‹ Les mystères du Palais-RoyalChapitre 127 sur 183 · PROPOSITION · texte numérisé non relu

PROPOSITION

Le boiteux, qui avait observé du coin de l'œil ce qui venait de se passer, n'eut pas plutôt vu La Rose s'installer à la table de M. de la Tremblaj/e, qu'il accourut sans qu'on l'eût appelé et qu'il demanda ce qu'il fallait servir à ces gentilshommes.

— De tout, — répondit Raoul en jetant sur la table un écu de six livres, que Chenillard empocha incontinent.

Puis il apporta, sans nul retard, deux petits brocs remplis de liqueurs inouïes, mélange frelaté d'alcool et de substances inconnues.

— Ah! mon compère! mon véritable ami!... — s'écria La Rose, ému plus que nous ne saurions le dire par cette munificence, — de par Cupidon, vous êtes un mortel doué du savoir-vivre le plus exquis!... Ah! vertugadin! vous devez être un parfait amant... Je vois d'ici les cœurs de toutes les belles s'envoler sur vos traces et vous suivre à la piste!... Avec quel savoir-faire vous devez les empaumer!

Et La Rose remplit son verre deux fois de suite, puis ii dit :

— Cette eau-de-vie est bonne, mais ce rack est meilleur... et quant à ce genièvre, par ma guitare et par mon épée! je vous le donne pour un breuvage digne des dieux, foi de La Rose, et je m'y connais!...

— Comment se fait-il — demanda Raoul — qu'un homme aussi distingué que vous semblez l'être à tous les égards, se trouve réduit à la position... difficile... de n'avoir pas dans sa poche un petit écu pour se désaltérer ?

— Ah! voilà! — j'ai eu des malheurs...

— En vérité?

— Hélas!

— Et lesquels?

— Ah çà ! mais c'est mon histoire que vous me demandez là?

— Pas précisément.

— Qu'est-ce donc?

— Un récit rapide de voire situation actuelle, et des causes qui vous y ont amené.

— Je vais vous expliquer ça en quatre paroles. Vous me régalez, donc vous vous intéressez à moi; or, qui s'intéresse à moi a droit à mes confidences...

— Parfaitement raisonné!

— Donc je m'appelle La Rose, ex-sergent aux gardes françaises... joli grade, n'est-ce pas?

— Superbe!... Comment l'avez-vous perdu?

— C'est l'amour...

— L'amour?

— En personne, — le petit dieu fripon... le malin Cupidon, fils de Vénus. Ah! le coquin, le charmant coquin! c'est lui, ma foi, qui m'a joué <:e tour...

Et l'ex-sergeiit se mit à fredonner.

Il est aimable qiiaîid il pleure, Il est aimable quand il rit.

On le rappelle quand il fuit, On l'adore quand il demeure.

C'est le plus aimable boudeur Qui soit de Paris à Cythère !

C'est le plus aimable imposteur Qui soit né pour tromper la terre!...

Il fait vingt serments aujourd'hui, Et demain il les désavoue.

On sait qu'il blesse quand il joue, Et l'on veut jouer avec lui.

Puis, après avoir donné ce nouvel échantillon de ses réminiscences poétiques oL de sa passion musicale, La Rose poursuivit :

— Bref, j'entrai, jeune encore, dans les gardes françaises; mon physique distingué, mes manières d'homme de cour, ma tenue toujours ilambante, et mille autres qualités dont je supprime lénumération, me firent rapidement monter en grade; je passai sergent et je me trouvai, comme vous voyez, dans une assez jolie passe...

— En effet.

— A partir de ce moment, mon existence fut celle des véritables guerriers français, galants et troubadours ; je mêlai les myrtes aux lauriers!... la déesse Vénus est la sœur du dieu Mars! Par ma guitare et par mon épée! on parla de moi aux Porcherons et chez Rampouneau, et

les cœurs se suspendirent aux crocs de ma moustache, comme si Cupidon lui-même en avait astiqué les pointes !

