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Le Grand Prix de Cent mille francs doit être couru dans la journée au bois de Boulogne; Paris s'en souvient en s'éveillant et pardonne au soleil de se glisser à travers les persiennes, de faire miroiter les vitres et de percer les rideaux .

A neuf heures du matin les quartiers élé-

Ç' gants s'agitent déjà et s'animent comme en <<. plein midi. Dans les cours on commence la S toilette des voitures et des chevaux. Les co-

chers et les valets de pied préparent leur plus belle livrée et se disputent sur les mérites des favoris du turf. Dans les rues; le long des boulevards, les voitures de louage, mieux tenues que d'habitude, s! avancent au pas, en quête de clients di^osés à oublier les tarifs et à se montrer exceptionnellement généreux.

Ceux qui les conduisent prennent des airs victorieux en rapport avec leur importance dans cette journée mémorable, et les chevaux euxmêmes, comme s'ils avaient conscience du rôle réservé à leurs collègues sur le champ de courses, portent plus fièrement leur tête parfois ornée d'une rose.

Aux croisées, sur lefe balœns, apparaissent timidement. Tune après Fautre, les jolies habitantes des boulevards tie la Madeleine, Malesherbes ou Haussmann. Le peignoir de mousseline brodé, Irop précipitamment revêtu, s'entr'onvre et permet d'admirer de blanches épaules, habituées â la lumière des us très et tout étonnées des carresses du

soleil. Les cheveux dépeignés se déroulent dans le dos, ou ramenés par devant, mcadrent le visage et retoxnbeut en désordre sur la poitrine. Ébbuies par une trop vive clarté, encore somiM)lentes, elles portent une main à leurs yeux, pour modérer le jour, et deux doigts, à leurs lèvres ailn d'étouffer un léger bâillement-; puis, le3 genoux en avant, la taille mollement cambrée, le buste rejeté en arrière, Tœil à moitié fermé et langoureux, elles étendent leurs bras, les développent, les élèvent au-dessus de leur tête, les laissent retomber le long du corps et s'étirent de toutes les façons en poussant de petits cris nerveux ^ù la douleur se mêle au plaisir. Elles ont secoué r engourdissement de la nuit, vaincu leur torpeur, elles sont éveillées. Aussitôt elles se penchent et regardent la rue : le pavé est sec et blanc ; du trottoir bitumé montent des bouffées d'air chaud ; une brise légère balance la cime des iaaarronniers et des platanes. Elles lèvent les yeux au ciel pour l'interroger. Il

est d'un bleu clair plein de promesses; aucun doute n'est permis : la journée sera superbe. Alors elles quittent précipitamment la croisée, rentrent dans le boudoir ou le cabinet de toilette, donnent des ordres à leur femme de chambre et écrivent de petits billets parfumés, dont voici plusieurs échantillons variés : . •

« Chère belle, l'Observatoire m'informe qu'il « ne pleuvra pas. Vous pouvez découvrir.

« J'irai vous prendre à une heure-; comptez c sur mon inexactitude habituelle. Mon mari « daigne m' accompagner, afin, bien entendu, c de se trouver avec vous; je ae tire pas au- « trement vanité de cette faveur. S'il vous « gêne, placez-le sur le siège. Nous le verrons « de dos; il l'a bien fait et il ne se plaindra « pas. Je serai en gris, pour vous donner toute « latitude de vous mettre en rose, votre cou- « leur favorite. Mes bébés couvrent les vôtres « de caresses; ils dorment encore, les chers

^TilN

« anges! Voulez- voiis me donner le champ « contre le favori? A tout à l'heure. »

« Soit ! je lâche . les autres pour toi, « mais je veux entrer au pesage à ton bras.

« Si tu rougis de celle qui t*a tout sacrifié, « adieu* Renvoie ma clef, et ne la rapporte « pas toi-même. »

« Chère baronne, avez-vous une place pour € Mismac, le reporter du Figaro ? Il parlera

« de vous, demain, dans son journal, et votre « mari, à qui vous n'avez pas le temps d'écrire « recevra, en Afrique, des nouvelles dé votre « précieuse santé. »

« Ma chère Adèle, je meurs d'envie de « me faire rousse aujourd'hui. Tu devrais € bien te mettre en brune ou en châtain. Si « cependant tu préfères être rousse, comme « c'est ton tour, je rie puis pas m'y opposer, « mais préviens-moi, pour que mon coiffeur

e LES MYSTÈRES MONDAINS.

sache quels cheveux il doit m'apporter. »

« Mon amour adoré, il est encore rentré à trois heures du matin. Cet homme ne res-

pecte rien ! Ah ! ma mère ! c'est toi qui as voulu ce mariage l . . . Pour n*avair pas de scène, il satisfera tous mes caprices. Je demanderai d'aller aux courses... Pars de bonne heure. Range -toi devant le poteau d'arrivée. Je viendrai tard. Je me plaindrai d'être mal placée; je ferai une vie impossible. II se mettra en quête d'une voiture hospitalière. Tu le rencontreras par hasard. Tu lui offriras ton siège,, mais comme il est trèspetit, j'y monterai seule avec toi, et nous passerons la journée ensemble, côte à côte.

Ce sera charmant. Adieu, mon ange. Songe que tu es toute ma vie. N'cMiblie pas le Champagne. »

Les lettres s'échangent et se croisent de

ArjB de Triomphe au faubourg Montmartre ;

es valets de pied, les commissionnaires et le

LES BIYSTEIQSS KONIDAINS.

tâi^raphe sont en pleme* acstivîbé. On se demande, on se te&Lse^ on se donœ des pla<ies de voitiire ou de tribone. Partst est agi^ il. a la âèvre du plaisÎE.

Tandis ^ue les femmes exsrreaqpiraadesrt eaaifâee cJlesv et se ^&wt&^ ensodÉle: à. kur tôileit&, les bûmmesr s'teibilleikt à la halte;, dcgMiosent fîtestement et coxurenlà leur cerete^ fsdFelBur Rme. Pour la plupaart d'entre eux^ le champ de course a remplacé Bade, Homhaurg et. Wi«sbaden,. de défunte mémoirev Ils< iiont parier pour ou confire lea favoris, coniiiiae ils putriaient autrefois au treate et quaraMe sur la rouge et la noire, Tinverse ou: la couleur^ Ik> se csroi^at des spcfftmen^ ils. ne soi^ souTeni qi£& des ^ucnvsv

Les feiiDBaes;hc]nn£tessrapprêtentel]fl^^ i se rasfdTe au bois. C'est la dernière f^' pansaRme* de la saSsom; celle qu'yen attend poer » li^srer corps et âme à la vîUégiatufe'; en se gaarderaît d'y manquer. EHes supporteront pins âsémenl tes longnes jcFumBées^ ud pe« mono-

tones, de Tété, si elles ont soin d'emporter, pour charmer, leur solitude, une série complète de souvenirs parisiens. Aussi, Saint- Augustin, la Trinité, la Madeleine, Sainte-Glotilde, Saint- Sulpice même, verront-ils se presser devant leurs autels, depuis dix heures du matin, les jolies fidèles, habituées de la messe d'une heure, qui se dépêchent aujourd'hui de sacrifier à Dieu, pour avoir tout le loisir dé sacrifier au monde.

Dans les quartiers commerçants et bourgeois, l'influence du Grand Prix de Paris se fait aussi sentir. Les magasins ne s'ouvrent pas ou se ferment avant midi. On sort du hangar la tapissière qui, la veille, portait les marchandises en ville; on a soin de l'épousseter et d'enlever les petits écriteaux destinés à faire connaître le nom, l'adresse et l'industrie de son propriétaire ; on lui donne des apparences de char-à-bancs et de voiture de maître; et, après l'avoir attelée à quelque solide cheval, toute la famille , père, mère, enfants, bonnes

tÊmtm

et commis, s'entasse sur les banquettes. On part de bonne heure, afin d'avoir le temps de déjeuner, dans un coin du bpis de Boulogne, avec les provisions réunies dans le coffre. Vers une heure, pendant que le cheval sommeillera sous de verts ombrages, toute la smala s'approchera de l'hippodrome, et, debout devant la corde, aura le plaisir d'assister aux courses, sans bourse délier.

Ceux qui , privés de tapissière , re calent .devant la dépense d'un fiacre, se dirigent, par groupes de deux ou trois personnes, vers la gare de l'Ouest. DepAiis le matin, elle est encombrée, et les trains pour Sure'snes et le bois de Boulogne se succèdent de quart d'heure en quart d'heure. Dans les salles d'attente on s'interpelle, on crie, on chante. Ici les joueurs sont en minorité : pour les uns, les courses n'ont pas d'importance, c'est seulement

un prétexte à passer une journée en plein air ;

pour les autres, il s'agit de savoir des premiers,

non pas qui l'emportera de tel ou tel che-

10 LES MYSTÈRES MONBAINS.

Tal, mais si te France battra l'Angleterre cm sera battue paF eîle. Désintéressés toute Tannée des choses du sport , ils s'en occupent le Jour du Grand Prix de Cent mille francs ; rorgueîl national est de la fête.

Bref, toutes les passions humaines sont en pleine sève , les bonnes et les mauvaises : la coquetterie, la vanité, Tenvie, Tamour du jeu et le patriotisme.

Vers une heure de l'après-midi, chacun est parti, ou chacun est en route. Paris n'est plus Paris. C'est le Versailles d'avant la guerre, lorsque la politique ne s'y était pas encore réfugiée. Un grand silence a succédé au mouvement du matin. Les croisées et les Persiennes sont fermées, les portes cochères entre-bâillées. Devant les cafés du boulevard, les garçons, étendus sur des chaises, regardent avec mélancolie leur serviette inoccupée, qui pend tristement sows leur bras. A l'horizon aucune voiture, si ce n'est des omnibus vides, continuant à suivre leur sillon

LE& VXSTÈBE& ItôKSAMS.

r^ementaîre. Les eh^fauxf rottiaent sans oikOh inetian et le ccnadorteury assis sur VimpériaJiai, cause avec le eocbcsT, qu£, certain de ne pfts; accrocher dans ce désert, laisse flotter les rênes, dépose son chapeau près de lui et s'étale sur son siège.

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Au coin des rues, quelques sergents de ville désœuvrés se réunissent pour se faire à voix basse leurs confidences. Ils sont, du reste, aujourd'hui peu nombreux dans Paris, et les loleors auraient beau jeu si leurs afftdres ne les retenaient pas, tonte la journée, à Len^hamps.

Aux Champs-Elysées, la vie recommence.

La chaussée est seulement traversée par des voitures retardataires, gagnant au grano trot F Arc de Triomphe, mais dans les avenues, sur les trottoirs plantés d'arbres, circule la foule des promeneurs, qui attend le retour des courses.

Nous r attendrons avec eux, car la première scène du drame émouvant et vrai que nous

<â LES MYSTÈRES MONDAINS

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allons raconter, s'est passée le. 12 juin 187., au moment où Paris^ après avoir fait Técole buissonnière , rentrait dans ses murs.

Vers cinq heures de l'après-midi le grand défilé commence. En quelques minutes la chaussée se couvre de voitures de toutes sortes : calèches, landaus , breacks, victorias, stages, huit-ressorts, tapissières, omnibus de famille, coupés, fiacres, dogcars, four in hands. Ces véhicules descendent l'avenue des Champs- Elysées. Arrivés à la place de la Concorde, ils font brusquement volte-face pour reprendre, dans un autre sens, le chemin déjà parcouru.

L'heure de rentrer dans Paris a sonné; mais on' ne peut se décider à regagner les rues et les boulevards silencieux, les demeures tran-

quilles, à rejoindre les amis et les parents laissés au logis, à se réparer de cette foule, de ce mouvement, de ce fourmillement. On veut revoir; on veut surtout être vu. Le grand air, le soleil, la poussière, le bruit ont grisé tous ces gens; ils sont résolus â s'achever, à compléter leur ivresse.

La chaussée est bientôt* occupée, dans toute sa largeur, par sept à huit rangs de voitures, divisés en deux courants distincts: celui qui descend, celui qui remonte, le flux et reflux ; Tun salue l'autre, qui lui rend son salut. C'est un spectacle étrange, unique. Le retour des courses d'Epsom pourrait seul en donner une idée. Mais, de Londres à Epsom, la distance étant de dixneuf milles anglais, l'agglomération est moins grande sur un même point, et on ne peut embrasser tout le coup d'œil comme à Paris. Puis; en Angleterre , tout le monde agit ; tous ont joué un rôle dans le Derby, tous en reviennent, courent, trottent ou galopent. En France, au contraire, à côté des acteurs, existe la foule

U LES W&TÈPIBS WOHDAmS

immense des spectateurs ;* elle se c&mçowd des promenem*s dont nouff^ arvons déjà pstM, et des gens stafiomiaFFeS) âeioai au Rond- PoinI, étendus sur les petites pelouses^ ou assis sur les chaises et les faruteoils: de TaveniMi Ite admirent les éqfuîpages kixueax, les ch&nayi de prix, les jolies femme&et les finsûdies teileUea, ou bien, pour se colisoler d» rôle passif qui leur est dévolu, ils se rient de cea mtbu ti s antédiluviennes, de ces chevaux étiques, de nos ridicules, de nos laideurs et de nos diâbrmités, mêléç à nos splendeurs et faisant aussi partie du défilé.

Parmi ces spectateurs, quelques-uns disposaient de plusieurs moyens pour se rendre aox courses et savaient leurs: places résa*vées afnz bons endroits ; ils ont préféré voir le retmir. Pour eux, ces gens qui reviennent du bois sont les artistes d'un grand théâtre de féerie : ceux qui s'étendent dans les huit-ressorts „ les breacks, les victoriasv représentent les premiers sujets de la troupe,, les étcâles. Us les

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comiaissent tans et yxytA, dans un instant, les salner de la maîn, au passage. Les autres leur rappellent les comparses, les marcheuses, les petits sujets sans importance et sans rôle, engagés pour faire nombre et compléter le spectacle des yeux. La féerie devait commencer, la toile se lever vers cîncj heures; ils sont verras, dés trois heures, prendre leurs fautetdls d'orchestre. Les voici du côté droit de ravenue, en face du Palais de Tlndustrie, étendus au premier rang des chaises et armés de lorgnettes destinées à interroger ITiorizon féminin. Leurs voisins comprennent qu'ils ont la bonne fortune de se trouver en face de véritables parisiens, au courant de tout et renseignés sur tous, d'anciens viveurs retraités ou de gens intelligents préférant par goût vivre de la vie des autres. •Aussi les entonre-t-ôn pour ne perdre aucun de leurs gestes, aucune de leurs paroles . Ils vont tenir lieu de cicérone et de programme, apprendre les noms des personnages en scène, et lever le masque des

mondaines célèbres. Grâce à eux, au milieu de cette masse confuse, qui va, vient, s'agite, grouille et où Ton ne peut rien distinguer, surgiront tout à coup des individus et des personnalités. Cette foule n'avait qu'un corps ; elle aura bientôt une âme.

Un de ces groupes de philosophes et de spectateurs instruits est surtout en faveur et attire l'attention • On y remarque deux hommes que le tout Paris connaît au moins de vue, et deux femmes élégantes et jolies, mais qui ne

doivent pas appartenir au vrai monde, car leurs cavaliers semblent craindre, par mo- ' ments, d'être surpris dans leur compagnie, et se détournent quand une calèche sérieuse apparaît à leur portée.

L'un de ces messieurs est grand, brun, assez fort. Il aurait les apparences de la virilité, s'il ne prenait à tâche de s'efféminer. Il passe pour l'homme le plus parfumé de Paris, et a mérité qu'on le surnommât le beau Guerlain.

C'est lui qui, sans écouter les protestations

de son embonpoint naissant, n*a pas craint d'inventer le gilet de bal à un bouton et.de faire revivre les poches de côté, d'où s'échappe un mouchoir à vignettes. Il parle du bout des lèvres, comme les merveilleux du Directoire; il a des airs nonchalants et penchés , des gestes d'une préciosité exquise et, lorsqu'il marche, une partie de son corps roule, se dandine et se trémousse. Il fait la cour à toutes les femmes et arriverait à les compromettre si on ne le savait pas inoffensif. C'est aussi le Saint-Simon de notre époque , un SaintrSimoîi qui va en ville ; il connaît toutes les nouvelles , les noms , les scandales » cancane , jabote , popote et radote, à l'heure, au mois et à l'année, au gré de ses clientes. Cependant Guerlain est spirituel, instruit, bon musicien, il raisonne intelligemment dans l'intimité sur les questions d'art, il a parfois montré du cœur. Ses défauts sont seulement superficiels; en creusant un peu, on découvrirait de réelles qualités.

18 LES MTSTÈHES MONDAINS.

mais on n'éprouve pas le désir de creoaer, et on le juge sur ce qu'on voîl et sut ce qufm sent.

Son eompagMRS zte lui ressemble en rient. Il est mbdearte d«e langage et simple dans sa mise. Cette simptiezté est même exagérée ;; eUe tearne à la ^négligence', et œs diapestoc d& fbrmse surannée, râpés et TÊssés sur sa tête sont devemais légendaires. DéTisses le cbapeim, et vwas verrez^ une charmsmte tête de vingt-cinq anas, un visage d'ime pâteur m»tes des: eheiveux Bnms, touffus et d'une longueur démesurée, un nez classique, degrashdsyeux fendus-en amsnde, une boucàe intefligente, animée par un serEErire d'une grande douceur. C'est le prince &..., un Russe, qui au phyisique ressen&lé' à un oiMn- M; un haMtaTrt des^ bortte de- îa Név» pfas parisieni qu'un rivevaiff de M SemeT mi l:»Q}IiopMle et un értsfit sâs»» le Bwrmrei surtocil!. sons le *re.

Henrfetfe I>..., assise à ©5** du Prwaee, n'est pais allée ai^ourd'hui aux eeTcrses, par eapri^ie,

LES BnrSTÊRBS irONDAINS. 19

par bizarrerie, parce que tcmt le monde y allait, et pour ne pas comproiaettre, dans cette cohue, son petit attelage noir, qu'elle coi^duit avec tant de grâce. Elle est à pdne âgée de vingt ans, et, sans liaisons retentissantes^, sans avoir encore ruiné aucune personnalité, elle a conquis dans le monde frivole, par sa beauté,^ sa jeunesse, son origiiotalité, une des premières places, réservées, en général, aux femmes sur le retour, ou plutôt déjà revenues. Elle aurait, dît-on, e! dit-elle, été frappée au cœur au début de sa vie, et se serait plongée dans les aventures et les plaisirs pour noyer ses chagrins. Ses chagrins savaient beareasement nager, et elle apporte aux soupers de la Maison d'Or une pointe de tristesse, qm po«rpait bien être une pointe tf'esprit. Elle a j^ué la comédie avec talent, mais d'une façon si décousue, qu'il est difficile de )a classer parmi tes étoiles dramatiques, prés desquelles ime place lui est cependant réservée. En attendant qu'dle charme le- pablic , elle faitt le bonheur de ses

amis ; ils sont nombreux et elle a peu de loisirs. Blanche, que le hasard lui a donné pour compagne aujourd'hui, comme il les a déjà réunies sur la scène d'un théâtre de drame, est appelée familièrement par ses intimes :

la Belle et la Béte. La première partie de ce surnom est seule méritée : jolie tête sur un corps grand, solide et élégant. Pour justifier la seconde, on se plaît à prêter à Blanche des mots naïfs.

— Vous êtes un véritable Watteau, lui dit un jour un artiste.

' — Watteau, qui ça?

— Un peintre.

— Il est possible qu'il me connaisse, mais je ne le connais pas. répondit Blanche.

Ces jours passés, X... qui la soupçonnait d'infidélité lui demande brusquement :

— Que faisais-tu hier à minuit ?

— Ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas moi ! s'écria-t-elle.

C'est autour de ces quatre personnes que se

presse une vingtaine de curieux, avides de leurs renseignements. Ils ressemblent au commun des mortels et échappent à Tanalyse. Ce sont pour la plupart de petits boutiquiers ; ils n'ont pas voulu faire la dépense d'un fiacre pour leur famille et se sont contentés de l'amener voir passer les voitures des autres, comme ce monsieur qui, le jour où il désirait récompenser son fils, le conduisait à Tortoni, regarder manger des glaces. S'ils écoutent attentivement Henriette et Blanche, ils les contemplent aussi avec une admiration dont leurs femmes s'aperr çoivent et qu] elles sauront leur reprocher dans le téte-à-tétei Celles-ci, du reste, jeltent sur leurs deux voisines des coups d'œil furtifs , mais ils s'adressent plutôt à leurs toilettes qu'à leurs visages. Elles critiquent, elles se moquent, tout en évaluant le prix de chaque pièce et en poussant des soupirs d'envie.

Près de ces gens, et comme perdue au milieu d'eux, une jeune femme d'environ vingtcinq ans mérite seule l'intérêt, par sa distinction

22 LES MYSTÈRES MONDAINa

rt sa beauté* Elle est destinée à Jouer un vole important dans cette histoire, «t nous lui devons de nous s'arrêter, un instant, auprès d'elle. Le lecteur voudra hien nous suivre et s'arrêter avec noas« Dans le cours de ee récit beaucoup de types féminins passeront devant ses yeux ; aucun ne lui sera phis sympathique.

Elle est mise très-simplement, mais avec un^goût parfait. Son visage se distingue parla pureté des Ugnes et l'harmonie des contours. Le front est développé, le nez délicatementJQni, les yeux d'un bleu clair, sont remarquables d'expression et ses cheveux blond cendré semblent abondants. La bouche sourit gracieusement et laisse entrevoir de jolies dents d'une grande blancheur. La taille est

Les MYSTERES MON^QAINS. S3

ronde, élégante et fiobe; on serait tenté de CTcdre qu'eUe appartient â .une jeune £lle« si le bœte assez aooentné, Içs lianches «développée . et sartout la mise, XL'indicpiaient la femme. Des gants de Suède dessinent à ravir une main petite, ans: doigts effîlés, et de iines attaches. Le pied a de la isace et est ^hien chaussé.

Bref, Tensemhle et les détails sont charmants. Mais ce ijui séduit surtout, c'est, pour ainsi dire, xtn parfum d'honnêteté et de chasteté, qui se dégage de cette Aimable personne et se répand autour d'elle.

Elle se presse aux côtés d'un .haby de trois ans et demi, une adorable petite iille, dont les traits paraissent calqués sur les siens. On retrouve le même regard, doux et un peu triste, le même souiire gradeux. Les cheveux, qui retombent sur de petites épaules rondes et blanches, à moitié décolletées, semblent d'une nuance plus tendre que ceux de la mère, et le nez conserve encore cette forme indécise particuUère aux jeunes enfants. Les bras nus

sont de petites merveUles ; on les voudrait manger de baisers. La toilette, sans couleur tranchée, ni prétention à l'effet, est soignée au possible avec des détails et de petits raffînements de coquetterie qu'une mère seule sait imaginer en vue d'une enfant adorée.

La petite fille, grimpée Sur un des fau-

teuils en fer de l'avenue, s'appuie contre le dossier, que sa tète dépasse à peine, et la jeune femme, debout derrièfe elle, la tient sous les bras, de façon à pouvoir l'élever, par instants, lorsqu'elle veut lui montrer quelque objet. Au premier rang dés chaises, elles semblent s'occuper seulement des chevaux et des voitures ; mais si le baby ne les perd pas des yeux, la mère se laisse distraire par son enfant, se penche pour lui parler, lui sourire et l'embrasser. Dans cette foule sans physionomie, cette femme charmante et cette adorable petite fille reposent le regard et forment un groupe des plus gracieux.

Une seule personne, au milieu des prom^

neurs, semble l'observer. C'est une petite femme maigre, sèche, anguleuse. Elle porte des vêtements très-amples, de forme vieillie, évidemment destinés à dissimuler sa taille et à laisser ignorer Son âge. Un de ces voiles, en gaze très-épaisse et de couleur marron, mis à la mode par les Anglaises, couvre le visage, s'enroule derrière la tête, et, non content de cacher les traits, trompe sur la couleur du teint et la nuance des cheveux. Cependant le regard est si brillant, si métallique, pour ainsi dire, qu'il semble percer le voile, et qu'en le suivant avec attention, on pourrait le voir ardemment fixé sur la mère et sur l'enfant.

* A quel sentiment obéit-t-elle ? A l'admiration, à l'envie ou à la haine? Si l'admiration la dominait, elle ne craindrait pas de se trahir, elle ne se cacherait pas avec tant dé soin. On ne la verrait pas porter si souvent la main à son voile, pour l'empêcher de s'entr ouvrir et en augmenter les plis ; il ne lui viendrait pas à la pensée de se rejeter en

se LES MYSTÈRES MONDAINS.

arrière lorsqu'il arrive à la jaune femme de se retourner de son coté ; tout en ne la perdant pas de vue, elle ne s'appliquerait pas à se' dissimuler derrière ses voisins, à se faire toute petite, afin de ne pas être remarquée et de ne pas màne laisser soupçonner sa présence au. milieu de la foule.

Non - seulement elle est sous l'empire d'un mauvais sentiment, mais elle doit avoir quelque sombre projet. A deux reprises, lorsqu'il s'est produit dans l'avenue un de ces incidents qui émeuvent aussitôt les promeneurs , attirent leur attention , et les font refluer sur un seul point , elle a quitté sa place et s'est rapprochée de 1^ mère et de Tenfant. Celui qui aurait le loisir d'observer cette femme serait tenté de la comparer à un oiseau de proie planant dans l'air, et prêt à fondre, au moment propice, sur sa victime.

Mais, nous l'avons dit, personne dans la foule ne ^onge à s'occuper, ni de l'enfant dans les, bras de sa mère, ni de la femme voilée,

LES îfYSTÈRKS MONDAINS. 27

qtri paraît les épier. Les curieux réunis à Tangle de Tavenuô Marigify et des Champs- Elysées, n'ont de regards que pour le défilé des voitures, et prêtent seulement l'oreille aitx propos échangés dans le groupe de quatre personnes dont nous avons parte.

Ces propos sont tenus à haute voix par Henriette et ses compagnons, sans le moindre souci de leurs voisins, et comme si, au lieu de se trouver en plein air, entourés d'inconnus, ils étaient tranquillement assis dans un discret cabinet du Café Anglais. Beaueoup de Parisiens affectent de ne poiixt prendre garde à l'opinion des personnes étrangères à leur société. Oo peut les re^rder, les écouter, les étudier; peu importe^ ce n'est pas leur affaire. Ils continuent à discourir, à se parler, à s'interroger, à se répondre, sans se préoccuper des expressions malsonnantes qui peuvent leur échapper et sans daigner baisser le ton et [s'isoler des oreilles indiscrètes. En actions, ils se montresit aussi

peu réservés et ne s'émeuvent jamais des étonnements qu'ils causent, des légères rumeurs qu'ils soulèvent. Cette foule porte d'autres vêtements que les leurs, a d'autres habitudes, un autre langage et n'existe pas pour eux. Us nous rappellent cette belle Romaine de l'antiquité, qui ne craignait pas de prendre son bain devant ses esclaves, sans distinction de sexe, sous le prétexte qu'un esclave n'est pas un homme.

Mais si les voisins de ces dames et de ces messieurs ne perdent pas un mot de leur conversation, il leur arrive souvent de ne pas en saisir le sens. C'est encore une autre de nos bizarreries. Beaucoup de Parisiens parlent .

une langue qui leur est propre, pleine de réticences, de néologismes et de sous-entendus.

