Les mystères du Palais-Royal
Le lo novembre 17.., vers les neuf heures du soir, une chaise do poste, sortant de Saint-Germain, se dirigeait du côté de Paris.
Les quatre chevaux qui formaient son attelage étaient blancs d'écume et ruisselants de sueur, indices irrécusables de la course longue et rapide qu'ils venaient de fournir.
Ils semblaient se mouvoir au milieu d'un nuage de vapeur qu'on discernait facilement à la lueur pâle des deux lanternes de la voiture.
L'obscurité était profonde d'ailleurs, et, en dehors du cercle de lumière tremblotante projetée par ces lanternes, il était impossible de rien distinguer.
Les rafales d'un vent impétueux mugissaient avec un bruit sourd à travers les arbres dépouillés delà forêt de Saint-Germain, et semblaient tantôt gémir comme des âmes en prière, tantôt s'irriter comme des voix colères et menaçantes.
Des tourbillons de feuilles sèches venaient frapper les naseaux et le poitrail des chevaux qui se cabraient d'épouvante ; une grosse pluie, entremêlée de grêlons assez forts, commençait à tomber.
L'équipage allait s'engager dans les versants de cette rampe presque à pic qui décrit sur le liane de la montagne ses brusques sinuosités. Soudain, une véritable trombe de vent et de grêle enveloppa les chevaux et le
UV. 1. — XAYlEIi DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-HOYAL. — ED. J. ROUFF ET C'" LIV. 1.
carrosse. L'une des lanternes s'éteignit, le postillon perdit son chapeau ot se mit à jurer; les chevaux hennirent avec terreur, et reculèrent au lieu d'avancer.
— Il ne faut pas tenter le bon Dieu! — murmura le postillon après un instant de lutte avec l'attelage récalcitrant.
Et, tout en parlant, il sauta à bas de son porteur et s'avança jusqu'à ia portière de la voiture.
En même temps, un domestiqué en livrée descendait du siège et se rencontrait à cette même portière avec le postillon.
Un des petits rideaux de cuir qui protégaient Fintérieur du carrosse contre le vent et contre la pluie sentr "ouvrit à demi, et une voix fortement timbrée appela :
— Jacques!... Jacques!...
— Je suis là, monsieur le chevalier, — répondit le valet en livrée.
— Pourquoi donc ne marchons-nous plus? — demanda la voix.
— Le postillon qui a l'honneur de conduire monsieur le chevalier est ici, auprès de moi, et pourra peut-être répondre.
La voix répéta sa question.
— Par la nuit et par le temps qu'il fait, — répliqua le postillon, — il m'est impossible de gouverner mes chevaux...
— Rien n'est impossible de ce qu'on veut résolument, — fit la voix; — remettez- vous donc en selle, mon ami, et marchons...
— Mes chevaux refusent d'avancer...
— Vous avez un bon fouet à la main et de bons éperons à vos bottes: servez-vous de l'un et des autres.
— Ce sera comme si je chantais...
— Essayez...
— Nous nous casserons cent fois le cou...
— Puisque je risque le mien, qui cependant vaut mieux que le vôtre, c'est une mauvaise raison à donner...
— Monsieur est le maître de faire de son cou ce que bon lui semble, mais moi, qui ai une femme et des enfants, je liens à sauver ma peau...
— Ainsi, — demanda la voix avec un accent tout à la fois énergique et railleur, — ainsi, vous refusez de vous remettre en route?...
— Positivement,
— C'est votre dernier mot?...
— C'est mon dernier mot.
Il y eut un instant de silence.
Puis la voix reprit d'un ton merveilleusement calme :
— Jacques, tu es toujours là, j'imagine?...
— Tu as de l'or dans tes poches?
— Oui, monsieur le chevalier.
— Donne dix louis à ce brave homme, qu'il remonte à cheval et quil piquo des deux!...
— Oui, monsieur le chevalier.
On entendit le bruit m.étallique des pièces d'or qui frétillaient dans une longue bourse que le valet venait de tirer de sa poche.
— IIcI lami, - dit-il au postillon, — étendez un peu la main par ici, s'il vous plaît...
— Pourquoi faire?
— Pour que je vous donne dix louis.
— (îe n'est pas la peine.
— Comment, ce n'est pas la peine!...
— Vous me donneriez ving-t louis, vous m'en donneriez cent que ic ne marcherais pas! '
— ]\Jonsieur, — dit Jacques à son maître, — vous lenlendez.. pour cent loms, il ne marcherait pas!...
— Oh ! j-entends à merveille I - reprit la voix. - Il n'v a plus qu'un moyen a employer, mais celui-là, je le crois infaillible...
Le rideau s'écarta tout à fait.
