DOUS
Blte s'ïarrêla^commft'sieUa^eût craint de ae laisser emporter par la reconnaissance, et Tami: de Dominique s'iirclina'aanffnépondre;
II y eut un silence pénible. M-, de Colorado Ghe^cbait à se dégager de réitreinlB: de René qui le suppliait du regard de ne pas. se retirori. Glaire était tout prè& de défaillir;. Madame Dortis bésitaiti.
— MoBseur, murmuratt-ella enfin, n'avesHrous rien: de plus à^me dire?
Marcel aussi hésita, à répondre ei. ce fut avee effort qu'il ooounença ainsi :
— Je ne viens pas me plaindre, madame, ni ré* clamer contre la résolution: que vous: m'avez signi-^ fiée.. Ma vie est finie ; je nfespère plus rien ; je vais quitter la France, pour toujours. Je retourne à San -Francisco, où me rappellent des nécessités pressantes,, car- je suis ruiné* — Tous, monsieur!: Comment se. ftiit-iL..
— Tout ce. que. je> possédais était ohes M^ de Gondo*
— En ^at, j'ai appris. quiil menait de faire fail* lite... de: disparaître»...
— Il me reste,. euiCaUfomie, la< propriété d'une mine, propriété contestée, du. reste, et je compte laisser h M. Le Planchais le soin, de la défendre, •car je la lui abandonne. J'ai pris en horreur lesr paya civilisés, et je m'en vais au désert, dans ces libres espaces du nouveau; mondes où il ; a place
352 LBS MTSTÉRBS DU NOUVEAU PARIS
pour les désespérés. Là, je vivrai seul... et je tâcherai d'oublier.
Claire laissa échapper un sanglot, et René s'écria :
— Non, vous ne partirez pas... nous ne vous laisserons pas partir.
— Ainsi, monsieur, vous êtes pauvre^ dit madame Dortis très-émue.
— Moins pauvre qu'il y a vingt ans, lorsque je mis lé pied sur cette terre de Californie^ où j'ai gagné ma fortune ; il me reste encore plus d'argent qu'il ne m'en faut pour achever de mourir, car je n'ai plus rien à faire en ce monde. J'étais venu en France afin de récompenser ceux qui furent bons pour mon pauvre père et de punir ceux qui l'ont persécuté. Dieu a permis que je pusse accomplir ma tâche jusqu'au bout. Je ne lui demande main* tenapt que de m'accorder le repos.
— Votre père, dites-vous?
— Ah! c'est vrai, vous ne savez pas... vous me croyez noble parce que je m'appelle M. de Colorado. Ce nom-là n'est pas à moi, madame. Je l'ai pris comme j'aurais pu prendre celui du comté de Mariposa ou de la rivière de Sacramento.
Je vous supplie pourtant de ne pas croire que je m'en suis affublé pour me donner la satisfaction vaniteusedejouer au gentilhomme. Ilétait d'ailleurs facile de ne pas s'y tromper, car il est connu que dans le pays où je l'ai trouvé, personne n'a d'ancôlres, parce que chacun y est fils de ses œuvres.
Non, je n'ai pas rougi du nom de mon père,
l'omnibl's du diable 353
et, si j'ai cessé momentanément de le porter, c'est qu'il m'aurait gêné pour atteindre le but que je poursuivais. Si on avait su qui j'étais, j'aurais eu plus de peine à retrouver les amis et les ennemis de mon père. Je le reprends aujourd'hui que je les ai découverts, et je suis fier de m'appeler Marcel Robinier.
— Robinier ! vous vous nommez Robinier ! s'écria madame Dortis.
— Oui, madame, répondit Marcel; je suis le fils de Paul Robinier que M. Dorlis recueillit jadis, qu'un misérable contre-maître fit chasser plus tard de la fabrique et dont mademoiselle Claire Dortis a bien voulu ne pas perdre le souvenir.
Claire fit un geste de surprise, mais elle ne trouva pas une parole pour exprimer ce qu'elle éprouvait.
— Le contre- maître se nommait Tolbiac, reprit Marcel, et il a commis récemment de nouvelles infamies. Dieu s'est chargé de le punir; il a frappé aussi d'autres scélérats qui avaient réduit mon père à la misère, et il a permis que je pusse faire un peu de bien à ceux qui l'ont secouru dans le malheur. Un hasard providentiel a mis sur mon chemin le fils de l'ami dévoué qui lui ferma les yeux, la fille du brave caissier qui périt à son service, assassiné par des misérables que la justice tient en ce moment. J'ai aidé ces jeunes gens autant que je l'ai pu, et, quoique je n'aie pas été seul à assurer leur bonheur, j'ai eu la joie d'y contribuer et j'aurai bientôt celle de les voir heureux...
354 LES MYSTERES DU NOiBY£ULU PARIS
eomme on l'est quand on s'aime épercbiœent et qfi'on se marie.
En prononçant ces derniers mots, Marcel ne put 8'^mpêcher de regarder Claire, qui .B*éeria,. peutêtre pour cacher son trouble :
— Ce fils de l'ami de M. Robinier... cette fille de son caissier... c'est...
— Les voici, dit Marcel en montrant Sarinien et Cécile qui entraient dans le salon.
Savinien vint serrer la main de M, de Colorado, après avoir salué madame Dortis, et Cécile courut embrasser Claire. Tous deux comprirent bien vile qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, et leurs yeux interrogeaient déjà le visage de leur protecteur, lorsqu'il reprit :
— Oui, madame, le père de Savinien a épargné au mien les horreurs de la misère, le père de Cécile est mort victime de son devoir, puisqu'on l'a tué pour lui voler l'argent que lui avait confié Paul Robinier, mon père.
— Votre père! s'écria le jeune Brévan.Vous se* riez...
— Je suis Marcel Robinier et je vous remercie au nom du pauvre vieillard qui fut assisté jusqu'à son dernier jour par l'homme généreux dont vous êtes le fils. Je remercie Cécile Fer tugaes, qui sera bientôt votre femme,
— Mais c'est nous qui devons vowa remercier, TOUS bénir I s'écrièrent à la fois lesOanoés.
— Laissez-moi achever, je vou8}eiipriB; J'ai une glâèe à vous demander;.
LaimiRCS jsv mAsars 355*
— Une gràofti
— Oui, je vous deiDftiid&, si» vcra» avez' quelque, amitié pour moi, de me permettre de contribuer à votre établissement. Je sais^ madame j que vous y avez pourvu,, dit -il pour répondre à un mouvement de madame Dortis, mais je sais aussi que dabs lo commerce les commencements sont difficiles, que Tâvenir est toujours incertain et qu'un petit capital placé, en: dehors des affaires peut devenir une ressource précieuse.
Oh 1 rassurez- vous, mon cher Savinien, ajoutat-il, il ne s'agit pas d'une grosse somme, que vous pourriez avoir qoelque scrupule à accepter. J'étais riche, mais M. de Gondo y a mis bon ordre et je n'ai à vous offrir qu'une centaine de mille francs qui ne valent pas ce que votre père a dépensé pour le mien. Il m'en restera bien assez pour vivre en Californie, car j'en ai sauvé du naufrage à peu près •deux cent mille, sans compter ce que produira la vente de mes chevaux el de mon mobilier. Vous voyez que je n'ai même pas le. mérite de faire un sacrifice, et je compte que. vous ne me refuserez pas^
Savinien regarda Cécile et lut dans sa pensée. . — J'accepte, dit-il, à une condition*.
— Parlez I
. — C'est que vous ne nous quitterez pas , c'est que vous resterez en France...
— Je le voudrais, mais c'est, impossible, mon> ami.
— Impossible 1 diti doucement. Géiâla^ et pour-
quoi ? Qui vous force à nous abandonner, nous qui vous devons notre bonheur, à vous éloigner de tous ceux qui vous aiment?
Marcel pâlit et chercha sans les rencontrer les jeux de Claire, qui baissait la tête pour cacher son émotion.
— Non, répondit-il avec fermeté. Je ne puis pas rester. Il m'en coûtera de ne plus vous voir, mais votre souvenir me suivra partout et je garderai aussi celui de votre bienfaitrice, celui de cette maison où j'ai passé les instants les plus heureux de
ma vie.
— Et moi je vous jure que vous ne pouvez pas partir ainsi, s'écria René. Un médecin ne cesse pas de voir son malade avant que la cure soit achevée, et je ne suis encore qu'en convalescence.
— Vous êtes guéri, mon cher enfant, puisque vous êtes revenu à votre mère, murmura Marcel en souriant tristement.
— Monsieur, dit madame Dortis dont la voix tremblait, voulez-vous me permettre de joindre ma prière à celle de mon fils ? Je vous dois de l'avoir revu, d'avoir retrouvé son affection, et ma reconnaissance sera éternelle... je ne puis mieux vous l'exprimer qu'en vous disant que votre départ nous affligerait tous.
— Je vous remercie, madame, et je suis profondément touché du témoignage d'estime que vous me donnez, mais vous savez mieux que personne pourquoi je pars.
La mère de Glaire se recueillit un instant, comme
l'omnibus du diable 357
on se recueille avant de formuler par des paroles une résolution grave.
— Monsieur, dil-elle lentement, vous m'avez fait rhonneur de me demander la main de ma fille, et je vous ai écrit pour vous expliquer les motifs qui m'empêchaient de consentir à ce mariage.
Vous étiez trop riche; vous ne l'êtes plus. Je croyais que vous vous nommiez M. de Colorado; vous êtes le fils d'un homme qui s'appelait Robinier et que mon mari tenait en grande estime. La situation n'est plus la même...
— Youlez-vous dire que vous seriez disposée à revenir sur une décision qui m'a mis au désespoir? s'écria Marcel Robinier.
— Je veux dire que, si j'avais su que, des deux obstacles qui m'arrêtaient, l'un n'existait pas et l'autre venait de disparaître, je vous aurais écrit qu'il ne me restait qu'à consulter ma fille.
