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puis cet usage avait disparu vers la fin du xvi' siècle. En 1613 on le voulut reprendre; mais la majorité du conseil communal renvoya la repréisentatîon au mois dte septembre et sub^ stilua au Vieux Testament « une istoyre en deux journées, appelée la Destruction de Troye » . Trois particuliers protestèrent, et leur protestation, annexée à la délibération du con*^ seil, se fondait sur le choix, qui leur paraît scandaleux, « d'une feble istoyre profane *».

La date de ce fait le rend fort curieux; mais quarante ans plus tôt il nous semblerait tout naturel. L'abandon du vieux répertoire ne se fit brusquement qu'à Paris. Ailleurs on continuait à représenter des mystères, plus rarement, avec moins d'éclat; mais en 1560 on jouait Y Apocalypse k Amiens; en 1565 Sainte Catherine à Draguignan, et la Passion à Argentan; en 1567 Sain/ Sébastien à Lans-le-Villard, en Savoie; en 1573 la Passion à Saint-Jean-de-Maurienne; en 1580 la Passion à. Modane. Les jeux de mystères se prolongent ainsi, mais de moins en moins fréquents, jusqu'au, commencement du xvii* siècle.

Il y eut même dans la seconde phase de la Renaissance une véritable réaction, chez quelques écrivains, contre la condamnation trop sévère dont Jodelle et ses amis avaient frappé les sujets chrétiens. Ceux-là n'osèrent pas regretter l'effondrement du vieux théâtre; mais ils n'auraient pas vu sans chagrin que le fonda chrétien, cette mine inépuisable, fût interdite et fermée à l'imagination des poètes. Grévin, dans le Prologue de laTrésorière (jouée en 1558), avait fait bon marché de tout ce' que les livres saints pouvaient fournir au thiéâtre :

Car cer n'est nostre intention

De meslfer la religion

Dans iâ sujet des choses feinotes^;,

Aussi jamais les lettres sainctes

Ne furent données de Dieu

Pour en faire après quelque jeu...

1. Registre des ordonnances du conseil communal de Draguignan, BB 21, fo 395 vo et 417. Voy. Revue des sociétés savantes, 6« série, t. llly mai-juin 1876, p. 470.

Boileau ne devait pas mieux dire ni autrement, dans VArl poétique^ soixante et dix ans plus tard :

De la foi d'un chrétien les mystères terribles D*ornements égayés ne sont pas susceptibles.

Mais entre Grévin et Boileau iou& les eritiques et tous les poètes n'avaient pas pensé ainsi. Scévole de Sainte-Marthe, dans un Prologue publié en 1579 et composé pour la représentation d'une tragi-comédie de Job jouée à Poitiers, s'exprimait ainsi :

Or les poètes rieux et ceux dont là pensée

De payennes erreurs est encore insensée,

Ont rendu jusqu'ici les théâtres tout pleins

Des misères de Troye et des malheurs thébains.

Mais nous, qui du vrai Dieu connaissons mieux la gloire,

Avons voulu changer les fables à Thistoire,

Afin de contenter le chrestien auditeur

D'un poème; chrestien et non pas d'un menteur.

Dans son Art poétiquCy publié en 1604, mais entrepris depuis trente ans, Vauquelin de la Fresnaye semble regretter que les poètes de son temps n'appliquent pas à des sujets chrétiens les a laçons » du théâtre ancien.

Hé ! quel plaisir seroit-ce à cette heure de voir Nos poètes chrestiens les façons recevoir Du tragique ancien? Et voir à nos misteres Les payens asservis sous les Ibix salutaires De nos saints et martyrs ; et du Vieux Testament Voir une tragédie extraite proprement?

Et voir représenter aux. festes de village, Aux festes de la ville, en quelque eschevinage,. A*u saint d'une paroisse, en* quelque belle nuit De Noël) ouinaÎBsamt un beraoi' soleil relbil; Au lieu d'une Andromède au rocher attachée, Elt d'un Perse qui L'a (£e se& fers, relâchée^ Un saint George venir, bien armé, bien monté, La lance a son arrest, l'espée a son costé, Assaillir le dragoir quv veDoii, effiroyable, Geuiamciit Arane» Jkk poccDlb^ agreatUe-,

Que pour le bien commun on venoit d'amener?

belle catastrophe! on la voit retourner

Sauve avec tout le peuple ! Et quand moins on y pense

Le Diable estre vaincu de la simple innocence !

Ou voir un Abraham, sa foy, l'ange et son filsl

Voir Joseph retrouvé, les peuples deconûs

Par le pasteur guerrier qui, vainqueur d'une fonde.

Montre de Dieu les faits admirables au monde !

