‹ Les mystères du nouveau ParisChapitre 5 sur 5 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

— Que lis-tu donc là? demandait Dominique a Marcel Robinier, trois mois après le mariage de Cécile et de Savinien, un soir d'été, sous les grands arbres du jardin de l'hôtel acheté dans les Champs- Elysées par l'heureux époux de Claire Dortis.

— PARIS, de Maxime du Camp, répondit celui qui s'était appelé M. de Colorado.

— Et que t'apprend-il, ce gros bouquin?

— Il m'apprend que tu avais raison le jour où, au Père-Lachaise, tu prenais la défense de la ville où je suis né.

— Hum î j'en suis un peu revenu de l'opinion que j'avais dans ce temps-là, et je commence à croire qu'il y a plus de coquins que de braves gens dans ta cité natale.

— En es-tu sûr ?

— Comptons, si tu veux. Le Gondo et toute son engeance, la baronne, le Belamer, le Tolbiac, la

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bande de VÉpoulardeuVy pour ne citer que ceux que nous connaissons. Je ne parle pas d'Atkins, qui était un bandit d'Amérique.

— Je pourrais te répondre qu'à côté de la famille du baron nous avons rencontré à Paris la famille Dortis/que, si on y trouve des Oscar Bêla* mer et des Coralie Ganoche, on j trouve aussi des Savinien Brévan et des Cécile Fertugues, que les voleurs et les assassins comme Crambard et Painde-Blanc y sont matés par d*honnêtes agents comme notre ami Chambras. J'aime mieux prendre la question de plus haut et faire, avec Maxime du Camp, un peu de statistique. D'abord, sais-tu combien de viâis Parisiens, j'eutends de Parisiens nés à Paris, on compte ici sur deux millions d'habitants en chiffre rond ?

— Ma foi, non.

— Six eent quarante-deux mille, c'est-à-dire on tiers, et sur ce tiers, sais-tu quelle a éié la propor* tion à peu près invariable de ceux qui, depuis quarante ans» ae sont mêlés de faire des émeutes, y compris la Commune? A. peu près cinq Parisiens contre quLatre-viogt-qmnze provinciaux et étrangers. Et c'a été de tout temps la même chose, même pendant la première révolution, même pendant la Ligue. Tu cbdrcberais inutilement un Parisien parmi les assassins politiques, depuis Ravail* lac, qui était d'Angoulôme, jusqu'à Orsini, qui était des États romains, en passant par Louvel, qui était de Versailles, par Fieschi» né en Corse, et par Alibau4». qui ûlaiLde Nîmes.

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Tenons màîûtenant aux malfaiteurs vulgaires.

Sur trente-trois mille quatre cent quatre-Tingt-cinq< individus arrêtés à Paris Tan dernier, veux-tu que^ que je te dise combien il j avait de gens nés dansle département de la Seine? Neuf mille trois cent trente-quatre, mon cher. Le reste se composait de^ vingt et un mille sept cent trente-trois provinciaux et de deux mille quatre cent dix-huit étrangers» Parmi ces derniers, il y avait jusqu'à des Persans et des Chinois.

— Et on y aurait compté un Américain de plus, si on avait empoigné Atkins comme il méritait del'être, ajouta Dominique. Il est très-intéressant, ton livre, mais il a beau dire, ton Paris est plein de riches dépravés, d'oisifs dangereux, de spéculateurs éhontés et de créatures sans vergogne.

— Encore une erreur. Je vais te répondre par des chiffres. Sans doute, il y a ici bien des gens qui pourchassent la fortune, sans se soucier lemoins du monde de celte grande parole de Prançklin : « Si quelqu'un vient vous dire qu'il est d'autres moyens de s'enrichir que le travail et l'économie, chassez-le, c'est un imposteur; » sans doute il y a de sottes et viles créatures qui se font des rentes avec la bêtise et la vanité des désœuvrés ■qui se ruinent pour elles ; il y a aussi deux cent •mille individus qui se lèvent chaque jour,— quand

ils se sont couchés,— fennement résolus à ne rien faire et ne sachant comment ils vivront.

Mais, dans ce même Paris, l'industrie nourrit *huit €ent miUe personnes, le commerce quatre^

cent mille, les opérations financières cent mille, les professions libérales près de deux cent mille, dont mille huit cent soixante-dix-huit savants et lettrés. Et, sur ceux-ci, veux-tu un détail touchant? Ces mille huit cent soixante-dix-huit lettrés n'ont à eux tous que huit cent huit domestiques; en revanche, ils soutiennent de leur travail deux mille deux cent cinquante-huit parents.