On la comprend à ravir de la Madeleine au faubourg Montmartre, dans plusieurs quartiers . de Vienne, de Londres et de Saint-Péters* bourg ; elle est souvent langue morte pour la plupart des habitants de Paris. Il faut avoir

vécu d'une certaine existence, être initié à divers cultes, pour surprendre les nuances et les finesses de ces conversations semi-étrangères et à bâtons rompus, auxquelles les ombres qui les obscurcissent prêtent souvent un grand attrait et donnent le charme du mystère et de l'inconnu.

— Prince, disait à haute voix Henriette, regarde donc là-bas une des deux Carolines qui passe dans son huit-ressorts.

— Je la vois, répondit le prince, elle est toujours majestueuse»

— Sais-tu comment on l'a surnommée, hier à souper?

— Je ne m'en doute pas*

— La ville de Strasbourg»

— Pourquoi?

— Parce qu'elle ressemble à s'y méprendre à la statue de la place de la Concorde. Même taille, même prestance, même régularité dans les traits, même majesté, comme tu disais tout à l'heure.

30 LES KfYStÈRES MCTNDAWô.

— Assez, fît Blanche qui fut setile à comprendre son jeu de mots.

— Non pas, cria le beau Guerlam, îe portrait serait incomplet si vous n'ajoutiez pas qu'elle possède un accent alsacien des plus réussis. Je l'entends encore murmurer à mts oreilles charmées, ces mots mélodieux, qui hiî sont familiers, car eïle adore l'obscurité :

« SufTIe la pougîe.^ >

Mais on n'écoutait déjà plus Guerfaîn. L'grttention se portait sur une petite femme en deuil, blonde et délicieusement jolie^ enfome dans un coupé de couleur sombre, à côté d'une vénérable dame. Blanche venait de la nommer et chacun se rappelait l'avoir applaudie, l'année précédente, sur- une de nos scènes de genre.

— C'est, murmurait-on, la sœur de X.,., la charmante comédienne que ses ennemis attaquent à cause de sa maigreur, parce qu'ils ne peuvent l'attaquer pour autre chose.

— Elle ne s'en émeut guère, répondait Henriette; elle est la première à faire des mots

4^eS M7STÉRE& MONDAINS. 31 \ •

Sûr son compté. € Je suis si minée, disait-elle , hier &a foyer ée s^on théâtre, qu'U peot^len- Yoir à torrents sans que je sois mouillée ; je me faufile entre les gouttes de pluie. »

On entendit dans la foule quelques gros rires ; le public avait compris.

— Encore un huit-ressorts, s'écria tout à coup le prince. Regardez comme il est bien tenu.

— Parbleu! celle qui Toccupe se connaît en ^ élégance et en luxe, Avez-vous vu son hôtel de l'avenue de Friedland? C'est une merveille. Le boudoir est tapissé de dentelle, et elle a une baignoire en argent qui donne envie. • .

— De se baigner ?

— Non, de l'emporter.

Deux des petites bourgeoises que nous avons si^alées saisirent ce propos et se poussèrent le coude.

— * Vous avez entendu, dit Tune d'elles. En dentelle et en argent l Est-ce possible?

r— Oui, ma chère, il y a des femmes comme ça, nfttis elles ne sont pas dignes d'envie.

— On ne sait pas ! murmura sa compagne, rêveuse.

lY

Les remarques continuaient dans le groupe composé du prince, de Guerlain, d'Henriette et de Blanche, et leurs voisins resserraient le cercle autour d'eux, dans la crainte de perdre une seule de leurs paroles.

La jeune femme dont nous avons esquissé le portrait au chapitre précédent, tout * entière à sa fille, ne prêtait à ces propos qu'une oreille distraite, et quant à la personne voilée, cachée dans la foule, les yeux touiours ardemment fixés sur la mère et sur l'enfant, rien ne

pouvait Tarracher à l'espionnage qu'elle semblait s'être imposé.

— Voyez- vous le théâtre du Palais-Royal qui passe ? demandait Henriette.

— De quel côté?

, — Là-bas, cette petite femme si bien faite.

— C'est son devoir, elle a été modèle. Mais depuis ...

— Chut ! dit vivement le prince, elle est de mes amies ; je vous prie de ne pas la mettre en miettes.

Ce mauvais calembour ne fut pas compris de la foule, heureusement pour elle.

— Une amazone dans cette cohue! s'écria Blanche. Tiens c'est D...! Pourquoi diable monte-t-elle à cheval aujourd'hui

— Par coquetterie, ma chère, répondit Guerlain. Si la tête rappelle les plus jolis portraits de Greuze, le corps laisse a désirer. Il est long de plusieurs kilomètres, et, grâce aux plis de l'amazone , D . . . cache ses dimensions.

t4 LES MYSTÈRES MONDAINS.

— Dire, continua Henriette, qu'elle* doit sa vogue à un lapin! Oui, messieurs, un lapin qu'elle a su donner à propos, pendant le siège, au fils d'un de nos marchands de diamants. Le jeune homme a mis le lapin à la broche, et D . . . dans ses meubles.

Henriette avait à peine terminé cette anecdote que le prince s'écria :

— Je vous annonce trois voitures contenant des femmes du monde : Madame A . » . , la comtesse Z. . . et la baronne de X. . . .

— Oh r répliqua vivement Guerlain, de son ton prétentieux, mon cher, je voas en conjure, ne parlons pas des vieux clichés.

— Qu'appelez-vous les. vieux clichés?

— Les femmes du monde dont le ïioffi »e trouve dans les journaux, le lendemain de nos solennités. II y a vingt ans que cela dure. On les a nommées et on les nommera sous tous les régimes. Nos reporters ont la partie belle avec ces dames. Elles ont été, elles sont et elles seront de toutes les fêtes parisiennes :

bals, courses, représentations extraordinaires. Ils peuvent, sans craindre de se tromper, et saïis sortir des bureaux de leur rédaction, assurer qu'elles ont fait acte de présence à la première d'Augier, pour se rendre ensuite au bal de l'ambassade ottomane. On en compte ainsi uue douzaine, dont le nom est inscrit sur te marbre des imprimeries et qu'on plaque, à tort ou à travers, dans les articles du High Life.

— Mais, les malheureuses, fit observer Henriette, d'une voix attendrie, ce n'est pas leur faute; elles ne prient personne de les jeter ainsi en pâture à la foule.

— Au contraire, reprit Guerlain, elles le demandent souvent, ou bien elles font indirectement comprendre que cela leur est agréable. N'auraient-elles pas eu le loisir, depuis vingt ans, de protester contre ce clichage, s'il les eût offensées?

— On ne les aurait pas écoutées.

— Je vous demande pardon : si , par me -

garde, il arrive à un journal de parler d'une femme ennemie du bruit et de la réclame, désireuse de goûter les distractions permises, sans l'apprendre à l'univers et faire crier par dessus lôs toits son nom et celui de ses enfants, une observation polie lui suffit pour qu'il se taise à l'avenir, soyez-en certains ; on ne passe pas, sans le vouloir, à l'état de vieux cliclié.

Pendant que le prince écoutait, par politesse, les dissertations de Guerlain, les deux femmes continuaient à s'occuper du défilé des voitures.

— Regarde-donc, disait Blanche, l'Italienne dont je ne puis jamais arriver â prononcer le nom.

— Il est charmant, cependant, répondait Henriette, il respire la joie.

— Son nouveau huit-ressorts est superbe.

— Oui, mais il ne l'empêche pas de regretter son duc.

— Tiens la belle D . . . , la reine des féeries.

est décidément revenue sur Teau. Quel attelage ! Et la voiture, c'est superbe ! Où a-t-eïle trouvé tout cela?

— En Russie, ma chère; elle a abandonné, pendant un hiver, sa vie Parisienne, en faveur de Saint-Pétersbourg , et voilà ce qu'elle en a rapporté.

— Comme sa mise est simple !

— Elle aurait tort de se ruiner en toilettes , répliqua le Prince, qui vint se mêler à la conversation , elle est si bien faite qu'elle s'habille avec un rien. C'est d'elle qu'on a dit : « Elle saurait se draper dans une ficelle. »

— Attention , cria tout à coup Guerlain , portez armes , présentez armes ! Voici là vieille garde qui passe.

— Pourquoi dites-vous la vieille garde? fit

observer Henriette. Il me semble que la garde meurt, mais ne se rend pas. Ces dames, au contraire, se rendent et ne meurent pas.

— Bravo! Henriette, bravo ! s'écria-t-on.

— Messieurs, ma mémoire mérite seule ces

éloges; côpendant> j'ai rindiscrétioiî de les prendre pour moi^ et, par reconnaissance, je vais vous raconter une anecdote d'hier sur la vieille garde.

— On t' écoute, ne te gêne pas.

— La brune Alice, vous savez ^ celle qui a un nom de pâte, se disputait, hier, avec la dame aux émeraudes ; elles avaient échangé diverses aménités lorsque Alice s'arrête tout à coup et dit : 4L Pardon ) Madame, je retire mes insultes et je vous fais mes excuses. Je n'ai jamais connu ma mère, et c'est peut-être vous. »

— Bah ! s'écria le Prince , je ne comprends pas cette manie de chercher querelle aux femmes à propos de leur âge. Pour certains naïfs, elles restent toujours au berceau. Le petit D . . . , du Sporting , est au mieux avec A é . . et , comme on lui demandait le nombre exact des hivers de cette ancienne beauté :

€ Elle en avoue quarante , répondït-il , mais ^ d'après mes calculs, elle ne peut pas avoir plus de trente ans. »

Cette plaisanterie parvint aux oi^illes de la jeune mère , dont nous nous sommes oGcupés à plusieurs reprises. Elle ne put s'empêcher de sourire. Quant à ses voisins, ils prêtaient à ces propos une attention de plus en plus soutenue . L'un d'eux avait tirg un oalepin de sa poehe et prenait des notes pour répéter le soir, en famille , les mots qu'il entendait. Les deux petites bourgeoises paraissaient scandalisées au dernier point; elles rougissaient, elles détournaient la tête, elles levaient les épaules avec dédain, mais elles ne faisaient pas . un pas pour s'éloigner»

— Quelle est cette femme qui passe là-^bas dans une Victoria ? disait Guerlain.

— C'est , répondit le Prince , une aimable personne, qui se recommande par sa grâce et sa beauté à votre clémence, malgré le vilain nom qu'elle porte»

Guerlain n'insista pas davantage : on venait , d'une façon détournée , de lui donner le nom de baptême et le nom de familte de la

femme qu'il désignait; mais les voisins n'avaient pas la clef de cette plaisanterie, et restèrent tout ahuris.

— Cette Louise M. . . a-t-elle une jolie tête! s'écriait Blanche.

— Charmante, mais quelle taille! Elle est si grande qu'elle est obligée de se baisser quand elle veut se parler à l'oreille.

— Savez -vous son histoire avec D..., le jeune dragon ?

— Non.

— La voici . Elle le trompe avec un de ses meiUeurs amis. D... apprend cette infidélité et fait de terribles reproches. « Que veux-tu , répond Louise, je ne pouvais rien lui refuser, il t'aintait tant. ! »

Cette dernière anecdote de Guerlain ne produisit aucun effet. On ne l'écoutait plus; l'attention de ses compagnons et celle de ses voisins s'était tout à coup reportée sur la chaussée.

Depuis un instant , une éclaircîe, au milieu

des voitures , avait permis à un breack, attelé de quatre chevaux , de rompre la file et de se

lancer au trot dans le petit espace laissé libre devant lui. Mais, à peine eût-il parcouru une cinquantaine de mètres qu'il dut reprendre le pas; les autres voitures s'étaient rejointes et lui barraient le chemin. Les chevaux, trop brusquement arrêtés, se cabrèrent, et, affolés, se jetèrent à droite et à gauche. Une Victoria pour éviter le breack, fit un mouvement maladroit et accrocha un panier. Lé timon d'une calèche s'enfonça dans la caisse d'un coupé; plusieurs accidents se produisirent.

Dans les avenues, sur les bas-côtés, les témoins de ce conflit s'élancèrent sur lu chaussée pour porter secours. Les promeneurs, qui ne se doutaient de rien, voyant plusieurs personnes se diriger vers un même point, les suivirent aussitôt, par curiosité et surtout avec cet esprit d'imitation propre à toutes les foules. n en résulta un désordre, une confusion extrême : les chaises furent envahies pendant

4i LES MYSTÈRES MONDAINS.

cinq minutes , on se poussa , on se bouscula , on s'écrasa. Peu à peu, cependant, Tordre se rétablit, les sergents de ville accoururent , firent ranger près des. trottoirs les voitures victimes de l'accident et obligèrent les autres à se remettre en marche ; les curieux rassurés recommencèrent leur promenade.

Mais alors , au coin des Champs-Elysées et de l'avenue Marigny, au milieu du groupe qui nous a principalement occupé jusqu'ici, retentit un cri terrible , suivi bientôt de ces mots :

« Ma fille! ma fille! on m'«^ volé ma fille 1 »

Certains cria ont le privilège d'arracher les plus indifférents à leur égoïsme naturel. Leur arrive- t^il , tout à coup , au milieu de la nuit, d'entendre ces mots : au voleur! c^est à

peine si, par curiosité, ils ouvrent leur croisée pour regarder dans la rue. En effet, quels risiques courenUils ? La maison e^t close, les verrous poussés. Il sera temps, le lendemain, de demander le nom du volé et de s'apitoyer sur son sort. Mais s'ils sont réveillés par ce cri : au feu ! au feu ! aussitôt ils ^'habillent à la hâte, sortent de leur demeure, frappent a la porte du voisin et se recouchent seulemQi^t après avoir aidé à éteindre Tincendie. Cette dernière alerte les intéressait directement ; iU se sentaient exposés à un danger ; leurs iniérets, l^ur vie peut-être étaient menacés.

Il en est de même pour certaines plainteei, certains appels désespérés : ils réveillent les plus tièdes, ils émeuvent les plus forts. Personne ne saurait demeurer insensible aux plaintes d'une mère qui demande son enfant arraché de ses bras et que, tout a l'heure encore, elle couvrait de caresses. L'autre mère, assise auprès d'elle, a la joie de presser, sur son cœur, un cher petit être hi^n portant et à

Tabri de* tout péril, mais elle ne s'en émeut pas moins des larmes qu'elle voit couler : n'en aura-t-ellepas, quelque jour, à verser pour le même motif? Toutes les mères ne sont-elles pas exposées aux mêmes alarmes, aux mêmes infortunes ? Cette grande douleur l'atteint aussi et elle pleure , non pas sur le sort d'une étrangère, mais sur les dangers qui menacent les siens. Du reste, est-il besoin d'avoir des enfants pour compatir aux soiiffrances maternelles ? On les comprend, on les devine, on les sent d'instinct. L'amour de la famille est inné chez l'homme, et lorsqu'il est privé de l'ineffable joie d'être père, il n'en conserve pas moins, au fond du cœur, et malgré son indifférence apparenté, une sorte de culte pour ces petites créatures qui lui rappellent ce qu'il a été, le rajeunissent, et le font vivre dans le passé.

Aussi tous ceux qui entendirent ces mots :

« Ma fille ! ma fille ! on m'a volé ma fille ! » se retournèrent émus et cherchèrent, au milieu

de la foule, celle qui semblait leur faire un appel désespéré.

C'était la jeune femme dont nous avons esquissé le portrait au commencement de ce récit.

Après avoir poussé la plainte qui avait frappé au cœur tous ses voisins, elle s'était élancée sur la chaise où se tenait sa fille, quelques minutes avant, et, seule maintenant, elle jetait autour d'elle des regards éperdus.

On s'était avancé ; deux personnes lui avaient pris la main et essayaient de la faire descendre pour l'interroger. Elle résistait , elle se défendait.

Il lui semblait sans doute que, sur ce siège, d'où elle domyiait la foule, elle apercevrait plus vite son enfant, elle saurait de quel côté s'élancer pour la rejoindre, pour lui porter secours : mais d'autres personnes avaient eu la même idée qu'elle, et, montées aussi sur des chaises, regardaient de tous côtés.

Elle ne pouvait plus voir ; alors elle descendit et se tint debout.

4a L.ES MYSTÈRES MONDAINS.

EUô était borribleinent pale, elle sa soute« nait à peine ; un tremblement nerveux agitait sas mains at ses genoux prêts à fléohii!.

r^. Madama, madama, lui disait^en, du cou^ page. VotPQ fille na peut être perdue, ellp va pavenip. Apppenaz^upua ce qui est arrivé, donneatr^nous des détails, nous voua aiderons à la tpquvap.

Elle ne semblait pas Qompreudpa ce qu'on rnurm^^ait à spn preill^ ; elle regardait toujQvip^ droit devant plie, dans la foule.

Alors quelqu'un g'écria :

— Pourquoi Tinterroger? Ses premières pa* rples nous ont tout appris 2 sa flUe s'est perdue ou lui a été pnlevée ; obepcbqns'la at qu'on retienne la mèra iûi, à Jft même place, jusqu'à notre retour.

— C'est vrai ! fit-pp.

Diî^ personnes s'élancèrent aussitôt dans toutes les direption^ : le^ unes poururenî m Rond-Ppint? Iqs wtre» descendirent li^s Qharnps- Élysées; plusieurs, sans tpop a'plQignaP, fe*t-

LES MYSTÈl^ES MONDAINS. 47

tirent les euvironç , pénétrèrent dang \^s fjijfér^nts groupes.

En même temps, la jeune femme prêtait plus d'attention à ceux qui Tentouraient. Elle leij regardait et paraissait comprendra la nép^sisil^ de répondre aux questions que chacun lui adressait.

Mais elle ne pouvait encorq parler.

Elle essaya cependant : ses dents ^'entm • choquèrent ; aucun son n^ PQrtit de sêi gOrg^ nerveusement contractée ,

Enfin, à force de volonté, elle articula quelques mots. Sa voix, indistinct^ d'abord, ^'éplaircit peu à peu. Ses paroles étaient brèves, se^ phrases coupées, mais on arrivait ^ la comprendra :

— J'étais là, disait-elle, depuis une heure. . . seule avec ma fille, ma petite Louise .. . Nous regardions les voitures passer, . . Je la tenais 4ans mes bras. . , Elle s'an^usait, . . Ah! j'étais bi^n hçureu^e ! • . . Mais ce n'est pas cela qu'il fitut vous dire . . . C'est son signalement

que vous me demandez . . . Elle a trois ans et demi..., mais elle est forte pour son âge... Elle paraît avoir quatre ans... ne vous y trompez pas . . . Elle a une robe blanche toute brodée . . . Elîe s'appelle Louise. . • Ah ! je vous Tai dit... pardon... j'oubliais.

Elle s'arrêta pour reprendre haleine.

Plusieurs femmes pleuraient autour d'elle.

Des hommes, peu impressionnables d'ordinaire , essuyaient furtivement une larme.

Elle, elle ne pleurait pas.

Et autour de cette mère désolée , de ces personnes émues, les promeneurs continuaient à circuler joyeusement, sans se douter du drame qui se passait auprès d'eux. On se saluait, on souriait, on échangeait de gais propos. Les marchands des petites boutiques en plein vent faisaient entendre leurs cris accoutumés ; lés chevaux de bois, surchargés d'enfants, tournaient au son de l'orgue ; les chèvres attelées aux calèches lilliputiennes secouaient leurs grelots, et l'orchestre de Guignol

annonçait aux petits garçons et aux petites filles le lever de la toile.

Elle avait repris en ces termes :

— J'ai oublié de vous dire qu elle a un ruban bleu autour de la taille^ et un gros nœud par derrière • . . . Ses cheveux sont bouclés et retombent sur ses petites épaules : elle est

blonde, très-blonde Ah! ses pieds sont

chaussés de bottines blanches . . . non . . . elles sont bleues. . . . comme le ruban. . . J'avais voulu mettre les blanches, mais elles lui faisaient mal, et j'ai mis les bleues... Messieurs ! au lieu de rester là , cherchez . . . cherchez. . . je ne puis pas, moi. . . je ne puis pas. . . Si elle allait revenir. . . Du reste. . . je ne saurais marcher... mes jambes tremblent... Ah! je meurs!... je meurs!

Ses forces l'avaient trahie. On fut obligé de la soutenir et de l'étendre dans un fauteuil. Mais, sur ses indications, d'autres personnes avaient quitté le groupe et s'étaient mises à la recherche de l'enfant.

' ->.-,-ti '

On se pressait autour de rinconnue, ou se coudoyait, on étouffait, Les curieux se çuçoq-daient pour essayer de vqîp ou d'entendre quelque ohose et^ lorsqu'ils n'avaient pu y parvenir, ils interrogeaient leurs voisins , souvent aussi mal renseignés qu'eux-mêmes. D'autres montaient sur des chaises, Une petite fillçi oriait ; «; Papa, je veu^^ voir, je veu^ç voir, t

Le père mit Tenfanl, sur sps épaules et releva au-dessus de la foule?

En apercevant cette petite tête qui SP dres-^ sait tout à coup, la jeune femme crut reconnaître sa fille qu'on lui rapportait , s^ fille qu'on lui rendait. Elle jeta un cri do joie et étendit Ips bras. Ce u'étBiti pas son enfant; rillusion fut de courte durée.

La foule augmentait.

~- Vous allez Tétouffer, s'écria un jeune homme, elle manque d'air.

Personne np tint conipte de cette observatiou. Si les foules sont, pomp^tissantes ^ pjles sont encore plus curieuses-

LES MYSTÈRES MONDAINS. hi

Ua sôpgent de ville, qu'on était allé quépir, ^mva heureusement. Il fendit le groupe et fit paoulap les plus proohea voisina de la Jeune mère. Ella eut plus d^eapaca autour d'oUa. Sn même temps, eHa se ranin>ai( et répondait à plusieurs questions précises.

Lorsqu'elle était arrivée aux Champs-Elysées, vers quatre heures, il y avait relativement peu de monde dans l'avenue ; aus^i crutelle pouvoir accéder au désir de sa fille et se placer , avec elle , au bord de la chaussée, afin de regarder passer les voitures... Bientôt le ïiombre des promeneurs augmenta 4ans une prqportion considérable , mai^ elle ne courait aucun danger; on circulait et on ne s'arrêtait pas... Peu à peu, elle se sentit entourée de toutes parts : les deux rangs de fauteuils, qui l'avaient protégée jusque-là, avaient été reculés... Les promeneurs, curieux de voir défiler les équipages, devinrent stationnaires... Elle voulut partir, hélas ! son enfant lui disait : < Non, non, chérie mèra, je V^n prie,

encore, encore, je m'amuse. . . » Elle eut la faiblesse de lui céder, et se sentant fatiguée, elle se retourna pour chercher une seconde chaise, afin de s'asseoir, sans déranger l'enfant... Elle aperçut un fauteuil qu'on venait de quitter , et fit un pas en arriére pour le prendre... Au même instant, l'accident de voitures se produisit, dans l'avenue , en face de la place où elle se trouvait. Elle fut bousculée , poussée et séparée de sa fille . . . Revenue à l'endroit où elle l'avait laissée , la chaire était vide.

— Mais, lui disait-on, un de vos amis a peut-être reconnu votre enfant, et, la voyant seule, Ta prise dans ses bras et vous cherche sans doute.

— Non, non, répondait-elle, je n'ai pas été séparée de ma fille plus d'une demi -minute; on l'aurait interrogée et j'aurais eu dix fois le temps de revenir. Je suis sûre , s'écria -t- elle avec plus de force, qu'on la

guettait; je suis sûre qu'on me Ta volée!

— Soupçonnez- vous quelqu'un? Avez-vous vu quelque personne suspecte rôder autour de vous ?

— Non, lit-elle.

En ce moment, une dame d'un certain âge, silencieuse jusque-là, écarta ses voisins et s'écria :

— J'ai vu ! moi. J'ai vu !.. .

Aussitôt la jeune femme s'élança vers cpUe qui venait de parler, saisit ses mains avec force, et, la pressant contre elle, la tenant sous son regard, liïi dit :

— Qiii avez-vous vu? Que savez- vous?

— J'étais là tout près d'ici, reprit la dame.

54 LEa MYgTÊMâ If Ql^DAINS.

Tenez, là. . . sous oe réverbàra. . . Je nâ faisais pas attention à nies voisins, je regardais les voitures comme tout le monde . . , Au moment où l'accident s'est produit sur l'avenue, j'ai été violemment heurtée, bousculée, repoussée jusqu'ici. Je me suis retournée pour protester, et alors j'ai entrevu une femme voilée qui prenait un enfant dans ses bras et l'emportait, tenea, par là... J'ai cru que c'était la mère ou la gouvernante de l'enfant ; je n'ai rien dit, je n'ai pas attaché d'importance à ce fait... Du reste, je n'aurais rien pu faire : la femme est passée vivement devant moi ... et les personnes qui s'étaient écartées pour lui ouvrir un passage, se sont rejointes aussitôt. . • je l'ai perdue de vue.

-T- La petite fille qu'on emportait ainsi , demanda quelqu'un, criait -elle, se défendaitelle?

— Oui, il m'a semblé l'entendre crier, mais je me suis dit : elle voudrait rester et on a raison de la faire sortir de oette foule.

LES MVÔTÊRKS MQNDAIN3. 55

Aiora, on interrogea Id témoin sur la tojlette^ sur la tailla de celle qu'elle av^it aperçue ; on l'aoeabla de questions.

Quant à la mère, elle ne disait rien, elle écoutait et regardait. Ses yeux étaient toujours

Plusieurs personnes lui donnaient la conseil de rentrer ehez elle :

— Vous serez mieux qu'au milieu de tout ce monde, assurait-on. Noua porterions votre adresse aux commissariats de police du quartier et on vous ramènerait votre fille , dois qu^on Taurait trouvée.

— Nonl non! disait-^elle avec force, je ne partirai pas, je veux rester ici, je veux mourir à la place où je Tai perdue!

Quelqu'un osa dire :

— Mais si elle avait été reconduite ehêi vous,

— Ah! s'écria- t-elle, ce n'est pas pour 1^ reconduire chez moi qu'on me 1'^ volée !

■^ Rien ne prouve qu'on l'iiit volée, pépliq\|é^

rent plusieurs voix. Cette dame a pu se tromper, il y avait plus d'une enfant dans la foule... L'inconnue qu'elle a remarquée était peut-être, comme elle Fa pensé d'abord, la mère de la petite fille.

— Non! non! c'est une voleuse d'enfants, courez après elle, cherchez-la !.. . Hélas! on ne la trouvera pas. . . elle est loin. . . bien loin. . . Oh ! ma Louise ! ma Louise !

Tout à coup des larmes longtemps comprimées s'échappèrent de ses yeux brûlants.

Un officier de paix entra dans le cercle et demanda des renseignements â celle qu'on entourait. Cette fois elle put répondre à travers ses sanglots.

En même temps, la plupart des personnes qui s'étaient mises en campagne, revinrent sans nouvelles. Elles avaient rencontré plusieurs petites filles, dont le signalement répondait à celui de Louise, mais elles étaient

toutes accompagnées de leurs parents et trop joyeuses, pour qu'on pût supposer qu'elles

venaient d'être brutalement séparées de leur mère.