Marcel voulut parler, mais l'émotion étouffa sa voix. Il regarda encore Claire, et cette fois il rencontra son regard, car la jeune fille avait relevé la tête, et ses yeux, humides de larmes, exprimaient assez ce qu'elle ressentait.
Il n'avait qu'un pas à faire pour tomber à ses pieds, pour lui jurer qu'il l'aimait et implorer un consentement qu'il était assuré d'obtenir, et il restait immobile et muet. On eût dit que le bonheur l'avait foudroyé.
Cécile laissa, pour venir à lui, la main de Claire qu'elle pressait dans les siennes.
358' LES MTsnbuB^ 210: KOOTBaar PARIS
— Avez'TOuS' encore^ lui) daanazdartrdtev^la rose que je vous ai donnée?
Marcel la portait sursonooeun. Elle^n&ravaitiamms quitté, depuis sa première' viaîte à la: mansarde de la rue Albouy, depuis le jourofàûa. pauvre ouvrière l'avait créée sous ses yeux. Ula^ gardait eamme un souvenir, comme un talisman^, comme un présage. Elle lui rappelait les douoea. émotions du bienfait, elle l'avait préservé peiat'^ètra dans des jours. d'épreuve^ et. iL espérait: qua tôt ou- tard.la prédiction de sa chèra protégée, s'acoomplirait.
Il la prit et là tendit à Cécile, qui. courut la remBttre à Glaire en .disant à son protecteur:
— J'ai bien retenu vos paroles. Yous m'avez dit : « Si jamais j'aime encore, je vous promets de donner à celle que j'aimerai cette fleur qui ma vient de vous.. » Voilà qui est fait, monsieur.
Claire accepta la fleur et la mit à son corsage.
— Et moi,, reprit Cécile, je vous. ai répondu: «J'espère qu'elle vous portera bonheur. » Yoilà mon vœu exaucé.
, Marcel la remercia d'un ragar d.et s'avançant vers mademoiselle Dortis :
— Je vous jure de vous consacrer ma vie, dit41 en fléchissant le genou devant sa ûaneée. .
Elle ne put que murmurer :
— J'accepte votre serment... racevei. le mien*.. Je stiis à vous... comme vous êtes à moi.
\ — Et vous ne partez plus, j'espèfa? s'écria Cé- •i-Ie en riant.
j/f3AIHIB0S:BU iBMBIS .^^
MansetaBeTétera^dt àUavbaiser la main de madaQdd J)oîtîs, qui lui dit en ^ pleurant de joie :
— Maintenant, j'ai deuxifite.
— Bt >c6lui (}ue M. Kobinier toëob a Tendu mQ TOUS causera plus de chagrin, dit.HenJérgui sejjâta dans les bras de^sa^màre.
Savinien prenait sa part de tout ce bonheuT^et^il n'était pa» peu ifier de penser «que Marcel devait l'hauieux dénoûment de :ses p[erpl0xité6 à;la |^cieuse intsrrention devGécile. .
A, œ (moment, le commandant centra un brasren écharpe et l'autre appujé «ur celui^desa femmB, qui ne fut pae^moins étonnée que lui de Irouver au salon M. de Colorado et René.
Madame iBortis voulut leur expliquer tout de suite la situation.
— René nous revient et ne nous quittera plus, dit-elle à son gendre et à sa fille aînée. Monsieur aussi reste avec nous, car il aime Claire, il m'a 4e nouveau demandé sa main, et je la lui ai accordée.
— A la bonne heure I s*écria le commandant. Je vous disais bien que vous aviez tort de vous arrêter à des considérations d'inégalité de fortune et de naissance, que, pour ma part, je...
— Je ne suis plus riche et je m'appelle Robinier tout court, interrompit Marcel. Pardonnez-moi, mon cher commandant, de ne pas vous avoir appris plus tôt que Caradoc et Colorado étaient des noms d'emprunt. Je venais à Paris pour rechercher les amis et les ennemis de mon père... si. je m'étais fait connaître...
360 LES irrsrèaES du nouveau paris
— Vous êtes un galant homme et cela me suflit, interrompit M. Pouliguen, qui avait les explications en horreur et qui allait toujours droit au but comme les boulets tirés par les canons de sa frégate. A quand la noce ?
— Aux premiers lilas, dit Claire en embrassant Cécile.
— Alors, au diable le voyage d'Italie, s'écria le marin. Tant mieux ! je n'y allais qu'à contre-cœur.
Tout s'arrangeait à merveille, puisqu'il y aurait rencontré M. Belamer qui s'y était réfugié pour éviter de se battre avec Marcel.
Clotilde s'en doutait peut-être, car elle dit tout bas à son sauveur :
— Merci, mon frère, je vous dois mon bonheur; Claire vous le rendra.
l'omnibus du diable 361
Pendant que le bonheur de Marcel Robinier se décidait dans le salon de madame Dortis, Dominique Le Planchais, enveloppé dans un ample caban, arpentait la jetée qui borde au nord rentrée de Favant-port du Havre.
Le petit Charles, qu'il avait jugé à propos d'emmener avec lui, le suivait pas à pas, affublé d'une vareuse de matelot et coiffé d'un béret de laine bleue qui lui donnait tout à fait l'air d'un mousse.
Le jour baissait rapidement et le ciel se couvrait de gros nuages chassés par le vent d'ouest. La marée commençait à descendre, et, quoique la brise fût assez fraîche, les vagues battaient avec moins de force le musoir de la jetée.
A un mille au large, la silhouette noire d'un ^rand navire se profilait sur l'horizon brumeux. m 21
362 LES MYSTÈRES Dt KGT7VEAU PARIS
Quelques bateaux pêcheurs se hâtaient de regagner le port et leurs Toiles blanches glissaient rapidement sur la mer grise.
Dominique regardait le bâtiment mouillé en rade et maugréait de tout son cœur, jurant, sacrant, frappant du pied, montrant le poing à la voûte céleste.
Il faut dire qu'il n'avait pas sujet d'être content.. En arrivant au Havre, à quatre heures, il s'était fait conduire à l'hôtel Frascati, où il savait qu'Atkins avait dû descendre, et là il avait appris que le- Yankee y était arrivé la veille au soir en compagnie d'une jeune dame dont le signalement répondait à celui de mademoiselle de Gondo. Mais on lui avait dit aussi que le bateau transatlantique était sorti du port pour alleT jeter l'ancre à peu de distance de la terre, que le couple était déjà à bord et que le vapeur appareillerait définitivement le lendemain de grand matin. On avait avancé la mise dehors à cause des heures de marée.
M. de Mariposa avait bien annoncé qu*îl reviendrait dîner à l'hôtel avec madame ; mais, comme se& bagages étaient embarqués, rien ne l'obligeait à donner suite à ce projet.
Ce départ précipité dérangeait' tout le plan de- Dominique. IL venait au Havre pour forcer Atkins^ à se battre, et il lui fallait renoncer à l'espoir d'une rencontre, car il ne pouvait pas songer à aller lui offrir le combat sur le bateau. Atkins aurait certainement refusé de débarquer pour se couper la gorge avec un homme qu'il détestai^ mais
L'amnius du ihablb SI^
redoutait aossi, et le pont d'un navire n'est point un terrain propice à un dueL
La seule chance qui restfit au Canadien, c'était que Vex-proteeteur de Galantine revint, coimne il Tavait dit, paœer la soirée à terre, et môme, dan& ce caS'là» s'il ramenait ayee lui sa compagne, la présence de la belle Noéœi devait gêner beaucoup Dominique. On ne choisit pas, pour provoquer son. ennemi le plus acharné, le moment où il donne le^ bras à une femme. Mais le chasseur d'ours gris ne se décourageait pas pour si peu, et il avait imaginé aussitôt un nouveau plan de campagne.
C'était pour le mettre à exécution qu'il était venu sur la jetée, traînant après lui le petit Charles et portant sous son bras une boîte longue et plate.
— Ainsi, dit-il au garçonnet, tu te crois de forco à tenir la barre dans une embarcation à voiles et à manœuvrer tout seul?
— Oh I oui, monsieur, répondit le fils de YÉpou^ lardeur. Avant d'entrer à l'atelier, je servais chezun loueur de bateaux de JoinvilJe-le-Pont, et c'était toujours moi qui conduisais les pratiques.
— Hum f la Marne e( la mer, ce n'est pas tout à. fait la même chose, mais tu n'auras pas longtempsà gouverner. Maintenant, as4u du cœur, mon garçon? Es-tu capable d'assister sans avoir peur et «ans rien dire à un duel ?
— Un duel I vous allez vous battre?
— Ce n'est pas^ûr, mais je l'espère, et, si je me bats, j'aurai besoin de toL
— Je ferai ce que vous voudrez, monsieur, mais. .. si vous alliez ôtre tué...
— Si Je suis tué, tu retourneras à Paris avec Targent que je t'ai donné et tu remettras à, M. de Colorado la lettre que je t'ai confiée. Cette lettre te justifierait dans le cas où on voudrait te chercher noise. Si, au contraire, je tue mon adversaire, lu n'auras à t'inquiéter de rien, puisque je serai là. Maintenant, si tu ne te sens pas le courage de me servir de témoin, dis-le-moi franchement et je ne t'en voudrai pas.
L'enfant réfléchit un peu et, avec une résolution tout à fait au-dessus de son âge, il répondit :
— Sans vous, le corps de ma pauvre mère aurait été charcuté par les carabins et je tendrais la main dans la rue... je n'oublierai jamais ce que je vous dois et je me jetterais à l'eau pour vous... Ainsi, vous pouvez compter sur moi.
— Je savais bien que tu étais un brave garçon, s'écria Dominique. Je te dirai ce que tu auras à faire quand le moment sera venu.