Une main s'allongea en dehors de la voiture, tenant un obj.^t dont
1 obscurité ne permettailpas de biendistinguer laforme,et la voix continua :
— Jacques...
— Monsieur le chevalier?
— Prends ce pistolet.
— Je le tiens.
— Brûle la cervelle à ce drôle, monte à cheval à sa place et mènenous bon tram.
— Oui, monsieur le chevalier, répondit Jacques en armant avec lo plus beau sang-froid du monde le pistolet que son maître venait de lui remettre.
Le potit bruit, sec et sonore, des ressorts de la batterie produisit un cllet magique sur le malheureux postillon.
— Grùceî... grâce !... cr.ia-t-iltoutéploré et en se jetant à genouv. Jacques approcha le bout du canon de sou arme de la tempe du malheureux, puis il demanda:
— Monsieur le chevalier, faut-il tirer?
— A'on, si ce coquin est enfin décidé à obéir; oui, s'il résiste eriCQi'e, — répondit la voix.
carrosse. L'une des lanternes s'éteignit, le postillon perdit son chapeau <'t se mit H jurer; les chevaux hennirent avec terreur, et reculèrent au lieu d'avancer.
— Il no faut pas tenter le bon Dieu! — murmura le postillon après un instant de lutte avec l'attelage récalcitrant.
Et, tout en parlant, il sauta à bas de son porteur et s'avança jusqu'à la portière de la voiture.
J]n même temps, un domestiqué en livrée descendait du siège et se rencontrait à cette même portière avec le postillon.
Un des petits rideaux de cuir qui protégaient l'intérieur du carrosse contre le vent et contre la pluie s'entrouvrit à demi, et une voix fortemont timbrée appela :
— Jacques!... Jacques!...
— Je suis là, monsieur le chevalier, — • répondit le valet en livrée.
— Pourquoi donc ne marchons-nous plus? — • demanda la voix.
— Le postillon qui a l'honneur de conduire monsieur le chevalier est ici, auprès de moi, et pourra peut-être répondre.
La voix répéta sa question.
— Par la nuit et par le temps qu'il fait, — répliqua le postillon, — il m'est impossible de gouverner mes chevaux...
— Rien n'est impossible de ce qu'on veut résolument, — fit la voix; — remettez-vous donc en selle, mon ami, et marchons...
— Mes chevaux refusent d'avancer...
— Vous avez un bon fouet à la main et de bons éperons à vos bottes: servez-vous de l'un et des autres.
— Ce sera comme si je chantais...
— Essayez...
— Nous nous casserons cent fois le cou...
— Puisque je risque le mien, qui cependant vaut mieux que le vôtre, c'est une mauvaise raison à donner...
— Monsieur est le maître de faire de son cou ce que bon lui semble, mais moi, qui ai une femme et des enfants, je tiens à sauver ma peau...
— Ainsi, — demanda la voix avec un accent tout à la fois énergique et railleur, — ainsi, vous refusez de vous remettre en route?...
— Positivement.
— C'est votre dernier mot?...
— C'est mon dernier mot.
11 y eut un instant de silence.
Puis la voix reprit d'un ton merveilleusement calme :
— Jacques, tu es toujours là, j'imagine?...
— Oui, monsieur le chevalier.
— Tu as de l'or dans tes poches?
— Oui, monsieur le chevalier.
— Donne dix louis à ce brave homme, qu'il remonte à cheval et qu il pique des deux!...
— Oui, monsieur le chevalier.
On entendit le bruit m.étallique des pièces d'or qui frétillaient dans une longue bourse que le valet venait de tirer de sa poche.
— mi l'ami, - dit-il au postillon, - étendez un peu la main par ICI, s il vous plaît...
— Pourquoi faire?
— Pour que je vous donne dix louis.
— (>e n'est pas la peine.
— Comment, ce n'est pas la peine!...
— Vous me donneriez vingt louis, vous m'en donneriez cent, que ic ne marcherais pas !
— Monsieur, - dit Jacques à son maître, - vous l'entendez pour centlouis, il ne marcherait pas!...
— Oh ! j'entends à merveille I - reprit la voix. - Il n'v a plus qu'un moyen a employer, mais celui-là, je le crois infaillible...
Le rideau s'écarta tout à fait.
Une main s'allongea en dehors de la voiture, tenant un objet dont 1 obscurité ne permettaitpas de biendistinguerlaforme,et lavoix continua:
— Jacques...
— Monsieur le chevalier?
— Prends ce pistolet.
— Je le tiens.
— Brûle la cervelle à ce drôle, monte à cheval à sa place et mènenous bon tram.
— Oui, monsieur le chevalier, - répondit Jacques en armant avec lo plus beau sang-froid du monde le pistolet que son maître venait d. lui remettre.
