Rouen, David du Petit-Val, 1615, petit in-12 de 95 pages
5. Douay, Pierre Auroy, 1616, in-S» (dans un recueil de Poëmes français)*
L'auteur, Jeaa Rosier, prêtre du diocèse de Tournay, s'est borné, en plus d'un passage, à rajeunir l'orthographe du vieux texte qu'on ne lisait plus\
Il semble que la Flandre française (ou plus exactement la Flandre parlant français) fut particulièrement hospitalière à ces débris attardés du théâtre religieux du moyen âge. Le Flamand Denis Goppée, qui semble un auteur de mystères égaré dans le xvii' siècle, écrivait dans ce temps-là « la sanglante et pitoyable tragédie de Nostre Saulveuret rédempteur Jésus-Christ — la tragédie de Saint Lambert — la vie de Sainte Justine et de Saint Cyprien — le miracle de Nostre- Dame de Cambrons arrivé en Tan 1326, le 8* d'avril ^ » .
En France, Draguignan fut la ville où se prolongea le plus avant dans le xvip siècle le goût des représentations de mystères, ou plus exactement de pièces analogues aux mystères. En 1624 on y jouait une Histoire des Macabées, par un certain Pierre Audibert. La ville accordait à l'auteur une subvention de quarante livres, à condition que « les fictions et autres choses qui seront faicles desdits deniers pour la représentation de ladite ystoire » seraient remises dans la maison de ville après la représentation. La même année, dans la même ville, un religieux faisait jouer VHistoyre de Heugène « dans réglise des pères observantins » et le conseil de ville lui remboursait « trois escus quarante deux sols, pour tous les fraictz et fournitures faites à la représentation de ladite histoyre M). A la même époque (le 9 mai 1024), douze jeunes gens de Reims, comédiens amateurs, représentaient dans l'église Saint-Antoine de Reims V Élection divine de saint
1. Les éditeurs du mystère de i^aint Creptn citent parnit les dernîers mystères « Le victorieux et triomphant combfit de Gédéon représenté à Paris au jour de la Passion du Fils de Dieu, en l'an 1612, en Téglise de Saint-Séveriu, en présence de la sérénissime royne Marguerite, par le R. P. Souffrand, de lu compagnie de Jésus. » (Paris, 1616, in-16). Cet ouvrage, malgré le titre, n'est pas un drame, mais un sermon.
2. Ces pièces lurent imprimées entre les annéoi 16:21 et 1647. La Tragédie de Notre Sauveur fut publiée à Liège chez Léonard Streel, 16"2t, 184 pages. Le miracle de Notre-Dame à Namur, chez Jean van Milst, 1617, in-12, de 31, pagoâ.
3 Registre des ordonnances du conseil conununal de Draguignan, BB ii, l"y 5- U cl 0:24. Voy. Ihviie des sociétés savantes^ 6* série, t. 111, mai-juin 1876, p, 475 cl 471).
Nicolas à Varchevesché de Myre^ par « Nicolas Soret, Rhémois * ». Mais de tels faits sont exceptionnels à celle époque. La religion, qui jadis avait donné naissance aux mystères, commençait à les répudier officiellement dès la fin du xvi° siècle, et Ton peut affirmer que l'autorité supérieure ecclésiastique ne voyait pas d'un œil favorable ce qui subsistait encore çà et là des représentations sacrées.
Néanmoins dans beaucoup de campagnes et même dans certaines villes les cérémonies du culte et surtout les pèlerinages protégèrent longtemps la représentation traditionnelle de véritables mystères. Ainsi s'était maintenu à Sainte-Reineen-Auxois l'usage de célébrer tous les ans la fête de la patronne du pays par la mise en scène de son martyre*. L'abbé Lebeuf écrivait en 1 729 :
De ma connaissance, il n*y a plus de nos côtés que la représentation du martyre de Sainte Reine, qui se fait à la procession du 7 de septembre, dans le bourg de son nom... mais c'est un spectacle où il y a plus d'ac-
1. Reims, Nicolas Constant, 1624, in-8o, 6 feuilles et 81 pages (sans distinction d'actes ni de scènes). Voici Tindication de quelques autres pièces du môme temps qui rappellent plus ou moins les mystères : le Triomphe des bergers, par Louis Jaquemin Donnet, Lyon, Muguet, 1646, in-4% 103 pages (c'est une iVa/tvite de Jésus-Christ). — La Mort de Théandre (Dieu-Homme) ou Sanglante tragédie de la mort et passion de N.-S. J.-C. par le sieur Chevillard, prêtre (1G49, in-8o). — Discours tragique en vers héroïques sur la passion de N.-S. J-C, par Philippe le Gras, prêtre (Paris, Bouillerot, 1673, in-S®). — La Passion et la Résurrection triomphante de N.-S. J.-C, par le père Gromzei, jésuite, ms., jouée en 1670. (Voy. Catal. 5o/cmnc,t. I, n" 1437.)
