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LE CABINET MAGIQUE

Le regard de Raoul se fixa avidement sur l'ouverture dont nous venons de parler.

— Ils sont là! — murmura- t-il, — ils sont là!...

Un bruit de voix, semblable à un chuchotement léger, se faisait entendre distinctement.

Raoul s'approcha et prêta l'oreille.

Dans ce moment, il reconnut, à n'en pouvoir douter, la voix si douce dllébé.

Peut-être, dans le premier mouvement de sa juste fureur, allait-il ouvrir brusquement ou briser cette porte.

Mais Jacques devina ce qui se passait dans l'esprit de son maître, et, lui touchant doucement le bras, fit un geste qui signifiait :

— Attendez!...

En même temps il prit une des échelles doubles qui se trouvaient dans la bibliothèque et servaient à aller chercher les livres placés sur les rayons les plus élevés, et il plar^'a cette échelle de façon à ce qu'il fût aisé d'arriver au niveau de l'œil-de-bœuf.

Raoul s'élança...

Il regarda...

Et il vit...

Il vit un spectacle étrange, indéfinissable, fantastisque en quelque sorte.

La pièce sur laquelle il attachait ses regards ardents était de moyenne grandeur, sans fenêtres, et tendue d'une vieille tapisserie flamande qui représentait avec une efirayante naïveté les principales scènes de la danse macabre.

Une table carrée, en bois d'ébène, supportait une foule d'objets incohérents et dont rien n'expliquait la réunion.

C'était tout l'attirail de l'orgie, mêlé à celui des sciences occultes et cabalistiques.

Ici, des coupes, des flacons de vin, des liqueurs, une guitare, un tambour de basque.

Là, des hiboux empaillés, une tête de mort, des instruments bizarres, des parchemins constellés de signes inconnus, des livres de magie.

Les huit bougies de deux candélabres éclairaient ce pêle-mêle inouï.

Auprès de la table, il y avait un réchaud de bronze rempli de charbons enflammés.

En face de la porte, assises sur des chaises d'ébène à dossier de velours rouge, se trouvaient deux personnes.

C'était liébé, d'abord, puis un homme que Raoul se souvint aussitôt d'avoir vu plus d'une fois.

Cet homme, qu'on nommait le marquis d'Avizac, passait pour être

fort riche et pour consacrer sa vie entière à la recherche d'un certain nombre de secrets de la science hermétique.

Il était jeune encore et très beau, quoique d'une grande pâleur, que rendait remarquable son costume entièrement noir.

Assis à côté d'IIébé, ainsi que nous le disions il n'y a qu'un instant, le marquis d'Avizac, un de ses bras à demi passé autour de la taille delà jeune femme, se penchait avec elle sur un immense in-folio à fermoirs d'arg-ent, dont ils semblaient étudier les pages.

De temps à autre, le marquis prenait dans un vase d'argent quelques grains d'une substance brune qu'il jetait sur le brasier.

Aussitôt une flamme bleuâtre s'élevait presque jusqu'au plafond en décrivant les brusques zigzags d'un éclair.

Aucune fumée ne suivait cette flamme.

C'est d'elle que provenaient ces lueurs intermittentes qui avaient tout d'abord frappé la vue de Raoul.

Parfois Hébé interrompait sa lecture pour interroger.

Le marquis lui répondait gravement, après avoir consulté quelquesuns des volumes ou des parchemins épars autour de lui.

Cela dura près d'une heure.

Au bout de ce temps, la leçon fut finie sans doute, car le marquis ferma son grand livre, prit un flacon de vin de Syracuse, remplit deux coupes on présenta une à Hébé et vida l'autre d'un seul trait.

Un grand changement se fît alors dans le visage de cet homme.

L'expression habituellement grave et austère de ses traits se modifia.

Ses yeux, tristes d'ordinaire et méditatifs, brillèrent d'un feu vif dans leurs orbites profondes.

Sa bouche sérieuse devint sensuelle.

Le langage du plaisir sans frein remplaça sur ses lèvres celui de la science.

Il fit un signe à Hébé qui lui apporta la guitare, et prit efle-même le tambour de basque.

Le marquis, exellent musicien, passa son doigt sur les cordes, et préluda par un accord bizarre qui retentit jusqu'au fond du cœur de Raoul, témoin invisible de toute cette scène.

Puis à cet accord succéda une mélodie tantôtjoyeuse, folle, emportée, tantôt lente et voluptueuse.

Hébé, son tambour de basque à la main, écoutait, la tête penchée et le sein palpitant; son petit pied suivait la mesure, ses yeux noirs lançaient des éclairs de plaisir.

Soudain, comme emportée malgré elle par la musique excitante qu'elle entendait, elle se cambra vivement en arrière, elle frappa son tambour de basque en l'élevant au-dessus de sa tête, et elle commença une de ces danses dont elle avait pris l'habitude pendant les pérégrinations aventureuses de sa jeunesse bohémienne.

Jamais les bayadères orientales, — jamais les gitanes espagnoles, exécutant leurs danses nationales, n'exprimèrent avec un plus délirant emportement la soif effrénée des désirs amoureux, l'ardeur de toutes les voluptés.

Tantôt les regards humides d'Hébé coulaient demi-voilés, entre la double rangée de ses longs cils; tantôt le reflet d'une flamme dévorante allumait ses prunelles sombres.

Les bras, voluptueusement arrondis, semblaient presser contre sa gorge émue la chimère de ses désirs fous.

Sa bouche entr'ouverte appelait les baisers et dévoilait, dans un sourire de bacchante, l'émail éblouissant de ses dents.

Cette danse se prolongea pendant quelques minutes; puis M"" de la Tremblaye, haletante, furena amoris, laissa tomber ou plutôt jeta loin d'elle son tambour de basque, et s'asseyant sur l'un des genoux, du marquis d'Avizac, elle passa ses deux bras autour de son cou et colla ses lèvres sur sa bouche avec une incroyable impétuosité de passion.

Raoul n'en savait que trop désormais.

Du pommeau de son épée il brisa la vitre de l'œil-de-bœuf, et, après avoir crié d'une voix de tonnerre :

— Infâmes!...

Il s^élança du haut de l'échelle, au risque de se briser dans sa chute, et il jeta en dedans, d'un coup d'épaule, la porte du cabinet.

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