Seul, un jeune homme devait avoir été, pendant quelques ihinutes, sur les traces de Fenfant. Gomme il descendait l'avenue Gabriel, il aperçut une femme qui marchait très-vite et tenait dans ses bras une petite fille en pobe blanche. Il s'élança aussitôt sur ses pas; les promeneurs , en très-grand nombre , même de ce côté , le séparèrent à plusieurs reprises de celle qu'il suivait et lui firent, un moment, perdre ses traces.... Il la retrouva au moment où elle montait en voiture sur la place de la Concorde , devant le Garde -Meubles. Il courut de toutes ses forces, fit signe au cocher de ne point partir; celui-ci obéit sans doute à des ordres prèssants, appuyés de promesses séduisantes, fouetta ses chevaux et disparut rapidement dans la rue de Rivoli. Il était impossible de le poursuivre : toutes les voitures revenaient du bois et étaient chargées.

Ces renneignements avaient une importance que chacun comprit aussitôt : ils donnaient plus de force à la déclaration précédente.

On ne pouvait en douter : la femme 8ur^ prise au moment où elle arrachait Tenfaiit dO sa chaise et T^nportait dans ses bras ^ devait être la même personne qu'on avait vue monter en voiture et fuir dans la rue de Rivoli. Interrogés séparément par rofficier de paix , les deux témoins donnérant ^ sur la taille -, la toilette et la démarche de cette femme« des dé-^ tails absolument identiques.

La jeune mère avait écouté silencieusement ce récit et ces observations et s'était contentée de dire : t Vous voyez bien qu'on me Ta volée ! »

C'était l'avis de l'officier de paix ; cependant^ pour la rassurer, il ne parut pas attacher une grande valeur aux té^moignages qu'il venait de recueillir. Il s'empressa aussi de faire observer qu'une enquête suffirait pour retrouver le co* cher en question et que celui-ci aiderait à découvrir l'inconnue.

— Oui, *'il Ta conduite ôhe» ellel s'écria là malheureuse femme... Hélas! elle aura changé de voiture . . . elle aura . * . Peut-être quitte-telle en ee moment Paris , avec ma Loui«e. ; . . Oh ! monsieur ; . . avisez . . . prenez des mesures, donnes des ordres. «» Disposes) je vous en supplie, de tout ce qui m'appartient pour retrouver ma fille.

^- On ne négligera rien ^ madame^ mais Vous ne pouveË demeurer plue longtemps ici. Le groupe qui s'est formé autour de vous gène la circulation ; je dois faire cesser oe désordre. Du reste , il faut vous rendre immédiatement au commissariat de police ^ pour adresser votre plainte.

Cette dernière observation parut la frapper .

— Allons I dit-elle résolument.

Elle se leva et fit quelques pas. Tout à coup, elle «'arrêta et dit encore :

— Si cependant elle allait revenir i

Plusieurs personnes lui promirent d'attendre, tandis qu'un sergent de ville recevait Tordre de

ne pas s'éloigner et d'essayer de recueillir de nouveaux renseignements.

L'officier de paix, après s'être procuré une voiture, y fit monter l'inconnue et s'assit â ses côtés. Il était en uniforme et les promeneurs murmuraient : c Voilà une femme qu'on arrête, une voleuse sans doute, il y en a toujours dans les foules. »

Ils arrivèrent au commissariat de police des Champs-Elysées. On prit note des noms, adresse et qualités de la plaignante.

Elle s'appelait Marcelle de Baud et elle était veuve.

— Appartenez - vous, Madame, lui demanda le commissaire, à la famille de M. de Baud, ancien député de§ Gôtes-du-Nord ?

— C'était mon mari, Monsieur, répondit-elle.

— Ah! fit le commissaire en se levant, j'ai beaucoup connu M. de Baud, pendant mon séjour à Saint-Brieuc, et je lui dois ma position^ C'est vous dire , Madame, que je me mets entièrement à vos ordres.

Il réfléchît un instant et reprit :

— Votre mari est mort il y a cinq ans environ, si je ne fais pas erreur?

— Oui, Monsieur, dit-elle timidement.

— Alors vous vous êtes trompée en déclarant que votre fille avait trois ans et demi?

Elle rougit, baissa la tête et ne répondit pas.

On lui fit encore différentes questions et, après lui avoir promis de la tenir au courant de tout ce qui pourrait survenir, on lui conseilla de rentrer chez elle .

Elle remonta seule dans sa voiture, qui se dirigea vers la rue d'Amsterdam. Pendant le trajet un rayon d'espoir réchauffa le cœur de M"* de Baud : si sa fille ne lui avait pas été volée, comme plusieurs personnes le lui avaient donné à entendre ; si l'enfant arrachée de sa chaise et portée, de force, dans une voiture n'était pas sa petite Louise ; si cette dernière j se voyant seule et prise de peur s'était élancée dans les bras de quelque étranger, qui, la

croyant perdue , l'avait soustraite à la foule ! L'enfant savait don adresse : depuis longtemps déjà, Marcelle la lui avait apprise "et l'obligeait chaque jour à la répéter. Peutêtre Favait-on reconduite chez elle, peut-être attendait-elle sa mère ?

A cette pensée le visage de M""* de Baud s'illuminait, son cœur battait plus fort , et elle se penchait vers la portière pour supplier le cocher d'aller plus vite. Sans avoir parlé, elle se rejetait aussitôt sur les coussins de la voiture. Non ! non ! cet espoir était trop vague ; il ne pouvait pas se réaliser, elle allait trouver sa maison vide> déserte. Elle n'y entendrait plus le petit babil et les rires de sa chère enfant... Ah! elle arriverait bien assez tôt! Ne valait-il pas mieux conserver, un instant de plus, une lueur d'espérance, toute fugitive qu'elle fût, que de voir se dresser devant elle l'implacable réalité ?

Bientôt la voiture s'arrêta ; elle descendit et, malgré ses résolutions, courut à la loge de

LES MYSTÉHBB MONDAINS. M

^1^^^^—^—^^—— I II II 1^— ^— 1 ■ I 111 1 ■ Il II ,

la concierge. EUq ne pouvait parler, elle n^osait questionner. Enfin d'une voix tremblante, elle dit ces mots :

— L'avez-vous vue? Est-elle rentrée?

— Qui ? madame.

— Ma fille ! . . . . Louise. . . .

La concierge réfléchit, un instant ..., un siècle. . . . puis elle répondit :

— Elle est rentrée avec M. Didier, il y a une heure environ ; je ne l'ai pas vue, j'étais dans ma loge, j'ai distingué seulement une petite robe blanche , et j'ai entendu Monsieur qui dismt ; « Pépêche-toi, on nous attend. »

Marcelle ne l'écoutait plus. Elle s^était élancée dans l'escalier . De grosses larmes, larmes de joie, cette fois, coulaient le long de ses joues, obscurcissaient sa yue. Mais elle n'avait pas besoin de voir ; elle montait, ellç montait toujours, avec une agilité surprenante, tout entière à cette seule pçnsée : Elle est lâchant,

j« vais l'embrasser.

Au quatrième étage, elle s'arrêta et sonna de toutes ses forces.

Un jeune homme de vingt-huit à trente ans accourut lui ouvrir :

— Ma fille! ma fille, où est ma fille? s'écriat-elle.

Ces paroles parurent causer une vive émotion à celui qui les entendit. Il balbutia, pâlit, et voulut à son tour interroger Marcelle. Sans lui laisser le temps de parler, elle le repoussa et s'élança dans l'appartement.

Il allait la suivre, lorsque, tout à coup, il entendit un cri, puis le bruit d'un corps qui tombe sur le plancher.

Il courut vers le salon.

Marcelle, évanouie, inanimée, gisait à terre.

LES MYSTÈRES MONDAINS. exS

Au moment où elle s'atténSait à presser sa fille dans ses bras, elle s'était trouvée en face d'une étrangère.

C'était une enfant du même âge que Louise.

On l'avait amenée rue d'Amsterdam pour passer l'après-midi avec sa petite amie , et la concierge, en la voyant monter l'escalier, l'avait prise pour la fille de M""* de Baud.

Marcelle ne put supporter cette terrible déception, cette nouvelle souffrance; elle fut, en quelque sorte , terrassée sous le coup .

Lorsqu'elle reprit ses sens, elle se trouva étendue sur son lit, et aperçut devant elle le jeune homme qui lui avait ouvert. Il la regardait, sans oser encore l'interroger. A la pâleur répandue sur son visage, à la contraction de ses traits, elle devina qu'il attendait anxieusement des explications.

Alors elle se redressa, lui prit les mains et lui dit d'une voix brisée :

— Tu as déjà compris, n'est-ce pas? Notre

oa Lsa MYBTiRBa mondains.

jBUe est perdue ! Notpe Louise bien^aimée nous a été velée i

— Oui, j'ai compris, fît-il.

— Çpi^roe tu me r^g^ip^^s, 5'écriR''tTelle.

4liî je devine,,. jQ devise. M %m par-

49U^e.,p par^ojine,,.

HTT- Pui^rjQ sQugçr à t'aeousec, répondiHlMff Mais coiQment ^'est-elle perdue?

Elle lui dit tout ; Son 4épart avec Louise

pour Içg Champs-Élyséqs . Ift joie de Ten-

fant l'accident arrivé sur la chaussée... . .

comment elle avait été éloignée, séparée de sa fille , pendant une demi-minute . . . son désespoir, ses recherches... les indices...

la déclaration chez le commissaire .. . l'espérance qu'elle avait conservée... Cette espérance changée en certitude par l'erreur de la concierge .

Tout à coup elle avait vu une autre enfant que la sienne . . . elle avait compris . . . elle était tombée.

Lorsqu'elle dut acheva ea réeit, il lui dit :

^•mmêmm^^

Lia MYSTÈRES MONDAINS. 67

— Tu as. raison, Louise n'est pas perdue; ella a été volée. Mais 60 n'eat pas ta fille qu^on a volée, e-est la mienne !

Comme elle Tinterrogpait du r^g^i^d sur le sens de ses parples :

r^ Oui, s'écria^t-il avec énergie en ae levant, c'est moi qu'on a voulu frapper ! Q'e^t moi que l'on poursuit toujours. On a tué l'artiste, aujourd'hui on veut tuer le père I

Il marphalt avec agitation, il se parlait à lui-même, il évoquait ses souvenirs, il repassait sa vie, il semblait oublier la présence de Marcelle. Quelquefois cependant il revenait brusquement vers ^lle et lui disait :

• — Te r£|ppelles-tu cela? N'est-ce pas ainsi que cela s'est passé?

— . Oui, faisait-elle, oui, o^est vrai! Et, elle revoyait avec lui, par la pensée, cette existence tellement mêlée à la siepne, que tout ce qu'il avait éprouvé, souffert et vécu, elle Tavait éprouvé, elle l'avait souffert, elle l'avait vécu avec lui

Marcelle Barrett, orpheline -à quinze ans, avait été recueillie par son oncle, le marquis du Couédic, un des plus riches propriétaires des Côtes-du-Nord et un légitimiste si passionné, qu'il n'avait jamais voulu se marier, disait-on, pour conserver son cœur à Dieu et à son Boy. Il habitait dans les environs de Saint-Brieuc, sur les bords du Gouét, à deux kilomètres de la mer, un manoir des plus pittoresques , mais en même temps des plus sauvages , où il vivait retiré, ne frayant avec personne et pour cause : il n'avait pas de voisins.

Un jour, cependant , il apprit qu'un château des environs, inhabité depuis longtemps et dont les terres touchaient les siennes, venait de recevoir la visite de son propriétaire, le baron de Prades, qui semblait prendre des dispositions pour s'y fixer.

En effet, M. de Prades, que le tout Paris viveur a certainement connu , après avoir mangé en quelques années, au jeu et de

toutes les façons, sa fortune personnelle et la dot de sa femme , plutôt que de végéter à Paris, s'était résigné à s'exiler dans les Gôtesdu-Nord, sur la seule propriété qu'il n'eût pas encore vendue, peut-être parce qu'elle était difQcile à vendre. Veuf depuis trois ans, il lui restait de son mariage un fils, appelé Didier, qui venait de terminer ses études classiques, et qu'il crut devoir amener avec lui en Bretagne. La raison commandait de laisser ce jeune homme passer ^es examens et faire son droit, comme il en avait le projet. Mais le baron eut peur d'un isolement trop complet et compta sur la société de son fils pour adoucir les rigueurs de l'exil. Il paraissait résolu à ne plus goûter que les joies intimes du propriétaire qui voit mûrir son blé et du père de famille vivant au milieu des siens.

Aussi apprit-il avec indifférence qu'il avait pour voisin , dans ce pays perdu , un homme de bonne compagnie avec qui Ton pouvait frayer sans crainte de déchoir.

flc Je n'ai besoin de personne, se disait-il, mes terres à faire valoir et mon fils à aimer, occuperont ma vie ; mon passé Tôgayera. »

Car il se proposait aussi, pour charmer ses loisirs, d'évoquer ^es souvenirs les plus lointains, grâce aux nombreux billets parfumés, qu'il avait autrefois reçus et religieusement gardés.

En effet, par une soirée d'hiver, il ouvrit le coffre d'ébène où se trouvaient entassées ces lettres, auxquelles le temps, Fennui de se trouver ensemble, la jalousie dont elles souffraient, avaient donné une teinte jaunâtre . n lee prit Tune après l'autre, au hasard, suivant son inspiration, et les relut avec un recueillement et un respect qui auraient étonné et touché jusqu'aux larmes leurs signataires.

Comme un gourmet qui a le temps de bien dîner et dont la soirée n*est pas prise, il dégustait, en quelque sorte, toutes ces missives, res^ pirait leurs* arômes et se plongeait, après chaque phrase ^ dans des rêveries délieieuaies.

LES «YSTÈRES MONDAINS, li

Il revit ainsi toutes les enchantecessee qui avaient égayé sa première et même sa seconde jeunesse, passa de longues heures dans leur société et les aima rétrospectivement avec une ardeur qu'elles ne lui avaient peut-être jamais connue.

Elles furent assez nombreuses pour occuper les loisirs du baron pendant deux hivers et un été» Mais lorsque le dernier billet eût été lu et relu, le dernier parfum exhalé^ la dernière* rêverie épuisée, il en vint à oser se dire que le passé , malgré ses séductions , ne suffisait pas à charmer l'existence, et qu'un bon voisin n'était pas à dédaigner.

Alors , il referma son coffret , appela son fils et prit avec lui le chemin du Gouëdic.

Le . propriétaire de ce château, pour se distraire, n'avait jamais eu de lettres d'amour à relire et de souvenirs â évoquer. Aussi regarda-t-il comme une bonne fortune la visite du baron et le reçut-il à ravir. •

Bientôt les deux gentilshommes se lièrent

• intimement et , comme on pouvait le prévoir, la nièce du marquis, Marcelle Barrett, et Didier, le fils de M. de Prades, devenus compagnons de jeux , grandirent côte à côte , et ne tardèrent pas à s'éprendre l'un de l'autre. , .

L'aîné de ces jeunes gens venait d'atteindre sa vingtième année ; l'autre avait dixhuit ans à peine. N'est-ce pas l'âge des premières amours? Tout leur disait de s'aimer :

leur jeunesse, leurs ardeurs naissantes, leurs sens qui s'éveillaient, leur cœur dont, étonnés et charmés , ils écoutaient les premiers battements, la grande solitude qui les entourait de toutes parts, le silence de- la campagne , la beauté du ciel, les splendeurs d'un admirable paysage, la grande voix de la mer grondant au loin, et les acres parfums de la plage couverte de varechs et d'algues marines.

L'oncle de Marcelle et le père de Didier paraissaient eux-mêmes encourager ces jeunes amours, ou du moins n'essayaient pas . de les

combattre. Sans s'être expliqués Tun et l'autre sur les possibilités d'un mariage, quelques années plus tard, entre leurs enfants, il leur était arrivé, par inàtants, d'y songer et de sourire à ce projet, qu'aucun obstacle ne semblait devoir rendre irréalisable.

Quant à Marcelle et à Didier, ils ne songeaient pas encore au mariage ; ils ne songeaient même pas à se dire qu'ils s'aimaient. Ils étaient seulement heureux de se rencontrer à toute heure du jour, de se serrer la main, de s'admirer ei> secret. Didier trouvait Marcelle charmante dans la robe à longue jupe qui lui servait d'amazone, lorsqu'elle montait le petit cheval breton que lui avait donné son oncle.

Marcelle ne pouvait se défendre de jeter un regard furtif sur la moustache naissante de son compagnon et d'applaudir à l'élégance de ses manières, à la douceur de sa voix, à l'expression de ses yeux.

Été comme hiver, ils se rencontraient vers midi, pour se quitter après le dîner qui réu

nissait M. du Couëdic et M. de Prades, un jour à la table de l'un, le lendemain à celle de l'autre. Les deux vieux amis prenaient place dans leur voiture vers deux heures de l'après-midi et faisaient, côte â côte, ce qu'on appelle dans le pays le tour de vallée. Rien de plus fertile, de plus frais, de plus riant que cet immense vallon, contourné, sur une longueur de dix kilomètres , par une route toujours ombragée. Du haut de ce joli chemin on admire la verte prairie, la petite rivière caillouteuse , les immenses coteaux qui la protègent des rayons trop brûlants du soleil et le grand viaduc en pierre tapissé de lierre.

Les jeunes gens escortaient "à cheval la voiliire, et l'imagination surexcitée par la beauté du paysage , par toutes les senteurs de la prairie, ils se rapprochaient l'un de l'autre et se jetaient de longs regards humides.

Cette route à. travers les sinuosités de la vallée débouche, tout à coup, sur le port du Légué. Une flottille de bateaux de pêche et de caboteurs, des navires d'un assez fort toniiage, quelques bricks aux fines mâtures et parfois un trois -mâts -barque, dont le tirant d'eau ne dépasse pas six mètres, se balancent dans la rivière du Gouët, ou plutôt dans Tespèce de canal qui conduit à la mer.

La voiture, toujours escortée de ses deux cavaliers, suivait les quais , côtoyait les maisons répandues çà et là, et arrivait bientôt à la plage. Alors, tout le monde s'arrêtait : le vieux marquis s'appuyant sur une canne à bec de corbin, souvenir d'un ancêtre, se mettait, par or-

donnance du médecin, en dévoie de faire sa promenade à pied quotidienne. M. de Prades, dans une tenue irréprochable, une fleur à la boutonnière de son habit, le lorgnon à Tœil, la moustache frisée et relevée, marchait à côté de son ami et, continuant avec lui une conversation commencée, cherchait, par habitude > dans les groupes de femmes qu'il rencontrait, un minois assez piquant pour lui rappeler le temps passé et ses belles amours, hélas ! envolées.

Marcelle et Didier prenaient congé de leurs grands parents et se dirigeaient vers la plage. En été, si la mer était pleine, après s'être arrêtés chez une bonne femme du pays, gardienne de leurs costumes de bain, ils gagnaient les deux petites. cabines en planches qu'ils s'étaient fait construire au pied de la falaise. Bientôt on les voyait en sortir, gais, rieurs et charmants dans leur nouvelle toilette aussi décente qu'une toilette de ville. Marcelle, sans hésiter, sans paraître se soucier de son compa-

gnon, courait vers la mer. Rien ne semblait devoir ralentir son élan. On aurait pu la croire prête à prendre le large et à se perdre dans l'immensité , mais, à peine l'écume d'une première vague avait -elle mouillé la pointe de ses pieds, qu'elle se rejetait en arrière. Frissonnante et craintive, elle cherchait Didier du regard et l'appelait à son secours. Il la rejoignait , prenait une de ses mains et tous deux s'avançaient doucement , timidement , comme s'ils avaient peur de se mouiller. Lorsqu'une lame, plus forte que les autres, se formait à l'horizon et semblait menacer de les atteindre, ils se sauvaient en poussant de grands éclats de rire. Après de nombreuses allées et venues, des marches en avant et des retraites précipitées, ils avaient de l'eau jusqu'aux genoux ; alors, renonçant à s'aventurer plus loin, ils se décidaient à se laisser glisser au fond de la mer, c'est-à-dire à s'asseoir dans un pied d'eau, le buste rejeté en arrière, les coudes incrustés dans le sable. Ils conser-

vaient cette posture, près d'une demi-heure, causant, riant, regardant les nuages, étudiant les mœurs des méduses, cpii, trompées par Leur immobilité, les prenaient pour une épave et se jouaient autour d'eux.

Enfin le froid saisissait Marcelle : elle éten-* dait les bras, s'agenouillait, et, après un gracieux effort, parvenait à s« relever. Mais son costume qui, lorsqu'il était sec, formait des pU$ larges , étoffés et discrets , se collait mainte* nant sur le corps et en dessinait les formes. Durant son bain elle n'avait pas songé à cette perfidie de l'onde : la mer lui servait de voUe et défendait à sa pudeur de s'alarmer; elle était maintenant exposée aux regards des humains, à l'éclat de la lumière, et surtout aux témérités du vent qui, conjuré contre elle avec Teau, venait frapper les parties encore flottantes du costume et les rendait adhérentes à la peau. Instinctivement elle portait la main à sa tunique et elle essayait (fé-loigner de son corps la flanelle humide, mais

l'étoffe résistait, demeurait fixée à la chair, ou sa gonflait, un instant, pour s'aplatir aussitôt et dessiner nettement des contours autrefois à peine indiqués.

Alors émue, rougissante, effrayée du chemin à parcourir, dans l'état où elle se trouvait, pour rejoindre sa cabine, elle portait la main à sa tête, enlevait le petit i^seau de soie qui retenait ses longs cheveux blonds, les laissait retomber, en flots pressés, sur sas épaules et sa poitrine, et, à demi voilée ou croyant l'être , elle regagnait, en courant, la cabane dépositaire de ses vêtements.

Lorsque la mer en courroux défendait à Marcelle de s'y tremper, même les pieds, Didier prenait sa revanche des demi-bains auxquels sa compagne le condamnait en temps ordinaire. Malgré les remontrances d'une Jolie bouche, les prières de deux yeux éloquente»

il passait, à la hâte, son costume, relevait le pantalon au dessus du genou pour rempôcher de gêner ses mouvements , courait au devant

du flot, et franchissait, en plusieurs bonds, les premières lames qui offrent le plus de danger. Alors , ne se préoccupant ni de la profondeur de la mer , m de sa fureur , il se mettait à nager, droit devant lui, sans souci du retour.

Sur la plage, le plus près possible de l'eau, à r endroit précis où la mer venait expirer à ses pieds, Marcelle le suivait des yeux, poussait des cris de frayeur, lorsqu'elle le voyait disparaître dans l'abîme creusé entre les lames et respirait plus à l'aise, quand, l'instant d'après, il remontait tranquille sur la cimeécumeuse d'une vague.

S'il paraissait disposé à trop s'éloigner de la rive et à gagner le large , elle lui faisait des signes désespérés et lui ordonnait de revenir. Didier ne l'écoutaît pas : il était enivré, affolé, comme tous les grands nageurs, par l'âpre jouissance de lutter contre le flot furieux, de lui résister, de le vaincre, de triompher de la violence et de la brutalité, par le calme, l'adresse et le sang-froid.

A la fin de l'automne et en hiver, quand un ciel gris et bas donnait à la mer un aspect funèbre, et que la rigueur de la température défendait de songer aux plaisirs du bain, Marcelle et Didier, dès leur arrivée au port du Légué, au lieu de courir à la plage, se dirigeaient vers le parc où se trouvent les débris de la tour de Cesson. Ils aimaient ces belles ruines, souvenir d'un autre âge, et, assis l'un près de l'autre sur un bloc de granit, ils prenaient plaisir à reconstruire la tour, à la faire revivre dans sa splendeur, avec ses murs de cinq mètres d'épaisseur, ses quatre étages et sa double enceinte de fossés. Ils la meublaient de vieux bahuts bretons, de tapisseries de haute lice, de sièges gothiques, d'étendards rapportés des croisades et , par un effet d'imagination et de mémoire, ils revoyaient les anciens chevaliers de Cesson recouverts de leur armure et de leur casque de fer, tenant d'une main une oriflamme, de l'autre un bouclier.

Mais la promenade aux ruines n'était pas

8â Lis MYSTÈRES MONDAINS-

toujours possible: lorsqfœ le vent soufflait avec violence, le vieux mur qui reste eacîore debmit, comme sHl était destiné à servir de phare aux umriuii àe la baie, semblait oscillar et prêt à s'effondrer. Parfois, sous l'effort de la rafale, une pierre vermoulue se séparait de ses compagnes, qui pendant tant de siècles l'avaient retenue près d'elles, roulait avec fraeas d'étage en étage et s'écrasait sur le jboI déjà couvert de débris. Par ces gros temps le séjour de Cesson devenait dangereux ; Marcelle et Didier le compi^eaaient, H^ renonçant à par^ courir les points élevés de la côte, ils se con* tentaient de les admirer de la plage : d'ordinaire alors ils suivaient la rivière du GoDét jusqu'à son embouchure, et m dirigeant vers Paimpol, ils escaladaient, à marée basse, quelques rochers d'où leur vue pouvait s'étendre sur les falaises qui ferment, de ce côté, la baie die Saint-Brieuc,

La journée s^achevait coia^ne bous l'avoii$ dit, soii au château de Couëdic, soit dans la

LE$ MV8T£a^S MONDAINS. ^

demeure de M. dd Prades. Après un bon et copieux dîner, car les repas étaient à peu prés leur seule distraction, l'oncle de Marcelle et le père de Didier s'asseyaient Thiver au coin du feu, Tété sur leur terrasse, et parcouraient avac délices , l'un sa bonne vieille Gazette de France, qui lui donnait des nouvelles de son Roy, l'autre son cher Figaro, qui lui rappelait Paris le bien-ainié, tout ce qu'on y trouve et tout ce qu'il avait perdu.

Les deux jeunes gens profitaient encore de leur liberté pour se livrer à la musique, leur distraction favorite. Marcelle se mettait au piano et accompagnait Didier, dont la voix avait un grand charme et une étendue surprenante chez un homme de son âge . Souvent, au milieu d'im morceau, les doigts de la jolie pianiste s'arrêtaient tout à coup. Habitué à ces brusques silences, Didier continiwt à chanter, tandis que Marcelle, un coude sur le davier, la tâte dans la main, les yeux levés vers son eompa^on, l' écoutait avec ravissement.

Les journées, les semaines, les années s'écoulaient ainsi, pleines de félicités renaissantes •

Mais une catastrophe imprévue menaçait le bonheur des deux jeunes gens .

Un jour, Tamitié du baron et du marquis devînt moins étroite. La politique, qui n'en fait jamais d'autres et dont les délits, sans parler des crimes, sont innombrables, amena cette désunion.

M. du Gouédic , légitimiste endurci, en sa qualité de breton, était à cheval sur les principes, les traditions, le droit divin. M. de Prades, au contraire, breton par occasion, par nécessité, parce que son mariage lui avait donné une terre dans les Gôtes-du-Nord , faisait vo-

lontiers des concessions aux idées nouvelles; mais, comme les questions politiques lui étaient indifférentes et qu'il pensait n'avoir jamais rien à demander au gouvernement impérial, il le laissait attaquer par son voisin et l'attaquait même avec lui, afin de passer le temps, et d'exercer son esprit trop parisien pour n'être pas frondeur.

