PREMIÈRE PARTIE
Comiueut et par qui Rnstiqnc fut incité an bal de la conr.
Un mois s'était écoulé depuis l'arrivée de Rustique à Paris. — Un mois qui avait passé comme un rôve enchanté !
C'était une chose si nouvelle pour lui, que cette vie à laquelle il avait été admis
à prendre part ; ce mouvement, cette variété, ce luxe, ce bruit, contrastaient tellement avec la solitude au milieu de laquelle il avait vécu jusqu'alors ; ce monde qu'il voyait et coudoyait, se présentait si différent de [celui qu'il avait imaginé, que son esprit s'en était d'abord épouvanté.
Alors un sentiment d'indéfinissable terreur s'était emparé de lui!...
En plongeant le regard dans cette vaste capitale qui livrait ses splendeurs'àson admiration, le vertige l'avait pris; la première fois qu'il s'était hasardé à poser le pied sur le pavé mouvant des rues, tout avait frémi et tremblé autour de lui, et il s'était senti ébloui par ces aspects divers et multiples qui passaient à ses côtés,
et se transformaient comme par enchantemenl à chaque pas qu'il faisait!
Rustique avait dans le caractère mille bizarreries que justifiait suffisamment la vie exceptionnelle qu'il avait menéejusqu'à vingt ans. Une vie sans air, sans horizon, sans soleil... une vie à vingt pieds sous terre.
Nous expliquerons plus tard, à la suite de quelle terrible péripétie, de quel drame sanglant il s'était trouvé retranché du nombre des vivants, enfermé entre les murailles d'un cachot, privé des caresses d'une mère, et jeté en proie à la soUtude et aux ténèbres.
Douloureuse et lamentable hisloire l
Pendant vingt années, son regard n'avait pas franchi les sombres limites qu'on
lui avait imposées ; il avait grandi, et s'était fortifié dans cette cage étroite, comme une bête fauve qui n'a jamais connu la liberté, mais qui en nourrit le sauvage instinct; il avait vécu de la sorte, replié sur lui-même, sansjoie et sans désespoir, écoutant avec indifférence les bruits sinistres qui variaient seuls le silence qui l'étreignait !
La vie n'avait commencé pour lui, que du jour où il était arrivé à Paris.
Aussi, en se réveillant de son long sommeil, dans ce milieu où la vie revêtait tout à coup une activité inouïe, il ne put se défendre d'une certaine épouvante superstitieuse.
Et cela se comprend !
Sous le rapport moral, Paris était déjà
au XVI*' siècle, ce que nous le voyons aujourd'hui. — Il n'y a que ces villes-là, dit Victor Hugo, qui deviennent des capitales. — Ce sont des entonnoirs où viennent aboutir tous les versants géographiques, politiques, moraux, intellectuels d'un pays, toutes les pentes naturelles d'un peuple ; des puits de çivihsation, pour ainsi dire, et aussi des égoûts, où commerce, industrie, intelligence, population, tout ce qui est sève, tout ce qui est vie, tout ce qui est âme dans une nation, s'infiltre et s'amasse sans cesse, goutte à goutte, siècle à siècle.
Une grande ville égoïste, absorbée incessamment par les préoccupations de son seul intérêt, rejetant, broyant, dévorant tout ce qui lui est inutile ou nécessaire, et
poursuivant son œuvre sans s'inquiéter de ce qui la suit, ou de ce qui la précède !
Dans cette vaste enceinte inondée à toute heure, d'air et de soleil, Rustique se sentit d'abord plus à l'étroit qu'entre les murs de sa prison ; au milieu de cette foule qui passait indifférente et froide à ses côtés, il se trouva plus isolé encore ; à la vue de cette activité et de ce bruit, dont il ne comprenait ni le but, ni la cause, ses premiers étonnements s'imprégnèrent de tristesse et de lassitude amère!... — Il lui semblait qu'il était moins libre que dans sa bastille !
Singulière inconséquence d'un homme qui, pour la première fois, descend des hauteurs de ses rêves, et prend possession de lui-même en posant le pied dans le domaine de la réaUté.
Toutefois, cette hésitation dura peu.
Rustique était doué d'une nature trop vivace, il y avait en lui trop d'énergie native , les mille ardeurs qui fermentaient dans sa tête et dans son cœur, cherchaient depuis trop longtemps une issue, pour qu'il ne se relevât pas bientôt de cet inexphcable abattement.
Une chose contribua surtout à opérer ce changement.
Rustique n'avait point oublié Marcelle, la fille du prévôt^ et son image était restée dans son souvenir. — Il n'avait fait cependant que l'entrevoir, mais cela suffit!...
L'amour devait avoir pour lui bien des dangers.
Jeté, inopinément et sans préparation, au milieu de la vie parisienne , ignorant
les distances sociales si bien déterminées à cette époque, n'ayant que des notions très vagues sur les rapports qui pouvaient .exister entre les différentes classes de la société, ne connaissant enfin d'autres lois que ses seuls instincts, d'autre frein que sa propre honnêteté, il était prédestiné à bien des désenchantements et bien des désillusions.
