‹ Les mystèresChapitre 43 sur 115 · MARTHE · texte numérisé non relu

MARTHE

A mains ne pevent que se taire, Quant vous ccs^erés de mal faire, Et que la bouche leur clorrés.

CYCLES Dramatiques. m

Mais quant vous peiïserés parfaire Vos delilz pour au monde plaire, Rien que reproche vous n'orrés.

MAGDRLEINE.

Rien que reproche vous n'orrés Et jamais honneur ne verres A homme qui est mal parleur.

Si mes plaisans fais abhorrés, Le dangier pour moy n'en courrés ; Souciés vous de vous, ma seur.

Le dialogue est parfait ; el il y a longtemps qu'on a songé à

^G rapprocher de la scène fameuse entre Célimène et Arsinoé,

^ vec laquelle il soutient assez bien la comparaison. D'ailleurs,

R^rdons-nous de supposer que Molière ait été puiser dans la

^<^ssion de Jean Michel la première idée de cet épisode du

^^santhrope. Molière connaissait en partie le théâtre comique

^^ moyen âge, mais il est fort douteux qu'il ait jamais lu les

^^ystères, que personne ne lisait plus dans la seconde moitié

^^ >cvii' siècle.

Ces scènes sont agréables; mais le ton en est si étrange au ^^^lîeu du drame sacré qui s'agite, qu'elles paraissent être du ^^rnbre de celles qui scandalisaient le plus certains esprits au •^Vi« siècle, et qui contribuèrent ainsi, par leur licence, à dé- ^^<iter les spectateurs graves du théâtre des mystères. Henri ^^tîenne, dans son Apologie pour Hérodote^, fait le procès, à ï^^oposde Magdeleine, tout à la fois aux poètes et aux prédica- ^Urs. Il dit, en parlant de ces derniers :

<ï Ils usaient d'une sorte de paraphrase par lequel ils foi- ^^îent le même que les farceurs, ou plus tôt convertissoient ^^ vrayes farces les sacrées paroles de la Bible. » Suit l'hisoîx-e de Magdeleine, arrangée en vrai roman par le jorécfeewr ^* ^not : « Voilà, continue Estienne, comment ce gentil pres- ^t^eur deschiffre cette histoire, s'accordant si bien avec les Jj^'Ueurs de passions, qu'il n'est aisé à deviner s'il a emprunté ^ ^ux, ou s'ils ont emprunté de lui . Quand je parle des joueurs

'*• Chap. XXI. L'i4po%ie parut en 156G.

de passion, j'entends ceux qui raettoient l'histoire de la passion en ryme pour être jouée au lieu de quelque autre moralité ou farce, ou plus tôt de toutes les deux. »

Dans toutes les rédactions de la Passion^ le supplice du Sauveur est mis en scène avec des développements interminables, avec une telle prolixité de détails qu'on a pu dire sans exagération que la passion représentée devait durer plus longtemps que n'avait duré la passion réelle. Il n'est pas douteux qu'en prolongeant ainsi ces scènes de bourreaux, les auteurs plaisaient à leurs contemporains :

« Pour nous, dit à ce propos M. Gaston Paris*, nous ne savons ce qui nous repousserait le plus des tortures aussi atroces que dégoûtantes dont Jésus est abreuvé pendant sept mille vers, ou des facéties bestiales de ses tortureurs; le public du XV* siècle, en prenant plaisir aux unes et aux autres, manifestait certainement deux goûts que la populace n'a pas encore perdus ; mais notre sentiment moderne ne peut comprendre comment on supportait les unes et les autres, appliquées au rédempteur, au fils de Dieu, au Christ qu'on adorait chaque jour. »

Ce n'est pas « notre sentiment moderne » qu'il faut ici consulter; c'est le sentiment des hommes de ce temps-là qu'il faut nous efforcer de deviner et de comprendre. Assurément la grossièreté des spectateurs du xv® siècle, et l'habitude de voir souffrir qu'ils avaient puisée dans la fréquence, la cruauté et la grande publicité des supplices judiciaires, expliquent en partie comment la vue des tortures longuement infligées au Christ, demeurait supportable à leur sensibilité émoussée ou endormie. Mais n'est-il pas évident que ces scènes repoussantes intéressaient même les spectateurs ; qu'ils trouvaient un singulier plaisir à les voir se prolonger ; qu'ils puisaient enfin dans cet horrible spectacle je ne sais quelle douceur mêlée d'amertume, je ne sais quelle volupté cuisante et troublée? Or nous ne saurions jamais comprendre le secret de cette apparente contradiction, si nous l'expliquions seulement par la brutalité des mœurs du temps, sans tenir compte aussi de

1, Passion de Grcban, liilroduction, p. xvii.

