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DUEL SANS TEMOINS

Alors, l'épée à la main, pâle de fureur, pareil à l'ange de la vengeance, il se tint debout sur le seuil de cette porte brisée. Déjà Hébé n'était plus sur les genoux de son amant.

LES MVSTKHES DT PALAIS-ROVAL

Il fut littéralement foudroyé. (P. 732.)

Dès le premier cri de Raoul, elle s'était enfuie, avec une épouvante tacile à comprendre, dans l'angle le pins reculé du cabinet.

Le marquis d'Avizac ne comprit pas tout d'abord la cause de cette brusque et terrible apparition.

11 crut que de hardis voleurs venaient de s'introduire dans l'hôtei avec escalade et cfï'raction, et, saisissant un pistolet sur la table, il fit feu dans la direction de Raoul.

UV. 92. — XAVIEK DE MONTÉPm. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL. — ÉD. J. ROUIF ET €'<". LIV. 92

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La halle passa à quelques lignes au-dessus de la tête de ce dernier et alla briser, dans la bibliothèque, un immense et magnilique système planétaire.

M. de la Tremblaye, nous le savons, avait des pistolets dans ses poches.

11 l'oublia, ou ne voulut pas en faire usage, et marchant sur le marquis, Tépée haute, il lui cria :

— Ah çàl vous êtes donc un assassin!

— Et vous, un voleur! répondit M. d'Avizac en reculant jusqu'à une chaise sur laquelle était placée son épée, qu'il lira hors du fourreau et avec laquelle il se mit en garde.

— Un voleur! — répéta Raoul, — misérable!.,.

— Mais qui êtes- vous donc?

— Je suis, et vous le savez bien, je suis le mari de cette femme!... Raoul désignait Hébé.

Le marquis d'Avizac connaissait de vue M. de la Tremblaye. mais l'incroyable décomposition de ses traits dans ce moment l'avait empêché de le reconnaître.

— Monsieur — dit-il avec une politesse froide. — j'ai tiré sur vous tout à l'heure, vous prenant pour un bandit contre lequel je devais me défendre... Je vous en fait mes excuses.,. Quant à la présence de M"*" de la Tremblaye dans ce logis, je n'entreprendrai point de vous l'expliquer en la justifiant. Api'^s ce que vous avexvu ce serait ditlicile... Je ne puis que vous affirmer que je suis entièrement à vos ordres pour toutes les réparations que vous jugerez convenable de me demander. INous nous reverrons quand vous voudrez et où vous voudrez.

— Où je voudrai et quand je voudrai? répéta Raoul.

— Sans doute, monsieur, et je ne puis faii^ mieux. ™ Eh bien! ici, et à l'instant même!

™ Soit, monsieur; mais cette pièce est assez peu commode pour une l'encontre de ce genre. Si vous le trouvez bon, nous passerons dans la bibliothèque.

— Soit, — dit Raoul à son tour.

Hébé, à demi renversée dans l'angle du cabinet, semblait évanouie.

Le marquis d'Avizac passa le premier.

Raoul prit position devant la porte brisée, en disant au marquis :

— Si vous aimez voire misérable complice, luez-moi, monsieur, car, si ce n'est pas vous qui sortez vivant du combat qui commence, elle aura à régler avec moi un terrible compte!

Jàsl

Le marquis ne répondit rien. Seulement un sourire d'une expression bizarre passa sur ses lèvres pâles.

— En garde, monsieur! — cria Raoul.

— Mais, — dit le marquis tout en croisant le fer, — si je vous tue, monsieur, on dira que je vous ai assassiné.

— Non, répliqua M. de la Tremblaye en montrant Jacques qui, très ému, s'épouvantait à l'idée du péril qu'allait courir son maître; — cet honnête garçon, mon valet, témoignera au besoin qu'il n'en est rien et que, si je succombe, j'ai succombé dans un combat loyal.

M. d'Avizac s'inclina en signe d'adhésion.

Ce gentilhomme, dont nous n'avons pas parlé jusqu'ici et dont, pour de bonnes raisons, nous ne parlerons plus, était le petit-fils de la baronne de Caylus à laquelle appartenait l'hôtel abandomié.

A l'insu même du concierge picard, il avait fait de cette maison déserte un lieu d'études nocturnes et de rendez-vous galants.

Là, il s'occupait de ses travaux occultes et cabalistiques; là, aussi, il conduisait ses maîtresses.