Il y a peu de place dans le monde pour des hommes comme Rustique : 'quand ils ne meurent pas , on les étouffe !
C'est ce qu'il ne comprit que plus tard.
La vue de Marcelle produisit donc une profonde impression sur son esprit. Ce ne fut qu'une sensation, vive, rapide, irréfléchie ; mais sans qu'il pût s'expliquer la cause d'un pareil changement, cette
sensation siiiïit à bouleverser tout son être !
Avant que le cœur ne s'éveille, sait-on jamais que l'on doit aimer? C'est le plus souvent une surprise. — Confusion touchante de l'âme que l'amour surprend dans sa nudité primitive. — C'est encore l'éclosion spontanée , naïve , inattendue de ces purs sentiments qui sommeillent au cœur de l'enfant!
Rustique l'ignorait lui-même ; il s'était développé dans toute la force et dans toute la plénitude d'une liberté morale sans contrôle possible, et il nourrissait de singulières idées à l'égard de la femme !
Il n'avait pas précisément de dédain pour elle, mais il méprisait sa faiblesse. Il sotftFÎait de pitié et de compassion à la
voir si frêle et si délicate , et plus d'une fois, il s'était naïvement indigné contre l'autorité dont elle jouissait dans la société humaine.
Rustique ne professait ^uèrô d'admiration que pour la force loyale et droite : il croyait que l'homme est né maître du monde, et que rien ne peut le contraindre à abdiquer cette souveraineté qu'il tient de la nature même ! — Aussi , bien qu'il n'eût jamais profondément réfléchi, il résultait de ces dispositions une certaine défiance instinctive que l'approche de toute femme éveillait en lui.
Il pressentait vaguement un danger, et mettait toute son énergie à défendre son cœur et sa raison qu'il croyait menacés.
La vue de Marcelle avait pu seule ébran-
1er ses convictions : il s'était senti subitement ému; son passé tout entier avait disparu, et Ton eût dit qu'un nouvel horizon venait de s'ouvrir devant son regard charmé.
Il avait pu croire, un instant, que ce sentiment qui naissait dans son cœur, et y poussait déjà des racines si profondes, n'était que le résultat d'une hallucination nocturne, et qu'il disparaîtrait devant les premiers feux du jour. — Il n'en fut rien. — Dès le lendemain, quand le soleil dora de ses rayons joyeux la fenêtre de sa chambre, son premier souvenir fut pour Marcelle , comme sa première pensée fut de chercher à la revoir !
Quand une fois une id^e avait germé dans son cerveau, il ne tardait pas à la
mettre à exécution. — Dès le jour même, il se mit donc en campagne.
Aidé de d'Aubigny et de Coquaslre, il se dirigea vers la demeure du prévôt, et au bout de quelques jours, il avait revu Marcelle.
Cette seconde épreuve ne fit que cotifiî'mer ses premières impressions.
Marcelle était bien la plus ravissante créature qu'il eût jamais vue, et il se prit à l'aimer avec toute l'ardeur, tout l'oubli, tout Fenivrement d'un premier amour.
D'Aubigny et Coquastre avaient bien tenté de le détourner de cet amour; ils lui avaient représenté les dangers auxquels il s'exposait, les difficultés qui allaient ^'élever entre lui et la jeune fille, l'orgueil du prévôt, l'insolence de ses fils; mais à
toutes ces objections, Rustique se contentait de hausser les épaules , et de faire ce fin sourire qui était une de ses plus charmantes séductions.
— Vous avez raison sans doute, répondait-il avec un insouciant abandon où se mêlait une certaine teinte de tristesse et de mélancohe; c'est moi qui ai tort; mais que voulez-vous, mes amis ; ce qui est un obstacle pour vous, n'en peut être un pour moi... Qu'ai-je à redouter, je vous le demande?... Ma vie peut-elle être jamais plus misérable qu'elle ne l'a été?... La mort même ne serait-elle pas préférable à cet isolement dans lequel j'ai vécu jusqu'à ce jour?... Qui donc me pleurera... je suis venu au monde dans une prison, et j'ai
tué le seul être qui me portât quelque in- 1 17
térêt; je m'appartiens donc bien, et le premier sentiment qui s'emparera de ma pensée , de mon cœur , m'aura tout entier... Laissez-moi donc libre, mes amis... Ma conduite fest déjà tracée... si Marcelle ne m'aime pas , à Dieu ne plaise que je Veuille lui imposer un amour qu'elle repousserait... Mais si elle m'aime... je jure sur mon âme qu'elle sera à moi !...
Coquastre n'avait rien ajouté , mais au fond du cœur, il plaignait Rustique de S{iti aveuglement.
Quant à d'Aubigny, il n'était pas éloigné d'approuver la résolution de son nouvel ami.
D'Aubigny avait le caractère essentiellement aventureux, et l'on ne pourrait croire à quel point Rustique l'avait séduit.
Il aimait cette franchise chevaleresque qui éclatait dans toutes les actions de ce dernier; son ardeur avide, sa vivacité, son impatience, toutes ces manifestations spontanées qui témoignaient d'une nature originale et droite, avaient le don d'éveiller les plus chaleureuses sympathies au cœur du jeune écolier.
