TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN
Ce même soir, à la tombée de la nuit, Jacques était de retour au château de la Beaume,
— Hier, — dit-il à Raoul, — hier, quand monsieur le chevalier m'a fait l'honneur de me demander ce qui m'appelait à Paris, je n'ai pu lui
11 acheta dans le Northumberluud une charmaute propriété. iP. 1200.)
répondre: Aujourd'hui l'empêchement qui hier me clouait la langue, n'existe plus...
— Alors, je puis savoir...?
— Certainement, si toutefois monsieur le chevalier me le demande encore...
— Jo le demande.
— Eh bien, voici ma réponse...
LIV. 151. — XAVIEK DE MONTÉI'l.N. — LKS MYSTÈUES DU PALAIS-ROYAL. —ÉD. J. ROUFF ET Ci^ LIV, l.îi
il9S LES MYSTÈRES DU PALAIS-ROYAL
Jacques présenta respectueusement à son maître une petite boîte soigneusement fermée.
Raoul prit la boîte et l'ouvrit.
Elle contenait deux longues mèches de crins noirs et durs.
— Que diable est-ce que cela?... — s'écria Raoul.
— Cela, monsieur le chevalier, — répliqua Jacques modestement, — ce sont les moustaches de Mathias Aubert, surnommé le Lynx...
— Comment !... il te les a laissé couper?...
— D'autant plus volontiers, monsieur le chevalier, que j'avais eu la précaution, pour le bien disposer, de lui passer préalablement ma bonne rapière tout au travers le corps... Seulement, j'ai eu le tort grave de désobéir à monsieur le chevalier, et je m'en accuse... *
— Tu m'as désobéi, mon pauvre ami!... et en quoi donc?...
— Monsieur le chevalier m'avait ordonné, si je rencontrais Mathias Aubert, de le tuer pai* derrière, comme un chien enragé ou comme un serpent..
— Eh bien?...
— Eh bien, je n'en ai pas eu le courage... je lui ai dit de mettre l'épée à la main... et je l'ai tué par devant... J'espère que monsieur le chevalier me pardonnera...
Raoul jeta ses bras autour du cou de Jacques et l'embrassa à trois reprises.
Le lendemain, à dix heures du soir, le moment fixé pour le départ arriva.
Raoul avait décidé qu'il était prudent, pour ne point attirer l'attention, de voyager d'abord à cheval et d'aller rejoindre, à huit ou dix lieues .de Saint-Germain, un carrosse attelé en poste qui emmènerait à Fécamp tous les fugitifs.
En conséquence, Jeanne habillée en cavalier, Raoul, Jacques, et l'un des deux hommes qui partaient aussi pour l'Angleterre, se mirent en selle en face du portail ruiné du château des Fantômes.
Le second des deux hommes était en avant avec le carrosse.
Quand la petite cavalcade eut fait trois cents pas, Raoul s'aperçut que Jacques ne le suivait-pas.
Un commencement d'inquiétude allait le faire retourner en arrière, lorsque Jacques arriva au grand galop. Raoul se, remit en marche.
Au moment d'atteindre la lisière de la forêt, au moment de perdre de
LES MYSTÈRES DU PAf.Al S-ROYA L 1109
vue pour toujours l'emplacement où la tour carrée dominait les débris du manoir féodal, Raoul arrêta son cheval et celui de Jeanne.
— Chère enfant, — dit-il à sa compagne, — toi qu'en ce moment je n'ose appeler que ma sœur... dans quelques jours, tout un passé maudit sera effacé et réparé... dans quelques jours tu seras, devant Dieu et
• devant les hommes, mon épouse chaste et bien-aimée...
— Mais cette femme... — demanda Jeanne, — cette autre femme?... Raoul étendit sa main droite vers le château des Fantômes.
— Elle est là-bas, — fit-il, — et n'en sortira plus vivante...
— Ohl mon Dieu... que dis-tu?... que veux-tu dire?... J'ai peur de te comprendre... je tremble... — murmura Jeanne.
En quelques mots, Raoul lui expliqua tout.
— Mon ami, — s'écria la pauvre enfant, — je ne veux pas que cette femme meure ainsi 1... C'est affreux I... affreux!... non, je ne le veux pasl... je ne le veux pas!...
— Mais que faire?...
— Qu'elle soit libre!...
— Y songes-tu?... C'est une bête fauve qu'Antonia Verdi... elle nous poursuivrait partout des morsures empoisonnées de sa haine !..
— Que nous importe!... nous serons assez loin pour la braver...
— Mais, elle vivante, tu ne peux pas être ma femme!...
— Eh bien, si je ne suis pas ta femme, je serai ta sœur... je serai ta maîtresse si tu le veux... mais il faut qu'Antonia vive!... il le faut!... Tout, tout au monde, plutôt qu'une telle mort!... Ah! si cette femme mourait de cette façon, à cause de moi, je croirais voir partout son image défigurée!... je sens bien que je deviendrais folle d'épouvante!... Va, Raoul, va vite, si tu m'aimes... et délivre-la, je le veux!...