Comprenons bien le sens de ces vers; Vauquelin de laFresnaye ne regrettait ni les procédés dramatiques, ni les licences du théâtre des mystères; mais il regrettait les sujets chrétiens, et il aurait voulu qu'on empruntât des modèles grecs et latins la forme seule, et non le fond.

Les idées de Vauquelin de la Fresnaye furent professées par un grand nombre de poètes, au xvii* et même au wm* siècle, et fort souvent mises en pratique. En dépit de l'arrêt rendu par Boileau contre la représentation des choses saintes au théâtre, il ne s'est presque pas écoulé d'année, depuis la fin du moyen âge jusqu'à la Révolution, qui n'ait vu représenter et publier quelque tragédie tirée de l'Écriture sainte ou de la vie des saints. Polyeuctey Esther^ Athalie ne se distinguent d'une foule de pièces analogues que parce qu'ils sont des chefs-d'œuvre. Les catalogues bien incomplets qu'ont dressés les historiens du théâtre français énumèrent plus de deux cents tragédies religieuses composées entre 1550 et 1800. A n'en considérer que les sujets, ces pièces sacrées seraient un héritage du moyen âge et l'on pourrait les rattacher par une filiation ininterrompue aux anciens drames liturgiques. Mais entre le mystère et la tragédie la tradition littéraire et dramatique n'en est pas moins brisée. Une tragédie pouvait porter le même titre et traiter le même sujet qu'un mystère, sans avoir rien d'un mystère. La plupart des pièces sacrées du xvii' siècle et du xviii% quoique puisées dans la Bible ou dans la Vie des saints, sont par la forme purement classiques, soumises à la règle des trois unités, à la division par actes et par scènes, à l'emploi exclusif de l'alexandrin et du style noble. Par là elles se distinguent absolument des Mys-

DÉCADENCE ET FIN DES MYSTÈUES. U\i

lercs. Corneille écrivait Polyeucte sans avoir lu un seul des nombreux miracles dramatiques tirés des actes des martyrs. Rolrou ne savait pas que la conversion et la mort de saint Genest avaient été mises au théâtre dès le xv® siècle. Racine, en composant Esther et AthaliCy ignorait probablement l'existence d'un mystère du Vieux Testament \.

Mais ces réflexions * ne s'appliquent pas à un petit nombre de pièces singulières, composées depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, par des auteurs pour la plupart obscurs et désintéressés de tout succès littéraire, qui ont voulu se rattacher plus ou moins directement à la tradition dramatique du moyen âge, les uns par un instinct vraiment naïf, les autres par une affectation de naïveté.

C'est sur ce petit nombre de pièces qu'il convient d'insister un moment. Cette revue rapide est nécessaire, à la fin d'une histoire du mystère en France. On y surprend avec intérêt les derniers efforts, isolés et cachés, mais toujours renaissants,

1. Je crois que personne au xvii" siècle ne lisait les mystères, môme parmi les érudits de profession. Autrement un homme comme Gabriel Naudé aurait-il parlé de ces œuvres à la fois avec tant de dédain et si peu de précision : « Si tu cherchoys Tantiquité de notre burlesque Françoys dans ces représentations que l'on faisoit autrefois par toutes les bonnes villes, des histoires du Vieil et ^u Nouveau Testament, de la Passion de Notre-Seigneur ou de saincte Catherine, et autres saints, tu aurais beaucoup plus de raison, car il est impossible de traiter des matières de telle importance avec une expresion plus basse ni plus ridicule. Et je t'avoue n'avoir jamais lu le mystère du vieil Testament joué à Paris, celui de la Passion représenté moult triomphantemeni à Angers, les Actes des Apôtres, que l'on s'étouffoit pour voir en cette ville dans Thôtel de Flandres, Tan 1541 ; la Vengeance de Notre-Seigneur, THomme pécheur, joué ù Tours; l'Homme juste et mondain, la Grande Diablerie et semblables pièces que M. Brigadier a pris un soin particulier de recueillir comme Du Moustier faisoit les romans, que je ne me sois souvenu aussi de ce. vers d'Horace :

- Spectatum admisai risum teiieatis amici. »

(Mascurat de Naudé, p. 214 et 215.) Parfait III, 99, nota.

2. Tandis que les tragédies religieuses ressemblaient aux mystères par le fond et en différaient par la forme, d'autres pièces des plus profanes rappelaient l'ancien répertoire par la forme en y ressemblant par le fond aussi peu que possible. L'usage des pièces divisées en plusieurs journées se retrouve encore au théâtre, au commencement du xvip siècle, chez Hardy, chez du Ryer. Les bergeries dramatiques dont on raffola un moment vers la fin du xvie siècle avaient quelque rapport avec certaines parties familières et rustiques des mystères. Les rôles de satyres rappelaient les rôles de fous.

i50 LES MYSTÈRES.

d'un genre littéraire et poétique dont la puissance et l'éclat, sinon le mérite, avaient été si grands.