Le pe^it bruit, sec et sonore, des ressorts de la batterie produisit un cilet magique sur le malheureux postillon.
— Grâce!.. . grAce!... - cr.ia-t-il toutéploré et en se jetant à ^renouv Jacques approcha le bout du canon de son arme de la tempe du malheureux, puis il demanda :
— Monsieu-r le chevalier, faut-il tirer?
— Aon, si ce coquin est enfin décidé à obéir; oui, s'il résiste eiicoi-e, — répondit la voix.
ferai
J-obéis... j-obcis... s'écria le postillon; tout ce qu'on voudra, je le
Alors achevai'.... . • ■
D'un .cul bond, le posliUon se remit en selle et ressa-sH les renés. I es rideaux de cuir se refermcrenl, cl la voix reprit : ^ Vuu s, surveille ce drr.le! ..e tiens à arriver à Pans cette nu, . Selon s'on i variable babilude, le valet répondit dune façon afCrmative et le postillon, à moit.é fou de frayeur, enfonça les molettes sa,- ' nt s de'L épei-ons dans les flancs du cheval ,u'U mo,Haa tand.s ^u-il enveloppait les trois autres dans un vigoureux coup de fouet.
I allelaA, exaspéré par la douleur, s'élança ou plutôt bondit en avant e la voU re se mit U courir, avec la rapidité de la fou re et le Zl: de la tempête, sur la route inclinée, où, selon toutes les apparences, elle devait se briser cent fois. ,„. j-„ne course
II n-entut rien cependant, et, après quelques m.nu es d une course près l^aussi fantas.iq'ue que celle de L„ore dans la ballade de Burger, le carrosse roula sur un terrain plus uni et moins dangereux.
Mais les chevaux étaient lancés a fond de train et leur impétuosité
"^TÙLl^lfotLésfaisaientiaiUir des étincelles fngitivesenheurt.U
,,.s caiUoux de la route ; la voilure bondissait sur les paves et s enfonçai dan t ténèbres, ainsi qu'une vision infernale, et le postiUon, presqu u s r son cheval dont ses deux mains avaient saisi la crinière senta, Urespiration lui manqner et se croyait le jouet de quelque nocturne et
"■"ourar::yageur quon appelait ./. '^ o/,.W.,. et qui b.a^ait ainsi sa vie avec une témérité folle, il avait ouvert au grand la.ge 1 s ux de son carrosse, il présentait sa tête nue auxglac:ales caresses tirmente, il aspirait à pleins poumons la bise chargée ^fV^^ fouettait au visage, il semblait absorber par tous les pores la volupté de la vitesse.
l'hospitalité
■s. une demi-licue environ deSaiul-Germain, entre le village de Porl- Uarhj et les quelques maisons de .W»,/-/-'--"-'»'-' «^ trouve aujourd luu uu xL petit hameau qu'habitent exclusivement des paysans pecheu.s. On appelle ce hameau le Bas-Pnmct.
A l'époque où se passaient les faits dont nous sommes l'historien, il n'y avait à cet endroit qu'une seule maison, d'assez simple apparence, mais cependant maison de hobereaux plutôt que demeure de fermier ou de paysan.
On la nommait le Petit-Chastcl.
Un écusson armorié, sculpté au-dessus de la porte, attestait les prétentions nobiliaires de ses possesseurs.
A cinquante pas du Petit-Chastel, les pluies de l'automne, et l'écoulement des eaux venant de la montagne, avaient en partie défoncé la route.
Les paysans, depuis deux jours en train de la réparer, avaient creusé ■sur la droite une profonde excavation, et amoncelé des pavés et des moellons sur les bords de cette fissure.
Ce même soir, en quittant leur travail à la nuit tombante, ils avaient placé une lanterne allumée au-dessus du tas de moellons, afin d'avertir les passants qu'il y avait là un péril à éviter.
Mais les rafales de la bise avaient éteint la lanterne.
Une obscurité impénétrable enveloppait les bords du g-ouffre, et c'est de ce côté que se dirigeait à toute bride l'équipage que nous avons laissé au pied de la descente de Saint-Germain. '
L8S chevaux n'avaient point ralenti leur allure impétueuse.
Ils étaient décidément emportés^ et les sourds craquements de la voiture semblaient annoncer une destruction prochaine.
Soudain ils ;itteig-nirent l'amas de pavés dont nous parlions il ny a qu'un instant, et vinrent s'y heurter avec une violence inouïe.
Le choc fut terrible. Les deux chevaux placés en tète de l'attelage furent culbutés et littéralement broyés. Les deux autres, dans un suprême effort, se jetèrent sur la gauche et se débattirent au milieu de traits brisés, taudis que le carrosse, accroché au passage, tombait sur le côté, fracassé <'t entrouvert.
