PROLOGUE
OU|le lecteur fait connaissance avec messires Coquastre et d'Aubignj, du collège ' de Uontai&rn .
|Le25 mars de l'année 1547, une dizaine geôliers, appartenantau collège de Monjigii, situé dans la rue des Sept-Voies , liittèrent les environs du Palais-de-Jus- Ice, traversèrent la Seine sur le Petit-Pont,
et s'engagèrent finalement dans la rue Saint-Jacques.
Le couvre-feu de huit heures vernit de
sonner. ^
La lune ne s'était point encore levé; il faisait une nuit sombre, la bise sifflait,ipre et froide, au détour de chaque rue, les girouettes grinçaient sur les toits avec des cris aigus et plaintifs, et toutes les raisons étaient déjà fermées au dehors et barricadées en dedans , par mesure de 'précaution contre les voleurs qui inlstaient alors la capitale.
Quelques flocons de neige commaçaient à tourbillonner dans l'air, et ^naientse mêler à la boue qui tenait heu e
pavé.
Mais les écohers étaient tous chauss
d'épaisses galoches, et redoutaient peu le contact de l'humidité ; en outre, ils étaient affublés d'une cape de gros drap brun, et le camail qui couvrait leurs épaules, fermé devant et derrière, les défendait suffisamment contre les indiscrétions de la biso d'hiver.
De tous les collèges de Paris , celui de Montaigu était, sans contredit, le plus mal administré. De tous les écoliers de cette ville, dit Dulaure , ceux de Montaigu passaient pour les plus maltraités et les plus malheureux. Erasme, qui séjourna pendant quelque temps dans ce collège , y tomba malade par l'effet de l'insalubrité du logement et de la nourriture. Du temps de Rabelais, ce collège se trouvait encore dans un état déplorable, à ce point que,
pendant le jour, les écoliers allaient, diton, mendier pour vivre, et recevaient, avec les pauvres, le pain que distribuaient Jes Chartreux.
Hâtons- nous d'ajouter que ceux que nous mettons ici en scène formaient , du moins pour la ^plus grande partie, une honorable exception à la règle commune.
Ils étaient assez convenablement vêtus, et l'air d'audace et de bonne humeur qui se manifestait dans leur maintien et dans leifrs propos témoignait que, s'ils manquaient parfois de ce qui rend la vie facile, du moins avaient-ils toujours dans le cœur et dans la tête, ce qui la fait gaie, insouciante et folle !. . .
Ils avaient vingt ans!
Leurs lèvres trempaient à peine dans
cette belle coupe d'or, où l'amour allait leur verser l'ivresse... ils naissaient à la vie, mille désirs troublaient leur cœur, et le tapage du monde étourdissait leur raison.
On est si facilement heureux à cet âge...
L'amour garde encore tous ces mys^ tères, et l'avenir cache profondément ses douloureux secrets.
C'est comme une fête bénie de Dieu!
chaque jour devient l'occasion d'une nouvelle surprise, tout chante alentour, et générosité, dévoûment, amour, enthousiasme, le cœur garde pieusement le dépôt de toutes les vertus!...
Ne vous souvient-il plus de ce temps où l'âme, naguère enveloppée dans les
douces illusions de l'enfance, s'éveille tout à coup sous les premiers baisers de la vie.
C'est la jeunesse.
Comme une fée invisible, elle frappe de sa baguette magique les objets qui vous environnent, et tout change, et tout se transforme et tout grandit!...
Mai en fleur, l'air s'emplit de senteurs embaumées, le soleil monte éblouissant à l'horizon, les arbres se chargent de fruits vermeils, et la nature entière tressaille sous les chaudes haleines du printemps.
Quel splendide spectacle!...
Et comme le ciel est pur, comme les nuits ont de doux rêves, comme la réalité a de suaves caresses!
D'où vient que cette heure est si courte, cette joie si rapide? pourquoi faut-il que la coupe d'or s'emplisse un jour de nos larmes les plus amères?...
C'est la vie cependant, — et Dieu l'a faite ainsi...
Nos jeunes capètes avaient déjà gravi une partie de la grande rue Saint-Jacques, et ils allaient franchir le mur d'enceinte pour se diriger de là sur la route d'Orléans, quand l'un d'entre eux s'arrêta tout à coup, et fit signe à ses compagnons d'en faire autant.
Ils marchaient bon pas : la route était mauvaise, et, comme ils étaient venus d'une seule traite du Palais-de-Justice, tous s'arrêtèrent pour souffler quelques minutes :
— Or çà, dit alors celui qui avait donné le signal de la halte , en s'adressant à un écolier placé en vedette, à quelques pas en avant, m'est avis, maître Coquastre, que vous nous prenez pour des tire-laine poursuivis par le guet, par la hart !... voilà une heure bientôt que nous barbotons, comme des canards, dans cette boue infecte, il serait bien temps de chercher quelque taverne où nous pourrions attendre à notre aise, près d'un bon feu, et en présence d'un pot d'hypocras... qu'en dites-vous, compagnons ?
La motion fut accueillie avec assez de faveur, et les regards cherchèrent dans l'ombre un bouge quelconque que l'on pût assiéger et mettre à sac.
Celui que l'on avait appelé Coquastre, fit quelques pas vers le groupe.
— Tu as donc soif, d'Aubigny? dit-il en frappant sur l'épaule de l'écolier qui avait parlé.
— Comme un moine ! répondit d'Aubigny. ,
— Eh bien, poursuivit Coquastre, hâtetoi .de me suivre, car si tu t'attardes encore un peu dans ces parages, je crains bien que tu ne puisses plus, de ta vie, ni boire, ni jouer aux dés, ni embrasser les demoiselles de la rue de Glatigny-
— Qu'est-ce à dire?... fit d'Aubigny.
— Piegarde...
Et tout en parlant, Coquastre Tobli-
gea à lever les yeux sur les masures qui les entouraient.
Depuis quelques secondes, en effet, les volets s'étaient mystérieusement ouverts au-dessus de leurs têtes; de singuliers grognements venaient de se faire entendre, et bien que les écoliers fussent nombreux, il était à craindre qu'on ne leur fît un mauvais parti.
— D'Aubigny poussa un soupir :
— Sang et tête!... dit-il en remuant le chef, j'ai bien envie d'en pourfendre quelques-uns... qu'en dis-tu?
— La bonne idée!... s'écria Coquastre en riant, ne trouves-tu pas ton pourpoint assez troué, que tu veuilles l'exposer aux arquebuses de ces mécréants...
— Corne-bœuf!... je les mangerais, oui!
— Tu es ivre.
— Moi! j'ai le gosier sec comme un cœur de rhéteur.
— Viens donc, répliqua Coquastre en se remettant en route , et nous l'arroserons tout à l'heure avec un baril de Brétigny.
Cette considération parut produire un effet salutaire sur l'esprit de d'Aubigny, et la petite troupe ayant repris sa marche, se trouva, peu après, sur la route d'Orléans, Coquastre toujours en tête.
Coquastre était un grand gaillard, haut de cinq pieds six pouces, aux épaules robustes, bien pris dans sa taille et qui portait son épée avec toute l'aisance élégante et provocatrice d'un gentilhomme.
Coquastre était venu au monde, comme un enfant de l'amour et du hasard. On l'avait trouvé un beau matin sur les marches du parvis Notre-Dame, criant de sa petite voix aiguë et perçante, et levant ses bras blancs vers le ciel.
Il était fort laid, et de plus, les linges dans lesquels on l'avait enveloppé , n'accusaient pas une haute origine.
Les curieux s'arrêtaient donc à peine , jetaient un regard distrait sur l'enfant abandonné, et passaient peu soucieux de s'embarrasser d'une charge, en dédommagement de laquelle il ne leur était pas permis d'espérer quelqi]3 récompense postérieure.
Lepetit bonhomme continuait donc de crier et d^ agiter ses bras dans le vide.
Or, il arriva que, ce même jour, maître Blondel , honnête armurier , demeurant dans la rue du Heaume, passa à quelques pas du parvis Notre-Dame pour se rendre dans la rue Saint-Jacques où l'appelaient ses affaires.
Maître Blondel était, à cette époque, un homme gros, court, replet, actif cependant , habile dans son commerce , arrondissant peu à peu le trésor de ses pénibles épargnes, et partageant son temps entre le travail et son amour pour sa femme.
Maître Blondel était borné; parti de fort bas, son éducation avait été très négUgée, ce n'est qu'à force de persévérance, d'opiniâtreté et de travail, qu'il était parvenu à assurer son existence, et à cette
époque déjà, il jouissait d'une haute influence sur son quartier.
Influence légitime, du reste, car si maître Blondel manquait complètement d'intelligence, du moins possédait-iï une conscience honnête , un instinct sûr, et c'est à ces qualités , si rares dans tous les temps, qu'il avait dû de traverser des époques bien difliciles, sans imprimer la plus petite tache à sa réputation d'honnête commer-, çant et de citoyen dévoué.
C'était un bon et candide bourgeois.
Il payait ses ouvriers avec une exactitude scrupuleuse, criait bien fort contre les taxes qui l'écrasaient, rêvait la réforme des abus dont il souffrait, et ne connaissait, en fait de sentiment, que cette espèce
d'affection sans nom, qu'il éprouvait pour madame Blondel, sa femme.
Et comment en aurait-il pu être autrement?
Depuis le jour où Blonde! était entré dans la vie, il n'avait pas quitté sa boutique ; parqiïé entre son comptoir et la salle où resplendissaient ses panoplies, son regard n'avait jamais eu d'autre horizon que les quatre murailles de sa demeure : cet air vicié qu'il respirait suffisait à sa poitrine, ce jour obscur et sombre à son , .regard : le soir, quand, assis auprès de sa femme, il comptait les gros deniers, les grands blancs, les écus d'or qu'il avait ga- ^ gnés dans la journée, son habitation lui semblait plus belle que l'hôtel des Tournelles ou que le Louvre.
Epargner!... tel était le secret de la persévérance active, de l'opiniâtreté laborieuse qui consumaient ces deux existences qu'un même sentiment, étranger
à l'amour, avait par hasard réunies.
Cependant un jour, qui ,le croirait ?
le doute s'était glissé dans l'esprit de Blondel , — un doute amer et cruel !
Il y avait bien longtemps de cela!...
Blondel venait de rentrer au logis, la bourse garnie d'une abondante moisson d'argent. Madame Blondel était allée à l'église Saint- Jacques-la-Boucherie; il se trouvait seul, sans témoins: un désir effréné le prit. ^
Le trésor si péniblement amassé depuis près de dix années, il était là, dans un
grand bahut bardé de fer, compliqué de serrures; il n'avait point encore osé le compter, il en ignorait la valeur, il n'avait jamais joui du spectacle de toutes ses épargnes réunies...
Il voulut voir !
C'était une fantaisie bien naturelle et bien pardonnable, si l'on songe que maître Blondel n'avait point d'autre mobile au monde; que c'était là toute sa joie, tout son bonheur, toute sa vie.
Il ouvrit une à une les serrures qui défendaient son or , et leva le couvercle.
Le bahut était plein jusqu'aux bords, d'une fortune de prince...
Blondel pâht!... —Il ne se croyait pas si riche...
La joie, le saisissement faillirenttroubler
sa raison, et il se retint an coffre pour ne pas tomber.
Puis une fois remis de ce premier mouvement, il s'accouda, et se prit à rêver.
Blondel n'était pas avare; il avait trente ans, il était dans la force de l'âge, il n'avait point de vices...
Et cependant il resta près d'un quart d'heure dans la contemplation muette et extatique de tant de richesses amassées.
Et, chose singulière , plus il se plongeait dans cette contemplation, plus son visage devenait soucieux et pâle.
Enfin ses lèvres remuèrent, et deux larmes coulèrent le long de ses joues.
Pour la première fois de sa vie, le digne homme venait de sentir qu'il avait un cœur.
en s'apercevant qu'il lui manquait un liéri lier.
Un enfant!...
Cette pensée entra dans son esprit comme une révélation, et y porta la lumière , et avec la lumière, l'amour!
11 n'y avait pas songé jusqu'alors, et voilà que maintenant il ne pouvait plus songer à autre chose.
Un enfant!... c'est-à-dire la gaîté, le mouvement, le bonheur, tout un monde de sensations nouvelles, l'horizon agrandi, un but à son activité , l'air et le soleil dans sa boutique!...
A partir de ce jour, Blondel perdit cette placidité douce et calme qui faisait naguère le fond de son caractère, 11 devint triste, presque sombre, son connnerce l'occupa
moins. Toutefois, il n'avait pas o^é faire part de son chagrin à sa femme ; madame Blondel ne l'aurait peut-être pas compris. — 11 y avait, désormais, un abîme de sensibilité et d'amour entre elle et lui.
Il partait souvent le matin de la rue du Heaume, et n'y rentrait que le soir.
Ce qu'il faisait pendant ces longues journées, Dieu seul le savait. — Il l'ignorait presque lui-même.
Le pauvre Blondel suivait son chemin à travers la capitale, sans but déterminé ; il s'arrêtait à contempler les johs enfants blonds et roses qui passaient près de lui ; il leur souriait avec une joie paterne, et s'éloignait bien souvent la paupière humide.
Or, ce jour-là, le bon armurier, passant
par hasard près du parvis Notre-Dame, — entendit les cris de l'enfant exposé, et vit ses petits bras s'agiter dans l'air.
Il s'approcha , autant peut-être par curiosité que par compassion.
Et, comme il s'aperçut que chacun s'éloignait, sans daigner même jeter un regard bienveillant à l'enfant, une suprême pitié s'éleva de son cœur ému, il prit le petit bonhomme dans ses bras , et l'emporta.
Madame Blondel ne s'attendait pas à un pareil cadeau ; mais l'homme était maître au logis, et le petit Coquastre fut installé le jour même dans un berceau en fer , arlistement travaillé, et placé auprès du lit des deux époux.
C'esrt ainsi que Coquastre était entré dans la famille Blondel !...
Il avait grandi, entouré de soins et de tendresses, et comme si Dieu eût voulu récompenser le brave armurier de sa bonne action, cinq années s'étaient à peine écoulées, qu'il lui envoyait une jolie petite fille, et lui enlevait sa femme.
Blondel pleura bien sincèrement cette dernière. — Mais la petite Denise était si jolie , elle grandit si vite en gentillesse et en beauté , qu'il ne songea bientôt plus à autre chose, et bénit le ciel de ce qu'il avait fait.
Au surplus, Coquastre n'avait donné jusqu'alors à son père adoptif que des sujets de contentement. 11 était bien un peu tapageur, arrogant, querelleur , il effrayait
bien souvent le pauvre Blondel du récit de ses duels sur le Pré aux Clercs; mais à part ces quelques défauts, insignifiants à cette époque, Coquastre s'était toujours montré bon, aimant, dévoué envers celui qu'il estimait à l'égal d'un père.
Le lecteur nous pardonne cette légère digression; nous allons reprendre notre récit, pour ne plus l'abandonner.
La petite bande des écoliers du collège de Montai gu s'était donc remise en marche, elle venait de sortir de Paris par la rue Saint-Jacques, et s'avançait, Coquastre en tète, sur la route d'Orléans.
Pendant quelque temps, le silence ne fut interrompu que par les jurons de d'Aubigny, dominant le piétinement des écoliers sur la route boueuse ; la neige conti-
ïiuait de tomber avec intensité, et le vent, qui s'était levé , agitait avec plus de violence le petit manteau qui tombait de leurs épaules.
Une demi-heure se passa ainsi.
La lune était toujours voilée. Ils marchaient dans une obscurité complète.
— Croix-Dieu! dit tout à coup d'Aubigny en s'arrêtant de nouveau, comptestu donc nous faire cheminer de la sorte jusqu'à Orléans?
— Nenni-dà 1 repartit Coquastre , voire jusqu'à quelques pas encore.
— Cette neige me met l'eau à la lèvre.
— Eh bien! j'aperçois d'ici la taverne du père Quinepue : nous allons y trouver bon feu et bon vin, en attendant la venue de Blondel et de la jolie Denise sa fille.
— Ils doivent donc arriver celte nuit?
— Oui, bien.
— Sans crainte des tireurs d'or?
— Oh! fit Coquastre en riant, le père Blondel, Dieu le garde, a peur des voleurs, comme il convient à un bourgeois de son âge et de son sexe ; mais il y a une chose qu'il craint encore davantage.
. — Quoi donc?
— C'est de manquer l'entrée du bon roi Henri II dans sa capitale.
— Il doit y figurer?...
— En quahté de maître de sa corporation.
— N'importe! poursuivit d'Aubigny, m'est avis que par un pareil temps y et à pareille heurfe , il n'est point prudent de rentrer à Paris par la rue Saint-Jacques.
— Ne sommes-nous pas venus pour lui faire escorte , et lui prêter notre aide au besoin?
— C'est vrai.
— Que peut-il craindre alors?
— Tu as raison... mais les routes sont si peu sûres et si mal fréquentées... enfin,
' hâtons-nous de rejoindre la taverne de Quinepue... carj'ai la langue sèche comme un vieux parchemin.
Les ; craintes exprimées par d'Aubigny peuvent étonner un lecteur du XIX® siècle, mais à l'époque où nous reporte ce récit elles n'étaient malheureusement que trop fondées :
« En 1548, dit un auteur, la route d'Or- » léans, la plus fréquentée de toutes celles » qui partaient de Paris, était infestée par
» des voleurs, qui se retiraient dans les » profondes carrières du [faubourg Notre- » Dame-des-Champs et Saint-Jacques : le » parlement, au mois de mai de cette an- » née, ordonna aux habitants de ce fau- » bourg d'établir un guet. — Remède inu- » tile. — Ce ne fut qu'en 1563 , que de » nouvelles plaintes, à ce sujet, détermi- » nèrent cette cour à faire clore l'entrée » de ces carrières, pendant la nuit et les » jours de fête. »
Quelques minutes après le colloque de Coquastre et de d'Aubigny, la bande des écoliers arrivait à la hauteur de la taverne du père Quinepue.
Mais là , un embarras d'un autre genre vint encore les arrêter.
La taverne était hermétiquement fer-
mée, et rien ne prouvait que le maître du logis fût disposé à ouvrir son bouge à une dizaine d'écoliers, dont la renommée disait beaucoup de mal.
Coquastre fit signe à ses compagnons de former le cercle, en leur recommandant le plus profond silence.
— Or ça, leur dit-il à voix basse et mystérieuse, il paraît que le père Quinepue a du monde, ce soir... les voleurs du dedans se sont barricadés contre les indiscrets du dehors.
— • Il faut briser la porte , interrompit d'Aubigny.
— Ouais ! repartit Coquastre, une porte bardée de fer, et derrière laquelle se tiennent des misérables qui ont prévu toute surprise.
— Alors, mettons-y le feu...
— Mauvais moyen !
— Cependant...
— Il vaut mieux agir de ruse.
— Et comment?
— Ecoutez-moi ! que huit d'entre nous se cachent dans le fossé qui borde la route... D'Aubigny et moi, nous allons nous présenter à m^aître Quinepue ; comme il nous verra seuls, l'espoir de nous dévaliser facilement lui fera peut-être ouvrir son huis; s'il refuse, nous aviserons... s'il ouvre au contraire , nous nous précipiterons ensemble , et nous nous rendrons maîtres de la taverne... Tel est mon avis : n'est-il pas le vôtre?...
— Je n'y vois pas d'obstacle, dit d'Aubïgny.
— Alors c'est convenu...
— C'est convenu!