Coquastre avait cédé la place au nouveau venu.
Rustique était adroit à tous les exercices du corps; il avait, de plus, l'audace et le courage ; sa taille était bien prise ; sa jambe nettement dessinée ; sa fi-gure éclatait de toutes les grâces de la jeunesse; d'Aubigny ne se lassait de l'admirer et de le lui dire, mais Rustique n'y prenait pas garde.
Depuis que Marcelle lui était apparue, il n'avait plus qu'une pensée.
L'image de la jeune fille s'était emparée de son cœur, et l'emplissait tout entier; il n'y avait plus de place désormais pour aucun autre sentiment.
Quand parfois, ce qui arrivait rarement, Rustique se prenait à réfléchir sur sa position, ou sur les difficultés qu'il devait surmonter avant de se rapprocher de la fille du prévôt, il se livrait alors, entre son amour et sa raison, une de ces luttes énergiques où toutes ses hésitations succombaient successivement. Ces sortes de luttes étaient nouvelles pour lui, il y dépensait tout ce qu'il avait de force et d'ardeur, et en retirait le plus souvent une amertume
qui empoisonnait ses jours et troublait ses nuits.
Mais heureusement ces combats duraient peu.
Rustique avait trop de ressources dans sa riche nature pour se laisser vaincre jamais, et si de temps à autre, il retombait de la hauteur de ses rêves, c'était comme Antée, pour renouveler sa force [et s(M énergie, en touchant le sol.
11 y avait un mois environ qu'il était à Paris ; il avait pris un logement non loin de celui de Coquastre, et vivait habituellement dans la compagnie de ce dernier.
Ses principales excursions l'entraînaient tantôt dans la direction de l'hôtel Saint- Pol, où demeurait 3Iarcelle, mais plus souvent encore vers une maison de gra-
cieuse et modeste apparence , située rue de Béthisy, et dans laquelle il l'avait vue entrer fréquemment.
Quelque ignorant qu'il fût des usages et des mœurs de la capitale , Rustique avait cependant jugé à propos de modifier sensiblement son costume ; son pourpoint de laine foncée avait été remplacé par un pourpoint de velours à petites basques, comme on les portait alors ; son manteau sortait des mains du plus habile tailleur, ses iroitsses ou hauts-de-chausses, dessinaient avantageusement ses formes robustes et élégantes , et pour compléter cette transformation, une toque de velours penchait coquettement sur son oreille droite, découvrant ainsi la gauche, à la-
quelle pendait une perle en forme de poire.
Rustique semblait avoir été fait exprès pour porter ce costume , et plus d'une dame de la cour s'était retournée sur son passage, émerveillée de tant de grâce alliée à tant de force...
Mais nul ne connaissait Rustique , et ce dernier ne voulait connaître que Marcelle.
Une aventure qui lui arriva vers l'époque de sa transformation physique , ne laissa pas cependant de l'intriguer au dernier point.
Son nouvel accoutrement lui avait coûté fort cher ; sabourses'en était trouvée presque épuisée, et Rustique songeait déjà, avec une certaine appréhension fort légitime, à
la position qui lui sera faite, le jour où les écus d'or viendraient à lui manquer.
Il n'avait point encore pensé à cette éventualité, et elle valait bien la peine qu'il y réfléchit.
Paris est de tous les pays du monde , celui où l'on peut le moins vivre sans argent ; Rustique n'avait pas été longtemps à le comprendre , et il se demandait avec effroi comment il ferait face aux nécessités de la vie , quand il n'aurait plus à mettre dans sa manche qu'une bourse vide.
L'obstacle était sérieux en efî"et , sa confiance en fut fortement ébranlée : il sentait qu'il allait se trouver acculé dans une impasse sans issue ; et cette position n'était point de celles que son courage et son audace pussent dénouer. — C'était la pre-
mière fois qu'il constatait si péremptoiment son impuissance.
Que faire cependant ?
C'était le soir : Rustique se trouvait seul dans sa chambre, assis près de la cheminée, où brillait un bon feu : la flamme grimpait joyeuse au fond de l'âtre ; les bruits du dehors se taisaient peu à peu ; la lune se levait lentement à l'horizon . . . C'était l'heure aimée des poètes et des amoureux, où l'âme se laisse mollement bercer par les rêves de la nuit; où les inquiétudes s'apaisent et s'endorment : où tout, dans la notm'e, se fait calme et prière.
Rustique se prit à rêver.
Il revit Marcelle dans tout l'éclat et la pureté de sa beauté vierge ; il la revit à travers les voiles transparents dont l'enve-
loppaient ses chastes désirs ; elle passa à plusieurs reprises, devant son regard enivré, et chaque fois, elle le salua en passant , d'un doux et bienveillant sourire.
Qu'elle était belle ainsi !... Jamais regard d'homme ne s'était arrêté sur une plus délicieuse créature...
Ses yeux avaient ce reflet chaud et velouté, qui fait rêver et frisonner tout à la fois ; son nez , d'une coupe charmante , se dessinait en une Ugne pure et correcte; ses lèvres roses et humides détachaient leurs courbes railleuses sur le ton plus pâle des joues, et son front élevé et fier fuyait harmonieusement sous l'abondante richesse de sa chevelure.