la foi profonde, absolue, inébranlable des hommes du moyen âge. Entièrement persuadés que le sacrifice du Calvaire avait été non pas seulement utile à Tépuration morale de l'humanité (comme la foi la plus tiède le croit encore de nos jours), mais indispensable au salut éternel de tous les descendants d'Adam, ils comptaient avec une joie pieuse et une reconnaissance attendrie chaque goutte du sang divin qu'ils croyaient voir couler; et l'horreur du supplice auguste était voilée à leurs yeux croyants par une douce persuasion que les douleurs de l'Homme-Dieu étaient le prix nécessaire de leur rédempti on. Sans doute une sorte d'égoïsme était au fond de ce sentiment; mais quelle foule n'est pas égoïste? quel peuple ménage sa joie en se voyant sauvé? Au lendemain d'une victoire, même chèrement achetée, quelle nation, sachant sa puissance affermie et sa frontière délivrée, ne s'abandonne à l'allégres se, et n'oublie ses morts ?

Notre délicatesse moderne nous dégoûte trop d'ailleurs d'une certaine franchise de détails, peut-être indispensable à la vérité des peintures. Au xvii' siècle, Bossuet, dans ses premiers sennons, montrait encore Jésus livré « dans un corps de garde aux crachats de la canaille ^ » Puis tout n'est pas vil et bas, grossier, rebutant dans ce tableau des souffrances du Christ. Toute l'énergie du pinceau des poètes ne se dépense pas à ébaucher d'immondes bourreaux. Il y a des paroles augustes et résignées dans la bouche de la victime; il y a des couplets douloureux et déchirants dans celle de Notre-Dame et des saintes femmes. Il y a des caractères enfin tracés avec force, et pleins de vie et de vérité; ceux des pharisiens et des chefs de la loi, celui de Caïphe, et surtout celui de Pilate. Avec quelle profondeur Jean Michel a su exprimer les senlimenls complexes du gouverneur romain, et les lâches précautions qui lui font condamner, non sans regret, l'innocent :

povre homme, il me desplaist bien

1. Première passion prôchée à Metz. Dans le premier pamgynque de S. Gorgûn, Bossuet parle des « exhalaisons infectes » qui sortaient « de la graisse do son corps rôti, » etc.

sas LES MYSTÈRES.

Qu'il fault (f u'a la mort je te juge ;

Mais quoy ! tu n'as point de reffuge,

Tu n'as point d'amis» ne d'argent,

Ne d'homme qui soit diligent

A pourchasser la délivrance.

J'ay en faict ma pleine puissance,

Mais il me fault obtempérer,

Pour doubte de le comperer,

A ces seigneurs, qui ont grant tort;

Mais ils pourroyent faire rapport

Tel a remporeur des Romains

Que mon faict sy en vauldroit mains...

Toutleflbys, seigneurs, je proteste

Que ce n'est qu'a vostre requeste

Si je le condamne a mourir * .

Gomme il arrive aux âmes lâches, Pilate s'irrite et s'affermit lorsque le crime est déjà commis. Les princes des prêtres le pressent, rimpcrtunenl pour faire garder le corps de Jésus. Contre ce nouvel assaut, il éclate, et les reproches sanglants et humiliants dont il les accable sont un des morceaux les plus remarquables de l'œuvre de Jean Michel :

Quant a moy, je n'en feray rien.

Vous suffise ce que j'ay faict.

Ne m'en parlez plus ; en eifect J'ay faict assez, et trop, pour vous.

Vous estes plus cruels que loups, Plus poignans que l'escorpion, Plus orgueilleux qu'ung vieil lyon, Et plus enragés que faulx chiens.

Vous qui estes les plus* anciens Du peuple pour garder justice, M'avez par cautelle et malice Fait faire un souldain jugement Faulsement et injustement.

Oui a esté a moy folye.

Qu'en despit de la faulse envye Dedens vostre dur cueur enclose, Vous ne demandiez aultre cliosc

1. Le germe de ce couplet si curieux de Pilate est dans Grcban, mais Jean Michel l'a développé beaucoup et avec bonheur.

Que d'execuler ma sentence, Pour me charger de vostre offénce; Dont j'ay tel dueii en mon couraige Qu'a peine que tout Tif n'enraige, Et tout pour a vous obeyr J'ai sentendé à mourir L'innocent en vosire faveur.

Qui touche si près mon honneur Que je ne sçay a qui le dire.

Car je sçay bien qu'un temps viendra Que meschamment me conviendra Rendre compte de telle offence.

J'en remors trop ma conscience; Mes mon remors trop peu me vault, Car je crois qu'il ne vous en chaull.

Il vous suffîst que vous ayez De moy ce que vous demandez.

Âsseï en avez eu, et trop ; De quoy je me repens beaucop.

Encor n'estes-vous pas contens.