— Que chacun prenne donc son poste et se prépare à Faction , ajouta Coquastre en tirant son épée du fourreau.
Et pendant qu'il se dirigeait vers la taverne, les autres écoliers disparaissaient silencieusement dans le fossé.
Cependant d'Aubigny avait imité le geste de Coquastre : il venait de tirer son épée du fourreau, et le cœur plein d'ardeur, il marchait d'un pas ferme vers l'antre du tavernier.
La taverne ne présentait rien d'élégant, ni d'agréable à l'œil. C'était une misérable masure faite de boue et de solives vermoulues, déchirée de crevasses énormes, et dont le toit s'était depuis longtemps
affaissé sous les efforts combinés de la pluie el du vent.
Elle avait un rez-de-chaussée et un premier étage. — Le premier étage était plongé dans l'obscurité la plus profonde ; le rez-de-chaussée se trouvait seul éclairé .
Coquastre s'approcha de la masure et jeta son regard à travers une des crevasses.
D'Aubigny attendait derrière.
— Eh bien ? dit ce dernier à voix rapide, après quelques secondes d'attente.
— Je ne vois personne, répondit Coquastre sur le même ton.
— Voilà qui est singulier.
— Ils dorment peut-être.
— Ce n'est guère dans les habitudes de père Quinepue.
— Faut-il frapper ?
— Frappons.
Quand il s'agissait d'agir, d'Aubigny était toujours prêt,
. Coquastre allait donc ;se mettre à l'œuvre, mais il retint tout à coup son bras.
La fenêtre du premier étage venait de s'ouvrir avec précaution , et une tête d'homme s'était penchée au dehors.
Coquastre se colla contre la muraille.
Il y eut alors quelques mini^tes de silence, pendant lesquelles les deux écoliers retinrent leur haleine et se roidirent dans leur immobihté.
Enfin, l'homme monta sur la fenêtre, et après s'être |assuré que personne ne pouvait le voir de la route, il se laissa ghsser doucement, à l'aide d'une corde.
le long de la muraille, et vint tomber (l'aplomb sur les épaules de Coquastre.
— Parles cornes de mon père!... jura ce dernier en se redressant de toute sa hauteur, est-ce donc une manière honnête de sortir d'une maison , et ne savez-vous pas , l'ami , qu'il est défendu de rien jeter d'inconvenant par les fenêtres?. — Ça, quel êtes-vous , et que veniez-vous faire
céans?...
Pendant qu'il parlait ainsi, Coquastre appuyait sa main sur l'inconnu , et aidé de d'Aubigny, il tentait de le maintenir en son pouvoir.
Mais l'inconnu se moquait bien de Coquastre et de d'Aubigny réunis! il n'eut qu'à secouer les épaules pour lour faire lâcher prise à tous deux..
C'était une espèce de géant, taillé dans des proportions inouïes. Il avait plus de sept pieds.
Sa longue chevelure noire tombait sur ses épaules que recouvrait une peau de bête fauve; une ceinture de cuir lui ceignait les reins, et des guêtres de feutre, montant au-dessus du genou , dessinaient nettement ses jambes droites et nerveuses.
— Jacques-le-Majeur ! dirent en même temps Coquastre et d'Aubigny.
— Moi-même, messieurs! répondit le tireur d'or.
— Tu viens [de faire quelque mauvais coup?
— Peut-être bien.
— Alors lu vas avoir affaire à nous.
— Bah! fit Jacques d'un ton de per-
sifïlago ; si vous le voulez bien, mes jeunes clercs , ce sera pour un autre jour ; chacun ses affaires, et cette nuit, les miennes m'empêchent de deviser plus longtemps avec vous.
— Tu ne t'en iras pas ainsi.
— Vous croyez?
— Nous ne te laisserons pas partir.
— C'est ce que nous verrons.
— Défends-toi...
— Allons donc...
Les deux jeunes écoHers avaient dressé leurs épées, et menaçaient déjà sa poitrine. Jacques-le-Majeur prit ceUe de d'Aubigny dans sa main calleuse, et la fit voler à dix pas : puis, saluant d'un air impertinent et railleur, il s'éloigna rapidement sans même daigner s'occuper des menaces de Co-^
quastre et des jurements de son compagnon.
Quand ce dernier eut retrouvé son épée, il voulut courir après l'audacieux tireur d'or; mais il avait déjà disparu.
— Par la hart! s'écria-t-il alors, voilà un truand que je tuerai à la première occasion.
— Si le bourreau t'en laisse le temps, objecta Coquastre.
— Oh! je le devancerai.
— Je le souhaite ! Mais en attendant, m'est avis qu'il serait bon de pénétrer chez le père Quinepue, ne fût-ce que pour nous mettre à l'abri de la neige.
— Et pour goûter son vin, ajouta d'Aubigny, à qui l'espoir de vider quelques pots fit oubher sa colère.
— Pour goûter son vin aussi, reparti.
Coquastre ; ça donc, voici une corde qui nous servira à entrer par la fenêtre, si la porte nous est refusée ; appelons nos compagnons et dépêchons...
D'Aubigny fit aussitôt entendre le signal convenu, et la bande des écoliers accourut en masse autour de la taverne.
Coquastre leur expliqua en peu de mots cedontil s'agissait, et se mit incontinent à ébranler la porte, comme s'il eût voulu jeter la taverne à bas.
C'étaient les sommationsjd'usage.
Pendant ce temps, le plus jeune des écoliers s'était emparé de la corde, et se disposait à escalader le premier étage, dans le cas où maître Quinepue s'aviserait de trop tarder.
— iO —
Mais l'honnête hôtelier comprit vraisemblablement qu'il avait affaire à forte partie, que la résistance pouvait être dangereuse, et qu'il valait mieux encore ouvrir sa porte, que d'exposer la maison à être livrée aux flammes, car à peine Coquastre eut-il commencé les sommations que maître Quïnepue parut sur le seuil, le bonnet à la main.
Les écoliers n'en attendaient pas davantage ; ils se précipitèrent dans la taverne en poussant des cris de joie.
De la rencontre qu'ils firent d'un quidam qui déclara se nommer Rustique.
Dès que les écoliers eurent pris possession de la taverne, chacun se distribua son rôle, et le sac commença.
Et d'abord d'Aubigny et quelques-uns des plus altérés firent irruption dans la
< ave, d'où ils ne tardèrent pas à remonter chargés de brocs remplis d'hypocras ; les autres avaient ranimé le feu ; tous les gobelets d etain de l'établissement furent mis à contribution, et la grande table traînée jusqu'au milieu delà salle.
Dans le premier moment, Coquastre s'était dirigé vers l'escalier qui conduisait au premier étage, il désirait s'enquérir du motif qui avait pu y conduire Jacques-le- Majeur ; mais comme la porte en était solidement fermée en dedans, et qu'il eût fallu la briser pour passer; il crut devoir s'abstenir de pousser plus loin ses investigations.
Il revint donc vers ses compagnons, et s'accouda à la table, sur laquelle les dés roulaient déjà.
Ils avaient oublié le froid, la neige, la boue, le but môme de leur excursion nocturne ; il y avait un bon feu, du vin, des dés, et ils se chauffaient, buvaient ou jouaient sans plus de souci de la veille que du lendemain.
D'Aubigny était là dans son élément; assis non loin de la cheminée, dans un fauteuil de cuir passablement détérioré, les jambes allongées devant le feu, un broc d'une main, un verre de l'autre, il regardait avec complaisance les dés courir sur la table.
C'était une singuhère et plaisante nature.
Il y avait bientôt dix années qu'il était à Paris, fréquentant le collège de Montaigu.
Ce qu'il y avait fait jusqu'alors, il eût été fort embarrassé de le dire. Ami de la bou-
teille bien plus que de ses livres, il vivait au moins autant la nuit que le jour. Pendant dix ans il n'avait jamais eu de domicile bien connu. Couchant tantôt ici, tantôt là, gai jusqu'à la folie, insouciant jusqu'à l'imprudence, on le rencontrait partout où il savait trouver des amours faciles ou des vins généreux.
Dans la langue qu'il parlait, langue de cabaret et de carrefour, il n'y avait guère qu'un mot de vrai, — l'amitié.
L'amour venait après : encore n'avait-il pas de signification bien définie.
C'était comme un reflet de Rabelais, une sorte de philosophe sensuel, un épicurien duXVI« siècle!
Les plus grossiers et les moins honnêtes de-tous les épicuriens !
D'x\ubigny n'avait qu'une seule qualité, le fanatisme de l'amitié ! — Mais celle-là, il la possédait dans son plus complet développement, par compensation sans doute pour celles qui lui manquaient.
D'Aubigny se serait fait tuer volontiers pourCoquastre. Il le quittait rarement, l'aidait dans ^toutes ses entreprises, et partageait presque tous ses duels : ils couchaient souvent dans la même chambre : sa bourse était la sienne, et il n'avait pas un secret que Coquastre ne connût aussi bien que lui. Cedévoûment était d'autant plus louable de la part du jeune clerc que Coquastre paraissait loin d'éprouver le même sentiment.
L'amitié *que ce dernier avait vouée à d'Aubigny n'allait pas jusqu'à l'abnéga-
tion, — tant s'en faut. — Elle s'arrêtait à cette espèce d'intimité facile qui s'établit naturellement entre deux jeunes gens du môme âge, qu'une communauté d'études ou de goûts rapproche momentanément ; Coquastre aimait d'Aubigny comme un plaisant compagnon, mais il n'avait jamais fait grand cas de son amitié, et n'acceptait son dévoûment que comme celui de ses autres amis.
Coquastre était à cet âge où le cœur s'ouvre et s'abandonne volontiers aux sentiments qui viennent le solliciter de toutes parts. Il y avait en lui un ardent désir d'aimer et d'être aimé, il cherchait instinctivement cette âme sœur qui devait faire écho à la sienne, et au miheu des plaisirs turbulents auxquels il se livrait, il avait été bien
souvent pris de vagues et indéfinissables tristesses; jusqu'alors, nul encore n'avait répondu à ce besoin d'expansion qui emplissait ou préoccupait sa pensée.
D'Aubigny n'était donc point l'ami jqu'il lui faUait !
Si ce dernier était capable de dévoûraent, c'est à son esprit seul qu'en revenait tout le mérite. D'Aubigny n'avait que des instincts plus ou moins développés; enfoncé jusqu'au cœur dans cette philosophie de moines et de soudardSjdontleXVl® siècle faisait son code sentimental, le jeune écoher avait de bonne heure désappris toutes les belles et généreuses aspirations de la jeunesse. Il avait trente ans déjà, et dans l'horison borné qui l'entourait, il n'avait encore entrevu auci^ne des radieuses
fantaisies à-Faide desquelles l'amour ébloui et fascine le regard de l'homme. •
De gais amis, de folles chansons, la vie sans passé et sans lendemain, telle était, en ce monde, sa préocupation la plus sérieuse.
Cependant la joie des écoliers s'exhalait en propos bruyants, les cartes et les dés allaient de main en main, et les verres se vidaient et s'emplissaient pour se vider encore, avec une rapidité qui tenait de la prestidigitation.
Coquastre se tenait muet à l'écart, assis à deux pas de d'Aubigny , lequel hésitait entre le jeu et la conversation un peu monotone -de son ami.
Enfin ce dernier l'emporta, et il approcha son fauteuil de celui de Coquastre.
— iO -
— Par les cornes de mon père! s'écriat-il d'une voix qui commençait à chevroter^ te voilà mélancolique comme un héjaime desQuatre-Nations! te serait-il donc arrivé quelque maie fortune, ou la gente Denise aurait-elle délaissé le capète de son cœur pour quelque séduisant pourpoint de cornette?
Coquastre se contenta de hausser les épaules, en mordant sa moustache.
— Eh! eh! poursuivit d'Aubigny d'un ton railleur, la femme est l'ennemie de l'homme , et nous perdons bien souvent à l'aimer, notre repos et notre bonheur:
Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fiel
Et pour donner plus de poids à cet
aphorisme royal, d'Aubigny se versa un grand verre d'hypocras qu'il vida d'un seul trait.
Coquastre ne put s'empêcher de sourire.
— Tu crois donc Denise capable de m'oul3her? dit-il avec une gaîté forcée.
— On ne sait pas, repartit d'Aubigny.
— A dix-huit ans!
— C'est le bon âge.
-^ Et pourquoi?
— Je l'ignore.
— Elle n'a jamais quitté le père Blondel.
— Raison de plus.
— Elle est bonne, douce, aimante.
— C'est-à-dire qu'elle se trouve dans les meilleures dispositions pour aimer.
— Tu railles?...
— Allons donc.
— Eh bien, quand cela serait? fit Coquastre d'un air de défi.
— Voilà l'objection la plus sensée...
réppndit d'Aubigny.
~ Elle est libre, poursuivit le jeune écolier.
— Sans doute.
— Je ne puis la forcer de m' aimer.
— Ce ne serait pas juste.
— Qu'elle m'oublie donc pour un cornette, pour un écolier, ou pour un grand seigneur, qu'importe !... La vie est courte comme Dieu l'a faite, et je ne veux pas l'attrister plus qu'il ne convient en cherchant à sonder le destin que nous cache l'avenir.
— Voilà qui est parler, s'écria d'Aubigny avec un élan sympathique, prends
oz
donc cette cruche de grès de Flandre emplie jusqu'aux bords, du vin que nous devons à la libéralité du père Quinepue, et faismoi raison, comme il convient à un capète de ton âge. . . A l'amitié, Coquastre! Ce sentiment-là est le seul vrai... le seul du moins qui ne nous trompe jamais.
Coquastre allait faire raison à d'Aubigny, ainsi que ce dernier l'y avait invité, mais au moment où il portait déjà le vase à ses lèvres, il s'arrêta tout à coup et parut écouter.
Un cheval venait de s'arrêter au seuil de la taverne, et quelques coups avaient été frappés contre la porte.
Il y eut un moment d'hésitation. -
Maître Quinepue regarda d'Aubigny qui regarda Coquastre.
— Faut-il ouvrir? demanda l'hôtelier.
— Vois qui est là, répondit Coquastre.
Maître Quinepue s'approcha de la porte,
fit jouer le vasistas, et jeta un regard prompt à l'extérieur.
— Un homme et un cheval, dit-il aussitôt en se tournant vers Coquastre.
— Eh bien! fais entrer l'homme, ordonna ce dernier.
La porte s'ouvrit immédiatement sur cette injonction, et un homme parut sur le seuil.
Cet homme portait un costume étrange.
Sans être riches, ses vêtements avaient pourtant une certaine élégance qu'ils devaient peut-être à la manière toute particulière dontils étaient portés. Le pourpoint, fait d'un drap de laine foncée, avait été
passablement souillé par la poussière d'un lon^ voyage; son manteau affectait une coupe spéciale, inconnue dans la capitale, des bottes que la boue avait constellées, lui montaient jusqu'aux genoux, et son chapeau insolemment penché sur l'oreille, était orné d'une plume de paon à laquelle l'usage avait enlevé depuis longtemps ses plus belles barbes.
Rien ne saurait rendre le charme inexprimable qui émanait d'ailleurs de toute sa personne.
Il était grand, robuste, admirablement pris dans sa taille. Ses yeux noirs et vifs semblaient lancer par instants d'ardentes étincelles, son nez avait une courbe altière qui révélait une nature impatiente etfière, et, dans le pli railleur de ses lèvres, on
devinait la vivacité spirituelle et hardie des races méridionales.
A voir sa taille droite et forte, et l'air d'assurance répandu sur tous ses traits, on lui aurait donné trente ans.
Il en avait à peine vingt.
Les principales lignes de son visage étaient d'une pureté exquise, ses joues avaient encore du duvet des jeunes années, ses lèvres étaient roses et fraîches, et l'on voyait bien que la moustache n'y poussait que depuis fort peu de temps.
Tout en lui éclatait de force, de jeunesse et de santé.
Par un geste plein de grâce, il avait posé une de ses mains sur la garde de son épée, et porté l'autre à son feutre.
Le passage subit de l'obscurité à la lu-
mière parut d'abord l'éblouir, et pendant quelques secondes, il promena son regard incertain autour de la salle.
Mais cette hésitation disparut presque aussitôt, et il se tourna vers maître Quinepue.
— L'hôtelier? demanda-t-il d'une voix chaire et sonore.
— C'est moi, monseigneur, répondit Quinepue en s'inclinant jusqu'à terre.
L'inconnu fit un mouvement imperceptible des lèvres, regarda de tous côtés, comme pour s'assurer que cette qualification de monseigneur s'adressait bien à lui, et se retourna finalement vers son interlocuteur :
— Au fait ! dit-il en souriant à demi, tu as peut-être raison, qui sait?... Mais
ce n'est pas de cela qu'il s'agit... voilà près de douze heures que je chevauche sur cette route du diable, sans en pouvoir trouver la fin, — pourrais-tu me dire si Paris est encore loin d'ici?
Ces paroles étaient à peine achevées qu'un rire homérique circula dans les rangs moqueurs des écohers.
Tous les regards s'étaient portés sur l'inconnu, et l'hôtelier lui-même ne put •s'empêcher de partager l'hilarité générale.
— Ah! ah! cela vous fait rire, mes maîtres, poursuivit l'inconnu en avançant de quelques pas, eh bien , tant mieux , car j'aime les gais visages etles joyeux propos. Toutefois, comme ma demande a été formulée d'une manière courtoise, et qu'elle
n'a rien qui puisse blesser ici personne, j'entends qu'il y soit fait d'abord une réponse convenable et précise.
Et s'adressant plus directement à Quinepue :
— Réponds donc, maître hôtelier, ajoutat-il d'un ton bref, et n'oublie pas que je tire ma bourse de ma manche avec la même facilité que mon épée du fourreau. '^ Un murmure douteux avait accueilli ces paroles, les parties de cartes ou de dés s'interrompirent subitement ; Coquastre sortit de sa rêverie, et d'iVubigny, abandonnant son verre et son broc , se leva en chancelant.
Cependant maître Quinepue , que l'espoir d'un gain honnête alléchait, recommençait ses salutations empressées.
— Que monseigneur me pardonne, répondit-il d'un air humble et soumis, mais la question m'avait paru si singulière !
— Et pourquoi cela?
— Monseignem^ ne connaît donc pas
Paris?
— C'est la première fois que j'y viens.
— Tout s'explique alors.
— Comment?
— Vous y êtes.
— A Paris?
— Non pas précisément, mais à deux pas de la porte Saint- Jacques, ce qui revient au même.
Cette assurance parut satisfaire le jeune homme, qui jeta quelques pièces de monnaie à maître Quinepue, et se dirigea aussitôt vers la porte.
Mais avant qu'il en eût atteint le seuil , il fut rejoint par d'Aubigny que les vives remontrances de Goquastre n'avaient pu arrêter.
L'inconnu se retourna vivement au mo- - ment où d'AuIiigny allait lui toucher l'épaule de la main.
— Deux mots, messire, lui dit le jeune écolier d'un ton impertinent.
— Que me voulez-vous? répondit Finconnu.
— Presque rien.
— Mais encore?
— Vous partez? .
— A l'instant.
— Eh bien, poursuivit d'Aubigny, puisque le hasard nous a réunis à cette heure et dans ces heux, ne pensez-vous pas qu'il
— (il -^
serait bienséant à vous de ne pasvoiis éloigner sans avoir goûté le vin du père Quinepue ?
— Vous avez peut-être raison ! dit gaîment le jeune homme.
— Un verre d'hypocras réchauffe le cœur.-
— Je l'ai souvent éprouvé.
