la douane de toutes ses possessions africaines et asiatiques, qu'il avait affermée à de riches Banians, ses intendants et trésoriers, était une des sources principales de sa fortune qu il grossissait encore par un commerce étendu avec l'Inde, les bords de la mer Rouge et ceux du golfe Persique, la Chine et les lies de la Sonde.

Sa marine marchande se composait de quarante gros navires à flamme et pavillon rouge uni, emménages de façon à pouvoir, en très-peu de temps, être armés en guerre, le cas échéant.

C'est le système que Ton emploie aussi aux États- Unis. .

Son armée de terre s'élevait, en temps de paix, au chiffre de vingt mille hommes, tant arabes que nègres et Bélûtchis; en cas de guerre, cette armée pouvait être portée à deux cent mille combattants.

Chez les Arabes, en effet, tout individu valide et capable de se servir d'une arme doit, je Tai déjà dit ailleurs, je crois, sa vie à sa patrie attaquée et ne manque jamais d'accourir à l'appel du souverain, car il sait que sa défection ou sa négligence, en le vouant au mépris public et surtout aux sanglantes railleries et souvent aux fureurs des femmes, le forcerait à s'expatrier. ,

Il en était ainsi autrefois à Lacédémone.

Ces hommes toujours prêts forment ime espèce de milice de réserve sur laquelle, au moment du danger, le chef peut infailliblement compter.

Séîd-Séld-Ëbné-Sultaii avait cinq fils légitimes :

L*ainé est Séïd-Thuvèni, gouverneur de rOman; le cadet, ancien gouverneur de Zanzibar, est Séid- Medjêd; le troisième se nomme Sidi-SUman, le quatrième Sidi-Khaled, et le cinquième Sidi-Hallâl.

En 1848, V\m de ces princes, Sidi-Hallâl, entra en révolte ouverte contre son père.

Cette hostilité de famille ne fut pas heureuse, et, pour se soustraire au juste ressentiment paternel, le fils insoumis feignit d'entreprendre le pèlerinage delà Mecque.

Mais, une fois sorti des Etats de Mascate, il tourna brusquement bride vers Âden, dans le but de se metti'e sous la protection du pavillon des Anglais.

Cette puissance n'avait pas été étrangère à la rébellion de Sidi-Hallâl.

Quelques temps après, cependant, ce prince rentra en grâce, mais il rapporta à Zanzibar un esprit imbu des principes de l'Angleterre et tout préparé à devenir Tinstrument de ses desseins politiques à venir.

Séïd-Séïd-Ebné-Sultan a eu quatre femmes légitimes, ainsi qu'une très-grande quantité de concubines; les unes et les autres lui ont presque toutes donné des enfants.

Parmi les premières, il affectionnait spécialement une créole française qu'un Européen, les uns disent un Anglais, les autres \m de nos compatriotes, lui avait vendue, bien qu'elle fût sa femme.

Le marché avait eu quelque peine à se conclure; la droiture de Séîd-Séld-Ebné- Sultan réxmgnait à

accepter les propositions qui lui étaient faites à ce sujet ; il voyait dans la jeune créole uûe femme libre, mariée de plus à un chrétien, et, malgré un penchant qu'une beauté exceptionnelle allumait dans son cœur, il n'eût peut-être jamais consenti à s'en proclamer le maître.

Cette noblesse de sentiments ne faisait guère le compte de TEuropéen ; sa fortime avait été engloutie, et il entrait dans ses vues de la reconstituer à Taide d'une exploitation qui ne soulevait en lui aucun scrupule.

Séïd-Séïd-Ebné-Sultan était irrésolu.

Le cupide époux inventa alors un mezz^- termine conciliateur des appréhensions du prince et de ses projets personnels.

Sachant que toute femme étrangère qui mettait le pied dans le harem souverain n'en devait plus sortir, il séduisit un des eunuques et fit franchir à la jeune créole ce seuil redoutable.

Séïd-Séïd-Ebné-Sultan eut donc la main forcée, et peut-être cette supercherie, qui satisfaisait sa passion naissante, ne lui déplut-elle pas trop.

30,000 thalaris (150,000 fr.) furent remis à l'Européen ; c'était tout ce qu'il voulait.

Cette Française, alors âgée de vingt ans et qui ne tarda pas à devenir excessivement chère à son seigneur, était née à Bourbon.

Ainsi s'expliquerait saûs doute la prédilection que Séïd-Séïd-Ebné-Sultan manifesta toujours pour cette lie.

^ Deux fils , le second et le quatrième, lui naquirent de cette romanesque union, dont Tinfluence fut considérable sur sa vie.

Ce prince puisa dans ses relations avec ZuUma^ — c'était le nom que Ton avait donné à la créole, —les bases de son traité d'amitié et de commerce avec la France; et le navire qu'il y expédia , en 1849 , sous les ordres d'un de ses intimes serviteurs, Hadji-Derviche, que je présentai à LL. AA. II. les princes Jérôme et Napoléon, et chargé d'offrir au chef de l'État dix magnifiques chevaux dont s'étaient préalablement emparés les haras d'Arles, qui furent obligés de les restituer, à leur grand regret S semble une preuve

* Nous déplorons souverainement que VHÎtistration, journal qui possède cependant toutes les sympathies françaises, ait pu, le 8 septembre 1849, à ce sujet, et par suite sur Timam Séïd-Séïd-Ebné*Sultan, donner accès dans ses belles colonnes au canard anglais suivant, déjà victorieusement démenti du reste dans le même recueil, en 18JV3, par mon digne et savant ami Lebreton , dont je fis la connaissance à bord du Berceau :'

« Quelques journaux ont déploré l'accueil peu empressé fait à un envoyé de Vimam de Mascate, qui est venu à Paria dans les derniers jours du mois d'août. — De même qu'il y a fagot et fagot, il y a aussi envoyé et envoyé. — Hadji- Derwich, dont nous nous occupons, a usurpé ce caractère: il est tout simplement le subrécargue du navire arabe la CarolmCj appartenant à l'imam de Mascate, et entré dans le port de Marseille pour y vendre une cargaison de produits africains.

« Il y a quelques années, le gouvernement anglais et la Compagnie des Indes-Orientales travaillaient à obtenir de Vimam une concession très -importante pour la suppression de la traite des esclaves entre l'Arabie, la Perse, l'Egypte et la côte orientale d'Afrique* Tout était mis en œuvre par les

convaincante des bonnes dispositions qu'il continuait de nourrir à Tégard de notre gouvernement, bonnes

ahoUtionnistes pour arriver à leurs fins. L'imam actuel^ Seted- Saïd-ben-Sultam, était l'objet d'attentions et de gracieusetés de toute espèce de la part des agents anglais : menaces, promesses, cadeaux, furent tour à tour essayés pour triompher de la répugnance du vieux sultan. Enfin, le consul anglais à Zanguélar, qui connaissait parfaitement le faible de -Seyed- Saïd pour toute concession pécuniaire, l'engagea à expédier à Londres cette môme Caroline avec quelques cadeaux pour la reine. Ce navire partit avec dix chevaux assez communs et quelques autres objets aussi peu précieux; mais Timam de Mascate eut la précaution de joindre à ce cadeau insignifiant une cargaison de cinq cents tonneaux de produits de s.es États, qui devaient être vendus pour son compte. — Le gouvernement anglais, qui voulait à tout prix enlever la signature de rimam, exempta, par une loi spéciale, les marchandises de la Caroline de tous droits de douane, et, de plus, fit radouber à neuf ce navire en désarroi. Ce procédé, joint à une pension viagère de soixante mille piastres (trois cent trente mille francs), détermina la conclusion du traité, qui interdit le trafic des esclaves au nord de l'équateur, et ruine le commerce arabe au profit de l'Inde anglaise.

« L'imam s'attendait probablement à la continuation d'un système douaniei* aussi favorable à ses spéculations; il expédia trois autres cargaisons à Londres, mais il n'en fut rien. — Le tour était fait, et les douaniers anglais reprirent leur sévérité. Depuis ce moment, les opérations de Londres sont devenues désastreuses pour Seyed-Saïd. C'est pour cela qu'il a pensé à essayer du môme système sur la France.

« La Caroline a donc reçu q^uelques chevaux, un sabre, d'autres objets d'orssex mince valeur et une lettre de félicitations pour le gouvernement provisoire. (A l'époque où cette lettre fut écrite à Zanguébar, on ignorait la nomination du Président de la République.) A l'aide de ces petits cadeaux, Seyed-Saïd comptait faire passer, avec exem'ption de droits, six cents tonneaux de marchandises qu'il a entassés à bord de la Caroline; il s'est trompé, à ce qu'il parait. Notre gouvernement, qui n'a pas à demander de concessions pareilles à celles qui furent accordées à l'Angleterre, a compris de plus que notre marine mar-

dispositions qui ressortent déjà amplement, du reste, du traité susdit et dont voici la teneur :

cbande n'a pas déjà tant d'éléments de ricliesse, que Ton admette, à lui faire concurrence un autre pavillun étranger. et notre Trésor n'est pas assez bien rempli pour qu'en échange de quelques chevaux vicieux on fasse cadeau à la Caroline de deux à trois cent mille francs, somme à laquelle s'élèveraient les droits sur sa cargaison si elle était vendue en France.

« Les quelques détails donnés par Hadji-Derwich sur la puissance de son maître sont entachés de cette exagération hyperbolique si commune chez les Orientaux; il fallait du reste que, pour se donner de l'importance, il exaltât bien haut le nom de Seyed-Saïd.

« L'Ile de Zanguébar renferme fine population de cent dur mille hahiiantSy tout au plus. Dix mille sont libres, dix nxiUe serfs, espèces de demi-esclaves connus sous le nom de mouadi- MOUS (ce sont les anciens habitants du pajs); le reste est esclave.

« La seule ville de cette lie est désignée ordinairement sous le nom de Zanguébar; les Souahélis (Africains de la côte orientale} lui donnent pourtant le nom de Schingony. — Sa population est de cinquante-cinq à soixante mille habitants, dont une partie passe dans les champs la saison des récoltes.

c Vue de la rade, la ville de Zanguébar présente un aspect assez agréable; la plage est bordée de maisons, sinon élégantes, au moins grandes et bien entretenues. Depuis 1847, on en a édifié deux qui sent d'une très-belle apparence. — Au premier coup d'œil, on est enchanté; mais dès que l'on descend à terre , on est désillusionné : ce d'ideau de maisons blanches aux volets verts cache un amas immonde de masures, de cases infectes, et un dédale de ruelles encombrées de débris d'animaux et de végétaux en putréfaction.

« L'imam Sejed-Saïd, lorsqu'il est en ville, occupe sur le bord de la mer une grande maison qui ne ressemble pas mal à une prison en mauvais état; de fortes barres de fer garnissent toutes les fenêtres, auxquelles se montrent avec intention toutes les sérates de l'imam. — Seyed-Saïd réside à la ville depuis le jeudi matin jusqu'au lundi matin ; les autres jours, il habite une grande maison du même genre que celle de la

« Traité d'amitié et de commerce du 17 novembre 1844, sans limitation de durée.

ville, bâtie au milieu d'un délicieux bosquet de manguiers, de cocotiers et d'orangers, sur le bord d'un ruisseau, le seul de rile qui fournisse de l'eau toute l'année. En avant de la porte principale, on a construit un kiosque en bois dans le goût indien, plus élevé que le reste des constructions ; cela donne à cette habitation, lorsqu'on la voit d'un peu loin, une tournure orientale très-élégante ; cette résidence se nomme M'tont (le ruisseau).