Un jour, il se montra.moins conciliant, moins facile à vivre, moins tolérant envers M. du Gouédic. Il osa timidement d'abord, puis avec plus d'assurance, eritiquer l'ancien régime, parler de ses erreurs, de ses fautes et les juger sévèrement. En même temps il ne trouvait que des éloges pour le nouvel état de choses , admirait tous les décrets du Moniteur et s'oubliait jusqu'à porter aux nues des personnages politiques depuis longtemps condamnés par le marquis.

Voici les événements qui avaient peu à peu amené cette transforaiation dans les opinions et le caractère de l'ancien viveur, exilé en

Bretagne : M. de Prades s'était exagéré sç^ forces le jour où il avait cru pouvoir se passer éteruellement de Paris. Il moulait encore da ses lettres d'ajuour, délaissées maintenant, mais classées avec soin, d'acres parfums qui lui donnaient une troisième jeunesse.

« A mon arrivée en Bretagne, se disait-il, je frisais la cinquantaine ; après m'étre bien reposé et bien nourri , avoir respiré si longtemps l'air des champs et les senteurs de la mer, je ne saurais avoir aujourd'hui plus de quarante à qij^ante deux ans, A cet âge n'est-ce pas de Tégoïsme, de la part du baron de Prades, de s'euterrer dans un désert? Ne dois -je pas, à mes amis et à mes maîtresses, peut-être même à la nouvelle génération féminine, éclose pendaut mon exil, de reparaître sur la scène du monde? » Tel un vieux comédien, qui depuis longtemps a demandé ^ retraite, se surprend à relire un de ses rôles et s'avoue qu'il le tiendrait encore à ravir. Mais le théâtre lui est

interdit. S'il y revisnait, que dirait le public qui Ta enterré sous les fleurs, le jour de sa représentation d'adieu? Que penserait la Presse?

Elle le croyait à jamais disparu de la scène et elle s'est montrée prodigue de louanges qu'on décerne seulement aux morts. Bientôt, il ne se contente plus de lire son rôle : il sort de l'armoire le costume qui lui a servi à le jouer, il l'étalé sur le dossier d'un fauteuil, le regarde avec attendrissement et en arrive à le revêtir pour savoir s'il lui va toujours. Il fait des plis nombreux dans le dos, il est devenu trop large d'épaules, trop facile d'entournures, un peu flasque de partout, mais il lui donne bon air, le rajeunit et le ragaillardit. Il se contemple devant la glace et se promène dans sa chambre. Sa mémoire lui revient, toute la pièce lui apparaît : il entend la réplique et se précipite en scène. Il parle, il joue, il s'échauffe, la salle est pleine, la rampe étincelle, le public applaudit.

Pourquoi donc a-t-il renoncé si jeune à sa

carrière ? La plupart de ses confrères n'y renoncent jamais, et hier encore, il entendait applaudir un vieux comédien plus âgé que lui. Il n'y tient plus, il va rôder autour du théâtre, témoin de ses exploits passés, il cause avec des camarades, il se laisse doucement entraîner dans les coulisses, aperçoit son ancien directeur, le rejoint et bientôt ne craint pas de formuler, en ces termes, une ouverture indirecte : € Tout le monde me tourmente pour donner encore quelques représentations ; qu'en pensez-vous ? >

Mais, si M. de Prades se trouvait assez jeune pour reparaître dans les salons pa risiens, et reprendre sa vie d'autrefois, les raisons d'argent qui la lui avaient fait quitter, existaient toujours. Celles ou ceux qui lui avaient mangé sa fortune, ne paraissaient pas disposés à la lui rendre. Qu'imaginer?

Ses amis, adroitement consultés, lui répondirent ce qu'il- désirait se faire répondre :

« Pourquoi ne demandez-vous pas au Gou-

vemement une place lucrative, une bonne petite sinécure? Le second Empire, se souvenant des errements du premier, aime à s'entourer de noms qui ont appartenu à l'ancien régime et cherche ses alliés parmi ceux qui , comme vous , lui ont montré jusqu'à ce jour de la froideur. Du reste , nous sommes bien en cour, et nous vous appuierons de notre mieux, p

M. de Prades se récria contre ces conseils , d'un ton qui donnait envie à ses adversaires de crier plus haut que lui et de le forcer à se taire. S'il souleva un grand nombre de difficultés, il les présenta de telle sorte qu'il était facile de les vaincre. Il protesta, il se défendit , il se fit prier et enfin il se rendit, non pas, disait-il, qu'il fût convaincu, mais pour complaire à ses amis, dont les prières et les démarches, en sa faveur, l'avaient vivement touché.

On obtint pour lui une des. «meilleures recettes particulières de Paris.

Lorsque le marquis du Couédic lut cette n(y mination dans la Gazette de France , il n'en voulut pas croire ses yeux, pensa qu'il était question d'un autre de Prades et courut cbô2 son voisin.

— Ce n'est pas de vous, n'est-ce pas, qu'il s'agit ? lui dit- il, en lui montrant le jour^ nal.

— Je vous demande pardon , marquis, <5'iÇ»t bien de moi.

— Ce n'est pas possible. Vous n'acceptariez pas une place de l'Empire,

— Vous voyez bien que si .

— Alors, Monsieur, c'est une trahison,

— Envers qui ?

— Envers notre parti, et surtout envers moi.

Quoi ! je vous accueille , parce que ja wus crois des nôtres, j'étale devant vous mes id^, mes principes , mes espérances ; vous paraiiisez les partager, penser comme moi , espérer comme moi et, un beau jour, sans crier gare, vous passez dans le camp ennemi ] Je (^^oyais

m' ouvrir à un allié, j'avais devant moi un adversaire et un ennemi. Je le répète, c'est une trahison !

— Vous avez tort de le répéter, fit M, de Prades impatienté. C'est déjà trop de l'avoir dit.

Une conversation commencée sur ce ton devait bientôt dégénérer en querelle. Au bout de quelques minutes, les deux intimes, après avoir échangé les choses les plus dures, se séparèrent absolument brouillés, et, s'ils ne s'envoyèrent pas des témoins, c'est que d'abord, perdus dans leur désert, il aurait fallu faire plusieurs lieues pour en trouver, et qu'ensuite, comme il arrive souvent, chacun d'eux attendit

les témoin^ de l'autre.

Cette rupture fut assez indifférente è M. de Prades : il partait pour Paris et songeait surtout à prendre sa revanche de son exil, a recommencer sa vie où il l'avait laissée, à remplir le monde du bruit de sa résurrection.

Elle devait porter un coup terrible à son fils

brusquement séparé de la nièce de M. du

Couëdic.

Les deux jeunes gens lurent alors dans leur cœur et se rendirent compte de l'amour qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. De tendres aveux devaient suivre cette révélation; ils furent complets, ils furent charmants. Didier parlait, Marcelle écoutait, mais son regard, son sourire avaient, leur éloquence et disaient les jolies choses que ses lèvres n'osaient exprimer. Ils le savaient maintenant : ils s'aimaient depuis le jour où ils s'étaient rencontrés pour la première fois; ce qu'ils avaient pris pour une affection fraternelle était un amour des plus vifs et des plus sérieux.

Qu'allaient-ils devenir? M. dePrades exigeait que son fils le suivît à Paris, et, du reste, Didier pouvait-il espérer, s'il restait en Bretagne, voir Marcelle , comme par le passé? Le marquis, encore sous le coup de sa querelle, permettrait-il à sa nièce de conserver des rela-

tîons avec le fils de l'homme qui Tavait offensé? Le temps devait seul faire oublier les injures échangées, cicatriser les blessures et rapprocher les adversaires; Marcelle et Didier se promettaient d'employer leurs efforts à faire naître l'apaisement et l'oubli : Tune plaiderait auprès de M. du Couêdic la cause de M.

de Prades , et l'autre se chargeait de réconcilier son père avec le marquis.

Six mois au plus devaient leur suffire pour gagner ce procès : avocats d'autrui, n'allaient-ils pas, cependant, parler pour leur propre compte, défendre leur bonheur et leur vie, assurer l'avenir? L! éloquence ne leur ferait pas défaut; ils sauraient trouver des raisonnements subtils et des paroles émues pour convaincre et toucher leurs juges.

Désolés de se quitter, mais certains de se retrouver bientôt, ils échangèrent de touchants adieux mêlés de serments : ils se juraient, quoi qu'il dût advenir, de demeurer fidèles à leurs premières amours, d'avoir, sans cesse, présents

à Tesprit, les belles années écoulées en Bretagne , leurs chères promenades , leurs doux entretiens, leurs longues rêveries et tous les détails d'une vie heureuse, parfumée de charmants souvenirs •

Us s'étaient trompés le jour où ils avaient pensé pouvoir facilement réconcilier leurs familles.. Didier ne tarda pas à triompher des premières résistances de son père. Le baron était trop heureux, après un long exil , de se retrouver dans sa bonne ville de Paris, sur ses boulevards, dans les restaurants, les théâtres et les salons à la mode, pour conserver au cœur des colères et des rancunes, ennemies de ses plaisirs. Il n'en voulait plus à son ancien voisin, il le plaignait seulement de son

LES MYSTÈRES MONDAINS. 9r»

entêtement royaliste doublé d'intolérance en matière politique. Comment le marquis, à l'exemple de M. de Prades, n'avait-il pas eu l'esprit de se rallier ? Était-il raisonnable de se confiner, sa vie durant, dans les Côtesdu-Nord, pour s'y consumer en regrets stériles et y pleurer son prince? Si le Paris de 1593 valait une messe, suivant l'expression d'Henri IV, le Paris du dix -neuvième siècle méritait quelques petites concessions aux idées de l'époque et, peut être, une légère défection.

M. de Prades, le matin, dans sa recette particulière, meublée avec luxe, pour y recevoir ses plus jolies contribuables, le soir, dans les salons officiels, et la nuit, assis dans un cabinet du café Anglais, jugeait les plus graves questions avec une désinvolture digne d'un seigneur de la Régence et avait les mains pleines d'indulgences pour les autres et pour soi-même.

Dans ces dispositions d'esprit, il ne son-

geait même pas à blâmer Didier de vouloir rentrer en grâce auprès du marquis, pour épouser sa nièce. Il le critiquait secrètement de songer au mariage pour son propre compte, lorsqu'il y a tant d'hommes qui se marient pour le compte des autres. Mais chacun prend son plaisir où il le trouve, et M. de Prades ne pou-, vait faire un crime à son flls d'avoir pris le sien dans les Gôtes-du-Nord et de vouloir aller l'y retrouver. Il lui donna donc, lorsqu'il fut au courant de la situation, toutes le»

autorisations nécessaires pour rejoindre et épouser Marcelle. Il souriait même volontiers à la pensée du départ de son flls. L'âge de Didier le gênait un peu et l'empêchait de se rajeunir autant qu'il l'aurait voulu. Si du moins, ce fils compromettant se fût montré aimable et gai, eût été un joyeux compagnon, M. de Prades se serait peut-être consolé, mais le séjour de Paris , au lieu de réjouir Didier, le rendait si taciturne et le vieillissait tellement, que le baron, malgré toute sa bonn e voient

ne pouvait plus songer à se donner moins de quarante ans.

Le jeune de Prades partit donc pour la Bretagne avec les bénédictions de s^on père et d^s lettres pour le marquis, toutes pleines de paroles de paix.

Ce bagage devait, hélas! lui être inutile.

Dans la solitude, M. du Gouëdic s'était aigri, tous les jours davantage, contre celui qui, après avoir animé son existence, pendant plusieurs années, l'avait brusquement abandonné. Il oublia les qualités de son voisin, pour se souvenir seulement de ses défauts, s'étonna et s'en voulut d'avoir eu la faiblesse de l'aimer, s'exagéra ses griefs contre lui et en arriva, son caractère breton aidant, à le considérer comme un mortel ennemi.

Il rendait responsable M. de Prades de son

ennui et de son spleen. Les journées étaient

maintenant d'une longueur désespérante, les

soirées n'en finissaient plus, le ciel était gris,

la mer monotone, les Gôtes-du-Nord sans ca- ,

98 LES MYSIÈHES MONDAINS.

ractère et satïs intérêt. S'il avait pu, du moins, pendant ses promenades, échanger des idées avec sa nièce , qui , maintenant , au lieu de courir à cheval près de lui , s'asseyait dans la voiture, à la place autrefois occupée par le baron. Mais Marcelle avait une idée fixe :

revoir Didier. Elle répondait à peine aux questions de son oncle et restait plongée dans des rêveries sans fin. Sa tristesse augmentait encore lorsque le marquis dirigeait ses excursions vers la plage du Légué , la tour de Cesson ou les falaises de PaimpoL En parcourant ces lieux où tant d'heures s'étaient écoulées auprès de l'absent, ses chers souvenirs lui revenaient au cœur; elle oubliait son oncle et s'isolait de lui pour songer au passjé et interroger l'avenir.

Hélas ! l'avenir devenait de plus en plus menaçant. Didier, de retour en Bretagne , et n'osant pas se présenter chez M. du Couédic sans être annoncé , lui avait fait tenir la lettre f de son père. Cette missive ne devait pas pro-

LES HYSTÉRE6 MONDAINS. . 99

duire lô résultat désiré. M* de Pcades Tavait écrite avec sa légèreté hûbitaelle. Au lieu d'essayer de pallier ses torts, il paraissait n'eu avoir même pas consdeace et parlait à son aneienami, comme s'il Favait quitté, la veille, dans les meilleurs termes et que rien de grave ne se fi(it passé entre eux. Quant à sa défection, il s'en repentait si peu qu'il consacrait deux pages à vanter le charme des positions officielles et la splendeur des fêtes des Tuileries. C'était une façon indirecte d*établîr qu'il avait absolument oublié le passé et de distraire le marquis, en lui donnant le plaisir de le lire et de revivre avec lui.

Cette suprême délicatesse, non*seulement ne fat pas comprise de M. du Couëdic, mais Texaspéra.

A cette première lettre en succéda une ôq^ conde : Didier [l'avait gardée en réserve et la fit tenir le lendemain. C'était cdle ou M. de Prades demandait pour son fils la main de Marcelle.

Quelle audace! La nièce du marquis épouser le fils d'un fonctionnaire public , d'un traître, d'un vendu !

Heureusement que Marcelle n'était pas initiée à ce projet et n'aimait pas Didier !

M. du Gouédic, sans daigner parler des ouvertures de M. de Prades, courut interroger sa nièce, afin d'avoir le plaisir de constater qu'élevée dans de bons principes, elle partageait les opinions politiques de sa famille et ne consentirait jamais à se mésallier.

Hélas ! la pauvrette tomba dans le piège :

elle avoua son amour et ses espérances ; dès lors sa cause fut perdue.

Le marquis commença par renvoyer, recachetées et comme s'il ne les avait pas ouvertes, les lettres de M. de Prades. Il les accompagna d'un petit mot destiné à engager poliment Didier à oublier la route du Gouêdic et les hôtes du château.

En même temps le gentilhomme, si confiant autrefois, qui n'avait jamais songé à blâmer

les longs téte-à-tête des deux jeunes gens, imagina mille ruses pour les empêcher de se revoir et de s'écrire. Il déjoua, avec une adresse de paysan et de vieillard , tous les efforts tentés par Didier pour parler à Marcelle : il intercepta ses lettres , arrêta et corrompit ses émissaires , monta la garde, dans le jour, sur la route qui conduisait au château, et la nuit dans le parc. Jamais sa vie n'avait été aussi occupée : il avait enfin trouvé l'emploi de son activité.

Après trois semaines de luttes inutiles, d'efforts impuissants, Didier, renonçant à voir celle qu'il aimait, ne pouvant s'imaginer qu'aucune lettre ne lui fût parvenue, prêt à lui reprocher son indifférence et son oubli, dut, le désespoir au cœur, regagner Paris. Marcelle , de son côté, grâce à la profonde habileté de son oncle, eut à peine connaissance de ce qui s'était passé et accusa Didier de n'avoir pas su renverser les obstacles qui le séparaient

d'elle.

Ce Tie fut pas sans regrets que le vieux geU' tilhonime breton , en apprenant le départ de Didier^ se départit de sa vigilance, cessa de monter ses gardes et rentra sous sa tente.

Pour se consol&r d'être de nouveau condanmé à Toisiveté, il avait heureusement le doux soup venir de ses succès : non -seulement il s'était vengé de la famille des de Prades, et sa nièce échappait à une mésalliance , mais Marcelle n'avait rien à lui reprodier, elle ignorait qu'on eût demandé sa main et qu'on Teût refusée.

Cependant, après s'être tressé des couronnes et les avoir déposées sur sa tête , M-. du Couédic s'avoua qu'il suffisait du retour inattendu de Didier en Bretagne ou d'une lettre non interceptée, cette fois, pour mettre Marcelle au courant de la situation, lui faire décour vrir les ruses de son oncle et l'engager à les déjouer. Il était donc prudent de profiter des nuages élevés entre les deux amoureux et de les désunir à tout jamais.

LES JfYBTÊREB MONIMINS. 108

Le marquis s'imposa cette nouvelle mission.

Elle allait encore occuper et distraire sa vie.

Le hasard devait le seconder : un dimanche, au sortir de la grand' messe, sous le porche de la cathédrale de Saint-Brieuc,il eut le plaisir de se rencontrer avec un des hommes les plus distingués du parti légitimiste, M. de Baud, qui, içrès avoir défendu avec talent ses idées, dans le journal la mieux pensant de la Breta-^ gne, avait été tout dernièrement chargé de représenter le département des Côtes- du «* Nord à la Chambre des Députés.

Le marquis, désireux de s'entretenir Ionguement avec son coreligionnaire, lui offrit de venir passer quelque temps au château du CouêdiC; et le député s'empressa d'ao-* c^ter cette invitation, qui semblait aller audevant de ses désirs et peut-être de desseins inavoués.

En effet, après un assez long séjour au Couédîc, M. de Baud, en prenant congé du marquis, lui fît part de l'impression profonde que M"* Marcelle Barrett avait produite sur son esprit et de la joie qu'il éprouverait s'il pouvait oser prétendre à sa main.

Cette confidence, sous laquelle se cachait une demande en mariage indirecte mais des plus claires, causa d'abord un certain étonnement au vieux gentilhomme. Il n'avait jamais songé à voir dans M. de Baud un futur neveu ; il admirait en lui l'homme public, lîiais ses qualités, comme mari, lui avaient échappé. Il aurait même été tenté de les croire négatives, car le député des Gôtes-du-Nord côtoyait la qua-

rantaine, n'avait aucune fortune , au vu et au su de toute la Bretagne et passait pour être affligé d'une santé des plus délicates. Revenu de sa première surprise et plus acclimaté avec ridée qu'on venait de lui soumettre, M. du Couédic fut obligé, cependant, de reconnaître que si son hôte, sous certains rapports matériels, laissait à désirer, au point de vue moral il offrait de sérieuses garanties : nonseulement il appartenait à une des plus vieilles et des plus illustres familles du pays, mais il s'était fait un nom estimé , il avait une grande position , passait pour un des conseillers du Prince exilé et serait appelé, sans aucun doute, aux plus hautes fonctions, lorsque, dans un avenir prochain, la bonne cause triompherait.

En tout cas, la question méritait d'être pesée, examiné'e avec soin, et qui, mieux que Marcelle, pouvait aider le marquis dans cette étude ?

A peine fut-elle au courant de la situa-

tion, qu'elle refusa nettement de se livrer à tout examen : d'instinct, elle ne voulait pas épouser le député des Côtes-du-Nord.

C'était agir maladroitement vis-à-vis de Feu-* tête marquis : l'homme du parti pris, l' ennemi de toute concession ne pouvait pas admettre qu'on ne s'empressât pas de lui en faire. Avant de s'entretenir avec Marcelle, il n'avait pas de projet arrêté au sujet de son mariage ; maintenant il le désirait , au besoin il saurait l'im- * poser. Toute nouvelle résistance devait l'affermir dans son opinion et rendre sa volonté pbis implacable.

D avait, du reste^ compris, aux premiers mots de sa niècef que ses dédains pour M. de Baud lui étaient inspirés par son amour pour Didier* et le vieux gentilhomme se sentait profondément blessé de n'avoir pu parvenir, malgré ses efforts et ses ruses, â vaincre cet amour défondu, à l'arracher du cœur de Marcelld.

Quoi! lorsqu'on lui offrait d'entrer dans la famille des de Baud , elle pesf^sistait à vouloir

s'appeler M™ de Prades; à Thamme qui se trouvait en parfaite communion d'idées avec son oncle, elle préférait le fils d'un ennemi de sa famille; elle se montrait ingrate envers celui qui l'avait recueillie, élevée, aimée comme son ^fant \

Dés lors, M. du Gouédic n'eut plus qu'une pensée : poursuivre son œuvre, faire triompher sa volonté, séparer à tout jamais sa nièce de Didier.

Pour atteindre son but il se fit patient, il devînt habile , il acquit les qualités d'un bon diplomate : il consacra son temps à prêcher sa nièce , à essayer de la convertir, à la circonvenir de toutes les façons. Il ne craignit pas de descendre jusqu'à la surveiller, et, de même qu'autrefois il avait confisqué les missives de Didier, il s'appropria deux ou trois lettres où Marcelle, désespérée, craignant de succomber dans la lutte qu'elle avait entreprise, appelait le baron de Prades à son secours.

Les peines et les efforts de M. du Couédic méritaient de trouver leur récompense.

Marcelle sans nouvelles de Paris, se croyant décidément oubliée, énervée, souffrante, à bout de forces, se déclara vaincue et souscrivit enfin au désir de celui dont la protection venant à lui manquer, à la suite d'une plus, longue résistance, elle se fût trouvée, le lendemain, sans ressources et sans asile.

Aussitôt M. de Baud qui, cette justice doit lui être rendue, n'avait pris aucune part aux agissements du marquis et attendait à Paris, les pieds sur ses chenets, la décision de Marcelle, fut prévenu qu'il était enfin agréé.

Le lendemain du jour où il reçut cette bonne nouvelle, on lisait au Moniteur, dans le compte rendu de la dernière séance législative, à la suite d'un vote : « M. de Baud, député des Côtes-du-Nord , absent par congé.» Pendant un mois le Gouvernement allait avoir le plaisir d'enregistrer une voix de moins à l'actif de l'opposition.

Le futur époux, dont la dernière session parlementaire avait achevé d'affaiblir la triste santé, fit, au château du Gouëdic, grâce aux soins du marquis, une entrée triomphale. Tous les mendiants des Côtes-du-Nord se trouvèrent sur .son passage pour lui souhaiter la bienvenue. Mais il eut le bon goût de se montrer modeste dans la victoire : il ne fatigua point Marcelle de ses assiduités et se mit en devoir de lui faire une cour tellement discrète, qu'elle ne s'en aperçut jamais. En revanche, il charmait les loisirs de M. du Couédic, s'enfermait toute la journée avec lui et l'entretenait des destinées de la France.

Enfin, au bout de trois semaines, comme les bans étaient publiés, on entendit sonner, à toute volée, les cloches de Saint-Brieuc, et l'on vit accourir à la cathédrale le département des Gôtes-du- Nord et les notabilités du Morbihan . Alors le marquis du Gouëdic, superbe et rayonnant, conduisit, au son de l'orgue, sa nièce jusqu'au pied de l'autel. M. de Baud vint

s'agenouiller auprès de sa fiancée et ... . le sacrifice s'accomplit.

Trois jours après la cérémonie, le congé de M. de Baud expirant, les deux époux retournèrent à Paris. Il eût été facile de faire prolonger ce congé ; le président du Corps Législatif se serait même empressé de l'étendre indéfiniment. Mais l'opposition n'étant pas nombreuse alors, rappelait , à grands cris, un collègue dont la voix lui manquait.

Le marquis resta seul dans son château du Couédic. Pour passer le temps il eut la satisfaction de pouvoir se dire, à toute heure du jour, qu'il s'était vengé de M. de Prades, qu'il avait triomphé de toutes les résistances et admirablement marié sa nièce.

L'arrivée à Paris de M. et M"® de Baud fut presque champêtre. Ils descendaient dans la rue Vanneau où l'herbe pousse entre les pavés

LES MYSTERES MONDAINS. m

aOn de permattre aux ^aj^itants d^ $ô faire illusiQi> et de se croire en province. M. de Baud, lorsqu'il s'était fixé à Paris, après son élection, choisit, en souvenir de ^aint-Brieuc, cette rue tranquille. Il en avait apprécié les modestes rpérites , et , plein d'attentions pour $a jeung femme , il l'y menait passer sa lune de miel et les lunes suivantes.

Marcelle s'installa, de son mieux, dans un de ces vieux appartements dont les murs épais lui rappelaient les ruines de Gesson, et partagea son temps entre sa tapisserie et les soins à donnej* à son mari, qui revenait des séances de la Chambre brisé, toussant et très-hypothéqué.

Lorsque , le soir, elle comptait les points du canevas, ou qu'elle regardait sommeiller M. de Baud, son imagination ne prit -elle pas trop souvent plaisir à la transporter en Bretagne? Elle demeurait, de fnil, à Paris, mais tout porte à croire qu'elle dut élire domicile au château du Couédic. Elle revoyait ses

vieilles tourelles, ses pelouses , ses charmilles l Elle s'égarait dans les vertes allées, rejoignait la rivière du Gouét, gagnait la mer et prenait son bain, en compagnie de son cher camarade d'enfance. Gomme au beau temps, ils s'avançaient tous deux au-devant du flot, la main dans la main, le sourire aux lèvres, la joie au cœur.

Que faisait-il maintenant? Qu'était-il devenu? L'avait-il donc complètement oubliée?

Elle se sentait rougir, quand elle se surprenait à se poser ces questions. Avait-elle le droit de songer au passé? Ses pensées lui appartenaient-elles, et ne devait-elle pas leur défendre de s'égarer?

Elle se rassurait en se disant que son imagination ne pourrait l'entraîner bien loin :

elle saurait demeurer toujours fidèle à ses devoirs; aurait-elle jamais, du reste, des nouvelles de Didier?

Elle se trompait : M. de Baud se chargea du soin de lui en donner.

Malgré son peu de crédit auprès des Ministères, plusieurs solliciteurs étaient venus lui demander sa protection , pour obtenir une recette particulière vacante à Timproviste : celle du baron de Prades, décédé subitement. Au dire de M. de Baud, renseigné par ses collègues, car tout entier à l'étude, il n'était pas, d'ordinaire, au courant des nouvelles parisiennes, M. de Prades était mort, juste à temps, pour ne pas être obligé do donner sa démission. La vue des nombreux billets de banque, affluant dans sa recette, l'avait peu à peu grisé, comme autrefois, en Bretagne, le parfum de ses lettres d'amour, et, astreint par profession à s'occuper de la dette publique, il avait, pour son propre compte, cultivé la dette privée. Sa caisse était restée intacte, mais le ministère des finances se plaignait, depuis longtemps, d'être encombré de gens disposés à se croire créanciers de l'État, parce qu'ils avaient pour débiteur un fonctionnaire public.

m LES MYSTÈRES MONDAINS.

Le flls dé M. dePrades, un charmant garçon, dont tout le monde s'accordait à dii*e le plus grand bien, ajoutait M. de Baud, allait se trouver, du jbnt au lendemain , sans moyens d'existence et même obligé, pour payer les dettes de son père , de vendre le petit castél des C6tos-du-Nord.

Tels furent les tristes renseignements que Marcelle put obtenir au sujet de son camarade d'enfance; ils ravivèrent ses souvenirs à ce point que , pai* prudence , elle n'osa donner aucune marque de sympathie à celui qui lui tenait toujours au bœtir.

