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BEL APPARTEMENT SUR LE DEVANT

Un carrosse de louage s'arrêta devant la maison, et un grand etg-ros homme descendit de ce carrosse.

Ce personnage, qui semblait àg-é de cinquante-cinq ou soixante ans, avait fort bonne mine.

Son chapeau tricorne à larges bords; ses vêtements très amples et d'une nuance tabac d'Espag^ne; sa longue canne de jonc à pomme d'argent, sa petite perruque à trois marteaux, soigneusement poudrée; enfin,

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Le galant visiteur prit fort gaillardement le menton de la soubrette. (P. 738.)

sa large figure bien rasée et rubiconde, sur laquelle se voyait une expression de bonhomie et d'importance, lui donnaient l'air de quelque intendant de grande maison.

Le portier, qui, en entendant le bruit du carrosse, avait quitté sa log'e, se trouvait déjà sur le seuil de la porte.

Le nouveau venu s'adressa à lui.

LIV. 93. — XAVIEK DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROTAL. — ÉD. J. ROUFF ET C'^. LIV. 93.

— Mon cher, — lui dil-il avec une familiarité protectrice, — n'y a-t-il pas un appartement à louer dans cette maison?

— Oui monsieur, à votre service.

— Meublé?

— Oui, monsieur, et bien meublé, j'ose le dire.

— A qui appartient la maison?

— A mon maître.

— Qui est votre maître?

— M. Durand, marchand en gros de draps, velours et soieries.

— Où demeure-t-il?

— Ici même, au premier étage; les magasins sont au rez-de-chaussée.

— C'est à lui, sans doute, qu'il faut s'adresser pour l'appartement?

— Oui, monsieur.

— Conduisez-moi,

— A l'instant.

Le portier passa devant le nouveau venu, et lui faisant gravir un fort bel escalier de pierre, à rampe de fer, il s'arrêta en face de la large porte du premier étage et il agita timidement le pied de biche de la sonnette.

Une jolie soubrette, au nez retroussé, aux yeux vifs et émerillonnés, vint ouvrir.

— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, père Cabassol? — demandât-elle au portier.

— Mam'zelle iVanette, — répondit ce dernier, — c'est monsieur qui est venu en carrosse, pour le logement, qui demande à parler à M. Durand.

Le mot carrosse, placé à dessein par le portier, avait bien disposé la soubrette.

Un rapide coup d'œil lui prouva que le visiteur, quoique mûr, était un homme de bonne mine ; elle vit déplus qu'il portait un assez beau solitaire au doigt annulaire de sa main gauche.

En conséquence, elle lui dit en souriant :

— Si monsieur veut prendre la peine de me suivre...

— Pardieu, ma jolie iille, — répliqua le nouveau venu, — vous suivre est un plaisir et non pas une peine... et si j'avais seulement vingtcinq ans de moins, je voudrais suivre au bout du monde, et même un peu plus loin, des yeux comme les vôtres.

Et comme ceci se disait dans l'antichambre et que la porte qui donnait sur le carré s'était refermée, le galant visiteur prit fort gaillardement le. menton de la soubrette, laquelle ne parut point se formaliser outre mesure de cette privante.

L'inconnu fouilla dans le large g-oussel de sa veste couleur tabac d'Espagne.

Il en tira un écu de six livres, et, le présentant à la chambrière, il lui dit, avec ce ton moitié paillard moitié paternel des vieux libertins :

— Prends ceci, mon enfant... c'est pour acheter des rubans...

La jolie lille rougit de plaisir, fit une petite révérence, et glissa l'écu dans la poche de son tablier.

Puis elle ouvrit la porte du cabinet de son maître, et, s'effaçant pour laisser passer le visiteur, elle cria :

— Monsieur Durand, voici quelqu'un qui arrive en équipage et qui veut vous parler pour l'appartement.

Les mots : en équipage, firent sur M. Durand le même elïet que le mot carrosse avait produit sur mam'zelle Nanette.

Il quitta vivement son bureau et les chilTres qu'il était en train d'aligner, et il salua obséquieusement le personnage que la soubrette venait d'introduire.