Ilébé s'était éprise pour sa science autant que pour lui d'un amour aussi violent que passager, et leurs rendez-vous nocturnes étaient consacrés au travail au moins autant qu'à l'amour,' car nous connaissons la passion de la jeune femme pour tout ce qui touchait à la divination et à la magie.

Le combat s'engagea de part et d'autre avec une froide impétuosité, qui ne permettait pas de prévoir d'autre dénouement que la mort de l'un des acteurs de cette scène tragique, peut-être de tous les deux.

Raoul et M. d'Avizac s'attaquaient sans prononcer une parole, mais avec un acharnement haineux du plus sinistre augure.

Ce combat avait lieu dans une demi-obscurité. L'immense bibliothèque n'était éclairée que par la lanterne sourde de Jacques et par l'un des candélabres placés sur la table dans le cabinet magique; l'autre candélabre avait été renversé par un mouvement brusque de M. d'Avizac au moment oii il saisissait le pistolet.

Tout d'un coup, le marquis s'écria :

— ■ Touché!...

Il venait de sentir la pointe de son arme s'enfoncer dans la chair de M. de la Tremblaye.

— Une piqûre d'épingle!... répondit ce dernier, moins que rien!... Et le combat continua.

Ce que Raoul a\}])e\tiii i(/ie piqûre d'épingle lïéia'û autre chose qu'un bel et bon coup d'épée dans l'épaule droite.

Heureusement, aucun muscle et aucun nerf n'avaient été atteints; mais le sang- coulait avec abondance.

Raoul n'éprouvait pas la moindre douleur, seulement il commençait il sentir un léger affaibli ssemenl dans le bras.

Bientôt il s'aperçut que son poignet s'engourdissait peu à peu et que son épée n'était plus aussi assurée dans sa main.

— Il faut en finir, — pensa-t-il, et se biïlor; — sinon, je suis perdu... Laissant aussitôt de côté toutes les règles de l'escrime et aussi celles

de la prudence, il raidit son bras et son arme, et se précipita sur son adversaire avec une impétuosité furibonde, au risque de se faire percer d'outre en outre.

11 y avait quatre-vingt-dix-neuf chances contre une que c'était lace qui devait arriver, et pourtant la chance unique l'emporta contre toutes les autres.

La pointe de l'épée do Raoul rencontra la gorge du marquis et s'y enfonça jusqu'à la garde, en reparaissant derrière le cou.

M, d'Avizac ne poussa ni un cri ni un soupir.

Il fut littéralement foudroyé, et il serait tombé raide et tout d'une pièce sur le parquet, si l'épée de Raoul ne l'avait soutenu debout.

M. de la ïremblaye retira son arme sanglante.

L'amant d'Hébé s'écroula alors comme un arbre scié par la base, et sa tête, heurtant les planches de chêne, rebondit avec un bruit sourd qui faisait mal à entendre.

Raoul remit son épée dans le fourreau, sans même l'avoir essuyée, et s'écria.

— Maintenant, à cotte femme! ^

Puis, malgré la faiblesse croissante qui augmentait d instant en instant à mesure que son sang coulait, il s'élança dans le cabinet, dont il explora tous les angles d'un seul regard.

Le cabinet était vide!

Hébé avait disparu!

Raoul ne pouvait en croire ses yeux, et Jacques partageait son éton nement.

L'un et l'autre avaient la certitude que la jeune femme n'avait point passé dans la bibliothèque pour s'enfuir.

Mais par où était-elle donc sortie, puisqu'il n'y avait pas de fenêtre au cabinet, et pas d'autre porte que celle de la bibliothèque?

Jacques prit une des bougies du candélabre et se mil à examiner de très près, et avec un grand soin. voUo tapisserie qui représentait la danse

macabre, et dont les panneaux s'encadraient dans des moulures de chêne noir sculpté.

En un certain endroit, un courant d'air vif, qui semblait venir de la tapisserie, fit vaciller violemment la flamme de, sa bougie.

Jacques examina de plus près, et s'assura facilement de l'existence d'une porte secrète masquée par la moulure de chêne.

Cette porte avait été mal refermée ; elle s'ouvrit sans peine lorsque Jacques la tira à lui, et elle laissa voir un étroit escalier pratiqué dans l'épaisseur de la muraille.