Allez; vous estes meschans gens.

Allez; vous ne valez lous rien.

Vous semblez estre gens de lûen, Gens de raison, gens de justice ; Et ce n'est que toute malice, Qu'envye et simulacion, Soubz umbre de devocion.

Vous portez la chère assimplye, Mais ce n'est rien qu'ipocrisye, Puis qu'il le vous fault dire franc.

Vous estes gens durs, gens a sang, Maulditz de Dieu et de la loy.

Pourquoy retournez- vous vers moy?

Vous suffist-il point qu'a grant tort Ayez mis ce povre homme a mort?

Voire a mort si dure et cruelle, Qu'oncques homme n'endura telle, A bien tous ses maulx discuter.

Le voulez-vous persécuter Apres sa mort ? suffist il mie Qu'il ayt en croix perdu la vie ?

Que dyable demandez- vous plus?

Que luy ferez- vous au surplus ?

En est-on pas assez vengé?

ZZi

Vous le vouldriez avoir mengé, Qu'ore l'eussiez emmi le ventre Et vous fussiez fondus en centre, De la terre, en bisme parfonde * !

La résurrection de Jésus et l'histoire de son second séjour sur la terre jusqu'à l'ascension a été traitée bien des fois par les auteurs des mystères, mais toujours assez faiblement : c'est la moins bonne partie de leur œuvre, peut-être parce que le fond même du sujet ne se prêtait guère au développement dramatique, lequel exige une certaine unité, avec un intérêt gradué, une péripétie. Ces conditions manquaient dans un drame qui ne se compose que d'une suite d'apparitions nullement liées entre elles, quoique se ressemblant l'une à l'autre.

Les mêmes défauts se rencontrent dans l'immense mystère d'Arnoul et Simon Greban, les Actes des apôtreSy en 61 908 vers ! L'action se disperse avec les douze apôtres dispersés eux-mêmes sur toute la face du monde; elle les suit de l'Espagne aux Indes et de l'Egypte à Rome; et partout, dans une diversité infinie de lieux et de circonstances, les mêmes péripéties se produisent : prédication de la foi, conversions, miracles, emprisonnements, supplices et martyres. De là, beaucoup d'incohérence avec beaucoup de monotonie. L'unité de ce drame immense est dans la commune destinée qui conduit tous les apôtres au martyre en témoignage de la foi qu'ils ontprêchée. Il semble que les auteurs aient voulu même accuser d'une façon frappante et presque brutale le seul lien qui réunisse les diverses parties de leur œuvre. Ils ont confié à un seul bourreau la sinistre besogne de martyriser tous les apôtres dans tous les pays de la terre.

Il y a plus d'unité, avec un art dramatique mieux entendu, dans les mystères qui, parallèlement aux Actes des apôtres, font suite aux Passions, sous le nom de Vengeance de Jésus- Christ, et mettent en scène la punition de tous ceux qui ont

1. Dans lu Passion en breton, ces malédictions de Pilate contre le» Juifs, plus violentes encore, semblent renfermer un écho du ressentiment populaire contre une race proscrite.

trempé dans lamort du Christ; la ruine du peuple juif et la destruction de Jérusalem. Nous avons conservé deux rédactions différentes de la Vengeance; les auteurs ont puisé à deux sources : l'histoire de Joséphe, et divers apocryphes, particulièrement les Actes de Pilate. Ce nom de Vengeance nous scandalise un peu aujourd'hui, nous pour qui Dieu punit, et ne se venge pas. Il ne semble pas qu'il ail étonné les chrétiens un peu durs du moyen âge, lesquels auraient dit volontiers, comme les Juifs, en l'appliquant aux Juifs : Œil pour œil, dent pour dent. La Vengeance à leurs yeux était le dénouement suprême et l'épilogue nécessaire de la Passion. De là une expression proverbiale était née. François P' écrivait à sa mère, après la retraite des Impériaux devant Mézières :

« Je croy que nos anemys sont en grant pêne, vu la honteuse relrete qu'yl ont fet ; pour tout le jour de demayn, je soré le chemyn qu'ys prendront. Et selon sela, il nous fodra gouverner. Et s*yl on joué la pasyon^ nous jourons la vanganse. Vous suplyant, madame, vouloyr mander partout pour fere remercyer Dieu ; car sans poynt de fote il a montré se coup qu'yl est bon François*. » Le siège de Mézières fut levé à la fin de septembre 1521.