— Monsieur... monsieur... — fit-il, — je suis heureux... très heureux... enchanté...

— D'avoir un appartement à louer? — dit le g-ros homme eu riant.

— Sans doute... puisque cela me procure le plaisir... l'honneur... Le nouveau venu interrompit M. Durand, qui ne semblait point doué

d'une grande facilité d'élocution,

— Le plaisir et l'honneur sont assurément pour moi, dit-il; je souhaite seulement que l'appartement puisse me convenir, car la maison me semble des plus honnêtes et des mieux tenues...

— L'appartement conviendra, — reprit M. Durand, avec l'orgueilleux sourire du propriétaire content de lui-môme et de son immeuble ; — il est magnifique... on ne saurait rien trouver de mieux dans aucun quartier...

— Combien de pièces?

— Quatorze, monsieur... douze lits de maîtres et de domestiques...

— Quel étage?

— Second.

Le visiteur fit une moue significative.

— Un second beau comme un premier, — se hâta d'ajouter M. Durand; — je crois même que je le préférerais... à cause de la vue.

— Il y a des écuries et des remises, sans doute? — reprit le visiteur,

— ()ui, monsieur, vastes et commodes.

— Pour combien de chevaux et de carrosses?

— 11 y a de la place pour six chevaux et pour trois carrosses... mais si cela ne suffit pas, je donnerai mon écurie et ma remise, qui ne me servent à rien...

— Et l'appartement est-il bien meublé, au moins?...

— Comme chez monseigneur le rég:ent, monsieur... absolument comme chez monseigneur le régent... J'ai l'insigne honneur de fournir les brocarts et les velours au tapissier du Palais-Royal, et je connais les appartements.

— Il faudra voir, monsieur, il faudra voir...

— Quand il vous plaira.

— Alors, tout de suite, si vous le voulez bien.

— Je suis à vos ordres,monsieur... Mais me serait-il possible d'avoir l'avantage... le plaisir... le bonheur de savoir à qui j'ai l'honneur de parler?

Le nouveau venu se rengorgea et fit scintiller le solitaire qui brillait à sa main gauche, en chift'onnant la dentelle de Malines de son jabot.

— Très bien, monsieur Durand, — dit-il, — oh! très bien!... Je me nomme Pascal-Eudoxe-Agamemnon Rivât, et j'ai l'honneur d'être l'intendant de très haute et très puissante dame la comtesse douairière Arthémise de Sainte-Anille.

Le propriétaire, marchand de draps, velours et soieries, salua jusqu'à terre et s'écria :

— Ainsi donc, je serais assez favorisé... j'aurais le privilèg'e insigne de loger chez moi M"'^ la comtesse douairière de Sainte-Anille...

— Baronne du Haut-Pas, — poursuivit l'intendant, — dame châtelaine de la Ïour-Barrée en Poitou, de la Folle-Ortie eu Anjou, de Plouesgatilnelgaz en Bretagne, de Jarnombille, Sac-à-l'Asne, Malotrufutaise et autres lieux dont Ténumération serait trop longue...

A chacun des titres énumérés par Pascal-Eudoxe-Agamemnon Rivai avec une majestueuse complaisance, M. Durand saluait déplus belle.

Le digne bourgeois aurait voulu pouvoir donner à sa colonne vertébrale la souplesse de l'osier le plus flexible.

— Allons voir les lieux, — dit maître Rivât après avoir achevé sa nomenclature.

Durand précéda le visiteur, non sans s'être excusé vingt fois de la liberté grande.

Il lui semblait que l'intendant avait dû s'anoblir quelque peu au contact de tant de noblesse.

L'habit couleur tabac d'Espagne lui inspirait une vénération singulière et un respect particulier.

On visita Tappartement du second étag-e.

Il était vaste, fort bien distribué, et réellement meublé avec luxe.

Il y avait des tapis partout; le lustre du salon provenait du Palais- Royal, Durand l'ayant acquis du tapissier son compère.

Somme toute, une aussi grande dame que la comtesse douairière de Sainte-Anille pouvait descendre dans ce logis et s'y trouver, sinon tout à fait bien, au moins d'une façon supportable.

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