« Pendant tout le temps de son séjour à la ville, à l'exception des heures consacrées à la prière, à la sieste et à ses repas, Seyed-Saïd se tient dans une salle basse de son palais, où tout le monde peut venir le voir et lui parler. C'est l^ qu'il expédie toutes ses affaires et celles de ses sujets. Lorsque ces dernières demandent à être discutées ou examinées, il renvoie les postulants devant son fils Khai.id ou devant le gouverneur Saïd-Séliman.

« Son autorité à la côte orientale d'Afrique s'étend sur tout le littoral, depuis le cap Del'gado jusqu'à Mogdisho (Magadoxo) ; mais cette autorité n'est réelle que là où il y a des villes maritimes susceptibles d'être canonnées, et par conséquent maintenues dans le devoir. — Les nègres de la côte ont une grande frayeur des canons de Seyed-Saïd, quelque mal manœuvres qu'ils soient. Mais à une lieue à l'intérieur, ils se rient du sultan et de ses canons ; ils savent bien qu'il ne viendra jamais les châtier à terre. — L'autorité de Seyed-Saïd sur les villes de la côte consiste à faire accepter ses mesures fiscales^ et rien de plus; car, en dehors de cela, chaque pays a son chef indépendant. Bien souvent une ville de Seyed-Saïd fait la guerre à une autre de ses villes, sans qu'il se mêle en rien de ces querelles parfois assez sanglantes. Peu lui importe l'administration intérieure ; ce que l'imam veut, c'est le solide; il ne deman'de que la soumission devant l'impôt. — Le pouvoir de Seyed-Saïd à la côté d'Afrique ne s'étend pas sur cinq cent mille âmes.

c Jamais l'imam n'a eu d'autre armée que trois à quatre cents pauvres Beloudchis déguenillés , armés de fusils à mèche qui leur appartiennent, et qui reçoivent pour toute indemnité de nourriture, logement, armement et équipement

« Droit réciproque , pour les sujets de chacun des

une somme de deux piastres (onze francs) par moîsr Ces pau* vres diables ont pour principale mission de prêter main-forte aux douaniers et sont éparpillés sur toute la côte. On ne peut pas considérer comme force militaire trois levées de boucliers qui furent faites, de 1844 à 1847, pour aller faire la guerre au chef de Siou (Kvyyhou) ; et d'ailleurs les leçons de prudence données aux sujets de Seyed-Saïd par ce chef de révoltés ont considérablement fait tomber l'humeur guerrière des gens de Zanguébar.

c La marine de Se/ed-Saïd est aussi bien organisée que l'armée de terre : il a une douzaine de navires de diverses grandeurs, qui tous, à l'exception d'un, ont été construits dans les ports de l'Inde anglaise. Ces navires arrivent de leur port de construction avec ce qui est strictement indispensable du plus pitoyable équipement, pour faire, dans la saison la plus favorable, la courte traversée qui sépare la côte de Malabar de Zanguébar.

c L'imam ne manque pas d'aller, avec toute sa famille, visiter le nouveau navire ; puis on le désarme, et on l'envoie augmenter le nombre des inutiles carcasses qui pourrissent, s'entr'ouvrent et se tordent au mouillage de M'tont, sous l'influence des intempéries du climat tropical.

« Quand un des navires naviguant a besoin d'une pièce de voilure, de gréement ou de mâture, on pille dans l'équipement de ceux qui sont désarmés, et de la sorte on ne trouverait presque rien pour faire prendre la mer aux pontons de M'tony, si le cas se présentait.

« Les revenus de Seyed-Saïd sont tout ce qu'il y a de plus clair -, mais, au lieu de quarante millions de francs que lui accorde si généreusement son prétendu envoyé» il se contente de trois à quatre cent mille piastres (deux millions de francs) à peu près, et c'est fort beau, si V6n considère que ses sujets lui donnent cette somme pour entretenir les quatre cents Bbloudchis dont nous avons parlé déjà. . e Ses propriétés, y compris dix mille esclaves, représentent une valeur de six cent mille piastres (trois millions trois cent mille francs), et lui rapportent brut cent vingt à cent trente mille piastres par an.

« Seyed«Saïd est riche, comme on le yoit; mai3 il est très-

deux pays dans l'autre, aux privilèges de la nation la plus favorisée *.

« Traitement de la nation la plus favorisée à la navigation et au commerce français dans les ports de Mascate.

« Le droit sur les marchandises apportées par navire français n'excédera pas 5 pour 1 00 de la valeur ; si les marchandises importées par une autre nation étaient admises à des droits moindres, le bénéfice de la réduction nous est garanti.

« Moyennant l'acquit tement de ce droit unique, les navires français et leurs cargaisons sont affranchis de toute autre taxe, soit à rentrée, soit à la sortie.

« NAVIGATION. — Il ue Sera rien exigé des navires français entrés dans les ports de Mascate pour se réparer, faire des vivres ou reconnaître Tétat du marché.

« COMMERCE. — Liberté entière, pour les Français, d'acheter et de vendre à qui bon leur semblera, dans

âpre ail gain et très-avare, sous des dehors de générosité. Toutes ses générosités sont calculées ; c'est de lui qu'on peut dire: U donne un œufpovjr avoir un hœuf! — Sa seule pensée est d'augmenter son revenu. Tout Européen qui lui propose un plan nouveau dans ce sens est sûr d'étfe écouté. Ordinairement, le vieil Arabe tombe lui-même dans les filets dont il croyait avoir enlacé le chrétien, qui lui glisse dans la main, lui échappe et ne l'empécbe pas, quelque temps après, de mordre à un autre appât aussi grossier. »

Aigles et laies politiques du continent, fiez-vous donc aux avis de votre amie la chatte d'outre-Manche !!!

^ Bien que cet article ne fasse pas mention des colonies françaises, il a ébé convenu que les sujets de l'imam j jouiraient des mômes avantages.

' - « ■ 90f*mimm^-^a. - — ^ wT^i^w m/» ^K:^^»»»*^

toute retendue des domaines de Timam, avec garantie contre tout monopole *.

« Ils s'ab'fetiendront néanmoins de faire le commerce de V ivoire et surtout de la gomme copal à la côte orientale d'Afrique, depuis le port de Tî^mbaf jusqu'à celui de Quiloa , à moins qu'une autre nation chrétienne n'obtienne cette faculté *.

« Aucun article de commerce ne sera prohibé dans les États de Mascate à Timportation ou à Texportation.

« Il ne sera rien exigé sur la partie de la cargaison qui n*aura pas été débarquée.

« Les marchandises qui auront acquitté le droit de 5 pour 100 pourront être transportées dans un autre

f II fut établi que les ports des Etats de rimam ouverts à nos bâtiments de commerce seraient ceux de Zanzibar, Ptmba, Mombaza, LamoUj Brava et Magadoxo, sur la côte d'Afrique ; Soor, Mascate, Burka et Sohar, sur la côte d'Arabie ; Kischm, Ormûz, fiender-Abbassi etMmao, dans le golfe Persique.

* Cette restriction, insérée dans le traité anglais avec Mascate, ne figure pas dans le traité américain. Mais Séïd-Séïd- Ebné-Sultan avait donné l'assurance au négociateur français que les navires des États-Unis s'abstenaient de fréquenter les parages qui nous sont interdits.

A la suite des négociations sur l'interprétation da traité, Séïd-Séïd-Ebné-Sultan avait déclaré que tout navire français avait le droit de vendre et d'acheter à Quiloa toute espèce de marchandise, excepté l'ivoire, la gomme copal et les esclaves,

Séïd-Séïd-Ebné-Sultan avait pris en outre l'engagement de faire recevoir, par son agent, les pièces de cinq francs apportées par des bâtiments de guerre et par des navires de commerce français, sur le pied de cent dix pièces pour cent Ûnlaris.

port et vendues en gros ou en détail sans avoir à payer de nouveaux droits.

« Au lieu de 5 pour 1 00 de la valeur, la douane pourra demander le vingtième des marchandises en nature, si elles comportent ce fractionnement ; elle a trois jours pour choisir Tun ou l'autre mode de perception.

« Enfin les dissentiments sur la valeur des marchandises seront arrangés par voie d'arbitrage. ■»

De tous les souverains arabes, Séïd-Séïd-Ebné- Sultan fut le seul qui réussit à s'affranchir (1802) du joug de la secte envahissante des Wahabyles; mais disons toutefois qu'il ne parvint à conserver son indépendance que grâce au secours de l'Angleterre.

Ce fut encore cette puissance qui, après Texterniination des nombreux pirates qui infestaient le golfe Persique (1820), bienfait dont le commerce des mers ne tarda pas à se ressentir, l'aida dans la Soumission des Béni- Ali et des Béni-Haçan révoltés (1821).

Les services que les Anglais venaient de rendre à Séïd-Séïd-Ebné-Sultan leur donnaient quelques droits à sa reconnaissance, et ils n'étaient pas hommes à la laisser politiquement stérile.

Ce fut pour se soustraire autant à des exigences qu'il prévoyait que par égard pour la santé délicate de la jeune créole française, sa sultane favorite, qu'il abandonna l'Oman, laissant le gouvernement de ce pays à son fils aîné Séïd-Thuvéni, et, en cas d'absence

de celui-ci, à son gendre Séïd-Saléch, et transféra sa résidence à Zanzibar, lieu délicieux et plus éloigné de l'influence britannique.

Le soleil torride qui calcine, en effet, les abords du golfe Persique est intolérable, et l'on ne saurai! mieux comparer celte côte qu'à une fournaise ardente où, je le répète, les Européens ne vivent pas longtemps.

L'île de Zanzibar située par fr» 9' 30'' de latitude australe et 36© 5V 30'^ de longitude orientale, renferme cinq cent mille habitants arabes, nègres libres, nègres esclaves. Banians et Européens.

Le climat, sans être précisément sain, n'est pourtant pas nuisible à ces derniers , à la condition pour eux d'adopter entièrement le genre de vie des Arabes.

La plus luxuriante végétation charme partout les yeux, et parmi les innombrables variétés de fruits que Je sol produit sans culture, il faut citer les mangues, les oranges, les cocos, les ananas, les papayes, les limons, les citrons, les'bananes et les patates douces.

L'île est traversée par un seul ruisseau d'eau courante et c'est sur ses bords que Séïd-Séïd-EbDé- Sultan avait fait^bâtir son palais de plaisance.

Il en possédait d'autres dans l'intérieur, et principalement au centre de ses raffineries de cannes à sucre et de ses forêts de girofliers.

La terre n'y nourrit aucun animal malfaisant ou venimeux, et ce serait un Eden véritable sans la présence de milliards. d'insectes tracassiers.

Zanzibar n'offre qu'une seule ville de quelque importance avec un assez bon port.

C'est SavoyeL

Mais on y rencontre plusieurs villages florissants haWtés par des nègres qui s'y livrent à l'agriculture pour le compte du maître qui les nourrit, et, le besoin pressant, en fait ses matelots et ses soldats.

Au nord et au sud de Zanzibar sont situées les îles de Pemba, de Monflâh (Monsea) et deLatham ou Shodl, La première est basse et assise sur un fond de coraiL Le terrain y est cependant fertile, et produit surtout du rîz de très-bonne qualité.

Les lies de Monflâh et de Shoâl sont également assises sur un fond de corail.

La dernière n'est accessible que du côté sud-ouest, sa surface est plane et entièrement formée d^excréments d'innombrables oiseaux qui s'y réfugient.

Sa position géographique est 6» 54' latitude australe, 39° 55' longitude est (Greenwich).

Puis viennent celles de Quiloa et de Quérimbe qui étaient, avant Zanzibar, les deux principaux établissements maritimes des imams de Mascate.

