CHAPITRE VII
LA COMPOSITIOM DÀM» LÈI» MYST&RES.
Trois choses caractérisent un tnystère entre toutes les œuvres dramatiques, outre ce choix du sujet puisé presque exclusivement dans Fhistoire ecclésiastique. Ce sortt : l'emploi constant du merveilleux; la multiplicité des lieux où Tactioâ est placée ; la longue durée du temps qu'elle embrasse*
La règle des vingt^quatre heures n'était pas encore inventée. Le drame embrassait une année, dix années, un siècle, raille ans, quatre mille ans (comme fait le mystère du Vieux Testament).
L'unité de lieu n'était pas connue davantage ; l'action se transportait cent fois, pendant la durée d'un mystère, d'un lieu à l'autre, sans sortir de la même enceinte, par une disposition de la mise en scène que nous expliquerons plus loin.
Enfin le merveilleux n'était pas seulement admis dans ce théâtre, comme il l'est dans le nôtre, à titre d'incident, d'élément accessoire, ou de moyen de dénouement. Il en est le fond principal et le principal ressort. Tout y est merveilleux, miraculeux, surnaturel. Car le ciel et l'enfer, représentés sur la scène, et d'une façon permanente, ne cessent de se mêler aui drames de la terre; et le fond de tout mystère est toujours la destinée d'une âme humaine, ou de l'humanité tout entière, que le démon dispute à Dieu.
Quelques traits secondaires complètent cette physionomie générale et commune du mystère : c'est l'immensité de la scène où il se déroule ; c'est le nombre infini des personnages • il va parfois jusqu'à cinq cents, non compris la foule des figurants; c'est la prodigieuse longueur du drame : il y a des
mystères de soixante mille vers, dont la représentation durait quarante jours ; c'est surtout le mélange perpétuel du comique et même du bouffon avec le tragique. Dans ces drames singuliers, le poète a voulu copier la vie humaine où si souvent Téclat de rire interrompt les larmes. Étrange théâtre! à la fois le plus idéal de tous par la prodigieuse complaisance qu'il demande à l'imagination et à la crédulité des spectateurs ; et le plus réel, par la fidélité scrupuleuse et souvent servile avec laquelle il s'astreint à reproduire jusque dans les plus humbles détails toutes les scènes de notre existence*. La foule qui contemplait ce spectacle se revoyait elle-même sur la scène, et nous pouvons la retrouver dans la pièce avec l'incohérence et la variété des situations et des passions, qui fait que la société du xv® siècle y est dépeinte tout entière.
Dans le jugement trop sévère qu'il a porté contre le théâtre français du moyen âge, Sainte-Beuve dit que ce qui manque le plus aux auteurs des mystères, c'est l'art de construire leurs drames. Ce qu'on appelle en langage du métier, la cftarpen^e, leur fait absolument défaut.
Ce reproche est juste, si l'on demande au théâtre du moyen âge d'appliquer des principes dramatiques auxquels il n'a jamais pensé. Qu'il soit inférieur au théâtre moderne, pour cette ignorance de l'art séduisant de construire un plan dramatique, et de combiner avec force tous les ressorts d'une action, cela est certain; mais il faut au moins ajouter que les auteurs des mystères avaient compris le drame d'une façon toute différente de celle qui prévaut aujourd'hui.
Dans le théâtre classique, le drame est un problème moral et 3Q)strait à débattre et à résoudre. Une scène restreinte, sans iécoration, quatre ou cinq personnages, une action réduite k quelques allées et venues, de longs discours alternant avec
1. Le mystère exista en même temps dans toute TEurope, et offrit partout à ;>eu près les mêmes caractères, employa les mêmes moyens dramatiques, traita les mômes sujets. En Angleterre, le détail réaliste^ étranger à l'histoire sacrée, puisé dans la vie journalière, fut développé avec, plus de complaisance et plus d'abondance encore qu'en France. V. Jusserand, le Théâtre en Angleterre, etc., p. 90-100.
tu LES MYSTÈRES.
des dialc^es vifs et passionnés, suffisent aux conditions du drame ainsi conçu .