— A la bonne heure 1 Voilà qui me réconcilie avec tes compatriotes; s'ils n'étaient pas si vaniteux, si flâneurs et si débauchés, je les aimerais presque autant que mes chers frères du Canada.

— Vaniteux, oui, ils le sont, et beaucoup ; ils aiment les galons et les phrases sonores; ici, les marchands s'intitulent négociants, appellent leurs garçons des commis et leurs pratiques des -clients ; les portiers se décorent du nom de concierges et les perruquiers se disent artistes capillaires ; on s'y occupe trop des charlatans, des cabotins et des drôlesses à la mode. Mais ce n'est là qu'un travers, et, si les Parisiens s'engouent facilement d'un refrain idiot ou d'une sauteuse, ils sont miséricordieux aux pauvres et respectueux pour les morts.

Débauchés, ils le sont moins, qu'on ne l'est à Londres et à Berlin ; seulement, ils le sipnt ouvertement et sans hypocrisie. Ils boivent, '^u grand Jour, dans leurs vingt-cinq mille cabarets, tandis que là-bas on ferme les portes, on s'enivre à huis clos, et ainsi du reste. Question de climat.

Flâneurs, ils ne le sont qu'en apparence. Pen-

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dant que la fouie se promène aux Champs-Elysées, s'entasse dans les théâtres ou devant les cafés, des centaines de mille travailleurs sont courbés sur le labeur incessant qui les fait vivre, depuis rouvrier qui bat le fer sur l'enclume, jusqu'à l'écrivain qui forge des phrases avec des idées.

— Allons, dit le Canadien après une pause, me voilà presque converti. Mais je serais curieux de connaître la conclusion de ton auteur.

— Écoute les dernières lignes de son livre, celles qui terminent un passage où il prévoit que Paris,, comme toutes les grandes villes du passé, peut périr de mort violente :

« Il y a, dit-il, des villes qui ont une âme impérissable. On dirait que cette âme se diffuse dans l'univers entier, qu'elle se transmet au genre humain... L'âme d'Athènes est dans le goût, dans les mœurs, dans la science, dans le langage de tous les hommes, comme l'âme de la Rome antique est dans le droit et dans la jurisprudence; comme l'âme de la Rome catholique est dans la morale. C'est le destin de certaines agglomérations humaines, d'où se dégagent des courants pénétrants d'intelligence et de vérité... Leur expansion semble indéfinie et se prolonge à travers les temps, malgré leur mort apparente.

« Quel que soit le sort qui attend Paris, lorsque les âges mystérieux et lointains auront clos ses destinées; qu'il soit, comme la Thèbes aux cent portes, couché le long de son fleuve, jonchant la terre de ses immenses ossements; qu'il soit»

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comme Atbànes, un fantdme d'une gràee ineoinparable, tcmehamle; [qu'il ait, cosuiie Rome, des fortunes sneeessms ; que, eomme GoBirtaEDtiiiople, il voie dormir un peuple <le harbaros ; qu'il meure <Iem«in, qull meui« dans Tiu§t siècles; qu'il s'éteigne dans sa propre indolence; qu'il eontinue sa vie de crimes et de hauts Mts, de vicoa el de vertus, qu'importe I son àme est imiBortriley car elle appartient à rhumanité, »

— C'est très-beau, sa c(»idu6ion, mais*.* la morale, où est-elle?

— Elle est tout entière dans un mol, le dernier qu'ait prononcé Septime Sévère^ un empereur romain : Laiorermoy tranraiUon». Oui, mon ami, c'est pour travailler que Dieu nous a mis sur cette terre.

— Et pour faire le bien, clouta ûocBoiiûque.

— Tu as raison, répondit Marcel Rob*nier, et je suis sûr qu'à cette heure tu est revenu à l'avis de Babouc, ce sage qui, tout compte Mt, trouva que, dans la grande ville, le bien compenaaitle mal, et suppMa l'ange Ituriel de l'épargner.

Et, à ce propos, j'ai relu le conte que tu m'as si souvent cité, et j'ai vu que tes souvenirs étaient inexacts en un point. Ce n'était pas Babylone que Babcmc voulait détruire; c'était Persépc^s.

— Moi, je n'ai jamais voulu détruire Paris, dît le CanadieD, et je lui pardonne sm vices à cause de sas vertus.

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