Tout en causant, ils étaient arrivés à Textrémilé de la jetée. Le Canadien s'accouda sur le parapet et se mit à regarder dans la direction du paquebot qui se balançait sur ses ancres.
Une barque venait de s'en détacher et cinglait vers le port. Dominique ne la perdit pas de vue, et, comme elle marchait vent arrière, elle arriva bientôt à rentrée du chenal.
C'était un de ces canots de promenade qui foisonnent dans les villes de bains de mer. Un seul
l'omnibus j>u diablb 36&
matelot le conduisait, une main sur la barre et l'autre à l'écoute de la voile.
Le passager qu'il ramenait se tenait assisà l^avant et tournait le dos à la terre, de sorte que Dominique ne pouvait pas voir son visage; mais quand l'embarcation eut dépassé le musoir de la jetée, la situation changea. Il se présenta de face, et l'ami de Marcel reconnut parfaitement Atkins.
— Allons, dit-il entre ses dents, je commence à croire que nous aUons en découdre.
Il n'avait pas une minute à perdre et il n'en perdit pas une. Il fit signe à Charles de le suivre et se mit à courir à toutes jambes, pour arriver avant le canot au quai de débarquement qui se trouve dans l'avant- port.
Le batelier venait d'amener sa voile, qui ne recevait plus le vent depuis qu'elle se trouvait abritée par le môle, et il remontait à l'aviron contre la marée descendante. Dominique put donc sans trop de peine le gagner de vitesse.
Sur le quai, où il s'installa pour l'attendre, il y avait fort peu de monde, car la nuit tombait et le temps tournait à la pluie. Quelques vendeurs de perroquets et d'oiseaux des îles se hâtaient d'enlever les cages où ils exposent pendant le jour leur marchandise emplumée. Un douanier se promenait mélancoliquement parmi des balles de coton qu'un chaland venait de décharger.
Un homme en casquette galonnée et en paletot d'alpaga se tenait adossé à une borne d'amarrage^ au haut de l'escalier du débarcadère. Il avait Tair
366 LES MYSTÉRBS DU KOUTBAU PARIS
* I ■ ■■■! I I I m i III II I I ^■«—i — ■— ^M»
d'attendre aussi, et il devint aussitôt suspect au <])anadi6n, qui s'empressa de rabattre le eapuchon de son caban, afin de pourair l'examiner de près ^ans lui laisser voir son visage»
Cette précaution prise, Dominique s'approcha rsournoisement et reconnut M. de G-ondo.
Le baron portait un costume qui ne laissait aucun •doute sur ses projets. Il était venu au Havre dans rintention de s'embarquer clandestinement, et peut-être comptait-il sur M. de Mariposa pour Vj aider, car il suivait d'un œil attentif la manœuvre du canot qui portait le Yankee et qui se disposait à accoster.
— J'y suis, pensa Dominique en se reculant vivement; Atkins lui aura promis de le faire passer cpour son domestique et il revient le chercher.
Gela dérangeait tous ses calculs, et il se demanda .ôll n'allait pas changer de batteries en sautant tout simplement au collet du banqueroutier pour le faire arrêter.
Ce voleur de baron devait avoir sur lui une grosse somme dont Marcel, indignement spolié par lui, avait bien le droit de réclamer sa part. Mais le <]îanadien, s'il se donnait le plaisir de l'empoigner, devait renoncer à se venger d'Atkins, car le Yankee ne serait certainement pas assez sot pour attendre le résultat du conflit. Dominique pensa qu'il valait mieux ne pas se presser et agir selon les circon- -stances. Au moment où il venait de prendre le parti -de le m porise r, Atkins achevait de grimpe r l'escali e r. il avisa aussitôt M. de Gondo, vint à lui, l'entraîna
l'omnibus im VIAmM 3Ô7
vers les maismis qui bordent le quaûet là, daais un coin sombre, ils engagèrent une conversation très* animée.
— Ne perds pas de vue ces den^: hommes, dit vivement le Canadien au petit Charles. Suis-les, s^ils s'éloignât ; s'ils se séparent, embotta le pas à celui qui reviendra au canot, et embarque avec lui.
Puis, se fiant à l'intellig^iee et au dévouement de son jeune protégé, il descendit précipitamment les marches au bas desquelles l'embarcation attendait.
— Yeux^tu gagner cinq cents francs! den^anda- 4-il brusquement au marin.
— Ça dépend de ce qu'il faut faire pour ça*, ré* pondit Thomme.
— Il faut me laisser prendre ta place pour reconduire à bord le passager que tu viens d'amener*
— Vous savez manœuvrer ?
— Mieux que toi, mon gars. Dans une iieure, je te rendrai ton canot. Prends les vingt-cinq louis et ne t'inquiète pas du reste.
Le Normand ne résista point à une offre si ronde. Il empocha le rouleau d'or que Dominique venait de lui mettre dans la main et sauta à terre en disant :
— Je vas vous espérer au café qui &it le coin. Seulement, veillez au grain. V'ià la brise qui irai* chit. Si le canot capote^ ça vous regarde ; il est payé.
Dominique ne se donna même pas la peine de
répondre au patron complaisant qui venait de lui louer sa barque plus cher qu'elle ne lui avait coûté. Il sauta dedans, s'assit à l'arrière et attendit, le capuchon rabattu sur les yeux, la barre sous le bras et sa bolle à côté de lui.
La nuit était venue tout à fait et la pluie commençait à tomber par rafales. Le Canadien ne craignait pas que personne vînt le déranger par un» temps pareil, mais il n'en était pas moins fort perplexe.
— Atkins va-t-il revenir seul ou en compagnie du baron? se demandait-il en levant la tête vers le quai. S'il ramène cette vieille canaille de Goudo, ça se compliquera un peu, mais ça ne m'empêchera pas d'en finir avec le borgne.
Il fut bientôt tiré d'incertitude. Au bout de dix minutes,, il vit paraître, au haut de l'escalier, le petit Charles précédant l'Américain et le banquier.
— Il aura eu l'esprit de leur dire qu'il était mon mousse, et ils ne se défient de rien, murmura-t-iL
Et aussitôt il se mit à dénouer l'amarre pour être prêtà/707/5s^r des que les deux passagers auraient mis le pied sur le canot. Charles y entra avant eux et il eut le temps de souffler à l'oreille de Dominique :
— Je viens de leur conter que j'étais votre fils et que vous me preniez avec vous parce que le vent est plus fort qu'en venant.
-r Tu es un brave gamin, répondit tout bas Dominique.
l'omnibus du diable 369
Il était à peu près de la même taille que le patron de la barque et son caban lui cachait entièrement la figure. Ni Atkins ni le baron ne s'aperçurent de cette substitution de personnes. Ils s'assirent à l'avant. L'enfant se tint debout près du mât de façon à leur masquer le Canadien qui gouvernait à l'arrière et qui donna tout d'abord un coup de barre pour s'éloigner du débarcadère.
La marée descendait avec force et le flot les entraîna rapidement dans le chenal, sans qu'il fût besoin de recourir aux avirons.
Tant qu'on fut en dedans des jetées, personne ne prononça une parole. Dès qu'on arriva par le travers du musoir, Dominique fit signe à Charles, qui l'aida à hisser la voile, et le canot se mit à filer comme une flèche, en s'inclinant fortement sur tribord.
— Mettrons-nous longtemps à atteindre le paquebot, demanda M. de Gondo, qui ne paraissait pas très-rassuré.
— P't-ôtre une heure , p't-être deux, répondit Dominique en déguisant sa voix ! nous avons vent debout, et il faudra courir des bordées.
— Si nous chavirons, ce sera votre faute, dit Atkins en anglais. Sans vous, baron, je serais tranquillement à bord du transatlantique.
— Vous savez bien que je ne pouvais pas embarquer en plein jour, répondit M. de Gondo dans la môme langue.
— Le service que je vous rends vaut beaucoup d'argent, reprit le Yankee.
370 LES MTSTÂBBS DC NOUTKIU PARIS
— Aussi me le faites-TOOS payer cher.
— Pas assez.
— Il me semble pourtant qu'un million...
— Un million, c'est pour rien.
— Vous plaisantez, mon cher.
• — Pas du tout. Vous en avez une dizaine en poche. Vous pourriez bien partager.
— Après moi, vous aurez tout, puisque vous épouserez Noémi, car je ne laisserai pas un sou à mon gredin de fils.
— Possible, mais j'aimerais mieux la moitié maintenant.
— Vous êtes fou.
— Non. C'est vous qui Têtes. Je n'ai qu'un mot à dire pour qu'on vous arrête, et alors, adieu les millions.
— Vous ne feriez pas cela...
— Pourquoi pas? Tant que nous serons sur le paquebot, nous serons en France, et j'ai tout le temps de vous dénoncer au capitaine avant que nous arrivions à New-York.
— Vous oseriez me dénoncer, si je ne vous donne pas cinq millions ?
— Parfaitement.
•^ Ce serait une infamie.
— Non. C'est une affaire.
— Excellente pour vous, en effet.
— Et pour vous encore meilleure. Cinq millions Talent mieux que rien, et vous n'aurez rien si je vous livre à vos créanciers, car ils vous prendront -tout et iJs vous feront condamner aux galères.
L OMNIBUS PU DIABLB 371
— Bon I mais vous, vous y perdrez le million que je vous ai promis et que je suis prêt à vous donner avant que nous débarquions en Amé^- ■rique.
— Je m'en consolerai. }e suis riche. .. trois fois plus riche que quand je suis arrivé à Paris. J'ai joué à la baisse sur le Mobilier espagnol et j'ai triplé ma fortune.
Dominique ne perdit pas un mot de ce dialogue* car il savait l'anglais, et il commençait à se dire qu'il pourrait bien faire coup double, c'est-à-dire se battre avec le gendre et ramener le beau-père .au Havre avec ses millions volés.