Un gémissement plaintif et douloureux, qui s'éteignit dans un soupir, s'échappa de la voiture ainsi démolie.
Le domestique avait été lancé à dix pas en avant.
Le cheval de droite, après de vains elforls, s'était abattu sur les cadavres de ses compagnons.
Et enfin, le porteur, débarrassé de ses traits rompus, et afPolé de terreur, se précipitait vers la gauche, entraînant avec lui le malheureux postillon.
A vingt pas se trouvait la berge de la rivière. La Seine, gonflée par des pluies torrentielles, roulait presque au niveau de la route avec une effrayante impétuosité ses eaux noires ef profondes.
m:s mystéhks dl palai.^-royai-
L'iîomme et l'aniin-il disparurent, dans le ilcuve, qui so reTerina sur eux cnmiîK! un licjuido et niouvanl iiiKxnil.
Ui} cri suprême d"ai2;onic et de désespoir rclenlit dans les airs.
Mais ce cri fui cleinlaîissilôt que poussé, el l'on n'enUMidil pius que le fracas de la tcmpèle et le bruit mouolone, et' qui semblait sinistre dans celle obscui-Ilé, des rouages ^ii;antesquos de la machine de Marlv,
(Jnclijues minutes s'écouléient ainsi.
Puis le valet qui gisait dans la boue, étendu comme une masse inertp, f'.t un léger mouvement, el, après dc^ui ou trois tentatives infructueuses, parvint à se remettre sur sosjam];es.
Ab)rs il se làla de la lète aux pieds avec une inquiétude raanifesle et il put s'assurer, non sans une satisfaction facile à comprendre, qu'il était tout entier, sain et sauf, sans fractures ni luxations, et qu'il en serait quitte pour des contusions assez Jortes.
A la suite d'une semblable chute, c'était, on en conviendra, jouer de bonheur.
Jacques, après avoir payé ce petit tribut à la joie égoïste de sa cor.servation personnelle, Jacques, disons-nous, pensa à son maître qui, selon toute apparence, avait dû être moins favorisé que lui-même par le hasard. Jl se dirigea donc, h l'aveuglelte cl boitant un peu, du cùlc de la voiture brisée.
Il !a trouva, nous le répétons, fracassée et entr'ouverte.
— Monsieur le chevalier?... — dit Jacques d'union bas et très ému. Aucune voix ne répondit à la sienne.
— Monsieur le chevalier? — répéla-t-il un peu plus haut. Même silence.
— Peut-être, pensa Jacques, peut-être mon maître est-il sorti de la Toiture...
Et afin de s'assurer aussitôt du plus ou moins de fondement de sa conjecture, il enfonça son bras jusqu'à l'épaule dans l'une des ouvertures du carrosse dont il explora ainsi tout l'intérieur.
Sa main rencontra presque à l'instant lo corps inanimé du chevalier.
— Diable I diable I — se dit le valet, — mon pauvre maître me semble en fort mauvaise situation I... Voyons un peu...
— C'est au ligure, bien entendu, que Jacques disait : l'oyons tinpcii. Car nous savons déjà que les ténèbres étaient compactes.
Le fidèle serviteur se hissa sur la caisse renversée du carrosse.
Il ouvrit la portière, arracha les rideaux de cuir dont il ne parvenait point assez vite à dénouer les cordons, et il attira à lui le corps sans CDunaissance qui s'affaissait dans l'un des angles.
Le regard qu'elle jeta sur Jacques n'exprimait plus la dûtiauce. ^P. 12.
Mais la portière était étroite et le corps ne passait point sans peine.
Cependant, Jacques redoubla d'efforts, et le succès vint couronner enfin sa persévérance.
Mais sans doute l'opération qu'il venait de mener à bonne fin avait déterminé chez le patient quelque douleur aiguë, carie chevalier poussa un soupir plaintif, malgré son évanouissement profond.
— Il vit!... — s'écria Jacques ; — c'est ton!.. ^
LIV, 2. — XAVIER DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈR-ES DU PALAIS-ROVAL. — ÉD. J. ROIFF ET C'" LIV. 2.
Une lourde clef tourna dans une massive serrure, la porte roula sur ses gonds.
Le valet se trouva alors face ù face avec une jeune fille dont il n'eut pas le temps de détailler les traits, mais dont, au premer coup d'œil, la beauté lui sembla merveilleuse.
Cette jeune fille était vêtue d'une robe de laine de forme monastique et de couleur sombre. Elle tenait une lampe à la main.
Le regard qu'elle jeta sur Jacques n'exprimait plus la défiance, mais bien l'intérêt et la compassion.
— Quelle nuit affreuse!... — murmura-t-elle en regardant la route et en écoutant le vent mugir et la pluie tomber.
