LE LOGIS DU SECOND
Lorsque l'intendant de la très haute et très noble dame dont nous avons longuement, d'autre part, énuméré les titres et qualités, eut tout vu, tout examiné, en daignant manifester une quasi-approbation, Durand se hasarda à demander:
— Eh bien, monsieur... puis-je croire... espérer... me flatter...? Enfin vous comprenez...
— Si vous pouvez espérer, monsieur Durand, que j'arrête ce logis pour ma maîtresse...?
— Précisément.
— Mais, sans doute, vous le pouvez...
— Ainsi, j'aurai l'honneur...?
— De loger la comtesse douairière de Sainte-Anille, comptez-y.
— Et cette illustre dame se trouvera bien chez moi?...
— Pas aussi bien que chez elle, à coup sûr... mais, enfin, passablement.
— Vous me remplissez de joie...
— Soyez joyeux, monsieur Durand, je n'y vois point d'obstacle.
— Mon bonheur fera bien des envieux dans le quartier?...
— Ah! pour cela, oui, tenez-le pour certain.
— On va dire que j'ai brigué l'honneur qui m'advient!
— On le dira, mais que vous importe !...
— Il m'importe si peu, que j'en éprouve une jubilation infinie.
— Ah! à propos, j'oubliais.
— Quoi donc?
— Une chose essentielle...
— EsseiilioUe?
— Pour vous, du moins, car, pour nous, elle est sans importance.
— Et c'est?...
— C'est le prix de ce logement.
— Le prix?...
— Eh hien, oui, le prix. Vous le connaissez, j'imagine?
— Oh! sans doute... sans doute...
— Eh bien?
— Eh bien, c'est... ce serait... ce sera...
— Voyons...
— Trois cents livres par mois, dit enfin Durand, qui jusque-là avait loué l'apparlement cinquante écus.
— Trois cents livres? — répéta Rivât.
— Tout au plus juste.
— Ce n'est pas cher.
— Trop bon marché!... oh! trop bon marché... mais pour loger une si noble dame... je... je... fais un sacrifice...
— Affaire conclue ; descendons chez vous... vous allez me prépai'or un petit reçu.
— Un reçu?
— Et... de quoi?
— De trois mois que je vais vous payer d'avance.
— Rien ne presse.
— Si fait ! si fait !
— Vous me payerez à la fin de chaque mois...
— Ce n'est pas ainsi que j'entends traiter les affaires, monsieur Durand.
— Mais si je refuse de prendre votre argent?
-— Alors, moi, je refuserai de prendre votre logement.
— Venez donc, — dit Durand; — puisqu'il le faut, j'en passerai par là, et je vais vous faire votre reçu...
L'intendant frappa en riant sur l'épaule du bourgeois.
— Diable d'homuiel... — dit-il, — va!., on a bien de la peine à lui faire accopler son dùl... — Parole d'honneur, il faut venir dans le quartier (les Bourdonnais pour trouver des propriétaires qui no veulent pas entendre parler du payement de leurs loyers !...
Durand trouva cette plaisanterie prodigieusement spirituelle, el il en
rit à gorge déployée pendant tout le temps qu'il mit à descendre du second au premier élage.
Ici, nous nous apercevons d'une lacune importante dans notre récit.
Heureusement, il n'est pas trop tard pour remplir celte lacune.
En présentant à nos lecteurs M. Durand, nous avons négligé de leur donner en mome temps la silhouette de cet honnête bourg'oois, propriétaire et marchand en gros de draps, velours et étoffes de soie.
C'est un tort.
Mais ce que nous n'avons pas fait jusqu'à présent, nous allons le faire.
M. Durand avait cinquante ans.
C'était ce qu'on peut appeler un Apollon liourg'cois sur le déclin, fort passablement conservé !
M. Durand, g'râce à sa fig-ure bêtement rég'ulière, grâce aux proportions académiques de son torse, à ses yeux à fleur de tête, à ses dents blanches, à ses mollets bien sortis, avait passé, dans son le.nps, pour le plus bel homme qu'il fût possible d'imaginer.
M. Durand avait eu, dans sa jeunesse, des succès véritablement étonnants.
On parla longtemps de lui et de ses g-alantes prouesses sous les piliers des halles, au quartier Sainte-Opportune, à la place du Ghevalierdu-Guet.
Son aventure avec la belle fourreuse de la rue du Plat-d'Etain était loin d'être tout à fait oubliée.
Les mauvaises lang'ues affirmaient même que, depuis son mariage avec M™" Durand, M. Durand, malgré la naissance de trois bcfiux enfants qui faisaient honneur à la fécondité du lit conjug'a], donnait dans le contrat d'assez fréquents, d'assez notables coups de canif.
Quelques-uns clignaient de l'œil d'une façon malicieuse et ricanaient tout bas quand il était question devant eux de xManette, la jolie caméristc que nous avons vue empocher si lestement l'écu de six livres d'Ag-amemnon Rivât.
Toujours est-il que si l'on critiquait les mœurs de M. Durand, sa probité commerciale était au-dessus de toute attaque.
Enormément riche et aug-mentant quotidiennement sa fortune par d'immenses affaires, le marchand de draps, velours et soieries, jouissait, sur la place de Paris, du crédit le plus illimité.
Vaniteux au delà de toute expression, Durand sentait depuis quelque temps les sourdes atteintes d'une passion nuisible : l'ambition.
Les écus amoncelés ne satisfaisaient plus son orgueil.
Il avait désormais une autre marotte que celle de la fortune,
11 rêvait des honneurs inouïs.
Il se voyait marguillier, quarlenier, échevin... car ses ambitieuses [(rétentions allaient, ma foi! jusqu'à l'échevinage.
Or, par qui tous ces honneurs lui pouvaient-ils arriver, si tant est qu'ils lui arrivassent jamais? Par les nobles.
Aussi Durand se proslernait-il devant la noblesse, comme les Hindous devant l'idole vénérée du dieu Brahma!
Le marchand et l'intendant rentrèrent dans le cabinet du premier étage dont nous avons déjà parlé.
— Monsieur Rivât, — dit alors Durand, — j'ose espérer que vous ne refuserez point de me faire l'honneur de goûter mon vin...
— Non, pardieu! — répondit Agamemnon ; — vous me plaisez, monsieur Durand! vous êtes un honnête homme, et j'aurai toujours un vif plaisir à trinquer avec un honnête homme...
El l'intendant ajouta, comme en aparté, avec un gros soupir :
— Hélas ! par le temps qui court ils sont si rares!... Durand, bouffi de joie et d'orgueil, appela Manette. La jolie servante parut aussitôt.
— Une bouteille de vin d'Alicante, — lui dit son maître, — du plus vieux; des biscuits et deux verres.
Manette revint au bout d'un instant avec les objets demandés.
Une vénérable couche de poussière et de toiles d'araignée recouvrait la glorieuse bouteille.
Durand la décoiffa avec tous les égards dus à son âge, et il remplit le verre d'Agamemnon Rivât et le sien, en ayant bien soin de ne point agiter le précieux liquide.
Agamemnon souleva son verre.
— A votre santé, monsieur Durand, — dit-il en trinquant avec le mirchand, qui s'écria:
— A la vôtre, monsieur, à la vôtre!...