Il eût été beaucoup plus sage de se borner à signaler au commandant du paquebot le banqueroutier déguisé en domestique et de ne pas jouer sa vie contre celle d'un scélérat. Le duel que le 'Canadien méditait était insensé, car Gondo, se voyant découvert, ne manquerait pas de se mettre :du côté d'Atkins» et, dans de telles conditions, la partie ne serait plus égale. Mais il avait véritablement le diable au corps, ce Canadien enragé. Il s'était juré de ne pas sortir du canot sans avoir réglé ses comptes avec le Mariposa, et, comme il .espérait en purger définitivement le monde, il se proposait de virer de bord après le combat et de ramener, de ^ré ou de force, le baron à terre pour le mettre entre les mains de la gendarmerie*
Il prévoyait bien que son prisonnier l'accuserait d'avoir assassiné l'Américain, mais il se disait qu'il •aurait à lui opposer le témoignage du petit Charles
et que la justice refuserait de croire aux déclarations d'un coquin. Ce raisonnement, à vrai dire, n'avait pas le sens commun ; mais Dominique nV - regardait pas de si près.
Cependant, le canot continuait sa bordée vers la pointe de la Hève et courait parallèlement à 1^ terre sans se rapprocher du paquebot.
— Patron, vous avez le cap trop au nord, cria M. de Mariposa, qui voyait toujours les lumières du transatlantique à la môme distance.
— Tout à l'heure nous allons virer de bord, grommela le faux marin.
Le Yankee n'insista point et se remit à parler anglais avec son futur beau-père.
— C'est cinq millions ou rien, reprit-il.
— Si j'avais prévu vos indignes exigences, je ne serais pas venu vous rejoindre au Havre, soupira le baron.
— Et vous seriez déjà en prison, car vous n'auriez pas pu sortir de France, si je ne vous avais procuré un passe-port à la légation américaine en vous faisant passer pour mon domestique. H vaut les cinq millions, ce passe-port.
— Et c'est mon futur gendre qui me tient ce langage ! Ah I vous me faites amèrement regretter d'avoir donné mon consentement à Noémi.
Elle s'en serait parfaitement passée. Elle grille d'envie de voir les chutes du Niagara.
— Voyons, Alkins, s'écria le baron d'un ton pathétique, vous ne voulez pas réduire au désespoir un vieillard qui vous a accueilli comme si vous
l'omnibus du DIABLB 373
aviez été son fils. Soyez raisonnable. Acceptez lo million que je vous offre et associons-nous pour le reste. Je monterai une maison de banque à Chicago ou à Cincinnati, et je ferai d'excellentes affaires, j'en suis sûr. Nous travaillerons ensemble et, plus tard, vous me succéderez.
— Je veux bien travailler avec vous et vous succéder , mais il me faut ma part d'abord. C'est dans votre intérêt, d'aillears, que je vous la demande ; car on mettra des détectives à vos trousses, et vous pouvez être arrêté ; alors, votre argent passera en partie à payer des avocats pour empêcher qu'on n'accorde l'extradition ; on raccordera quand même et on saisira tout ce qui vous restera, tandis qu'en me remettant les cinq millions, vous assurez l'avenir. Si vous êtes pris, vous ne serez guère condamné qu'à dix ans. Quand vous aurez subi votre peine, vous viendrez nous rejoindre, Noémi et moi ; il y aura toujours à la maison une tasse de thé et un verre de whiskey pour le vieux gentleman, et, si vous n'êtes pas trop usé, je vous intéresserai dans mon commerce de lard salé.
La perspective de ce bonheur n'arracha à M. de Gondo qu'un gémissement lamentable.
— Du reste, reprit Atkins, vous avez neuf à dix jours pour vous décider, car je vous promets de ne pas vous dénoncer avant que nous soyons en vue de la côte américaine. Et maintenant, n'en parlojis plus. Nous n'avons déjà que trop bavardé. Si ce matelot comprenait l'anglais, il serait déjà en mesure de vous jouer un mauvais tour.
374 LES MTsrnàRBS du nouveau paris
Le baron fut sans doute de cet avis, car il n'ajouta plus un seul mot.
— Patron, cria le Yankee en bon français, je vous le répète, il est temps de virer, si nous voulons attraper le bateau à vapeur à la bordée prochaine.
— N'ayez pas peur, nous arriverons, dit entre ses dents Dominique.
En même temps, il tirait Charles par le bas de sa vareuse pour l'avertir de se tenir prêt à l'aider. Le moment d'en unir lui paraissait venu.
Le canot était à peu près à égale distance entre la côte et le paquebot, et, par une nuit noire, on pouvait s'y égorger et même y échanger des coups de feu, sans que personne s'en aperçût ni à bord, ni à terre.
Le Canadien ouvrit tout doucement la boite qui contenait sa fameuse carabine et une paire de revolvers, puis il attira l'enfant près de lui, lui remit la barre, se leva et amena brusquement la voile. L'embarcation, arrêtée court, se redressa aussitôt, et n'étant plus appuyée par le vent, elle commença à danser furieusement sur les vagues.
— Qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce que c'est ? demanda M. de Gondo très-effrayé.
~ Faites donc attention, double brute, vociféra le Yankee.
— A nous deux, Atkins, répondit Dominique en se levant avec un pistolet dans chaque main.
Tu ne me reconnais pas, scélérat ? Je suis Do- 'miniqueLe Planchais. Je t'ai crevé l'œil au lieu de
l'omnibus bit diable 375
te casserlatête, là-bas, danslaNewada. Cette fois, je te tiens et je ne te manquerai pas.
Le baron s'affaissa immédiatement et chercha i^ se cacher sous le banc où il était assis, mais At kins fit bonne contenance.
— Ah î ah ! dit-il, il paraît que vous voulez m'as 'Sassiner. Eh bien, soit ! tuez-moi, je ne me défendrai pas. Je me consolerai de mourir en pensant <iue vous serez guillotiné. J'ai là un ami qui témoignera contre vous... à moins que vous ne le tuïez aussi.
— Tu sais bien que je ne t'assassinerai pas, brigand. C'est un duel que je t'offre. J'ai apporté deux revolvers à six coups. Us sont chargés. Prends-en un et sers-t'en, lui cria Dominique en avançant le bras pour lui offrir une des armes qu'il avait <îhoisies.
Sur ce bateau, où les deux adversaires se touchaient presque, il était impossible de se servir de <5arabines.
— Nous ferons feu à volonté, comme si nous étions dans une rue de San Francisco, reprit le Canadien. Allons, Alkins, un peu de courage ! Tu as ^ne chance de te débarrasser de moi. Profites-en.
— Je vous répète que je ne me battrai pas.
— Tu es donc encore plus lâche que je ne •croyais.
— Je me bats quand il me plaît. Je ne me bats pas contre un homme qui m'a tendu un guet- •apens.
— Soit ! je vais te ramener à terre. Là, tu n'au-
ras plus de prétexte pour refuser. J'aime autant ça, parce que je ferai d'une pierre deux coups. Je t'expédierai en enfer et je ferai arrêter ton voleur de beau-père qui se cache là sous le banc du canot.
Le baron poussa un grognement de terreur et tira Alkins par la manche pour le supplier d'accepter la rencontre.
Il redoutait par-dessus tout le retour au Havre, ce prudent financier, et le combat que proposait Dominique ne l'effrayait pas beaucoup, puisqu'il n'avait à y jouer d'autre rôle que celui de témoin. Et si la bataille s'engageait, il n'était pas très-sur qu'il fit des vœux pour son futur gendre.
La mort du Canadien le sauvait des gendarmes, mais celle du Yankee l'exonérait de la dure nécessité de partager son trésor. Entre deux éventualités aussi désagréables l'une que l'autre, son cœur balançait et ne penchait pas.
Au fond, ce qu'il souhaitait, c'était qu'ils s'entretuassent. Mais Atkins, lui, ne désirait ni le duel ni le retour au Havre.
— Décidément, dit Dominique, je vois bien que tu ne veux pas en découdre. A Ion aise. Je reprends la barre et je mets le cap sur les jetées.
Il l'aurait fait comme il le disait, et il avait déjà tourné le dos à son ennemi, afin d'aller remplacer au gouvernail le fils de tËpoulardeur.
Alkins trouva l'occasion excellente pour l'attaquer par derrière. Il sauta par dessus le banc qui Jes séparait, le saisit au corps, l'entoura de ses
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grands bras nerveux, l'enleva, et se mit en devoir de le jeter à l'eau, à quoi il devait infailliblement réussir, car Dominique, assailli à Timproviste et embarrassé dans son caban, n'eut pas le temps desaisir un point d'appui. Mais l'abominable borgne avait pris trop d'élan, et au moment même où il poussait le Canadien pour renvoyer par dessus bord, un violent coup de roulis lui fit perdre l'équilibre, si bien qu'ils tombèrent à la mer tous les deux.
Le rêve du baron était réalisé, ou peu s'en fallait, car les adversaires, accrochés l'un à l'autre, allaient probablement se noyer, plutôt que de se lâcher.:
Le petit Charles avait vu son cher prolecteur disparaître sous les vagues. Il jeta un cri, mais il ne perdit point la tête, et mettant aussitôt la barre sous le vent, il s'efforça de diriger le canot vers l'endroit où il supposait que Dominique allait revenir sur Teau, quitte à repêcher Alkins par dessus le marché. Mais cette manœuvre intelligente et charitable ne faisait pas du tout le compte de M. de Gondo.
L'excellent baron comprit aussitôt tout le parti qu'il pouvait tirer de la situation. Il se leva, enjamba prestement les bancs et vint se placer à côté^ de Charles en lui criant :
— Au bateau à vapeur, petit drôle! mène-m'y tout droit et ne t'inquiète pas de ces gens-là.
En même temps, il essayait de tirer à lui le bras, qui tenait la barre et de faire que la barque changeât de direction.