Puis elle ajouta en s'adressant à Jacques :
— Hâtez-vous d'apporter ici votre maître, je le recevrai de mon mieux.
LE PETIT-CriASTEL
Jacques ne se fit pas répéter deux fois l'invitation de la jeune fille.
A peine venait-elle de prononcer ces mots : « Ilâtez-vous d'apporter ici votre maître; je le recevrai de mon mieux... » qu'il s'élança au dehors, courut à la voiture, prit dans ses bras le corps toujours inanimé du chevalier, et revint au Petit-Chastel aussi vite que le lui permit le lugubre fardeau dont il était chargé.
Aussitôt qu'il eut franchi le seuil de la maison hospitalière, la jeune fille referma derrière lui la porte d'entrée, assujettit les verrous et fit jouer la forte serrure.
Ensuite elle se retourna vers Jacques, et lui dit en faisant quelques pas en avant :
— Venez avec moi.
Jacques obéit.
Il se trouvait en ce moment, avec sa conductrice, dans une sorte do vestibule lonîr et étroit.
Les murailles en étaient nues; des dalles de pierres polies couvraient le sol; à droite et à gauche il y avait des portes.
La jeune fille ouvrit la troisième de ces portes, à main droite, et elle entra dans une vaste pièce où Jacques la suivit.
Elle posa sa lampe sur le chambranle d'une haute cheminée grossièrement sculptée. Elle alluma à la flamme de cette lampe les deux bougies d'un petit candélabre en cuivre, et elle dit à Jacques, en désignant successivement chacun des objets dont elle parlait :
— Dans celte alcôve, il y a un lit. Voici, à côté de cette cheminée, de grosses bûches et du menu bois ; préparez et allumez du feu ; découvrez le lit et couchez votre maître. Je reviendrai dans dix minutes vous demander si vous avez besoin de quelque chose, et vous l'apporter moimême s'il est en mon pouvoir de vous le procurer...
Ensuite, sans attendre la réponse et les actions de grâces empressées de Jacques, la jeune fille reprit sa lampe, sortit de la chambre, et l'on entendit sou pas qui montait à l'étage supérieur.
La pièce du premier étage dans laquelle elle entra, on quittant la salle basse du rez-de-chaussée, était de dimension moyenne, et l'on retrouvait dans son ameublement un peu terni tout le luxe d'un autre âge.
Les murailles étaient tendues en cuir de Cordoue gaufré.
Un tapis des Gobelins, aux dessins mythologiques et aux couleurs pâlies, couvraient le plancher.
Les figures vigoureusement peintes de deux ou trois grands portraits de famille semblaient prêtes à sortir de leurs cadres armoriés.
Un écusson, pareil à celui des portraits, se reproduisait on plusieurs endroits parmi les ornements de la cheminée.
Les sièges étaient en ébène, ainsi que le lit à colonnes torses et à baldaquin. Autour des colonnes se drapaient lourdement d'amples rideaux de lampas cramoisi.
Sous ces rideaux, et rendue plus pâle encore par l'opposition de leurs vives couleurs avec son teint livide, une femme était couchée, les yeux fermés, les lèvres entr'ouvertes, les mains croisées sur sa poitrine.
Cette femme semblait endormie, mais le mouvement continuel de ses lèvres qui murmuraient tout bas des paroles interrompues démentait cet apparent sommeil.
La souffrance se lisait dans tous ses traits, dans ses joues creuses, dans le cercle azuré qui marbrait le contour de ses grands yeux.
Quant à son âge, il aurait été impossible de le déterminer ù la première vue. Elle pouvait n'avoir que quarante ans, elle pouvait en avoir soixante.
On devinait cependant qu'elle avait été belle.
Ses mains étaient blanches, fluettes, presque transparentes, et l'extrême maigreur de son corps apparaissait distinctement à travers les draps qui le recouvraient.
Elle ouvrit les yeux et fit un mouvement au moment où la jeune fille entrait dans la chambre et s'approchait du lit.
— Jeanne — lui dit-elle d'un ton sec et brusque, — d'oii venezvous?... Que se passe-t-il e1 pourquoi me quittez-vous si longtemps? Vous savez que je n'aime point, la nuit, à rester seule ainsi.
La jeune fille repondit doucement :
— Vous avez entendu frapper à la porte, tout à l'heure, n'est-ce pas, ma bonne mère?
— Oui, — répondit la malade, — sans doute des vagabonds, des coureurs d'aventures... peut-être des voleurs.
— Rien de tout cela, ma bonne mère : un gentilhomme et son valet de chambre, victimes, tous les deux, d'un accident terrible.
J'imagine que vous leur avez enjoint de passer leur chemm...
— C'était impossible !
— Impossible, dites-vous?
— Oui, ma mère.
— Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
— Parce que le carrosse du gentilhomme est brisé et que lui-même, blessé dans sa chute, dangereusement peut-être, se trouve en ce moment sans connaissance.
— Mais, enfin, qu'en avez-vous donc fait, de ce gentilhomme?
— J ai fait pour lui ce que commandait la charité évangélique, je lui ai donné l'hospitalité.
Ces derniers mots semblèrent agir violemment sur la malade et la galvaniser en quelque sorte.
Elle souleva son corps amaigri, elle s'appuya sur ses deux coudes ; ses yeux, ranimés pour un instant, lancèrent de fauves éclairs, et elle • répéta d'une voix rauque ,
— L'hospitalité!
— Oui, ma mère!
— L'hospitalité! poursuivit la malade en scandant pour ainsi dire chacune de ses paroles par un rire d'une effrayante ironie, ah ! vraiment! Mais, après tout, quoi d'étonnant à cela? Ne sommes-nous pas riches à être embarrassées de nos revenus? N'avons-nous pas trop de pain pour nous nourrir, trop do bois pour nous chauffer, trop d'huile pour nous éclairer? Et n'est-ce pas une action bien méritoire que d'ouvrir notre porte aux passants pour leur faire partager toute cette abondance et leur donner, comme vousdites, Fhospitalité?... L'hospitalité! ah!... ah... vrai Dieu! notre maison est donc hospitalière?... Sur mon honneur, je n'en savais rien, et je trouve cela très curieux!...
Après avoir ainsi parlé, la malade se laissa retomber en arrière, suffoquée par un effrayant accès de rire nerveux. La jeune fille essaya de lui prendre la main. Mais celte main lui fut brusquement retirée.
— Que fallail-il donc faire, mon Dieu? — hasarda Jeanne d'une voix douce et timide.
— Elle le demande I... — s'écria la malade.
— Oui, ma mère, je le demande.
— îl fallait fermer ma maison à ces aventuriers !..,
— Et laisser mourir à la porte ce malheureux gentilhomme?
— Mourir!... mourir!.,, qui vous dit qu'il serait mort? Et d'ailleurs, que nous importe après tout!... Personne au monde ne s'inquiète si nous vivons ou si nous mourons... Ne nous inquiétons donc pas si les autres viven t où meurent ! . . o Faisons à autrui ce qui nous est fait à nous-mêmes ! . . . c'est évcmgélique aussi, cela, ainsi que vous le disiez tout à l'heure!... évangélique et édifiant!...
Et la malade, en proie à une nouvelle crise de son hilarité convulsive se tourna du côté delà muraille^ puis, malgré toutes les instances de sa fille refusa d'ajouter une seule parole à celles qu'elle venait de prononcer.
— Pauvre mère!... — murmura Jeanne, — comme elle souffre!... Comme les douleurs de l'ùme et du corps ont modifié sa nature et aigri son caractère!... Pauvre mère:...
Et, sans articuler une seule plainte à propos de l'accueil qu'elle venait de recevoir et qui cependant ne lui semblait pas mérité, elle sortit doucement de la chambre et redescendit l'escalier qui conduisait au rez-dechaussée.
Elle frappa à la porte de la salle basse dans laquelle elle avait introduit les étrangers.
Jacques accourut lui ouvrir cette porte.
Un grand feu pétillait dans la cheminée.
Le chevalier reposait sur le lit oii il avait été placé tout habillé paf les soins de son valet; ses yeux étaient toujours fermés, il ne donnait aucun signe de vie.
— Comment va-t-il? — demanda Jeanne.
— Son cœur bat, mademoiselle, — répondit Jacques; — mais il ne reprend point connaissance, et je ne sais comment arrêter le sang...
— Le sang!... s'écria la jeune fille avec un frisson involontaire; il y a donc du sang?...
— Yoyez...
Et Jacques, s'approchant du lit, souleva la tête de son maître.
Un ruisseau pourpre filtrait d'une blessure faite un peu au-dessus de la nuque, et tombait, goutte à goutte, à travers les cheveux de M. de la Tremblaye.
Une des ferrures de la voiture, faussée par la violence de la chute, avait entaillé le crâne du jeune homme.
Le chevalier Raoul, étendu, ainsi que nous l'avons dit, sur un lit, qu'il tachait de son sang, ne pouvait manquer d'inspirer le plus vif intérêt. Sa figure très pâle et soigneusement rasée se couronnait de beaux cheveux bruns, qu'il portait relevés à la mode du temps, mais sans poudre.
Il paraissait âgé de vingt-huit à trente ans, tout au plus.
Son habit de voyage, en velours violet à lisérés d'or, couvrait à demi une veste de satin gris perle, et dessinait une taille élégante et souple.