F. d'Alméida s'en empara en 1505 et y construisit quelques forts occupés aujourd'hui par des garnisons arabes.

Depuis une soixantaine d'années , Quiloa et O'^é* rimbe sont redevenues possessions de Mascate.

Les villes sont en partie tombées* en ruines, mais, par contre, leurs ports n'ont pas cessé d'être les plus beaux de la côte*

Les forêts environnantes sont remplies de bétes féroces, de rhinocéros et d'éléphants.

Au nord de Pemba gît Mombaza (Moinbas), qui parait avoir été jadis une place importante.

Les ruines et quelques inscriptions qu'on y trouve attestent l'ancienne domination des Portugais, du temps de F. d'Alméida.

La ville est aujourd'hui divisée en deux quartiers, dont Tun est occupé par les Arabes, l'autre par les noirs.

Elle est située dans une baie sur im roc élevé, presque tout environné par la mer, et une forteresse bien fournie de toutes sortes de munitions de guerre, avec ime nombreuse garnison, défend son port.

Le terrain est fertile et produit toutes espèces de fruits et de végétaux ; le pays abonde en troupeaux ; l'eau y est excellente, le climat tempéré , l'air trèssain.

A Mombaza succèdent, toujours en se dirigeant vers le nord, Mélinde, Patte, Lamou, Brava et Magadoxo.

Repoussé parles Mombaziens, Vasco de Gama, à son retour de l'Inde (février 1499), fut accueilli amicalement par les habitants de MéUnde.

Sur un rocher escarpé , qui s'avance comme un promontoire, on voit encore la colonne qui porte à son sommet les armes des rois du Portugal et de Mélinde.

Le territoire de l'ancien royaume de Mélinde est aujourd'hui occupé par les GalUis, peuplade qui en-

trave quelquefois la navigation des Arabes sur cette côte.

. Patte, ville située sur Tlle qui forme la côte méridionale de la baie de Kwyhou, ne paraît pas avoir été longtemps sous la domination portugaise.

Plus tard, elle fut tour à tour indépendante et sous la domination des imams de Mascate ou du cheik de Mombaza.

Aujourd'hui, la ville de Patte est occupée par une garnison mascate; elle est petite et composée de quelques misérables huttes bâties dans le style arabe. Lamou, non loin de là, est située au pied d'une rangée de collines sablonneuses , et contient environ six mille habitants, Arabes pour la plupart.

Son gouverneur est également institué par les imams de Mascate.

Enfin Brava et Magadoxo (Mugdasho) sont les deux seules villes de quelque importance sur cette partie de la côte.

Leurs habitants vivent avec goût dans des maisons en pierre bâties à Teuropéenne et ornées d une grande variété de belles peintures.

Les Arabes y entretiennent un commerce d'échange très-actif.

Les deux ports sont commodes et formés par de longs récifs.

Depuis Magadoxo jusqu'au cap Gardafûi la côte ne présente pas la moindre apparence d'un lieu habité, bien que j'y aie vu paître de nombreux troupeaux de bétail et de chameaux.

Le commerce de cette contrée paraît être exclusivement dirigé, à l'aide de caravanes, vers la mer Rouge.

La partie de la côte qui s'étend depuis la rivière Juba jusqu'à cette mer est habitée par la tribu aborigène des Saumalis.

C'est un peuple doux^ de mœurs patriarcales et entièrement relégué au littoral parla tribu féroce des Gallas, gui occupe Vintérieur du continent.

Leurs fenunes sont magnifiques et fort recherchées, amsi qu'on a pu le voir plus haut, lorsque j'ai parlé de la traite.

C'est par le pays des Saumalis que passe la principale route commerciale qui se dirige de l'intérieur de l'Afrique vers l'Ars^ie méridionale.

Lorsque des navires échouent sm' la côte, ils acoueillent toujours hospitalièrement les naufragés.

Mais on dispose de la cargaison d'après le droit de varech.

De Berbera et de Zeilah, les deux principaux marchés des Saumalis , les caravanes se rendent dans les contrées de l'intérieur et particulièrement dans le Hwmr; des relations s'étendetit de là à l'ouest avec le royaume de Choa et les peuplades qui haibitent les environs des monts Gowri , le pays' des fab«dea2 Macrohiens.

Tels sont les principaux points de la côte orientale d'Afrique acquis à Timamat par Séid^Sèld-Bbnè- SulUm. Néanmoins, l'Angleterre a généralement pesé sur une grande partie de ses actes, et il est à présumer

que Mascale, à Tiuslar d'Aden, deviendra prochainemeAt une factorerie anglaise de premier ordre, surtout si le chemin de fer de rEuphrate, qui doit relier le golfe Persique à la Méditerranée, est exéisité ; je âi« seulami^ e^t exécuté^ attendu .que, si Ton en croit le C&niT$ Africain^ la chose est indéâniment ajournée.

Voici, du reste, comment s'exprimait ce journal dans son numéro du 25 mai^ 1857 :

< ^ nous en croyons des infommiions qui noii« semblent fort exactes, dit te Moniteva* de la Flotte, l&i^ travaux à peine commencés du chemin de fer de TEuplurate seraient suspendus et indéâniment ajournés» Sur un ordre venu de Londres inopinément , les deux ingénieurs chargés des premières opérationi ont quitté la Syrie pour n'y plus revenir, selon toute apparence. Ces deux ingénieurs, MM. Mac-Neil fils et le capitaine Howe, avaient poussé leurs jalons de Souédié à Antloche sur ui^e étendue de cinq lieues tout au plus ; ils ont fait arracher ces jalons, ont repris tous l^irs instruments et se sont embarqués à Alexan^ drette le 20 avril dernier.

« C'est là une solution assez inattendue et assez significative de l'entreprise si brusquement coHunencée et inaugurée sous d'assez tristes auspices. »

Le successeur de Séïd-Séïd-Ebné-Sultan est connu*.

C'est, on le sait, Séïd-Medjêd, sou fils favori et son conseiller, Talaé des deux enfants que lui donna la créole française.

i Voir la Patrie du 28 juillet 1858.

Séld-Medjéd a vu son élection favorablement accueillie par les notables de Zanzibar et de Hascate.

Disons à ce sujet quelques mots de Thérédité du pouvoir chez les Orientaux.

Les enfants nés de fenunes légitimes, d'esdaves (celles-ci ne peuvent plus dès lois être vendues) ou de concubines, ont exactement les mêmes droits.

Ou ne considère nullement leur origine maternelle; on ne voit en eux que les enfants d*un seul père, lequel peut désigner pour son successeur celui d'entre eux qu'il préfère.

Le pouvoir des imams de Mascate s'étend aujourd'hui sur plus de dix millions de sujets, tant en Asie qu'en Afrique.

Outre l'Oman, qui compte dans cette évaluation pour cinq millions d âmes au moins, outre la côte de Zanguébar et les lies de Zanzibar, de Pemba, de Monfiâh, de Shoâl, de Quiloa, de Quérimbe et de Patte, ils possèdent encore, dans le golfe Persique et à l'entrée de la mer Rouge, les cinq petits Uots de Eunck (les Coins), auxquels d'Anville donne le nom de rochers de Baba-Selam ; Vile d'Ormûz, la ville et le territoire de Gomroun ou Bender-Abbassi avec la ville de Minao et Vile de Kischm , qui leur furent cédés, vers 1800, par la Perse, moyennant la somme annuelle de 7,000 tomans (environ 140,000 fr.); enfin l'Ile de Périm, sans parler ensuite de leur prépondérance qui couvre tous les petits princes et Etats voisins.

Ainsi les nombreux cheiks qui composent la confédération hadramite les considèrent comme leun:

protecteurs les plus immédiats, et ils le sont en effet.

Les Coins servent de retraite à quelques Arabes, qui s'y occupent de la pêche du corail.

Ils sont formés d'une roche calcaire nue et aride, presque entièrement couverte, comme Tile de Shoâl, d'excréments d'innombrables oiseaux qui s'y réfugient ; en fait de plantes, on n'y voit que des oseilles sauvages, qui poussent au milieu des fentes de rocher.

Dans quelques points, la matière fécale qui comble les interstices des branches du corail cède sous les pas de l'homme.

Les oiseaux qu'on y trouve ne semblent pas avoir le moindre sentiment du danger; ils ne se dérangent pas même de place quand on menace de marcher sur eux , et lorsqu'on veut les toucher , ils se défendent avec leur bec.

Ce sont des espèces de goélands, un peu moins gi'os qu'une oie.

Cette observation explique, selon nous, l'origine de ces masses de guano qu'on découvre dans quelques îles voisines des côtes de l'océan Indien, de l'Afrique et de l'Amérique.

Vis-à-vis des Coins se trouve la fameuse île d'Ormûz [Curniaso de Marco -Polo), dont les pics élevés paraissent couverts de neige, parce que le roc qui les compose est revêtu d'une couche de sel qu'on trouve également sur presque toute l'Ile.

Les historiens persans racontent que Coth-Eddyn, prince qui régnait à Ormûz (YArmozeïa d'Arrien), sur la côte de Perse, dans le xiv« siècle, ayant été

obligé de fuir du continent, se retira dans cette lie alors nommée Djarûn, et y bâtit une ville qu'il appela Ormûz, comme la capitale qu!i\ venait de quitter.

Ce nom devint bientôt celui de toute Tile,

Avant la découverte du cap de Bomie*£lspéranc^, tous les trésors de TOrient étaient entassés à Ormûz, dont Milton cite encore la richesse dans son Paradis perdu (liv. II, vers 1).

Abd'el-Ressac, ambassadeur de Shah-Bokh, roi de Perse, qui visita Ormtïz en 1442, pendant un voyage qu'il fit pour se rendre dans llnde, soutenait que cette ville n'avait pas d*égale sur la terre; et les auteurs orientaux s'accordent tous à dire que les Ormûsiens d'autrefois savaient se procurer sur leur rocher stérile toutes les jouissances du luxe le plus raffiné.

La position d'Ormûz est naturellement trôs-forte) et ses habitants, qui s'y croyaient inexpugnables, citaient ces deux vers persans :

« Le cœur de mon ennemi brûle de douleur, parce que la mer m'entoure de toute part. »

Cependant, malgré les eaux qui défendaient l'approche de ses remparts naturels garnis de braves et nombreux défenseurs, Ormûz tomba au pouvoir d'Albuquerque.

« Ce fut, dit M. L. Dubeux dans son érudit ouvrage sur la Perse ', ce fut vers la fin de septembre de l'année 1 507 que ce grand capitaine se présenta devant

i Un vol. in-8; Paris, Firmin pidot frèr^f, 1811, p. Ô3.

Ormûz avec une Hotte de sept voiles, montée par quatre cent soixante matelots et soldats.

« Ces moyens étaient bien Mbles pour réduire une ville i^uesi peuplée et aussi pi^ssante qu Ormûz.

« L'homme a^^traordinalra qui commandait Texpédition suppléai à tout.

« Self-Eddyn, roi d'Ormûz , s'attendant à être atta« que par les Portugais, avait fait armer en guerre environ soixante vaisseaux qui étaient dans le port, et dont plusieurs même appartenaient à d'autres puissances et avaient été retenus de force.

« Albuquerque , aussitôt arrivé, alla jeter Tancrft hardiment au milieu des cinq vaisseaux les plus forts des ennemis , parmi lesquels s'en trouvait un appelé Miri, sur lequel on avait placé un très-nombreux équipage et beaucoup d'artillerie.