^78 LBS MTmÂBBS DIf KOUTBAfT PiLRIS
— Ne me toaehez pas, dit le brave garçonnet en le repoussant d'un ooup de coude.
Il yenait d'apercevoir sur la erôte d'une vague la tête de Dominique étroitement enlacé à l'Affié** «rieain.
— A moi I hurla la voix d'Atkins. A moi, baron ! Tirez-moi de là et je vous laisse las millions.
«- A moi, Charles I dit simplement la Canadien.
L'enfant gouvernait de façon à faire passer le •canot à portée des naufragés et il allait j réussir, lorsque M. de Ghondo se rua sur lui pour Tarra- <^her du gouvernail. Le banqueroutier ne se fiait nullement à la promesse que son gendre venait de lui jeter et il tenait plus que jamais à le laisser serrir de pâture aux poissons de Tembouchure de la Seine.
Charles lui résista vigoureusement; mais le pauvre petit n'était pas de fopce à lutter contre un l^rand et robuste vieillard. En se débattant de son mieux, il Iftdia la barre. Le canot, abandonné brusquement à Taction du vent, fut pris en travers par une grosse lame et chavira complètement, mâture en bas, quille en l'iair.
Le baron avait bien souvent nagé entre deux oaux depuis qu'il faisait des affaires, mais il était incapable de tirer seulement une brasse. II alla droit au fond avec ses millions, et ainsi se vérifia une fois de plus le proverbe : Bien mal acquis ne profite pas.
Au contraire, en sa qualité de gamin de Paris, Oharles nageait comme une anguille, eA le bon*
l'qbcnibus bu diabls 979
beur Youlut qu'il ne restât point aocroehé dans les agrès, où yraisemblablement le Gondo se trouva pris comme un renard au piège. Aceoutamé à pi- <iuer des têtes au bain à quatre 8ous> il donna un vigoureux coup de pied et remonta aussitôt Mais l'obscurité était profonde et il ne vit rien que la iner houleuse et le eiel noir. Bniraînée rapidement par les courants qui portent au large, la barque chavirée avait disparu.
n s'agissait de regagner la terre, et elle était assez éloignée pour qu'un enfant eût bien de la peine à y aborder. Ghaiies y tâcha pourtant. Il commença par s'orienter. Il aperçut devant lui les deux phares à éclipses de la Hève, è sa» gauche les feux du transatlantique et à sa droite les lumières du Havre, vers lesquelles il se dirigea^
Il avait commencé par appeler de toutes ses forces, dans l'espoir «que Dominique T^itendrait et viendrait à son secours, mais sa voix était trop faible pour dominer le bruit du vent et personne ne lui avait répondu. Il pensa que son protecteur s'était noyé et il continua de lutter courageusement contre la mer immense, contre les vagues soulevées, contre le flot descendant qui le repoussait de la côte.
Perdu, par cette nuit sans lune, dans ces solitudes mouvantes, l'enfant sentit bientôt que les 'forces allaient lui manquer. Le froid rokiissait ses bras, l'eau salée l'aveuglait, les oreilles lui tintaient. Il lui semblait qu'un poids énorme pesait rsor ses jambes et rentratnait au fond de l'abîme.
380 LBS MTSTÂRBS DU NOUVEAU PARIS
Alors, il se souvint que sa mère Favait élevé pieusement et il se recommanda à Dieu.
Dieu entendit sa prière. Une lame énorme l'emporta sur son dos et le jeta à la portée de la main de Dominique, nageant depuis qu'il s'était débarrassé d'Atkins après une lutte effroyable, et cherchant à rejoindre le canot, où il espérait trouver Charles cramponné à la quille.
Deux cris de joie partirent à la fois, mais la situation ne se prêtait ni aux explications ni aux récits.
— Mets tes mains sur mes épaules et aide-toi seulement des jambes, dit le Canadien.
Le pauvre petit ne se ût pas prier, et Dominique, chargé de ce léger fardeau, se remit à fendre vigoureusement les vagues.
Gagner la terre n'était pas une entreprise impossible pour un homme qui autrefois au Canada s'était amusé plus d'une fois à faire trois lieues à la nage dans le lac Champlain.
Après une demi-heure d'efforts, le sauveur et le sauvé prirent pied sur la grève de Sainte-Adresse et ne s'y attardèrent point. Il pleuvait à torrents et personne ne s'était trouvé là pour les voir aborder. Dominique prit l'enfant par la main et l'entraîna au pas de course vers la ville. Il avait ses raisons pour tenir à ce que leur aventure fût ignorée des Havrais, et il réussit parfaitement à la leur cacher.
Lui et son jeune ami, ils arrivèrent à la gare, exténués, trempés jusqu'aux os, et avant le dé*
l'omnibus du diable 381
part du train-poste de dix heures, ils eurent tout le temps de se sécher et de se réconforter dans une auberge voisine oh on ne leur demanda pas s'ils étaient tombés à la mer, attendu que la pluie tombait assez fort pour les avoir inondés des pieds à la tôte.
A quatre heures du malin, ils arrivaient sains et ' saufs à Paris, et le surlendemain, à la première page du journal /e Courrier du Havre, on lisait :
« Un déplorable accident est arrivé, avant-hier soir^. sur notre rade. Un passager du transatlantique, mouillé devant les jetées, a eu la malheureuse idée de revenir à terre chercher son domestique, et s'est embarqué avec lui, vers six heures, pour rejoindre le paquebot. Pour un motif resté jusqu'à présent inconnu, le patron du canot, qui avait ramené le voyageur, a cédé sa place à un marin étranger à notre ville, à ce que l'on croit, et dont l'inexpérience a causé un triple malheur. L'embarcation a chaviré, et tous ceux qui la montaient se sont noyés. Elle a été retrouvée au large et la marée a ramené sous la Hève le corps du passager et celui de son domestique. Ce dernijBr était porteur de valeurs considérables renfermées dans une ceinture de cuir. Le cadavre du marin n'est pas encore venu à la côte. »
Et la feuille bien informée ajoutait, sous la rubrique Dernières nouvelles :
« Au moment où nous mettons sous presse, le bruit se répand que le prétendu domestique a été reconnu et n'est autre qu'un banquier, M. de G...,
382 LES BfTsrâRSS du nouveau paris
dont la faillite et la disparition ont récemment oceupé tool Paris. La justice infonne, et elle ne tardera pas sans doute à éclaircir ce qu'il y a d& mystérieux daas ce triste éténement i
£^(HÊmnvS DU DiASItS 38^
riiriMMa
Le mois de mai est de retour. Les lilasontfleuri.. Cécile se marie.
Claire est, depuis une semaine, la femme de^ Marcel Robinier, qui a renoncé pour toujours à ce nom de Colorado, sous lequel il a tant souffert.
Dominique et Savinien ont été ses témoins. Dominique n'aurait pas cédé cet honneur à un autre pour toute la fortune de sir Hugh AUan, le Rohtschild duCanada, et Savinien, fils de Michel Erevan, y avait pleinement droit.
Chambras a été de la noce, qui s'est faite chez madame Dortis. Il %st aussi, et cela lui est bien dû, de celle de Cécile, qui se termine dans un grand restaurant situé tout près du bois de Boulogne.
La fière et modeste ouvrière n'a pas voulu dé* roger à sa pauvreté d'autrefois en eiâpruntant, pour y inviter sels amis, le seoiptueux hôtel que
Marcel vient d'acheter aux Champs-Elysées avec une partie de l'argent retrouvé dans la ceinture de M. de Gondo.
Car Marcel n'a pas tenu toutes ses promesses et la veuve du fabricant aurait pu retirer sa parole pour chercher un gendre dont la fortune ne dépassât pas celle de Claire.
Marcel avait juré qu'il était pauvre, et Marcel est riche, grâce au hardi Canadien et à son aventureuse expédition du Havre, qui est restée un secret entre lui, son vieux camarade et son jeune protégé ; moins riche qu'en arrivant à Paris, car il n'a eu que sa part proportionnelle des millions volés par Salomon Carpatz, soi-disant baron, à de trop nombreux créanciers, mais encore assez bien pourvu pour vivre dans la plus large aisance en attendant .les revenus de la mine de Californie.
Madame Dortis aurait eu le droit de le refuser pour cause d'opulence, mais elle n'y a pas pensé un seul instant. Elle aime trop sa fille pour lui reprendre son bonheur, et elle sait qu'il y a un serment auquel Marcel ne manquera jamais, le serment d'adorer Claire et de faire d'elle la plus heureuse des femmes.
Clotilde et le commandant font un excellent ménage. René est décidé à s'erl^ager pour rompre tout à fait avec la sotte vie des désœuvrés. Il a danné sa démission du cercle, et il ne pense pas plus à Coralie que sa sœur ne songe à M. Belacqer.
Ce beau ténébreux n'est point encore revenu d'Italie et il y a apparence qu'ily restera longtemps,
l'omnibus du diab e 385
car il vise à y séduire à tout le moins une princesse napolitaine.
Madame de Marly a eu des malheurs. Sa liaison avec un valet de chambre déguisé en planteur lui a fait du tort dans le monde des protecteurs sérieux, car tout se sait à Paris et les petits journaux ont eu vent de cetle ridicule aventure. Personne n'a ambitionné l'honneur de succéder au faux Jackson, et, faute de mieux, Joséphine Çanoche pense à partir pour TÉgypte en compagnie de la pauvre Yalentine, si méchamment délaissée par Atkins.
Elles espèrent attacher à leur char quelque pacha désireux de s'initier aux mystères de la galanterie occidentale, et en attendant que la terre de Cléopâtre leur soit propice, elles tripotent à la Bourse conseillées par Ernest, que la retentissante débâcle de son père n'a point empêché de se faire remisier.
Ainsi chacun a été récompensé selon ses œuvres, et si la Providence a traité comme ils le méritaient ces créatures et ces coquins, elle a comblé Marcel, €laire et tous ceux qui les aiment.