Raoul ne put s'empêcher de sourire de ce grotesque enthousiasme.

La Ro^e poursuivit :

— Mes victimes furent innombrables!... Je cherchais partout des cruelles, et je n'en pouvais rencontrer! C'était, vous en conviendrez sans peine, un guignon guignonnant! Mes camarades, à l'unanimité, sauf le brigadier qui était marié et jaloux, me décernèrent le surnom de la Clef des cœiirs... Tout allait pour le mieux; les duels et les amours ne me laissaient rien à désirer; la musique et la poésie, de leur côté, me favorisaient, quand, un beau matin, mon colonel me fit appeler chez lui, et il m'annonça... quoi? Devinez...

— Que vous étiez cassé, peut-être, — fit Raoul.

— Tout juste.

— Mais pourquoi?

— Je me lis la même question et j'y répondis en me souvenant que la protégée de notre major avait passé pour s'intéresser à moi plu& que de raison... Cette bonne fortune-là me coûtait un peu cher; mais que voulez- vous?... vive l'amour quand même!...

— Et, depuis lors, comment vivez-vous?

— Ceci est un mystère, même pour moi,; ne cherchons point aie pénétrer...

— Fort bien, — dit Raoul; — à, cette heure je vous connais comme si nous avions trinqué ensemble tous les jours depuis dix ans...

— Ah bah!

— C'est comme ça. Maintenant, causons...

— Tant que vous voudrez, pourvu que nous buvions en causant...

— Aimeriez- vous voir changer votre position?

— Comment l'entendez-vous?

— J'entends qu'au lieu d'avoir le gousset vide, vous y sentiriez ballotter bon nombre d'écus de six, livres, et même de louis de vingtquatre... Cela vous irait-il?

— Si çam'irait? mais, je le crois, fichtre!... que ça m'irait !...

— Eh bien, la chose est possible!

— Comment ?

— On a besoin de vous...

— De moi?

— Ou du moins d'un gaillard de votre espèce..

— Qui donc en a besoin?

— Peu importo, vous le saurez quand il en sera temps, si nous nous entendons.

— Mais que veut-on faire de moi?

— Quelque chose comme un chef de partisans...

— Ah ! il s'agit de guerroyer?

— Oui.

— Contre qui?

— On vous le dira plus tard.

— Soit. Mais payera-t-on bien?

— Royalement.

— I']t qui payera?

— :\ioi.

— Vous! — s'écria La Rose en jetant un regard sur le costume râpé de Raoul; — vous! répéta-t-il avec une défiance croissante.

— Moi-même. Cela vous étonne?

— Dame!... un peu.

Raoul sourit.

— Je puis vous rassurer, — dit-il.

— El comment?

— Voyez...

Raoul tira de sa poche une poignée d'or et la fit étinceler sous les yeux éblouis de La Rose.

— Voilà des arguments sans répliquej — s'écria alors ce dernier, — je suis convaincu.

— Avez- vous des amis? — demanda M. de La Tremblaye.

— Pardieu!...

— Dans la même position que vous?

— Un peu plus bas percés, si la chose est possible.

— Cens sur qui l'on puisse compter pour une expédition hasardeuse?

— Je répondrais d'eux comme de moi.

— Savez-vous où les prendre?

— A peu près... quoique leur domicile soit vague... Mais, enfin, dans les halles et sous les ponts, nous les trouverons...

— A merveille.

— Combien vous en faut-il?

— Six. Vous serez le septième et le chef.

— On vous les aura.

— Quand?

Encore du saug! encore du feu 1 muriLiuia-t-U. ^P. 832.)

— D'ici à deux jours.

— C'est tout ce qu'il faut; et maintenant que je vois, à n'en pas douter, que nous tomberons d'accord, je vais entrer avec vous dans le vif de la question et vous expliquer de quoi il s'agit.

— Par ma guitare et par mon épée! — s'écria La Rose, en

UV. 1C4. XAVIEU DE MOMÉPIS. — LES MYSTÉliES DU l'ALAlS-ROYAL. — ÉD. J. ROUFF El G'^. UV. 104

a|)pi]yanL son mciiLun sur la paume de sa main droite — je suis tout oreilles...