Sa culotte de peau de chamois mettant en valeur la perfection de sa jambe s'ajustait sur des bottes molles à éperons d'argent.
Rien ne se pouvait voir de plus merveilleusement fin que son linge et de plus beau que les dentelles de son jabot et de ses manchettes.
Son pied et sa main, d'une petitesse et d'une forme toutes patriciennes, s'accordaient bien avec l'irréprochable distinction de son visage.
EALKIS
Le tableau que présentait en ce moment fa salle basse était digne sans contredit, de tenter les pinceaux d'un artiste habile.
Cette pièce, très vaste, nous le répétons, était tendue d'une vieille tapisserie de style gothique, représentant la reine Balkis offrant des présents au roi Salomon.
Le dessinateur naïf, sur les maquettes duquel cette tapisserie avai été exécutée, s'était ingénié à donner à la plupart de ses personnages des figures rébarbatives et des mines farouches.
Salomon lui-même, malgré son costume oriental, ressemblait plus à mi capitaine de routiers qu'à ce roi des Juifs dont la sagesse et la beauté sont devenues proverbiales. Les seigneurs de sa cour avaient l'air d'autant de miquelets et de soudards.
Les dames de Jérusalem aflectaient l'allure des ribaudes un peu plus qu'éveillées.
La reine Balkis seule, au milieu de ce bizarre entourage, offrait des traits fins et doux, remplis de charme et de régularité.
Jeanne baissa la têle et ne répondit pas. (P. 22.)
Son beau visag^e, sa physionomie expressive, attiraient et séduisaient le regard. Mais une autre chose encore, une étrange et prodigieuse ressemblance dont nous parlerons tout à l'heure, rendait plus que tout le reste cette figure digne d'attention et d'intérêt.
Il n'y avait point de tapis sur le plancher.
Les solives du plafond, très rapprochées les unes des autres, étaient peintes alternativement en brun sombre el en vermillon.
LIV. 3. — XAVIER DE MONTÉIMN. — LES UYSTÈKES DU PAL\IS-ROY.\L — ÉD. J. ROCFF ET C'» LIV. 3.
Le lit, enfoncé dans une profonde alcôve, était en chêne sculpté ainsi que les sièges et une haute et lourde armoire.
Les vives flammes de la cheminée et la lueur des deux bougies et d'une petite lampe éclairaient surabondamment ce gothique mobilier et en faisaient ressortir les moindres détails.
Nous savons déjà que Jacques, auprès du lit, soulevait avec précaution la tête de son maître.
Ce valet était un garçon de ving^-cinq ans environ, à la figure franche
et décidée.
A travers la boue qui souillait ses vêtements, on distinguait les couleurs de sa livrée or et rouge.
Enfin Jeanne, à deux pas de Jacques, regardait avec efTroi et compassion la blessure du chevalier.
C'est à propos de Jeanne que nous parlions, il n'y a qu'un instant d'une ressemblance étrange.
En effet, par un de ces jeux fortuits du hasard qui sont pilus fréquents qu'on ne l'imagine, la tête de la jeune fille était la reproduction exacte du visage de la reine Balkis.
C'étaient lei mêmes cheveux blonds, merveilleusement abondants et naturellement bouclés.
C'étaient les mêmes yeux, d'un bleu sombre, fendus en amande à la manière orientale et frangés de longs cils d'ébène.
C'étaient le même ovale, au teint pareil et des lèvres semblables.
Enfin Mignard, le peintre à la mode, n'aurait point su produire un portrait plus ressemblant, en transportant sur une de ses toiles la délicieuse figure de Jeanne.
Et cependant Jeanne avait dix-sept ans à peine, et la tapisserie en comptait plus de deux cents.
— Mon Dieu!... — répétale valet, — je ne sais en vérité comment faire pour arrêter le sang... voyez comme il coule, mademoiselle?... Mon pauvre maître va perdre ainsi, peu à peu, ses forces et sa vie !. ..
— Avec l'aide de Dieu, répondit Jeanne, — nous porterons remède au
mal.
Elle ouvrit la grande armoire et elle en tira un large morceau de toile fine qu'elle tendit à Jacques en lui disant :
— Préparez des bandes avec celte toile ; moi, je vais chercher ce qu'il faut...
Et elle sortit de la chambre.
Elle y revint au bout d'un instant en apportant une petite tasse remplie d'eau salée.
Avec cette eau, elle humecta les compresses que Jacques venait d'achever: elle les appliqua sur la blessure et les assujettit solidement avec un bandage.
Le sang s'arrêta immédiatement,
— Vous voyez, — dit Jeanne.
En même temps le chevalier, comme s'il eût éprouvé un bien-être sensible, poussa un long soupir qui n'avait rien de douloureux.