Le dîner vient de finir et la noce va se terminer bourgeoisement par un bal d'intimes, car les jeunes mariés n'ont invité que la famille Dortis et un très-petit nombre d'amis.
Cécile est charmante sous sa couronne de fleurs d'oranger et Claire ne la quitte pas, Claire toute fière d'être déjà la femme de Marcel et toute joyeuse
386 LBS MTSTéRES DU NODTBA.U PARIS
de penser que sa chère petite amie va bientôt être aussi heureuse qu'elle.
On les admi/e, on les entoure. Savinien est triomphant, madame Dortis pleure de douces larmes, et pense déjà à marier René quand il aura consolidé sa guérison par trois ans de service dans un régiment de dragons ; Dominique serre à les briser les mains du commandant Pouiiguen et lui jure une étemelle amitié que le marin est tout disposé à lui rendre, en dépit de son bras cassé par la balle da fameux ripje canadien.
Marcel et Chambras sont allés respirer à la fenêtre et causent gaiement, aux accords du piano qui prélude déjà dansrle salon.
La soirée est superbe ; le soleil oouchaiit empourpre de ses derniers rayons les pentes du mont Valérien ; le vent apporte les fraîches senteurs de la verdure nouvelle du bois de Boulogne, et les bruits de la grande ville n^arrivent:dans ces régiom^ presque champêtres que comme un murmure lointain.
C'est une nuit de printemps qui commence, une de ces nuits faites à souhait pour aia>er et dont les époux se souviennent encore quand l'âge a blanchi leurs cheveux sans glacer leur cœur.
Marcel n'avait jamais été aussi heureux de vivre, et il aurait voulu répandre son bonheur sur tous les êtres qui l'entouraient, depuis Chambras, ae^ coudé près de lui sur le balcoi^, jusqu!aiax cochers gardant leurs équipages devant la porte du restau* cant, j,usqu'aux mendmnts attirés par cette atmos-
l'omnibus du diable 387
phère de fête qui rayonne autour des privilégiés de ce inonde.
Il savait bien pourtant que le cœur a beau- renfermer des trésors, il ne peut pas s'ouvrir comme une cassette où on* puise l'or à pleines mains pour Je jeter aux pauvres; il savait que, sur cette terre, il n'y a que les fléaux qui soient contagieux ; mais, <lans l'excès de sa joie, il avait oublié ces tristes vérités.
— Mon cher Chambras, dit-il tout à coup, je voudrais vous demander une grâce, et j'ai peur de vous fâcher.
— De vous, rien ne me fâchera, répondit en sou- ^riant le brave policier.
— Eh bien, promettez-moi que nous ne nous quitterons plus.
— N'est-ce que cela? Toutes les fois que je me rencontrerai avec vous, cher monsieur, ce sera pour moi un honneur et un plaisir, vous n'en pou- •vez pas douter.
— En effet, vous m'avez témoigné assez de sympathie, vous m'avez donné assez de preuves de dévouement pour que jene doute pas de votre amitié, et je vous jure que je vous la rends bien. Mais quand je vous demande de ne plus me quitter, ce n'est pas ainsi que je l'entends.
— Comment doud'entendez^vou»?
— Je voudrais... vous offrir... vous prier d'ha- *biter chez moi... de vous intéresser à mes affaires... •de vous associer à mon eodstence...
*— Je suis profondémenttoucfaéde ce témoignage
d'estime et d'affection, dit Chambras d'une voix émue, et il m'en coûte de ne pas Taccepter... mais...
— Qui vous en empêche?
— Les fonctions que je remplis.
— Pourquoi les exerceriez- vous plus longtemps? Oh! ce n'est pas, crojez-le bien, que je les considère comme un obstacle aux relations amicales que je compte entretenir avec vous, quoi qu'il arrive, mais elles vous laissent si peu de liberté, que, si vous n'y renonciez pas, je ne vous verrais presque jamais.
Et, rassurez-vous, ce n'est pas une sinécure que je vous propose. J'ai de graves intérêts à surveiller en Californie. Mon ami Dominique se lait vieux et, d'ailleurs, s'il retournait là-bas, je craindrais que son tempérament lougueux ne le jetât dans des dangers de toute sorte. En France, j'aurai aussi ime fortune à gérer... jecompte acheter une grande terre... Dominique n'entend rien à l'agriculture... il a absolument besoin, et moi aussi, d'un ami intelligent et actif, qui nous aide, nous supplée au besoin. Soyez cet ami, donnez votre démission, et venez habiter avec nous. Si je suis heureux, c'est à vous que je le dois... complétez votre œuvre en vous attachant à moi pour toujours.
— Donner ma démission... c'est impossible, murmura Chambras. .
— Encore une fois, pourquoi?
— Parce que... parce que... Tenez 1 je pourrais vous donner des raisons plus ou moins plausibles
l'omxibus du diable 389
et qui ne seraient que des prétextes. J'aime mieux vous dire tout simplement la vérité. Vous voulez bien reconnaître que je vous ai rendu quelques services. Fussent-ils cent fois plusnombreux et plus importants, je serais encore trop payé par Tofifre cordiale que vous me faites. Je vous en suis trèsreconnaissant, et je ne puis mieux vous le prouver qu'en usant avec vous d'une franchise entière. Je ne quitterai jamais le métier que j'exerce, parce que je l'aime.
— Je ne m'étonne pas que vous l'aimiez, balbutia Marcel déconcerté; mais...
— Je sais qu'il n'est pas brillant, que bien des gens le méprisent ; eh bien, je vous en fais l'aveu, je n'en connais pas de plus... je cherche le mot, parce que celui qui m'est venu d'abord serait peutêtre déplacé... nous autres Français nous avons sur l'honneur des idées singulières... je n'en connais pas de plus respectable.
— Cerles, quand on l'exerce comme vous le
faites.
— Je ne sais pas si je l'exerce mieux que mes camarades, mais, à mon sens, il suffit de l'exercer honnêtement pour qu'il soit respectable. Tenez, à la guerre, on flétrit les espions et on les fusille sommairement. Eh bien, je ne connais pas de dévouement plus noble, plus sublime, que celui d'un officier ou d'un soldat ,qui s'en va, déguisé, reconnaître l'ennemi pour servir son pays. Il sait qu'il ne récoltera, dans cette mission périlleuse, ni croix, ni grades, ni honneur ; que, s'il est pris, il mourra
390 LBS MYSTÈRES DQ NOUVEAU PARIS
obscurément, honteasement ; que personne ne le plaindra, que son nom ne sera pas mâme prononcé dans un rapport. Cet homme est un héros.
Mais, pardon ! je me laisse aller à un enthousiasme que vous devez trouver assez ridicule, car je ne prétends pas assimiler les espions militaires à nous autres, pauvres diables, qui n'opérons que contre des coquins de bas étage. Je voulais dire seulement qu'il y a dans Paris cinquante mille bandits en guerre ouverte avec la société, que nous sommes cent quarante-cinq agents de la sûreté et que nous les tenons en respect. C'est pour cela que j'aime mon métier, et que je n'y renoncerai jamais.
Marcel prit la main de Chambras et la serra'en disant avec émotion :
— Le regret que j'ai de renoncer à un projet qui oU'était cher n'est surpassé que par l'estime que vous m'inspirez.
— Merci, répondit simplement Chambras. Un soldat ne déserte pas. Je resterai donc ce que je suis. Mais , en toute occasion , vous pouvez disposer de moi comme du plus dévoué de vos amis.
— Je le sais. Vous m'en avez assez donné de preuves. Sans vous, je chercherais encore les misérables qui ont fait mourir de chagrin mon pauvre père.
— Le fait est, dit gaiement Chambras, que BOUS avons fini par les pincer tous ou peu s'en &ut. Et, à ce propos, il faut que je vous parie un
l'omnibus du diable 391
peu de ceux qui manquent encore à la collection •que j'ai réunie à Mazas.
— Le complice de VÉpoulardeur, celui que dans le monde des voleurs on appelait Pain-de-Blanc, et sa compagne ?
— Précisément. L'affaire de tous les autres est réglée. Nos deux bandits des carrières d'Amérique vont passer aux assises à la prochaine session, et j'espère bien qu ils seront condamnés à mort.Touillard, votre ancien valetde chambre, serajugéaprès ^ux, et il en aura pour vingt ans. J'ai découvert, sur une indication que vous m'avez donnée, le receleur <ie la rue Traversière-Saint-Antoine, et je l'ai fait coffrer aussi. J'ai laissé madame Alexis en liberté pour le cas où son neveu aurait l'idée de lui faire une visite, mais je renverrai en prison quand il me plaira, pour lui apprendre à se servir de faussés clefs. Nous n'avons donc plus à retrouver que ce neveu, le frère de Coralie, Arthur Canoche, et sa -concubine, Euphémie Gilet, dite Phémie, qui a voyagé avec vous sur le Barbillon.
Et croyez- vous être sur leurs traces ?
Malheureusement, non. Mes agents ont fouillé
Rouen pendant huit jours et ne les y ont pas trouvés. J'espérais qu'ils vie ndraient sefaire prendre chez le correspondant du père Machin, mais ils ont -été plu3 fins que je ne pensais et, comme ils doiétre en fonds, grâce au chèque de sept mille neuf <îénts francs que Pain-de^Blane a touché chez M. de Gondo, il y a apparence qu'ils auront passé
rétranger.
Du reste, je suis bien sûr que nous les pincerons un jour ou l'autre. Leur argent ne durera pas toujours, et quand ils n'en auront plus, ils reviendront à Paris. A moins cependant qu'ils ne s'avisent de courir les foires. Celte Phémie s'est exhibée jadis comme géante. Aussi ai-je envoyé son signalement et celui de son Arthur à toutes les brigades de gendarmerie , et j'y ai joint une recommandation particulière. Donc, ceux-là non plus ne nous échapperont pas, et, quand on les tiendra, leur compte sera bon : escroquerie, vol qualifié, incendie, séquestration avec tortures corporelles, assassinat. Ils seront fort heureux s'ils s'en tirent avec les travaux forcés à perpétuité. Après cela, le jury est si mou. Il leur accordera peut-être les circonstances atténuâmes, sous prétexte qu'il n'ont tué en définitive que VÉpoulardeur et sa femelle, deux victimes peu intéressantes assurément.