« Les négociations qui avaient amené Tescadre portugaise à Ormûz traînant en longueur, et Albnquerque voyant que Tintention du roi était de gagner du temps pour attendre les nouveaux renforts qui de vaient lui arriver d'un instant à l'autre, se décida à livrer le combat.

« Les capitaines de la flotte portugaise étaient très* opposés à cette résolution, soit qu'ils fussent effrayés des préparatifs des ennemis, soit qu'ils craignissent, ce qui est infiniment plus probable, de voir leur commandant donner de nouvelles preuves de sa supériorité.

« Albuquerque ayant convoqué ces capitaines à son bord les consulta , non pour savoir, comn^e il le

iWI

dit lui-même , s'il était convenable d'attaquer, mais comment on devait attaquer.

« Puis, il leur adressa ces paroles :

« — Moi , messieurs , je ne suis pas un homme à terminer ime affaire aussi importante que celle-ci avec des tergiversations et des grands mots ; mais je veux, comme chevalier et brave capitaine, exécuter les ordres que j'ai reçus et qui m'ont été donnés par le roi, notre seigneur. Ainsi , la fortune pourra bien incliner du côté où elle voudra : pour moi, j'espère, pap la passion de Jésus-Christ, dans laquelle je mets toute ma confiance, que je casserai la tête à ces mu* sulmans, et que je rendrai leur roi tributaire du roi notre seigneur , ou bien ils porteront ma tête en trophée dans leurs mains. Voilà la meilleure et la plus salutaire résolution que nous puissions prendre dans les conjonctures présentes, et nous sommes dans une position à ne pouvoir pas faire autrement. Que chacun de vous se retire donc sur son vaisseau et dispose tout pour le combat. Lorsque vous entendrez un coup de bombarde, soyez prêts à agir, et faites ce que vous me verrez faire.

• « Les capitaines de la flotte , quoique mécontents, firent très-bien leur devoir ; l'artillerie fut servie avec beaucoup d'intelligence, et, dès le commencement de l'action, les bombardiers portugais coulèrent bas deux vaisseaux.

« Les ennemis imaginèrent alors de faire avancer un grand nombre de petits bateaux légers à rames, qui, protégés par la fumée qui les enveloppait , s'ap-

prochaient des navires d'Albuquerque, sur lesquels des archers habiles lançaient une grêle de traits.

« Les Portugais tirèrent sur ces bateaux quelques coups de bombarde qui en coulèrent à fond une vingtaine, et mirent le désordre dans toute la flottille.

« Les gens qui les montaient se jetèrent à la nage, espérant se sauver ainsi avec plus de facilité.

« Albuquerque les fit poursuivre dans Teau par des chaloupes et defe canots armés , et en tua un grand nombre.

« Cependant le Miri résistait toujours.

« Son équipage, réduit à soixante hommes, tenait encore très-ferme.

« Enfin ce vaisseau fut emporté à Tabordage.

« Alors Albuquerque fit mettre le feu à une trentaine de navires , dont on coupa les câbles pour les éloigner du port, où ils auraient pu embraser les bâtiments portugais.

« Quelques navires qui se trouvaient sur le chantier, dans un faubourg de la ville , furent également incendiés avec le faubourg.

« Vers le soir, et lorsque le soleil était déjà couché, le roi d'Ormûz, voyant sa flotte détruite et une partie de sa capitale réduite en cendres, envoya un parlementaire pour traiter de la paix.

« Albuquerque fit d'abord remonter sur ses vaisseaux les matelots et les soldats qui se battaient encore sur le rivage, et qui , excédés de faim et de fatigue, auraient pu succomber sous le nombre ; car le combat durait depuis le matin, et personne, du côté des

Portugais, n'avait pris de nourriture de tout le jour.

« Il s' occupa ensuite de régler les conditions de la paix, et de faire élever une cita4^U6 (Notn^BarM de la Victoire) qui garantit à son pays la possession de Tile, » laquelle devint dès lors l'entrepôt du copimerce à^ rinde ; cet état de choses dura jusqu'en avril 1622.

Shâh-Âbbas, qui régnait à cette époque, voyait d'un œil d'envie cette prospérité , dont il conipr0nait mal la source; enfin, il slmaginq. qw la ocmqnêtB d'Ormùz ajouterait tout à la fois à la gloire et à lari'chesse de son royaume.

Toutefois, il n'ignorait pas riropossiJ)iUté du mccès sans une expédition navale.

En conséquence, par de riches présents pt dij brillantes promesses , il décida les agents de la Compagnie anglaise des Indes-Orientales à se rendre les instruments de la destruction de cp n^iagnifique éta* blissement.

Les Portugais, en très-petit nombre, qui formaient la garnison, se défendirent 4*abord vaillamment.

Mais, à la fin , accablés de fatigue, pressés par la disette, et n'ayant aucun espoir d'être secouru^, ils rendirent la place.

La ville fut abandonnée aux Persans, qui l'eurent bientôt dépouillée de toutes les richesses qu'elle renferm^'it, et la laissèrent en ruines, S3.uf Notre-Dame de la Victoire, qui subsiste encore et dans laquelle les imams de Mascate entretiennent une garnison,

Goraroun et Minao devinrent, après la prise d'Ormùz, les entrepôts du commerce que Shâh-Abbas

avait dessein d'entre tenit avec Tlnde, et ce fut alors que ce prince substitua, entre autres, ati premier de ces noms, celui de Bender-Abbassi, qui veut dire porf d'Abbas.

Ces deux ports sont, comme Ormùz, bien déchus de ce qu'ils étaient autrefois.

Les exportations qui s'y effectuent consistent en étoffes de soie et de coton de diverses couleurs, en châles de laine, en garance, soufre, noix de coco, pistache^, etc.

On y importe de la cassonade, du sucre candi, du^ fer, des bois de teinture, des cuirs tannés, du poisson salé, etc.

Tout ce commerce est entre les mains des Arabes et des Indiens.

Plusieurs nations européennes avaient autrefois des comptoirs à Bender-Abbassi et à Minao.

Les imams de Mascate y entretiennent garnison ainsi qu'à Ormûz.

On ne boit dans Bender-Abbassi que de l'eau de pluie conservée dans dés citernes.

Cette eau , qui a un goût de vase , n'est cependant pas malsaine, car les habitants, qui n'en ont pas d'autre, lie sont point sujets au ver de Guinée, si fréquent sur les bords du golfe Persique.

Par contre, Tair qu'on y respire est mauvais, et les chaleurs qu'on éprouve pendant Tété forcent les habitants à se réfugier à Kènao^ joli village entouré d'une forêt d'arbres fruitiers, situé à onze lieues environ plus au nord.

Directement au sud de Bender-Abbsîssi commence nie de Rischm, la Qxmxome des Portugais.

On rappelle encore Djézirêh-Diraz ou Ylle longue.

Kischm, qui est effectivement Tîle la plus considérable du golfe, a environ vingt lieues de longueur.

Sa population, entièrement composée d'Arabes sonnites, est de quatre à cinq mille habitants, répartis dans ime centaine de petits villages et de hameaux.

Sur sa partie orientale se trouve un fort bâti, comme Notre-Dame de la Victoire à Ormûz, par les Portugais et très-délabré aujourd'hui.

Les imams de Mascate y entretiennent aussi une garnison.

Au nord- ouest de Kischm glt Bassadore, qui. est l'endroit le plus chaud de tout le golfe.

n y a dans cette ville une station anglaise, deux ou trois maisons d'Européens, ainsi qu'un petit caravansérail tenu parles Arabes, et situé au milieu des ruines d'une grande cité portugaise.

Les réservoirs qui fournissaient d'eau les habitants sont encore entiers et fonctionnent toujours.

Quant à Périm, voici ce qu'on lit à son sujet cette fois encore dans la Presse du 7 juillet 1857 :

« On annonce que Timam de Mascate et de Zanzibar, qui a récemment succédé à son père, vient de réclamer contre la prise de possession par les Anglais de rile de Périm, située à l'entrée de la mer Rouge.

« On sait que la propriété de cette île était depuis longtemps réclamée (à la Porte) par l'imam de Mascate et par le shah de Perse , et que ces deux souverains

en avaient d'une manière indivise la possession nominale *. »

Encore un de ces tours de passe-passe si souvent mis en usage par nos modernes Carthaginois ' !

Ce ne sont pas eux qui se battent pour Thonneur et non en marchands, comme disait Louis XV, ou qui, après avoir misnn ennemi à la raison, dédaignent de demander les frais de la guerre, parce que Yhonneur ne saurait être trop payé.

Une guerre est-elle terminée, tout de suite le payement, le prix ; tout traité est un marchés

Ils battent les Chinois, prenez notre opium ! Ils soutiennent les Hollandais, à nous le Cap I Ils renversent Napoléon, à nous Maurice I Ils protègent la Grèce, à nous les îles Ioniennes! Ils délivrent Malte, à nous Malte I Ils refoulent les Wahaby tes dans le Nedjéd, anéantissent les forbans du golfe Persique et aident Timam de Mascate à soumettre les BénirAli et les Béni-Haçan révoltés, à nous Sokotora et Périm en attendant le reste ! Ils prennent part à la guerre de Crimée et bombardent Djedda, à nous Karack et Timmixion dans toutes les affaires de la Porte, à Texclusion de nos alliés !

Toujours le point utile, la chose qu'on touche, qui

^ Voir aussi le Siècle des 35 décembre 1857 i 9, 15 et 16 janvier 1858.

* Je dirai, en finissant, franchement mon mot à ce sujet : j'aime les Anglais, je les aime comme individus, je yeux les aimer comme frères ; je suis leur ennemi comme dominateurs*

produit comme tin champ, qui défend comme un fort, qui pèse comme un ballot; sur toute route, ils établissent leurs comptoirs , leurs hôtelleries, leurs canons et leur absolutisme.

t Ainsi se trouve constituée la politique de la Gc^de-Bretâgne; elle sait où elle va gagner de Targent; sa règle de conduite, c'est le profit. Peu importe qui la commande, femme ou homme, héros ou imbécile ; tout est organisé, pesé, prévu : la machine est chauffée ; Jes leviers balancent leurs grands bras; les pistons montent et descendent tour à tour; la chaudière bout et lance ses tourbillons de fumée noire par la longue cheminée. A de certains moments, la soupape s'ouvre et laisse échapper en sifilant la vapeur bnllante; les roues tournent et battent les vagues de leurs volants rapides; et, tout chargé de ses ballots, montrant par ses sabords la gueule de ses canons, son pavillon rouge au haut de son grand mât, large de

flanc, fort de proue, lesté, armé, cuivré, le vaisseau de la Grande-Bretagne s'avance à travers les mers, dominateur et conquérant, insolent et superbe, et jetant à Tunivers son hurrah de défi ; Rule Britannia '/ j» Tout ceci posé, je reviens au voyageur.

* Eug. Loudun, V Angleterre et V Allemagne en France, 1 vol. in-12. Amyot, 1854.

LXÏX

Un méchant ivrogne. — Je l'échappe belle. —« pépart

de Mascate.

J'ai dit plus haut que Séld-ben-Calfen avait la belle habitude de boire, et qu'une fois ivre il devenait acariâtre, méchant, tyrannique, insupportable, cherchant pour des riens querelle à tout le monde.

Je ne tardai pas à être en butte moi-même à cette humeur nauséabo^ide , et un soir que j'avais été maltraité outre mesure par ce damné maniaque, je quittai son domicile avec armes et bagages et allai me loger ailleurs.

Sa fureur, dès lors, ne connut plus de bornes, et il n'est pas d'horreur quil ne débitât sur mon compte pour me perdre dans Fesprit de la population.

Cette situation n'était pas faite pour me rassurer, surtout après ce que je savais de la façon de procéder des Mascatis.

