‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 124 sur 183 · A L UNION DK MARS ET DE VENUS · texte numérisé non relu

A L UNION DK MARS ET DE VENUS

Une porte étroite et basse donnait accès dans l'intérieur de l'établissement.

C'est là que, quelques années plus tard, Raoul devait venir demander à une sorte d'espion subalterne, Mathias Auber, surnommé le Lynx, des renseignements sur Antonia Verdi, la belle magicienne venue d'Italie et si avant dans la faveur de Philippe d'Orléans, régent de France, à qui elle faisait voir le diable, sous sa forme réelle et palpable.

Là, — disions-nous encore, — tout semblait hideux et sinistre, les choses aussi bien que les gens.

Là, on ne voyait que des visages de mauvais augure, des physionomies farouches ou empreintes d'une brutale gaieté.

Les rauques accents d'un langage inconnu y frappaient l'oreille presque constamment, avec les refrains de chansons souvent obscènes, à tel point qu'on aurait eu honte en les écoutant d'en comprendre le sens.

Ce n'était, à proprement parler, ni un cabaret ni une taverne, c'était un repaire.

On n'y buvait guère autre chose que de l'alcool, en fumant, à l'imitation des Hollandais, des pipes en terre blanche, àlongs tuyaux.

Certes, pour se décider à franchir le seuil de cet abominable bouge, il fallait que Raoul fût poussé par quelque motif bien puissant.

Ce motif existait, nous n'en pouvons douter, car, après s'être assuré, en regardant l'enseigne à la lueur pâle d'un réverbère placé à quelque distance et balancé par le vent, après s'être assuré, — disions-nous, — qu'il ne se trompait point, il entra sans hésiter.

Les vêtements de Raoul étaient, nous le savons, plus que simples.

11 avait eu soin d'ailleurs d'ajouter au débraillé de son costume en faisant passer quelques plis de sa chemise entre sa veste et la ceinture de sa culotte et en fripant son jabot outre mesure.

Son entrée n'attira donc nullement sur lui l'attention des habitués.

La taverne se composait d'une seule et vaste salle dont le plafond noirci était soutenu de distance en distance par des poteaux de bois brut.

Les tables et les bancs, en chêne à peine équarri, se trouvaient scellés dans le sol que recouvraient de larges dalles, toutes disjointes et de la plus révoltante malpropreté.

Raoul alla s'asseoir dans un coin de façon à s'isoler autant que possible et à voir cependant tout ce qui se passait autour de lui.

L'hôte, petit boiteux, haut de quatre pieds à peine, mais large et trapu comme l'Hercule Farnèse, s'approcha du nouveau venu et lui dit d'un ton bourru :

— Qu'est-ce que vous voulez?

— Une pipe, du tabac, une mesure d'eau-de-vie, — répondit laconiquement Raoul.

Le boiteux s'éloigna et revint au bout d'un moment avec les objets demandés qu'il posa devant Raoul.

Ce dernier avançait la main pour les prendre.

Mais l'hôte l'arrêta par un geste brusque.

Et, comme le regard surpris de Raoul semblait demander l'explication de ce geste, le boiteux grommela, de sa voix rauque et brutale:

— Ici, pas de crédit, on paye d'avance. Raoul tira de sa poche une pièce d'or.

— Paye-toi, — dit-il en la jetant sur la table.

Le boiteux ramassa la pièce, l'examina longuement, essaya de la plier entre ses doigts, la mit dans sa bouche afin de l'éprouver avec ses dents, la laissa tomber sur les dalles pour en écouter le son, etc., etc.

Raoul assista sans sourciller à ce long et minutieux examen.

Enfin le boiteux parut convaincu que la pièce d'or valait bien réelle ment vingt-quatre livres.

Sa considération pour M. de La Tremblaye prit aussitôt des proportions invraisemblables. Il souleva, chose inouïe!... son bonnet de coton graisseux, et il dit, d'un ton qui pouvait passer pour ne point être absolument impoli :

— Je vais vous rapporter votre monnaie, et, si vous voulez autre chose, vous n'avez qu'à parler : J'ai du véritable genièvre de Hollande, j'ai du vieux kirsch-wasser de la forêt Noire et du rack première qualité... Du moment oii vous pouvez payer, vous pouvez consommer...

— Je n'ai besoin que de ce que j'ai demandé, — répliqua Raoul en bourrant sa pipe.

— A votre aise; ici on ne fait pas de crédit, mais on ne force personne à dépenser plus que sa volonté...

Et l'hôte s'en alla, en boitant, chercher la monnaie, qu'il ne tarda point à apporter.

Il pouvait y avoir, en ce moment, une quarantaine de personnes dans la taverne.

Trois lampes de cuivre, placées aune assez grande distance les unes

des aulros, ne répaiiclaieiit qu'une clailé douteuse et incertaine, obscurcie oricorc par les Uots de vapeur blanchâtre qui s'échappaient des lèvres et des pipes des fumeurs.

A travers cette obscurité et ce nuage, M. de la ïremblaye eut peine d'abord à distinguer les visages de ses compagnons.

Mais, pou à peu, son regard se familiarisa avec ces demi-ténèbres et parvint à percer cette brume opaque.

Il vil alors une collection de ligures, d'attitudes et de costumes dignes de trouver place dans ces immortels dessins crées par le génie de Callot, et reproduits par son âpre et vigoureux burin.

C'étaient des visages osseux, livides, grimaçants ; des nez d'oiseaux de proie, des lèvres de vampires, de jeunes fronts plus sillonnés de rides que le crâne d'un vieillard.

C'étaient de grands corps dégingandés, dont la maigreur famélique se dissimulait mal dans des vêtements trois fois trop larges.

Toutes les expressions se retrouvaient dans ces yeux caves, profondément enchâssés dans des arcades sourcilières sombres et charbonnées, ou à Heur de tète, ainsi que les yeux de la chouette et du hibou.

Les uns disaient la hardiesse querelleuse et fanfaronne, d'autres la lâcheté couarde et honteuse.

Certaines physionomies pillardes s'accordaient bien avec des visages qui ressemblaient à des museaux de renards.

Quelques bouches, meublées de dents pointues et écartées, avaient un air de famille avec le museau carnassier du loup.

La plupart de ces honorables compagnons affectaient des allm'es soldatesques et portaient de longues rapières.

Cette quarantaine d'invidus semblait offrir le type de chacun des vices les plus honteux qui déshonorent la pauvre race humaine.

Les uns, complètement ivres, tombaient à demi des bancs de bois sur lequels ils étaient assis.

D'autres caressaient bruyamment, et avec un laisser-aller ultra cynique, de misérables créatures descendues au dernier degré du plus fangeux avilissement.

D'autres, enfin, jouaient ensemble, soit aux cartes, soit aux dés, avec des caries si grasses qu'on n'en distinguait plus les figures, ou avec des dés vraisemblablement pipés.

Il y avait des moments de silence presque absolu, coupé soudain par de bruyantes clameurs.

Raoul sentait son cœur se soulever de dégoût, et il se demandait s'il

aurait la force et le courage de rester longtemps dans cet infâme pandémonium.

PeuL-être allait-il prendre le parti d'une retraite immédiate, quand survint une circonstance qui le détermina à rester à sa place encore un instant.

Quelle était cette circonstance?

C'est ce que nous allons apprendre à nos lecteurs dans le courant du prochain chapitre.

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