— Avez-vous eu des nouvelles de madame de Gondo? demanda Marcel que la poursuite de tous ces coquins intéressait un peu moins, depuis que son mariage avait fait de lui l'homme le plu s heureux de la terre,
— C'est vrai. J'oubliais devons parlerd'elle. Vous savez qu'au moment de la catastrophe du baron, elle s'est réfugiée chez son premier mari, qui s'est fait beaucoup prier pour la recevoir. Comm e elle avait sauvé quelques bijoux du naufrage, le Carinis a fini cependant par consentir à la reprendre. Ils sont partis ensemble pour Monaco, où on n'a pas
l'omnibus du diable 393
voulu de lui comme croupier, et de là ils sont allés s'établir au Caire, où ils tiennent une maison de jeu. La baronne a encore de beaux restes. Il ne serait pas impossible qu'elle entrât dans le harem de quelque pacha.
Mais à propos de ce vieux filou de Salomon Carpatz qui l'avait épousée, connaissez-vous rien de plus miraculeux que la pêche des millions qu'il emportait? Il glisse dans les doigts de ses créanciers, il file sur le Havre, où il allait rejoindre cette canaille d'Américain dont il voulait faire son gendre et probablement son associé ; ils se noient tous les deux en s'embarquant; le hasard fait que la mer rapporte leurs cadavres, et on trouve celui du baron cuirassé d'une ceinture imperméable toute bourrée de billets de banque.
— Dieu est juste, murmura Marcel.
— Et ce qu'il y a de plus fort, reprit Chambras, c'est qu'on n'a jamais pu savoir comment l'accident était arrivé. Le corps du marin ou soi-disant tel, qui les menait à bord, n'est pas venu à la côte, pas plus que celui du mousse, et personne n'a su
qui étaient ces gens-là. ;
Marcel aurait pu éclaîrcir ce mystère, car, sur ce S
point, il en savait plus que tous les agents de po- i
lice du monde ; mais il tenait fort à ne pas compro- ]
mettre Dominique, et il se borna à demander d'un j
air assez distrait : i
— Sait -on ce qu'est devenue la fille du baron ?
— Elle chante l'opéra à Philadelphie, répondit Chambras. Vous savez qu'après l'accident arrivé à
394 LES MYSTèRES BU N0UV2A.U PARIS
son père et à son fUtar époux, elle est bravement partie toute eeule. Oh I c'est une gaillarde qui se tirera d* affaire en Amérique^ car...
Chambras s'interrompit tout à coup et se mita regarder attentivement un individu qui venait de s-àrrôter sous la fenêtre.
C'était un pauvre diable de chanteur ambulant qui s'était fauFilé parmi les cochers et les badauds rassemblés devant La façade du restaurant , et qui commençait à tirer d'un accordéon dodt il était porteur des sons mélancoliques.
Maigre, blême et piètrement vêtu, il ne payait pas de mine et on lui aurait fait l'aumône à première vue, alors même qu'il n'eût pas exercé la mendicité musicale que tolèrent les règlements de police. Mais il n'en cultivait pas moins le genre gai, car aussitôt qu'il se vit sufOsamment pourvu d'auditeurs, tant aux fenêtres que dans la cour, il tira de sa poche un bonnet de coton, s'en coiffa, Feleva d'une façon grotesque le collet de sa veste et, donnant à sa face blafarde une expression comique, il entonna une chanson accompagnée de grimaces et de gambades qui mirent bientôt l'assistemce en liesse.
— Q'avez-vous donc ? demanda Marcel à son voisin.
— J'ai... que je crois reconnaître ce joli farceur qui nous donne un concert gratis.
— Serait-ce...
— Si ce n'est pas le di^ôlû dont je vous parlais
L*OMKIBUS DU DUBLE 30»
toutàrbeure, c'est quelqu'un qui lui ressemble siDgulièrement.
— QvLoitPàm^de^Blancosefaii... Mais, attendez donc... moi aussi, j'ai vu cette figure-là quelques
part.
— Rue Albouy.*. dans l'escalier de la mère
Alexis, parbleu !
— En eSeU.. cette bouche tordue, cette mèche de cheveux plats collée sur la tempe... c'est bien lui... et cependant... la physionomie n'est plus la même.
— Parce qu'en ce moment il joue la comédie- Lu reste, je rais examiner notre homme de plus près, conclut Chambras en s'éloignajit vivement de la fenêtre.
L'artiste en plein vent attaquait en ce moment le refrain de sa chansonnette, qu il scandait de la façon la plus bizarre, traînant la voix sur certaines syllabes et accélérant la mesure sur d'autres :
J' m'en vas retrouver mon Adèle, Mon époMseu qui m'attend...
J*«ai8 bien qu'ell' n'est pas belle...
Hais comm' c'te femme-là me comprend !
beuglait ce drôle, en se livrant à des pantomimes expressives et inconvenantes.
L'exécution de ce morceau choisi ne l'empêchait pas, d'ailleurs, d'avoir Foeil à tout, et peut-être s'était^il aperçu que les deux personnages qui le regardaient d'en haut parlaient de lui, car il. cessa b1tU8411emeat.de: roucouler, ramassa quelques sous
jetés par ses auditeurs de la rue et s'éloigna au pas accéléré.
Lorsque Chambras déboucha du restaurant, le virtuose avait disparu.
Cette éclipse ne fit que conflrmer les soupçons que le sous-chef de la sûreté avait conçus à première vue. Il s'informa et un cocher complaisant lui dit que l'homme à l'accordéon venait de tourner le coin d'une petite rue perpendiculaire à l'avenue de Neuilly. Il y courut, mais il ne vit qu'une femme, coiffée d'un bonnet et munie d'un ample cabas, une cuisinière, selon toute apparence, qui s'en allait aux provisions et qui marchait comme un grenadier montant à l'assaut.
Ce n'était pas l'heure où les bonnes vont au marché, et tout d'abord cette personne si pressée lui parut suspecte. Il courut pour la rattraper, et il la dépassa au moment où elle entrait dans l'avenue.
Il vit une figure de femme entre deux âges, une figure ridée, contractée, ratatinée, sans expression, sans traits saillants. Impossible de reconnaître la physionomie de Pain-de-Blanc sous ce masque vieillot. Pour la première fois peut-être, la sagacité de Chambras était en défaut.
Cependant, l'allure de la ménagère ne lui semblait pas naturelle, et il remarqua aussi que son cabas, quoique très-gonflé, ne laissait passer, par son orifice, ni choux, ni carottes, ni bottes de radis.
D'autre part, si le chanteur avait pris ce chemin,
l'omnibus du diable 397
il n'avait eu ni le temps, ni la possibilité de disparaître, car la ruelle était assez longue et bordée des deux côtés par des murs sans portes.
Avait-il exécuté, en marchant, un changement de costume, à l'instar des acteurs de féeries qui.se transforment instantanément en seigneur espagnol, en sorcière ou en potiron ? Chambras commençait à le soupçonner, et, à tout hasard, il emboita le pas.
Naturellement, il n'avait pas invité ses agents à la noce de Savinien, et il ne pouvait compter que sur sa propre habileté, mais il n'était pas homme à lâcher une piste avant de l'avoir menée jusqu'au bout.
Il eut bfentôt la satisfaction de voir la femme au cabas enûler l'allée d'une maison d'apparence assez convenable et grimper un escalier dont on apercevait du dehors les premières marches.
Il lui laissa prendre un peu d'avance, pour ne pas l'effaroucher, et il monta derrière elle.
Arrivé au quatrième, il entendit à l'étage supérieur le bruit d'une porte qui s'ouvrait et se refermait doucement. Le giber était remisé.
Il enjamba les degrés quatre à quatre. Il n'y avait sur le palier du cinquième qu'une seule porte et la clef était restée sur la serrure* Il frappa sans hésiter. -
— Entrez î dit une voix cassée.
Chambras entra et se trouva vis-à-vis d'un lit immense, un lit' qui remplissait la moitié de la chambre et où reposait, le menton caché sous d'am-i ni 23
398 LES IfYSTÂREB DU TXOVTBÈJJ PARIS
pies couTertores, nn yiefUard d^speet ^^aeoéhjnnei. Un bonnet de cot&n enfoncé jusifii'^aux ywEx lÉi eouvrait le front, de sorte qoe, d&^on Tisafie^ es m'apereerot gitère que le nez, un noc camard qvi veniflaît arec un bruit <le trorapeUe-.
— CTest-il wm, mon bon raoasievp, q#6te8 lé médecin du bureau de bienfaisance? demanda 4^ barbon d'une voix laosentable.
Chambras, interloqué, commençait à croire quil s'était trompé. II ayail, d*ŒQ coup d'ooil, iamulorié £8> UNiigre mobilier qui gsrmaBait le iCMcal ^ il ny avait rien vu de suspect. Quel(|ixes cbaiseBsde paâle, une maUe en bois, une commode brairiaiito, use table de nuit boiteuse, des pots de tisane et trois ebandeliers 4épareifléBcoiiiplélaie&ta¥ecVéAMaie Ht i'toieublement de ce grabataiire.
A coup sûr, ce n'était pe» chez li» qœ la bomie était entrée. Peut-être ayait^lle coolûnié son che* mîn jusqu'à l'étage supérieur.
— Pardon, mon brare^ dit ChamtMPas, ym pris une porte pour une autre.