Dans l'ensemble, le cycle des sainls nous paraît inférieur à celui des deux Testaments. La plupart des héros de ces mystères sont des martyrs qui ont le défaut de se ressembler trop entre eux; tous doués d'une fermeté invincible, mais monotone, au travers de supplices trop prolongés. Leur physionomie est indistincte et peu vivante. Toutes les époques et tous les pays se ressemblent. Les empereurs persécuteurs, les proconsuls sanguinaires, les tyrans ou bourreaux, raffinés et infatigables dans l'invention des tortures, les païens convertis par le sang des martyrs, tous ces personnages, un peu factices et convenus, d'une légende à la fois intarissable et uniforme, jouent dans ces drames un rôle tracé d'avance qui intéresse peu le

1. Michaud, collection des Mémoires, première série, tome V, p. 591. Le Père Daniel avait copié cette lettre sur l'original. LaMonnoye a rapporté assez inexactement le mot de François l^^ dans une note ajoutée à la Bibliothèque de Duverdier, au mot Vengeance.

lecteur, et ne l'émeut que rarement. Les scènes du martyre, les interrogatoires, les supplices préliminaires, le tourment suprême sont étalés uniformément avec une complaisance, un luxe de détails qui nous révolteraient sans doute aujourd'hui, mais qui devaient alors charmer les spectateurs. Dans le Marlyre de saint Denis, saint Denis et ses compagnons sont battus, mis sur le chevalet, rôtis sur le gril, exposés aux bêtes féroces, plongés dans un four ardent, attachés à la croix, le tout inutilement : nul tourment ne peut les vaincre ni les faire mourir. Lemt/stèrede sainte Marguerite n'est qu'une torture prolongée pendant dix mille vers. Nous ne reviendrons pas sur l'explication que nous avons donnée du sentiment <5omplexe qui faisait que ces hommes, grossiers mais non méchants, pussent tix)uver un si singulier plaisir à voir tourmenter sous leurs yeux les objets mêmes de leur adoration ou de leur vénération, Jésus et les saints.

Après les scènes de supplice, celles qui. étaient accueillies avec le plus de faveur, c'était, semble-t-il, celles qui exposaient les miracles accomplis après la mort des saints, par l'invocation de leur nom. Vinvention et la translation de leurs reliques, célébrées souvent plusieurs siècles après leur fin, étaient volontiers mises en scène, surtout dans les pays et les villes où elles avaient eu li^u. Alors on voyait défiler sur le théâtre les muets, les sourds, les boiteux, les aveugles, les lépreux, les possédés ; tous ces tristes échantillons des infirmités humaines s'en retournaient chez eux bien guéris.

Les mystères empruntés aux légendes des saints ont souvent ainsi un caractère marqué d'intérêt local ; beaucoup ont été composés pour une certaine province, une certaine ville, une certaine confrérie, afin de célébrer un patron, de recommander une relique, ou d accréditer un pèlerinage. Les auteurs du cycle des deux Testaments se proposaient un but plus large et plus désintéressé. Par là ils nous paraissent supérieurs.

Toutefois cette appréciation générale doit, pour n'être pas trop sévère, souffrir beaucoup d'exceptions particulières. Il n'est pas une seule des pièces tirées de la vie des saints, où il

CYCLES URAMATIQUES. tdi

ne se rencontre çà et là d'heureux détails, des traits naïfs et ingénieux, des couplets et pai^fois des pages très pathétiques. La variété des circonstances amène quelquefois la vaiûété dans la forme. Le comique, trop prodigué, n'est pas toujours brutal. Le familier est souvent exquis et piquant. Le poète sait quelquefois nous toucher autrement que par une scène de chevalet, de roue ou de bûcher.

On trouvera dans la seconde partie de ce livre une notice spéciale sur chacun des mystères conservés tirés des vies des saints. Gomme nous ne pourrions essayer de donner ici dans un tableau d'ensemble une idée générale de quarante drames distincts qu'aucun lien ne rattache les uns aux autres, ou qui se ressemblent seulement entre eux par une certaine monotonie, née de l'insuffisance du talent des auteurs plus que de la similitude des sujets et des événements, nous croyons plus à propos d'analyser avec quelque détail Tune de ces pièces, non la meilleure ni la pire, mais celle qui nous paraît la plus propre à donner une idée assez juste de la plupart des autres. Nous choisirons la Vie de monseigneur sainct Didier , par maître Guillaume Flamant, chanoine de Langres, jouée à Langres en 1482.

Saint Didier, Génois d'origine, évêque de Langres au m* siècle et martyrisé par les Vandales, était honoré comme le plus éminent patron de cette ville. La confrérie instituée à Langres, sous le vocable de ce saint, datait de 1354, et dura jusqu'à 1789. Gomme nous l'apprend le titre même du manuscrit de notre mystère, c'est cette confrérie qui commanda et fit représenter la pièce écrite par Flamant, à l'honneur du patron de Laj^res^

Guillaume Flamant (d'ailleurs avec beaucoup d'autorités respectables) s'est trompé sur l'époque du martyre de saint Didier : il Ta placé cent cinquante ans trop tard, au commencement du V siècle, pendant la grande invasion vandale.