Elle devait le retrouver de la façon la plus inattendue •

La retraite absolue à laquelle M* de fiaud avait condamné Marcelle, ndti par systêilie ni

parti pris, mais par horreur du monde, par amour du travail et de la retraite, ces longues soirées passées auprès d'un mari soitinolent ou plongé dans des études abstraites, peut-être aussi de sourdes révoltes contre Texistence qui lui était faite, des aspirations vers une autre vie, certaines luttes mystérieuses et sans cesse renaissantes, dont elle sortait victorieuse seulement au prix de grands efforts de volonté, altérèrent peu à peu la santé de la jeune femme.

La science vint heureusement à son aide :

un médecin intelligent comprit le tas de sft diente et, au lieu d'ordonneî* des drogues inutiles, il eut l'esprit de lui conseiller une existence plus accidentée, plus fertile en plaisirs.

Ces prescriptions causèrent quelque émoi à M. de Baud : s'il s'était agi de bons petits remèdes pharmaceutiques, pilules et potions, il se fierait fait une joie de les administre^ à Mâi^cèllei, et, pont lui donner l'e^témple, pàrhà-

bitude et par goût , il les eût même pris avec elle. Mais lui demander d'offrir des distractions à une femme ennuyée, c'était vraiment trop exiger de sa mansuétude. Il essaya cependant d'obéir à la Faculté : durant un mois entier, il conduisit, tous les jours, sa femme, à deux heures précises , au Corps législatif, et eût soin de la placer dans une excellente tribune , d'où elle entendit nos premiers orateurs se disputer sur la question des sucres indigènes. Il poussa même la condescendance jusqu'à prendre part aux débats , à la grande surprise des journalistes, qui l'avaient surnommé le Muet des Côtes-du-Nord. Il parla trois heures de suite, et, en regagnant sa place, reçut les félicitations de tout son parti, heureux de saisir cette rare occasion de lui rendre ses politesses. Ce grand succès l'encouragea : dans la discussion du budget, il lança contre le gouvernement et le ministère de fines ironies qui lui valurent plusieurs rappels à l'ordre. Mais qu'importait

œtte petite flétrissure législative? Il avait animé la séance et provoqué un de ces incidents si recherchés du public des tribunes.

Non content d'occuper agréablement les journées de Marcelle, il voulut aussi lui consacrer ses soirées : vers neuf heures, il s'asseyait auprès d'elle, dans un bon vieux fauteuil, recouvert d'une housse, auprès d'un joli feu de coke et il «avait l'amabilité de lui lire les passages les plus inspirés de son dernier livre in-folio", sur l'origine de la fleur de lis.

Cette vie de plaisirs et ces petites débauches ne produisirent pas le résultat désiré : Marcelle dépérit à vue d'œil.

Alors M. de Baud, qui était, au fond, un trèshonnête homme et un excellent mari, dans la limite de ses modestes moyens , pria sa femme de vouloir bien se distraire toute seule, lui ouvrit sa caisse , lui donna la clef des champs et* s'empressa de retourner à ses chères études.

Hg LES MYSTÈRES MONDAINS.

Marcelle fut très-embarrâssée : de qtlèl côté se diriger? Quelles portos fallait-il ouvrit»? Où se trouvaient ces fàmeut champs dont elle avait la clef? Le jëunè homme, â qiii Ton met à vingt ans la bride sut^ le cou et qu'on lance de la province ou de la rue Vanneau sur Paris, prend immédiatement sa course vers le boulevard des Italiens, s'assied une heure à Tortonî, dîne â la Maison Dorée et finit sa soirée , l'hiver, aux Bouffes , Télé, à Mabillé. Mais ces distractions n'étaient pas à la portée de M"' de Baud : elle n'avait t)eUtêtre jamais entendu parlet* ni de Mabille, ni des Bouffes et, du resté, aucun Cavalier ne s'offrait à l'y conduire.

Elle se tenait donc sur le seuil de là. maison , sa clef à la main, lorsque les souvenirs de sa première enfance accoururent â son secours. Avant de s'enfermer .en Bretagne avec son oncle, elle avait passé, du vivant de son père et de sa mère, trois années â Paris, ou plutôt au Sacré-Cœur, et elle s'y était liée

LES MYSTÈRES MONDAINS. Ii9

avec une jeune fille de son âge ^ Lucile Peytoi. Séparée plus tard de son amie elle avait entretenu avec elle une correspondance autorisée par M. du Gouëdic. Un jour, Lucile apprit a Marcelle son mariage : elle épousait un jeune homme de vingt-Cinq ans, Georges de Saire , intéressé dans la charge d'un des premiers agents de change de Paris. Mademoiselle Barrett, au temps de ses amours avec Didier, certaine d'habiter un jour Paris, s'était bien promis de revoir sa camarade d'enfance et de lui présenter son mari. Au lieu d'être unie à M. de Prades, elle l'avait été au député desGôtes-du-Nord. Prise alors de découragement, dominée peut-être aussi par Un sentiment d'amour-propre, elle avait hésité a faire coiînaitre au jeune ménage son député valétudinaire.

Aujourd'hui M. de Baud ne la gênait en rien : décidé à passer sa vie dans son cher palais Bourbon ou dans sa rue Vanneau , aux cours herbeuses, il ne sortirait jamais de

iaO LES MYSTERES MONDAINS.

sa coquille qu'il saurait fermer hermétiquement si on avait Tindiscrétion de Ty venir chercher. M"* de Baud pouvait, sans danger, faire sa visite de noces : au lieu de présenter un mari en chair et en os, elle le présenterait pour mémoire et de vive voix. Lucile, dont elle se rappelait l'entrain et la gaieté, qui l'avait entretenue souvent de ses plaisirs parisiens, possédait, évidemment, les qualités requises pour distraire une femme nerveuse et la conduire aux champs dont elle avait la clef.

Au grand ébahissement des habitants de la rue Vanneau , Marcelle se fit , un jour , avancer une voiture et donna l'adresse de M"* de Saire.

Elle occupait rue de la Madeleine, au troisième étage, un de ces nids adorables dont M""* de Baud n'avait aucune idée et qui lui fit d'abord une certaine impression. De son salon, aux murailles recouvertes de papier sombre et usé, où l'on voyait accrochés, pour tout ornement, dans leurs vieux cadrçs dédorés, les por-

traits des seigneurs de Baud, à la mine rébarbative, elle se trouvait, tout à coup, transportée dans un boudoir dont les murs disparaissaient sous la soie capitonnée, de délicieux pastels et des étagères surchargées de vieux Saxe et de chinoiseries. A la place du mobilier sans grâce et sans style que lui avait généreusement offert son mari, elle apercevait autour d'elle des fauteuils Louis XVI, avec tapisseries à médaillons, un bonheur -du -jour incrusté de cuivres, une table à ouvrage de chez Worms et Lévy, une console Louis XV d'une élégance extrême, une chaise longue recouverte de satin gris perle, et sur la cheminée, pour remplacer l'étemelle pendule, Todalisque de Pradier , en marbre blanc sur un socle noir délicieusement travaillé. C'était un fouillis , mais un de ces fouillis artistiques, aimés des Parisiens et qui n'ont aucun rapport avec le bric-à-brac. Si la confusion des styles blesse le regard d'un collectionneur, elle éveille, en revanche, des souvenirs divers, elle permet à la pensée de voya-

ië2 • LES MYSTÈRES MONDAINS.

gër, elle distrait les j^eux. Les détails se heurtent parfois, Tensemblé sait toujôui*s restèt^ harmonieux.

Après s^tre occupée d'abord â étudier ce joli salon et Tavoit* comparé au sieii, M*^* de Éaud semblait maintenant regarder autour d'elle avec inquiétude. Les portières discrètement tombées, les rideaux à moitié tirés , l'odalisque court vêtue, les bougies roses et bleues du lustre de Venise, la chaise longue, les femmes décolletées des grands pastels, les amours joufflus en tapisserie, des cigarettes russes dans une coupe en jade, éveillaient les scrupules de Marcelle et jetaient des doutes dans son esprit. L'année précédente, pendant le trajet de Sèlîil- Brieuc à Paris, M. de Baud, après s'elrë priidemment coiffé d'une calotte en velours noir, s'était endormi à Rennes, avec l'intention évidente de ne se réveiller qu'à la gare Montparnasse, et Marcelle, privée de la conversation de son mari, avait eu l'idée, pour se distraire et faire acte de femme mariée, d'acheter au

Mans un des derniers livres d'Arsène Houssâye. On y t)ârlait de certaines dameS àut mœurs légères, appelées autrefois hétaïres, disait l'auteur, ensuite courtisanes, puis lorettes et femmes entretenues. Elles habitaient généralement, toujours d'après Arsène Hôussaye, le quartier de la Madeleine et leurs demeures , décrites avec soin , paraissaient ressembler en tous points à celle où se trouvait M"*" de Baud.

S'était-elle dôno trompée? Avait-elle sonné che« une hétaïre au lieu de sonner chez son amie? Elle avait bien demandé M™* de Sàire, mais il y en avait peut-être deux et elle ne se trouvait pas chez la vraie.

Son inquiétude augmenta : une de ces femmes de chambre inconnues dans les Côtes-du- Nord et même rue Vanneau, une véritable soubrette de comédie ,• à la mine éveillée , au tablier de soie, au bonnet élégant orné de rubans roses , souleva la portière et , sans pénétrer dans le boudoir, dit à Marcelle :

— Madame prie madame de l'excuser et lui demande seulement le temps de se lever et de passer un peignoir. Si madame veut parcourir ce livre . . .

Elle étendit le bras, déposa un volume sur le ■ marbre blanc de la console Louis XV et s'esquiva lestement , pour aider , sans doute , sa maîtresse à s'habiller.

Marcelle regarda le livre ; il avait pour titre : Amours et Adultères. Elle rougit et jeta un coup d'œil sur sa montre : il était trois heures dp l'après-midi et la maîtresse de la maison venait seulement de s'éveiller !

Décidément, elle s'était trompée : elle ne se trouvait pas chez Lucile. Elle voulut fuir, mais la portière se souleva de nouveau , une femme parut.

C'était bien Lucile de Saire, une brune d'une beauté tellement originale que Carolus Duran n'a pu résister au désir de faire son portrait, une des meilleures toiles de ce jeune maître, célèbre, malgré sa jeunesse, entre les plus célèbres.

Le fond du tableau, d'un bleu foncé, fait ressortir le visage pâle de Lucile. L'expression de ses grands yeux bruns, somnolents et à moitié fermés, comme si la lumière les fatiguait, a été admirablement rendue par l'artiste ; le nez mobile , vivant , avec des narines palpitantes , est bien dessiné , mais légèrement flatté; il aurait gagné à être plus ressemblant, c'est-à-dire plus accentué. Quant à la bouche, aux lèvres rouges, charnues et

discrètement sensuelles, Carolus Ta reproduite au naturel, et le succès qu'elle a obtenu donne raison au peintre : les rares privilégiées, dont il consent à faire le portrait , lui demandent une bouche semblable à celle de M™' de

Saire, mais il est trop consciencieux pour accéder à leurs désirs.

Afin de rejoindre le plus*vite possible son amie, Lticile s'était empressée de relever, audessus de sa tête, ses abondants cheveux tioirs et de revêtir un peignoir de crêpe de Chine rose, luxueux déshabillé qui faisait valoir, à merveille, la souplesse de la taille, le développement des hanches et l'ampleur du buste.

Mais les cheveux, trop précipitamment attachés, commençaient à se révolter contre les longues épingles destinées à les retenir, et plusieurs nattes rebelles, éparses sur le crépè de Chine, y dessinaient de grandes ombres. En même temps, les torsades d'argent destinées à retenir le peignoir autour dé la taille 6'étànt dénouées, sans prévenir Lucile de cette trahi-

LES MYSTÈRES AlONDAlNS. itl

son, laissaient à découvert lé jtipofi ëh faille blanche cdllê éui* les hanches 6t là chelnisë en batiste garnie de dentelles assez tratispareiitês pouï* téfléchir le ton rosé des chairs.

Après un mouvement d'hésitation fort naturel, puisque les deux amies né s'étaient pas vuei^ depuis le couvent, M""* de Sàirei reconnut Marcelle, se jeta dafis sefe bras et, l'attirant sur la chaisd longue où elles s'assirent toutes deux :

— Ènfln té voilà, lui dit -elle, tu daignes me faire visite ! La femme du grâfid M. de Baud consent à se rendre auprès de la fetnme du petit M. de Sàirë.

— Quoi! tu supposes... fit Marcelle en se défendant.

— Je ne suppose pas , je constate : tu es à Paris depuis longtemps et tu n'as pas encore donné Signe d'existence à celle qui s'àttetidait à te voir le lendemain de ton afrivée.

— Ah! si tu savais ! dit Mâfcelle.

— Quoi donc ?

— Si tu connaissais ma vie !

— Gomme tu dis cela ! Serais-tu. malheureuse? Tu ne réponds pas. C'est donc vrai ?

Et tu viens à moi le jour où tu souffres. Tu accours te réfugier auprès de ton amie, de ta sœur... Tu te le rappelles, n'est-ce pas? Au couvent tu me donnais le nom de sœur. . • C'est très-gentil, ce que tu fais là. Voilà de la véritable amitié ou je ne m'y connais pas. On a le droit, non pas d'oublier ses amis, mais de les négliger, dans le bonheur; si Ton souffre, on doit accourir vers eux. . . C'est ce que tu fais. Merci.

Il n'y avait pas la moindre ironie dans ces paroles; Lucile exprimait fidèlement sa pensée. Son sourire , son regard , la tendresse de sa voix, affirmaient ses protestations et ne permettaient pas de douter de sa franchise.

Elle s'était arrêtée et regardait Marcelle.

— Comme tu es changée, lui disait-elle, comme tu t'es développée, comme tu es jolie!

Au Sacré-Cœur, tu promettais déjà beaucoup;

tu as tenu bien au delà de t€fe promesses. Je te voudrais cependant, plus grasse ... les hommes adorent les femmes grasses, ils partagent en cela le goût des musulmans. Mon mari prétend qu'il y a trois sexes : Thomme, la femme et la femme maigre. Rassure-toi, tu ne fais pas encore partie du troisième sexe ; tu as seulement des tendances. . . Et ce teint, si rose autrefois ! Tu as vécu tant d'années, au bord de la mer , pour me rapporter ce visage ! Tu es plus pale que moi, chère petite ; et moi je suis brune, j'ai le droit de n'avoir pas de couleurs; elles ne pourraient résister, du reste, à la vie que je mène : toujours en fête, toujours à Paris ... Je ne me plains pas , c'est charmant. . • Quoi! ton regard, si brillant autrefois , est éteint, tes yeux sont cernés... Ah ça !

qu'as-tu donc?

— Je suis malade, dit Marcelle.

— Malade ! Et moi qui parle, qui parle. Je ne suis pas toujours aussi bavarde, ma chère. Je passe des journées entières sur cette chaise

longue, s^ns desserrer les dei^ts ; on ifte croirait endormie. Mon mari assis là, en faee de moi, fume et me regarde silencieusement, C'est sa manie, à cet homme,... je te Tai dit, un vrai musulman!... Et quel est ton mal, où ^ouffr^s-tu ?

— De partout, de lia têt^ ^t du lEjceur; i^ m'ennuie.

— Pt tu t'es 4it ; Luçjle me distraira. Voilà qui est aimable au possible ; viens que je t'embrasse pour cette idée-là.

Elle l'attira vers elle, l'embrassa bruyamment sur les joues, et reprit :

— Ton mari ne suffit donc pas à te distraire? Il n'est pas absolument vieux M. de Baud; j'ai pris des informations sur lui... Je voulais , dès ton arrivpe à Paris , courir vers toi; Georges m'en a empêchée... Mon seigneur et maître s'drppelle Georges. Je te l'apprends dans le cas où tu l'ignorerais ... Tu t'en souviens, je détestais ce nom-là; maintenant je l'adore.

— Tu es Jieijreuse ! fit Marcelle .

— Atroeement Jieureuse, tu verms ga...

Georges, disais-je donc, ne m'a pas perjnis de te faire ma prenjière visite, et pourtant il n'est pas formaliste , le cher garçon ; mais ton M., de Baud , légitimiste endurci, député des Gôtes-du-Nord, le gênait un peu, « Le mari de ton amie, disait-il, ne tient p^^têtre pas à connaître uii ménage de boursier. » ...Nous sommes des boursiers, ma chère : autrefois de? huitièmes d'agent de change, aujourd'hui des quarts ; i^ous avons eu de l'avancement. Ah! si nous avions été député, comme toi, ou ministre, ou souverain d'un petit État, nous serions allés te relancer. Tu comprends, notre infériorité nous attachait au rivage... ou plutôt, non, tu ne comprends pas, ni moi non plus, ce sont les hommes qui comprennent ces choses - là , les maris qui font de la dignité. A propos de martfe, où est le tien ?

— Il est resté à la maison; il tousse.

— Demain il ne toussera plus , on le verra ?

— Jamais. Demain il aura des rhumatismes.

— Ah! je suis fixée, s'écria Lucile. Tu as épousé un. . . empaillé. Pardonne l'expression, je n'en avais pas d'autre à mon service. On t'a sacrifiée , je vois ça d'ici. Il se passe des crimes affreux dans cette vieille Bretagne.

Le jour où tu as daté une de tes lettres du château du Couëdic, je me suis dit : « La pauvre mignonne, son oncle va la croquer toute vive, > Je lie me suis pas trompée ; on t'a déjà mangé tes couleurs... On va te rendre tout cela, chère enfant, Georges et moi nous te guérirons de ton affreux ' spleen , ton mal le plus sérieux .Ah ! tu es bien tombée ! Tu seras de toutes nos fêtes. . . J'y songe, ton mari te permettra-t-il?. . .

— D'après l'ordre des médecins, il m'a donné ma liberté.

— Quel aimable hotnme ! Comment ! nous allons avoir la femme sans le mari ; c'est divin! Georges sera enchanté. M. de Baud ne lui allait pas; il était trop sérieux pour lui. Ne

va pas croire qu'il soit léger mon Georges; on fait grand cas de lui à la Bourse. Il a la confiance de son agent et de tous les clients de la charge; il est très-estimé, très-aimé. Mais il adore le plaisir, et comme c'est auprès de moi qu'il prend le sien, il accourt ici, dès que son bureau est fermé, de toute la vitesse... de son cœur. Tu vas le voir dans un instant et nous dînerons ensemble. Oh! ne refuse pas; je suis ton médecin , j'ordonne. Oh t'a envoyée vers moi pour suivre un traitement ; tu le commenceras aujourd'hui même.

Cette charmante bavarde permit enfin à Marcelle de placer quelques mots dans la conversation. M"* de Baud , déjà plus enjouée , réchauffée, pour ainsi dire, désireuse surtout de se mettre à l'unisson de son amie et de ne pas attrister son joli sourire, causa simplement et avec esprit. Après avoir donné des détails sur la façon dont s'était fait son mariage , sa triste arrivée à Paris et la monotonie de

sa vie , elle raconta plaisamment son embar-

m LPS MYSTÈPES ^ONQAINS.

rW; iQFsque M- 4e Baud lui av^it 4it •* f ^e p? , g^i^rfiis vQu§ procurer les di^tractiops qui vouç manquent , nja chère Marcelle , cherQbe2-Je§ vous-même, amusez-yous et reyepeg guérie.

J'^i une Qopfiance absolue dan^ votre loygmté et je n'iié^ite pas à vou3 donner 1? liberté doiit you^ avez l)esoin, »

Cette liberté, elle en était fort embarrassée, mais elle se souvint de M"*' de Saire , et aocouru| vfers elle. On Tavait fait attendre et, dans ce salon où tout Tétonnait et la rendait craintive , elle avait osé concevoir des doutes sur ridentité de son amie.

Ces frayeurs firent beaucoup rire M°* de Saire. Elle allait essayer de réhabiliter son intérieur, et d'initier Marcelle aux détails de sa . vie, lorsque Georges , croyant sa femme

seule, fit une entrée ^impétueuse dans le salon.

LÈS MY&TÊRËS MONDAlNè. iÈS

Georges était brun , comise sa femme, pâle comme elle, avec le nez un peu fort , les lèvres rouges et les dents éclatantes de blancheur, toujours comme Lucile. Mais là s'arrêtait la ressemblance. M"""" de Saire avait de l'embonpoint, elle a pris soin de le dire ellemême ; son mari , au contraire , se faisait remarquer par une maigreur des plus distinguées. C'était, en somme, sinon un très -joli garçon , du moins un charmant homme de trente ans à peine, élégant sans être trop bien mis et parfait de manières.

M"" de Saire s'empressa de le présenter à 6on amie ; on se tendit la main ^ et , grâce à l'entrain de Lucile 6t à la sympathie qu'inspi-

pait son mari^ Marcelle se trouva bientôt à Taise avec ses hôtes.

Lorsque Georges eut été mis au courant de la situation et qu'il eut accepté la mission de distraire et de guérir, de concert avec sa femme, la malade de la rue Vanneau, Lucile reprit la conversation où elle l'avait laissée , et, s'adressant à Georges, lui dit :

— Croirais-tu que Marcelle a été sur le point, pendant qu'elle m'attendait, de s'enfuir, pour ne jamais reparaître ?

— Pourquoi donc, Madame? fit le jeune homme surpris, en se tournant vers M°* de ' Baud.

Lucile se chargea de répondre :

— Imagine-toi que la chère âme était effarouchée des allures de la maison et surtout de l'ameublement de ce salon. Elle lui trouvait des points de ressemblance avec une description d'appartement de Comment dirai-je,

pour ne pas la faire rougir?. . . Bah ! elle doit s'habituer au langage de l'époque... unappar-

tement de cocotte. J'ai risqué le mot; elle Tentendra plus d'une fois au théâtre ou ailleurs. Comme Marcelle, sans protester contre le mot, se défendait de l'accusation :

— Tu n'as pas besoin de te défendre, reprit la jeune femme, je te comprends à ravir; tes frayeurs prouvent même ton intelligence.

Elle parcourut du regard le fouillis qui l'entourait et ajouta :

— Il y a bien dans ce salon un peu de ce que tu dis. Ces bibelots, ces cigarettes, la nudité qui orne la cheminée, ces poitrines auvent, ne sont pas de mise, je le reconnais, chez d'honnêtes bourgeois. Ma toilette, dont tu n'as pas parlé, et je ne te sais aucun gré de ta réserve , mes manières , mon langage, donnent à réfléchir. C'est mon mari , chère petite, qui m'a faite ainsi : il m'a habillée, il m'a meublée. J'étais à vingt ans une pauvre innocente comme toi. Je sortais du couvent, je ne connaissais rien de la vie. Ce monsieur, et elle désignait Georges du regard, s'est pré-

sente, en tenue de diplomate, chez mes grands

parents; on aurait dit un saint... J'ai dû eii

rabattre depuis, je t*assure... Il m'a fait la

cour, il m'a demandée en mariage et je me

éuiâ laissée sacrifier... Alors, le monstre a jeté

lôîïi dé lui sa cravate blanche et son halyt

noit*. Il tn'a pris dans èes bras et m' élevant

jusqu'à ses lèvres : « Tu sais, mon ange, m'a-

« t-il dit, plus de cérémonies maintenant, plus

«[ de ditiers de famille , plus de soirées dans

<t le monde. J'ai horreur de toutes ces choses-

€ là. . • Je ne suis pas ton mari, moi; je suis

« ton amant et j'espère bien le rester toujours. . .

4t Au lieu d'avoir une de ces maîtresses chez

« qui Paris et l'étranger ont défilé, dont

t la moitié du temps on rougit, qui vous

4t mettent ddils Une position fausse et vous grù-

« gent lorsqu'elles ne Vous ruinent pas, j'ai

« trouvé plus intelligent d'épouser une jeune

€ fille, jolie, spirituelle, bien élevée et bien

« faite. Mais, je iie compte paâ pour cela

< changer mon existence et m'émBourgeoiser

dans te mariage. . . Nous ferons juste le nombre de Visites Voulues potif obtefiir, au besoin, un certificat de vie. Le i*este dii temps nous recevrons à dîner mes amis qui èont. d'aimables garçons. NoiiS courrotië les théâtres sans jamais manquer Uûb première* Nous voyagerons ; peut-être te Gonduifaije ftu bal de TOpérà pour jouir de ton ahurissement. Si cette existence ne te convient pas, dis-le tout de suite, et je te renvoie à ta famille. C'est un peu tard; oii trouvera le procédé léger, mais si je t'avais dit toutes ces choses... avant la lettre, je t'aurais effrayée. Dans le cas , aii contraire , où tu aurais le bon goût d'approuver mon langage, reste ici, je t'adorerai, ma vie durant, et je te ferai une petite existence capitonnée dont tu me dirait des nouvelles. » Je suis eslée... que veux -tu, chère amie*.^ après

la lettre, comme il disait, papa et maman

ft' auraient plus voulu de moi.

Georges, debout, tournant lé dés à la che-

minée , le buste renversé , les coudes sur le marbre, souriait, sans mot dire, et Marcelle prêtait une attention soutenue à ce verbiage, si

> nouveau pour elle, qui, par moments, la faisait

rougir, lorsque Tirnage dont se servait Lucile était trop trasisparente.

Celle-ci continua :

— Il m'a dono fallu prendre les mauvaises mœurs, le langage, les manières, les vices de monsieur. Il m'a séparée de ma famille et du vrai monde, pour me jeter dans un milieu de fantaisie, qu'il appelle le monde où Ton s'amuse. Gomme avant de me connaître il n'avait jamais vécu qu'avec des cocottes. . . sois assez bonne pour excuser une seconde fois ce mot et prépare-toi à l'entendre encore. • . il m'a fait une existence de cocotte. Je suis tout bonnement une cocotte légale. Je ne vois plus de femmes , ou à peine deux ou trois toutes petites, qui ne font pas de bruit et que, sur la demande de mes parents, il a bien voulu me permettre. Il déteste, non pas les femmes, mais

les maris qu'elles traînent après elles ; il dit : « Je consens à recevoir tes amies^ ça ne tire c pas à db'nséquence , mais leurs seigneurs et € maîtres, c'est plus grave ; je ne veux pas tout € à coup imposer à mon cercle d'intimes des « messieurs inconnus qui éteindraient leur € gaieté. » Aussi, grande a été ma joie , quand tu m'as déclaré avoir laissé M. de Baud à la maison.

— Oh ! madame^ pouvez -vous croire. • . fît M. de Saire, en s' adressant à Marcelle.

Lucile s'empressa de l'interrompre :

— Ne crois pas un mot de ce qu'il va te déclarer, ma chère, s'écria-t-elle. Par politesse, il aura l'air de regretter ton mari; si tu l'avais amené, à peine la porte se serait -elle refermée sur vous, que mon tyran m'aurait dit de sa voix doucereuse : t Tu sais, je ne € veux plus de ces gens -là chez moi. » Et, quand il a parlé il faut obéir. Il n'en a pas l'air, n'est-ce pas ? C'est le plus terrible des despotes... Je ne reçois que des hommes, comme si

142 LES MtSTÊREâ MONDAIN».

j'étais déclassée. Gdorgeâ, il est vrai, je dois lui rendre cette justice, lés a bien choisis. Il -^ â de tout pàrrtii eux : des peintres , des âuieurâ, des statuaires, souvent liiéme des hommes politiques. Oui, noUs avons de^ Collègues de M. de Baud, nous lie nous refusons rien.