Il ^llut cependant m'y résigner.

Heureusement , j'avais trouvé dans mon nouveau logement un petit confortable qui me consolait un peu de mes mécomptes, quand je songeais que j'eusse pu être logé comme chez Séïd-ben-Calfen.

Plus heureusement encore, j'étais parvenu à me concilier l'estime du fils et du gendre de Séïd-Séïd- Ebné-Sultan, Séïd-Thuvéni et Séïd-Salêch.

Une sorte de respect m'entoura bientôt partout; personne n'ignorait ma nationalité que je ne cachais jamais, et chacun aimait à me questionner sur l'Europe, sur la France, sur le christianisme, sur l'opinion que les autres peuples se font de l'islam.

Je répondais avec franchise.

Tous les soirs, après la prière du Magh'reb, je voyais mes nouveaux amis , et nos conversations se prolongeaient toujours bien avant dans la nuit.

Pour plus de conunodité et afin de me mettre à l'aise, j'avais adopté, en touchant à Mascate , le costume de ses habitants.

C'était pour moi, habitué jusqu'alors à être chaudement couvert et par le soleil qu'il y faisait, un vêtement beaucoup trop léger.

Quelques jours se passèrent cependant sans que j'éprouvasse aucun malaise.

Mais un après-midi que je venais de faire une assez longue course dans les environs , Sélim me dit en me changeant de linge :

— Tu as le corps bien rouge, Hadji ; je crois que tu as eu tort de ne pas garder ton ancien costume.

^ip*^^ ~^^^ '*» * "^m ■•■^■^'^i^Hl^

— Ce ne sera rien, lui répondis-je. #

Sélim hocha la tête et continua de m'habiller.

Je dînais ce jour-là chez le gouverneur.

Je fus accueilli, en arrivant chez lui, par le même compliment que m'avait fait Sélim.

Séïd-Thuvèni njie demanda d'où venait cette rougeur inaccoutumée.

Je l'attribuai à la grande ardeur du soleiL

Je ne sentais encore rien qu'un léger tiraillement de la peau.

Mais vers les dix heures, me trouvant mal à l'aise, je lui demandai la permission de me retirer.

Rentré chez moi, je me considérai dans une glace.

J'avais le visage violet.

J'éprouvais en même temps des frissons de fièvre, une grande lourdeur de tête et des coUques.

Je fus presque aussitôt pris par le délire et des vomissements réitérés.

Un instant, Sélim crut à un empoisonnement.

Il me fit avaler de force du café noir dans lequel il avait mis infuser de l'écorce de grenadier.

C'était une boisson exécrable, mais qui passe làbas pour un contre-poison très-efficace.

Je lui demandais à grands cris de l'eau qu'il se gardait bien de me donner, et, au milieu de mon délire, il me semblait voir Séïd-ben-Galfen se réjouir dans un coin.

Dès le matin, le bruit s'était répandu que j'étais daùgereusement malade, voire même trépassé.

Les naïfs s'écriaient :

— (Jh ! mais nous l'avons vu passer hier, et il se portait à merveille.

Les autres levaient les yeux au ciel, et disaient :

— Allali akhbar 1 (Dieu est grand !)

Dès que Séïd-Thuveni apprit ma maladie, il m'envoya quatre de ses gardes.

En cas de mort, ils devaient veiller à ce que mes eJBTets fussent respectés.

Vers midi, laôèvre tomba, mais j'étais tombé avec la fièvre.

Quoique j'entendisse tout ce qui se disait autom» de moi, le mal comme le bien, les suppositions probables comme les suppositions absurdes, je ne pouvais donner aucun signe de vie.

Les fanatiques de la ville, convaincus que j'allais rendre Tâme, s'étaient emparés de moi et me traitaient, comme les malades désespérés, par des versets du Coran.

Néanmoins, je me sentais vivre.

Je n'étais, en effet, si je puis m'exprimer ainsi, immobile qu'à la surface.

D'ailleurs, des douleurs d'entrailles très-vives me rappelaient que je n'étais pas mort à l'intérieur.

Le soir venu, je revins un peu à moi,

Je dis à Sélim de m'apporter ma pharmacie, j'y pris un flacon de sulfate de quinine, je puisai dans le flacon avec une spatule, j'avalai tout ce que la spatule contenait de la substance fébrifuge, et j'ordonnai que, quand bien même je ne pourrais pas en demander, on m'en donnât le lendemain une dose égale.

Tii'^ti^urtfiimmÊmÊi^tmrn

Un instant après la fièvre et le délire repommençaient.

L'accès cessa vers trois heures du matin. Sélim était près de moi et ne m's-vait point quitté. Je n'eus, au reste, que deux ou trois minutes d^ lucidité.

Brisé de fatigue, je m'endormis.

Bientôt des pustules par tout le corps et une congestion au cerveau excessivement intense se déclarèrent à leur tour.

Je ne pus plus dès lors juger de mon état ; j'avais tous les jours une crise dans laquelle je perdais com* pléteméntle sentiment de moi-même.

Quand je me reporte par le souvenir à cette infernale fièvi^e, il me semble que mon sang bout encore dans mes veines, que je i^espire un air embrasé, que ma cervelle se fend et que ma tête est en feu.

Jamais.... non jamais les damnés n'ont souffert un aussi horrible châtiment.

C'était quelque chose d'atroce.

Durant le jour, ainsi que dans toutes Ips graves maladies, j'éprouvais encore une sorte, de calme relatif.

Mais la nuit... ô mon Dieu !... la nuit ! C'étaient d'abord, dans tous mes membres , des élancements semblables à une multitude de coups de couteau..., mes nerfs étaient lacérés, déchiquetés, tordus.... ma poitrine se transformait en un brasier.... mon crâne paraissait tenaillé par des fers rouges.

Je me relevais alors, totalement privé de l'usage de la raison ; mon regard était étincelant, mes gestes furieux , mes paroles incohérentes ; j'étais doué d'une force et d'une élasticité extraordinaires durant toute la crise, et c'était à peine assez de Sélim et des quatre gardes que ni'avait envoyés Séïd-Thuvéni pour m'empêcher de me jeter dans la rue, dans laquelle je croyais voir toutes sortes de mirages attractifs ; des prairies émaillées de fleurs, des bois ombreux, de merveilleuses fontaines, des tables couvertes de mets exquis, des êtres éloignés et chéris, des scènes de béatitude et d'amour !

Si je donne ces détails, ce n'est point pour appeler l'intérêt du lecteur sur des souffrances particulières, mais parce que la fièvre de Mascate {houmapgachi)^ quoique célèbre, n'a jamais été décrite.

Je fus probablement sauvé par une inspiration de mon pauvre serviteur.

Voyant ma tête brûlante, il me versait dessus des douches d'eau glacée.

L^opération se faisait de la manière la plus simple.

On me mettait dans une inunense jarre que Ton emplissait d'eau, puis Ton suspendait au-dessus de ma tête une autre jarre pleine d'eau également.

On enlevait le fosset de celle-ci, et elle se vidait sur moi par un filet liquide de la grosseur d'un tuyau de plume.

Cela fait, on me frictionnait avec un gant de crin jusqu'à ce que la chaleur fût revenue à la peau*

I^uis on m'enterrait sous un tas de couvertures de .aine pour me faire transpirer.

Pendant tout ce temps, on brûlait de l'encens afin l'éloigner le mauvais œil.

li' encens n'éloignait pas le mauvais œil, mais me rendait un bien autre service.

Il chassait les moustiques.

Séïd-Thuvéni et Séïd-Salêch me visitaient souvent, et, chaque matin, ils m'envoyaient deux de leurs serviteurs pour s'informer de ma santé.

Ils avaient mis le palais tout entier à ma disposition , et bien recommandé à SéUm de s'adresser à eux pour tout ce dont j'aurais besoin.

Je recevais beaucoup de visites aussi de leur entourage et de la ville, ainsi que des quelques Anglais de passage, qui, soupçonneux par état, m'attribuaient une mission dont ils auraient bien voulu pénétrer le but.

Mais de Séïd-ben-Calfen, point.

Sur ces entrefaites, Hadji-Soliman avait fait son apparition à Mascate.

Plus de doute maintenant, il s'agissait pour lui de se défaire de moi coûte que coûte.

Aussi rôdait-il sans cesse autour de ma demeure, épiant les allées et venues de ceux qui me veillaient afin d'y pouvoir pénétrer inaperçu et me poignarder. Mais cette fois encore, il avait compté sans Sélim qui, un soir qu'il revenait de chercher quelque chose au palais, aperçut une ombre se glisser traîtreusement vers la porte, et qui, sans mot dire, louvoyant

en hâte itemère elle, Tarréta au moment où elle allait en franchir le seuil.

fl Tavait deviné da loiu.

C'était Hadji-Soliman.

A sa vue, lemisérabjfî pâlit et s'arrêta court.

— Serviteur!... lui dit-il; je te croyais encore à Mokallâh, mon brave...

—H me semble que je suis bien libre...

—Possible !... mais je pe te cpnseille pas de continuer ta promenade, ami Soliman. . . le grand ^ serait malsain pour toi ce soir.

Il voulait une plus ample explication et élevait la voix.

— Retourne d'où tu viens, méchante vipère!.... conclut Sélim en déposant son fardeau à terre et en lui montrant ses deux poings.

Hadji-Soliman en comiaissait sans doute déjà la pesanteur, car, malgré sa taille de géant, il disparut à reculons avec une grimace de hyène, remettant à un moment plus propice Texécution de son coupable dessein.

S^im me raconta en rentrant pe qui venait de lui arriver.

Il ne m'apprenait rien de nouveau ; seulement il copfirraait de plus en plus mfss soupçons sur ce nûsérable qui revint à la charge un matin, et, cela dans la pièce même où j'étais couché cette fois.

Comment avait-il fait pour y parvenir, c'est ce que je ne saurais dire.

Toujours est-il qu'il se trouvait là devant moi, me

couvant avec ses regards de tigre et se ramassant, ai Je puis m'exprimer ainsi, en quelque sorte sur lui-» xrxême comme pour être plus sûr de ne fas me manquer.

— Attention î dis- je à Sélim, en voyant 6elui-ci ssiisir mon sabre qui était pendu à mon chevet et ne me quittait jamais.

11 était tempa.

Tout à coup, lïadji-Soliman s'élança vers moi, le djenibie à la main et en s'écrîant :

— C'est ta faute, Hadji, si je suis encore ici; tu vas me payer enfin tout ce que j'ai souffert I

Etrange aberration de cette infernale nature I Parce cju'il m'avait suivi pas à pas pour se défaire de ma personne, il m*en voulait, à moi... à sa victime.,, de toutes les tortures de cette démarche homicide.

Plusieurs fois déjà j'avais lu dans son âme la stupide haine dont il était miné pour ainsi dire, et qui, pour éclater, n'attendait plus qu'ime étincelle. Heureusement encore, Sélim était là, il veillait. Avant d'arriver au but contre lequel Se ruait sa rage, Hadji-Soliman rencontra l'acier dii sabre.

— Halte-là I... s'écria Sélim en même temps ; qui s'y frotte s'y pique î. . .

Lorsque Dieu met une telle force au service d'une telle méchanceté, il a toujours soin d'en atténuer la puissance par un contre-poids quelconque.

Je crois l'avoir déjà dit, Hadji-Solimân était un lâche.

11 recula donc, en portant les deux mains à sa

poitrine légèrement atteinte, et chercha à s'esqpiiver.

Mais, arrêté par les quatre gardes accourus au bruit qu'il avait fait, il fut garrotté et conduit par eux en prison.