Il a mis, comme c'était l'usage, un prologue au début de son drame.

1. y. ci-defsou8, ch. ix, notice sur Guillaume Flamant, et tome II, RepréseU' talions, 1482, Langres. — Analyses, mystères tirés de la vie des saints,5. Didier.

tH LES MYSTÈRES.

Le prologue commence en nous rappelant qu'Aristote a dit que l'homme est avide de savoir. Pour satisfaire à cet honorable désir, on va représenter c les faits vertueux » de saint Didier. Suit un rapide résumé des trois journées dont se compose le mystère, et une explication de la mise en scène assez curieuse :

f Ici se mect chascun en ordre pour faire monstre. » Cette montre était la présentation des acteurs faite par celui qui débitait le prologue.

Mais afio que facilement Vous cognoissiez nostre entreprinse.

C'est raison que premièrement Je TOUS en monstre la deyise.

Vees la Lengres, en hault assise, Plus noble que tous aultres lieux ; Vees la les seigneurs de l'Eglise, Et les borgeoys jeunes et vieulx.

Vees la Didier au labourage.

Qui tient la cherrue a deux mains.

Vees la ung liaultain personnage, Nommé l'empereur des Horoains; Croscus et le rov des Alains Ont illec leurs gens amassez ; Je n'en diray ne plus ne mains ; Le demeurant se monstre assez.

Quatre localités principales sont ainsi représentées ensemble sur la scène : Langres, Gênes, où Didier laboure, ignorant des grandeurs qui l'attendent; Rome, et le camp des barbares.

Un personnage assez déplacé, mais non rare dans les mystères, entre en scène après le prologue fini. C'est le « fol ». 11 accourt et débite quelques bouffonneries. Jusqu'au bout, il tiendra ce rôle ; il assaisonnera l'austérité générale du drame pieux par des intermèdes grotesques. On ne sait pas toujours exactement ce qu'il veut dire, et sans doute il devait, assez souvent, être inintelligible à dessein; mais plus d'une allusion, perdue pour nous, fort claire pour les contemporains, se mêle assurément à son galimatias.

L'action s'engage après le couplet du fou. Juste, évêque de Langres, vient de mourir. Ecclésiastiques et bourgeois se lamentent sur cette perte, et, après longue discussion, prennent le parti d'envoyer prendre l'avis de l'archevêque de Lyon sur le choix d'un évêque. Les députés montent à cheval sur la scène; ils font quelques pas et se retirent a à part », tandis que les diables, à la voix de Lucifer, « saillent tous hors d'enfer et se mectent en ordonnance ». Cette diablerie ressemble à toutes les autres; elle se termine par la dispersion des démons, qui s'en vont tenter les hommes par toute la terre.

Les députés arrivent à Lyon, ils font leur ambassade; l'archevêque consent à les suivre, pour prendre part au chapitre d'élection. L'on se remet en route.

Pendant le trajet, Notre-Dame supplie Dieu d'exaucer les prières des gens de Langres. Dieu lui promet de donner à la ville un évêque tel qu'elle le souhaite : il aura nom Didier.

Le prélat et ses compagnons arrivent en vue de Langres.

— Je croy que je voy la cité

De Lengres qui est hauU assise.

— Voyla le lieu d'antiquité, Les tours, les portes et Teglise,

— L'ediffice est sur roche bise.

— Mont seroit fort a conquester.

— Il n*a garde de vent de bise, Tant sache rudement venter.

Cette scène, jouée à Langres, intéressait vivement : les spectateurs de tous les temps aiment à retrouver sur la scène les lieux et les choses qu'ils connaissent le mieux. Au reste notre auteur avait d'autres moyens, moins faciles, pour éveiller la curiosité. Il varie à tout moment la mesure de ses vers, l'enlacement des rimes; il multiplie les stances, les triolets, les dialogues vivement coupés; c'était un versificateur fort ingénieux.

Les voyageurs descendent de cheval ; leurs valets se querellent, puis s'en vont boire ensemble. Le chapitre se réunit, invoque longuement les lumières d'en haut et chante : Veni

Creator. Le chant fini, l'ange Gabriel apparaît et dit : « Dieu veut que vous nommiez évêque Didier de Gênes. » Puis l'apparition s'évanouit.

Deux archidiacres, deux bourgeois partent aussitôt pour Gênes, à cheval; tandis que le fou, monté sur un âne, parodie leur voyage. Puis les diables reparaissent, tout fiers de raconter leurs méchants exploits.

L'action se transporte à Gênes. Didier laboure avec un joyeux compagnon qui chante des chansons et vante la vie des paysans; il y a là une bucolique grossière assez agréable.