Nouâ recevons aussi dei^ savants : je n'ai plus besoin de lire; j'écoute et je suis au courant de la littérature , des arts, des sciences. C'est três-commode . . . Je nourris cette bande une ou deux fois par semaine et elle paraît enchantée de moi. Perëonrie ne me fait là cour, Dieu merci! . . • . ce grand monsieurlâ, qui roucoule sans cesse, me suffit... mais tous m'adorent ou ont l'air de m'adorer. C'est bien le moins , je flatte leurs vices : ils viennent dîiier chez moi en redingote, se sauvent à neuf heures s'il^ ont un rendez^-vous, et fument dès le dessert. Je leur interdis seulement les cartes. Par ce détail, et par quelques wtres, mes réunions ne ressemblent en rien â celles du dômi-môndê et du vrai, ôû l'on a pris là

LES MYSTÊRSS MONDAINS. fM

mauvaise habitude de jouer au baccarat et au lansquenet • , . Bref, diere amie , je ne veux pas t'ennuyer plus longtemps ; je t'en ai dit assez pour te faire comprendre mes malheurs.

Ce palon a été meublq par mon mari , en souvenir, sans doute, d'un boudoir profaijQ où 8'e$t écoulée sâ première jeunesse. Il y a entassé tous les bibelots admirés chez les autres. GettQ odalisque, qui m'a fait rougir comme toi , vient ie son appartement de garçon ; elle ne faisait rougir persoiiiie, dans ce temps-là. Cette robe de chambre , qui te suffoque , mon mari me l'impose. Une femme, suivant lui, doit seulement se mettre en frais de toilette dans son intérieur, où elle a pour mission de plaire à son mari ; en ville, il est inutile qu'elle plaise aux étrangers. Toujours des idées turques ! Il est fou.

— Mais tu l'adores , acheva Marcelle , en jetant un timide regard du côté de M. de Saire^

— Pas du tout, fît Lucile , c'est lui qui m'adore.

— Vous VOUS adorez tous les deux.

— Eh bien, oui, nous nous adorons. Tout le verbe adorer se trouve ainsi conjugué. Es- tu satisfaite ?

Elle tendit à Georges une main blanche et des plus soignées, dont il se contenta d'embrasser le bout des doigts , pour ne' pas faire rougir de nouveau Marcelle.

Celle-ci se laissa facilement persuader de passer ]a soirée avec le jeune ménage, qui se montra on ne peut plus gracieux pour elle. Le surlendemain, elle dut le rejoindre et on la fît assister à une première représentation. Bientôt on ne se quitta plus. Lucile et Georges avaie«t entrepris la guérison de leur amie et la conviaient à toutes leurs fêtes.

Marcelle passait la journée rue Vanneau, occupée des soins à donner à son ménage et à son mari. Après avoir dîné avec M. de Baud et préparé ses tisanes, elle prenait une voiture, et , accompagnée d'un vieux domestique , qui montait sur le siège, elle gagnait le quartier de la Madeleine.

En peu de temps, elle connut nos salles de spectacle, et fut au courant des pièces nouvelles et du répertoire.

Elle occupait, un soir, avec M. et M"'' de Saire, une loge à TOpéra-Gomique, où Ton donnait le Pré aux Clercs^ lorsqu'à huit heures et demie, au moment où le public s'impatientait de ne pas voir lever le rideau, un régisseur vint annoncer que Capoul, subitement malade, ne pouvait chanter. Un artiste inconnu s'offrait pour le remplacer, mais l'administration se mettait aux ordres des personnes qui voudraient . se retirer et se faire rendre leur argent.

Un tiers des spectateurs se leva et disparut; M"* de Baud et ses amis, après une courte hésitation, se décidèrent à conserver leur loge.

La toile se leva , la doublure de Capoul parût en scène. . . Marcelle, à sa vue, étouffa un cri.

Un vieil ami de M. dePrades, M. de Linois, consulté par Didier, quelque temps après la mort de son père, sur la détermination à prendre dans la situation où il se trouvait, lui donna les conseils suivants :

— De Prades , le jour où il s'est retiré en Bretagne, a eu le tort de vous emmener avec lui et d'interrompre vos études. Plus tard, vous n'avez pu les reprendre et vous n'êtes même pas bachelier es lettres , à une époque où les docteurs en droit, les bacheliers es scieaces ont de la peine à se faire une position. Vous n'en trouverez aucune ou bien vous végéterez dans un emploi subalterne. Pourquoi, à défaut de connaissances sérieuses et de diplôme parcheminé, ne tireriez vous pas

parti de vos dons naturels ? Vous avez une très-belle voix, cultivez-la. Elle vous servira certainement à vivre, peut-être à devenir riche.

— Votre bienveillance pour moi, répliqua Didier, vous fait exagérer ce que vous appelez mes dons naturels : si je puis, dans un salon, plaire à un public indulgent, je ne saurais prétendre à des succès d'artiste.

— Vous vous trompez, reprit M. de Linois.

L'année dernière, chez moi, après cette soirée, où vous avez consenti, sur ma prière, à chanter plusieurs morceaux, j'ai eu l'occasion de m'entretenir, â votre sujet, avec M. P., un véritable musicien celui-là, qui, vous le savez, a, durant plusieurs années, administré l'Opéra. Voici son opinion :

« Il est regrettable que ce jeune homme appartienne au monde et possède des moyens d'existence ; s'il se fût destiné à la carrière artistique, et si j'eusse été encore directeur d'une scène lyrique, je l'aurais appelé dans' mon cabinet pour lui dire : € Consentez à travailler,

sans relâche, pendant deux années, avec des professeurs choisis par moi ; je vous fais une pension de trois mille francs. Dans deux ans vous débuterez à mon théâtre, où je vous signerai un excellent engagement. » Ces paroles étaient sincères. Je me les rappelle aujourd'hui , comme si l'on venait de les prononcer, et, â mon tour, je vous dirai :

Consacrez à de sérieuses études les quelques mille 'francs sauvés de la succession pater nelle, une fois les dettes payées; le jour où vos maîtres, Pagans et autres, vous le permet- 'tront , vous volerez de vos propres ailes.

— Où voleraî-je?

— Vers un théâtre, parijleu !

— Comment ! vous voulez faire de moi un acteur ?

T- Pourquoi pas ? Ah ça ! mon cher, pour avoir vécu, trois années, dans les Côtes-du-Nord, avez-vous pris tous les préjugés de la Bretagne bretonnante ? D'abord un chanteur n*est pas absolument un acteur. C'est un artiste, un

ténor, une étoile: Faure, Capoul, Nillson, la Patti ; un nom , une personnalité , une gloire . Il ne saurait venir à l'idée de personne de dire l'acteur Faure, ou la Patti, cette grande actrice, on dira : cette grande artiste, ce qui n'est pas la même chose. Du reste, si, au lieu , d'être doué d'une voix remarquable, vous aviez simplement un talent de comédien, hésiterais-je à vous conseiller de débuter sur une de nos scènes de drame ou de genre? L'acteur qui vit honnêtement , se respeôfe et respecte son art, n'est-il pas plus estimable que la plupart des oisifs et des inutiles de notre époque? Renoncez à ces fausses hontes, ces pudeurs déplacées, ces scrupules dont personne ne vous tiendra compte. Si vos titres et vos parchemins vous embarrassent, faites- vous connaître sous votre nom de baptême et entourez-lo d'une telle auréole, que plus tard, devenu célèbre et riche, vous ne songerez à votre nom de famille qu'en pensant à. votre père.

Cet entretien fit sur Didier une vive impres-

sion; cependant il n'osait pas encore suivre les conseils de M. de Linois. 11 devait naturellement se ressentir de l'éducation paternelle : si le défunt baron de Prades était privé de principes arrêtés, il possédait, du moins, des préjugés très-enracinés, et il les avait peu à peu inculqués â son fils. Celui-ci, sans ressources, décidé à travailler, aurait accepté une position des plus secondaires; il se faisait difficilement à ridée de monter sur les planches d'un théâtre. Il trouvait spécieux les raisonnements de M. de Linois, et estimait qu'un • chanteur, le jour où il paraît sur la scène, fait acte de comédien. Cette profession ne lui inspirait aucune mésestime; mais, imbu d'idées aristocratiques, il aurait préféré pouvoir en adopter une autre.

Malheureusement il n'avait pas le choix. De nouvelles tentatives pour obtenir une place n'eurent aucun résultat. Le ministère des finances gardait, de son père, un mauvais souvenir et rendait Didier responsable des en-

nuis que les créanciers de M. de Prades lui avaient causés. Dans les autres administrations on lui demandait dé fournir des diplômes qui lui manquaient, ou Ae passer des examens auxquels il n'était pas préparé. Ses dernières ressources allaient s'epuisant tous les jours: son unique propriété, le petit domaine des Gôtesdu-Nord,le cher a die de sa première jeunesse, venait d'être vend le â vil prix, par autorité de justice. Le marquii ; du Couëdic, saisissant cette occasion de s'agrandir et de n'avoir plus de voisin, s'était fait 4djuger,sur une seule surenchère, le château et les terres qui l'entouraient. Enfin « il fallut prendre un parti, et, de guerre lasse, il dut se décider à suivre les conseils de M. de Linois. Âh! si Marcelle eût existé pour lui, s'il n'avait pas été séparé d'elle à tout jamais , il eût encore hésité et attendu; il connaissait trop M. du Couëdic,

pour songer à la carrière du théâtre. Il savait

qu'elle était, à l'avance , condamnée par le marquis. Mais Marcelle, oubliant la foi jurée,

ibt LES MYSTERES MONDAINS.

s'était mariée. Il n'avait plus rien à espérer, elle était morte pour lui , il pouvait, disposer de son existence, et lutter contre la destinée, sans craindre de gêner l'avenir.

Les dettes de son père payées, il restait à Didier une dizaine de mille francs. Il ne fallait pas songer à placer cette somme, dont la rente ne lui aurait pas suffi pour vivre ; divisée en deux parts égales, elle devait, au contraire, pourvoir à ses besoins pendant deux années , et le mettre à l'abri des tracas matériels.

Après avoir pris ces premières dispositions, il quitta l'appartement paternel , que les créanciers venaient de démeubler, se logea sur les hauteurs de Glichy, loua un piano, se munit de partitions et des méthodes de chant les plus classiques, s'entendit avec l'excellent professeur Pagans, recommandé par M. de Linois, et, décidé à se priver de tout plaisir, à s'affranchir des obligations ennemies de ses études, il se livra corps et àme au travail.

Au bout de deux années, pendant lesquelles^ son courage ne faiblit jamais, il avait fait des progrès si rapides dans son art et obtenu de tels résultats, que ses maîtres furent les premiers à lui conseiller de commencer des démarches pour obtenir, sinon un engagement, du moins une audition d'un de nos directeurs de théâtre de musique.

Elles furent longtemps infructueuses. Les artistes sont , en général , prévenus contre les gens du mondé. De parti pris, on refuse de leur reconnaître des aptitudes et des qualités souvent très-réelles. En même temps, les directeurs de théâtre, en butte â des sollicitations parfois ridicules, circonvenus, harcelés par les médiocrités et les nullités qui font le siège de nos scènes parisiennes, renoncent .â produire des talents nouveaux et se résignent à toujours tourner dans le même cercle.

Le hasard devait venir en aide à Didier.

Il se trouvait , un soir, vers huit heures, â rOpéra-Comique, dans le cabinet du directeur,

qu'il entretenait de ses espérances et de ses désirs, accueillis, comme de coutume, par des fins de non-recevoir, lorsque le régisseur du théâtre vint brusquement Tinterrompre.

— Gapoul , s'écria-t-il , en s' adressant à son chef, me fait prévenir que subitement indisposé il ne peut chanter. Nous avons quatre mille francs de location, la salle est pleine; que faire?

Le directeur était atterré.

— X... peut-il le remplacer? demanda-t-il.

— Vous lui avez donné hier un congé de deux jours ; il est au Havre.

— Pouvons-nous changer Taffiche?

— Impossible ! le répertoire est bouleversé, en ce moment, par suite des répétitions de la pièce nouvelle. Nous n'avons, du reste, que les choristes. Où trouver les artistes à huit heures du soir ?

Le directeur se promenait avec agitation.

Tout à coup une idée semble le frapper. Il marche vivement vers Didier qui, silencieux, écoutait cet entretien, s'arrête devant

lui, le regarde, et lui dit sans préambule :

— Savez-vous le rôle de Mergy , dans le Pré aux Clercs?

— Oui, monsieur; j'aurais choisi le Pré aux Clercs si vous m'avjez accordé une audition .

— Eh bien ! je vous l'accorde, ce soir même,

à l'instant, en public. Je passe daïid ma loge pour ne plus la quitter. Vous avez, A peti près, la taille de Gapoul, vous allez revêtir son costume pendant qu'on fera une annonce ati public. Gela vous convient-il?

Après avoir réfléchi quelques secondes, Didier accepta résolument.

Une demi-heure après il faisait son entrée sur la scène de l'Opéra-Comique.

M""** de Baud était, nous l'avons dit, dans la salle, assise auprès de ses amis, M. et M"** de Saire.

C'est ainsi que Didier de Prades débuta.

Jamais début ne fut plus imprévu, mais jamais on n'en vit de plus heureux.

Dès le second acte le public était conquis.

Les amis du directeur et plusieurs abonnés du théâtre venaient le trouver dans sa loge pour lui dire : « Vous vous êtes moqué de nous, cher maître. Ce jeune homme ne se fait pas entendre pour la première fois, comme l'a dit votre régisseur ; il a déjà répété dans vos coulisses. C'est un coup monté depuis longtemps : vous vouliez nous surprendre , nous obliger à entendre votre débutant ; vous y êtes parvenu et nous sommes ravis.

Maintenant dites -nous la vérité. D'où vient-

ibl

il ? A quelle scène de province ou de Tétranger l'avez-vous enlevé? »

Le directeur se défendit, raconta ce qui s'était passé; personne ne voulut le croire.

Dans la loge occupée par Marcelle et ses amis, on n'épargnait pas les éloges au jeune artiste.

— Quelle voix adorable, disait Lucile, quelle excellente méthode!

— Ce qui m'étonne le plus, répliquait Georges, c'est sa désinvolture en scène, la façon dont il marche, dont il porte l'habit. S'il ne s'est jamais montré dans un de nos théâtres lyriques, il a, du moins, joué la comédie quelque part.

Un des jeunes gens qui étaient venus, pendant Tentr'acté, saluer madame de Saire, prit la parole.

— Ne vous étonnez pas, fit-il, celui dont vous parlez a dû s'exercer sur des théâtres de société ; le bruit circule dans les couloirs que c'est un homme du monde.

— Gomment s'appelle -t- il? demandèrent plusieurs voix.

— Personne ne le sait encore , mais tout Paris le saura demain. Delaage est dans la salle; il nous a promis, au besoin, d'interroger les esprits.

— La nouvelle dêit être vraie, fit observer Lucile. Ce jeune homme appartient au monde ; c'est la seule façon d'expliquer ses manières aisées, sa grâce et sa distinction.

— Allons! dit-on eii riant, sa fortune est faite : il a conquis le suffrage des femmes et de la plus jolie.

Seule, Marcelle ne mêlait pas sa voix à ce concert d'élogps. Elle n'osait pas avouer qu'elle connaissait Didier. Elle craignait, en prenant la parole, de trahir son émotion.

Trois jours après, M. de Prades fut appelé à faire ses seconds débuts. La salle était comble, les journalistes à leur poste. Le succès dépassa les espérances et fut proclamé aussitôt par la presse : « Un ténor venait de naître ;

cet oiseau bleu se trouvait dans la cage de rOpéra-Gomique. Le nouvel arrivé, suivant les uns, avait plus de voix que ses devanciers ; d'après les autres il les valait tout au moins. »

Ce fut un engouement, une fièvre dont Paris se souvient encore: le mystère qui avait entouré ces débuts, la façon imprévue dont ils avaient eu lieu, le véritable nom de Didier, connu maintenant de tous, sa position dans le monde, sa jeunesse, sa bonne mine, les aveurtures de son père qui revinrent à la mémoire, contribuèrent puissamment au succès et firent du jeime ténor le héros du jour.

Les journaux de théâtre de l'époque donnèrent des biographies plus ou moins fantaisistes du jeune de Prades et ne lui, épargnèrent pas les compliments. Bénédict et deux ou trois grands critiques de musique, tout en lui reconnaissant de réelles qualités, furent les seuls à faire des réserves et mirent une sourdine prudente à l'enthousiasme exagéré du public.

La saison d'hiver était près de finir : Didier

refusa de se lier pour Tété, malgré les engagements brillants qu'on lui proposa de signer. Il préféra se faire entendre dans différents concerts: â Vichy, à Boulogne et à Trouville. On Taccueillit à merveille.

Au mois d'octobre seulement , il donna de nouvelles représentations à l'Opéra- Comique. Le public lui fut fidèle^ mais se montra moins enthousiaste. Une sorte de réaction commençait à s'opérer dans les esprits. Les journaux qui avaient le plus porté Didier aux nues étaient à la tête de ce mouvement rétrograde. Sans désavouer entièrement leurs premiers articles, ils mêlaient des reproches à leurs éloges et se demandaient s'ils n'avaient pas autrefois obéi à quelque surprise. Les critiques sérieux, au contraire, les sommités du feuilleton musical , à l'abri de toute influenci? , se désarmaient peu à peu de leur sévérité première et constataient chez le jeune . ténor de notables progrès.

Leur opinion ne prévalut pas. Un soir, au

second acte du Domino noir, au moment où Didier venait de chanter et pendant qu'il était seul en scène , plusieurs coups de sifflet retentirent dans la salle.

La majorité du public crut à une cabale et protesta. Mais les journaux à sensation constatèrent cet incident sans le faire suivre d'aucun commentaire. Didier s'attendait ji être défendu par eux , à les voir se récrier contre l'injustice dont il avait été victime, il s'étonna de leur réserve et en souffrit vivement . Dans son inexpérience il ignorait, qu'au théâtre surtout, la Roche Tarpéïenne est à deux pas du Capitole.

Le lendemain de cette représentation néfaste, il fut encore sifflé dans un.autre rôle du répertoire. La direction rechercha les perturbateurs et lit une enquête. Elle n'eut pas de résultat.

Quelques personnes commençaient à dire :

c Mon Dieu, on crie après la cabale ; il n'en existe peut-être pas; on est mécontent et on siffle , voilà tout. En effet, ce petit monsieur

n'a pas un réel talent ; on a fait trop de bruit autour de lui; il est monté trop vite et trop haut ; on ne «saurait s'étonner de le voir dégringoler plus vite encore. »

Il s'éleva dans le public des. voix pour le défendre; dans la presse, les critiques honnêtes, dont nous avons parlé, protestèrent contre ces manifestations hostiles, que rien ne justifiait. Mais le coup était porté : la réputation de Didier n était pas assez faite , sa position assez établie, son nom et son talent ne s'imposaient pas avec assez de force pour obliger ses détracteurs à se taire, pour gagner le vrai public à sa cause et Tériger en défenseur. Les sifflets continuèrent ; certains petits journaux prirent plaisir â les enregistrer et à les compter.

Les perturbateurs se seraient peut-être lassés, et les claqueurs, joints à d'honnêtes gens, auraient fait justice, sans trop de violence, des plus récalcitrants. Malheureusement Fadminis-

■ — ■ j . ■ ■ I . , Il II.

tration de T Opéra-Comique perdit trop vite patience, écouta des conseils inintelligents ou perfides et commit Timprudence de recourir à la police pour faire cesser le tumulte. Celle-ci mit à la disposition du théâtre une vingtaine d'agents, chargés de surveiller le parterre, les troisièmes et quatrièmes loges.

Aussitôt les esprits s'échauffèrent et on accourut de toutes parts, non plus seulement pour siffler «Didier, mais pour faire pièce à la

police, que les Parisiens de toutes les époques oiit toujours détestée, en raison sans doute des services incontestables qu'elle leur rend. Dès lors, dans la salle si paisible de la rue Favart, il se produisit de véritables émeutes, difficiles à réprimer, et qui dégénérèrent à la fin du spectacle en rassemblements sur le boulevard. Par mesure d'ordre, le nom de Didier disparut de l'affiche.

Lorsqu'au bout de quelques semaines on put espérer plus de calme, plus de justice et

moins d'animosité contre le jeune artiste, on le fit reparaître discrètement, saris qu'il fût à Tavance annoncé.

Ses ennemis avaient été prévenus ; ils Taccueillirent comme autrefois.

La partie était perdue, la lutte devenait impossible : r auteur d'un nouvel opéra, après avoir distribué à Didier un rôle important dans son œuvre, n'osa plus le lui confier. M. de Prades dut quitter le théâtre de ses premières armes, et essayer de s'engager sur une autre scène lyrique; il n'y put réussir. Toutes les directions comprenaient le danger d'imposer au public un artiste dont l'apparition sur la scène amenait un conflit dans la salle. Souvent, ces représentations troublées profitent à la recette du jour, mais au détriment de la recette du lendemain, et un directeur de théâtre, quelle que soit sa valeur artistique, est un commerçant qui songe et doit songer à ses intérêts.

Ainsi tous les sacrifices faits par Didier étaient perdus, ses études si laborieuses inu-

tiles, sa carrière brisée. Qu'allait-il devenir ? Comment vivrait-il? Ses modestes ressources s'étaient épuisées pendant son long stage. Depuis, les diverses sommes gagnées, soit à TOpéra-Gomique à titre d'indemnité, car aucun traité ne le liait à ce théâtre, soit dans les villes d'eaux où il s'était fait entendre, avaient simplement pourvu à ses besoins.

Comme si ses ennemis se trouvaient au courant de toutes ses actions, les premiers sifflets se firent entendre la veille du jour où il devait signer un très-bel engagement, qui aurait assuré matériellement sa situation pendant plusieurs années. Les paroles avaient été échangées , le traité préparé , et la direction l'eût certainement signé, malgré l'hostilité de la salle. Par délicatesse, Didier voulut attendre ; il attendit si longtemps qu'il vint un moment, où, nous l'avons dit, l'Opéra-Gomique et tous les autres théâtres lui furent fermés.

Quelle carrière pouvait-il maintenant embrasser? Les ennemis inconnus, acharnés à sa perte,

n'essayeraient-ils pas toujours de gêner ses desseins, de lui barrer la route, d'entraver son avenir ?

Découragé, désespéré, effrayé même des ténèbres qui l'enveloppaient, des mystérieuses influences qui semblaient régner autour de lui , sans famille, sans amis, sans appui sérieux, il osait parfois se demander s'il ne serait pas plus simple de renoncer à la lutte et d'en finir avec la vie.

Au moment où il allait peut-être se laisser entraîner sur une pente fatale, il reçut un mot ainsi conçu :

« J'ai le droit de vous revoir. Si vous ne « m'avez pas oubliée, venez.

€ Marcelle. »

Didier accourut chez Marcelle. Il la trouva, vêtue de noir, plus jolie qu'elle ne l'avait jamais été. Elle lui tendit la main, le fit asseoir à ses côtés et lui dit franchement , loyalement toute sa vie, depuis leur séparation : son désespoir, lorsqu'elle s'était trouvée seule avec M. du Couëdic, dans cette vieille demeure animée, la veille encore, par la présence de son cher compagnon . . . L'espoir longtemps conservé de réconcilier les deux voisins et de reprendre sa belle existence interrompue... Ses déceptions à ce sujet. . . La détermination de son oncle de la marier, afin de l'arracher à ses souvenirs et à ses espérances . . . Ses longues luttes inutiles, ses résistances vaincues, son mariage, son séjour à Paris. . . Elle croyait avoir oublié

Didier, comme elle se croyait oubliée de Itiî. Elle espérait ne plus T aimer... Elle s*ëtait aperçue de son erreur le jour où elle l'avait retrouvé tout à coup sur la scène de TOpéra- Comique. •

D'abord elle ne voulut pas en croire ses yeux. Il fallut pourtant se rendre à l'évidence : c'était bien lui. Cette romance applaudie par toute la salle, il la lui chantait autrefois dans leur retraite de Bretagne. Quels progrès il avait faits ! Gomme sa voix avait gagné en pureté, en étendue ! . . . Ces remarques ne lui étaient pas venues à la pensée, le premier soir. Elle le voyait, elle l'entendait à peine: elle était, en quelque sorte, bercée par un songé, auquel l'arrachait le bruit des applaudissements et des bravos murmurés autour d'elle., . Mais elle avait assisté à son second début, et, plus cialme, cette fois, elle put le juger et l'apprécier comme artiste... Elle suivit ses représentations, malgré l'étonnement que pouvait causer, dans son entourage, cette

passion soudaine pour la musique. Du reste, elle n'avait rien à se repropher à cette époque ; elle vivait en paix avec sa conscience : c'était l'artiste qu'elle voulait voir et entendre, l'artiste qu'elle aimait.

Un jour, elle l'entendit siffler, lui! lui, qui venait de chanter avec tant d'âme qu'elle avait éprouvé une des plus grandes émotions de sa vie. ^.. Ah! ces sifflets ne pouvaient s'adresser à l'acteur; ils étaient dirigés contre Didier de Prades qu'on essayait de perdre. Ils venaient aussi d'apprendre à Marcelle que derrière l'artiste, existait le camarade d'enfance, celui qui, le premier, avait fait battre son cœur," celui avec lequel s'étaient échangés des serments, hélas! trahis... Alors Didier reparut... Elle l'aimait encore, elle l'aimait toujours ; elle n'avait aimé que lui.

Comme elle aurait voulu le voir, pour le consoler de ses peines, et lui dire : « Vous n'avez jamais mérité plus d'applaudissements ; vous êtes en butte aux outrages de misérables

payés pour vous insulter. Les gens de cœur vous applaudissent toujours. . . et moi je vous aime! >

Elle fut encore plus assidue au théâtre : cachée dans une baignoire, elle put assister à la plupart des représentations tumultueuses , où les admirateurs de Didier essayaient de lutter contre ses ennemis. Gomme elle souffrait de ces rumeurs, de ces bruits, de ces cris ! Chaque coup de sifflet retentissait dans son cœur. Par moments, elle se serait compromise auprès de ses amis, si, admirateurs comme elle de l'artiste immolé à une vengeance personnelle , ils n'avaient pas partagé l'indignation dont elle était animée.

L'attitude de Didier, au milieu des orages provoqués par sa présence sur la scène, excitait surtout l'enthousiasme de Marcelle : sa voix ne trahissait aucune émotion , il jouait et chantait son rôle sans paraître s'apercevoir de l'hostilité de la salle, il regardait le public

avec calme, sans rien perdre de sa dignité et de sa fierté.

Tous les jours elle se disait : « Je ne veux plus être témoin de ces scènes odieuses, elles me brisent. Qu'irai-je faire à ce théâtre? Je ne puis ni le défendre, ni imposer silence à ces gens, et j'assiste au plus cruel des spectacles: voir souffrir celui qu'on aime. » Elle revenait, le lendemain, se repaître des mêmes douleurs.