— -Alonsieur le chevalier, — s'écria Jacques, — c'est par là que madame a fui...

— Eh bien, — dit Raoul d'une voix entrecoupée, — prenons le même chemin, suivons-la, et...

Il ne put en dire davantage.

Ses forces, complètement épuisées par la perte de son sang, l'abandonnèrent tout à fait.

Il tomba sans connaissance dans les bras de Jacques.

La situation du jeune valet de chambre était des plus embarrassantes.

Que faire de son maître évanoui, dans cette maison et près du cadavre de celui qui, sans doute, en avait été le maître?

Attendre?

Mais chaque instant perdu amenait à sfj|suite un danger, car, silun des porteurs de chaise montait pour avertir que l'heure du départ approchait, si le maître et le valet étaient surpris, qu'arriverait-il, et comment expliquer ce qui s'était passé?

Emporterai, de la Tremblaye sur ses épaules?

Jacques y pensa; mais le pauvre g'arçon n'était pas de force, et n'aurait pas fait dix pas chargé de ce fardeau écrasant.

Tandis que cent projets contradictoires se heurtaient et se ballottaient dans l'esprit du valet, il prit machinalement le seul bon parti.

Il fendit l'habit et la veste de Raoul pour voir la blessure.

Il lava cette blessure avec un peu de vin, fit des bandes en déchirant

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son mouchoir de poche ot serra fortement Pépaule ahn trarrèter le sanj?.

Ce premier résultat obtenu, uu second, plus important encore, ne se fit guère attendre.

^I. de la Tremhlaye ouvrit les yeux, revint à lui-même, parvint à se mettre debout, et, quoique se soutenant à peine, il put avec l'aide de .lacques, sur le bras duquel il s'appuyait, descendre le grand escalier et traverser le jardin.

11 ne fallait point songer à escalader le mur au moyen de l'échelle de corde.

Par bonheur, la petite porte s'ouvrait facilement de l'intérieur.

Raoul et Jacques se trouveront dans la ruelle.

Ils avaient mis dix minutes à peine pour venir, il leur fallut plus d'une heure pour parcourir le même chemin, tant M. de la Tremhlaye se traînait difficilement.

Enfin ils atteignirent l'hôtel.

En en franchissant le seuil, Raoul sentit se ranimer toute sa coli're. un instant calmée parla faiblesse et la souffrance, et, en même temps que la colère, la force lui revint, une force fébrile et passagère, mais terrible.

Il lùcha brusquement le bras de Jacques stupéfait, et il s'élança dans son appartement.

Toutes les portes étaient ouvertes.

Raoul arriva jusqu'à la chambre conjugale.

Cette chambre était déserte.

Seulement, à coup sûr, Hébé y avait reparu depuis le départ de son mari, car le petit meuble dans lequel elle renfermait ses bijoux avait été brisé avec l'une des barres de fer de la cheminée.

Sans aucun doute, la jeune femme, ne trouvant point la clef de ce meuble assez vite au gré de son iinpatience, avait employé un moyen violent pour s'emparer de ce qui constituait désormais sa seule ■fortune

Ensuite, elle avait dispfru.

La blessure de M. de la Tremblay e était peu de chose. En huit jours, il fut sur pied.

Tout ce qu'il était possible d'entreprendre pour retrouver la trace de sa femme, il le fit, mais sans succès.

Aucun indice ne vint le mettre sur la voie. Vraisemblablement ïïébé avait quitté Paris.

Bien des années devaient s'écouler, bien des événements devaient se succéder avant que le hasard ou la fatalité remissent les deux époux en face l'un de l'autre.

Les porteurs de chaise, étonnés de ne point s'entendre appeler à l'heure accoutumée, prirent le parti de monter au premier étage de Thôtel de Caylus.

Nous savons quel spectacle s'offrit à leurs yeux. Epouvantés de ce qu'ils voyaient, et tremblant d'être compromis, ils coururent chez le lieutenant de police auquel ils firent leur déclaration.

Mais, comme ils ignoraient quelle était la jeune femme que chaque nuit ils conduisaient à l'hôtel ; comme ils ne savaient point d'où venait cette femme, et que cela seulement aurait pu mettre sur les traces de la vérité, toutes les recherches de la police furent infructueuses.

On enterra le marquis d'Avizac, et le voile qui entourait cette étrange aventure ne fut jamais soulevé.

Nous re verrons bientôt llébé.

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