t. Entre les pièces fort nombreuses composées sur le martyre de sainte Reine, nous citerons : Chariot de triomphe tiré par deux aigles de la glorieuse, noble et illustre bergère, sainte Reine d'Alise, vierge et martyre, par M. Hugues Millotet, chanoine de l'église collégiale de Flavigny. Tragédie en 5 actes et en vers. Autun, Rlaise Simonnot, 1664, in-8^, 134 pages.
— La Victoire spirituelle de la glorieuse sainte Reine remportée sur le tyran Olibre, tragédie (3 actes, vers) nouvellement composée par M. de Corneille Blessebois. Autun, Pierre Laymeré, 1686, in-4o, 49 pages et 3 ftg. sur bois.
— Le Martire de la glorieuse sainte Reine d'Alizé, tragédie, 5 actes, vers, composée par un religieu.K de l'abbaye de Fia vign y-Sainte-Reine. Châtillon, Claude Bourut, 1687, in-8^
— Le Martire de sainte Reine, tragédie, 3 actes, vers, par M. de B. (Gille de Boussu). Bruxelles, Josse de Grieck, 1709. In-S», 48 pages.
— Le martire de la glorieuse sainte Reine d'AHze, tragédie, par C. Ternet, Autun, Pierre Layineré, in-8o, 1682. — Rouen, Besongne, 1699. — Chastillon, Claude Bourut, in-8% sans date. — GhasttUon, Ph. Marleret,1722 et 1734, in- 8 04 pages. — Troyes, Garnier, 1738. —Chastillon, Jean Therriot 1752.
lions que de paroles et auquel les yeux prennent plus de part que les oreilles, et peut-être même que peu à peu ces vestiges de l'ancienne représentation de la tragédie de Sainte Reine disparaîtront entièrement de la cérémonie ^
En 1840, la fête de sainte Reine se célébrait encore au Monl-Auxois avec une représentation, mais sans paroles *.
Ces expressions de l'abbé Lebeuf : € C'est un spectacle où il y a plus d'actions que de paroles et auquel les yeux prennent plus de part que les oreilles > conviendraient mieux encore pour désigner les représentations semi-figurées, semi-parlées qu'on donnait encore à Chaumont au xvii* siècle, à l'occasion du grand pardon quinquennal de la Saint-Jean, accordé à cette ville par Sixte IV en 1475. Une procession parcourait les rues de la ville en s'arrêtant devant quinze échafauds (analogues à nos reposoirs) sur lesquels on figurait quinze scènes de l'histoire du Précurseur, depuis l'annonciation à Zacharie jusqu'à la décollation de saint Jean. Les personnages ne disaient que quelques vers.
Les mitottries, fêtes religieuses célébrées à Dieppe à la mi-août, en souvenir d'un grand événement national, la délivrance de la ville, assiégée par les Anglais en 1443, avaient, encore plus que les fêtes de Chaumont, le caractère d'une simple pantomime plutôt que d'un véritable drame. Là même il semble probable que tout dialogue avait disparu et que le spectacle était devenu mécanique beaucoup plus que dramatique. On représentait l'assomption de la Vierge dans une sorte d'apothéose. Cette représentation assez profane déplut à la régente Anne d'Autriche, qui y assista en 1647 ; on ces§a dès lors de la célébrer.
D'ailleurs le théâtre mécanique, autrement dit celui des marionnettes, s'est montré, jusqu'à nos jours, plus fidèle que l'autre au répertoire sacré du moyen âge. Magnin cite de curieuses affiches de spectacle du xviii' siècle qui annonçaient