Un soir, il devait s'en souvenir, au moment où il entrait en scène, trois ou quatre bouquets magnifiques tombèrent à ses pieds. Il s'inclina, sourit tristement, ramassa les fleurs, et , après les avoir portées dans la coulisse , revint dans l'arène, se livrer aux bêles du cirque ; elles se montrèrent plus acharnées contre lui que jamais pour le punir de son triomphe passager.

C'était elle qui lui avait fait jeter ces fleurs.

Elle n'eut pas la douleur d'assister à la fin

de cette lutte où Didier devait succomber. Bientôt le théâtre lui fut interdit : son mari tomba dangereusement malade; elle dut lui donner tous ses soins.

Ils furent inutiles: M. de Baud mourut, au bout de quelques mois, des suites d'une méningite causée par sa vie sédentaire et de trop grandes fatigues cérébrales. Marcelle passa les premiers temps de son deuil en Bretagne, auprès du vieux marquis, puis, de retour à Paris, elle avait écrit à Didier.

Il récoutait avec ravissement. Quoi ! lorsqu'il se croyait abandonné des hommes et du ciel, sans famille, sans amis, entouré de jalousies et de haines, quelqu'un pensait à lui, quelqu'un veillait sur lui, le défendait et l'aimait !

Il le comprenait bien, sans qu'elle fût obligée de le dire : en se mariant, elle avait obéi à une inexorable volonté et payé une dette de reconnaissance. Son cœuiy n'avait jamais appar-

tenu à M. de Baud; elle était toujours restée fidèle à ses premières amours.

Il avait, de son côté, gardé religieusement le souvenir des années passées auprès d'elle. Au milieu de ses travaux, à l'heure de ses triomphes, de ses luttes et de ses déceptions, il s'était plus d'une fois surpris à évoquer l'image de sa chère petite Bretonne, comme il l'avait surnommée, et à se rappeler leurs bonnes causeries sous les charmilles du parc ou parmi les rochers de la côte. Découragé, désespéré, il avait osé, un jour, songer au suicide; ce fut le souvenir de Marcelle, dont il se croyait cependant oublié; qui éloigna de son esprit cette coupable pensée.

Et, pendant qu'il lui disait toutes ces choses à voix basse, il la regardait avec ivresse. Il retrouvait les traits et le visage aimés naguère. Comme elle était changée cependant !

Quelque chose de noyé tempérait la vivacité du regard et l'attendrissait; le sourire avait

plus d*expression , les lignes plus de fini, la taille plus d'ampleur, de mollesse, les mains, bâlées par Tair de la campagne et de la mer, étaient blanches aujourd'hui et d'un modelé parfait. Aux grâces premières jadis admirées s'étaient joints tous les charmes pressentis et rêvés.

Ils parlèrent, ce jour-là, du temps écoulé depuis qu'ils ne is' étaient vus. Ils évoquèrent leurs souvenirs et leur passé. Le lendemain et les jours suivants, ils durent songer à l'avenir.

Ils recommençaient l'existence où ils l'avaient laissée, plusieurs années auparavant. Un obstacle les avait séparés, l'obstacle disparu, ils reprenaient leurs projets interrompus. Cette fois, moins jeunes, moins ignorants de la vie, maîtres de leurs destinées, ces projeta pouvaient devenir des réalités. Ils osaient disposer de leur avenir : ils se verraient le plus secrètement possible, afin de ne blesser aucune convenance, tant que le deuil de M°* de Baud

ne serait pas expiré, Marcelle irait passer deux semaines en Bretagne pour préparer M. du Gouédic à son nouveau mariage et le faire y consentir. A la mort de M. de Prades, il devait avoir oublié ses vieilles rancunes ; en tout cas, il ne voudrait pas rendre le fils éternellement responsable des fautes du père. Si, cependant, le vieux gentilhomme s'opposait encore à cette union et menaçait sa nièce de laisser à des étrangers la fortune que, par testament, il lui avait donnée, elle était décidée à ne pas s'arrêter à de telles considérations. Elle voulait surtout ménager l'affection du marquis; s'il persistait à lui refuser d'être heureuse, elle ne lui sacrifierait pas une seconde fois son bonheur et sa vie. Privée de toutes ressources^ elle saurait travailler pour alléger les charges du ménage; de son côté, Didier, renonçant à poursuivre une carrière qui semblait lui être fermée, et mettant à profit les sérieuses études auxquelles il s'était livré, donnerait des leçons de chant et ferait des cours.

En préparant ainsi . l'avenir, ils n'avaient pas songé à se dire que, seuls, livrés à euxmêmes, épris rùn (Je l'autre, ils étaient exposés à devancer l'heure légale assignée à leurs ^amours. Ils s'estimaient tellement que chacun d'eux comptait sur le courage de l'autre pour échapper au péril : Marcelle voulait ne se donner qu'à son mari, et Didier s'était juré de respecter ce scrupule.

Mais, ils s'étaient fait illusion sur leurs propres forces. Un soir, sans préméditation, oublieux de leurs serments, presque inconscients,

ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

Bientôt ils durent modifier leurs projets. Il ne s'agissait plus seulement de leurs deux existences; une troisième s'y trouvait mêlée.

Marcelle n'avait plus le droit de dédaigner Théritage de son oncle; le désintéressement et la grandeur d'âme lui étaient permis, ainsi qu'à Didier, lorsqu'ils avaient seulement à se préoccuper de leur bien-être : aujourd'hui ils devaient songer à la chère petite créature que le ciel leur envoyait. Orplifelins l'un et l'autre, sans fortune personnelle et sans moyens d'existence assurée, pouvaient-ils condamner leur enfant à la misère, s'ils menaient à lui manquer?

Marcelle résolut de tout tenter pour intéresser M. du Gouëdic à ses amours, et, au besoin, d'humilier devant lui ses légitimes susceptibilités et ses délicatesses féminines.

Malheureusement sa grossesse ne lui per-

mettait pas de se rendre en Bretagne ; elle dut se résigner à écrire au marquis. Elle lui dit , avec de grands ménagements, qu'elle avait retrouvé Didier de Prades et qu'ils s'aimaient toujours. Son deuil expiré, elle songeait à l'épouser, mais elle ne voulait pas se passer du consentement de son oncle, et elle le suppliait, à mains jointes, de le lui donner.

M. du Couëdic répondit, courrier par courrier : c Quelle incroyable légèreté ! Quel oubli de « .toutes convenances ! Ma nièce a osé m'écrire € une pareille lettre! Cette nièce que j'ai éle- € vée, à qui, pendant tant d*années, j'ai essayé € d'inculquer le respect de son nom, le respect « de sa race, le respect de soi-même !

€ Elle a eu l'insigne honneur de s'appeler € M"'' de Baud, et elle voudrait se remarier! « Au lieu de pleurer l'époux choisi par moi, « d'honorer cette belle mémoire, et de con- € sacrer sa vie au culte du passé, elle rêve € de nouvelles noces !

« Et à qui donnerait-elle cette main, qu'ont

< pressée les lèvres de mon glorieux ami , du c champion de la Bretagne, du député dont les € Côtes -du-Nord porteront éternellement le «. deuil ? Toujours à ce Didier de Prades ! Quelle « honte!

« Je devais m'attendre à cette dernière « amertume. Après avoir songé à épouser le fils c d'un homme qui m'avait mortellement offensé, c qui avait trahi sa cause, Dieu et son Roy, il c n'est pas surprenant qu'elle descende au- € jourd'huî jusqu'à vouloir porter le nom d'un € comédien! Oui, un comédien; le bruit des € exploits de votre Didier, ingrate enfant , est € arrivé jusqu'au château du Couédic. Le mal- € heureux n'a pas craint de monter sur les « planches d'un théâtre, de se compromettre « avec des acteurs ! Ah ! je l'avais prévu ; il € devait suivre les errements de son père ; l'un « avait vendu son nom à un gouvernement de c rencontre, l'autre a sali le sien dans des lieux € de perdition. •

« Et vous avez l'espoir de me faire oonsen-

c lir à un tel mariage ? Quelle dérision ! Les c du Couédic des Croisades et de la Vendée « auraient pour alliés les de Prades de l'Opé- « ra-Comique ! Je deviendrais ronde d'un his- « trion ! »

La lettre continuait sur ce ton pendant plusieurs pages. On aurait pu la croire écrite par un vieux compagnon d'armes d* Henri IV, un de ceux qui , après l'avoir aidé à vaincre les Ligueurs , refusèrent d'entrer avec lui dans Paris, celte Babylone moderne, comme on l'appelait déjà , et retournèrent vivre et mourir dans leur manoir gothique. Le gentilhomme breton, confiné dans ses terres des Côtes-du- Nord, était en retard de plusieurs siècles sur les idées qui ont cours aujourd'hui.

Marcelle déchira cette lettre sans la montrer à Didier. Après l'avoir lue, il n^aurait jamnis pu accepter les bienfaits de M. du Gouëdic, dans le cas où celui-ci se serait, dans la suite, montré plus conciliant. C'était une question

de dignité ; par prudence, M™* de Baud croyait devoir récarter. En même temps, sa conscience lui ordonnant d'oublier l'affront fait à l'homme qu'elle aimait, et de songer à sa fiUç, elle eut le courage de répondre au marquis qu'elle s'inclinait devant sa volonté, sans toutefois partager ses dédains pour un artiste, qui était, avant tout, un honnête homme. A Didier, elle se contenta de dire : M. du Gouëdic refuse de donner son consentement:

j'espère vaincre sa résistance.

Pour sauvegarder l'avenir de son enfant, cette honnête femme se .condamnait à vivre dans une situation fausse, à rester la maîtresse de celui auquel elle n'aurait jamais cédé , si elle ne l'avait pas considéré comme son mari .

En tenant compte de l'intérêt de leur fille , au point de vue moral, peut-être auraientils préféré légitimer leur union et renoncer à l'héritage de M. du Gouëdic, si la fortune leur avait un instant souri ; mais toutes leurs tentatives, pour se faire une position indépendante,

IHà LKS MYSTÈRES MONDAINS.

échouaient à Tenvi. Suivant Texpression consacrée, un sort semblait avoir été jeté sur eux.

Des amis dévoués, cependant, s'intéressaient à. leur avenir. Le Jour où Marcelle, quelques mois après la mort de M. de Baud , écrivit à Didier, elle se rendit chez M""* de Saire et lui confia ses anciennes amours.

— Eh bien ! s'écria Lucile> lorsque son amie eut achevé de s'expliquer, tu peux te vanter ' d*ôtre une jolie cachottière. C'est aujourd'hui que tu te confesses ; il est bien temps, en vérité, et tu mériterais... Enfin, qu'il te soit pardonné, puisque nous avons ici la faiblesse de l'aimer... Ah ! je m'explique maintenant ton goût subit pour l'Opéra-Comique ; tu nous y entraînais tous les soirs, c'est-à-dire les soirs où chantait ton ténor, ne confondons pas, et nous avions la naïveté de te suivre, d'applaudir avec toi, de partager ton enthousiasme. Nous pensions venir pour l'artiste, tandis que...

Marcelle l'interrompit :

LES MYSTÈRES MONDAINS. tSS

— Je ne venais moi-même , dit-elld , que pour lui, Jusqu'au jour où...

Ce fut Lucile qui, à son tour, lui coupa la parole «

— Ta ta ta , fit^lle en riant , ne me conte donc pas ces choses -là, n'essaie pas de me faire plus longtemps ta dupe. L'artiste, tu serais peut-être allée le voir deux fois dans Thiver; a M . de Prades, tu as consacré toutes tes soirées.* . et les nôtres, ce qui est horrible! Je m'amusais, cependant; il m'est arrivé de me prendre au sérieux, de me croire mélomane; on nous comptait au nombre des plu^ fervents soutiens de TOpéra-Gomique ; nous n'en sortions plus . Quelques jours encore et iious demandions l'autorisation de prendre nos repas dans notre loge et d'y coucher .

Elle s'arrêta, et s'emparant de la main de Marcelle :

— Ma pauvre amie, lui dit-elle en changeant de ton , je me ris de toi , au lieu de te plaindre : si tu l'aimais, comme tu as

souffert le jour où le public s'est montré in-, juste à son égard L . . Oui, tu étais émue, tremblante et je n'ai pas compris . . . J'aurais dû te confesser alors ... Ah ! pourquoi ne nous avoir pas dit que ce jeune homme t'intéressait à ce point ? Nous lui aurions évité bien des ennuis, que dis-je, de cruelles souffrances. Nous nous sommes contentés de répondre

aux sifflets par des applaudissements. Si nous

avions pu savoir... si tu nous avais dit...

nous l'aurions défendu, nous aurions protesté. Les amis de Georges se seraient mis en campagne ; à leur appel tous les cercles de Paris auraient pris les armes : le Mirliton, doijt ils font partie et qui s'intéresse à toutes les questions d'art, se serait emparé de l'Opéra- Comique pour en déloger la cabale... Le pauvre garçon! Depuis que tu m'as raconté sa vie, je comprends qu'il ait succombé dans cette lutte. Il n'avait pas assez pratiqué le monde dans lequel il est entré : le talent ne suffit pas pour s'y maintenir ; il faut avoir des

protecteurs et faire de la camaraderie. Sans aucun mérite on ne saurait parvenir, je le confesse, mais un artiste de valeur peut être méconnu s'il néglige ou dédaigne certaines formalités. Il sortait de ses Gôtes-du-Nord, et il s'était livré à un travail opiniâtre afin d'obtenir des débuts. Le temps lui avait manqué pour se créer des relations. Il était seul , que voulais-tu qu'il fit contre tous?... qu'il mourût. Mais ton amour va* le rendre à la vie ; tu as eu raison de lui écrire et tu nous le présenteras. Par amitié pour toi, Georges, dérogeant à ses habitudes, s'empressera de recevoir ici un étranger, qui, du reste, sera bientôt ton mari. Nous saurons, à nous tous, réparer les injustices du sort à son égard et lui trouver une situation en rapport avec ses mérites.

M™® de Saire se trompait. Malgré ses efforts ' et ceux de son entourage, elle ne put réussir, dans les démarches entreprises en faveur de ses amis. A peine avait-on organisé un concert où Didier devait se faire entendre ,

i86 LES MYSTÈRES MONDAINS.

que tout manquait à la fois : les artistes qui lui avaient promis leur concours, se trouvaient subitement malades , son accompagnateur lui faisait défaut, on refusait de lui louer la salle qu il avait en vue. S'il lui arrivait de réunir des élèves et de commencer un cours de chant, au. bout d'un mois ou deux, malgré les éloge% décernés .de toutes parts à son excellente méthode, à son goût éclairé, ses élèves, sans motif sérieux, s'éloignaient l'un après l'aufre, pour ne plus revenir.

C'était incompréhensible ! Il aurait peut-être encore succombé au découragement, s'il n'avait pas été protégé par son amour pour Marcelle et la chère petite fille qui grandissait sous leurs yeux.

Mais, la pauvre enfant venait de leur être volée!

Leurs ennemis inconnus ne se lassaient pas de les frapper.

LES MYSTÊBES MONDAINS. tii7

C'étaient toutes ces tristesses que Didier évoquait devant M'"'' de Baud, étendue sur son lit, brisée par la douleur qu'Ole avait ressentie, au moment où eroyant presser sa fille dans sas bras, elle s'était trouvée en face d'une étrangère.

Quelques minutes suffirent à M. de Prades pour faire revivre ces souvenirs, sur lesquels^ nous avons dû nous étendre longuement,- dans l'intérêt de ce récit. Puis, il cessa de marcher dans la chambre, devint plus calme/ s'assit au chevet de Marcelle, et tous deux, les larmes dans les yeux, la voix émue, ils se demandèrent ce que pouvait être devenue leur fijle, quelles dé.marches nouvelles ils devaient faire pour la retrouver.

gd LES MYSTERES MONDAINS.

' Hélas ! Paris était en fête ! Il célébrait à la fois le dimanche, un superbe dimanche d'été, et le jour du Grand Prix. Huit heures du soir venaient de sonner. De quel côté diriger leurs recherches ? A qui s'adresser ? Dans les commissariats de police, il ne se trouvait, en ce moment , que des employés subalternes. Du reste^ tous les postes du quartier avaient été prévenus. Les bureaux de la Préfecture étaient fermés ; les ouvrirait -on pour écouter leurs plaintes ? Le vol d'un enfant ! Etaiirce un fait . extraordinaire , susceptible d'émouvoir Paris, où se commettent journellement tant d'infamies et tant de crimes ?

Didier ne se sentait pas le courage de rester au logis ; ses nerfs surexcités lui défendaient de tenir en place; il avait besoin d'air et de mouvement. Il sortit sans savoir où il allait , confiant au hasard le soin de diriger ses. pas^ Il prit d'abord machinalement le chemin des Champs-Elysées, pour revoir la place où Louise s'était reposée, et où elle

avait vécu, auprès de sa mère, avant de lui être enlevée.

L'avenue était maintenant obscure. Sur les chaises placées au bord de la chaussée et indiquées par Marcelle , Didier aperçut assis un groupe de plusieurs personnes qui devisaient gaiement.

Deux ou trois des petites boutiques en plein vent étaient encore ouvertes; il courut interroger leurs propriétaires. Rien ! ils n'avaient rien entendu dire !

Des sergents de ville traversaient l'allée, regardant de côté et d'autre. Comme M. de Prades reportait tout à son enfant, il crut qu'ils avaient mission de la chercher et les rejoignit pour leur demander des nouvelles : ces hommes faisaient leur service de tous les jours et ne savaient même pas ce dont Didier voulait parler.

Tout à coup, au milieu des arbres, il aperçut

une enfant qui semblait errer à l'aventure.

Son cœur battit plus vite. . . C'était peut-être

Louise, qui, revenue instinctivement à la p}aoe où elle s'était perdue , cherchait sa mèrei. Il courut vers T enfant et la prit dans ses bras , pour la mieux voir.

— ^ Laissez-moi ! Laisses-moi ! cria-t-elle.

En même temps apparut un homme à peu près du même âge que Didier.

— Ah 1 lui dit pe dernier eii posant Tenfant à terre, excusez- moi ! J'ai perdu ma fille et je croyais Tavoir retrouvée.

Il descendît, en courant, l'avenue des Champs- Élyséôs. Ces lieux lui . faisaient horreur ; il avait hâte de les quitter. Il traversa la place de la Concorde et prit la rue de Rivoli. D'après les renseignements de Marcelle, la personne, soupçonnée d'avoir volé l'enfant, s^ était dirigée de ce côté. Il marcha longtemps, regardant à droite, à gauche, sans avoir conscience de ce • qu'il voulait, de ce qu'il faisait, sans se rendre compte de l'inutilité de cette course.

Au boulevard Sébastopol, il s'arrêta; une idée venait de le frapper :

l^ES MYSTÈRES MONDAINS. 1^1

Gomment, se dit-il, n ai-je pas songé à prévenir M. et M"' de Saire ? Us m'auraient eonseiUé des démarches qui ne se présentent pas, en ce moment, à mon esprit.

n monta dans une voiture et se lit conduire rue de la Madeleine.

Trouverait-il ceux qu'il allait chercher ?

Depuis longtemps il ne leur faisait que de rared visites, La bienveillance de M. et de M"*' de Saire ne s'était,' cependant, jamais, démentie. Ce ménage, aussi honnête qu'in-telUgent, au-dessus de toute petitesse et de toute servitude, réservé dans ses relations, mais entièrement dévoué à ses amis, refusait de voir la position irrégulière de Didier et de Marcelle. Il les traitait comme s'ils étaient mariés , et les comblait en public de tant- d'attentions et de prévenances, qu'il les imposait au monde,

Didier s'était peu à peu éloigné de cette intimité; il craignait de compromettre M.

et M"* de Saire, de souligner davantage

leur indépendance de caractère, Toriginalité de leurs allures, qui souvent leur avaient nui dans certains milieux. Peut-être obéissait-il ' aussi à un autre sentiment inavoué : ce ménage d'épicuriens parfaitement heureux, la complète oisiveté de Lucile, le facile travail auquel se livrait Georges et qui lui suffisait, non-seulement à bien vivre, mais encore à se préparer un avenir fortuné, attristaient Didier. Ce n était pas l'envie ; elle n'aurait pas trouvé place dans son cœur. A son insu, sa pensée se reportait sur sa chère compagne , jcondamnée aux privations, et sur lui-même , qui , par suite d'une fatalité inexplicable , était obligé de renoncer à tout espoir d'améliorer le sort de celle qu'il aimait. Il s'abstenait donc de se rendre aux, nombreuses invitations de ses amis, tout en laissant Marcelle libre de voir M'"* de Saire et de lui amener souvent leur petite Louise , dont cette aimable femme avait voulu être la marraine.

Mais, en ce moment, Didier n'avait le droit .

de s'occuper ni de ses susceptibilités ni de ses scrupules. Il devait seulement se souvenir de l'intérêt qu'on lui avait toujours montré et qui lui permettait, malgré l'heure avancée, de confier son désespoir à ses amis et d'implorer leur secours.

Pendant qu'il se rendait chez M. et M"** de Saire, Marcelle, restée seule dans son appartement, tout entière à ses pensées, souffrait encore plus que Didier, dont les recherches et les démarches occupaient l'esprit. Elle avait ouvert la croisée de sa chambre et regardait dans la rue d'Amsterdam.

A chaque instant des groupes animés, joyeux, regagnant leur demeure, après une journée de plaisir à la campagne , défilaient sous ses fenêtres. Dans la plupart de ces groupes elle distinguait un enfant qui, fatigué et presque endormi , se pendait aux jupes de sa mère et lui tendait ses petits bras pour se faire porter. Combien tous ces gens étaient heureux !

m LKS MYSTERES MONDAINS.

Ils allaient rentrer à la maison avec leur enfant, le déshabiller, le coucher, lui donner une dernièva caresse et veiller sur son sommeil.

Elle ! sa nuit se passerait devant oette croisée, à écouter tous le9 bruits dQ la rue, à guetter le retour de sa fille, qui ne pouvait revenir*

Le petit lit de Louise était là, froid, nu, triste et désolé. .

De temps à autre une voiture s'arrêtait devant la porte. Marcelle se penchait imprudemment sur r appui de la fenêtre et interrogeait Tobscurité. Si sa fille, ramenée par une personne charitable, allait descendre de la voiture!

Aucun enfant n'apparaissait. Elle se disait alors que la rue pétait ma\ éclairée, qu'elle avait mai vu. Elle quittait la croisée et traversait en courant le salon et l'antichambre, pour s'élancer sur le palier.

On montait l'escalier.

Renversée sur la rampe, attentive, haletante^ Marcelle essayait d'écouter et d'entendre.

Hélas 1 le locataire qui venait d'entrer dans la maison ^'arrêtait aux premiers étages ou bien passait devant elle pour monter plus haut.

Las§e de tous ses espoirs déçus, elle ferma la croisée et elle essaya de devenir sourde à tous les bruits. Mais comment se rendre du même coup insensible, ne pas ^nger à la perte qu'elle avait faite, oublier Tenfant qui, le matin encore, emplissait la maison de ses jeux et de ses rires? Elle voulut s'imaginer que t.ouise était dans son lit, qu'elle venait de la coucher. Elle alla chercher ses vêtements restés épars dans le cabinet de toilette : la robe, la chemisette, les bas, les petites bottines, quittés par Tenfant à trois heures, lorsqu'on l'avait habillée pour sortir. La tète affaiblie , le cerveau malade , hallucinée par la douleur et par un long jeûne , car elle n*avait rien pris depuis le matin , elle se crut encore mère pendant un instant, et, suivant son habitude de chaque jour, elle rangea dans l'armoire à glace les objets ramassés çà et là. Elle marchait sur la pointe

des pieds , faisait le mojins de bruit possible, et chantonnait doucement, comme de coutume, pour que la petite fille s^endormît au son de sa voix.

Tout à coup le rêve disparut; la réalité se dressa devant elle :

« Non, s'écria-t-elle avec désespoir, elle n'est plus là ! Elle n'est plus là ! je ne la reverrai plus ! »

Et , perdant tout à fait la tète , à moitié folle,

elle ajouta : « Je ne veux pas vivre sans elle. Je veux mourir ! »

Alors elle s'élança vers son secrétaire, fouilla dans une de ces petites pharmacies de voyage que se procurent toutes les mères et saisit un ilacon de laudanum.

La voiture qui conduisait Didier chez M. et M"*' de Saire s'arrêta devant le numéro 20 de la rue de la Madeleine.

M. de Prades descendit aussitôt et regarda les croisées du troisième étage. Aucun rayon de lumière ne perçait au travers des persiennes et des rideaux. L'appartement semblait désert. Peut-être les deux jeunes gens avaient-ils quitté Paris le samedi soir pour n'y rentrer que le lundi. Georges, à qui la Bourse donnait peu de loisirs suivis, aimait à s'échapper, Tété, avec sa chère maîtresse légale , comme il l'appelait, et à passer, en tête à tête avec elle, quarante-huit heures , dans une campagne retirée, ou sur une plage inconnue- des baigneurs.

m LES Mystères mondains.

Cette crainte ne fit que traverser l'esprit de Didier : M. et M"* de Saire étaient trop Parisiens pour avoir , un jour de Grand Prix, sacrifié à leurs goûts champêtres et maritimes. Ils avaient dû se rendre aux courses dans la journée, mais fatigués sans doute, ils s'étaient couchés depuis longtemps.

Qu'allait-il faire? Lui permettrait-K)o de monter dans la maison et trouverait-il un domestique disposé à réveiller ses maîtres? Ne seraitil pas plus convenable de retarder jusqu'au jour ses tristes coAfîdences? S'il arrivait à Georges dt à Luoile de' lui donner un bon conseil, pourrait-il le suivre avant le lendemain?

Pendant.qu'il hésitait ainsi, il crut entrevoir une faible lueur derrière les persiennes du salon. Il regarda plus attentivement : trois croisées de l'appartement paraissaient, en effet, moins sombres que les autres.

Alors il se dirigea vers la porte oochère et ^onna. . Lo (^noierg^ Ip laissa monter «ans l'interroger.

L£S MYSTERES MONa\INS. 199

Arrivé à l'étage où demeuraient M. et M** de Saire, Didier écouta : des bruits confus vinrent jusqu'à luit

Il frappa doucement, puis un peu fort. Après une courte attente, on* lui ouvrit et il aperçut Georges qui tenait un flambeau à la main.

— Vous ! vous à cette heure ! s'écria gaiement M. de Saire en reconnaissant Didier. Du diable, si je vous attendais! Mais soyez le bienvenu parmi nous.

Il traversa l'antichambre en élevant le flam-

beau, pour indiquer la route, et, sans se retourner, il disait :

— C'est bien un miracle, si vous nous trouvex debout à pareille heure. Imaginez-vous que j'ai gagné aujourd'hui à ces Messieurs un argent fou aux courses. Ils sont venus dîner chez moi et, à force d'instancesi ils ont obtenu de Lucile la permission de faire un baccarat.

, Contre toutes nos habitudes, nous avons consenti et j'ai déjà reperdu mon gain de lu journée.

Ils étaient arrivés devant la porte du salon. Georges l'ouvrit.