Dans le théâtre du moyen âge, le drame est surtout un spectacle animé et mouvant. La scène est immense et variée; les personnages sont souvent cent ou deux cents; les événements foisonnent; les vers ne sont que pour annoncer l'action et non la remplacer.
11 en résulte que le théâtre classique noue une action restreinte, et que le théâtre des mystères déroule une action étendue. Dans l'un, les scènes s'appellent et pour ainsi dire s'engendrent l'une l'autre. Dans le théâtre du moyen âge, elles se succèdent. Le lien n'est pas dans le style ; il est dans l'événement lui-même, et quelquefois il n'est nulle part. En effet le moyen âge, loin d'être persuadé, comme on fait aujourd'hui, qu'un enchaînement logique et naturel doive dégager les uns des autres les événements qui s'accomplissent sur le théâtre, était plutôt disposé aies laisser s'y succéder dans l'incohérence où la vie (il faut l'avouer) nous les offre ou du moins paraît souvent nous les offrir. Voilà pourquoi il ne s'est jamais soucié de chercher dans les mystères un plan bien raisonné, bien composé.
L'unité d'un mystère est donc assez flottante et ne repose guère que sur l'unité de l'intérêt qu'inspire le héros principal du drame. C'est l'unité du roman de Gil Blas ou de Don Quichotte; si l'on veut, c'est l'unité d'une vie humaine, variée, traversée par mille incidents contradictoires.
Au reste, un mystère forme si peu une œuvre une et simple comme Cinna ou comme Phèdre, que la plupart des mystères ont pu se rejoindre et se souder entre eux, ou bien se diviser et se morceler au besoin selon le caprice des acteurs ou les circonstances de la représentation. Le manuscrit de Sainte- Geneviève' contient cinq mystères qui peuvent se jouer ensemble et n'en former qu'un seul ; ou bien l'on en réunissait deux ou trois; les transitions mêmes sont prévues, écrites
1. Voy. notico sur ce ms., t. II, Analyses, mystères tirés de la vie de Jésiw- Christ.
d'avance, avec les coupures à faire ou à rétablir suivant le cas. Tous les mystères qui composent le Vieux Testament pouvaient se jouer à part, et se jouèrent ainsi le plus souvent. Les Nativités^ les PassionSy les Vengeances^ pouvaient à volonté se rejoindre, se fondre, se séparer. Ainsi s'explique la prodigieuse inégalité de longueur qui existe entre les mystères : tel petit drame, comme celui de saint Etienne S qui ne contient que 346 vers, est réellement un fragment d'un mystère en quatre mille vers qui contenait l'histoire des apôtres depuis le martyre de saint Etienne jusqu'à celui de saint Denis. Tandis que d'immenses compilations comme le Vieux Testament, en cinquante mille vers, les Actes des apôtres, en soixante mille vers, et la Passion de 1507, en soixante-dix mille vers, ne furent presque jamais jouées intégralement % et formaient réellement une sorte d'encyclopédie dramatique où venaient puiser à loisir les acteurs et même les auteurs, quelquefois plus habiles à imiter qu'à inventer.
Quelquefois il y avait dans la conception d'un mystère une unité réelle et profonde ; mais l'immensité de l'œuvre empêchait qu'elle fût sensible, sous l'infinie diversité des incidents et des détails. Prenons pour exemple la célèbre Passion d'Arnoul Greban. Quelle tragédie est au fond plus une que celle-là? L'homme déchu par sa faute première, accusé par la Justice et par la Vérité, défendu ou excusé par la Miséricorde et la Paix, sauvé enfin par l'incarnation et la mort de Jésus-Christ : tel en est l'unique sujet; et l'auteur a si bien senti l'unité de son œuvre, qu'il a voulu la terminer par le baiser de paix que les quatre Vertus se donnent l'une à l'autre^; témoignant par cette scène où ne manquent ni l'originalité ni la grandeur, que le drame est enfin achevé; que le ciel et la terre, que Dieu et l'homme sont réconciliés. Mais cette idée première et dominante, jîombien de fois la perd-on de vue, en
1. Voyez U It^ Âna^tes, mystères tirés de la vie des saints. ^ >^A Aià*Ê: foreol jdoéi d'un bout à l'autre à Bourges, en quarante jours
. Pant, ainsi que le Vieux Testament. Voy. tome II, Repré- Bourges, — 1541-^, Paris.