L'avis de Sélim était qu'il ne donnerait pas un para de la liberté de son ancien camarade.

Sélim avait raison, car, dans la nuit, Hadji-Soliman fut embarqué pour Zanzibar, où bientôt il fut forcé de prendre part à l'expédition contre le chef de Kwyhou, qui, l'ayant fait prisonnier en 1847, le fit attachera la gueule d'un canon ; digne fin d'un ingrat que j'avais comblé de bienfaits et qui, pour m'en récompenser, s'était laissé corrompre pour attenter à mes jours.

Cependant ma santé se rétablissait peu à peu.

Le trentième joiir, je me levai.

Le trente et unième, je me traînai à l'ombre sur ma terrasse.

La nouvelle se répandit bientôt que j'étais sauvé, ce qui parut prodigieux à tout le monde.

n n'y avait personne dans tout Mascate qui eût donné de ma peau plus que Sélim n'avait offert de la Uberté de Hadji-Soliman.

Le trente-deuxième jour, Séïd-Thuvéni et Séîd- Salêch revinrent me voir.

Ils me trouvèrent debout et mangeant comme un ogre, ce qui les réjouit beaucoup.

Le quarantième jour, j'eusse pu, à la rigueur, retourner les voir.

Mais j'étais en train de changer de peau, et je n'é*

tais point fâché que l'opération fût entièrement terminée avant de faire une sortie sérieuse.

Les bains y aidèrent, le massage aux essences acheva ce que les bains avaient commencé.

Enfin, le quarante-neuvième jour, je fis demanc": r à Séïd-Thuvéni et à Séïd-Saléch si je pourrais les voir le lendemain.

Avant le retour de mon messager, un de leurs s )rviteurs était à la maison.

Séïd-Thuvéni et Séïd-Salêch me faisaient répondre que je pouvais les voir à Tinstant même si je voulais.

Mais je prenais pour lors un bain.

Pendant la durée de ma maladie, SéUiïi avait eu soin de faire d'abondantes aumônes, de sorte que le lendemain, lorsque je sortis pour me rendre au palais, les Mascatis me firent cortège, cela au grand désespoir de Séïd-ben-Calfen, qui s'était attendu à tout autre chose de leur part à mon endroit.

Le gouverneur et le sous-gouverneur me virent venir de loin.

Ils envoyèrent deux notables à ma rencontre.

A mon arrivée, je trouvai tous leurs ofiiciers groupés autour d'eux, vizir et khasnadar en tête.

Séïd-Thuvéni et SAd-Salêch vinrent au-devant de moi jusqu'au vestibule et me présentèrent leurs quatre mains avec beaucoup d'effusion , en riant et me disant :

— En vérité, Hadji, nous ne nous attendions pas à te revoir sitôt ; nous te faisons nos compliments, c'était écrit !

Dans cette séance, la question de mon départ fui agitée.

Nous étions alors au jeudi 14 décembre 1844 (15e/hadj 1261).

n fut décidé que je quitterais Mascate six joui^ plus'tardy c'est-à-dire le mercredi 20 décembre (21 elhadj)^ et qu'au lieu de m'y embarquer tout de suite pour la Perse, vu mon état de faiblesse, je pousserais d'abord une pointe jusqu'à Rostack, afin de respirer Tair frais des montagnes, puis seulement ensuite gagnerais Sohar, où je prendrais la mer.

A cet effets des chameaul furent commandés aux frais de Séïd-Thuvéni.

De plus, les quatre gardes qui m'avaient veillé durant ma maladie devaient me servir d'escorte.

Lé jour du départ arrivé, les djeméls, au nombre de trois, vinrent me demander à midi l'heure précise à laquelle ils pouvaient venir charger mes bagages.

Ils désiraient prendre l'avance.

Toutes leurs provisions étaient prêtes; ils n'attendaient plus que mon ordre.

Je leur répondis qu'ils pouvaient chaîner quand ils voudraient, pourvu qu'ils nous attendissent à ime lieue de la ville. *

Gomme c'étaient des gens au service de Séïd- Thuvéni et de Séïd-Salêch, je ne contais aucun risque.

D'un autre côté, me séparer de mes bagages était témoigner toute ma confiance envers le gouverneur et le sous-gouverneur.

Ils chargèrent à l'instant même, et, une heure après, Sélim m'annonça qu'ils partaient.

Dans rintervalle, je reçus la visite des notables de Mascate.

Selon l'usage, ils venaient me faire leurs adieux.

A sept heures, mon escorte , Séïd-Thuvéni et Séïd Salêch arrivèrent.

Ils mirent pied à terre à ma porte et montèrent chez moi.

J'étais prêt; je les reçus sur ma terrasse.

Un instant après, nous descendîmes et montâmes à cheval.

Plusieurs notables grossirent notre cortège.

Séïd-Thuvéni et Séïd-Salêch m'accompagnèrent jusqu'à l'endroit où nous attendaient mes bagages.

Là je quittai le cheval qui m'avait amené pour enfourcher un drom^-daire, et on se dit adieu.

Ei^ me donnant une dernière fois la maip et en me tendant une lettrjç cachetée :

— Voici un mot pour mon cousin Séïd- Ahmed, me dit Séïd-Thuvéni; n'oublie pas que mes quatre gardes 80ijtresponsq.j3les de toi; à Rostack, c'est à Séïd- Ahmed à en répondre. Adieu, sois heureux, Hadji, et pense quelquefois à nous.

Et ce disant, piquant des deux, il disparut avec Séïd-Salêch et sa suite derrière un monticule, tandis que mes trois djemêls, mon escorte, Sélim et moi, nous nous mettions tranquillement en marche dans la direction de Rostack, *

De Kascate à Sohar, par Rostack. — Je m'embarque

pour la Perse.

Nous atteignîmes au matin les premières ramifications du Dj. Akhdar, à cinq lieues de Mascate.

Me sentant encore trop faible pour aller plus loin ce jour-là, je fis dresser ma tente à côté de (xala, petit fort entouré de quelques chaumières occupées par des Bédouins.

Tout le pays que nous avions traversé depuis Mascate était couvert de bois.

Nous nous remîmes en route le lendemain (vendredi 22 décembre 1844—23 d-hadj 1261), à la pointe du jour.

Nous avions à gravir le Dj. Akhdar par un chemin fort étroit, et que la hauteur prodigieuse dé cette chaîne de montagnes et des rochers dont elle est couverte rendait trés-pénible.

Nous eûmes à peine fait un mille, (jue nous nous vîmes environnés de précipices.

Dans plusieurs endroits, la route n'était qu'un sentier assez large au plus pour laisser passer un chameau, bordé à droite et à gauche par des abîmes sans fond.

Néanmoins, Taspect de ces lieux me consola un peu des peines que j'avais endurées jusque-là.

Ces masses énormes qui semblaient toucher au firmament ; ces précipices que nul autre que moi et mes compagnons n'eût pu contempler sans frémir; ces nombreux troupeaux de moutons, de boucs et de chèvres, qui, du fond des vallées, gravissaient des montagnes à pic pour trouver leur nourriture ; cette enveloppe de verdure contrastant avec la stérilité au milieu de laquelle nous cheminions; tous ces contrastes si pittoresques formaient un de ces rares et magnifiques spectacles qui détachent Tâme de ce monde et la font planer dans des régions supérieures.

Vers deux heures de Taprès-midi , nous rencontrâmes le plateau de Samaeïl ; nous nous y établîmes pour nous reposer le reste du jour et passer la nuit.

Le soleil ne faisait que de se lever, lorsque nous reprîmes notre route dans ces terribles gorges, dont nous ne pûmes voir la fin qu'à Sikki, où nous arrivâmes à six heures du soir.

Cette journée avait été si fatigante, qu'aussitôt installés, je me couchai, et je dormis jusqu'au lendemain (dimanche 24 décembre 1844—25 el-hadj 1261) ^ans m'éveiller.

Ce fut avec ravissement que le matin, en ouvrant les yeux , je contemplai la belle vallée qui précède Souâck.

Ce coup d'oeil charmant m'enchanta telienient que je ne pouvais me déterminer à quitter le lieu d'où j'en jouissais.

J'éprouvais aussi un singulier regret d'abandpnner ces masses imposantes, dont les sites pittoresques offraient un magnifique spectacle à ma curiosité.

Notre route, à partir de Sikki jusqu'à la vallée susdite, fut d'une difficulté extrême.

En effet, qu'on se figure une descente si rude que les dromadaires ont toutes les peines du monde à s'y tenir debout.

Aussi, pour descendre de ces hauteurs, ces ani maux s'y préparent-ils de la manière suivante :

Dés qu'ils sont parvenus au lieu où commence la descente, ils s'arrêtent et joignent leurs pieds de devant l'un contre l'autre, en les avançant un peu sur une ligne égale, comme pour se cramponner.

Ils joignent de même leurs pieds de derrière, les avançant aussi un peu en avant comme s'ils voulaient s'accroupir.

S'étant ainsi arrangés, ils commencent à aller quelques pas, pour éprouver le chemin.

Après quoi, sans changer de posture^ ils se laissent couler en bas avec tant de vitesse qu'on dirait que le

vent les emporte.

Pendant ce temps-là, le cavalier n'a autre chose à faire qu'à se tenir ferme 'sans remuer, parce (ju'un

mouvement fait mal à propos suffirait pour faire perdre l'équilibre au dromadaire, et les précipiter tous les deux.

D'ailleurs, s'il s'écartait tant soit peu de ce sentier étroit, il se perdrait dans quelque abîme.

Ce qu'il y a de plus admirable, c'est l'adresse de ces animaux qui, dans un n^ouvement si rapide, où il semble qu'ils ne peuvent se gouverner, suivent les différents détours du chemin, comme s'ils l'avaient reconnu auparavant, et qu'ils l'eussent exactement

mesuré, afin de se perfectionner contre les irrégularités qui pourraient les en écarter.

Mais quoique ces dromadaires, à force de faire ce trajet, soient accoutumés à ce dangereu)^ manège, leur état de brutes ni l'habitude n'empêchent pas qu'ils ne fassent paraître, avant d'entrer dans cette route, une espèce de crainte ou de saisissen^ent; car, dès qu'ils arrivent au lieu où commence une pareille glissoire, ils s'arrêtent sans qu'on ait besoin de tirer la bride pour les en avertir ; et si, par mégarde, on les aiguillonne, ils ne se hâtent pas davantage, et ne bougent pas de la place qu'ils n'aient pris leurs pré* cautions.

De même, en s'arrêtant à l'entrée d'une de ces glissoires, ils font paraître la crainte qu'ils éprou* vent.

Ils commencent d'abord à trembler, et Ton remar* que en eux une espèce de raisonnement, car, en examinant le chemin aussi loin que leur vue peut s'étendre, ils semblent youloir éviter le danger qu*ikf

Wi

annoncent en s'ébrouant fortement et en épouvantant le cavalier, qui, lorsqu'il n'est pas accoutumé à ces sortes de mouvements, n'est pas peu étonné et alarmé de ces pressentiments.

Alors les djemêls prennent les devants, se portenl tout le long du passage, grimpant sur quelque roc qui avance en saillie, s'accrochant et se cramponnant à quelque arbuste.

Ils animent les dromadaires par leurs cris^ et ces animaux, encouragés par ce bruit, se déterminent à courir le risque de la descente, et se laissent aller tout le long de la glissoire.

Quand un dromadaire a passé plusieurs fois par ces sortes d'épreuves, et qu'il y est bien exercé, il acquiert une certaine réputation dans le pays, et mérite bien qu'on fasse cas de son expérience.