Et, sans s'attarder à de plus longues exi^ications, il sortit pour continuer son inspection in sixième étage. Seulement, il eut soin de teon^rsaiis bruit la clef dans la serrure, de renlev^r et de la mettre dans sa poche. De cette fap^ ilétait bmi: sur que le paralytique ne se sauverait pos^ si^ pw hasard, sa maladie n^était qu^un faièlej
PiBB, il reprit son iseensîMi 4èbb TeBuSbty ^ il leconnul qull ahoaiiMsaîlà desffltlétaam ouwiihlBg
L'OBfniBUS i^U i»ABLB 399
n les parcourot rapidement) s'itssQra, ^ regatàsid par la lucarne, que la f^êlre de la cfaainbre du vieillard infirmB doimsit mir uite ofmr sam issiie, cl redeseendit an rez-de-ebatissée de timte la vitesse de ses jambesu
Ses soupçons s'étaient changés en certitude. La fausse cnisinîère n'avait pu se réfugier que chez le paralytique du cinquième, et elle devait être cachée ^ous le lit. Il s'agissait de la dénicher et, pour cette opération, Chambras avait besoin d'aide, car il était en grande tenue de soirée, habit noir, cravate blanche et le reste, fort mal équipé par conséquent pour procéder à une arrestation difficile.
Le malade l'avait pris pour le médecin ées pauvres. Les habitants de la maison auraient eu bien de la peine à le prendre pour un agent de poliee, s'il eût été obligé de réclamer leur assistance. Et il n'était pas impossible qu'elle devtnt nécessaire, car Pairt-de-BlanCy si c'était lui, était bien homme à se défendre, ou tout au moins à passer un croc- enjambe au premier qui le prendrait au collet, et à décamper.
Heureusement, Chambras, ^i mettant le pied 4anslarue, avisa deux sergents de ville arpentant la contre-allée de l'avenue de Neuilly. Il courut à eux, se fit reconnaître en exhibant sa carte délivrée par la préfecture de police, et il allait les requérir pour pénétrer dsks la maisoB et lui prêter main- forte au besoin, lorsqu'il aperçut un objeti qui le fit changer d'avis*
Cet objet étrà un tableau de dimmsioi» «sies^
sales placé au-dessus de la porte d'une espèce de tente dressée sur un terrain vague à côté de l'im* meuble habité par le malade équivoque.
Sur cette toile, un artiste forain avait représenté une femme énorme contemplée par des messieurs décorés et par un tambour-major dont le bonnet à poil n'arrivait qu'à la hauteur de sa poitrine rebondie. Plus bas s'étalait cette inscription touchante :
Jeune Alsacienne ayant opté pour la nationalité
française.
Mademoiselle Euphémie a six pieds de haut et pèse
six cent vingt livres.
Chambras, aussitôt, recommandaaux sergents de ville de ne pas perdre de vue la porte de l'allée et d'arrêter tout individu qui se présenterait pour sortir.
— Si vous me voyez revenir tout à l'heure avec une femme et entrer avec elle dans la maison, leur dit-il, n'ayez pas Tair de me connaître, laissez-moi passer, montez l'escalier derrière moi etattendezsur le palierduqualrièmejusqu'àcequeje vous appelle.
Et, sans perdre de temps, il courut à la tente et souleva le vieux rideau de • calicot jaune qui cachait aux profanes les mystères de ce théâtre en plein vent. Il vit la jeune Alsacienne assise par terre dans un négligé peu galant et occupée à coudre un fond à un pantalon à carreaux qui avait bien la mine d'appartenir à Pain-de-Blanc
A l'apparition d'un monsieur si bien vêtu, cette puissante beauté se leva, non sans efforts, et porta
l'omnibus du diablb 401
la main à son front comme un troupier qui salue 5on supérieur.
— Je suis médecin, dit Chambras sans lui laisser le temps de se reconnaître ; votre homme Tient de se casser la jambe, on l'a rapporté chez lui et il vous demande tout de suite.
— Arthur I mon pauvre Arthur 1 cria Phémie.
Ce cri parti du cœur apprit à Chambras tout ce
qu'il voulait savoir. Arthur, c'était assurément Canoche, autrement dit Pain-de-Blanc^ et la jeune Alsacienne n'était autre que sa douce compagne. Chambras la reconnut parfaitement, quoiqu'il ne l'eût vue qu'une seule fois à la bibine du père J^emette^ où, déguisé en musicien, il chantait si bien le bal de V Elysée. Ce soir-là, il avait manqué à la sortie les quatre coquins des deux sexes dont ÏÉpoulardeur était le chef, et il tenait essentiellement à ne pas se laisser jouer une seconde fois par les deux qui restaient de cette bande infernale.
— Venez! dit-il brusquement. Il souffre beaur «oup, et il ne veut pas que je l'examine sans que vous soyez là.
— Abl mon Dieu! est-ce qu'il faudra lui couper une quille? geignit la géante. Un si bel homme ! Ah I que malheur I
— J'espère que l'amputation ne sera pas nécessaire, répondit gravement le docteur de contrebande. Mais, dépêchons-nous.
Phémie se précipita hors de sa tente et courut droit à l'allée de la maison voisine. Chambras n'avait plus qu'à la suivre et à se laisser conduire. La
402 LES MTSiFàllES DIT WOOTEAV PARIS
patnrpe géaaie ttUait saas te Toalmr lui reiKfre Ifr môme office que cet oiseau des forêts africaiiieS' qui ifitee les (^reheups de miel à Farfore otr un «ssaim (f ai^eilles saixrages a feit son nid. EQe jouait, èson insu, le rôle dti ceueocr indicateur.
L'habile deieeim qui loi a^ait tendu ce piège n^avait plus te moindre doute su? te résultat final de^Mi chasse è rfaomm«, mais sa curiosité était viferment «sdtée par les ruses du gibier qu'il poursuirait*
Chambras «8 piqimit d*étre passé mattre en tra^ Testissements, transfigurations, changements à vue et autres tours de passe-passe à l^isage des poSciers et des Yolears. Aussi, en sa qualité de connaisseur et d'amateur, prenaiMl un rif intérêt aux métamorphoses de Canoéhe. Il tenait particulièrement à (Mudîer ses procédés, afin d'en faire son profit, car il professait ce principe qu'il y a toujours à apprendre avec les gens de la pèpre et que la police leur doit ses recettes les plus efficaces.
Il fit signe en passaBt aux deux sergents de ville qui faisaient semblant de flâner tranquitteneient sur le trottoir, et il se précipita dans l'escalier sur les traces de la trop confiante Phéœie.
Elle grimpa, en soufflant comme une baleine, jusqu'au cinquième étage, et elle allait frapper à ]a porte de la ehambre, mais Chambras lui tendit la clef en lui disant :
— Votre homme me Fa confiée pour qu'on ne vint pas le démanger pendant que fallais vous eheroher.
L'finraziius DU vtàma 403
Lasotl&'CféaUipa éomat meor&dwas le paaneau.
EUe' onrrit ; le sous-ebef de la sàreify qm eaitra sur
ses lalfiffiSy la idt se jiBter .sur le piïéleiidu malade
ripiin'aiofflins quitté bqxl grabat, et raecoler ^en
pousssat des géBiîas«as»eii.ts laisentables.
Le taar était joué. Chaîneras était fixé. Le para-
Ijrtique ne posmit être qiie Pcdnrie-Bkme. Seule-
.ne&t, fNi>ur Ydmmiv de l'art, Chambras tenait à
wr eomoimt le dcâle axait exécuté sa traiisibt-
mation instantasiéd.
— Allons, CaïKïche, dttfâ de aa toix offieielle, alkms, mmi bQBbofnsaa, levMDns-jnous. La farce est IcMiée.
Ce discours produisit sur le frère deCoraiie l'effet que produira sur les mortst de la yaliée de Joaaphat la trompette du jugement dernier. Il se te^a sur son séante repoussa ^mx ooop de pokig la tendre Phémie qui l'enlaçait dans ses robustes bras, «t se mit à dévisager l'homme cravaté de blanc qui lui tenait ce langage.
— Caouieinmel s'écria4>il. Je ^is ««rot.
Chambras courut à la porte, appela les deux
sergcmtscte' ville qui, suivait ses instructions, s'étaient arrêtés à l'étage mférieur et leur dit de garder tes issues, y compris la fenêtre. Puis,, revenant au lit, il enleva brusquement la couverture.
C'était la cuisinière qui reposait sur ce grabat, son cabas à côté d'elle. Pour jouer le vieillard perclus, Arthur n'avait eu qu'à se coiffer du fameux bonnet de coton et à changer l'expression de ^sa physionomie.
Arthur était né comédien et, en se voyant pris, il aurait pu dire, comme Néron : « Quel grand artiste va finir en ma personne I x> mais il n'avait pas fait ses classes et il se contenta de grommeler, en lançant à Phémie un regard chargé de mépris :
— Ça m'apprendra à fréquenter les femmes.
Cependant, Chambras Tavait pris par le bras
pour le forcer à sortir de sa couche, et en tirant, il accrocha» sans le vouloir, un cordon passé autour du corps de la prétendue cuisinière.
Les jupes et le corsage tombèrent comme par enchantement. Pain-de-Blane reparut, costumé en virtuose dos rues et, en se débattant, il fit sortir l'accordéon du cabas où il l'avait caché
— Très-joli, le camouflage^ dit Chambras. Malheureusement, tu ne pourras plus le recommencer, car ton compte est bon, et celui de ta largue aussi.
— J'ai ^rmcA^, c'est vrai, mais je n'ai buté personne, s'écria Canoche.
— Excepté YÉpoulardeur et la blonde, que tu as fait cuire au pétrole, reprit le sous-chef de la sûreté. La manie du pétrole, vois-tu, mon garçon, ça conduit tôt ou tard à la Roquette, et te voilà en roule. Allons, vous autres, dit-il aux sergents de ville, empoignez-moi ça.
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