Marcelle était blonde comme Eve... il y
avait dans sa démarche lente, dans ses mouvements paresseux, sous ses paupières demi-voilées, une ardeur, une vivacité, une flamme mystérieuse et sourdement couvée , à laquelle sa beauté empruntait cet éclat impérieux qui attirait fatalement à elle les yeux et le cœur.
On n'eût pu la comparer aux vierges de de Raphaël , mais elle eût rivaUsé sans peine avec les femmes de Tintoret ou de Léonard de Vinci.
Elle avait dix-sept ans à peine. . .
Depuis un an seulement, ses formes s'étaient développées avec grâce, ses épaules s'étaient arrondies comme sous l'amoureux ciseau d'un sculpteur invisible; une flamme discrète brûlait maintenant sous ses paupières brunies.
La chaste enfant ne comprenait pas bien encore ce qui se passait dans son cœur ; elle s'étonnait naïvement de ces changements merveilleux, et elle ne pouvait s'empêcher de s'effrayer même quelquefois, en admirant le triple diadème de jeunesse, de grâce et de candeur dont la nature couronnait son beau front !
Rustique la revoyait plus belle qu'il ne l'avait admirée, et tous ses sens frémissaient d'impatience et de désir.
La solitude dans laquelle il se trouvait, le silence harmonieux qui régnait autour de lui, l'espèce d'inquiétude même qui ravaittroubléq."?lques instants auparavant ajoutaient encore un charme de plus à l'image de Marcelle, ainsi entrevue à travers vapeurs flottantes de ses rêves.
Cp — 2G9 —
A la vue de cette blanche apparition , son amour s'effrayait — qu'était-il , lui , dans cette capitale où il venait de poser le pied , pour espérer jamais unir à sa destinée la destinée de Marcelle? Il n'avait plus déjà que quelques écus d'or dans sa bourse de cuir ; le moindre accroc à son pourpoint de velours, pouvait le ruiner tout à fait. Que deviendrait-il dans ce cas !
Une ombre de tristesse glissa sur son front à cette pensée, et son cœur se serra.
Renoncer à Marcelle lui était désormais impossible ; il lui fallait donc songer à se créer au plus tôt des ressources, à moins de se résoudre, comme la i^upart des écoliers du collège de Montai^a, à vivre d'aumônes, vêtu de guenilles.
Une triste perspective!
Comme il en était là de ses réflexions
quelques coups furentfrappés discrètement à sa porte. Il alla ouvrir, et y trouva un petit page à l'œil noir et mutin, qui le salua d'un air ironique :
— Messire Rustique , demanda le page.
— C'est moi ! répondit Rustique.
Le page fit signe à deux valets qui le suivaient, et ceux-ci déposèrent au milieu de la chambre, un coffre en bois sculpté, dont rien extérieurement ne pouvait faire soupçonner le contenu.
Rustique regardait sans comprendre.
Quand les valets se furent retirés, et
qu'il vit le jeune page disposé à en faire
autant, il l'arrôi,;! sur le seuil de la porte,
et lui prit vivement le bras.
— Or ça , mon jeune ami , lui dit-il ,
m'expliqucrez-vous enfin ce que cela signifie.
— Cela ne signifie , répondit le page , rien autre chose que ce que vous voyez.
— Mais que contient ce coffre?
— Je l'ignore.
— Et quelle est la personne qui me l'envoie ?
— Il m'est défendu de le dire.
Rustique regarda le page avec étonne-
ment.
— Voyons , reprit-il aussitôt, je n'aime ni les énigmes, ni les masques, est-ce ta maîtresse qui t'a dépêché vers moi?
— Peut-être.
— Et comment se nomme-t-elle?
— Vous le saurez plus tard.
— Diable ! tu es discret...
— Aussi discret que ma maîtresse est jolie.
Et le page saluant sur ces mots, prononcés d'un ton moqueur, s'éloigna, sans ajouter une parole de plus, laissant Rustique partagé entre la surprise et la curiosité.
Dès que le page eut disparu, il alla donc au coffre, qu'il ouvrit, et dont il retira un à un tous les objets qu'il renfermait.
Et d'abord, ce fut un magnifique pourpoint de velours vert, brodé d'argent, et resplendissant de pierreries du plus haut prix ; — puis , un haut-de-chausses de même étoffe, orné de fines dentelles; une petite toque décorée d'armoiries, qu'il n'essaya même pas de déchiffrer, enfin, une épée à lame plate, de fabrique itahenne, dont la poignée et la cuvette, repercées à
jour, étaient un véritable chef-d'œuvre de l'art. — A côté de cette arme offensive, était placée une petite épée de main gauche avec garde en acier découpée et également repercée à jour.
Malgré l'étrangeté d'un pareil don, Rustique n'était cependant pas au bout de ses étonnements, car au moment où il s'emparait de cette dernière épée pour l'examiner de plus près, il aperçut au fond du coffre une bourse pleine d'or, accompagnée d'un billet.
Le billet dont il s'empara avec avidité, ne contenait que ces mots :
« Objets appartenant à messire Rustique. >
L'énigme était complète, rien n'y manquait. Rustique se prit à réfléchir.
Il y avait à peine un mois qu'il habitait
I^aris ; il n'y connaissait personne ; il n'était encore sorti que pour suivre Marcelle; il lui était donc difficile de s'expliquer d'où pouvait 'provenir le don qu'il recevait, et sous l'empire de quel sentiment il avait été fait.
Le page qui le lui avait remis, portait une livrée bleu et blanc ; mais c'était là un faible indice, pour lui surtout, à qui les usages de la cour n'avaient point été révélés encore.
Il se promit d'avoir recours aux lumières de d'Aubigny et de Coquastre, et dès le lendemain même, il leur fit part de ce qui lui arrivait.
l-es avis furent unanimes.
Coquastre et d'Aubigny pensèrent que le prisant ne pouvait provenir que d'une
grande dame amoureuse, laquelle avait voulu mettre Rustique à môme de faire bonne figure parmi les seigneurs de la cour. Il était assez bien de sa personne pour justifier une passion ; l'usage d'ailleurs autorisait de pareils présents ; Rustique n'était pas le premier homme auquel de semblables faveurs avaient été accordées, et la seule conduite qu'il dût tenir dans cette circonstance, c'était d'accepter le don offert, et de se vêtir, sans plus tarder, dujpourpoint, dujhaut-de-chausses,de la toque et de l'épée :
— Quant à la bourse, ajouta d'Aubigny, comme elle est respectableinent garnie d'une monnaie qui devient plus rare de jour en jour, pour peu que vous éprouviez
de répugnance à la prendre, je me ferai un véritable plaisir de m'en charger.
Piustique remercia ses amis deleurs bons avis, rejeta les vêtements, les armes et la bourse dans le coffre, le referma avec soin, et déclara qu'il réfléchirait encore avant de se servir de ces objets.'
Puis ils sortirent.
Il faisait une belle matinée d'hiver... le soleil étincelait dans le ciel pur; un vent frais et vif courait dans les rues, un certain parfum de printemps passait de temps à autre, à travers les arbres des clos et des vergers des abbayes voisines. .
Il y avait foule dans les rues.
Par toutes les grandes et petites artères qui sillonnaient la rive gauche delà Seine, on voyait sourdre et remuer une popula-
lion vivement agitée, railleuse et bruyante . Ces flots de peuple descendaient lentement, suivant les sinuosités bizarres des rues, se rétrécissant ou s'élargissant selon les caprices et les accidents du sol, tantôt serrés et profonds comme les ondes d'un fleuve, tantôt larges et majestueux comme les; vagues d'une mer.
Il s'élevait de cette immense agglomération d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, un vaste murmure, où se confondaient les cris des uns, les rires des autres, les interpellations de ceux-ci, les imprécations de ceux-là.
C'était un concert étrange, où toutes les difl'érentes tonalités delavoix humaine s'unissaient dans une discordante clameur.
Un même sentiment poussait ces masses
tumultueuses^ — sentiment implacable s'il en fût, et qui ne recule devant aucun obstacle pour se satisfaire, — la curiosité!...
Quand une population est prise de cette ardente passion de voir ou d'entendre, aucun frein ne serait assez fort pour l'arrêter; elle va, court, se précipite et renverse impitoyablement tout ce qui s'oppose à son passage; elle n'a plus rien d'humain ; le cœur a disparu de toutes ces poitrines; dans cette immense foule, il n'y a plus» que des yeux et des oreilles.
Rustique regardait avec ébahissement.
Dès les premiers pas qu'il avait faits dans la rue, il s'était trouvé séparé de ses deux amis, et maintenant il éprouvait toutes les peines du monde à résister au courant puissant qui l'entraînait.
On marchait lentement, la prudence le commandait, — de temps à autre on entrevoyait le chapeau d'un sergent d'armes charge de mamtenir 1 ordre ; mais dans ce
flux et reflux, l'autorité était peu respectée.
Il fallait s'en remettre à la foule elle-même, du soin de n'écraser que le moins d'enfant's j)ossible, et tous les états de la société se trouvaient forcément confondus, malgré les instructions royales si sagement formulées dans l'ordonnance du 12 juillet.
La foule n'avait, pour se déverser de la cité dans la ville, que deux ponts étroits et peu solides; l'Un [était ïe Pont-aux-Chan' (jeurs, l'autre, le Pont J^otre-Dame. Le premier aboutissait sur la place du Grand- Châtelet, le second en face de la rue Saint- Martin.
Quand le peuple déboucha sur les quais, et que chacun se précipita à l'envi vers les deux issues dont nous venons de parler, il se produisit naturellement un mouvement de remous, qui en entraîna plus d'un dans son tourbillon; ils furent rejetés violemment à quelques 'pas du pont, sans espoir de pouvoir bientôt reprendre leur rang dans le fleuve humain qui continuait de s'écouler plein de cris et de murmures. ; Rustique était de ce nombre.
; Cela s'était fait en un clin d'œil, et sans qu'il eût été possible à quiconque de l'éviter. Rustique ne fit donc qu',en rire.
D'ailleurs il n'était pas le seul à qui pareil accident était arrivé, et comme rien ne rapproche plus les hommes qu'une conformité passagère d'aventure, il ne se passa
pas cinq minutes, qu'il n'eût lié conversation avec un grand diable de gentilhomme d'une cinquantaine d'années, vêtu avec'une grande simplicité, et que, au surplus, il avait eu l'avantage de coudoyer souvent depuis une heure.
Rustique et le gentilhomme avaient commencé par se saluer courtoisement; puis ce dernier s'était rapproché de son compagnon d'infortune :
— Pardon, messire, dit-il alors d'un accent de belle humeur, je vois que la foule ne vous a pas mieux traité que moi ?
— En effet!... répondit Rustique.
— Et au train dont vont les choses, poursuivit son interlocuteur, j'estime qu'il aura passé beaucoup d'eau avant que nous puissons traverser le pont?
— C'est aussi mon avis...
Les deux hommes se regardèrent et sourire.
— Aimez-vous à voir couler l'eau, messire ? dit le plus âgé.
— Pas le moins du monde, répondit Rustique.
— Alors, il me vient une idée.
— Vous êtes bien heureux.
— Voulez-vous que je vous la dise?
— Dites toujours.
— Je pense qu'au lieu de rester là sur la berge, il serait plus convenable d'aller* joindre Vlle-cmx-Jnifs^ d'où le passeur aux vaches nous conduirait de l'autre côté de l'eau, juste en face du Louvre. Que ditesvous de cet avis?
— Je le trouve bon.
— Et vous êtes disposé à le suivre?
— • Quand vous voudrez.
Le gentilhomme ne se le fit pas répéter, et prit aussitôt les devants: Rustique le suivait à quelques pas, réglant sa marche sur la sienne. Cependant, tout en marchant, il ne pouvait s'empêcher de jeter de temps à autre, un regard sur son compagnon.
Cet homme était grand, sec , d'une maigreur remarquable ; sa jambe nerveuse èe dessinait nettement dans son pantalon serré et collant : malgré son âge, il paraissait doué d'une agilité extraordinaire.
En moins d'un quart d'heure, ils atteignirent l'extrémité de l'île , d'où ils s'embarquèrent aussitôt pour la rive opposée.
— Vous devez vous estimer heureux de m'avoir rencontré, mon jeune gentil-
homme, s'écria le compagnon de Rustique, en mettant pied à terre devant le Louvre, car sans moi, vous seriez encore sur le Pont-aux-Changciirs.
— En effet.
— Tandis que maintenant nous allons être des mieux placés pour voir passer le cortège du roi Henri II.
— Croyez-vous?
— Pardieu.
— Moi , j'en doute.
— Et pourquoi cela ?
— Regardez...
Rustique désignait une compagnie de hallebardiers qui stationnait non loin de là, et dont les sentinelles leur faisaient signe'de s'éloigner.
— N'est-ce que cela, mon ami, repartit
son interlocuteur, c'est mon affaire ; suivezmoi seulement... '
Et il franchit en quelques enjambées la distance qui le séparait des hallebardiers. Rustique le suivait, curieux de voir comment il dénouerait la difFiculté. Mais, à son grand étonnement, un mot lui suffit pour lever tous les obstacles , et ils passèrent , en recueillant sur leur route, les témoignages d'une attention particulière.
Paistique commença à sentir naître dans son esprit , un certain respect pour son cicéronne, et il se mit, dès ce moment, à le traiter avec une déférence marquée.
Son compagnon s'aperçut bien vite de ce changement, et il ne put s'empêcher de sourire.
— Ah ! ah ! dit-il, en appuyant ses deux
regards sur le front de Rustique, vous vous étonnez de mon pouvoir, n'est-il pas vrai?
— Je ne le cache pas.
— Vous êtes surpris que l'on témoigne tant de déférence à un homme si modestement vêtu ?
— Je n'ai pas dit cela...
— Mais vous le pensiez.
— Peut-être,..
— A la bonne heure, j'aime cette franchise. — Eh bien ! vous avez raison, mon ami ; dans un temps où l'on n'adore le plus souvent que les signes extérieurs d'une supériorité qui n'existe réellement pas, c'est une chose rare et digne de remarque, que de voir le respect s'adresser à des vêtements humbles, et la force s'incliner
devant le génie. Malheureusement, dans le cas présent, il s'agit d'autre chose.
Tout en devisant de la sorte, ils avaient choisi un endroit favorable , et d'où ils pouvaient voir à leur aise le cortège du roi Henri II, qui faisait ce jour-là même son entrée dans Paris.
Quand ils se furent assis commodément, l'un à côté de l'autre , le mystérieux personnage reprit :
— Vous êtes depuis un mois à Paris, messire Rustique, dit-il du ton le plus naturel du monde.
Rustique bondit et recula comme un homme qui se serait assis à deux Hgnes d'un nid de vipères.
— Vous savez mon nom? s'écria-l-il , stupéfait.
— Sans doute.
— Vous me connaissez !
— Pardieu.
— Qui donc êtes-vous ?.. .
J^'inconnu sourit :
• — On m'appelle Mouchy, répondit-il, d'un singulier accent.
— C'est la première fois que j'entends prononcer ce nom... objecta Rustique.
— Ah ! l'on vous dira bien du mal de moi, poursuivit Mouchy, avec une sorte de complaisance, j'ai beaucoup d'ennemis dans la capitale, et plus d'un voudrait bien ne m'avoir jamais connu.
— Pourquoi cela?...
— Je vous l'expliquerai plus tard . . . pour le moment, j'aime mieux que nous causions d'autres choses.
— Parlons de ce que vous voudrez.
— De vous. . . si cela ne vous déplaît pas.
— De moi... si cela vous convient...
— Vous êtes jeune, dit Mouchy, vous avez de l'audace autant qu'il en faut, de la beauté plus qu'il n'en est besoin... vous pouvez aller loin avec ces qualités-là... êtes-vous ambitieux, messire Rustique?
— Fort peu...
— Au moins aviez-vous quelque but en venant à Paris?...
— Aucun.
— Ce nom que vous portez, cache cependant un titre quelconque?...
— Quel titre?... fit Rustique, avec étonnement.
— N'êtes-vous donc ni comte, ni baron, ni chevalier?
— Rien de tout cela...
Moiichy ne quittait pas Rustique du regard, et cherchait à deviner ce qu'il aurait pu vouloir cacher; mais la physionomie du jeune homme éclatait de franchise et de sincérité ,|le soupçon y glissait comme sur une glace poKe.
— Alors , reprit-il tôt après , et comme satisfait de son examen, vous êtes messire Rustique, et rien de plus.
— Rien de plus , répondit Rustique.
— Un singulier nom!...
— C'est moi qui me le suis donné.
— Mais ne désirez-vous pas au moins devenir quelque chose?
— Peut-être.
— A votre âge, c'est naturel... la Vie
commence à peine ; on veut parer la réalité de toutes les splendeurs de ses rêves. . .
— C'est vrai.
— Vous en êtes là ?
— Je le crois.
— Vous désirez la fortune ?
— Elle rapproche les distances.
— UnJ titre aussi?...
— Il légitime certaines ambitions.
Mouchy frappa sur l'épaule de Rustique;
celui-ci se retourna de son côté : son regard brillait d'une vive ardeur , ses joues s'étaient colorées, un air de souveraine audace se trahissait sur son front.
— Allons, c'est bien, reprit son interlocuteur, vous êtes un homme... nous ferons quelque chose de vous... vous sentez-
vous disposé à avoir confiance en moi? Rustique fit son sourire habituel, et remua la tête.
— Oui et non... répondit-il lentement.
— Ah! diable! dit Mouchy, voilà une réponse qui sentson Normand d'une heue. . . Seriez-vous de cette province?
•— Je l'ignore.
— Mais enfin... il serait bon cependant...
— Eh bien ! fit Rustique... c'est ce que nous verrons tout à l'heure... d'ailleurs, j'entends, si je ne me trompe, les fanfares qui annoncent le cortège du roi, et si vous le voulez bien, nous allons suspendre un moment notre conversation.
Mouchy ayant opiné du bonnet, ils se
remirent run à côté de l'autre, et s'apprêtèrent à voir de leur mieux.
Ainsi que l'avait dit Rustique, les fanfares venaient d'éclater à peu de distance ; un mouvement extraordinaire s'était manifesté parmi les diverses compagnies qui entouraient le Louvre et déjà , du côté des quais, on voyait poindre la tête brillante du cortège.
Le roi était allé , la veille , prendre sa couronne à Saint-Denis , et le peuple se précipitait à 'l'envi à sa rencontre, poussant au ciel de bruyants Noël!
D'abord défilèrent les processions des paroisses avec leurs bannières et leurs croix ; les quatre ordres mendiants, avec leur§ reliquaires; les présidents et mai*
très des comptes, accompagnés des trésoriers et des généraux des finances, très richemeni habillés ; le prévôt des marchands et les échevins, en robes de satin vermeil ou rouge vif, doublées de velours, précédés des archers et arbalétriers de la ville, vêtus de hoquetons argentés, avec cette devise en lettres d'or , Paris sans Pair , et suivis d'un grand nombre de bourgeois habillés d'écarlate ; les lieutenants du prévôt de Paris, chevaliers du guet, commissaires, notaires, avocats et procureurs du Châtelet, ayant devant eux les sergents du guet, aux hoquetons brodés "d'une étoile d'or sur le dos et sur la poitrine.
Ensuite, les présidents de la cour du Parlement, en manteaux d'écarlate fourrés
demenn'vair (I); les conseillers en robes rouges et en chaperons fourrés ; greffiers et huissiers marchant en tête.
Puis, cent hommes d'armes, tous chevaliers et gentilshonjmes de l'hôtel du roi, qui portaient sur leurs harnais de fer poli des hufjîies ou coites d'amies faites à pailleiies (Tor^ et de grands panaches sur leurs heaumes ; ils montaient des coursiers tout bardés d^orfévrerie.
Après eux, le prévôt de Paris, armé somptueusement, allait de compagnie avec plusieurs barons, chevahers et écuyers de l'Ile-de-France, couverts d'armes magnifiques; leurs chevaux resplendissaient
(1 Blanc et blea.
d'or 'et d'argent à la selle, au mors, au chanfrein et aux étriers.
C'est là que commençait le cortège royal.
Les Suisses avec leurs hoquetons mipartie rouges et jaunes ;
Les archers de la garde conduits par leurs capitaines;
Le cheval de parement housse de velours pers ou bleu céleste, semé de fleurs de lys d'or, portant le grand scel du roi, que suivait le chanceUer de France, vêtu de même que les présidents du Parlement. — Douze pages d'honneur chevauchaient devant le coursier du roi qu'on menait par la bride.
Le grand écuyer , qui marchait immédiatement après le roi, portail le heaume royal, surmonté d'une couronne d'or, garnie de pierres précieuses.
Henri II parut monté sur une haquenée toute caparaçonnée de drap d'or, dont quatre laquais tenaient les rênes; il était armé à bîanc^ et par-dessus son armure , reluisant comme escarboucle , il avait une tunique en tissu d'or fin , orné de pierreries ; il saluait chacun de la main et de la tête.
Enfin, derrière le roi, marchait la foule des grandes dames et des seigneurs de la cour , tous vêtus de velours brodé , chevauchant au miheu des flots pressés du peuple qui criait Noël sur tous les tons.
Rustique avait pris un certain plaisir à voir défiler ce cortège ; Mouchy lui en expliquait tous les détails avec une complaisance attentive, et il ne laissait passer
aucun seigneur sans lui dire son nom et le rang qu'il occupait à la cour.
Rustique avait écouté jusque-là, sans perdre une syllabe... Mais lorsque le roi eut 'disparu, et que commença le défilé des seigneurs et des grandes dames, son regard sembla s'allumer davantage , et il ne prêta plus dès-lors qu'une faible attention aux paroles de Mouchy.
C'est que parmi cette foule élégante et titrée, il venait d'apercevoir la fille du prévôt de Paris, accompagnée de son plus jeune frère, Hugues...
Ce ^dernier portait encore sur ses joues un reste de pâleur maladive, son regard était terne, son sourire triste.
Rustique ne bougea plus et regarda.
Marcelle était belle de toutes les splendeurs de la jeunesse et de la beauté... Un cercle de jeunes seigneurs l'entourait; c'était à qui l'approcherait , et amènerait un sourire sur ses lèvres, ou attirerait un regard de ses yeux.
Mais Marcelle avait la conscience de sa puissance , et elle passait fière et calme au milieu de ces hommages qui n'avaient pas môme le don de l'étonner.
Si Henri II était le roi de cette fête, elle semblait en être la reine.
Rustique ne l'avait jamais vue ainsi... Il trembla , un moment , d'aimer tant de beauté alliée à tant d'orgueil, et il éprouva une sorte de vertige, comme s'il se fût trouvé jeté tout à coup au bord extrême d'un précipice insondable.
Mais ce sentiment s'éteignit presque aussitôt, et il se retourna vers Mouchy, qui venait de lui frapper sur l'épaule :
— Eh bien, messire, lui dit ce dernier avec ironie, vous voilà tout pensif?...
— Ce n'est rien... repartit vivement Rustique.
— Vous êtes pâle ?
— Ce spectacle est bien fait pour émouvoir.
— Sans doute.
— Ce mouvement, ces fanfares... ces chevaux caparaçonnés, ces seigneurs étincelants de pierreries.
— Sans compter nos grandes dames, n'est-ce pas?...
^ Il y en a de bi,en belles, en çfTet, l
Mouchy sourit crun étrange sourire.
— Avez-vous remarqué la fille de notre prévôt... reprit-il en enveloppant Rustique de son regard.
— Je l'ai reconnue à son jeune frère, répondit ce dernier en rougissant.
— Et comment la trouvez-vous?
Rustique frémit jusqu'au fond du cœur.
— J'avoue, répondit-il, sans pouvoir dissimuler son embarras, que j'ai rarement vu une jeune fille aussi belle.
En ce moment, peuple, bourgeois, gentilshommes, tout avait disparu. Ils se trouvaient seuls sur la berge.
— Eh bien, dit Mouchy en se levant, tout est pour le mieux, messire; et si vous voulez m'accompagner cette nuit au bal
de la cour, je jure Dieu qu'avant huit jours, je mets dans votre main la main de Marcelle.
— Que dites-vous ! s'écria Rustique qui devint pourpre.
— Cette offre vous plaît-elle ?
— J'irais au bal de la cour ?
— Rien n'est plus facile.
— Et je pourrais parler à Marcelle ?
— Tout à votre aise.
— Mais c'est un rêve.
— Acceptez-vous ?
— Par dieu.
— Alors à ce soir... Où vous trouverai-je?
— Ici même.
— A quelle heure ?
— A huit heures.
Rustique serra avec effusion les mains de Mouchy, qui lui fit un signe de tête, et s'éloigna aussitôt, en prenant la direction du Louvre.
Un instant après, Rustique, qui l'avait suivi du regard, le vit disparaître par le guichet situé du côté de la Seine.