N'esse pas chose biea plaisante Que d'estre aux champs avec ses beufz, On crye, on huyt, on rit, on chante, Et puis on repose entre deux.

Passent les deux bourgeois et les deux archidiacres, qui depuis bien longtemps cherchent en vain Didier de Gênes. Ils entendent prononcer ce nom par l'un des laboureurs : a Seraistu Didier de Gênes ? disent-ils à l'autre. — Oui. — Viens alors avecnous. Dieuveut'que tu sois notre évêque.» Didier sedéfend, et croit qu'on veut railler. Ils insistent, a Je vous croirai, dit-il, quand mon aiguillon fleurira. » L'aiguillon aussitôt se couvre de fleurs et de fruits. Il faut bien se rendre au miracle. Didier quitte son habit de laboureur, revêt « la longue robe et chapperon », et suit ses guides, qui l'emmènent à Langres.

Le fou cependant débite ses sottises; il parle d'un vilain

Qui avoit emblé ung fromaige Chieu une femme, de brebis.

genre de coq à l'âne mis à la mode par le succès de Pathelin et recueilli par Rabelais.

Toute la ville s'avance au-devant du futur évêque : en tête marchent les seigneurs de Gi ancey, de Yergy, de Choiseul et de Tricastel. L'auteur oublie complètement que l'action se passe au ni* siècle ; ou plutôt il le sait fort bien, mais sa théorie dramatique admet ces anachronismes, qui flattaient les

traditions locales et les souvenirs nationaux. Ainsi les peintres vénitiens du même temps peignaient t le Christ ressuscité apparaissant à trois sénateui^ de Venise ».

L'archevêque de Lyon sacre Didier, qu'il revêt de tous les vêtements pontificaux, en lui en expliquant la signification symbolique. Didier prend place sur son trône. Un habitant de Langres, appelé Valier, lui vient confier son fils, dont l'évêque accepte de se charger, c Le père s'en va ensonsiège. » On sait qu'il n'y avaitpas de coulisses dans les théâtres du moyen Age , les acteurs restaient en vue des spectateurs, spectateurs euxmêmes, tout le temps qu'ils ne jouaient pas.

I^uis l'action passe à Rome. Honorius est sur son trône et raconte toute l'histoire romaine ; sur le conseil du consul et du tribun, il envoie le sénateur Marianus pour gouverner la Gaule. Marianus arrive à Arles, où il doit résider. Cependant le roi des Wandres, Croscus, tenté par Satan, forme le projet d'aller attaquer Langres avec le roi des Alains.

La première journée finit ainsi : le « prologueur dict l'épylogue » pour congédier les spectateurs, auxquels il a soin de donner rendez-vous pour le jour suivant.

Au commencement de la seconde journée, le « prologueur » cite Salluste, quia fait l'éloge de Fhistoire. Il annonce qu'on va représenter le siège de Langres et la mort de l'évêque. Ensuite il laisse la place au fou, qu'un jour d'intervalle n'a pas rendu plus modeste. Le fou débite un couplet rempli des plus grossières plaisanteries.

La pièce reprend : Didier en chaire fait un véritable sermon, tout en stances de huit vers, avec texte, Ave Maria^ division en trois points. A la fin, il donne sa bénédiction. Les démons sont très irrités que tout aille si bien dans Langres. Ils se décident sans tarder davantage à lancer le roi des Vandales contre cette ville.

Le fou dit un couplet contre les modes du jour ; les mêmes plaintes sont de tous les siècles :

Dea ! apperlient-il que Robin

Ou Jehannyn, Jehannot de villaige,

236 LES BlYSTÈRES.

Soit fourré de divers pluaiaige, CDinme s'il estoit de bon lieu?

J*y pourvoyray, par le sangbieu !

Puisque je Tav mis en ma teste.

Vous semble il qu*il soit bien honneste De porter ces robbes trainans?

J'ordonne qu'aux genlilz galans Qui les traynnent parmy Tordure, Qu'on leur retranche, a bout taillans, Deux doiz par dessoubz la saincture, Et ceulx qui ont si longue hure De cheveulx dessoubz leur chappeau, Roignez seront, par aventure, Si prez qu'on tranchera la peau.

Le roi des AYandres fait sommer Didier et ceux de Langres d'abandonner le chrislianisme. L'évêque et les bourgeois affirment courageusement leur croyance, et récitent une ballade dont le dernier vers est emprunté à Villon :

Car en la foy voulons vivre et morir.

La guerre est déclarée. Les Vandales défilent en ordre de bataille, avec une forte artillerie. Dans la place, on se prépare à la résistance. « Les bourgeois prennent des bastons ou armures, et s'en vont sur les murs; la guette monte en une tourelle ou il y aura une cloche. » Ils ont eux aussi de l'artillerie.

