L HABIT ECARLATE
Au moment oîi M. de la Tremblaye, altéré d'air pur, allait se lever et quitter le cabaret, la porte qui donnait sur la rue s'ouvrit et un nouveau personnage parut sur le seuil.
C'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, grand et fort, aux traits réguliers, et dont la figure aurait paru belle si elle n'avait porté la trace la moins contestable de tous les excès.
Les grands yeux noirs du nouveau venu, ombragés ])ar d'épais sourcils de la môme couleur, avaient dû être brillants jadis, mais la débauche et l'ivrognerie, en les ternissant, ne leur avaient laissé que des étincelles de leur ancien éclat.
Le nez, fortement aquilin, offrait une teinte écarlatc tirant sur le violet à l'extrémité.
Des taches rouges marbraient les joues.
La lèvre inférieure pondait, déformant ainsi une bouche d'un dessin correct.
Au-dessus de la lèvre supérieure, des moustaches du plus beau noir s'arrondissaient en crocs, et leurs pointes, soigneusement cirées, menaçaient Fangle externe des yeux.
Une étrange expression de jovialité cynique s'épanouissait sur ce visage ravagé par les mauvaises passions, et les lèvres, se soulevant en un sourire presque continuel, laissaient voir des dents noires et gâtées.
Cet individu portait des bas de soie noire, déchirés sur le mollet gauche, — une culotte de drap, jadis blanc, — une veste de salin bleu éraillé et décoloré, — et un habit écarlate, à larges boutons d'acier taillés à facettes.
Le chapeau lampion, de forme militaire, avait sur tous les bords une étroite ganse d'argent terni.
Une longue brette, à poignée de cuivre, soulevait la basque de l'habit de notre personnage.
Sa main droite semblait en caresser complaisamment la poignée luisante.
Ce nouveau venu fit, dans le cabaret, une entrée toute théâtrale.
Après trois longues enjambées, coupées par trois saints profonds et comiques, il porta militairement la main à son chapeau, et s'écria d'une voix joyeuse et enrouée :
— La société est au grand complet... nombreuse et choisie, foi de La Rose, ex-sergent aux gardes françaises!... et tous beaux lurons, tous fiers gaillards, taillés pour le boudoir et pour la bataille!... par ma guitare et par mon épée, le cabaret de Mars et Vénus ne dément pas son enseigne! .. Vive l'amour et vive la guerre!...
El l'homme à l'habit écarlate se mit à chanter, aussi faux que possible, ce vieux couplet :
Faisons l'amour!... faisons la guerre!... Ces deux métiers sont pleins d'attraits! La guerre au monde est un peu chère ! L'amour en rembourse les frais!...
Que l'ennemi, que la bergère Soient tour à tour serrés de près!...
Eh! mes amis, peut-on mieux faire Quand on a dépeuplé la terre.
Que de la repeupler après?...
Quelques bravos, légèrement ironiques peut-être, se firent entendre quand le chanteur eut achevé.
Un joueur de mauvaise humeur, qui venait d'être distrait, par le couplet cité plus haut, dans une intéressante combinaison, s'écria :
— Assez comme ça, troubadour de carrefour!... t'es trop enroué pour rossignoler!...
L'homme à l'habit écarlate fronça le sourcil. Il jeta un regard furieux sur celui qui venait de l'interpeller ainsi. 11 caressa plus que jamais le
Voilà des arfiuiueuts saus réplique, sïcria ce dernier, je suis convaincu. (P. S2i.)
pommeau de sa brelte et fit mine de la tirer du fourreau, mais ce geste n'eut pas de suite.
Le chanteur reprit presque aussitôt sa physionomie goguenarde et se contenta de répondre :
— Par ma guitare et par mon épée, Lagingeole, je te châtierais, foi
LIV. 103. — XAVIF.H DE MONTÉPIN. — LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROTAI.. — ÉD. 3. ROLTF ETC'«. LIV. 103
de La Rose, si tu en valais la peine 1... Mais à quoi boa? Tu rabrutis sur du (loi'Lon pour Lâcher de iilouter trois deniers et tu es indiifne de savourer les trésors de l'iiarmonie et de la poésie; lés pKoditfuer devant toi;,, a- est j)e*er de* peulës au compat^non de saint ^Vntoine... Jb te plains et je* te pardboiie... File Ui carte, pauvre diable, et ne te pique jamais d'être, ainsi <^ue La Rose,, un pariait guerrier ni un parfait amant I...
P^* La/Rose, — oartol était son nom ou son sobriquet, — traversa la •-«die delà taveime dan» toute salony:ueuc, vint ^asseoir à une table voisine dé celle de Raoul, détacha sa longue brette qui Lî embarrassait con»sidérablement dans cette position nou^veile, et traggai sur la table ŒSfsc \iou gjoignée.
fiJhôte' arriva tout en boitant.
Sa physionomie était, — en admettant toulefois^ la possibilité d'uue eftose paj'eillti, — encore plus maussade et plus renfrognée que de cou-
L'iuîmme à IfhaHit écariate ne le uemarqjLiai pas- ou ne fit pas semblant de s'en apercevoir.
— Qu'est-ce que vous me voulez? — demandai l'hùte.
— Eh! pardieu! mon petit père Chenillard, — s 'écria La. Rose,. — jie veuis savoir comment nous gouvernons cettJe- chêne' sanfiai?::..
— Mal-, — répondit laconiquement le boiteux.
— Bail! serions-nous malade?... Cela m'étonnerait, foi» de-La.Rbse,^ eair nous avons une mine superbe ! . . .
— (î'esttout ce que vou&avez à me dire?'
— Non pas! fichtre! non pas!... Papa. Glionillhcd^ il' Ëiit soif... comprenez^vous?
— Non;
— Tète dm-e ! . . . fiaut-ili m.'exglifc[uer?
— 0uiv
— Eht; biens donc, en bon français,, j'ai soiîÇ. abreuvez-moi, en Vautres termes-, donnez-moi à boire...
— Quoi?
— Tout ce que vous voudrez, mon petit père, pourvu que ce soit bon et qu'il y en ait beaucoup... eau-de-vie, rack ou autre chose, tout me va...
Le boiteux ne bougea pas. Seulement il tendit la main.
— Qu'est-ce que vous voulez? — demanda La Rose.
— De l'argent.
— Vous dites?
De l'argent.
La Rose se fouilla.
— Absent par congé, — dit-il ensuite en frappant sur les goussets de sa veste; — mais bah ! nous sommes de vieilles connaissances, et, par ma guitare et par mon épéc, vous mettrez ça sur mon compte, je vous le payerai avec autre chose...
Le boiteux secoua la tète.
— Pas de crédit, — fit-il ensuite; — payez et vous boirez...
— Mais je n'ai pas, ce soir, un sou vaillant...
— Tant pis.
— Rien qu'une mesure! ...
— Nenni!...
— Petit père 'dienillard, mon digne hôte, soyez gentil!. .
— Bonsoir.
Le boiteux tourna sur le talon de sa plus longue jambe et s'éloigna sans miséricorde.
— Ah! pardieu! — s'écria La Rose, — voilà un plaisant drôle!... Si je lui cassais quelque chose!... Mais bah I son sang, pour me désaltérer, ne vaudi'ait pas un verre de piquette!... — Par ma guitare et par mon épée, j'abandonne cette taverne inhospitalière; je voue aux divinités les plus néfastes l'hôte exécrable qui refuse une simple mesuie d'eau-de-vio au gosier desséché d'un Orphée sans le sou, d'un guerrier et d'un galant dans le malheur, et, foi de La Rose, je ne franchirai plus ce seuil!... Le vilain boiteux, Taffreux Chenillard s'arrangera comme il pourra!
Et l'homme à l'habit écarlate allait en effet s'éloigner, quand il entendit une voix lui dire :
— Eh! monsieur La Rose, un mot, s'il vous plaît...
Il se retourna vivement du côté de celui qui venait de lui parler.
C'était Raoul.
La Rose salua et dit :
— Monsieur, je n'ai pas, je crois, l'honneur...
— De me connaître? — demanda Raoul.
— Non, monsieur.
— Rien ne m'étonne moins ; je ne vous connais pas non plus.
— Vous venez cependant de prononcer mon nom...
— Vous veniez de le prononcer vous-même une minute avant.
— IVest juste. — Enhn, monsieur, qu'y a-t-il pour votre service?
— Monsieur La Rcse, vous avez une jolie voix. *
— Vous trouvez, monsieur?...