Ce qui fui convenu ce soir-là entre M. de la Tremhlaye et Tex-sergent aux gardes françaises, il est inutile de le rapporter ici.

Nos lecteurs ne tarderont point à connaître le résultat de cette déllbôrafion.

Qu'il leur suffise de savoir qu'avant de quitter le cabaret Raoul mit un bon nombre de pièces d'or dans la main frémissante de La Rose.

Ce dernier, ivre de joie et d'alcool, mais toujours troubadour et galant, regagna son domicile inconnu en chantant à tue-tète :

Loin de la route ordinaire

Et du pays des romans.

Je chante, aux bords de Cylhère,

Les seuls Yoîages amants,

Et viens, plein de confiance,

Annoncer la vérité

Du cliarme de l'inconstance

Et de l'inlidéliié.

Quant à Raoul, il pouvait être deux heures du matin quand il rentra dans son hôtel par la porte du jardin. Jacques lattendait au coin du feu.

EN VOYAtiË

Quinze jours environ s'étaient écoulés depuis cette soirée où nous .ivons vu Raoul de la Tremhlaye s'aboucher avec l'ex-sergent La Rose dans l'immonde cabaret de la Pointe-Saint-Euslache, à l'enseigne de Y Union de Mars et de Vénus.

Quittons Paris, si vous le voulez bien et transportons-nous en Picardie, à une petite distance au delà d'Abbeville.

(ù'était par une belle après-dîiiée d'automne.

Il pouvait être six heures du soir.

Le soleil couchant disparaissait derrière des collines peu élevées empourprant l'horizon du dernier éclat de ses feux, et mettant unefrang-e d'or aux nuages roses qui moutonnaient dans le ciel pur.

La route royale allongeait son ruban poudreux entre des champs bien cultivés, bordés de pommiers trapus chargés de fruits rouges, qui promettaient une abondante récolte et un cidre délicieux.

Une petite troupe d'hommes à cheval suivait cette route, à une allure extrêmement modérée.

Ces cavaliers étaient au nombre de neuf.

Le hasard les avait disposés de telle sorte qu'ils formaient ce qu'on aurait nommé en langage militaire une avant-garde, un corps d'armée et une arrière-garde.

L'avant-garde ne se composait que d'un seul homme, marchant à dix ou douze pas de ses compagnons.

Six cavaliers formaient le gros de la troupe.

Deux autres venaient, en arrière, à une distance de quinze ou vingt pas.

Tous ces hommes — excepté les deux derniers — étaient revêtus d'un costume pareil qui n'était ni une livrée ni un uniforme, mais quelque chose de mixte entre riiabit du soldat et celui du valet.

Tous avaient de longues moustaches, d'énormes rapières, des pistolets à Tarçon de leur selle et un petit portemanteau attaché sur la croupe de leur monture.

Le« chevaux étaient des bêtes vigoureuses, capables de supporter les fatigues des marches forcées.

Le cavalier de l'avant-garde fredonnait, tout en s abandonnant au pas de sa monture :

Fuyez, amants trop fidèles Qui, sur le ton langoureux, Venez radoter aux belles, Plus indolents qu'amoureux:

Venez, troupe liberliue De friponnes, de fripons, A ma lyre qui badine Inspirer de nouveaux sons!...

— Par ma guitare et par mon épée! — s'écria le chanteur en s'interrompant et en se parlant à lui-même — j'ose prétendre que, poui

des vers d'abbé, ce sont de jolis vers! Un mousquetaire ne ferait pas mieux !...

A ces traits caractéristiques, on a reconnu l'honorable ex-sergent aux g-ardes françaises, La Rose, — surnommé la Ckf des cœurs.

Les six cavaliers qui le suivaient immédiatement étaient les recrues fournies par lui à Raoul de la Tremblaye pour servir ses projets que nous pouvons deviner, mais que nous ne connaissons point encore de façon certaine.