Une première sortie des assiégés semble à leur avantage ; les dénions en sont pleins de dépit. A Rome, Honorius écrit à Marianus, son gouverneur en Gaule, de marcher contre les Barbares.

Malheureusement le message d' Honorius arrivera trop tard, comme Tauteura soin de l'indiquer : « Lors le messagier s'en va déambuler une espace sur les rendz, et puis se retraict en certain lieu jusqu'après Tinhumacion de Didier, qu'il ira parler a Marien en Arles. »

Cependant l'assaut fait rage. Les fusils qui s'appellent ici « basions a feu », les serpentines ou coulevrines, les pierres, les traits, l'eau bouillante, tout est mis en œuvre, soit pour l'atlaque, soit pour la résistance. Mais à la fin la brèche est

faite, la place va être emportée. Nous voyons les mortelles angoisses d'une femme grosse et près d'accoucher; d'une mère qui nourrit son petit enfant nouveau-né :

mon tendre enfant, te verrai-je, Mutiler en douleur amere? Wandres, pleins de maulvais couraige, Laissez l'enfant, prenez la mère.

Le sac de la ville prise est rapidement figuré : a Lors entrent en la ville et font semblant de tuer et piller ; ceulx de la ville se doivent monstrer fort piteulx et esparz. » On met le feu « et brûle une espace. "»

Didier est décapité; les anges recueillent son âme et l'emportent au ciel, tandis que son bourreau, saisi de désespoir, se tue en se brisant la tête contre un mur. La fuite sauve Vallier, ce jeune disciple de l'évêque de Langres.

Les barbares se retirent. Prêtres, nobles, bourgeois ensevelissent en pleurant Didier dans une église où lui-même, après sa mort, a porté sa tête coupée.

Cependant Marianus a enfin reçu la lettre d'Honorius; on la lit sur la scène (celte lettre est en prose * ) et le gouverneur se met en campagne; ses soldais causent entre eux en italien, du moins dans un jargon qu'ils qualifient d'italien. Ils poursuivent et atteignent tes Vandales ; la bataille s'engage ; les diables se rassemblent pour happer et emporter les âmes des païens qui vont mourir. Tous les barbares sont tués, excepté Croscus, qui est pris vivant, et torturé, puis décapité. « Deux souldaris le font agenoiller par force et la se fait le secret. » C'est-à-dire qu'on substituait adroitement un mannequin à l'acteur réel ; après quoi le glaive s'abaissait. Les diables chargent Croscus sur un traîneau, et l'emportent en enfer. La seconde journée est finie.

« S'ensuyt la tierce partie du jeu nostre seigneur sainct Didier, martir, et est la translacion ou relevacion dudit sainct. »

1. On voit jusqu'où remonte l'usage assez singulierd'insérer des Ictlics en prose dans des pièces de théâtre en vers, cammo a fait Molière dans le Misanthrope.

Le prologue fait encore une fois l'éloge de l'histoire : c'est elle qui nous apprend les faits qu'on va jouer, et qui se sont passes en 1314.

Le prieur de Saint-Didier propose de célébrer la translation des reliques du patron de Langres. L'idée est approuvée de tous. On convoque à celte cérémonie les onze pairs de France (l'évêque de Langres est le douzième), les trois abbés de Saint- Bénigne, de Molesme et de Sainl-Étienne, les quatre grands barons de Vergy, de Grancey, de Ghoiseul et de Tricastel. Les diables conspirent en vain contre ce beau projet. Il s'exécute avec un grand appareil. On découvre le corps du saint, qui se retrouve entier, exhalant une odeur divine. Aussitôt toutes les misères humaines se donnent rendez-vous autour de ces reliques : un enragé, un contrefait, un paralytique, un aveugle, un muet sont guéris instantanément. Tous les grands personnages, témoins de ces miracles, s'excitent à la dévotion envers saint Didier.

Jadis Priam et ses enflfans,

Possesseurs du riche Ylion,

Faisoient honneurs Iriomphans

A l'image Palladion.

Or quant par superslicion

Se mecloienl en tel debvoir,

Pour si digne translacion

Que ferons-nous ? Je ne sçay voir.

Se jadis le noble Jason Contre l'enchanteraent des dieux, Laboura tant pour la toyson, Qu'il en est parlé en tous lieux, Nous debvons faire encores mieulx Pour le martir doulx et begnin, Et esmouvoir jeunes et vieulz A le servir de cueur enclin.

Ce mélange du profane et du sacré marque bien la date où ces vers fui^ent composés, à la veille de la Renaissance.

Une procession générale termine la pièce. Un messager proclame un ordre qui enjoint à tous habitants d'y assister,

CYCLES BRAMATIQCES. ^m

de tendre leurs maisons, de nettoyer les voies par où passera la châsse, et de joncher le sol d'herbe et de rameaux verls.