la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ en figures de cire,
1. Remarques envoyées d'Auxerre, Mercure de France, 1729, déc. 2985.
2. Bulletin archéologique du comité des arts et monuments, liv. Il, p. 495.
mouvantes comme le naturel, » ou bien « l'Origine du monde et la chute du premier homme, spectacle de peinture, de mécanique et de musique ». L'exhibition avait lieu « sur le pont de l'Hôtel-Dieu, rue de la Bûcherie, où de tous temps s'est représentée la Crèche * ». Il n'est pas rare encore aujourd'hui de voir représenter la ISc^tivité ou la Passion par des acteurs de bois dans les fêtes publiques ^
Cependant on composait encore des mystères en plein xviii' siècle, sous le règne de Voltaire et de Louis XV, de Choiseul et de Pompadour. Quelques obstinés luttaient contre l'indifférence et la dérision publiques; je dirais mieux contre l'indignation publique. Il faut voir comment Bachaumont annonce la publication d'une sorte de Passion en 1764 : « On vient d'imprimer à Avignon la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mise en vers et en dialogues. Nous n'avons rien à ajouter à ce titre, digne de la barbarie des siècles les plus absurdes et du plus mauvais goût ^ i>
Notre temps, qui a beaucoup restauré, dans Tordre artis-
1. Ces affiches sont de 1746 éi de 1777. Le 15 avril 1775, à Reims, on joua avec trois mille cinq cents figures YÉxplication du jugement dernier, tragédie, par le sieur Ardax du mont Liban. Un orateur expliquait et commentait la pièce*. Voy. Magnin, Histoire des marionnettes, p. 120.
?. Voy. Introduction, p. 8 (en note), des vers cités par M. Douhaire qui paraissent extraits de quelque Passion de tréteaux. {Université catholique. Paris, 1841, gr. in-8*; 61* livraison, janvier, 13® leçon, p. 32-33.)
3. Mémoires secrets de Bachaumont, revus et publiés par P.-L. Jacob. Paris Delahays, 1859, in-12, p. 208.
Signalons au xviii« siècle la Naissance de Jésus en Bethléem, pièce pastorale avec l*adoration des pasteurs et la descente de Varchange saint Michel auoc limbes, corrigée et augmentée dé nouveau, dédiée aux dévots à l'enfant Jésus, par frère Claude Macée, hermite. Gaen, Jacques Godes, 1729, in-12, 21 pages. (Cet ouvrage, qui remonte probablement au xviie siècle, a été souvent réimprimé; en dernier lieu dans : VietixNoèls «composés en Thonneur de la naissance de Jésus-Christ, Nantes, » chez Libaros. 1876, in-12. 2 vol. p. 1-61, par H. Lemeignen). Cette ancienne pièce, rajeunie successivement, est encore fort populaire autour de Nantes : elle y était représentée communément dans toute la première moitié du siècle.
M. Lemeignen a réimprimé à la suite de cette pastorale deux autres morceaux, anciens aussi, et rajeunis : la Vie et V Adoration des trois Rois, « qui se jouent par personnages, » et le Massacre des Innocents, « fc[ui Se joue par personnages ».
— Il existe à Garpentras un exemplaire unique d'une tragédie provençale composée ou refaite au xviiio siècle par deux rabbins, Mardochée Astruc et Jacob de Lunel. Le titre manque, le sujet est rhistoire d'Esther. La pièce est écrite dans un mauvais patois prévençal, très mélangé de français. Par Fabsence
tique, et remis en honneur et en pratique rarchitecture du moyen âge, s'est abstenu (sagement peut-être) de réhabiliter le théâtre du moyen âge contemporain de nos cathédrales. Mais on compose encore, on publie, de temps en temps, des mystères; et même sous ce litre audacieux de mystère *. On représente encore des mystères en Bretagne, en Franche-Comté, en Provence". Le mystère par excellence, laPassioUy est jouée aujourd'hui, sinon en France, au moins à l'étranger, dans les gorges du Val d'Aran% à Oberammergau, en Bavière*. Les jeux sacrés de ce village sont célèbres dans toute l'Allemagne, en Suisse, en Alsace. Chez nous ce n'est qu'en 1822 que l'évêque de Limoges a supprimé les représentations de la Passiouy que donnaient les pénitents rouges ^. Ce n'est qu'en 1834 que l'évèque de Cambrai a interdit de jouer dans les églises V Adoration des bergers y la Passion. Nous avons dit déjà que le drame liturgique, si longtemps représenté dans les églises, a laissé quelques traces dans les usages actuels de certaines paroisses de campagne, où se fait encore, par exem-
de toute règle et la liberté de la composition, elle ressemble aux anciens my<;tïNres.
Elle a été réimprimée sous ce titre :
La Reine Eslher, tragédie provençale. Reproduction de l'édition unique de 1771 avec introduction et notes par Ernest Sabatier. Nîmes, Catélan, 1877, petit in-8»; xli-83 pages.
