RAOUL ET HÉBÉ
Raoul ouvrit la dernière porte, et, pendant une seconde, il s'arrêta sur le plus élevé des degrés de pierre qui descendaient dans le cachot. Antonia Verdi tourna lentement la tête et regarda Raoul.
— C'est vous, Raoul, dit-elle alors d'une voix méconnaissable et presque indistincte, — c'est vous... — Puisque vous êtes venu, au lieu d'envoyer votre valet, c'est qu'un nouveau coup va me frapper... mais, quel qu'il soit, je l'attends sans crainte, car j'ai tant souffert que je ne peux pas souffrir davantage sans mourir... et la mort, c'est la délivrance.
— Vous avez raison, Hébé, — répondit Raoul avec calme, — je vous apporte en effet la délivrance... la porte de ce cachot va se fermer pour ne plus se rouvrir... Vous voyez en ce moment un visage humain pour la dernière fois...
Tandis que Raoul prononçait ces mots, Antonia Verdi sentait se réveiller en elle cet ardent amour de la vie qui ne s'éteint jamais, même dans le cœur des plus misérables et des plus souffrantes créatures.
— Ainsi, — balbutia-t-elle en désignant le pain et l'eau, et en tremblant de tous ses membres, — ainsi... ces provisions?,..
— Ménagez-les bien, Hébé, — elles ne seront pas renouvelées...
— Mais alors, ensuite... quand il n'y aura plus rien... ce sera donc la faim... la faim avec toutes ses angoisses et toutes ses tortures? Oh' Raoul... Raoul... serez-vous à ce point sans pitié jusqu'au jjout?...
— Non, car vous éviterez, si vous le voulez, ces souffrances qui vous épouvantent...
— Si je le veux?... ah! si je le veux!... mais comment?... Raoul tendit à Ilébé le petit flacon enveloppé do papier noir.
— Ceci, — dit-il, — est la mort, la mort instantanée, foudroyante; vous voyez qu'il ne tient qu'à vous de ne pas souffrir...
Hébé saisit le flacon d'une main avide, mais presque aussitôt elle le laissa retomber sur la terre humide en s'écriant :
— La mort!... partout la mort!... Mais je veux vivre, moi!... je veux vivre...
Raoul fit quelques pas vers la porte de sortie.
— Ainsi... — demanda Hébé haletante, — tu ne veux pas que je vive?...
— Je ne le veux pas, — répondit Raoul,
Et il gravit la première des marches de l'escalier.
— Eh bien, — continuaHébé, — puisqu'ilfaut mourir, je mourrai!... mais, avant que tu sois sorti, j'aurai ravivé dans ton cœur une plaie cicatrisée, et je l'aurai rendue saignante I... Tu dis que je t'ai fait bien du mal!... Ah! tu ne sais pas tout ce que j'ai fait contre toi!... Souviens-toi de Déborahl,,. souviens-toi de ta belle juive adorée!,,, souviens-toi de cette perle d'Israël qui t'apportait en dot sa beauté miraculeuse, et ses millions, et son amour!..,
Raoul s'arrêta et se retourna. Il était pâle.
Hébé, les yeux injectés de sang dans son masque livide, ressemblait à quelque génie malfaisant, à quelque démon blasphémant Dieu. Un rire convulsif agitait ses lèvres.
Elle reprit :
— Sais-tu ce que j'ai fait?... J'ai tué Déborah !.,. Déborah est morte du poison que je lui versais en l'embrassant!... J'ai tué Déborah!.., entends-tu bien, Raoul, j'ai tué Déborahl...
Raoul bondit jusqu'à Hébé en tirant son épée.
Mais il s'arrêta au moment d'enfoncer son arme dans le sein de cette effrayante créature, qui, d'une voix éteinte, murmurait encore :
— J'ai tué Déborah!... j'ai tué Déborah!...
— Non. . . non. . . , dit-il, — ce sang est trop impur pour le répandre moimême.
Il renversa sur le sol la cruche qui contenait la provision d'eau. Il brisa d'un coup de talon le flacon rempli de poison. Puis il sortit en s'écriant :
— Meurs quand tu pourras, misérable femme!... meurs comme un chien ! . . . et sois maudite ! ! . . .
Les lourdes portes se refermèrent.