Le peu de soin qu'on a d'entretenir ces glissoires en augmente l'incommodité naturelle.

Si un arbre déraciné et ton^jbé au travers de la route bouche entièrement le passage, il ne faut pas croire qu'on se donne la peine de l'ôter ; et quoique tous ceux qui passent n'aient pas peu de difficulté à surmonter cet obstacle, il n'y a personne qui ait la complaisance de couper l'arbre pour débarrasser le chemin à ceux qui viennent après.

Ces arbres sont quelquefois si gros, qu'il y a des troncs qui ont au delà de deux pieds de diamètre.

Quand leur volume est tel ou à peu près, les Onianites en diminuent, à coups de hache, une partie, selon quils le jugent nécessaire , et aident ensuite

l€3s dromadaires à sauter par-dessus le reste du tronfc.

A cet effet, ils déchargent ces animaux, et à force de travail, il leur font surmonter ces obstacles, non ^ans perte de beaucoup de temps et autres domxnages.

Après tous ces efforts, ils laissent Tarbre dans la xnême situation où ils l'ont trouvé, et ceux qui vienxient après en font autant, laissant toujours aux autres le soin de s'aider de la même manière.

L'arbre reste ainsi jusqu'à ce que le temps Tait pourri, et alors le chemin redevient libre.

Par contre, la vallée, une fois qu'on l'a atteinte, est des plus agréables à traverser, à cause de la variété des essences dont elle est plantée.

On y trouve des jardins remplis d'arbres fruitiers couverts de verdure toute Tannée.

Quoique nous fussions en décembre, la température était si douce qu'une multitude de petits oiseaux y faisaient entendre leur joli ramage sur l'oranger et le citronnier comme aux beaux jours du printemps.

L'eau la plus limpide tombait en cascades du haut des montagnes et venait la fertiliser.

Ce spectacle d'un printemps perpétuel, succédant presque immédiatement à d'horribles précipices, était bien fait pour exalter l'imagination la plus froide.

Quelques cabanes bâties les unes près des autres forment ce qu'on appelle les villages de cette vallée.

Une espèce d'hommes différents des Bédouins les habitent.

Qa les nomme KobaUs.

Ce sont les véritables naturels du pays.

Dans le temps de sa conquête par les Arabes^ ils s'enfuirent dans les mcmtagnes, et ils y ont i, peu près conservé leur indépendance.

Chaque village est sou9 la direction d*im cbeik comme les douars arabes.

Les Kobaïls choisissent le chef de leur village, tandis que celui des douars arabes est nommé par rimam.

Ils sont très-robustes ; les traita de leur visage sont fortement prononcés ; ils sont patients, accoutumés à I4 fatigue : rare^lent ils se déplacent.

Ils se rasent le dessus de la tête et lai39ent croître leurs cheveux par derrière.

Ils ne portent ni chemise ni caleçon ; une simple camisole de laine sans manches, qu'ils attachent au milieu du corps avec une large ceinture en cuir, constitue leur vêtement.

Les Koballs ne connaissent d'autre amusement que celui de la chasse.

Ils ont l'habitude de manier un fusil et sont d'exceUents tireurs.

Pour montrer leur adresse, ils jettent leur arme en l'air de toutes leurs forces et la rattrapent avec beaucoup de dextérité.

Us concentrent, comme les Hadramites, toute leur affection sur leur fusil et n'hésitent pas, lorsqu'ils en ont les moyens, à dépenser soixante ou quatre-vingts gourdes pour le faire garnir en argent et en ivoire.

Leur principale occupation, après la chasse, est la culture de leurs terres et le soin de leurs bestiaux.

Ils font un commerce considérable de dattes et de peaux.

Ils ont leurs marchés, où ils vont vendre leurs bestiaux et échanger des marchandises.

Ils se sont rapprochés de la religion et des coutumes des Arabes , mais ils ont conservé leur langage particulier.

Aussi les Arabes sont-ils souvent obligés de recourir à des interprètes pour trafiquer avec eux.

Il y a des Kobails qui vivent à Tétât sauvage, et n'habitent, comme les bêtes fauves, que les cavernes des montagnes.

La race des Kobaïls est assez û ombreuse pour inquiéter parfois l'autorité établie.

Ces peuplés consentent ou refusent de payer les tributs qu'on leur impose, suivant qu'il leur plaît.

Il y avait peu d'années qu'à la suite d'une insurrection qui éclata au milieu d'eux, Timam avait envoyé une armée pour les soumettre.

Elle ne put les forcer à payer les tributs. Tout ce qu'elle put faire, ce fut de les disperser. Dan^ ces montagnes, une armée est sans force visà-vis de gens accoutumés à gravir lestement des rochers inaccessibles qui les mettent bientôt hors de la portée des soldats qui voudraient les poursuivre. A midi, nous atteignîmes Souiick.

Une heure après, je dis adieu à la vallée, et, au coucher du soleil, nous entrions enftn dans ftostack,

Cette ancienne capitale de TOnlan, qui ne compte plus aujourd'hui que cinq mille âmes, est àquarante* cinq lieues ouest de Mascate et à trente-huit sud de Sohar, en passant par Seméd et Au.

Elle est située sur un mamelon élevé {Dj. Okdat)^ par 23o38' de lat. nord, 54o37' de long. est.

Au sud et à Test de la ville, à vingt milles de distance, on voit se dresser les cimes du Dj. Akhdar.

Les environs de Rostack sont bien cultivés.

On y voit des plantations considérables d'abricotiers, d'amandiers, de citronniers, de grenadiers, de mûriers, de palmiers, de pêchers, de poiriers, de pommiers et de pruniers.

Une quantité de cours d'eau qui descendent des montagnes, le FelrHadj entre autres, arrosent et fertilisent tout cela.

Quoique Rostack soit la plus grande des villes de rOman, elle n'a cependant de remarquable que sob étendue et le palais des imams.

Une forte muraille, à moitié ruinée, résultat des nombreux sièges qu'elle eut à supporter à diverses époques, l'environne sur une circonférence d'à peu près sept milles.

De grosses tours carrées flanquent cette enceinte, au pied de laquelle se trouve un large fossé.

Les portes sont régulièrement fermées tous les soirs.

Ce sont de grandes arcades dans un style qui rappelle le gothique.

Les mosquées, la Douane, les bazars et les fontaine?

sont, après le palais des imams, les seuls bâtiment» publics dont on puisse parler.

Encore tout cela n'a-t-ilrien de magnifique.

Parmi les mosquées, il n'y en a qu une bâtie en pierres de taille; un minaret fort élevé, qu'on aperçoit d'une grande distance, la domine.

Comme les rues de la plupart des villes de TÂsie et de l'Afrique, celles de Rostack sont très-étroites, sales et mal alignées.

A chaque pas on trouve , ainsi qu'à Mascate^ des maisons en brique abandonnées et tombant en ruines.

Celles de la meilleure apparence ont deux étages sur rez-de-chaussée, sont construites en pierre, surmontées de terrasses charmillées et entourées de jardins.

n y a trois marchés par jour, dans différents quar^ tiers, et deux fois par semaine, pour les chevaux et les bestiaux.

Les règles qui président à leur vente sont les mêmes que dans tout l'Orient.

Des conduits en bois amènent dans les fontaines Teau des sources.

Aussitôt entrés dans la ville, les portes se refermèrent sur nous, et nous nous dirigeâmes vers un vaste caravansérail, faisant face à la Douane, et dans lequel ont coutume de s'arrêter toutes les caravanes qui arrivent de Mascate.

Nous étions à peine installés, qu*un esclave du gouverneur, militairement équipé, venait de la part

de son maître, qui avait été prévenu de mît descente en ce lieu, me prier poliment de le quitter incontinent pour me rendre au palais, où un appartement m'avait été préparé.

Il va sans dire que j'acceptai cette offre qui équivalait pour moi à im ordre, car de longue date déjà je savais qu'il faut éviter de faire et de penser autrement que les grands de l'Orient, qui, avec leur ignorante^ et orgueilleuse susceptibilité, voient toujours dans le refus d'accéder à leurs désirs et à leurs idées, soit rinsulte, soit le mépris.

Arrivé au palais, je trouvai Séïd-Ahmed qui m'attendait dans son salon de réœption^ entouré de ses notables et de ses principaux officiers.

Neveu de Séïd-Séïd-Ebné-Sultan par les femmes, ce jeune prince pouvait avoir, coname son cousin Séîd- Thuvéni, de vingt-^cinq à trente ans.

Il possédait, en outre, une: de ces figiires affables et caractéristiques qui vous attirent et vous imposent généralement sitôt qu on leà aperçoit; et, à considérer son teint d'une éclatante blancheur, on eût dit plutô' un Européen de bonne famille revêtu du splendid»' costume asiatique qu'un Arabe pur sang.

A mon approche, il se leva, s'avança vers moi, e. les compliments d'usage échangés de part et d'autre. m'amena vers son sirir, me fit asseoir à sa droite e! reçut de mes mains la lettre que Séïd-Thttvéni m'ava:^ remise pour lui.

Celle-ci. parcourue, il m'embrassa avec effuBioc. me souhaitant, de la manière la plus affable et la i>lm

cordiale, la bienvenue dans son district et me deman-; dant des nouvelles sur chaque chose que j'avais vue^ de sorte qu'au bout d'une demi»-heure de conversation, nous étions amis comme si nous eussions vécu continuellement ensemble.

Connaissance faite, des esclaves dressèrent devant nous une immense sanie pour le repas du soir, auquel prirent part, avec nous, tous les notables et officiers présents.

Viandes, pilaw, pâtes, crèmes, bonbons, confitures, tout y était à profusion.

Puis vinrent la conversation générale et enfin le coucher.

J'ai dit plus haut qu'un appartement m'avait été préparé dans l'intérieur du palais.

Celui-ci est immense, situé à peu près au centre de la ville, mais en mauvais état.

Ses murs enclosent un espace d'environ trois milles.

11 est composé de plusieurs pavillons carrés, en pierre , bâtis irrégulièrement ; quelques-uns sont joints par une maçonnerie, les autres isolés.

La couverture de quelques-uns de ces pavillons est en tuiles coloriées.

Elle leur donne, à une certaine distance, une apparence assez gracieuse qu'ils perdent dès qu'on les voit de près.

L'un d'eux, nonuné Schingony (Zanzibar) par le dernier imam, à cause de sa prédilection pour cette lie, a un certain air de grandeur et de magnificence.

Ce bâtiment, occupé aujourd'hui par le gouverneur

et son harem, contraste d'une manière frappante, par sa propreté e^ son élégance, avec le mauvais goût et Firrégularité des autres.

On y voit quelques beaux appartements

Un entre autres est fort grand, pavé en briques bleues et blanches disposées en échiquier.

Le plafond en est de bois peint, très régulièrement sculpté.

Séïd-Séïd-Ebné-Sultan, alors qu'il habitait encore Rostack, se retirait souvent pour ses plaisirs ou pour l'expédition des aflaires dans ce pavillon privilégié.

Les autres sont occupés par les officiers, les gaides et les étrangers de distinction qui arrivent à Hostack.

Ils servent aussi pour des parties de plaisir, et n'ont rien de conunun avec le Schingony.

n y a, de plus, dans l'enceinte du palais, plusieurs jolis jardins plantés de toutes les essences imaginables et embellis par des fontaines coulant en divers sens, et qui, formant de très-beaux bassins, rendent ces jardins fort agréables.

La nuit se passa tranquillement pour moi; je ne fis qu'un seul somme jusqu'au matin.

Je reçus de bonne heure la visite de Séïd-Ahmed.

n venait me proposer de retarder mon départ de trois jours pour assister à une chasse au léopai*d qu'il avait résolue quelque temps auparavant.