n a Arnoul Greban, éd. G.Paris, v. 34534 et suiv.
s'égarant dans le détail de cette épopée dialogoée en trentecinq mille vers, qui, selon notre façon de diviser les pièces de théâtre, renfermerait cinq on six cents scènes.
La plupart des mystères s'ouvrent par un prolc^ne. Le prologue était débité par un acteur spécial, qui fut paHms Fauteur ou l'arrangeur du texte ; quand il parait avec cette qualité, on le désigne par ce nom, Vacteur^ c'est-à-dire Fauteur. Il jMrenait aussi le nom de protoœlle ou portocoUe; ce mot, qui désignait proprement le registre où le texte était écrit, s'est dit jusqu'au xvii* siècle avec le sens de souffleur. Mais le prologue fut dit aussi quelquefois par le meneur du jeu j que nous appelons régisseur; ailleurs par des messagers.
L'objet du prologue est multiple. En général l'auteur se propose d'annoncer le sujet qu'il va traiter et d'en résumer d'avance les péripéties principales. Le théâtre du moyen âge ignore l'art des surprises, des dénouements inattendus, de l'intérêt longtemps suspendu et habilement ménagé. Il dédaigne ces moyens d'émouvoir, dont le théâtre moderne a abusé. Beaucoup de prologues sont en outre de vrais sermons, des sermons avectexte et Ave Maria^; voici le début du prologue qui commence le mystère de saint Etienne
Dieu, Père et Filz et saint Esperit, Sauve et gart ceste compaignie !
Vous savez qu'onques ne périt Qui servist la Tierge Marie ; Car grand joye a, et grant délit Quant de bon cuer on la deprie.
Sy pry que chascun s'umilit, En disant une Ave Marie.
Cy dict a genous : Ave Maria,
Le prologue se termine souventpar une invitation que celui qui le débitait adressait aux acteurs pour qu'ils eussent à cora-
1. Les sermons rimes en lan^ieviilg;aire ne wnt point taregi fl|pne ^ Mm^
du théâtre, voyez Histoire littéraire de la France, t. XXIil, p.
2. Voyez t. II, Analyses, mystères tirés de la vie des saints.
mencer. D'ordinaire il interpellait directement celui qui devait parler le premier :
Jehan, venez vous ^idvancer, De voslre sermon commancer'.
Là-dessus Jean-Baptiste commençait : Penitenciam agite, etc.
Un objet important du prologue; c'était d'ofctenir le silence de cette foule nombreuse et mal policée qui assistait aux mystères. JL'auteur s'y prenait de toutes les façons pour arriver à cette fin, qu'on se tût et (ju'oa écoutât : il mêlait les promesses aux menaces :
Mais gardez commepi; qu'il ^u y<oysç^ Que vous ne face^ |K>i9Jt de 3fLoi^, Car noise peut estjre, q» le .sç^Mt Cause de mal, et vous seroit En la fin le cas dangereux, Et se d'aventure en nos jeux Quelqu'un s'ennuye ou se travaille, le luy «onseitte qu'ii s'en aille, £^ kîacw les «aiiiiltjres en paiy^.
Ëst-ii doftc «i difficile de faire silence? Après tout,
Cbaeun n'a ^e sa bouefae «i taire,
comme dît sagement un vers plusi eurs fois répété dans les prologues.
Rien n'y faisait, et souvent, le prologue achevé, l'action engagée, les personnages du drame étaient obligés d'implorer encore le sîlence. Saint Pierre, dans le mystère de saint Etienne, parle ainsi :
i)oulces gens, un pou de silence...