Ses yeux s'entr'ouvrirent, mais ils se refermèrent aussitôt blessés par l'éclatante lumière des bougies et du feu.
L'évanouissement continuait, cependant une légère teinte rosée revenait peu à peu colorer les joues pâlies.
— Il n'y a aucun danger, — fit la jeune fille. — Quelques heures de sommeil guériront votre maître.
Puis, après avoir satisfaitaux devoirs de cette hospitalité que sa mère lui reprochait si amèrement, Jeanne céda quelque peu à une curiosité bien naturelle et questionna Jacques sur les causes dont elle connaissait déjà les tristes résultats.
Le valet lui raconta avec les plus grands détails tout ce que nos lecteurs savent déjà.
— Mais, — demanda Jeanne, — quel était donc le motif si pressant qui poussait votre maître à braver ainsi les ténèbres et la tempête?...
Jacques prit un air mystérieux et répondit : .
— J'ignore complètement ce motif, mademoiselle; mon maître ne me doit pas de comptes... J'obéis sans interroger...
Puis il ajouta :
— Mademoiselle rendrait à M. le chevalier un important service en me prêtant une petite lanterne.
— Pourquoi faire? — demanda Jeanne.
— Pour aller chercher sur laroute, au milieu des débris du carrosse, quelques objets dont je sais que mon maître déplorerait vivement la perte.
Jeanne ouvi'it de nouveau l'armoire.
Elle y prit une lanterne en corne transparente, et elle la donna à Jacques qui l'alluma aussitôt et sortit en laissant ouverte la porte du vestibule.
Il ne tarda guère à revenir apportant une paire de pistolets montés en argent et du plus beau travail, et un petit coffret d'écaillé rouge, incrusté de nacre, d'ivoire et d'or,
— Est-ce tout?.,. — demanda Jeanne.
— Pas encore, — répliqua le valet, qui ressortit aussitôt.
Sa seconde absence fut plus longue que la première.
Pendant les quelques minutes de sa durée, Jeanne s'occupa à regarder les armoiries gravées en relief sur un écusson d'or au milieu du coffret d'écaillé et reproduites en argent sur le pommeau des pistolets.
(>es armoiries étaient de celles que, dans le langage héraldique on appelle marnes parlantes.
Elles figuraient un tremble d'or, en champ de gueules, avec cette divise : Tuemblaye ne tremble.
Jacques rentra.
Il pliait sous le fardeau d'une valise en cuir, de dimension moyenne, qu'il portait sur son épaule.
Il mit un genou en terre afin de se débarrasser plus facilement de son
fardeau.
Mais, telle en était la pesanteur, qu'il s'échappa de ses mains et tomba lourdement sur le plancher, avec un fracas retentissant.
Sans doute cette valise avait souffert d'un choc violent dans l'accident arrivé au carrosse, ou bien son cuir était déjà vieux et vermoulu par place; toujours est-il qu'une large fente se manifesta dans l'un des angles et qu'une multitude de pièces d"or s'éparpillèrent de tous les côtés dans la chambre, avec un joli petit tintement métallique.
Que d'or!... — s'écria Jeanne involontairement, tandis que ses
pupilles se dilataient à la vue du précieux métal, mais sans qu'une pensée cupide vînt même effleurer son esprit.
Oui, — répondit Jacques en souriant, et de bien bel or, tout fraîchement sorti des balanciers... Voyez, mademoiselle, voyez!...
Et le valet, comme pour appuyer ses paroles, ramassa une poignée de pièces d'or qu'il fit scintiller pendant un instant sous la nappe de clarté des bougies, et qu'il tendit ensuite à la jeune fille.
Jeanne les prit et les examina curieusement.
C'étaient en effet de belles pièces, parfaitement neuves, frappées à toutes les effigies européennes.
Il y avait des louis français de vingt-quatre francs, et des louis de quarante-huit.
Il y avait des quadruples espagnoles, des guinées anglaises, des ducats allemands, et bien d'autres monnaies encore, qu'il serait trop long de
citer.
Est-il bien possible que tout cela appartienne à votre maître ? —
s'écria Jeanne qui n'avait jamais vu, même en rêve, une si forte somme.
Tout cela?... — répéta le valet comme s'il ne se rendait pas bien
compte du sens des paroles que la jeune fille venait de lui adresser.
Elle recommença sa question.
— Mais, mademoiselle, — répondit Jacques, — mon maître possède ving-tfois, cent fois, mille fois plus d'or que vous n'en voyez là... Peutêtre que dans six semaines il ne restera pas vingt-cinq louis du contenu de cette valise...
— Il est donc bien riche, votre maître?... — murmura Jeanne stupéfaite.
— Si riche, — répliqua le valet, — qu'on peut dire de lui en toute assurance qu'il ne connaît pas sa fortune ! . . .