—Non pas une de ces chasses, ajouta-t il, comme ont coutume de la pratiquer les Européens dans l'Inde,

en surprenant par un coup de fusil Tanimal assoupi, mais telle que nous savons les faire, en le prévenant pour ainsi dire de la voix, en luttant corps à. corps, lui avec ses griffes, l'homme avec son sabre.

Quelque dangereux que pût être le spectacle d'un pareil combat pour moi, je n'hésitai pourtant pas à accepter, et la partie fut fixée au surlendemain (mercredi, 27 décembre 1844—28 el-hadj 12'61).

Ce jour venu, nous nous mîmes en route après le déjeuner.

Il était six heures du matin.

Nous formions une troupe de quinze cavaliers à cheval et de cinquante piétons à peu prés.

Nous suivîmes d'abord plusieurs allées de nabacks qui séparaient des champs de maïs et de blé.

Mais bientôt nous nous trouvâmes engagés dans des fourrés épais.

Là se voyaient de nouveau toutes les variétés de mimosas et plusieurs espèces de térébinthes.

Le sycomore y déployait aussi son ombrage majestueux, qui invite au repos.

Après avoir marché pendant une heure à travers ce dédale inextricable, nous rencontrâmes un petit village que nous contournâmes, et au delà duquel nous fûmes obligés de mettre pied à terre, le bois devenant plus impénétrable que jamais.

Nous continuâmes à cheminer ainsi pendant une demi-heure, et il pouvait être environ dix heures, quand nous aperçûmes une vaste clairière (MakanelrDjinns) où, suivant la rumeur populaire, les djinns

ont coutume de venir se livrer à leurs ébats nocturnes, et limitée par im bois très-étendu que mon hôle me dit ôervir de retraite aux léopards.

De temps à autre , nous rencontiions aussi sur notre route des traces de panthères.

Nous galopâmes un instant pour nous rapprocher du bois.

Toutefois, à une certaine distance, nous n avan* çàmes plus qu'avec précaution.

Notre chasse aurait pu s'ouvrir d'une manière brillante, car cinq panthères passèrent très-près de nous.

Malheureusement le pays était trop plat pour exposer nos piétons à la poursuite de ces redoutables animaux, qui deviennent furieux quand ils ont été atteints. *

Les mêmes risques n'existaient pas pour eux dans la chasse au léopard.

Celui-ci ne s'acharne qu'après le cheval, et c e.< même un moyen de salut pour le cavalier que de lu: abandonner sa monture.

À portée de fusil du bois, nous nous arrêtâmes pour envoyer quelques piétons examiner les borda d'une mare où les léopards ont coutume de venir s^ désaltérer le matin, après les carnages de la nuit.

Ils revinrent nous annoncer qu'ils y avaient trou^ le squelette d'un mouton, probablement dévoré 1veille, car on distinguait encore parfaitement 1« empreintes des pas du léopard dirigées vers un aulr bois sis à notre gauche.

— Si nous parvenons à découvrir le- gite de celui-là, nous dirent nos éclaireurs, la chasse deviendra facile ; le mauvais garnement doit être lourd de son repas d'hier.

En nous avançant du côté qu'ils nous indiquaient, nous reconnûmes qu'ils avaient dit vrai.

Des traces toutes fraîches annonçaient le passage récent d un léopard.

D'ailleurs nos montures furent soudainement saisies d'une vive agitation.

L'oreille sans cesse tendue en avant , les naseaux gonflés et bruyants, quelque chose de fébrile et d'incertain dans leur marche , tout en eiix décelait l'approche de Tennemi.

Nos piétons commencèrent à marcher serrés, le fusil haut et prêts à faire feu.

Les cavaliers firent halte aux aboiements des sloiiguis, qui se rapprochèrent d'eux, la queue basse et d'un air qui demandait protection.

Chacun fit silence.

— Le léopard doit être bien près d'ici , me dit alors Séïd-Ahmed, et je m'étonne, après les aboiements de nos slouguis, qu'U ne se soit pas encore montré à nous; sans doute qu'il est engourdi, comme nous l'avions prévu, et qu'il n'attaquera pas le premier.

Un quart d'heure se passa ainsi dans l'attente.

Enfin nous vîmes lentement s'avancer un léopard énorme; ses yeux étaient encore à demi fermés, comme s'il était assoupi.

Arrivé à portée de fusil de nous, il s'arrêta un mo-

ment pour nous considérer; puis il poussa un rugissement soord, battant ses flancs de sa queue, et se mit en posture de défense.

Un n^re colossal, qui devait commencer l'attaque, s^apprétait déjà à lancer son cheyal; il avait tiré son sabre à deux tranchants hors du fourreau, et se couvrait de son bouclier.

Séid-Âhmed le prévint par un coup de fusil. Je vis, à rinstar du lion que nous avions rencontre et tué pendant notre sixième étape , le léopard frémir et chanceler.

Mais ce fut l'afEaire d'une seconde.

Il se releva en nous jetant cette fois un rugissement horrible qui fit cabrertous les chevaux.

Arrivé à une trentaine de pas de nous, je vis son œil fauve se fixer sur Séid-Âhmed.

Celui-ci, ne doutant pas qu'il ne fût choisi pour victime, quitta son fusil devenu inutile , et saisit la lance d'im de ses gens.

Mais le nègre le prévint à son tour , précipita son cheval à la rencontre du monstre, et, avant que ce dernier n'eût eu le temps de bondir^ il était près de lui.

Par un mouvement simultané, le cheval se cabra, et le léopard , se dressant sur ses pattes de derrière, lui enserra le poitrail dans celles de devant. .

Tous deux s'afEsiissèrent, mais pas assez vite pour que le nègre n'eût, d'un mouvement rapide, asséné un violent coup de sabre sur la tête du léopard; puis au même instant il sauta à terre, et, d'un second coup.

lui coupa une patte de derrière, ce qui l'abattit et nous donna occasion de l'achever aussitôt à coups de lance. Le cheval , il va sans dire, gisait expirant à côté; quant au nègre, il était sain et sauf.

Les deux cadavres furent dépouillés incontinent, et deux hommes se chargèrent de porter leur peau sur une branche d'arbre.

Après quoi , nous revînmes sur nos pas pour retourner à Rostack.

£n approchant de la ville, un cavalier se détacha afin d'y porter la nouvelle de notre victoire.

Toutes les jeunes filles sortirent alors pour venir à la rencontre du vainqueur.

Elles s'avançaient par bandes, chantaient et frap-. paient des mains.

Puis, par intervalle, elles s'interrompaient pour danser.

Les cavaliers, de leur côté, exécutaient la fantasia. Enfin, il fallut songer au repos, et tout le monde rentra chez soi.

Le lendemain (jeudi 28 décembre 1844 — 29 elhadj 1261), je m'occupai de mes préparatifs de départ.

De nouveaux chameliers et gardes avaient été commandés pour m'accompagner jusqu'à Sohar.

A cinq heures, ils chargeaient mes bagages; puis, au coucher du soleil, je prenais congé de Séïd- Ahmed, me dirigeant par Semêd et Afl vers cette dernière ville, à laquelle j'arrivai vers le milieu du deuxième jour, c'est-à-dire du samedi 30 décembre 1844(2 mo-

hûtretn 1262), et qui est, après Mascate, la plus ancienne et la plus importante de Timamat.

Elle en est éloignée de cinquante-cinq lieues et située au centre du golfe d'Oman, par 24o,4' de latitude nord, 52<»,37^ de longitude est.

Gonune elle, elle est adossée à des collines rocheuses ; comme elle, son port, dont la profondeur mesure cinq à six brasses, est vaste et à Tabri des venls du sud-est.

Son industrie est la même, son commerce le même.

a Autrefois il y venait, dit Ëdrissi, des marchands de toutes les parties du monde, pour rimportation des productions de TTémen et Texportation de toutes sortes d'objets, ce qui contribuait à la prospérité du pays, d'ailleurs fertile en dattes, en figues, en bananes, en grenades^ en coings et autres fruits de qualité supérieure. »

Sa population, qui est très-hospitalière, comprend sept mille deux cent cinquante âmes, dont cinq mille Arabes, deux mille esclaves, cent cinquante Gruèbres et Banians, soixante -quinze Indiens musulmans et vingt-cinq Juifs.

Une forte muraille, flanquée de trente grosses tours carrées et dominée par une formidable citadelle, la défend de tous côtés.

Cette dernière renferme, ainsi que celle de Rostack, le palais du gouverneur, un neveu de Timam Séïd-Séïd-Ebné-SuUan, comme Séïd-Ahmed, et ayant nom, on Ta vu, Séïd-Hanunoud.

Je visitai ce prince le soir même de mon arrivée.

Il voulut à toute force me faire quitter le caravansérail où j'avais mis pied à terre et m'avoirchez lui. Mais ici il me fut impossible d'accepter, vu que, dans la jom^ée , j'avais traité de mon passage et de celui de SélLm à bord d'un boutre maecati en partance pour Baasorâh, et dont le nacoda m'avait an* noQcé devoir appareiller déjà le lendemain (dimanche 31 décembre 1844—3 mokarrem 1262), après le c«»ucher du soleil.

Pour le contenter toutefois, je promis de lui cooaacrer ce dernier jour, ce qui eut lieu en effet, et, i l'heure dite, je m'embarquai.

Un instant après, le boutre s'éloignait du p'jrl, «t bientôt noas moniltlons en pleine mer à trois mflW de Sohar et par treize brasses d'eau.

A ce moment, je fis jouer le ressort de ma moait*: son battant de bronze frappa douze coup*.

Nous venions de franchir cet espace Inu^Dtibk yui sépare une année de l'autre ; c'était la ieroiiKbmiff de l'année 1 844, nous disant adieu et nom Um" * l'année 1845, ens'ablmant Rlle-méme àtatl'éitn^ En moins d'une minute, j'évoquai &»*■ ■*■ venir tons ceuxque j'aimai» et qui éW"^ "* "

au nombre de celles qui ont exercé sur ma vie une grande influence.

Je l'avais commencée à l'abri d'un bon toit, je la finissais sur un mauvais bâtiment arabe, mouillé au milieu d'écueils, au bruit d'une mer mugissante et du vent du sud qui faisait siffler les cordages et crier les grappins d'où dépendait notre destinée- Parti d'Abû-Arisch, j'avais, pendant sa durée, parcouru le Théama et admiré les sites pittoresques et montagneux de l'imamat de Sana, du pays deDsjof et de THadramont; j'avais quitté Mokallâh et sillonné la mer des Indes, transparente comme un miroir; et l'Oman, avec son aridité et sa fertilité, était déjà loin de moi.

Cette nuit orageuse était conmie un présage ; elle m'annonçait la destinée pleine de dangers qui m'était encore réservée par l'avenir !

Nota. — Pour corroborer ce que j'ai élit au chapitre Lxvin de la politique des Anglais dans ces régions, je citerai simplement encore la prise de possession de Tile Cameran, effectuée, il y a quelques jours à peine, pour le compte de la Grande-Bretagne , dans un but évidemment hostile au percement de l'isthme de Suez. Cette île, Tune des plus importantes de la mer Rouge au point de vue stratégique, est aussi la seule où Ton puisse se procurer de l'eau potable; elle abonde en outre en excellent guano et est entourée de riches bancs de coraux et d'huKres perlières. Les mêmes avantages sont d'ailleurs communs à plusieurs iles voisines et à Tarchipel de Dahlacj qui lui fait face sur la côte d'Afrique.^- Et nunc erudimini, génies l

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