Quand la douce voix de Jeanne commandait, Raoul ne savait qu'obéir.
Malgré la très profonde amertume qui débordait en lui à la seule pensée de laisser sa vengeance incomplète et de rendre à la lumière un monstre tel qu'Antonia Verdi, la plus perfide et la plus dangereuse de toutes les ennemies, il fallait se soumettre aux ordres de cette jeune reine de Saba, qui était bien véritablement la souveraine de son cœur et de sa volonté.
Déjà, il éperonnait son cheval afin de dévorer l'espace qui le séparait du château et de revenir plus vite auprès de Jeanne.
— Monsieur le chevalier, — lui cria Jacques d'une voix brisée par une toute puissante émotion, — où allez-vous?...
— Tu le vois, — répondit Raoul, — je vais là-bas...
— Attendez!... au nom du ciel!... attendez!...
— Pourquoi attendre?,.. Y a-t-il un danger derrière nous?...
— Attendez! — répéta Jacques pour la troisième fois en saisissant la bride du cheval de son maître afin de l'empêcher de faire un seul pas en avant.
— Mais enfin, — dit le chevalier, — qu'y a-t-il?... De par tous les ^ diables, explique-toi...
Jacques ne répondit que ce seul mot :
— Regardez!...
En ce moment, une colonne de flammes, métamorphosant pour une seconde les ruines du château de la Beaume en un cratère pareil à celui du Vésuve, sembla jaillir des profondeurs de la terre jusqu'aux profondeurs du firmament.
Une détonation retentit, semblable à celle de trois cents pièces d'artillerie tirant en même temps.
Puis, le silence absolu, l'obscurité profonde, succédèrent sans transition aux clartés éblouissantes et au fracas assourdissant.
— Que veut dire cela? — demanda Raoul éperdu.
— Monsieur le chevalier, — répondit Jacques, je n'ai pas voulu vous laisser un remords qui serait peut-être venu... j'avais fait une traînée et j'ai mis le feu aux poudres...
Raoul revint à la jeune femme qui, muette d'épouvante, cachait son visage entre ses deux petites mains...
— Jeanne de La Tremblaye, — lui dit-il, prie pour Antonia Verdi dont l'âme est en ce moment devant Dieu, son juge suprême !...
§ Notre tâche arrive à son terme.
— Que dire encore?...
Quand le péril est passé, l'intérêt n'existe plus.
Cependant, allons jusqu'au bout...
De Saint-Germain à Fécamp, le voyage de nos fugitifs se fit sans
encombre...
De Fécamp à Douvres, la traversée fut heureuse.
Raoul, une fois en Angleterre, quitta le nom de La Tremblaye qui n'aurait point manqué d'attirer l'attention sur lui, et reprit celui de Rigaud, . qu'il aurait mieux fait sans doute de porter toujours.
Ce fut sous ce nom qu'il épousa Jeanne de Chambard devant un ministre du culte catholique.
Il acheta dans le Northumberland une charmante propriété et il y mena la vie si facile et si douce de gentilhomme fermier.
Jacques cessa d'être son valet de chambre pour devenir son intendant et son ami... intendant fidèle! ami dévoué!... choses rares!...
Raoul aima Jeanne toute sa vie, Jeanne ne cessa point de l'aimer.
Ils eurent de nombreux et beaux enfants qui ne surent jamais le premier mot des aventures de leur père.
Raoul et Jeanne moururent en même temps l'un que l'autre, dans une vieillesse très avancée, entourés du respect et de l'affection de tous ceux qui les approchaient. La famille Rigaud ne s'est point éteinte.
A l'heure où nous écrivons ces lignes, le très honorable William Raoul Rigaud, esq., est un des membres les plus influents de la Chambre des communes.
Voulez-vous savoir ce que devint notre excellent et malheureux ami, don Raymond de Vasconcellos?... Il fit vœu de prendre l'habit et de suivre la règle austère de l'ordre des saints religieux du Mont-Carmol, si Dieu le délivrait des nocturnes obsessions de chaque vendredi... Dieu accueillit la prière de don Raymond qui mourut en odeur de sainteté.
Et, maintenant, chers lecteurs, maintenant que vous savez tout, j'entends quelques-uns de vous me reprocher d'avoir fait un dénouement immoral en accordant à mon aventurier un bonheur sans doute qu'il ne méritait pas...
A ce reproche qu'ai-je à répondre?...
Rien, si ce n'est que le Dieu d'indulgence et de bonté pardonne au repentir, et que, du moins j'aime à le croire, Raoul se repentait de toutes les erreurs de sa jeunesse...
Et, d'ailleurs, s'il ne priait pas assez, n'avait-il pas à ses côtés un bon ange, une chaste enfant qui priait pour lui?...