Le chevalier et son fidèle Jacques marchaient, comme nous savons, un peu en arrière.

Raoul avait adopté, pour ce voyage, un costume presque militaire*.

Jacques portait une livrée, mais qui n'était point aux couleurs de la Tremblaye.

On approchait du terme de la roule.

Le prochain village était le dernier qu'on eût à traverser avant d'apercevoir, sur la gauche, au milieu des futaies centenaires, les girouettes armoriées de ce château oii Raoul avait si longtemps vécu, comme enfant d'adoption du marquis Réginald.

Aussi depuis le matin, Raoul, assailli par ses souvenirs, était profondément préoccupé et n'avait point échangé une seule parole avec Jacques.

Le jeune valet respectait le silence de son maître.

On marcha ainsi pendant encore à peu près une heure.

Puis, du haut d'une petite éminence, on aperçut, à la lueur douteuse du crépuscule qui descendait du ciel, étincelerles feux d'un village, distant d'environ une demi-lieue.

A cet aspect, La Rose tourna bride, et, mettant l'éperon dans les flancs de son cheval, il lui ht faire un temps de galop jusqu'auprès de Raoul.

Puis, saluant militairement, il demanda :

— Est-ce ici que nous arrêtons, monsieur?

— Oui, — répondit Raoul.

— Alors, je me détache en éclaireur, si vous le trouvez bon, pour faire préparer le gîte et commander le souper?

— Allez.

— Pas d'autres ordres?

— Non.

La Rose salua de nouveau et partit à une allure rapide qui prouvait que l'ex-sergent avait hâte d'arriver au gîte.

Au bout de vingt minutes, la petite troupe atteignait le village, et on

ne tardait point à voir La Rose debout devant la porte d'une hôtellerie d'assez bonne apparence.

L'hôte et les garçons se précipitèrent.

Les chevaux furent conduits à l'écurie, et les cavaliers, après avoir débouclé le portemanteau attenant à leur selle, entrèrent dans la cuisine.

Un grand feu flamboyait dans une haute cheminée.

Deux servantes plumaient, en toute hâte, canards, poulets et dindons^ et un petit garçon ajustait devant le foyer les supports d'une longue broche qu'un gros caniche blanc et noir s'apprêtait à tourner.

Ce grand feu, — ce mouvement, — cette activité, avaient un air de fête et donnaient appétit.

La Rose s'approcha respectueusement de Raoul, qu'il ne connaissait, — disons-le tout de suite — que sous le nom de monsieur^ et lui demanda:

— Monsieur nous fera-t-il l'honneur de souper ce soir avec nous?

— Non, — répondit Raoul, — je suis souffrant et fatigué... on me servira dans ma chambre...

L'hôte entendit ces paroles et se hâta de conduire M. de la Tremblaye à la chambre qui lui avait été préparée d'après les ordres de La Rose, et qui était la plus belle de l'hôtellerie.

On lui apporta à souper.

Mais il n'avait pas faim et il toucha à peine aux mets divers posés devant lui.

— • Jacques, — dit-il, après avoir terminé en quelques minutes ce frugal repas.

— Monsieur le chevalier? — interrogea le valet de chambre.

— Tu vas descendre aux écuries et tu feras seller devant toi mon cheval.

— • Vous sortez, monsieur le chevalier! — s'écria Jacques.

— Pour une heure à peine.

— Mais la nuit est tout à fait tombée... vous vous égarerez... Un triste sourire vint aux lèvres de Raoul.

— Je connais le pays, — dit-il; — allons, obéis, et va vite... Jacques s'inclina et se mit en devoir de sortir.

Au moment où il allait atteindre la porte, Raoul le rappela. Jacques revint.

— N'oublie pas — lui dit le chevalier — de visiter les fontes de ma selle, — assure-toi que les pistolets sont bien chargés et bien amorcés.

Jacques répondit affirmativement et s'éloigna, mais, cette fois, sans être rappelé.

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