Voici un homme qui vient de retirer son fils mort du fond d'un puits : son désespoir est sans bonaes :

Que feras-tu, cueur doloreux,

Pourras-tu soffrir ce torment ?

Nennyn, il est trop dangereux,

N'esse pas? Ouy, cerlainement.

Quel remède? Fay aultremeiit.

Et quoy? Abrège ton martire.

Comment? Pren... Quoy? Quelque instrument...

Pourquoy faire ? Pour toy occire.

Ces sentiments désespérés, ces menaces de suicide sont assez rarement exprimés dans la poésie au moyen âfie. Arrive la mère d'un autre enfant gravement malade. Le malade et le mort sont présentés à la châsse de saint Didier :

Pasteur qu'on doit reclamer

Et aymer D'amour très loyable et fervente.

Par pitié vouliez regarder.

Sans tarder.

Mon enfant que je vous présente.

L'enfant malade guérit; et l'enfant mort ressuscite. Les démons se vengent en faisant subir à l'âme de Groscus de nouveaux et horribles tourments. Les assistants adressent à saint Didier leurs actions de grâces et leurs prières pour la ville de Langres et surtout pour la confrérie qui porte le nom du saint. Celui-ci, dans le paradis présente à Dieu ces vœux; la Vierge se joint à lui. Dieu condescend à leurs demandes. Cette scène a de la grandeur. La troisième partie du mystère est d'ailleurs monotone et peu dramatique, mais elle devait racheter ce défaut, à la représentation, par la pompe de la mise en scène.

Un court épilogue résume la pièce, remercie les assistants, et s'achève par une prière.

Dans cette journée comme dans les deux autres, le fou mêle

ses quolibets aux scènes les plus solennelles. Même à l'heure où Ton découvre le corps du martyr, le fou s'avançait sur le théâtre et interrompait les pairs et les évoques pour débiter quelques sottises.

Le couplet suivant peut donner une idée de ses plaisanteries :

Je me veul faire enluminer

De fine couleur de Beaulne.

Je vous dis que pour choppiner

J y suis docteur, non pas bec jaulne.

Sçavez-vous point pourquoy un asne

A si grans oreilles, beau père ?

Non dea. C'est pour ce que sa mère

Ne luy myt point de beguynet

Pour sarrer ung petit sa teste.

N'est-ce pas une saige beste

Que d'ung asne ? Mydieux ! ouy.

Il m'a maintes fois resjouy

Par ses doulx et gracieulx chants, etc.

Dans ce chapitre qui offre seulement une vue d'ensembl e sur les grands cycles dramatiques, nous n'avons pas à parler d'un petit nombre de mystères qui ne sont empruntés ni aux deux Testaments, ni à la légende des saints. Ceux que nous avons conservés sont au nombre de trois seulement; encore faut-il ajouter que l'un des trois (le mystère de la Sainte Hostie) appartient strictement au genre religieux des mystères dont nous venons de parler, et que le fait merveilleux qui y est mis en scène ressemble beaucoup à ceux qui sont racontés dans la Légende dorée. Un autre (le mystère du Siège d'Orléans) destiné à remercier Dieu et la vierge Marie de la délivrance de cette ville, accomplie en 1429, nous présente Jeanne d'Arc comme une envoyée du ciel, et presque comme une sainte, et offre ainsi un double caractère historique et religieux à la fois, qui se trouve dans plusieurs autres pièces, comme le Miracle de Clovis, du xiv' siècle, ou la Vie de saint Louis, par Gringore, écrite au commencement du xvi*. Une seule pièce échappe entièrement à la classification que

nous avons proposée ; c'est la Destruction de Troie, par Jacques IMillel, pièce toute profane et même païenne, traduite des récits légendaires à travers lesquels le moyen âge lisait Homère. Cette pièce, caprice assez heureux d'ailtev-^s, d'un jeune légiste lettré, est un accident sans portée, tout exceptionnel dans l'histoire de notre théâtre avant la Renaissance. Elle fut très goûtée, très répandue; le nombre des manuscrits, celui des éditions imprimées le prouvent; mais il nous paraît fort douteux qu'elle ait été jamais représentée. Le peuple ignorant, qui formait le gros des spectateurs, habitué à ses histoires familières de la Bible ou des légendes pieuses, n'aurait trouvé aucun plaisir à voir se dérouler les hauts faits de ces héros, inconnus de lui, Hector ou Priam, Achille ou Agamemnon. Encore faut-il ajouter que l'antiquité fidèlement dépeinte eût bien davantage effarouché le public ; mais elle n'apparaissait Jamais sur la scène ou dans les romans que travestie, avec le costume et avec les mœurs du xv* siècle.

MYSTÈRES. \^i

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