Ce que la mode impose avant tout, c'est le changement des mots; mais parfois elle s'en contente. Ainsi sous le nom de tragédie^ remis en honneur par le culte de l'antiquité, on put composer longtemps encore des pièces fort analogues aux mystères. N'était-ce pas un mystère, ou plutôt un fragment de mystère, cette œuvre célèbre et tant de fois réimprimée de Théodore de Bèze, la « Tragédie française du sacrifice d'Abrahanij nécessaire à tous chrétiens pour trouver consolation au temps de tribulation et d'adversité >. Elle n'est divisée ni en actes, ni en scènes; les vers sont de diverses mesures. Les personnages s'appellent Abraham, Isaac, Sara, l'ange, Satan, les Bergers. N'est-ce pas là une page du Viel Testament^ refaite par un protestant, avec un caractère tout nouveau d'apologie et de satire? En 1580, Gain et Abel reparaissent sur le théâtre. La Tragédie représentant Vodieus et sanglant meurtre commis par le maudit Caïn à V encontre de son frère Abel est un véritable mystère sous ce nom de tragédie ; et l'auteur, Thomas Le Coq, curé de la Trinité de Falaise, ne s'est pas fait faute de copier parfois littéralement le Viel Testament. Il ignore la division par actes et par scènes. Des personnages abstraits, comme le Sang d'Abel, ont un rôle dans la pièce. C'est probablement cette tragédie qu'on jouait encore à Rouen vers 1630, selon le témoignage de Tallemant, qui met l'anecdote suivante au compte de Bois-Robert * :

Il dit que de ce temps-là on s*avisa de jouer dans un quartier de Rouen une tragédie de la Mort d'AbeL Une femme vint prier que son fils en fût, et qu'elle fourniroit ce qu'on voudroit. Tous les personnages étoient donnés ; cependant les offres étoient grandes. On s'avisa de lui donner le personnage du sang d'Abel. On le mit dans u^ porte-manteau de satin rouge cramoisi; on le rouloit de derrière le théâtre, et il crioit : € Vengeance! Vengeance I >

Dieu dit dans l'Écriture à Gain : a Le sang d'Abel crie vers

i. les Historiettes de Tallemant des Réaux, édit. Monmerqué, l. II, p. U2.

moi. T> Rien n'était plus conforme à la tradition des mystères que de prendre cette parole à la lettre et de personnifier le sang d'Abel.

Voici une autre pièce sacrée dont l'auteur, un religieux, il est vrai, qui se souciait peu de la Pléiade et sans doute en ignorait jusqu'au nom, n'a pas voulu dissimuler le véritable caractère sous le nom mensonger de tragédie. C'est « le Mystère de la saincte Incarnation de nostre rédempteur et sauveur JesuS'Christ y par personnages * ». L'auteur anonyme était Frère Henri Buschey, religieux de Tordre de Saint-François de l'Observance, au monastère de Saint-Hubert en Ardenne. La pièce fut représentée à Bastogne (Luxembourg belge) devant M. de Gobreville, grand prévôt d'Ardenne, vers la fin du XVI* siècle *.

Ces œuvres surannées, imitations fidèles d'une autre époque, étaient parfois représentées dans des conditions tout à fait semblables à celles où furent joués les mystères. Saint JacqueSy tragédie en cinq actes et en vers, fut représentée à Limoges a par les confrères pèlerins dudict sainct » en l'année 1596\ L'auteur se nommait B. Bardon de Brun. Il était avocat et lettré; élève des Jésuites de Paris, il avait achevé ses études à Toulouse. Il fonda, dit-on, à Limoges, la confrérie des Pénitents, qui représenta des drames pieux presque jusqu'à nos jours. Elle avait survécu à la confrérie des pèlerins de Saint- Jacques, qui disparut à la Révolution.

La tragédie de Sainte Agnès par le sieur d'Aves, imprimée en 1615, rappelle assez le moyen âge, surtout, il est vrai, par l'excessive licence des détails*. Mais dans le même temps on ne dédaignait même pas de piller le fonds oublié des mystères pour en tirer une prétendue tragédie. Un Isaac en cinq actes, publié en 1616% reproduit de longues tirades du Sacrifice d'Aôrafoam, joué jadis devant François P' « en l'hoslelde Flandres > .

1. Anvers, Christophe Plantin, 1587, petit in-8" de 116 feuilles.

2. Voy. Brunet, Manuel, 1. 1, col. 1417. Catalogue de M. de Soleinne, 1. 1, p. 97 ,

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