1 Le Martyre de Vivian mystère en trois actes et en vers, par Reboul (voy. Correspondant du 10 juin 1850). Le mystère de la Naissance de Jésus-Christ^ pastorale en 4 actes, en vers français et provençîiux, par M. An. Maurel, contenant Hérode et les MageSy poème dramatique, par M. le baron Gaston de Flotte, précédé d'une introduction par M. Tabbé Bayle. Marseille, 1855. Citons aussi la Passion de Jésus-Christ, tragédie en 5 actes et en vers, par François Cristal. Paris, Barba, 1833.
2. Chaque année on peut assister à Vannes et dans les campagnes environnantes à la représentation des Trois Rois, soit en français, soit en breton. (Communication de M. Rosensweig, archiviste du Morbihan.) Voy. ci-dessus, ch. ii, p. 80, note.
3. Albert Reville, Revue des deux Mondes^ 1" juillet 1868 (le Drame religieux du moyen âge).
A. Voy. dans les Annales archéologiques deux articles par M. Roisin sur les représentations d'Oberammergau.
5. Vers 1848 (m'écrit M, Guibert, de Limoges) on pouvait encore, à Limoges, assistera la dernière représentation de deux mystères ou plutôt des débris de deux mystères vingt fois rajeunis et refondus, le drame de Sainte Félicité et celui des Machabées^ dont les membres d'une association pieuse se transmettaient oralement des tirades entières. On a cherché à les rassembler pour reconstituer le tout, mais inutilement.
DÉCADENCE ET FIN DES MYSTÈHES. 4i)7
pie l'adoration des Pasteurs par des bergerô et des bergères chargés de rusiiques présents *. A Paris môme, en 181G et , 1817, on jouait à l'Ambigu des mélodrames religieux : le Sacrifice d'Abraham et les Machabées (par Guvelier et Léopold). En 1839, on représentait à la Galté le Massacre des Innocents (par Fontan et Maillan) ; seulement la censure, par un singulier scrupule, imposait à la Vierge Marie le nom de Marthe, à saint Joseph celui de Jacob.
Ainsi rien ne meurt entièrement de ce qui a vécu% et tout existe au moins en germe avant de paraître à la vie. On trouverait dans le plus haut moyen âge les premiers essais et les premiers bégaiements du théâtre classique moderne imité de l'antiquité. D'autre part, le théâtre religieux du moyen âge, après trois siècles d'oubli public, subsiste encore dans d'obscurs débris.
1. Revue des sociétés savantes, 5« série, l. III, p. 59, janvier-février 187â. Â la fin de notre chapitre ii {le Drame liturgique] nous avons rassembl '; un certain nombre de témoignages qui attestent que des représentations d'un genre religieux se sont données dans des églises jusqu'à nos jours. Les dernières pages de ce chapitre ii complètent celui-ci. Nous y joindrons ici même la mention de certains faits analogues, mais d'un caractère moins strictement religieux. Selon le témoignage de domPiolin {Mystères représentés dans le Mainef p. 73) on jouait la Passion^ à la fin du xvin« siècle, à la Baconnière, à 8 kilom. de Chailland, et laiVa^ti;i^eàSaint-Ouen-les-Toits, à 10 kil. de Loiron. M. E. Morice {Histoire de la mise en scène, p. 183-188) cite un mystère en 37 tableaux, le Commencement et la Fin du monde, joué en Bretagne en 1834. Le mystère de Sainte Thyphine était encore joué en breton, par des paysans, au congrès celtique international, en octobre 1867. {Revue des sociétés savantes, 4^ série, t. X, p. 389.)
2. M. Ch. Nisard, Histoire du colportage, t. II, p. 205, fuit une remarque assez curieuse : c'est que presque tous les « cantiques spirituels » qui font encore aujourd'hui partie du fonds des colporteurs et se débitent par milliers dans les campagnes, soit publiés à part, soit imprimés comme légende autour dos images de sainteté qu'on enlumine à Ëpinal, racontent les mêmes faits de l'histoire sacrée, les mômes miracles, les mêmes vies de saints qui furent au moyen c\geles sujets des mystères. On peut donc les considérer comme des débris de notre ancien tiiéàtre religieux; et ce qui marque encore mieux cette filiation intéressante, c'est que la plupart de ces cantiques sont dialogues, comme relaient les mystères; ajoutons qu'ils portent presque tous le titre iV Histoire ou de Vie, ([ui fut si souvent donné aux mystères.
FIN DU TOME PIlEMIËft