FEU ET SANG
Au bout do quelques minutes, Jacques rentra dans la chambre de «on maître.
— Le cheval estprèt, — dit-il, — et, ainsi qun monsieur le chevalier m'en avait donné Tordre, j'ai visité soigneusement les amorces des pistolets.
— Bien, — répondit Raoul qui boucla son épée, prit son chapeau et sortit de la chambre et de la maison.
Et, suivant un couloir qui passait à côté de la salle commune, Raoul entendit un grand bruit de voix et de chocs de verres.
C'étaient les buveurs qui fêlaient joyeusement le bon cidi'e de Picardie.
Raoul passa.
Dans la cour, un garçon d'auberge tenait son cheval en main.
M. de la Tremblaye se mit lestement en selle, et, après avoir franchi la porte charretière, il rendit la main et fit sentir les éperons à sa monture qu'il embarqua au galop sur la grande route.
L'obscurité aurait été profonde sans les milliers d'étoiles qui scintillaient au firmament, car il s'en fallait encore d'une demi-heure, à peu près, que la lune ne surgît à l'horizon.
Bientôt Raoul, absorbé dans des réflexions de plus en plus sombres, cessa de s'occuper de son cheval et lui laissa flotter la bride sur le cou.
Le noble animal, quoique de race vaillante et rempli d'ardeur, était fatigué par les longues étapes qui venaient d-e se succéder pendant plusieurs jours.
Il ne tarda guère à profiter de la distraction de son cavalier pour passer du galop au grand trot, — puis au petit trot, — puis au pas.
Le tout, par gradations habilement ménagées et qui devaient faire un honneur infini à son intelligence chevaline.
Raoul le laissa marcher à sa guise, — sans se douter seulement de ces changements d'allure .
Ilàtons-nous d'ajouter que l'honnête quadrupède ne profita point de l'inattention absolue du maître pour s'arrêter et pour essayer de tondre du bout des dents l'herbe touffue et appétissante qui garnissait les bords de la route.
En cheval consciencieux, quoique fatigué, il marcha lentement, mais il marcha toujours.
Cependant, tout à coup, Raoul revint à lui-même.
Il releva la tête et promena ses regards autour de lui, comme pour se rendre compte de l'endroit dans lequel il se trouvait.
A trente ou quarante pas, sur la gauche de la grandroute, on distinguait vaguement une silhouette noire, assez semblable dans l'obscurité à un gibet.
Raoul tressaillit.
Ses souvenirs, en ce moment, le servaient mieux que sa vue.
Cet objet que tout étranger, à sa place, aurait pu prendre pour un instrument de supplice, n'était autre chose, il le savait bien, qu'un poteau indicateur placé à l'entrée d'une route.
Or, sur la traverse de ce poteau étaient écrits ces mots, qu'on aurait pu lire au grand jour, — ou plutôt deviner, car les outrages de la pluie, de la neige et du soleil les avaient depuis longtemps rendus à peu près indéchiffrables: