CHAPITRE XIII
La décadence des mystères commence au milieu du xvi* siècle. Au point de vue littéraire et moral, depuis bien des années le genre était malade; gâté par ces graves défauts que nous avons dits : la faiblesse et la négligence du style; la prolixité dans les détails ; l'exagération dans l'emploi du comique ; enfin l'indiscrète magnificence du costume et de la mise en scène. Mais la popularité du drame chrétien grandissait toujours ; au lendemain des représentations bruyantes et applaudies des Actes des Apôtres à Bourges en 1536 et à Paris en 1541 ; du Vieux Testament à Paris en 1542; de la Passion à Valenciennes en 1547, on aurait pu penser qu'un long et brillant avenir était réservé au théâtre religieux. A la vérité ces pièces à succès dataient déjà de quatre-vingts ans : la fécondité des auteurs dramatiques semblait un peu ralentie. Cependant Louis Clioquet, poète estimé, venait d'écrire encore un mystère de VApocalypse^ qu'on imprimait à la suite des Actes des Apôtres. Il y avait peu d'années que Gringore avait donné son Saint Louis, Chevalet son Saint Christophe, et ces deux pièces ne manquent ni de verve, ni d'imagination, ni parfois de style.
Malgré ces apparences de vie et d'éclat, le mystère était sur le point de disparaître et de périr ; et la première moitié du siècle n'était pas encore achevée, quand l'arrêt du Parlement de Paris du 17 novembre 1548 lui porta, comme on a vu plus haut, ce premier coup qui fut presque mortel. Sans doute l'arrêt ne concernait qu'une seule ville et une seule compagnie d'acteurs : Paris et les confrères de la Passion. Mais le contre-
coup de cette révolution se fit rapidement sentir jusqu'aux extrémités de la France. Dès cette époque Paris donnait le ton, imposait la mode. Ce qui mourait à Paris languissait bientôt dans toutes les provinces.
Toutefois un arrêt de cour n'eût pas suffi pour discréditer, hors du ressort de cette cour, un genre dramatique aussi longtemps cher à la nation, si d'autres causes réunies n'avaient semblé conspirer ensemble pour la suppression des mystères : les attaques des protestants, les scrupules des catholiques, le dégoût des lettrés tendirent au même objet; la Renaissance et la Réforme, la Pléiade et les calvinistes, ennemis sur beaucoup d'autres terrains, se prêtèrent la main pour anéantir le théâtre religieux.
L'effet de cette hostilité générale, dont l'arrêt du Parlement donna le signal, fut rapide sans être immédiat. Nous énumérerons ailleurs plus de quarante représentations de mystères données dans le premier quart du xvi* siècle, autant dans le second quart; ce nombre tombe à seize dans le troisième quart (1551-1575), à huit dans le dernier (1576-1600). A partir de 1548 on ne composa plus une seule pièce qui puisse être proprement qualifiée de mystère.
Nous avons cité déjà une page d'Henri Estienne où s'exprime vivement la colère des protestants contre cette audacieuse licence qui, en mettant la Bible en scène, osait l'altérer si gravement par un mélange perpétuel d'ornements et d'inventions très profanes, d'épisodes plaisants et comiques, souvent même indécents. Les catholiques n'avaient pas vu grand mal auparavant dans ces licences traditionnelles : l'indignation des protestants leur inspira des doutes et bientôt des scrupules. A un autre point de vue, alors que la Bible, entre les mains des protestants, était devenue comme une enseigne de révolte contre l'Église, certains catholiques durent craindre que le théâtre, par un commerce trop familier avec les livres saints, n'offrît un piège à la foi des faibles. N'avons-nous pas vu le procureur général au parlement de Paris, dans son violent réquisitoire contre les confrères, demander qu'on interdît la représentation dû Vieux Testament^ parce que le simple
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peuple yj[>onFFait trouver occasion de jadaïser ? Ainsi/comme nous avons dit plus haut, le mystère, odieux auK ppotestaitts parce qu'il altérait la Bible, devenait suspect aux catholicfoes parce qu'il parlait trop de la Bible et pouvait fournir un prétexte nouveau aux discussions dogmatiques.
Le clergé hésitait ; les simples prêtres continuaient à prendre une part activée aux représentations. Cependant depiôs longtemps quelques évêques et leurs chapiti'es montraient beaucoup de froideur pour les «pectacles sacrés. Nous en avons cité des preuves. Quand commencèrent à se répandre dans les provinces ces troupes de comédiens, qui se substituaient aux particuliers, aux acteurs volontaires, bonnes gens de quartier que connaissait leur curé, auxquels il se fiait ^et se mêlait de bon cœur, le dissentiment commença entre l'Église et le théâtre. Le clergé montra une grande hostilité contre ces nouveau-venus, quipom' la plupaitt, il faut l'avouer, compromettaient ^ar leurs mœurs la sainteté d'une partie de leur répertoire .(d'une partie seulement, car leurs farces n'étaient rien moins que saintes). Ainsi le 23 février 1559 les chanoines du Mans portèrent plainte aux magistrats de la ville contre certains comédiens qiii causaient du scandale par le coupable abus qu'ils faisaient de l'Écriture *.
Un tout autre scrupule et des dégoûts d'un genre bien différent devaient, précisément à la même époque, soulever contre les mystères une opposition non moins redoutable : celle de tous les lettrés ou érudits, admirateurs de l'antiquité grecque ou romaine et partisans d'une révolution qui, coupant court à la tradition, substituerait brusquement à tous tes genres littéraires du moyen âge les genres et les modèles classiques, restitués, remis en honneur. Il y ;a parfois danf l'histoire des coïncidences si singulières qu'on a peine à ne les attribuer qu'an hasard : le 1 7 novembre 1548 avait été rendu l'arrêt du Parlement contre les confrères. Justement à la même époque on achevait d'^imprimer la Défense et ilh^»tratùmdela languB française deJoachim du Bellay, manifeste