— A votre santé, donc, mon gentilhomme.
— A votre santé, messipe.
Les deux jeunes gens choquèrent leurs verres et burent.
Cependant les écoliers regardaient cette scène avec une certaine impatience mêlée d'inquiétude. Cette courtoisie était tellement en dehors des habitudes de d'Aubigny qu'ils s'attendaient vaguement à
quelque surprise. Cela ne manqua pas d'arriver.
L'inconnu avait déjà déposé son gobelet d'étain sur la table, et il s'apprêtait à s'éloigner pour la seconde fois, quand son partner le retint.
— Qu'y a-t-il encore ? demanda-t-il à d'Aubigny.
— Presque rien... répondit ce dernier.
— Voulez-vous railler ?
— Peut-être.
— J'ai peu de temps à perdre , je vous '-en préviens.
— Moi, c'est tout le contraire.
— C'est donc l'occasion d'une querelle ^que vous cherchez?
— Je ne la cherche pas, mais quand elle
se présente, je m'empresse de la saisir aux cheveux.
Une vive rougeur colora les joues de l'inconnu, dont le regard s'alluma.
Il se rapprocha de d'Aubigny.
— Voyons^, lui dit-il à voix basse et rapide, c'est un duel que vous voulez, n'estce pas ?
— Croyez-vous?
— Vous m'avez entendu, tout à l'heure, parler imprudemment de mon épée , et vous désirez apprendre si je sais m'en servir?
— • Foi de d'Aubigny, cela me ferait plaisir.
— Eh bien, vous serez satisfait, messire, car sur mon honneur, vous commencez singulièrement à éveiller la colère^ans
ma poitrine ; — ça donc, dégainons et ne perdons pas de temps , s'il vous plaît.
Et joignant le geste à la parole, l'inconnu tira son épée du fourreau et se mit en garde.
Ce fut comme un coup de théâtre.
Dès que l'inconnu eut manifesté par sa pantomime expressive son intention bien arrêtée de se mesurer avec d'Aubigny, les tables furent aussitôt renversées et jetées en un coin , les écoliers se rangèrent en cercle , laissant un espace vide autour des deux adversaires, et Coquastre, qui s'était levé, vint présider le combat comme juge et maître du camp.
D'Aubigny avait, comme l'inconnu, tiré son éDée du fourreau. Mais avant d'enga-
ger l'action, il parut se raviser tout à coup, et se tourna vers son adversaire.
— Pardon, messire, lui dit-il avec une courtoisie affectée, avant de nous couper la gorge, il serait peut-être convenable que nous fissions connaissance.
— A quoi bon? repartit l'inconnu.
— Encore , est-on bie-naise de savoir qui l'on va tuer.
— Cela m'est indifférent.
— Je m'appelle d'Aubigny.
— Eh bien, puisque vous y tenez, moi je me nomme Rustique ! . . .
Et sans prendre garde à l'étonnement
que ce nom jetait dans les rangs de ceux
qui l'entouraient, le jeune inconnu se mit
en garde et menaça de son épée la poitrine
de d'Aubigny.
llf
Et de lasingalîère histoire qnc ce qaidam raconta l'épéeàlaniaiB.
Les premières passes s'effectuèrent au milieu de l'attention générale.
D'Aubigny était une des meilleures lames de l'Université, et, dès le début, lî le fit bien voir.
Il avait le coup d'œil sûr, le geste prompt, et possédait un sangfroid qui ne se démentait dans aucune circonstance. Il était rompu d'ailleurs, depuis jlongtemps, à ces sortes d'affaires, et c'était pour lui un jeu d'enfant, que de croiser son épée contre celle d'un adversaire.
. Disons cependant que rarement encore il avait [rencontré un partner de la force de maître Rustique.
Ce dernier possédait non seulement le calme et l'agilité de d'Aubigny, mais il avait, de plus que lui, la grâce et la force.
11 lui manquait , peut-être, ce laisseraller insouciant que l'habitude avait donné à son adversaire, mais il apportait dans la lutte toutes les ressources de son opulente nature, et, bien qu'un peu ému, peut-être,
il no laissait pas que de profiter de tous ses avantages.
Au point de vue de l'art, c'était un spectacle qui ne manquait certainement pas d'attrait. '
Pour le moment, Rustique attaquait.
Il avait rejeté, loin de lui, le chapeau de feutre~qui cachait son visage ; son front de marbre éclatait de blancheur sous son abondante chevelure, son œil noir étincelait, et ses lèvres conservaient encore cette courbe railleuse et fine qui leur était parti cuhère.
Il était beau , d'une sauvage et altière beauté.
On sentait, sous cette enveloppe, une mâle énergie que le contact de la civihsation n'avait point encore déflorée, et qui
cherchait impérieusement à se faire jour par le regard, par la voix, ou par le geste; on subissait, malgré soi , l'influence magnétique de !cette nature marquée visiblement d'un signe providentiel ; on s'oubhait naïvement à contempler ce beau front prophétique qui resplendissait sous son triple diadème de force, de fierté et de jeunesse!...
La pointe de son épée tournoyait autour de celle de d'Aubigny avec une rapidité éblouissante; elle l'appelait, l'évitait, le trompait, passait impétueusement à travers les mille incertitudes de ses parades , et s'évertuait ainsi, à force de ruse et d'adresse, à se frayer un chemin jusqu'à la poitrine de son adversaire. .
D'Aubigny avait mille peines à se couvrir.
Le jeune écolier était préoccupé...
Non qu'il eût peur de l'issue de ce duel ou qu'il regrettât de l'avoir provoqué, non qu'il eût la conscience du danger qu'il pouvait courir et qu'il pût môme s'en effrayer...
D'Aubigny aurait donné sa vie pour un verre d'hypocras, et eût-il eu pem-, que la présence de ses compagnons eût suffi à relever son courage.
C'était donc une préoccupation d'un autre genre , qui, pour le moment , pesait sur son esprit, et paralysait, en partie, son activité.
Tuer un homme, dans un duel régulier, sous le regard de ses amis, cela lui arri-
vait quelquefois, et, au demeurant, c'était, à cette époque, la moindre des choses.
Gentilhomme, bourgeois, écolier, manant, d'Aubigny n'y regardait pas de si près ; il se battait indifféremment avec le premier venu, pourvu cependant qu'il eût un nom honnête, et qu'il ressemblât à tout le monde.
Mais croiser l'épée avec un homme qui se faisait appeler Rustique, tuer cet homme ou se faire tuer par lui, cela était en dehors de ses habitudes, et ne paraissait à d'Aubigny ni digne, ni convenable.
Rustique!
Un pareil nom ne sonnait à rien... il était malséant... il cachait une énigme.
Cette préoccupation prit bientôt tellement d'empire sur son esprit, que son
habileté ordinaire s'en ressentit, et qu'un murmure d'étonnement parcourutles rangs des spectateurs ; d'Aubigny faillit même à plusieurs reprises en être victime.
Enfin il s'arrêta, et ficha résolument son épée en terre, pendant que son adversaire le regardait avec surprise.
— Qu'est-ce que cela signifie? dit-il, en promenant son regard étonné autour de la salle.
— Cela signifie que je suspends notre divertissement pour quelques minutes, répondit d'Aubigny.
— En avez-vous donc assez?
— Pas du tout.
— Vous regrettez peut-être d'avoir commencé?
— Allons donc !
— Vous avez peur, alors?
— Peur? moi!...
— Cependant...
D'Aubigny réprima un mouvement de colère, et ne bougea non plus qu'un terme.
De leur côté, les écoliers étaient vivement intrigués, et attendaient, avec impatience, l'issue de l'explication qui allai suivre. Ils connaissaient d'Aubigny de longue date, et ils savaient bien, eux, que la peur était étrangère à sa détermination. Toutefois, ils cherchaient vainement quel motif avait pu le forcer à suspendre un duel si bien commencé.
— Ce n'est ni le regret, ni la peur, reprit d'Aubigny, après quelques instants de silence, c'est autre chose.
— Quoi donc? demanda Rustique.
— Une idée...
— Mais encore...
f — Moins que rien. . . Vous vous nommez Rustique, n'est-ce pas?
— Ne vous Fai-je pas dit?
— Si bien... et c'est précisément ce qui m'arrête.
— Comment?
— Sans doute... je me suis battu vingt fois avec des écoliers des Quatre-Nations ou autres, et je ne m'en porte pas plus mal, comme vous voyez... Mais c'est que mes adversaires avaient tous des noms honnêtes et avoués- par le calendrier...
tandis que Rustique...
— Achevez.
— Rustique est un singuUer nom , enfin.
— Eh ! qu'importe ! si l'épée est loyale. . .
— Je ne dis pas... mais encore est-on bien aise de savoir à qui l'on a affaire...
Rustique regarda, à ces mots, son adversaire d'un air ironique.
— Tenez, messire, lui dit-il avec hauteur, et en s'appuyant nonchalamment sur la pointe de son épée , j'ignore qui vous êtes, et puisque vous dites que vous avez l'habitude de ces sortes d'affaires, je veux bien vous croire. Moi, au contraire, c'est la première fois qu'il m' arrive de croiser le fer contre un adversaire, mais je jure Dieu que jamais pareil scrupule ne me serait venu. J'estime qu'un homme en vaut un autre, pourvu qu'il porte une épée et un cœur honnête. Or donc, dépêchez de prendre un parti , messire, car si vous
reculez par couardise ou par toute autre raison, je m'adresserai à quelques-uns de \os compagnons qui n'auront peut-être pas les mômes scrupules à mon endroit... — Par la mort-diable ! interrompit d'Aubigny, qui bondit à cette proposition , aucun autre que moi n'aura l'heur de trouer votre pourpoint.
— Vous consentez donc?
— Par le sang du Christ!...
— En garde alors! messire d'Aubigny.
— En garde, en garde! messire Rustique.
Et les deux jeunes gens se remirent à ferrailler avec une nouvelle ardeur.
Cette fois, toute préoccupation étrangère avait disparu de l'esprit de d'Aubigny, et il se mit à déployer les ressources
de son adre^e, pour arriver plus vite à ses fins.
Mais à peine eurent-ils échangé quelques coups, que Rustique s'arrêta à son tour, et parut demander une trêve.
— Qu'est-ce, messire, s'écria d'Aubigny ; êtes-vous déjà las, et nous faudrait-il remettre à un autre jour notre divertissant exercice ?
Rustique haussa les épaules.
— Fi ! répondit-il avec assurance, pour la première fois que pareille aventure m' arrive, je tiens à honneur de la mènera bonne fin seulement il m'est venu un scrupule...
— Comme à moi, tout à l'heure, fit d'Aubigny.
— En effet.
— Et ce scrupule ?
— J'ai pensé, poursuivit Rustique, sans cessé son sourire moqueur, que vous pourriez mourir dans cette rencontre.
— En vérité?
— Si j'allais vous tuer, j'en serais désespéré.
— Et moi donc ?
— Mais il faut tout prévoir.
— Sans doute.
— Vous avez une maîtresse?
— Pardieu!
— Si elle apprenait que vous avez passé de vie à trépas, elle en serait fort mîirrie, je suppose.
— Moi, j'en doute.
— Toutefois, encore serait-il convenable
de désigner quelqu'un que vous chargeriez de la consoler .
— Vous voulez peut-être que ce soit vous? fit d'Aubigny.
— Pourquoi pas ? repartit Rustique avec gaîté.
D'Aubigny lança un grand éclat de rire qui trouva de l'écho dans les rangs des spectateurs.
— Au fait, reprit-il aussitôt après, votre proposition ne me déplaiît pas, messire, mais sang-Dieu, ce sera à charge de revanche.
— Comment?
— Par Saint-Babolein, l'ami, vous n'êtes point arrivé, que je pense, à l'âge où vous êtes, bâti comme vous voilà, sans avoir un
tantinet goûté des faveurs du petit dieu Cupidon! Vous avez une maîtresse aussi?
— Y songez-vous ?
— Le diable soit en mes chausses!...
Vous faites le discret? '
— Point.
— Cependant...
Une ombre de tristesse glissa sur le front : de Rustique, qui se mit à secouer lentement la tête.
— Tenez, répondit-il, . avec une légère pointe de mélancolie, vous me connaissez à peine, messire, et vous avez quelque droit de vous étonner de l'étrangeté de mes réponses ; mais si Dieu veut que nous sortions^ l'un et l'autre, sains et saufs de cette rencontre, j'aurai lieu de vous étonner bien davantage encore. Donc, je n'ai point de
maîtresse à yous offrir en échange de la vôtre, dans le ôas où ce dtiel me serait fatal, mais si cet enjeu me manque, Dieu merci, j'ai dans la manche de quoi en tenir heu.
En parlant ainsi, le jeune homme avait tiré de sa manche, et jeté sur la table une boursepleine d'or.
^- C'est là, ajouta-t-il avec insouciance, toute ma fortune ; je ne sais pas moi-même bien précisément ce que contient cette bourse, mais l'homme qui me l'a remise au départ, m'a assuré que j'en avais pour longtemps. Si je meurs, elle vous appardra, messire d'Aubigny, à cette condition, toutefois, que vous ferez dire une messe, pour le repos et le salut de mon âme, D'Aubigny avait lorgné la boiirsé du re-
gard, et d'un coup d'œil il avait supputé le
nombre respectable de pots "d'hypocras auxquels elle pouvait servir de prétexte.
Mais le jeune icolier n'était pas tout à fait dénué de sensibilité, et la dernière partie du discours de Rustique parut le toucher vivement.
— Eh quoi î s'icria-t-il, avec un attendrissement que ses Hbations antérieures auraient expUqué au besoin , songeriezvous déjà à mourir, messire? pour mon compte, j'espère bien que nous nous porterons à merveille demain matin, sauf quelquelques égratignures maladroites.
— Je ferai de mon mieux, objecta Rustique.
— Et mol de même.
— Nous pouvons nous tuer cependant.
— Sans doute .
— Et, dans ce cas, vous acceptez mon legs.
— Ne connaissez-vous donc personne à qui l'octroyer ?
— Personne.
— Quoi ! pas une maîtresse?
— Non.
— Un ami au moins ?
— Pas davantage.
— Mais votre père?
— Je n'en ai pas.
— Ah! la plaisante histoire.. . remarqua d'Aubigny, en jetant un regard circulaire sur ses compagnons? Et d'où sortez-vous pour le présent, messire Rustique?
— Je sors de prison, répondit ce dernier.
A cette réponse, tous se regardèrent.
— De prison? répéta d'Aubigny.
— En doutez-vous? reprit son interlocuteur.
— Maisquel âge est donc le vôtre?
— Je l'ignore.
— Et que venez-vous faire à Paris?
— Je n'en sais rien.
Ces réponses étaient faites sur un ton de simplicité charmante qui ne tarda pas à captiver l'attention de tous les auditeurs. Coquastre lui-même, jusques-là occupé à écouter les bruits du dehors, se rapprocha de Rustique, et le considéra avec une sympathie marquée.
— Pardieu, messirc Rustique, reprit
presque aussitôt d'Aubigny, c'est une étrange histoire que la vôtre, et j'avoue, qu'elle pique au dernier point ma curiosité... Ne pourriez-vous nous la raconter incontinent?
— Fi! messire d'Aubigny, repartit le jeune homme, cette histoire ne vaut pas uncoupd'épée.
— Croyez-vous?
— J'en suis sûr. '
— Nous allons donc recommencer?
— Si vous le voulez bien.
D'Aubigny releva à regret la pointe de
son arme.
— Soit ! dit-il nonchalamment, recommençons ; cependant vous m'allez enlever une partie de mon adresse.
— Pourquoi cela?
— J'ainie beaucoup les histoires mystérieuses, messire.
— Eh bien?
— Eh bien, si je vous tue, qui me racontera la vôtre?
Rustique ne put s'empêcher de sourire à cette répartie, mais ils avaient déjà perdu trop de temps en conversations inutiles ; il releva à son tour la pointe de son épée, et se mit en garde. .
— Vous le voulez, dit d'Aubigny, j'obéis, mais je jure Dieu, que si je ne vous tue pas, vous aurez en moi un bon et fidèle ami.
— En moi aussi, ajouta Coquastre.
Rustique salua avec grâce, en signe de
reconnaissance.
— Merci à vous, messires, répondit-il,
merci ; si la chance m'est contraire, j'aurai au moins celle de mourir entre les bras de braves et joyeux compagnons... A vous, messire d'Aubigny, et que Dieu vous garde !
A ces mots, Rustique fondit sur son adversaire, et le combat recommença.
Les deux adversaires étaient devenus sérieux ; ils avaient fait trêve aux propos inutiles, et les soins de l'attaque et ceux de la défense absorbaient maintenant leur pensée.
Rustique l'avait déclaré, — c'était la première affaire qu'il eût eue encore, et il y apportait tout le feu de la jeunesse mêlé à l'expérience de l'homme mûr. Il avait; d'ailleurs déjà assez vécu, quoique encore bien jeune, pour savoir qu'une
première affaire est chose sérieuse, et que de son issue dépend souvent le bonheur d'une existence tout entière.
Pendant quelques^inutes, on n'entendit que le bruit du fer contre le fer, et la respiration haletante des deux combattants.
Toutefois , ce silence paraissait à d'Âubigny fort pénible à supporter, et tout en ferraillant, il ne put s'empêcher d'adresser de temps à autre la parcje à son adversaire.
^ Pardieu! s'écria-t-il, messire Rustique, savez- vous bien que pour un homme qui sort de prison, vous avez la main preste et exercée?
— On l'aurait à moins, répondit Rustique en se fendant.
— Comment cela?
— Il y a bientôt quinze années que je m'exerce à ce métier.
D'Aubigny se prit; à rire , tout en parant les bottes que lui portait Rustique.
— Est-ce donc contre les murs de votre cachot que vous vous escrimiez? demandat-il avec malice.
— Non, mais contre mon geôlier.
— Vraiment... l'idée est heureuse, ma foi... Mais, voyons, pendant que nous ferraillons ici en pure perte, et sans avancer la besogne de beaucoup, ne pourriezvous me dire comment vous êtes sorti
* de prison?
— Si bien.
— Je vous écoute alors.
— Eh bien, reprit Rustique, sans cesser
de chercher la poitrine de son adversaire avec son épée, figurez-vous que cet imbécile de geôlier avait la passion des armes... ^
— x\h! ah!... un vieux routier sans doute ? objecta d'Aubigny toujours parant.
— En effet...
— Je comprends.
— Dès qu'il me vit en état de soutenir le poids d'une épée, je devins son adversaire de prédilection. Tous les matins, il me venait voir dans ma prison, tantôt avec deux dagues, tantôt avec deux épées de plus grande dimension, à lame carrée, à la manière espagnole. — Mon homme était de Burgos. — Plus tard, et à mesure que je grandis, il changea la forme de nos armes, et nous ne nous servîmes bien-
tôt plus que de grandes épées de Tolède, dont la garde et la poignée étaient ciselées en relief avec un art infini... Mais, pardon, maître d'Aubigny, vous vous découvrez...
— Ce récit m'intéresse, repartit le jeune écolier en envoyant sa pointe à son interlocuteur, votre geôlier me plaît, obligezmoi de me dire son nom, je vous prie.
— Carlos...
— Ils s'appellent tous Carlos, dans ce pays... mais c'est un détail; continuez, messire, je vous écoute...
— Pendant près de huit années, reprit Rustique en ferraillant de plus belle, pendant près de huit années, je me prêtai à ses caprices, et j'acquis une certaine force à l'épée.
— - Cola se voit,
— Toutefois, jusqu'alors, je n'avais jamais pensé que je pusse me servir de cette adresse pour m'aider à sortir de la prison dans laquelle j'étais renfermé.
— Une habitation monotone... — Ah!
vous avez manqué de me percer de part en part.
— Bah! ce n'est rien cela... objecta Rustique, 11 y a déjà quelque temps que je ne me suis exercé, et j'ai fait vingt lieues aujourd'hui. Mais attendez i afin...
— Je veux bien...
— Mon Espagnol était ravi de mes progrès... j'étais presque devenu aussi fort que lui, et je le touchais assez fréquemment : cela me fit venir une idée.
— Laquelle?
— J'avais remarqué depuis longtemps que j'étais le seul prisonnier que l'on gardât dans cette sorte de bastille; je n'y entendais jamais aucun bruit autour de moi, ni le jour ni la nuit; j'étais confié à la surveillance de mon geôlier, lequel s'acquittait de son office en conscience...
— Nous arrivons au dénoûment.
— En effet, un jour je vins à penser que si je pouvais me débarrasser de mon homme, qui portait toujours sur lui toutes ses clés, rien, ne me serait facile comme de m'ouvrir à moi-même les portes de ma prison, et de fuir à jamais ce lieu d'horreur où s'étaient écoulées les premières et les plus belles années de ma vie. Cette idée fermenta huit jours dans mon cerveau... Il fallait, pour atteindre lebut, blesser griève-
ment mon maître ou le tuer au besoin, et j'avais beau m'armer de courage je reculais toujours devant cette extrémité.
— Vous êtes bien bon.
— Au bout du huitième jour, cependant, je pris résolument mon parti.
— A la bonne heure !
— Carlos descendit ce jour-là, ainsi que d'habitude, dans mon cachot, et comme les jours précédents, nous nous mîmes aussitôt à jouer de l'épée... De belles et longues épées. . .messire; je me les rappelle encore... la mienne était emmanchée d'une poignée en fer ciselé... la garde en était ornée de figures couchées et terminée par par deux têtes de Maures... — Pauvre Carlos, il se mit en garde tel que vous voilà; il croyait jouer encore comme la vieille, le
malheureux, et moi je sentais mon cœur battre, mes oreilles bourdonner, tout mon sang brûler mes veines.
Pendant qu'il parlait ainsi, un nuage passa sur le front de Rustique. Il essuya la sueur qui perlait le long de ses tempes, et continua avec une sorte de fièvre, tandis que sa main, plus rapide, pressait davantage son adversaire.
— Mon arme, dit-il, frémissait dans ma main, et peu s'en fallut que cette hésitation ne me trahît. Mais je compris à temps le danger d'un telle situation, je me redressai de toute ma hauteur^ je m'affermis sur mes jambes, et, ayant serré énergiquement la poignée de mon épée, j'en envoyai la pointe à travers le corps de Carlos.
Et en disant ces mots, comme s'il eût
obéi à l'impulsion d'un souvenir pénible, Rustique fondit sur son adversaire, et lui enfonça son arme dans la poitrine.
Heureusement d'Aubigny avait rompu à temps, de sorte que l'épée pénétra à peine d'un pouce dans les chairs.
— Bien joué!... cria l'écolier en fléchissant sur ses genoux, c'est votre damné Carlos qui en est cause... Çà... qu'est-il devenu cependant... car vous l'aviez blessé au moins?...
•— Je l'avais tué!... répondit Rustique.
— A merveille ! fit d'Aubigny : par la Tète-Dieu, vous avez failli m'en faire autant.... Merci.... allons, compagnons, bandez-moi cette égratignure, et vidons ensemble un verre de vin d'Angoulème.... Le diable soit en mes cha.usses, si je ne
deviens pas votre ami, messire Rustique... Votre Carlos me plaît, sur mon âme, et vous l'avez dépêché de la bonne façon.... A votre santé donc, et Dieu vous donne promptement ce qui vous manque !...
— Quoi donc? demanda Rustique étonné.
— Un nom qui sonne mieux que le vôtre. Un verre avait été apporté à d'Aubigny.
Mais il l'avait à peine vidé, qu'un grand 6ri se fit entendre au dehors.
— On égorge quelqu'un à vingt pas d'ici, dit vivement Rustique, en se précipitant vers la porte qu'il ouvrit.
— Denise peut-être? s'écria Coquastre.
— Courons!... dirent les écoliers.
Et mettant aussitôt l'épée à la main , toute la bande abandonna la taverne et fit irruption sur la route.
Trois grouttets de Sang' dans un Terre,
Coquastre ne s'était pas trompé.
Les cris qu'il venait d'entendre avaient été poussés par Blondel et par sa fille Denise, que des ribleurs de nuit attaquaient.
Deux valets qui les escortaient avaient
été tués , et déjà les bandits assaillaient la charrette dans paquelle le père et la fille se tenaient blottis , plus morts que vifs, quand l'intervention des écoliers changea tout à coup la face des choses.
Les assaillants étaient au nombre de six au plus, tandis que les écoliers étaient une dizaine. En outre, Coquastre, d'Aubigny et Rustique frappaient avec un tel entrain, ils paraissaient, de plus, si décidés à faire place nette , dussent-ils tuer impitoyablement les six bandits, que ces
derniers jugèrent prudent de ne pas s'exposer davantage.
En conséquence, ils se hâtèrent d'opérer leur retraite en bon ordre, et se retirèrent, sans avoir perdu un seul homme.
- loi -
Rustique frappait du pied et fouettait l'air de son épée impatiente :
— Eh quoi! disait-il à Coquastre et à d'Aubigny, les laisserons-nous s'éloigner ainsi?
— Que,Youlez-donc faire? objecta Coquastre.
— Eh ! les poursuivre, pardieu !
— Pour qu'Us nous attirent dans quelque piège.
— Avez-vous peur?
— Non, messire, mais je crois qu'il vaut mieux ne pas exposer ainsi sa vie , pour la satisfaction de tuer quatre ou cinq bandits. — C'est une occasion qi\e vous retrouverez plus d'une fois dans la capitale. — D'ailleurs, les voyageurs que nous venons de sauver réclament encore notre
aide, et c'est à eux qu'il faut songer; hâtons-nous donc, et aidez-moi, si vous voulez rassurer le père Blondel et sa fille.
Cependant, depuis l'instant où la voiture avait été assaillie par les bandits , les cris avaient cessé de ce côté : à ce moment suprême, et comme si tout espoir eût été perdu, Denise, les mains jointes et les yeux au ciel, priait Dieu d'éloigner l'affreux malheur qui les menaçait. La terreur de son père l'avait gagnée; elle était pâle, son cœur battait à se rompre, des larmes amères coulaient le long de ses jolies. C'était la première fois qu'une pareille aventure l'efîmyait, et, bien qu'elle fût d'un caractère décidé , elle tremblait de tous ses membres, et ne songeait pas
sans désespoir qu'elle allait peut-être mourir!...
Quant à l'honnête armurier, il avait préféré s'évanouir !
C'est dans ces attitudes respectives que Coquastre trouva Blondel et Denise.
A peine cette dernière eut-elle reconnu son frère d'adoption et les écoliers qui le suivaient, qu'elle sentit la confiance renaître dans son cœur.
Coquastre avait fait avancer la voiture jusqu'à la taverne du père Quinepue; il présenta la main à la jeune fdle, qui sauta à terre avec la légèreté d'un oiseau, et courut dans la taverne, escortée et suivie par ses libérateurs.
Son regard avait souri à chacun des
— iOi —
écoliers, et s'était arrêté avec un certain étonnement sur Rustique.
Elle connaissait tous les autres, et point celui-là.
Quel pouvait être cet étranger qui seml^lait si lié avec les capèies? 11 ne portait point le costume du collège de Montaigu. — Ce n'était pas un seigneur non plus. Pourquoi se trouvait-il, à cette heure, avec Coquastre, d'Aubigny et les aut res ? était-il venu avec ceux-ci et comme eux , dans le but de la protéger et de la défendre?... — 11 y avait là un petit mystère, et Denise, la jolie Denise était curieuse.
Une fois le cœur d'une jeune fille ouvert à la curiosité, à quel sentiment ne peut-il pas donner accès?
Denise était une enfant de Paris, dans toute racception du mot.
Petite, accorte, pétulante, avec un front pur couronné d'une opulente chevelure noire, deux yeux vifs qui pétillaient d'esprit et de malice, pied mutin, dents éclatantes, mains blanches et effilées , la déhcieuse créature offrait toutes les séductions de la femme heureuse et insouciante.
Elle avait bien seize ans !
Sa taille rappelait la souplesse élégante et forte des jeunes arbustes, sa voix empruntait la douceur et la vivacité d'un cri d'oiseau, et son regard éclatait à toute heure de franchise et de moquerie bienveillante.
Denise était la joie, l'orgueil, la conso-
lation de son père. Tous les écoliers, tous les clercs au Châtelet, tous les jeunes seigneurs de la cour la connaissaient, et plus d'un passait sou vent dans la rue du Heaume, rien que pour la voir derrière son comptoir moljile, ou lui glisser à voix basse et à l'insu de son père, quelques mots d'amour ou de désir.
Mais la jolie enfantn'en avait cure, comme dit Jaligny, parlant d'Anne de Bretagne.
L'amour ne s'était point encore éveillé dans son cœur, le soupçon des mystères qu'il cache ne l'avait pas même touchée. Elle vivait ignorante des choses de ce monde, sous les regards de son père, heureuse de sa beauté, ne demandant au ciel que de continuer cette vie exempte de trouble qu'elle avait menée jusqu'alors.
Clercs ou gentilshommes, manants ou seigneurs, elle accueillait tout le monde avec la même' moquerie spirituelle , sans se douter que cette conduite, qui aurait pu passer pour de la coquetterie chez ijne autre femme, avait le double effet d'entretenir l'émulation de ses adorateurs , et d'emplir les coffres de l'armurier.
Le père Blondèl se finit à la vertu de sa fille, et la laissait faire. — D'ailleurs, eiitil ordonné qu'il en fût autrement, que c'eût été absolument la même chose.
Denise avait le caractère entier , et ce qui entrait une fois dans sa petite tête n'en sortait pas facilement : le bon père s'était donc habitué, de bonne heure, à penser comme elle, pour éviter qu'elle ne pensât pas comme lui.
Dès que Denise se trouva devant la cheminée où brillait un bon feu, elle présenta vivement ses petits pieds à la flamme qui grimpait au fond de l'âtre , et ayant légèrement relevé sa robe de drap, elle laissa voir la naissance d'une jambe fine et ronde. Puis, elle dégrafa le mantelet qui tombait de ses épaules et le rejeta en arrière, montrant ainsi, du même geste, sa taille élégante et souple, et la courbe gracieuse de ses belles épaules.
Les écoliers la regardaient sans ^proférer une parole, tandis que Goquastre se multipliait pour prévenir le moindre de ses désirs.
Tout à coup, et au moment où Denise paraissait s'abandonner avec le plus de satisfaction au bien-être qu'elle éprouvait
après le danger qu'elle avait couru, elle se retourna vivement, et poussa un cri de douloureuse surprise.
Elle s'apercevait seulement alors qu'elle se trouvait seule au milieu des écoliers. — On avait oublié le père Blondel !
— Qu'avez-vous , Denise ? demanda aussitôt Coquastre.
— Mon père, répondit Denise.
— L'armurier! s'écria d'Aubigny, il sera resté dans la voiture. — Ne bougez pas, ma jolie enfant, mon ami Rustique et moi, nous allons vous l'amener — le temps seulement d'aller et de revenir.
Et sur un geste d'assentiment de Denise, d'Aubigny s'éloigna, entraînant Rustique.
n faisait sombre au dehors, mais la charrette n'était qu'à quelques pas : d'Au-
igny l'eût rejointe en deux enjambées. , Rustique le suivait :
— Je gage que l'armurier dort, fit d'Aubigny en jetant un coup d'œil dans la voiture.
— A moins qu'il ne 'soit mort î repartit Rustique.
— Au fait, c'est encore possible.
— Voyons toujours.
— Vous avez raison .
D'Aubigny monta d'un bond dans la voiture.
Dans le premier moment , il fut impossible de rien de distinguer au dedans. Il se baissa pour mieux voir, et promena sa main de tous cotés.
Au bout de quelques instants , il rencontrait quelque chose de froid et de mé-
tallique qui lui parut avoir la forme d'une cuirasse.
— Qu'est-ce que cela signifie? dit-il avec étonnement.
— Que se passe-t-il donc? fit Rustique qui attendait sur la route.
— Du bonhomme Blondel, pas un mot , continua l'écolier, poursuivant ses investigations , mais je liens une cuirasse...
— Dame ! un armurier. . .
— Puis des cuissards, des solerets, des brassards, le tout terminé par un bonnet de coton.
— Comment cela?
— La peste m'étouffe , si ce n'est l'armurier lui-même.
— Blondel?
— Blondel.
— Et que diable fait-il dans cette carapace de fer...
— Je pense qu'il est évanoui.
— Il faut le porter dans la taverne.
A mon aide donc , maître Rustique , et hâtons-nous.
D'Aubigny avait dit vrai — c'était bien le père de Denise qu'il venait de trouver étendu dans la charrette, enveloppé dans une armure complète.
Blondel n'était pas brave ; son tempérament s'y opposait : il était poltron au contraire, et ne s'en cachait pas , il savait bien fabriquer une épée , mais non s'en servir. Aussi au moment de.se mettre en route, le pauvre homme s'était trouvé dans une terrible perplexité. Il n'ignorait pas quels danger l'attendaient dans ce voyage;
les chemins étaient infestés de bandits qui ne devaient selaisser attendrirni par sa placidité, ni par la jeunesse ou la beauté de sa fille. Il avait eu peur pour Denise et pour lui — pour Denise surtout.
Alors, une idée lui était venue.
Il se dit que , dans ce monde, on se tire souvent d'affaire en faisant montre de qualités ou de vertus que l'on n'a pas. Tous ceux qui vont aux offices, pensait maître Blondel, ne sont pas dévots, bien des lâches portent l'épée, et plus d'un bonnet de de docteur coiffe un ignorant. Pourquoi ne s'affublerait-il pas d'un costume qui , s'il ne réussissait à effrayer les bandits par lesquels il s'attendait à être attaqué , aurait du moins cet avantage d'amortir les horions qui ne manqueraient pas de
lui être adressés. — Et puis, — qui sait?. .. — une fois enfermé dans l'armure d'un homme de guerre, le courage ne pouvaitil pas lui venir?
Maître Blondel avait donc revêtu son armure ; mais le courage n'était pas venu, et il s'était affaissé sur lui-même, dès la première attaque.
Cependant Rustique avait rejoint d'Aubigny. — Il prit les jambes de l'armurier, tandis que son compagnon le soulevait par les épaules.
Il n'en fallut pas davantage. Ce mouvement ranima Blondel , et eut pour effet de le rappeler à lui-même. Il se dressa sur son séant comme un homme ivre qui revient à la raison, et regarda les deux
jeunes gens, dont il ne pouvait distinguer encore les traits.
— Où suis-je? s'écria-t-il d'une voix qu'il cherchait vainement à raffermir...
Que me voulez-vous?...
— Vous transporter à la taverne du père Quinepue, répondit d'Aubigny.
— Et ma fille ! ma Denise ! . . . balbutia le malheureux père.
— Elle nous y attend avec les autres.
— Quels autres...
— Nos compagnons .
— Tout est donc fini ?
— Pardieu.
— Elle est perdue.
— Elle est sauvée, au contraire.
— Ah! tenez, dit Blondel en essayant de
se mettre à genoux, prenez ma vie... mais rendez-lui la liberté...
— Eh que diable voulez-vous que nous fassions de votre vie, pèreBlondel, repartit brusquement d'Aubigny, allons, allons, debout , messire , et ne tardez pas plus longtemps à nous suivre dans la taverne , où nous viderons quelques bons verres avec votre fils Coquastre et les autres.
Blondel demeura abasourdi à ces paroles.
— Coquastre, dit-il d'un ton incrédule.
— Sans doute.
— il est là?...
— Avec votre charmante enfant.
— Mais qui etes-vous donc, vousmême?
— Vous ne me reconnaissez pas ? ,
— Il fait nuit si profonde.
— A-t-on besoin de voir ses amis pour les reconnaître?
— Messire d'Aubigny peut-être !
— Ecolier du collège de Montaigu, père Blondel. ^
L'armurier fut le point de s'évanouir une seconde fois.
Mais la joie ne tue pas, quoi qu'on dise; Blondel se remit bientôt de cette émotion, et se laissa glisser doucement de la charrette sur la route.
Quand il toucha la terre, il rendit un son de vieille ferraille, et, soutenu par Rustique et d'Aubigny, il se précipita vers la taverne.
Son entrée fit sensation.
On ne s'attendait guère à le voir appa-
raître ainsi harnaché; kii-même n'avait pas songé aux quolibets auxquels il s'exposait en se présentant de la sorte; les écoliers eurent bien de la peine à ne pas éclater.
Mais la présence de Denise sauva son père : — la jolie enfant était le bon ange de l'armurier ; elle lui avait évité bien des fois déjà les ironies sanglantes de la jeunesse turbulente et mutine.
Cependant d'Aubigny avait avancé un escabeau près du feu; il invita Blondel à s'y asseoir, pour réchauffer ses membres engourdis par le froid.
Malheureusement l'armure dans laquelle ce dernier était enveloppé ne lui permettant aucun mouvement de fantaisie, force lui fut de rester debout.
D'Aiibigny recourut à un autre moyen.
Il alla prendre sur la table un grand gobelet d'étain, et le remit à l'armurier ; puis, s'étant emparé d'un énorme pot d'hypocras, il s'apprêta à le servir.
Mais au moment où le père Blondel allait tendre son gobelet à d'Aubigny, il s'arrêta tout à coup et pâlit.
Il y avait, sur le gobelet, trois gouttes de sang, fraîches encore!...
D'Aubigny s'en empara, et le passa en frémissant à Rustique qui se trouvait à ses côtés.
— Ceci est d'un mauvais présage! dit-il en branlant lentement la tête , je gage, messire Rustique, que l'un de nous mourra dans l'année! ,
— Un sourire d'incrédulité froissa les lèvres du jeune homme.
— Dieu veuille alors que ce soit moi! répondit-il gaîment, car si je meurs, je laisserai au moins peu de regrets derrière : mais rassurez-vous cependant, messire d'Aubigny : je ne crois pas plus aux présages qu'aux sortilèges, et ce sang, que je sache, n'est ni le vôtre, ni le mien.
— Vrai bot ! fit d'Aubigny, je serai bien aise de le savoir au juste.
— Eh bien, regardez alors, ajouta Paistique.
Et il indiqua du geste le plafond de la salle emprégné d'une grande tache rouge d'où tombait de temps en temps une goutte de sang...
— Qu'est-ce que cela signifie? s'écria le père Blondel, toujours pâlissant.
— Cela signifie , répondit Coquastre , comme frappé d'une idée subite, que Jacques-le-Majeur a joué de la dague à l'étage supérieur, et que nous sommes arrivés trop tard.
Puis, se tournant vers maître Quinepue, qui, terrifié et sans voix, attendant anxieusement la fm de cet incident :
— Ça, maître tavernier du diable, lui dit-il, en le secouant rudement du collet, réponds. Qu'est venu faire ici Jacques, que nous avons vu s'enfuir à notre arrivée .^
— Je Fignore, balbutia Quinepue.
— Réponds.
— Je vous jure.
— Réponds, te dis-je, si tu ne veux pas
que la pointe de mon épée aille chercher tes paroles au fond de ton gosier.
— Mon bon seigneur !... murmura l'hôtelier, en tombant à genoux.
Coquastre allait faire un mauvais parti à maître Quinepue; déjà son épée était levée sur sa tête, encore quelques secondes, et il frappait. Rustique retint son bras à temps, et changea le cours de ses idées.
Et pourquoi donc frapper ce pauvre Quinepue, s'écria-t-il avec vivacité, la victime de Jacques-le-Majeur doit être à l'étage supérieur, il me semble plus simple de l'aller secourir sans tarder.
— Il a raison ! fil observer d'Aubigny.
— Mais la porte est bardée de fer et fermée en dedans! objecta Coquastre.
— Bah! repartit Rustique, avec un geste
dédaigneux, une porte fermée n'a jamais arrêté un homme déterminé, et pour ma part, j'en ai détruit qui paraissaient plus solides encore : laissez-moi donc faire, compagnon, et tenez-vous seulement prêt à me suivre.
Et ce disant, il s'avança résolument vers la porte sur laquelle il asséna un coup vi- ^ goureux du pommeau de son épée.
Ce coup rendit un bruit formidable, mais la porte ne bougea pas.
D'Aubigny se prit à rire.
— Elî! eh ! ricana-t-il, ceci me semble moins facile que tout à l'heure.
Rustique fit la moue railleuse et fine qui lui était familière.
— Nous le verrons bien, répondit-il.
— Bah! c'est tout vu.
— Attendez encore.
Et sans se préoccuper davantage des objections ironiques dont il était l'objet, il fondit sur la porte, qu'il ébranla énergiquement d'un coup d'épaule.
Une des planches vola en éclats.
— Diable, ceci est mieux, murmura d'Aubigny.
— Vous croyez... riposta Rustique.
[ — Mais c'estun exercice à vous démettre les membres...
— On fait comme on peut.
Cependant Paistique continuait son travail de destruction ; la porte s'en allait peu à peu, par morceaux ; et quand, en moins de cinq minutes, les dernières planches s'éparpillèrent brisées dans la salle com-
mune, il se retourna satisfait vers les écoliers :
— Maintenant, leur dit-il, de l'air le plus naturel du monde, les chemins sont ouverts ; prenez une lampe, messire d'Aubigny, et ne perdons pas de temps!...
Les écoliers se rendirent aussitôt à cette invitation; et un instant après, ils escaladaient lestement l'escalier roide et difficile qui conduisait au premier étage.
Rustique avait déjà conquis une immense influence sur la joyeuse bande qui lui obéissait maintenant, de la meilleure grâce du monde. C'est quo lejeune homme, sans faire parade de son énergie et de son courage, possédait une volonté ferme, une résolution arrêtée, qu'il imposait sans s'en douter et presque mal-
gré lui, à tout ce qui l'entourait. C'était une riche et belle organisation, une nature primitive et forte, qui n'avait encore rencontré aucun obstacle à sa manifestation. Du jour où cet homme avait mis le pied dans le monde, il l'avait conquis !
Rustique puisait surtout sa force dans ce dédain superbe du danger que lui inspirait sa position exceptionnelle. Il était seul au monde; il n'avait ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni maîtresse, personne qu'il aimât ou dont il fût aimé. Sa vie n'appartenait qu'à lui, et il n'en devait compte qu'à Dieu. — Quel danger aurait pu le faire pâlir?
Mais s^il possédait la force de l'homme, Rustique avait aussi cette grâce attrayante et douce que donne à la physionomie, la
virginité de la conscience et de l'honneur. Toute sa personne respirait la franchise et l'honnêteté, et l'on eût vainement cherché sur son front ou sur ses joues, la trace d'un souci ou le pli profond d'un remords.
Cependant Denise et Bloridel étaient restés seuls dans la salle basse, pendant que les écoliers grimpaient l'escalier.
Depuis quelques secondes, Denise était soucieuse et préoccupée. Elle avait nonchalamment penché sa tête sur sa poitrine, et son regard suivait gravement les flammes d'or qui clapotaient au fond de la cheminée.
Elle rêvait!...
Son cœur battait plus fort; elle était sourdement agitée; sans savoir pourquoi, elle se sentait émue...
— fl28 —
Et pourtant ce n'était ni à la victime de Jacques-le-Majeur, ni àCoquastre, encore moins à son père, que la jolie enfant rêvait ainsi!...
A qui ce rêve s'adressait-il donc ?
Que le lecteur le devine.
Le cœur d'une jeune fille est semblable à un beau lis qui s'ouvre pur et chaste aux premiers rayons du soleil levant, — au fond de sa corolle, il y a toujours, chaque matin, une larme que les rêves de la nuit y ont déposée...
Trois gfouties dc^ sang^ dans nn verre.
(suite.)
Le bruit que firent les écoliers en rentrant dans la salle, put seul arracher Denise à sa rêverie.
Elle se réveilla en sursaut, secoua doucement la tête, comme pour chasser une
pensée importune, et vit venir Coquastre, d'Aubigny et Rustique qui descendaient l'escalier, tenant dans leurs bras un jeune homme dont le visage pâle et les traits contractés annonçaient siffisamment l'état désespéré.
*Dès que Denise l'eut aperçu, elle poussa un cri douloureux, et courut à sa rencontre.
— Hugues ! s'écria-t-elle avec un accent déchirant ! Hugues, Hugues ! mort. . .
— Vous connaissez donc ce gentilhomme? fit Rustique en regardant Coquastre.
— C'est le fils du prévôt de Paris, répondit ce dernier, à voix basse:
. — Et croyez-vous qu'il soit mort?
— Approchons-le du feu, il n'est peut-
ôtre qu'engourdi par le froid, et affaibli par la perte de son sang... s'il était mort, cela nous ferait une mauvaise affaire.
— Est-ce donc vous qui l'avez occis?
— Non, certes.
— Que craignez-vous alors ?
— Tout!... messire... repartit Coquastre, le prévôt est un homme cruel et sanguinaire: il a trois fils, celui-ci est le plus jeune. Les deux autres sont insolents, querelleiu's, sans mesure... Je ne souhaite pas que vous vous rencontriez jamais sur leur chemin...
— Et pourquoi donc?
— Il vous feraient batonner par leurs valets.
— Par le sang!... s'écria Rustique en devenant pourpre.
— Ils le feraient, insista Coquastre.
— C'est ce que nous verrions.
— Quant à celui-ci, il est fort doux, et vraiment, je cherche à pénétrer quel motif a pu pousser Jacques-le-Majeur...
— Et sa bourse, pardieu interrompit d'Aubigny.
Mais comme il achevait ces mots, un écolier venait de retirer de la manche de la victime, une bourse confortablement garnie d'écus d'or au porc-épic.
— Vous le voyez, poursuivit Coquastre, ceci est une vengeance particuhère ; Jacques-le-Majeur a frappé pour un autre.... Je vous le répète, messire Rustique , si Hugues est mort, nous aurons là une bien méchante affaire.
Pendant queRustïque etCoquastre échan-
geaient ces quelques mots, Hugues avait été déposé près du feu, et Denise s'était agenouillée près de lui.
Le fils du prévôt do Paris n'avait pas fait un mouvement ; les écoliers, rangés autour de lui, ne proféraient plus une parole; Blondel se contentait de pâlir à la pensée du danger dont Coquastre venait de parler ; Denise seule semblait étrangère à toute crainte; elle avait pris une des mains du jeune 'homme dans les siennes, et dans cette attitude inquiète, elle attendait.
Enfin, la chaleur parut produire quelque effet sur Hugues qui n'était que blessé; ses membres se détendirent sous l'influence bienfaisante du feu. *il roidit les bras,
allongea les jambes et finit par ouvrir les yeux.
— Il vit!... s'écria Denise avec une joie folle, voyez !
— Où suis-je? murmura le jeune homme d'une voix faible.
— Près de nous... près de Denise.., près de Coquastre...
— Je souffre.
— Nous vous sauverons.
— Que s'est-il passé?
Le jeune Hugues promena un moment son regard sur les objets qui l'entouraient? et le ramena sur lui-même.
La vue de son sang le rappela tout à coup à la réalité.
— Oui, je me souviens, dit-il, un homme
est venu qui m'a frappé. — Je suis blessé... dangereusement peut-être...
Puis il ajouta d'une voix mourante :
— 0 Marcelle!... ô mon père!
Et comme si les quelques paroles qu'il venait de prononcer eussent épuisé le peu de forces qui lui restaient, il ferma les yeux de nouveau, et se laissa glisser dans le fauteuil.
— Mort !... balbutia Denise avec désespoir.
— Rassurez-vous!... se hâta de dire d'Aubigny, qui était un peu chirurgien, cet évanouissement n'a rien que de très naturel... Mais nous sommes fort mal ici pour lui donner les soins que son état réclame... transportons-le dans votre voi-
ture, et nous le ramènerons ainsi chez le prévôt...
Cette proposition de d'Aubigny fut accueillie par tous avec faveur, et l'on se mit aussitôt en devoir d'y donner la suite convenable.
On transporta donc le blessé dans la voiture, où il fut installé le plus commodément possible ; Denise se plaça à ses côtés, et le père Blondel ayant pris place sur le devant, toute la bande, se remit en marche.
Aucun autre incident ne signala le trajet, qui fut cependant fort long; et vers minuit environ , le blessé fut déposé chez le père Blondel, où il avait semblé plus convenable de le laisser passer la nuit.
L'honnête armurier ne se possédait pas
de joie d'avoir échappé aux dangers dont il avait été menacé ; il remercia ses libérateurs avec une effusion dont la sincérité ne pouvait être mise en doute, et invita particulièrement Paistique à le revenir voir en compagnie de Coquastre.
Les poltrons sont naturellement portés à aimer les hommes qui leur paraissent braves et résolus.
Rustique répondit de son mieux à l'invitation du père Blondel,. et tous les écohers ayant pris congé de lui, se retirèrent en bon ordre vers le quartier de l'Université.
Rustique marchait au miheu d'eux, teson cheval par la bride; et tout en marchant, ils devisaient.
Ça, dit tout à coup Coquastre, quel
gite allez-vous choisir pour cette nuit, mon cher Rustique?
— Je n'en sais rien, répondit ce dernier.
— Vous ne connaissez pas la capitale)?
— C'est la première fois que j'y viens.
— Cela étant, vous n'avez pas de préférence ?
— Aucune.
— Eh bien ! il me vient une idée.
— Dites, messire Coquastre.
— Les aventures de cette nuit vous ont fait nôtre, et j'espère bien que notre amitié ne s'arrêtera pas là...
— Je l'espère aussi, fit Rustique.
— Pourquoi donc alors ne viendriezvous pas partager notre chambre d'écolier jusqu'à demain? d' Aubigny nous y accom-
pagnerait, et vous pourriez, si le désir vous en prend, lui raconter votre histoire qu'il lient tant à connaître.
— Coquastre a raison... dit d'Aubigny. Les écoliers opinèrent du bonnet, —
Rustique sourit:
— Il n'y a qu'un obstacle à cette proposition, dont je vous suis reconnaissant, dit-il à voix lente.
— Lequel ?
— Votre chambre est située?
— Rue des Sept-Voies.
— A quel étage?
— Au troisième.
— C'est un peu haut pour mon cheval ; il n'a encore l'habitude que du rez-dechaussée, et à moins qu'on ne l'aide à y monter...
— PardieUj on pourrait essayer, s'écria d'Aubigny que cette idée séduisit.
Mais Coquastre l'arrêta.
— N'est-ce que cela? dit-il à Rustique , je connais une hôtellerie où votre cheval sera parfaitement traité. Nous l'y déposerons en passant, et vous pourrez dormir tranquille.
— S'il en est ainsi... fit Rustique.
— Vous consentez ?
— Je consens.
— Pressons le pas alors, et hâtons-nous de rejoindre la taverne des Trois-Piliers.
Ils traversèrent ainsi la Cité , et se dirigèrent vers le Petit-Châtelet, qui devait leur faciliter l'accès de la rive gauche.
Comme ils mettaient le pied sur le Petit- Pont, ils virent venir à eux un homme
étrangement vôtu , et qui semblait se glisser le long des maisons pour ne pas être vu.
D'Aubigny l'aperçut le premier
— Oh ! oh ! dit-il avec gaîté , voici quelque mécréant qui m'a l'air de chercher fortune bien tard.
— En effet! dit un autre.
— Il faut l'accointer... ajouta un troisième.
— Holà! l'ami, cria d'Aubigny, en s'avançant vers le mystérieux personnage, qui cherche-t-on ainsi à pareille heure de nuit?
L'homme s'était arrêté devant cette in-terpellation : il tira de dessous sa houppelande une lanterne sourde , dont il pro-
mena la lumière sur le visage de son interlocuteur.
— Je cherche un homme , répondit-il d'un ton sec.
Puis il ajouta avec un petit ricanement moqueur, en le considérant avec attention :
— Et je ne l'ai pas encore trouvé.
Les écohers se prirent à rire sur ces mots, et d'Aubigny fut près de se fâcher, mais Rustique le retint.
— Eh ! ne voyez-vous pas que c'est un vieillard qui ne peut vous répondre , messire d'Aubigny? dit-il en haussant les épaules , laissez-le donc continuer son chemin, et poursuivons le nôtre.
Cependant, l'homme à la lanterne avait tressailli à la voix de Rustique ; il se tourna
vivement de son côté , et se prit à le regarder en silence.
Les écoliers , de leur côté, avaient considéré de plus près celui qu'ils venaient d'arrêter, et bientôt un môme cri leur échappa...
— Le Lombard ! c'est le Lombard, direntils tous en même temps.
— J'aurais dû le reconnaître de suite , fit d'Aubigny.
Le vieillard venait de se rapprocher de Coquastre, et l'avait pris à part:
— Quel est donc ce gentilhomme qui vous accompagne? demanda-t-il à voix basse et rapide.
— Serait-ce l'homme que vous cherchez? objecta Coquastre en riant.
— Peut-être...
~- Alors, je vous en félicite, maître Lombard, car celui-là me paraît réunir toutes les conditions désirables.
Le vieillard réprima un mouvement d'impatience.
— Quel est-il ? insista-t-il avec plus de vivacité.
— Je l'ignore.
— Où l'avez-vous donc rencontré ?
— A la taverne du père Quinepue.
Le vieillard lit un soubresaut.
— Le père Quinepue ? s'écria-t-il , en saisissant le bras de Coquastre, vous en venez?
— A l'instant , et bien nous en a pris , car sans nous on faisait un mauvais parti au fds du prévôt...
Si la nuit n'était pas aussi profonde
Coquastrc aurait pu voir, en ce moment, la figure du vieillard subir successivement toutes les altérations du désappointement, de la colère et de la rage.
Mais ce ne fut qu'un éclair, car il reprit presque aussitôt tout son empire sur luimême.
— Ainsi, fit-il, d'une voix ferme, le fils du prévôt a failli être victime d'un guetapens?
— Comme vous dites.
•— Il est blessé?
— Mortellement.
— Le prévôt va être furieux.
— Je le pense.
— Et l'assassin n'a qu'à bien se tenir.
— Bah! dit Coquastre, ra.ssassin ne le craint pas.
— Vous le connaissez donc ?
— Sans doute.
— Serait-il pris ?
— Est-ce que Ton prend Jacques-le- Majeur?
— Jacques !...
Le vieillard fit un mouvement d'épaules et ricana.
— Hein ! murmura- t-il , celui-là est habile.
— Si habile que le prévôt n'a pu encore s'en emparer.
— 11 dépistera toutes les recherches.
— J'en suis sûr.
— Après tout, ajouta le vieillard, puisque le jeune lïûgues a échappé à la mort, il n'y a que demi-malheur... Je suis bien aise de l'avoir appris, et cela me rassure... Je
vous remercie, et ne veux pas vous attarder davantage; vous allez par ici, moi, par là... Au revoir, raessire Coquastre, et que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde !
Le vieillard serra les mains deCoquastre, et ayant salué les écoliers avec une profonde humilité , il s'éloigna dans la direction de la Cité, d'un pas vif et rapide.
D'Aubigny et les autres s'étaient remis en marche vers le Petit-Châtelet, tandis que Rustique venait de se rapprocher de Coquastre :
— Un mot j dit-il tout à coup au jeune écolier, en lui frappant sur l'épaule.
— Qu'y a-t-il? fit Coquastre.
— Vous connaissez cet homme qui vient de s'éloigner?
— ' On l'appelle le Lombard.
— Je le sais , mais ce n'est pas cela que je vous demande... vous le connaissez?...
— Oui et non.
— Gomment ?
— Le Lombard est un singulier homme, poursuivit Coquastre; il est à peu près connu de tout le monde ^ et personne ne pourrait dire cependant, au juste, ni ce qu'il fait, ni d'où il vient, ni où il va. C'est un mystère ambulant. — H y a deux existences en cet homme : l'une , ouverte à tous, qui ne craint les regards ni les investigations de personne, et que chacun pénètre sans peine et du premier coup d'œil! l'autre au contraire, sombre et mystérieuse , voilée à tous , et qùb nul au monde ne connaît et ne pénétrera jamais. . . J'ai toujours pensé que, dans son présent
si placide et si calme , le vieux Loiubard cachait un passé redoutable.
Rustique remua la tête en signe d'assentiment.
— Mais pourquoi m'adressez-vous ces questions, messire? poursuivit Coquastre.
auriez-vous déjà rencontré cet homme?
— Je ne crois pas.
— Vous le connaissez peut-être ?
— Non.
— Il vous rappelle un souvenir de votre passé?
— Je ne sais.
— Cependant sa physionomie vous a frappé?
Rustique sourit.
— Je serais fort empêché de dire précisément ce qui se passe en moi, répondit-il
avec une sorte d'embarras ; je ne connais pas cet homme: je suis sûr de ne l'avoir jamais rencontré, je ne l'ai jamais vu, il ne me rappelle aucun souvenir de mon passé, et cependant...
— Cependant.
— Dès que j'ai entendu sa voix, tout à l'heure, dès les premiers mots qu'il a prononcés, il m'a semblé que l'accent de sa parole éveillait un écho dans mon cœur, et malgré moi, j'ai tressailli profondément.... Explique qui le pourra ce phénomène étrange.
— Pardieu, dit Coquastre, ce ne sera pas moi.
— Vous me le ferez connaître, mon ami.
— Volontiers.
— Demain ?
— Quand vous voudrez.
— Qui sait, ajouta Rustique, ce vieillard a déjà vécu de longs jours... il a l'expérience du passé il m'enseignera la vie,
si tant est qu'il soit utile que je l'apprenne.
Comme Rustique achevait de parler, un mouvement singulier s'opéra parmi les écoliers qui les précédaient.
Une sorte de cortège marchait à leur rencontre, entouré de valets portant des torches, et escorté de cavaliers. — Au milieu du cortège s'avançait une litière dans laquelle, à la clarté des flambeaux, on pouvait distinguer le visage d'une jeune fille de la plus grande beauté.
Deux des cavaliers se tenaient près de la litière et causaient à voix haute.
Les écoliers se rangèrent pour les laisser
passer, et Rustique et Coquastre en firent autant.
Les deux cavaliers jetèrent en passant, à ces derniers, un regard où brillaient un profond dédain et une insolente provocation.
— Quels sont donc ces gentilshommes?
demanda Rustique, qui sentit le rouge lui monter au visage.
— Ce sont les fils du prévôt ! répondit Coquastre.
— Et cette litière qui les accompagne?
— Cette litière porte la plus jolie de toutes les femmes de la cour.
— En effet elle est fort belle.
— Et au moins aussi sage.
— En êtes-vous certain ?
— On le dit. ~ "' '1
— Et comment la nomme-t-on?
— Marcelle.
— Serait-ce la jeune fille dont le fils du prévôt prononçait tout à l'heiu'ele nom?
— Elle-même.
Rustique devint pensif, — puis il fit ce mouvement des lèvres sous lequel il dissimulait les secrètes émotions de son cœur.
— C'est sa maîtresse? dit-il bientôt avec une certaine vivacité.
— Impossible.
— Pourquoi cela?
— Puisque Marcelle est sa sœur!...
Le cortège était passé, — Rustique n'avait pas encore bougé, — Coquastre lui frappa sur l'épaule :
— Eh bien ! lui dit-il avec familiarité, à quoi rêvons-nous donc là ?
Riistique secoua le front, et sourit.
— Ma foi, je u'en sais rien, répondit-il avec franchise.
— Serait-ce à Marcelle?
— Peut-être bien.
— C'est une charmante fille!...
— Si charmante, repartit Rustique, que je ne crois pas en avoir jamais vu de pareille.
— N'allez pas en tomber amoureux, au
moins.
— Et pourquoi pas ? poursuivit Rustique avec insouciance: elle est jeune et moi aussi, — elle est belle, et je ne suis vraiment pas trop mal. Je n'ai rien à perdre, partant rien à craindre, — ce que Dieu a fait est bien fait, et, si je l'aimais, je saurais bien me passer de la permission de
messieurs les lils du prévôt, et de monseigneur le prévôt lui-même !...
Cependant ils étaient arrivés à la demeure de Coquastre.
11 était près d'une heure du matin : il fallait se séparer.
Les écoliers se dispersèrent donc, en prenant des directions différentes, et Coquastre, d'Aubigny et Rustique grimpèrent lestement à la mansarde qui devait leur servir d'habitation.
Pendant qu'ils vont se hvrer tous les trois aux douceurs du plus profond sommeil, si le lecteur le veut bien, nous suivrons, pour quelques instants, le vieux Lombard dont la vue avait produit une si singulière impression sur Rustique,
lie vieux Paris •
Le vieux Lombard avait soixante ans à cette époque.
C'était un homme de petite taille, sec, maigre, et qui disparaissait tout entier
dans la longue houppelande fourrée dont il était affublé.
Un singulier homme!
Coquastre avait dit vrai. -^ Il y avait deux faces bien distinctes dans son existence, l'une, factice, ouverte, souriante même et qui semblait s'offrir complaisamment aux regards de tous ; l'autre, mystérieusement voilée, et dans l'ombre de laquelle nul n'avait encore pu pénétrer.
Le vieux LombJtrd était bien connu.
On le voyait partout, il allait ici et là, furetant de tous côtés, promenant ses investigations sur tous les points de la capitale.
Le matin vous l'aviez rencontré près des fourchesdela Grande- Justice piontfaucon) , le soir, vous le trouviez près du Pré aux
Clercs, ou sur les hors mal famés de Vile aux Vaches.
Un snigulier homme, je vous dis.
11 avait deux petits yeux verts, vifs, ricaneurs qui semblaient enfoncer leurs regards acérés jusqu'au fond de votre âme ! Il parlait peu, son bonnet cachait son front, son menton disparaissait dans le collet de martre de sa houppelande.
On ne l'avait jamais vu rire, jamais pleurer... Il allait toujours du même pas mesuré, regardant à ses pieds, indifférent au bruit qui se faisait à ses côtés, aussi sourd que muet.
A tout prendre cependant, c'était un être parfaitement inoffensif que le vieux Lombard. Il ne faisait de mal à personne,
et on l'avait quelquefois trouvé plus disposé à obliger qu'à nuire.
Il habitait ostensiblement une sorte de trou pratiqué dans la tour de l'église Saint- Jacques-la-Boucherie .
Ce retrait était ouvert à tous les vents ; la pluie y pénétrait par les mômes ouvertures que le jour; on y souffrait de la
ciialeuf^en été, du froid en hiver... Mais
'^ le vieux Lombard ne s'en était jamais
plaint.
Il y rentrait le soir , et en sortait tous les matins... — Y restait-il la nuit? c'est ce qu'on n'aurait pu dire.
Sa rencontre avec Coquastre, sur le Petit-Pont , prouverait, à la rigueur, qu'il découchait quelquefois.
Le vieux Lombard ne connaissait à Pa-
ris que le fils adoptif du père Blondel, encore cette connaissance était-elle due à une circonstance tout exceptionnelle.
Un soir, qu'il traversait les rues désertes de la Cité, il avait été attaqué par quelques bandits. C'en était fait de lui, si Coquastre n'était venu à son aide; ce dernier avait mis l'épée à la main, et les bandits s'étaient enfuis.
Le Lombard se souvenait de ce service. — Depuis il causait volontiers avec son libérateur.
Le secret que portait cet homme devait
être terrible ! il ne l'avait dit à personne,
il l'avait enfermé dans son cœur , comriae
dans une tombe. — Malheur à qui l'aurait
découvert!
Mais ce côté de son exist,cnce était muré 1 11
avec tant de soin, que le peuple au milieu duquel il vivait 'n'y avait rien vu. Coquastre seul en avait le soupçon , sans avoir cherché à éclairer ses doutes.
Celui qui eût suivi le vieux Lombard, une nuit seulement , eût cependant assisté à un étrange spectacle!...
C'était à l'heure 'de minuit qu'il quittait habituellement son retrait.
Quand les. douze coups étaient tombés de l'horloge de la Tour , le vieillard se levait du mauvais grabat sur lequel il couchait, il s'habillait à la hâte, allumait sa lanterne sourde, et descendait lestement les degrés de l'escalier.
Une fois dehors , il prenait la rue des Ecrivains^ gagnait celle de la Tixeranderie
et arrivait biontôt dans la rue Saint-Antoine.
Non loin do l'hôtel Saint-Paul, s'élevait alors une maison de belle apparence, mais dont les portes et les fenêtres étaient hermétiquement fermées de jour comme de nuit.
Il y avait près de vingt années que les
habitants de ce quartier n'avaient vu un
être [vivant entrer dans cette maison ni
en sortir.
On eût dit une tombe, oubliée au milieu
de la rue.
C'est là que le vieux Lombard s'arrêtait, après avoir pris mille précautions pour s'assurer qu'il n'avait pas été suivi.
Il gagnait alors, à petits pas , une porte dérobée pratiquée sur les derrières de la
maison, ouvrait cette porte sans bruit, et s'aventurait à travers les corridors sonores et sombres de cette maison abandonnée.
Tous les détours lui en paraissaient familiers.
Il traversait d'abord une sorte de vestibule pavé de mosaïque, pénétrait ensuite dans une vaste salle d'armes, où étaient appendues quelques panoplies que l'humidité avait rouillées , passait de là dans un oratoire, dont les fenêtres donnaient sur le verger, et gagnait enfin la chambre à coucher; une fois là, il faisait jouer un ressort caché dans la boiserie sculptée qui encadrait la glace placée comme ornement sur la cheminée , et s'engageait
résolument dans l'escalier qui s'ouvrait alors sous ses pas.
L'escalier avait vingt marches. — Il les descendait.
A la dernière marche, commençait un long corridor étroit et humide, lequel conduisait à une salle dont la voûte reposait sur quatre piliers énormes.
Le vieux Lombard n'allait pas plus loin. — Il posait à terre sa lanterne sourde, allait prendre derrière l'un des piliers quelques outils de picoteurs de pierre, et se mettait aussitôt à la besogne.
La salle dans laquelle il se trouvait était bornée de tous côtés par un mur circulaire, façonné en pierre de taille d'une épaisseur babylonienne. Tous les jours ^
un pan de ce mur s'écroulait sous ses efforts opiniâtres.
Il y avait déjà près d'un mois qu'il y travaillait, d'un travail constant et obstiné; la veille, le mur avait enfin cédé , et une large brèche s'ouvrait maintenant dans son flanc.
Dire la joie de Lombard quand il eut obtenu ce résultat, serait difficile.
Il jeta ses instruments de travail sur le sol , prit sa lanterne sourde , et passa à travers la brèche.
Son cœur battait à se rompre; le sang circulait plus actif dans ses veines ; pour la première fois, depuis bien longtemps, un sourire venait d'effleurer ses lèvres.
Un hideux et froid somire !
Puis, il avait promené son regard autour de lui.
Au delà de la brèche, commençait un nouveau couloir, long de vingt pas environ et aboutissant à une porte bardée de fer.
Il examina cette porte , laissa quelques instants reposer son front dans sa main, comme un homme qui réfléchit, et poussa enfin un ressort invisible, caché sous la troisième traverse de fer.
La porte s'ouvrit.
Il n'en demandait pas davantage. — Il la referma aussitôt avec soin, revint rapidement sur ses pas,. et remonta dans la maison abandonnée.
Son front rayonnait; une satisfaction immense se lisait sur son visage.
— Enfin!... murmura- l-il en se retrouvant dans la rue, avant un mois je serai
vengé !
Et il rentra dans la tour de Saint- Jacques-la-Boucherie, comme l'aube blanchissait à l'horizon.
. Cette nuit, le vieux Lombard n'était point allé à la maison de la rue Saint- Antoine, — d'autres soins l'avaient occupé; nous saurons phis tard de quelle nature ils étaient.
Dès qu'il eut quitté Coquastre et les écoliers, il pressa le pas , et prit la direction de l'éghse Saint-Jacques. — Il avait hâte d'arriver.
La tour détachait sur le ciel nébuleux sa silhouette sombre , surmontée de qua-
tre monstres perchés aux encoignures de son toit. — Tout dormait alentour.
Le vieillard s'arrêta un moment devant le petit portail de la rue des Écrivains^ construit naguère aux frais de Nicolas Flamel, regarda si personne ne le voyait et entra dans l'église.
On vit bientôt après la faible lumière qui s'échappait de la lanterne monter d'étage en étage, passer de droite à gauche, briller et disparaître alternativement, et se poser ennn à la -plate-forme qui domine la tour.
Une fois rendu là, le vieux Lombard contempla un moment la colossale statue qui s'élevait sur la calotte de l'escaher, à une hauteur d'au moins trente pieds, et
alla s'accouder sur la dentelle de pierre qui sert de balustrade à la plate-forme.
A cette heure, Paris trouait déjà de ses clochers aigus et des toits coniques de ses tourelles, la brume qui s'élevait de la Seine, et montait lentement vers le ciel. La lune plongeait ses rayons tremblants dans cette espèce de mer vaporeuse, et, à travers le voile transparent qui enveloppait la capitale, le regard commençait à en distinguer les principaux et bizarres monuments.
Victor Hugo a donné dans Notre-Dame une vue générale du vieux Paris , prise à vol d'oiseau. — C'est une des meilleures études qui aient été faites. — A l'ampleur
magistrale du style, à la netteté du dessin, à la profusion des détails, à l'harmonie et à la profondeur de l'ensemble, on reconnaît la main du maître qui l'a tracée. — C'est la vérité prise sur le fait, — le mouvement, la couleur, l'air, le soleil, la vie enfin, rien n'y manque, tout y est étudié, creusé, approfondi... C'est le vieux Paris du XV® siècle qui se réveille , se meut, s'agite, au milieu des ruines réédifiées du passé !
Puissance incomparable du génie !■ Il chante, et à sa voix inspirée, les pierres vont d'elles-mêmes se replacer sur leurs vieilles assises; elles montent d'étage en étage, dessinant ici une ogive, là de petites tourelles, plus loin de sombres et formidables bastilles , plus loin
encore, des couvents, des prisons des églises...
Une résurrection!
Aux appels de cette fantastique évocation, la capitale sort de sa tombe et présente au regard les trois manifestations symboliques de son existence civile et religieuse: Notre-Dame, l'Hôtel-de- Ville, la Sorbonne; c'est-à-dire, la Cité, la Ville, l'Université... ^ L'île, àl'Évêque; la rive droite, au prévôt des marchands; la rive gauche, ou recteur.
Les enceintes successives par lesquelles on a voulu emprisonner ou circonscrire son développement, ont toutes été rongées, usées, renversées par le flot envahissant des maisons.
Philippe-Auguste avait commencé. . .
« Pendant plus d'un an , dit le poète, » les maisons se pressent, s'accumulent » et haussent leur niveau dans ce bassin, » comme l'eau dans un réservoir. Elles » commencent à devenir profondes; elles » mettent étages sur étages ; elles mon- » tent les unes sur les autres ; elles jailiis- » sent en hauteur comme toute sève » comprimée et c'est à qui passera la » tète par dessus ses voisines pour avoir » un peu d'air. La rue de plus en plus » se creuse et se rétrécit; toute place » se comble et disparaît. Les maisons, » enfui, sautent par dessus le mur de » Philippe-Auguste, et s'éparpillent joyeu- » sèment dans la plaine, sans ordre et » tout de travers, comme des échappées. » Dès 1367 , la ville se répand tellement
dans le faubourg qu'il faut une nouvelle clôture, surtout sur la rive droite: Charles V la bâtit. Mais une ville comme Paris est dans une crue perpétuelle.
11 n'y a que ces villes-là qui deviennent des capitales. L'enceinte de Charles V a donc le sort de l'enceinte de Phihppe- Auguste. Dès la fm du XV^ siècle, elle est enjambée, dépassée, et le faubourg court plus loin. Ainsi, dès cette époque, Paris avait déjà usé les trois cercles concentriques de murailles, qui, du temps de Julien l'Apostat, étaient, pour ainsi dire, en germe dans le Grand- Clîâtelet et le Petit-Châtelet. La puissante ville avait fait craquer successivement ses quatre ceintures de murs, comme un enfant^ qui grandit et qui
» crève ses t vêtements de l'an passé. » Remarquons ici que ces tendances de développement et d'agrandissement se manifestent surtout du côté de la rive droite. Cette remarque est bonne à enregistrer ; elle constate déjà, à cette époque, le mouvement des esprits vers un ordre de choses nouveau, vers la régénération, vers la Renaissance.
Ce n'est qu'un germe, le XYI® siècle le fécondera.
Jusqu'alors Paris était dans la Cité, soumis à l'évèque autant et plus qu'au roi. Des trois villes dont se composait la capitale, l'île et la rive gauche étaient les plus importantes. La rive droite n'avait encore que le Louvre et l'hôtel Saint-Pol, tout à l'heure elle aura l'Hôtel-de-Yille.
L'art est, dans ses expressions multiples, la manifestation la plus complète des mœurs d'un pays, du génie d'un peuple, des aspirations successives des siècles. C'est l'échelle infinie de Jacob, dont chaque degré représente un progrès, et qui touche à la terre par sa base, à Dieu, par son sommet. Le caractère réel d'une époque est tout entier dans ses monuments, et les débris de Ninive nous en ont plus appris sur la civilisation babylonienne, que les récits des historiens les plus véridiques.
Or, de Louis XI à Henri II, c'est-à-dire de la fin du XV« siècle , jusqu'à la moitié du XVI% un art nouveau était né au monde !
Ce qui avait fait jusqu'alors le charme
des constructions religieuses ou civiles, la naïveté du dessin, la simplicité prodigue des détails, la majesté éclatante de l'ensemble, tout ce qui avait contribué à donner à l'art une tendance élevée, un aspect grandiose, une autorité divine, la légende des temps primitifs, la tradition transmise et acceptée d'âge en âge, la foi enfin, audacieuse ou timide, entreprenante ou soumise, tout cela allait s'abîmer et disparaître dans la nouvelle révolution de l'art au^XVI^ siècle.
Depuis quelque temps déjà, le doute s'infiltre au cœur des vieilles croyances, il pénètre dans les explications du dogme, du faîte à la base, son ricanement ébranle palais et basiliques, et par les lézardes qui sillonnent l'édifice catholique, les
briseurs d'images se précipitent et font irruption.
La Renaissance est le point de départ des sociétés modernes, vers Fart de l'avenir.
Aussi, comme dès le principe, nous le voyons se transformer tout à coup dans ses manifestations infinies. Il ne se contente pas de s'en prendre aux saints asiles du culte, les édifices civils même commencent à porter son empreinte. La foi disparaît peu à peu, pour laisser la place à je- ne sais quelle philosophie sensuelle et raisonneuse, qui se résume et se personnifie dans les deux individuahtés remarquables de cette époque. — Erasme et Rabelais.
Une sorte de respect s'attache mœre
pourtant aux principaux monuments du passé ; la Cité est bien toujours à l'évêque, l'Université au recteur, mais traversons la Seiiië, par le pont aux Changeurs , et pénétrons mie heure seulement dans la ville!...
Quels changements se sont opérés pendant le demi-siècle qui vient de s'écouler! — Ce n'est déjà plus le Paris de Louis XI ; il s'est agrandi, il s'est transformé.
Les prêtres de l'art nouveau s'en sont emparés, et ils se sont mis à l'œuvre avec enthousiasme. — La vieille ville gogothique est profondément entamée !...
Tout ce qui est nouveau attire!... Il y a, dans la jeunesse de l'art, une séduction charmante contre laquelle on ne peut
se défendre ; la nouveauté a tout l'attrait de l'inconnu.
D'ailleurs, la Renaissance se présentait ici avec un luxe si éblouissant de fantaisies, elle souriait si gaîment sous sa parure d'arabesques et de feuilles d'acanthe, il y avait tant de promesses carrossantes dans sa sculpture tendre et idéale, qu'un siècle aussi éminemment chevaleresque ne pouvait manquer de l'accueillir et de lui donner droit de cité.
On lui prépara donc de l'ouvrage.
Et d'abord, on commença par de simples réparations ou reconstructions.
Vers 1520, on entreprend la reconstruction de l'égUse Saint-Méry; toutefois, l'art nouveau hésitait. La façade conserva le style reUgieux et les ogives, les rin-
ceaux, les dentelures de pierre s'incrustèrent encore une fois à son charmant portail, qui fut surmonté d'un grand galbe supportant deux statues de saints. — On reconnaît là le suprême effort du genre gothique, et ce portail peut être considéré, à juste titre, comme le dernier reflet d'un art qui allait s'éteindre pour toujours. L'abbaye Saint- Victor avait été presque entièrement relevée, sous François I" ; la tour de l'église Saint- Jacques-la-Boucherie, commencée en 1508, s'achevait à peine en 1522 : la base porte l'empreinte du style ogival, tandis que son sommet appartient déjà à la Renaissance; vers la même époque, 1529, on instituait le collège royal de France, enfin le vieux Louvre lui-même croulait sous le marteau des démolisseurs,
pendant que, non loin de là, l'Hôtel-de- Ville s'élevait de terre, comme la preuve la plus manifeste de la force, de la grâce, du génie de l'art récemment introduit.
Le Louvre avait été fondé vers l'an 1204 par Philippe-Auguste. Ce n'était d'abord qu'une grosse tour , flanquée de quelques constructions secondaires. Charles Via fit réparer plus tard , et augmenta les constructions qui l'entouraient; peu à peu, cette résidence royale s'agrandit, et bientôt l'ensemble offrit un parallélogramme considérable, entouré de fossés allimentés par les eaux de la Seine ; des bâtiments , des cours, quelques jardins et la cour principale du palais en remplissaient la superficie. Les bâtiments qui entouraient la cour principale, dit Sauvai, étaient,
ainsi que les clôtures des jardins, surmontés d'une infinité de tours, de tourelles, les unes rondes, les autres quadrangulaires, dont la toiture en terrasse , ou de forme conique, se terminait par des girouettes et des fleurons : quatre portes fortifiées y donnaient accès.
En somme , le vieux Louvre avait bien plutôt l'aspect d'une bastille que d'un palais royal , comme on l'appelait sous Charles Y. Cette multitude de tours plongeant leurs pieds dans les eaux de la Seine, ces créneaux, ces mâchecoulis, ces fenêtres étroites et mal rangées , ces cours resserrées entre des murs sombres, ces jardins sans air, ces salles sans soleil, tout cela n'avait rien de plaisant au regard.
François 1«' tenta à plusieurs reprises
de transfigurer cette résidence; des réparations considérables y furent entreprises à cet effet, mais quand on eut enfoui des sommes considérables dans ces travaux stériles, on s'aperçut que le bâtiment perdait beaucoup en originalité, sans rien gagner en grâce ni en régularité.. . Alors , on fmit par où l'on aurait dû commencer, on le jeta à bas !... C'était encore ce qu'il y avait de plus sage et de moins coûteux.
Le vieux Louvre une fois démoli, c'est sur les plans de Pierre Lescot qu'il fut reconstruit : il ne fut guère achevé que vers 1548. On était alors en pleine Renaissance; l'abbé de Clagni ne se contente pas de conduire les travaux du principal corps de logis, il préside encore à l'édification d'une portion du bâtiment en retour , du côté de
la Seine, lequel est un des meilleurs morceaux d'architecture de l'époque. Cette aile a été restaurée récemment.
L'Iïôtel-de-Ville avait à peu près subi les mêmes vicissitudes :
Au commencement du XV« siècle , ce monument avait paru mesquin et insuffisant. La municipalité prenait de l'importance. Le roi faisait restaurer son palais, il était juste que le prévôt des marchands fît agrandir le sien. — Le 15 juillet 1533, Pierre de Viole posa la première pierre d'un bâtiment plus somptueux et plus vaste. — Malheureusement le prévôt des marchands n'entendait pas grand'chose aux questions d'art, — et il ne s'aperçut qu'après coup, que le nouvel édifice de la place de Grève manquait essentiellement de
grâce et d'harmonie. C'était un peu tard, pour constater une pareille faute ; mais après tout, un prévôt des marchands n'est pas tenu d'être un artiste consommé , et d'ailleurs il y avait encore moyen de tout réparer.
On fit pour l'Hôtel-de-Ville ce que l'on avait fait pour le Louvre ; et dès que les nouveaux plans proposés par Dominique Boccardo, dit Cortone, eurent été étudiés et acceptés , on se mit à l'œuvre.
Cette fois cependant, c'était d'un véritable monument que la capitale allait s'enrichir.
L'Hôtel-de-Ville est, en effet, l'édifice de Paris qui présente le caractère le plus éclatant de la Renaissance.
Ici, comme dans le Louvre de Pierre
Lescot , l'ogive a disparu. Ce feu d'artifice de tourelles , de clochetons, de flèches, de lanternes déchiquetées , d'escaUers à vis , de toits coniques, de spirales évidées , de girouettes , de fleurons qui s'élevait de toute construction au Moyen-Age, semble avoir tout à coup cessé et s'être éteint. Le plein cintre romain a reparu , ce sont maintenant des jets audacieux de colonnes grecques d'une ténuité idéale, de hautes cheminées , de toits à pans coupés , une profusion , une fantaisie dans les détails qui charme le regard sans l'éblouir. — Quelque chose enfin d'une grâce infinie qui n'a rien d'eff*éminé , une architecture faite de sensuahsme et de poésie païennel .. . En outre de ces constructions de premier ordre, il y en avait d'autres dont nous
ne parlerons pas et qui témoignaient, comme le reste , de la vulgarisation de l'art. Soit que l'on élevât, soit que l'on démolit, c'étaient toujours les mêmes tendances.
François P'" avait vendu une partie de l'hôtel Saint-Pol à Jacques de Genouillac , dit Gallot , grand maître de l'artillerie. Le Palais des Tournelles , qui lui faisait face, devait également disparaître sous peu.
Du reste, si la ville perdait ainsi insensiblement de son harmonie , elle gagnait en étendue ce qui allait lui manquer d'un autre côté.
De toutes parts , mais surtout vers le nord, les maisons s'étaient éparpillées, et formaient de gracieux villages que l'on
pouvait apercevoir au-delà du mur d'enceinte.
Sur les bords de la Seine, les châteaux royaux de Bercy et deConflans miraient leurs tourelles dans les flots.
Non loin de là, à partir de la Bastille, commençait une plaine verdoyante, coupée de profonds ravins qui servaient de refuge aux brigands.
Dans la môme direction , s'élevait le château de Reuilly, espèce de maison fortifiée, tout ornée de tourelles et de girouettes.
En remontant vers le nord , on distinguait le petit château de Pincourt ou do Popincourt, entouré de maisons et de jardins.
Tout près encore, s'éparpillait un village que l'on appelait la Croix-Faubin.
C'était le trop plein de Paris qui débordait ainsi sur tousses points ; il y avait de tout un peu : des maisons , des châteaux , des granges, des fermes, des tanières; des plaines, des marais, des bois e"t des jardins.
Vers les hauteurs de Belleville, autrefois Poitronville , coulait le canal à double revêtement de maçonnerie, connu sous l'appellation de Grand- Ëgout , et qui allait se verser dans la Seine du côté de Chaillot.
Puis venaient successivement:
Les deux paroisses Saint-Lazare et Saint-Laurent;
La vallée aux Larrons^ qui occupait l'em-
placement des rue et laubourg Poissonnière ;
Le château de Coquenard ;
Le château du Coq ;
Le château de la Grange-Bataillère ;
Montmartre, dominé par son abbaye j
La Ville-l'Évèque, appartenant à Févêque de Paris.
Enfin, la butte des Mouhns et les Ecorcheries, plongeant dans un marais infect et sanguinolent.
L'enceinte, flanquée de tours, de bastillets et de bastilles, avait encore une fois été enjambée et dépassée; les maisons couraient joyeuses dans les fau]30urgs, mais on ne tarda pas à les rattraper une à une, et elles furent remises, peu à peu, sous le joug. Vers 1566, l'enceinte de Paris fut étendue
du côté de l'ouest, et l'on y comprit le jardin des Tuileries. ,
Tel était donc le Paris du Moyen-Age, le Paris gothique qui allait bientôt se transformer encore, pour produire cette grande ville sans originalité, sans harmonie et sans couleur que nous avons aujourd'hui sous les yeux.
Hâtons-nous d'ajouter que nos regrets s'adressent seulement au Paris m.onumental ; le Paris civil et administratif, le Paris social, c'est bien autre chose!...
Et puisque nous sommes en train d'évoquer le passé, qu'il paraisse tout entier devant nous! — Nous avons donné l'esquisse d'une capitale immobile et muette ; achevons le tableau, en essayant de lui imprimer la vie et le mouvement. C'est assez
parler des monuments, parlons des hommes maintenant.
La cour d'abord. — A tout seigneur^ tout honneur. — La cour, c'est-à-dire le roi, et non la royauté ! . . .
Car du jour où le roi est tout dans une monarchie, il cesse d'être un principe, et il n'est plus qu'une simple et ordinaire personnalité!...
De sorte que si le roi s'appelle Louis XI, la France devient une immense bastille; François P"", une fête et quelquefois une orgie ; Henri II, quelque chose d'insignifiant et d'effacé qui laissera à peine une trace dans l'histoire.
Donc, le roi !
Et alentour, tout ce qui vit du roi, par le roi, pour le roi, sous le roi!... — la cour.
Courtisans et valets, — deux mots synonymes!... — Vous êtes tous bâtards!
leur disait Victor Hugo, et il avait raison, ne leur eii déplaise. ..
La cour donc...
Gentilshommes de la maison, — grand maître de France, — grand écuyer, — chancelier de France, — maîtres des requêtes,— maîtres d'hôtel, — pages d'honneur, — pages de l'écurie, — pannetiers,
— échansons, — valets tranchants, — Suisses, — archers de la garde à cheval,
— grand fauconnier, — fauconniers ordinaires, — aides fauconniers, — veneurs,
— en un mot, toute cette [valetaille titrée, avide, insolente, que l'on rencontrait à toute heure, du Louvre à l'hôteHes Tournellesî
Ensuite venait le clergé !...
Un monde de moines, d'abbés, de diacres, de prêtres, de religieux de tous les ordres, qui vivaient dédîmes et d'aumônes prélevées sur les fidèles. — On ne comptait pas moins de 102 églises ou abbayes ! . . .
Puis, rijniversité!
Le royaume de l'ambition, de la vanité et delà susceptibilité niaise!... l'ignorance fourrée d'hermine, et coiffée d'un bonnet de docteur.
L'Université comprenait vingt-cinq mille âmes, qui se divisaient en recteur, maîtres, régents, greffiers, libraires, bedeaux et écoliers ; ces derniers se subdivisant en artiens^ décrétistes, légistes^ médecins^ théologiens.
C'était un peuple à part, actif, vantard.
turbulent, taquin, et dont les mœurs ne ressemblaient en rien à celles des autres habitants de la capitale.
A côté de l'Université marchait le Parlement.
Un autre peuple, issu du premier, et bien digne de lui faire pendant.
L'Université avait au moins l'excuse de la jeunesse ; mais le Parlement !...
Ce corps occupait une place importante dans l'État... Il avait ses^'conseillers, ses huissiers, ses chambellans, ses baiUis, les gens de la chambre des comptes, les généraux de la justice, les trésoriers du roi, les officiers du grand et du petit Châtelet, enfin tout ce qui tenait de près ou de loin à l'état civil et administratif de la capitale.
— Tous les abus patentés, autorisés, légitimés.
Il y avait encore :
Le prévôt de Paris, qui exécutait, avec ses archers, les ordres du roi et les arrêts du Parlement.
Le prévôt des marchands, réglementant le commerce et la police sur la rivière et les ports.
Le Bureau de la ville , composé de nuatre échevins, du procureur du roi, du greffier, du receveur, auquel étaient adjoints vingt-six conseillers et dix sergents, chargés d'exécuter leurs arrêtés.
Seize quarteniers, quatre cinquanteniers et deux cent cinquante-six dizeniers, commandant la garde bourgeoise.
Un capitaine général avait en outre le
commandement des trois compagnies d'archers, arbalétriers, arquebusiers placés sous les ordres des prévôts de Paris et des marchands.
Enfin, les deux guets qui vieillaient à la garde de la yille.
L'un, le guet royal, formé d'un certain nombre d'hommes à pied et à cheval, effectuait des rondes dans les rues.
L'autre, le guet assis, était formé de bourgeois ou artisans, que l'on distribuait en divers quartiers, de manière à ce qu'ils pussent se prêter un mutuel secours ; — soit dit en passant, et sans offenser personne, ce dernier guet m'a bien l'air de ressembler à notre garde nationale.
Malgré toute la bonne volonté dont elles pouvaient être animées, ces deux institu-
lions, n'empèchaiont pas que la capitale ne fût presque continuellement en proie au brigandage, aux séditions, aux abus les plus intolérables.
Cette situation provenait de plusieurs causes qu'il est facile de déterminer.
Elle tenait d'abord et avant tout, aux vingt mille bandits, voleurs ou assassins que Paris renfermait dans son enceinte; gens de sac et de corde, que la peur du gibet n'arrêtait pas, et qui pillaient, volaient, incendiaient et tuaient avec une audace sans égale.
Mais de tels abus eussent sans doute pu être réprimés, si les diverses institutions destinées à maintenir l'ordre ne s'étaient occupées constamment et pendant plu-
sieurs siècles, à s'entraver réciproquement dans leur action. Chacune avait son tribunal, ses prisons, ses sergents, ses gardes, ses archers : le Temple, le monastère Saint-Martin , l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, Sainte-Geneviève, les chanoines de Notre-Dame, la justice épiscopale, l'ofFicialité, le baillage du palais, la connétablie, l'amirauté, la chambre des comptes, la cour des aides, la cour des monnaies, le grand et le petit Châtelet, toutes sans exception. Les officiers de ces juridictions, indépendantes et jalouses les unes des autres, passaient leur temps à s'injurier, se battre, s'arrêter, se tuer même quelquefois, au lieu de courir sus aux brigands qui désolaient la ville.
Fiez-vous donc aux poètes après celai
Un acrostiche du temps de Louis XII s'exprime ainsi :
*ï aisible domaine, >• nioureux vergier, S* epos saus dangier, — usiice certaine, .
^ cieuce hautaine :
C'est Paris entier !...
Les pauvres bourgeois étaient décidément fort mal gardés.
Car il faut bien que nous parlions aussi de cette brave et laborieuse population de Paris, dont le travail faisait vivre tout ce monde officiel.
Ce sont nos ancêtres ceux-là, et c'est bien à eux et point à d'autres , que nous devons la liberté dont la révolution fran- (^aise a formulé les principes inaliénables,
La population industrielle était divisée en six corps de marchands ou métiers. Ce nombre varia : sous Louis XII , il était de cinq ; sous François 1% il fu t porté à sept : les changeurs, les drapiers , les épiciers, les merciers , les pelletiers , les bonnetiers , les orfèvres.
Chacun de ces corps était gouverné par des maîtres et syndics , formait une confrérie, reconnaissait un patron et jouissait de règlements et de privilèges particuliers. Ils avaient notamment la prérogative honorable de porter le dais dans la cérémonie de l'entrée des rois et des reines.
Sans doute, ces corporations avaient bien des ridicules ; ces marchands étaient pour la plupart bornés, peureux, bavards; ils n'eurent pas toujours la grandeur et la
générosité en partage ; ils prirent souvent des sots pour des hommes de génie, et des hommes de génie pour des sots ; mais du moins, quand on les mit en demeure d'avoir de l'énergie, ils en eurent et de reste!... Cette énergie n'était peut-être que de l'entêtement, — mais qu'importe !...
Et maintenant que nous avons tenté de ressusciter un moment les choses et les hommes du passé, imaginez-vous que vous vous trouvez transporté, un matin de l'année 1549, sur la tour de l'église Saint- Jacques-la-Boucherie, et que vous assistez tout à coup au réveil de cette ville et de ses habitants.
De toutes ces maisons de bois ou de pierre , de tous ces hôtels , de toutes ces
églises , de toutes ces abbayes , de tous ces collèges, dans toutes ces rues bizarres, contournées , allant à l'aventure , et selon les accidents ou les caprices du sol, s'éparpille, marche, court, parle, chante, prie, bourdonne, à pied, à cheval, ou en Htière, une population unique, composée des éléments les plus hétérogènes, vêtue des costumes les plus divers.
Nobles, gentilshommes, varlets, pages, laquais, prêtres, dignitaires, desservants, moines; officiers de justice, présidents, conseillers , "avocats , procureurs , soUiciteurs, greffiers, huissiers, professeurs, écoliers, médecins, chirurgiens, libraires, imprimeurs, changeurs, drapiers, épiciers, merciers, pelletiers, bonnetiers, orfèvres, marohands devin... Toutes çe§
industries, toutes ces professions, toutes ces dignités si bien classées et localisées durant la nuit, profitent du jour pour se mêler et se confondre.
Et quelle variété de couleurs, quelle profusion de détails, que de distinctions dans les costumes!...
■ C'est à peine si le regard peut les démêler et les reconnaître.
Les gentilshommes ont quitté l'habit ample et long ; ils portent un pourpoint à petites basques, et un caleçon tout d'une pièce avec les bas. — Les gens graves s'affublent d'un large haut-de-chausses à la suisse; les jeunes gens de trousses, espèce de haut-de-chausses court et relevé, descendant à la moitié des cuisses, et recouvert d'une demi-jupe; le tout couronné
d'une petite toque de velours , sur le retroussis de laquelle sont brodées des armoiries .
Les gentilshommes étaient habituellement suivis de laquais avec livrée à leur couleur. — C'était la mode alors. Chacun avait la sienne : les comtes de Flandre , le vert foncé ; — les comtes d'Anjou , le vert naissant ; les ducs de Bourgogne, le rouge; les comtes de Blois et de Champagne, l'aurore et le bleu; les ducs de Lorraine, le jaune, etc.
Rien n'était éblouissant comme les costumes de cette époque.
Les Suisses , vêtus de hoquetons , mipartie rouges et jaunes, les gentilshommes de l'hôtel portant fièrement leurs cottes d'armes à paillettes d'or, et les grands
panaches do leurs heaumes , les archers de la garde avec leurs hallebardes.
Les présidents de la cour du Parlement, en manteau d'écarlate fourré de menuvair, dont l'usage n'appartenait qu'aux rois , les conseillers en robe rouge et en chaperons fourrés.
Le prévôt des marchands et les échevins en robe de satin vermeil, ou rouge vif, doublée de velours ; les sergents du guet en hoquetons brodés d'une étoile d'or sur le dos et sur la poitrine ; les arbalétriers de la ville vêtus de pourpoints argentés avec cette devise en lettres d'or : Paris sans pair.
Le recteur et ses massiers vêtus d'écarlate ; les professeurs vêtus de noir ; les écoliers vêtus de rien.
Les prêtres, en soutane de velours, à moins qu'ils ne soient princes...
Et les bourgeois s'efforçant par vanité, sinon d'imiter les mœurs, du moins d'égaler le luxe des gens de cour !
A ce trait on reconnaît la femme!...
Les femmes nobles faisaient des dépenses excessives pour leurs habits, en drap ou étoffes d'or et d'argent, profilures, passements, bordures, orfèvreries, cordons, cannetilles, velours, satins ou taffetas barrés d'or ou d'argent.
Une ordonnance du roi Henri II, rendue à Paris le 12 juillet L54-9, prohiba vainement ces superfluités comme ruineuses , et tendantes à confondre tous les états de la société.
Cette ordonnance, qui règle le plus ou
lirtôîiis de richesse des habits sur la différence des conditions , contient des dispositions curieuses qu'il n'est pas hors de propos de rapporter ici.
Elle prescrit de ne porter d'étoffes de soïe qu'aux manches, au devant du ^orps^ sur les sayes qui seront découpées^ et sur les bordures seulement de la largeur de quatre doigts.
Elle permet aux princes et princesses <de se vêtir d'étoffes de soie rouge cramoisie ; aux gentilshommes d'en placer à leurs pourpoints et hauts-de-chausses, aux dames et damoiselles , sur leurs cottes et manchons.
Les filles qui servent les reines ne pourront avoir des robes de velours d'une couleur autre que le rouge cramoisi ; celles
qui sont au service des princes et dames ne pourront se vêtir que de velours noir Gu tanné.
Les femmes et filles des présidents et conseillers des diverses cours de justice ne doivent porter aucune robe de velours, ni drap de soie, si ce n'est à leurs cottes et manchons.
Tous ceux qui ne sont ni gentilshommes ni gens de guerre ne doivent point mettre soie sur soie, c'est-à-dire une saye de soie sur une ro'be de même matière , ne doivent avoir ni bonnets , ni souhers de velours, ni fourreau d'épée de la même étoffe.
Il est,, de plus défendu à tous artisans rnécani(/.^^s, paysans, et gens de, la^çur, de
porter pourpoint de soie, ni chausses baudées, ni bouffantes de soie. -
« Et parce qu'un grand nombre de » bourgeoises, » ajoute l'ordonnance , « se » font d'un jour à l'autre damoiselles , il » leur est défendu de changer leur état , » à moins que leur mari ne soit gentil- » homme... »
Cette ordonnance ne prouve qu'une chose, c'est l'impossibihté de se faire obéir, quand on s'attaque à la vanité humaine !
Toutes ces distinctions, qui avaient pour but de séparer les divers états de la société, ont disparu : les distinctions par le costume ne sont plus possibles aujourd'hui ; tous les rangs de la société sont bien et dûment confondus , l'honnêteté du cœur et la loyauté de l'esprit sont les seules dis-
tinctions qui aient droit au respect et à la considération.
Nous avons essayé d'esquiser la physionomie de Paris à l'époque où nous plaçons ce récit ; nous avons tenté de rendre notre tableau le plus complet possible, nous l'avons considéré non seulement sous les rapports plastique et moral, mais encore sous le côté artistique et pittoresque. Nous n'ajouterons pas un mot de plus.
Il est temps d'ailleurs que nous retournions aux personnages de notre drame.
Le vieux Lombard s'était donc appuyé sur la balustrade de pierre qui orne la plate-forme de la tour , et dans cette attitude recueillie, il plongeait son regard sur
le vaste panorama que Paris ofirait à cette heure.
Tout dormait d'un sommeil de plomb :
aucun bruit ne montait jusqu'à lui.
Quand son regard, après s'être promené au hasard sur tous les points de la capitale, venait à s'arrêter sur Vlle-aux-Vaches, située derrière Notre-Dame, il s'y attachait avec une fixité étrange.
Alors ses sourcils se rapprochaient ; sa main crispée tourmentait les dentelures de la balustrade, et son pied frappait avec impatience les dalles" de granit.
Une heure se passa ainsi.
L'air était vif et froid ; des nuages d'un gris sombre couraient dans le ciel , et les quatre monstres de pierre, placés aux angles de la tour , semblaient murmurer
et gémir sous les caresses plaintives du vent.
Tout à coup, un cri de joie fauve s'échappa de la poitrine du vieillard et son front s'éclaira.
Un feu de broussailles venait de s'allumer à la pointe de \ lle-aux-Yaches .' ...
C'était là sans doute ce qu'il attendait , car il ne l'eut pas plutôt aperçu , qu'il se hâta de s'armer et de descendre dans la rue.
Un quart d'heure après, il abordait Vile» aux-Vaches , et marchait en toute hâte vers le feu qui brillait toujours.
Seulement, une fois arrivé en cet endroit, il s'arrêta épouvanté.
L'homme qui l'y attendait n'était pas celui qu'il comptait y trouver!...
Le secret du vieux liOiubard.
L'endroit dans lequel il venait de s'arrêter, appartenait à la partie la plus sauvage de l'île ; c'était une sorte de ravin , creusé à deux pas du fossé stratégique qui
coupait l'île en deux, la neige l'avait presque comblé.
A droite et à gauche se tordaient quelques arbustes que l'hiver avait dépouillés de leurs feuilles, et qui tendaient leurs branches desséchées, comme de long bras amaigris par la faim et le froid.
Vîle-aux-Vaches était assez mal famée ; les gentilshommes, les écohers, les bourgeois ne s'y hasardaient jamais qu'en plein jour, et nul ne pouvait assurer que le guet royal y eût jamais pénétré de nuit.
D'ailleurs qu'y seraient-ils venus faire?
Il n'y avait dans cette île aucune habitation apparente; quelques bouquets de bouleaux, des genêts, quelques mauvais arbres chétifs, et la Seine autour.
Une île déserte.
On disait bien, ici et là, qu'il s'y passait de temps à autre des choses étranges ; on prétendait que les sorcières , ou ceux qui avaient quelques rapports suivis avec le diable, s'y rendaient après minuit, et s'amusaient à y danser jusqu'au jour : on y avait trouvé quelquefois des traces de pas, des débris de feux; mais ces bruits sans consistance étaient restés à l'état de rumeurs vagues, faute de preuves, et on avait fini par ne plus s'occuper des hôtes mystérieux qui venaient, croyait-on, se distraire, durant la nuit, dans Vlle-aux- Vaches.
Cependant le vieux Lombard était resté stupéfait, en apercevant auprès du feu un homme qu'il ne connaissait pas; il jeta de
tous côtés un regard soupçonneux, et fit quelques pas en avant.
L'homme était assis sur un tronc d'arbre et se chauffait. Quand il entendit le vieux Lombard, il releva la tête et sourit.
— Ah! ah! dit-il d'une voix "brève, ce n'est pas moi que vous comptiez rencontrer, messire?...
— En effet.
— Vous eussiez mieux aimé trouver quelque autre?
— Qu'importe !
— Jacques-le-Majeur, par exemple.
— Qu'en savez-vous?...
— Je le suppose.
— Vous vous trompez.
— Bah! pourquoi ne pas être franc?...
Vous vous défiez de moi, et vous avez txjrt
après tout... Vous ne me connaissez pas , moi je ne vous connais pas non plus; mais si vous le voulez bien, avant un quart d'heure, nous serons les meilleurs amis du monde.
— J'en doute... fit le vieux Lombard.
— Alors, c'est que vous y mettrez de la mauvaise volonté , repartit son interlocuteur.
Et il croisa nonchalamment ses jambes l'une sur l'autre, et les présenta à la flamme vivement activée à l'aide d'un bâton ferré qu'il tenait à la main.
— Voyez-vous, reprit-il après, en fixant deux regards profonds sur le vieux Lombard, voilà déjà plusieurs jours oiie je cherche le moyen de vous rejoindre...
— Vraiment?
— C'est comme je le dis. — Depuis plus d'une semaine, ces feux que je vois s'allumer dans l'île, m'intriguaient fort, et je désirais savoir s'ils ne servaient pas de signaux à quelques mystérieux malfaiteurs. Pour arriver à la découverte de la vérité, voici ce que j'ai imaginé : je me suis rendu cette nuit dans l'île, j'ai recueilli quelques branches d'arbre desséchées que j'ai trouvées sur ma route, et j'y ai mis le feu...
— C'est ingénieux ! fit le vieux Lombard d'un ton ironique.
— Pardieu ! puisque j'ai réussi...
. — Et que comptez-vous faire mainnant?
— C'est ce que nous allons voir !
L'interlocuteur du vieux Lombard avait
uno cinquantaine d'années environ; il était grand , sec , d'une maigreur extraordinaire ; il portait un costume des plus simples ; son visage était caché par les bords de son large chapeau.
Le Lombard avait d'abord essayé de distinguer ses traits ; la voix de cet homme ne lui était pas inconnue, elle résonnait à son oreille comme un écho pénible du passé ; il avait tressaiUi et pâli en l'écoutant : mais jusqu'alors il n'avait pu parvenir à donner un nom à ce mystérieux personnage.
Il fit quelques pas encore.
— Voyons, dit-il alors d'un ton presque impérieux, et en cherchant à soulever du regard le chapeau de son interlocuteur , voyons, en vous servant d'une ruse pour
m'attirer dans cet endroit, vous aviez un but?
— Sans doute .
— Quel est-il?
— Connaître la nature des relations qui vous ont rapproché de Jacques-le-Majeur.
— Et vous avez cru qu'il vous suffirait de m'interroger pour que je vous répondisse?
— Je le crois encore.
Le Lombard haussa les épaules, et l'homme au bâton ferré sourit.
— Vous avez moins de sagesse dans l'esprit que de barbe au menton, l'ami, dit le premier.
— Pourquoi cela? fit le second.
— Vous me prenez pour un enfant.
— Et vous , pour un imbécile , avouezle...
Le Lombard allait continuer sur le même ton; mais une idée soudaine traversa tout à coup son esprit.
— Au fait, dit-il avec une bonhomie parfaitement jouée, je n'ai aucun intérêt à cacher les relations qui existent entre Jacques et moi, et je ne sais vraiment pas pourquoi je vous en ferais un mystère.
— A la bonne heure.
— Je vous dirai donc tout.
— J'écoute.
— Mais à une condition.
— Laquelle?
— C'est que vous me ferez auparavant connaître qui vous êtes...
— N'est-ce que cela ?
— J'y tiens.
— Vous ne m'avez donc pas reconnu?
— C'est la première fois que je vous rencontre.
— Depuis votre retour à Paris.
— Que voulez-vous dire?
L'homme au bâton ferré s'était levé; il
porta la main à son chapeau et salua ironiquement.
— Le sculpteur Réault oublie-t-il ainsi ses ennemis? dit-il en souriant.
— Mouchy! s'écria le Lombard.
— Moi-même , mes sire !
Le sculpteur Réault ou le Lombard fit un pas en arrière , et tira son poignard de sa ceinture, pendant que Mouchy se rasseyait tranquillement à la place qu'il
venait de quitter. Ce grand diable d'homme avait un flegme qui glaçait môme la colère.
— Ça, dit-il d'une voix calme, maintenant que nous nous sommes reconnus, nous pouvons, ce me semble, deviser à cœur ouvert. Qu'en dites-vous, messire Réault?
— Comme vous voudrez, reprit brièvement ce dernier.
— Voilà qui est parler : eh bien, ditesmoi... avec franchise, sans détour, et comme un ami parle à un ami, ce que vous êtes venu faire à Paris.
— C'est mon secret.
— J'entends bien... mais si je vous le demande , c'est que je désire le connaître.
Trêve de plaisanterie, messire Mouchy.
— Croyez-vous donc que je plaisante?...
Ah! vous m'avez vraiment donné bien du mal, depuis tantôt trois mois que Je vous suis...
— Toujours le même métier, objecta le sculpteur avec mépris.
— Toujours, repartit effrontément Mouchy; aussi je le fais bien, comme vous voyez... vous n'étiez pas à Paris depuis deux jours , que je vous avais reconnu.
— Pourquoi donc ne m'avez-vous pas assassiné ou arrêté?
— Si je n'avais consulté que mon cœur, ce serait déjà fait.
— Je vous crois...
— Ah!... je vous connais, moi, messire; ;et je sais 'bien que si vous êtes revenu à
Paris, c'est que l'ardeur d'une vengeance implacable vous y a poussé.
— Eh bien...
— J'ai fait valoir toutes ces considérations auprès du prévôt, mais pour la première fois de sa vie, il n'a pas suivi mon conseil.
— Cela m'étonne.
— Seulement, il m'a ordonné de vous surveiller, et je m'acquitte de mes fonctions...
— Vous m'épiez...
— Je vous épie... et certes, ce n'est
pas chose aisée car vous êtes un
homme actif
— Je quitte rarement la tourSahit-Jacques, dit le sculpteur en observant profondément son interlocuteur.
Ce dernier leva sur lui ses deux yeux vifs.
— Rarement, dites-vous, messire.... e qu'allez-vous donc faire toutes les nuits rue Saint-Antoine, près l'hôtel Saint- Paul?
Réault tressaillit.
Ce secret était toute sa vie : si Mouchy venait à le découvrir un jour, il était perdu : un frisson glissa sur tous ses membres.
— La rue Saint-Antoine!... répéta-t-il d'un air effaré.
— Et quelle autre.
— Vous m'avez vu?
— Je vous ai vu entrer dans une maison qui touche de bien près à la demeure du prévôt!
Le sculpteur eut une sueur froide ; ses cheveux se dressèrent sur son front; ses mains se crispèrent.
— Savez-vous, dit-il enfin d'une voîx que l'impatience et l'irritation saccadaient, savez-vous, messire Mouchy, que vous avez appris bien des choses sur mon compte !
— N'est-ce pas?
— iMais vous avez oublié la plus importante.
— Allons donc.
— C'est que V Ile-mix-Vaches est dangereuse à fréquenter à cette heure.
— Bah!...
— Que le guet ne s'y hasarde pas souvent ; et que, si d'aventure , il me prenait fantaisie de venger d'un seul. coup tous
vos crimes et toutes vos infamies, rien me serait facile comme d'appeler à mon aide Jacques-le-Majeur, et de vous faire payer cher vos indiscrétions.
Pe dant que le sculpteur parlait ainsi, Mouchy tourmentait, de son bâton, le feu qui menaçait de s'éteindre.
Quant à cela, répoudit-il avec indifférence, je sais bien, messire, que vous n'en feriez rien...
— Et qui m'en empêcherait?...
— Votre générosité d'abord...
— Tu railles...
— Vous ne voudriez pas frapper un homme sans défense.
— Et n'aS-tu pas frappé mon fils et sa mère?...
— Peut-être...
— Misérable!...
Pour la seconde fois, le sculpteur lira son poignard de sa gaine.
— Et puis, poursuivit Mouchy, tout en observant du coin de l'œil, si la pitié ne vous arrêtait pas, dans un pareil moment, vous prendriez du moins conseil de votre prudence...
— Explique-toi!
— Vous vous diriez que Mouchy est un homme trop adroit, trop circonspect, trop rusé aussi, pour être venu niaisement se livrer à son plus cruel ennemi... Qu'avant d'aborder da.nsV lle-aiix-Vaches^ il s'y est sans doute fait précéder par quelques arquebusiers... qu'il les a postés près de lui , et qu'au moindre signal de sa part, ces hommes ne manqueraient pas
d'accourir à son secours... Voilà ce que vous vous diriez, messire, et ce raisonnement vous engagerait à remettre, à une meilleure occasion, le châtiment si mérité de Mouchy.
Le sculpteur ne répondit pas ; sa main était restée comme attachée au manche de son poignard. Sa poitrine battait avec force, ses oreilles bourdonnaient, un nuage de sang passa devant ses yeux.
La colère lui avait rendu sa jeunesse et sa vigueur. — 11 fit un pas vers Mouchy qui se leva.
— Eh bien, lui dit-il d'une voix vibrante,
vous vous êtes trompé, messire, car si
j'ai pu oubUer un moment vos traits, j'ai
gardé du moins l'inefTaçable souvenir de
vos forfaits.
— Et que prétendez-vous faire? demanda Mouchy, sur un ton ironique.
— Je prétends vous tuer.
— C'est imprudent.
— Nous sommes seuls ici , et Dieu nous voit; j'aurai le temps de me venger, avant que vos arquebusiers ne viennent à votre secours.
Tout en parlant ainsi, le vieux sculpteur s'était approché de Mouchy, le poignard levé: mais ce dernier avait déjà porté à ses lèvres un petit sifflet d'argent qui pendait à sa ceinture.
Toutefois, ce ne furent pas les arquebusiers qui parurent à ce signal, mais bien une espèce de géant, affublé d'une peau de bête fauve, et armé d'un long bâton.
— Jacques! s'écria le sculpteur.
A cette apparition inattendue, Mouchy avait pâli.
— Moi-même ! répondit Jacques-le-Majeur, hâtons-nous de partir.
— Sommes-nous donc menacés?
— Ils sont là vingt... la partie est inégale. . . Nous nous vengerons un autre jour... partons.
Jacques-le-Majeur joignit l'action à la parole, et entraîna vivement le sculpteur vers la berge, où ils se jetèrent dans la première barque qu'ils trouvèrent.
Il était temps d'ailleurs qu'ils disparussent, car à peine Jacques avait-il poussé la barque au large, que les arquebusiers faisaient irruption dans l'endroit qu'ils venaient de quitter.
Heureusement pour le sculpteur et son
.compagnon, Mouchy perdit plus d'un quart d'heure à faire embarquer ses hommes, et quand ils s'éloignèrent du bord, ceux qu'ils poursuivaient étaient déjà hors de leur portée.
Au moment où le guet fuyait ainsi , à force de rames, vers l'autre rive de la Seine, une voix s'éleva de Vlle-anx-Vaches, et chanta.
La voix était jeune, fraîche, vibrante, bien timbrée, la chanson était singulière, et écrite dans cette langue pittoresque que l'on ne parlait qu'au royaume argotique de la Cour des Miracles.
A cette heure, nul bruit ne troublait l'air, et la voix montait, tantôt douce et
triste comme un chant d'église, tantôt étrange et saccadée comme mie mélopée* sauvage.
La chanson était un curieux échantillon de l'époque. — Pourquoi ne la donnerions-nous pas? Elle ne peut que compléter le tableau.
Voici ce que chantait la Voix:
Les drilles et les narquois En revenant de la grive, En trimardant 1 quelquefois Basourdissent nos ornies 2.
Vivent les enfants de la truche !
Vivent les enfants de l'argot!
Les moines, les coquillards,
El sabouleux liriment 3 ensemble,
t Voyageant. 2 Tuent nos paules. 3 Marchent.
Mais CCS coquins de millards Ne veulent suivre la bande, A^maiUl mieux basourdir 1 les gens.
Vivent les enfants de la Iruche !
Vivent les enfants de l'argot !
Reste encore les capons Et les francs-milous qui tremblent, Les prêtres et les polissons , Et les courtauds de boulanche, Les convertis et les callots.
Vivent les enfants delà truche!
Vivent les enfants de l'argot!
Leurs plus cruels ennemis
Qui les mettent en grand'peiue,
Leur fout hupper le taillis 2,
Ambier 3 à perte baleine,
Ce sont les sacres et les ravauls 4.
Vivent les enfants de la truche!
Vivent les enfants de l'argot !
1 Tuer. 2 Les mettent en déroute. 3 Fuir. 4 Les sergents et les archers.
Le Grand- Haure il faut prier l Qu'il conserve tous ces pauvres; Qui les voudra offenser Que le gluier les entrolte 2 Ceux qui troubleront leur repos.
Vivent les enfants de la truche!
Vivent les enfants de l'argot !
Quand le chant cessa, l'aube blanchissait à l'horizon.
Alors, on vit une jeune fille monter lentement la berge et se diriger vers l'endroit où quelques instants auparavant, causaient Mouchy et le vieux Lombard
Elle descendit le petit monticule, et s'approcha du feu qui brûlait encore.
Elle était bizarrement vêtue.
Une couronne delierre mêlait ses feuilles
1 Dieu, 2 Que le diable les emporte.
vertes à ses cheveux noirs. Une sorte de tunique brune tombant de ses épaules, descendait jusque sur ses pieds chaussés de sandales grossières; une ceinture de cuir ceignait ses reins flexibles et souples.
Son regard n'avait pas précisément d'expression fixe; tantôt vif et prompt comme l'éclair, il s'imprégnait parfois aussi d'une douceur et d'une grâce infinies.
On la rencontrait souvent pensive et triste, errant dans l'île, d'un pas lent et
mesuré Souvent encore, on la voyait
courir sur le bord de l'eau, abandonnant ses cheveux au vent, ou plongeant ses pieds ^ nus dans l'onde.
Elle s'appelait Viviane. . .
On la disait fille de Jacques-le-Majcur^
et on lui donnait généralement vrngt ans !
Viviane s'arrêta un moment à considérer les tisons qui fumaient encore ; elle prit sa tête entre ses mains , et parut se recueillir.
Cinq minutes se passèrent.
Alors, elle releva le front, regarda les premières lueurs du jour qui teignai ent l'horizon, et détacha lentement sa couronne de lierre.
Puis elle la jeta au feu.
La couronne se tordit comme un long serpent,, sur la braise ardente, mais elle se consum.a, sans produire aucune flamme.
Viviane soupira.
— Toujours! murmura-t-elle, toujours le même signe.
Et elle s'assit, plus triste encore et plus recueillie.
— Mon Dieu! ajouta-t-elle bientôt après, mon cœur se serait-il éveillé trop tôt?...
Et deux larmes coulèrent silencieusement le long de ses joues hâlées par la pluie, le vent et le soleil.
FIN DU PUOLOGUE.