Autour d'un grand guéridon, appelé par exception à remplir les fonctions de table de

• jeu, se trouvaient réunis tous les intimes de la maison. Les uns, un peu échauffés par un bon repas, jouaient avec conviction, mais avec une • inexpérience qui plaidait eh leur faveur; les autres, assis derrière eux, ou debout à quelque distance, se contentaient de les regarder. Quant à Lucilp, dans une élégante toilette de soirée, dont le corsage échancré en carré laissait à découvert une partie des épaules et de la poitrine, elle s'occupait à remplir de punch ou de thé les verres en 'vieux bohème ou les tasses de Sèvres placés devant ses invités. Elle ne prétait attention au baccarat que pour intervenir auprès des joueurs, lorsque la partie lui paraissait prendre des proportions inquiétantes.

— Non; non, disait-elle alors en s' approchant, • je ne veux pas qu'on joue si gros jeu chez moi. Si vous continuez, j'éteins les bougies.

• — Je perds des sommes énormes, répondait en riant, le prince G... que nous avons vu assister, dans les Champs-Elysées, au retour des Courses. Gomment me rattraperai-je si vous m'empêchez de faire une banque?

— Vous vous rattraperez demain au Gercle, reprenait M™* de Saire. Ge soir vous m'avez tous promis d'être sages.

— Allons, j'obéis, fit le prince.

— Pour vous récompenser, voici du punch au kirsch. -,

Ge baccarat de famille, entre intimes et sous . la surveillance immédiate d'une maîtresse de maison à qui tous se faisaient un plaisir de plaire, ne ressemblait, en aucune façon, à ces terribles parties où les joueurs pâles, fiévreux, penchés sur la table, n'ont de regards que pour les cartes et ouvrent seulement la bouche pour prononcer les mots sacramentels : « Je donne, j'abats, je m'y tiens, baccarat, je tire à cinq, j'ai neuf. »

On s'interrompait pour échanger quelques

idées , et adresser .un compliment de bon goût à la charmante M"* de Saire. Le salon avait l'animation des jours ordinaires où Ton se contentait de causer, de s'amuser et de faire de la . musique. Les bougies roses et bleues du petit lustre de Venise brûlaient gaiement dans leurs grandes bobèches en verre de couleur, et S.

l'agent de change aussi aimé à la Bourse que redouté dans les salles d'armes, s'était installé au piano et jouait une délicieuse polka' de Laurent de Rillé.

— Mais entrez donc, dit Georges qui, après avoir ouvert la porte du salon, s'aperçut que Didier ne le suivait pas.

— Non, non, pas ici, fit M. de Prades en se reculant.

Georges se retourna. Le flambeau qu'il tenait à la main éclaira le visage de Didier.*

— Gomme vous êtes pâle ! s'écria M. de Saire. Qu'avez-vous? Un malheur vous estil arrivé? Vous venez peut-être nous le confier.

LES MYSTÈRE?^ MONDAINS. 2a^

— Oui, oui, en effet, un malheur!

— Et moi qui ne devinais pas... Pardon, mon cher, pardon. ..Ah ! je comprends que vous ne vouliez pas entrer dans ce salon.

Il ouvrit une porte, et faisant passer son hôte devant lui :

— Tenez, ajouta4-il, voici mon cabinet, nous serons seuls. Qu'est-il arrivé, grand Dieu, vous m'inquiétez I

En un instant, Georges fut au courant de la situation*

— C'est affreux! s'écria-t-il, affreux! Lucile sera désespérée. Nous n'avons pas d'enfant et elle aime sa filleule de toute son âme. Je vais lui apprendre cette terrible nouvelle, puis nous aviserons tous les trois. Attendez, je reviens.

Il courut au salon chercher sa femme. Lorsqu'elle rejoignit M. de Prades, au bout de

quelques instants, elle avait la figure bouleversée.

— Que faire? dit-elle à Didier, en lui tendant la main, que faire ?

— Je suis venu vous le demander, répondit-il.

Tout à coup elle s'écria :

— Et Marcelle? Où se trouvè-t-elle, en ce moment? Qui est auprès d'elle?

— Personne. Depuis quelque temps nous n'avons même plus de bonne, et notre femme de ménage avait congé aujourd'hui.

— Il faut aller retrouver Marcelle, c'est une imprudence de la laisser seule, en un pareil moment. Venez, venez. Je jette quelque chose sur mes épaules et je vous accompagne. Elle sera heureuse de me voir. Toi, Georges, ajoutât-elle, on se tournant vers son mari, rentre dans le salon et fais cesser le jeu. Ces Messieurs abandonneront facilement les cartes dès qu'ils apprendront notre malheur. Vous déciderez, à vous tous, ce qu'il convient de faire. Ceux qui m'aiment ici, devront se mettre en campagne dès demain matin.

Elle s^éloigna. Cinq minutes s'étaient à

peine écoulées , qu'elle rejoignait Didier et descendait avec lui Tescalier. Elle avait revêtu précipitamment un grand burnous rouge, dont le capuchon encadrait merveilleusement sa tête pâle.

Arrivés rue d'Amsterdam et, après quelques pourparlers avec la concierge, Didier et M™* de Saire gravirent précipitamment l'escalier.

Le gaz était éteint, la maison silencieuse.

Ils s'arrêtèrent au quatrième étage et sonnèrent.

On ne répondit pas à leur appel.

Alors Didier se souvint d'avoir emporté une clef de l'appartement, l'introduisit à tâtons dans la serrure et ouvrit.

Aucun bruit ne se faisait entendre. On n'entrevoyait aucune lumière.

Il passa le premier et prenant M"* de Saire par la main, il la guida dans l'obscurité vers le salon.

Marcelle n'y était pas.

Me

Tout à coup, en cherchant, la porte de la chambre à coucher, ils se heurtèrent contre un petit guéridon, qui tomba.

Marcelle devait avoir entendu ce bruit.

Pourquoi n'accourait-elle .pas à' leur rencontre?

S'ôtait-elie donc endormie?

Non, l'inquiétude^ la douleur, la tenaient certainement éveillée.

Didier continuait à diercher la porte en criant : « Marcelle, Marcelle, c'est moi I »

Personne ne répondait.

Enfin il trouX^a la serrure, ouvrit, regarda devant lui et poussa un cri.

Au moment où Marcelle allait porter à ses lèvres le poison, dont éperdue, folle de douleur, nous l'avons vue s'emparer, elle avait entendu un coup de sonnette, puis, quelque temps après, dés pas dans l'appartement.

C'était Didier qui rentrait, elle ne pouvait en douter, et ce retour prévu ne devait pas l'empêcher de mettre à exécution son terrible projet.

Cependant elle s'arrêta. S'il n'était pas seul?... S'il avait retrouvé la petite Louise?... S'il lui ramenait son enfant ?

Elle avait attendu en souriant, en se moquant d'elle-même, car elle n'espérait plus, elle ne croyait plus. Mais elle pouvait bien at-

tendre une minute de plus, elle pouvait bien souffrir encore.

La minute s'était écoulée : Didier venait d'apparaître sur le seuil de la porte. Derrière lui, dans l'ombre, elle croyait apercevoir Lucile.

Louise n'était pas avec eux.

Alors elle éleva brusquement le bras et approcha le flacon de ses lèvres.

Didier comprit et s'élançant vers elle : « Mal- . .heureuse, lui dit-il, que vas-tu faire! »

— Mourir! répondit-elle avec exaltation.

Mourir ! puisqu'elle est morte.

Il lui prit la main, ouvrit, de force, ses doigts crispés, arracha le flacon, le jeta sur le marbre de la cheminée où il se brisa et, attirant Marcelle à lui, la regardant avec fixité :

— Tu n'as pas le droit de te tuer! s'écriat-il. Je te le défends !

Lucile s'était approchée. Elle entourait Marcelle de ses bras et lui disait à son tour :

— Il a raison'. Tu ne dois pas mourir, tu dois vivre pour la retrouver.

-^ Nous ne la retrouverons pas, répondait la malheureuse mère.

— Qu'en sais-tu? fit Didier.

— Tu as dit toi-même, reprit-elle, qu'elle nous avait été volée, que nous étions victimes de tes ennemis, et tu les sais implacables.

Lucile allait parler. Didier l'arrêta d'un geste énergique et .reprit, en élevant la voix :

— Eh bien oui! je l'ai dit, je le crois, j'en suis sûr. Mais nous serions lâches, entends-tu; lâches, si nous ne luttions pas contre eux, si nous n'essayions pas de les atteindre et de les terrasser. Ah ! j'ai pu leur céder, lorsqu'il était question de ma carrière, de mon art, de mes intérêts; je me suis avoué vaincu et j'ai courbé la tête. Aujourd'hui, c'est notre enfant qu'il s'agit de défendre, d'arracher de leurs mains, de reconquérir. Je veux vivre pour la chercher, pour la délivrer, pour la presser encore dans mes bras. Je veux vivre pour rencontrer enfin mes ennemis, lutter contre eux, les vaincre et me Venger!

la. •

Elle le regardait avec étonnement. Cet horame blond, aux traits délicats et presque féminins, trop joli garçon, trop parfait en quelque sorte, et dont le visage ne trahissait» jamais Témotien , semblait métamorphosé. Ce n'était plus le compagnon de ses jeux, prêt à lui céder,, à satisfaire ses moindres caprices; le fiancé qui , sans se plaindre, avait accepté la nouvelle de son mariage; T artiste empressé de plaire au pubhc, joyeux de ses succès et seulement attristé de sa chule ; TÉunant timide et craintif, qui pliait tous ses désirs aux siens ; c'était un homme à la voix vibrante, au geste énergique, fort, menaçant, prêt à frapper, terrible.

Et pendant qu'elle le regardait,' il continuait :

— Ah ! si notre fille était morte, je te laisserais, peut-être la rejoindre, à condition de mourir avec toi. Oui, notre vie.se résumait

en elle^ nous vivions par elle et pour elle, nous avions le droit de la rejoindre; mais elle

n'est pas morte, on nous Ta volée ! Et tu vou-

draifl Tabandonner aux infâmes qui nous Vont prise! Il faudrait déjà nous avouer vaincus, re* noncer à la lutte, et, sans force contre la douleur, déserter une existence qui doit être consacrée à notre enfant ! La vois-tu ? L'wtendstu? Elle nous tend ses petits bras, elle nous crie : « Au secours 1 au secours ! » Pauvre adorée I Elle est auprès de cette misérable femme, qu'elle ne connaît pas, loin de toi, loin de moi, loin de nos sourires, de nos baisers, de notre cœur. Elle pleure, elle demande sa mère et on lui ordonne de se taire, on la frappe peut-être... •

— Tais-toi ! je t'en conjure, s'écria Marcelle en se précipitant dans les bras de Didier, j'étais folle, je ne veux plus mourir. Ma flUe, ma lille, pardonne-moi!

Lorsqu'elle fut plus calme, il l'attira yers lui et après s'être accusé d'avoir manqué d'énergie • à la première atteinte de la douleur, d'avoir provoqué, en quelque sorte, son moment defai-

blesse, il essaya d'envisager la situation avec sang-froid et d'arrêter, de concert avec Marcelle et Lucile, un plan de conduite qu'ils suivraient tous trois résolument.

Ils causèrent longtemps, ou plutôt Didier parlait et les deux jeunes femmes l'écoutaient en silence, l'approuvant, de temps à autre, du geste et de la voix. Quelques minutes auparavant, nous l'avons dit, Marcelle avait été surprise de la transformation physique qui s'était faite en lui, de la mâle énergie peinte sur son visage. Maintenant elle le retrouvait moralement aussi ferme, aussi fort.

Elle l'avait aimé sans le connaître, elle allait l'aimer davantage pour l'avoir connu. Elle comprenait aujourd'hui cette nature délicale, timide, presque faible dans la vie ordinaire. Mais il secouait sa torpeur lorsque les circonstances l'exigeaient; il se réveillait d'autant plus actif et résolu, qu'il n'avait pas usé ses forces aux banalités de la vie.

Comme elle l'avait mal jugé! Dans ces

moments où les femmes, trop souvent condamnées à rinactioii, laissent leur esprit flotter et errer autour d'elles, dans ces jours de lassitude morale, d'écœurement et de désespérance, où Ton e'st sévère même envers ses plus chers amis , il lui était arrivé de se dire que le baron de Prades avait peut-être légué à Didier sa légèreté, son indifférence en toutes choses.

Comment fut-elle appelée à porter ce jugement? Suivant elle, alors, Didier s'était trop docilement courbé devant la volonté de M. du Couëdic. Quelle injustice! Il n'avait jamais affirmé plus nettement que dans cette occasion sa doitture, sa force et sa grandeur d'âme. Plutôt que de la condamner à la pauvreté, il avait sn vaincre sa douleur, dompter sa passion. Et, plus tard, lorsque dans toute la maturité de son talent, en plein succès et en pleine gloire, on l'avait tout à coup discuté, contesté, puis renié ; lorsqu'il s'était trouvé en butte aux injures du public, aux duretés de la Presse, n'avait-elle pas osé l'accuser encore de trop de soumission ?

214 h^)i MYSTÈRES MONDAINS.

Quelle injustice nouvelle ! Parlemente-t-on ? raisonne-t-on avec la Presse et avec le public? Peut-on leur dire : «Vous faites erreur, j'ai du talent! » L'artiste, le véritable artiste se tait, s'incline et attend. C'est faire acte de faiblesse, que de se plaindre, que dé se donner pour une victime du sort, et de crier à la persécution. L'homme vraiment fort compte sur l'avenir pour le venger.

^ Elle lisait aujourd'hui couramment dans le cœur de Didier. Il venait de se révéler à elle : il était doué de toutes les grandes qualités viriles : le calme et la résignation lorsqu'il est inutile ou imprudent de combattre, la volonté ï>éfléchîe et inébranlable, le sang-froid, le courage et l'ardeur, quand l'heure du réveil est venue, quand on peut prendre une arme, se défendre et attaquer.

Ces réflexions l'amenaient à évoquer ses souvenir s. d'enfance et elle s'étonnait que le

passé ne lui eût pas servi à comprendre et à s'expliquer le caractère de Didier. Elle se re-

trouvait maintenant avec lui dans la baie de

Saint-Brieuc, sur leur plage favorite : la mer

était unie comme un lac et cependant il avait

pour y entrer les mêmes hésitations, les mêmes

timidités que Marcelle; il ne s'éloignait pas de

la plage et semblait craindre de perdre pied.

Ceux qui le regardaient du rivage et qui ne le

connaissaient pas, se moquaient de ce grand

garçon si réservé et si craintif. ' Mais, le len-

demain, le vent soufflait, la mer mugissait, les

vagues étaient menaçantes. Personne n'osait

se baigner. Alors Didier, à la vue du danger,

surexcité par le péril, s'élançait dans la mer,

luttait contre le flot et bravait sa colère. Tel il

s'était autrefois montré, tel on le retrouvait

aujourd'hui.

Ils s'entretenaient encore tous les trois à six

heures du matin, lorsque Georges de Saire les

rejoignit.

Il venait leur faire part de ses réflexions et

de celles de ses amis. Tous avaient été d'avis

que la Préfecture de police pouvait seule se

livrer, en ce moment, à des recherches utiles : mais le zèle de ses employés devait être stimulé. Tout fonctionnaire public, quelle que soit sa valeur personnelle, et souvent sans qu'il en ait conscience, se montre accessible à certaines influences et s'occupe avec plus d'ardeur des affaires qui lui sont chaudement recommandées. On allait donc, sans retard, dès le matin, agir auprès du préfet de police et des différents chefs de la sûreté. De leur côté, Marcelle et Didier ne devaient négliger aucune démarche.

Georges venait se mettre pécuniairement à l'entière disposition de ses amis, et, pour ne froisser, en aucune façon, leur susceptibilité très-ombrageuse dans les questions d'argent, il eut soin de faire observer que c'était à la filleule de sa femme qu'il ouvrait sa bourse.

On se sépara après s'être promis de se rejoindre dans la matinée.

Alors M. de Prades exigea que Marcelle prît un peu de repos, afin de l'aider le lendemain

dans les démarches qu'ils allaient entreprendre. Elle obéit docilement, s'étendit sur une chaise longue et laissa retomber sa tète sur le cœur de Didier.

Son réveil fut affreux : la pensée engourdie et somnolente, elle ne se rendit pas compte d'abord des événements de la veille. Ses regards se portèrent, par habitude, sur le lit de sa fille. Un rayon de soleil se jouait dans les rideaux de mousseline comme si Louise était toujours là et qu'il voulût éclairer son premier sourire. Puis, elle écouta : d'ordinaire l'enfant, qui s'était couchée à l'heure où sa mère travaillait encore, se réveillait avant elle et, les yeux ouverts, attentive, muette, épiait un mouvement

de Marcelle, pour lui crier : « Mignonne mère, prends-moi dans ton lit. » Encore endormie, M"* de Baud allongeait machinalement la main, rapprochait du sien le petit lit de Louise, se penchait , la soulevait , la faisait franchir l'espace qui la séparait d'elle et, se reculant un peu, la glissait doucement sous les couvertures. Aussitôt l'enfant entourait de ses bras le cou de sa mère, l'embrassiait à pleines lèvres et se pelotonnait contre elle. Elles • s'enïaçaient , se plongeaient, pour ainsi dire. Tune dans l'autre ; de même qu'elles n'avaient qu'une àme^ elles ne formaient plus qu'un seul corps. Louise, tout à fait éveillée maintenant, disait, dans son charmant petit idiome, de douces choses à Marcelle et celle-ci l'écoutait avec ravissement, respirait sa fraîche haleine, baisait ses cheveux dont les boucles soyeuses et parfumées lui caressaient le visage et se réchauffait à la chaleur de ce petit corps tiède et tout frémissant. Quel lumineux réveil! Quelle rayonnante matinée! Elle puisait à cette source de vie et d'ivresses intimes assez

de courage pour supporter les tristesses de la journée.

Tout à coup M"® de Baud se souvint et poussa un cri : le lit était désert, là chambre était vide, Tenfant n'était plus là !

Mais Didier, non-content d'avoir veillé sur le court repos de Marcelle, se trouvait à ses côtés pour protéger son réveil. Il ne lui laissa la liberté ni de s'attendrir, ni de se désespérer.

— Lève-toi, lui dit-il. Le moment est venu de commencer les démarches.

Elle le regarda, comprit sa pensée, et lui obéit comme la veille.

Pendant qu'elle réparait le désordre de sa toilette , qu'elle passait une robe sombre , en

rapport avec le deuil de son cœur , de grosses larmes coulaient de ses yeux et l'aveuglaient par instants. C'est qu'à chaque pas, à chaque mouvement, un objet nouveau lui rappelait le temps si proche où Louise emplissait la maison de ses rires et de ses jeux. Sur une chaise du cabinet de toilette gisait, à moitié déshabillée,

:â-20 l-ES MYSTÈRES MONDAINS.

• W ' • Il

la pépée favorite. Dans le salon, un ménage était étendu sur une table d'un pied de haut et la pauvre mère se souvenait que la veille, en partant pour les Champs - Élysées , son enfant lui avait dit : « Mère , je mets le couvert pour faire, en rentrant, la dînette avec ma petite amie. »

Elle n'était pas rentrée !

Bientôt Marcelle fut prête; elle rejoignit Didier et sortit avec lui. Leur femme de ménage venait d'arriver; on lui donna l'ordre de ne pas quitter la maison et de recevoir les personnes qui pourraient demander des renseignements ou apporter des nouvelles.

Le premier soin de Didier, en descendant la rue d'Amsterdam, fut d'acheter les journaux ; il croyait y trouver relaté l'événement de la veille. Toutes les autres nouvelles ne devaient-elles pas faire place à celle-là ? Quand un grand bonheur vous survient ou qu'un malheur vous frappe , quand le cœur déborde de joie ou de tristesse, il semble que tout le monde devine

ce qui se passe en vous. On ne peut admettre rignorance, rinsouciance*, l'indifférence des passants. Gomment ! je pleure, et vous ne savez pas pourquoi ! Je chante, et vous ne m'entendez pas chanter ! Je n'ai qu'une pensée, et vous ne la connaissez pas ! L'univers se concentre pour moi sur un seul point, et vous ne le voyez pas ! Votre horizon est différent du mien! On ne peut, se faire à cette idée, et dans l'ivresse où l'on se trouve , on croit que les passants vous voient , vous comprennent, se réjouissent ou se lamentent avec vous.

Il n'en est rien cependant. La plupart des journaux gardaient le silence sur le seul événement qui pût intéresser Didier. Ils parlaient des courses -, des mérites du cheval vainqueur , de sa filiation, de son jockey, de son propriétaire. On nommait les personnages marquants entrevus dans l'qpiceinte du pesage. On décrivait, par le menu, la toilette des femmes : on racontait les plus petits accidents survenus pendant les courses ou à l'heure du retour. Mais, de la

petite Louise, perdue dans la foule, arrachée des bras de sa mère; volée, il n'était pas question.

Marcelle et Didier se rendirent alors au poste de police qui avait reçu la déposition de M"* de Baud. On ne savait rien, et l'affaire suivait son cours. Ils se firent conduire à la préfecture et la trouvèrent aussi mal renseignée : les rapports des différents commissaires n'étaient pas encore arrivés.

Alors, pendant que Georges et Lucile, comme il était convenu, agissaient de leur côté, ils se décidèrent à suivre leurs conseils et à faire eux-

mêmes des démarches auprès des personnes influentes qu'ils pouvaient connaître.

Didier courut chez M. de Linois, l'ami de son père et celui qui l'avait si malheureusement entraîné à embrasser la carrière du théâtre. En même temps, Marcelle se rendait ^chez un député, que lui avait autrefois présenté son mari. Elle allait être obligée d'avouer , de nouveau , sa fausse position depuis son veuvage, mais

poup retrouver Louise, devait-elle hésiter à faire le sacrifice de ses pudeurs ?

A deux heures de Taprès-midi , ils regagnèrent la rue d'Amsterdam. Les personnes qui s'étaient intéressées à leur infortune leur avaient, en même temps, donné le conseil de rentrer chez eux et d'attendre. •

Attendre ! lorsqu'on voudrait agir, se remuer, dépenser toutes ses forces physiques, briser le corps au point d'endormir la pensée et d'amener l'oubli, faire de l'esprit l'esclave de la matière !

Attendre! dans* là demeure où l'absente a laissé son ineffaçable empreinte, qu'elle a parfumée de sa présence, où tout 'la rappelle et dit de la pleurer!

La mère, dont l'enfant est mort la veille, sort de l'anéantissement où elle était plongée, pour faire la dernière toilette du pauvre petit cadavre, le couvrir de lilas blancs et de couronnes, déposer un dernier baiser sur ses lèvres bleuâtres et glacées; puis, tandis qu'on

ferme le cercueil et qu'on remporte à Téglise, elle tombe mourante dans les bras de ses amis qui profilent de son accablement pour l'entraîner loin des lieux où elle vient de tant souffrir, où elle souffrirait encore si cruellement.

La mère dont l'enfant, au contraire, a été volé, ne peut s'éloigner de sa demeure. Elle sait qu'on ne lui a pas enlevé son cher trésor, pour le lui rendre; elle sait que son attente sera vaine; elle ne croit plus, elle n'espère plus. Mais elle doit rester aux lieux où on lui a dit d'attendre ; il * faut qu'elle veille, qu'elle souffre, qu'elle meure à la place où elle a été frappée.

Vers cinq heures, M. et M""* de Saire rejoignirent Marcelle et Didier.

Ils avaient fait les démarches convenues et ils étaient en droit de penser qu'on en tiendrait compte. En même temps, Georges avait porté à tous les journaux du soir des notes destinées à fixer l'attention des lecteurs.

En vingt lignes, rédigées avec un grand soin.

il avait raconté révénemenl de la veille, donné le signalement exact de Tenfant et promis aux personnes qui pourraient Téclairer sur sa disparition une somme proportionnée à l'importance des renseignements fournis. Si c'était la petite Louise qu'on ramenait à sa mère, la récompense était assez forte pour tenter même le misérable qui se serait fait voleur d'enfant dans un but de spéculation. EnjRn, il s'adressait au cœur de tous ceux que la question d'intérêt n'aurait pu toucher.

Non content de ces notes, il avait envoyé.

aux fonctionnaires chargés de la surveillance de nos frontières et de nos ports d'embarquement, des télégrammes apostilles par un / personnage des plus influents. On attirait leur atlfcntion sur tout enfant âgé de trois à quatre ans, accompagaé d'une personne qui paraîtrait suspecte et trop empressée de quitter la France.

Bref, M. et M"*' de Saire, aidés de leurs amis, avaient songé à tout, pris toutes les

mesures utiles et intelligentes que conseillaient les circonstances^

Ils reçurent les chaleureux remercîments de Didier et de Marcelle, et rentrèrent che« eux afin de se reposer, quelques heures, des fatigues de la journée et 4© la nuit précédentes. Ils promettaient de revenir dans la soirée, pour ne pas les laisser livrés à euxmêmes.

Restés seuls, les deux jeunes gens, condamnés à rinaction, causèrent longtemps de celle qu'ils avaient perdue. Où était-elle? Que faisait-elle? La reverraient-ils jamais? Ils essayaient de se donner de l'espoir l'un à l'autre. Mais leurs regar/is, leur voix n'étaient pas d'accord avec leurs paroles. Les lèvres de Didier murmuraient les mots d'espérance et de confiance, tandis que son cœur, dans lequel, depuis longtemps, Marcelle était habituée à lire, disait : « Je suis désespéré. Nous ne la verrons plus. »

A sept heures du soir on sonna vivement à leur porte.

Ils coururent ouvrir et se trouvèrent en face d'un employé de la Préfecture de police.

Il venait informer M""' de Baud que le Préfet Fattendait à huit heures précises dans son cabinet .

Aussitôt, Marcelle et Didier demandèrent si on avait des nouvelles de leur enfant. L'employé ne put répondre à ce sujet. Simplement chargé d'une mission verbale, il n'était pas au courant de l'affaire.

Une heure encore les séparait du moment fixé pour leur audience. Mais ils partirent im-

aiâ^» LES MYSTÈRES MONDAINS.

médiatement de chez eux et firent la route à pied ; ils espéraient que le temps leur paraîtrait ainsi moins long.

Le Préfet avait-il des renseignements â leur donner ? Peut-être que , touché de leur infortune, et, tenant compte des recommandations pressantes qui lui étaient parvenues dans la journée, il voulait simplement assurer M"* de Baud de son zèle et lui dire d'espérer?

Arrivés sur la place du Palais, un scrupule leur ^ vint : Didier devait-il se. présenter avec Marcelle devant le Préfet ? N'y avait-il pas une sorte d'impudeur, dans leur position illégale, à se conduire comme s'ils étaient mariés ? La disparition de Louise frappait Didier aussi vivement que M""*" de Baud ; moralement il était intéressé, comme elle, à retrouver l'enfant; mais, aux yeux du mohde, aux yeux de la loi, M. de Prades n'existait pas. On ne connaissait que la mère, le père n'avait aucun titre, aucun droit à porter plainte et à demander justice.

Ils comprirent l'un et l'autre cette situation

sans avoii* besoin de se l'expliquer, et décidèrent que Marcelle se rendrait seule au rendez-vous. Didier resterait sur la place, et, pour sauvegarder la réputation de la femme qu'il aimait, il essayerait de calmer ses légitimes impatiences et d'attendre, avec sang-froid, le résultat de l'entrevue.

A huit heures moins dix ils se séparèrent, après avoir échangé un, dernier serrement de mains et un dernier regard. M""* de Baud franchit la porte de l'hôtel, gravit l'escalier particulier, qui est à droite sous la voûte, et, introduite par un huissier, prévenu de cette audience, elle entra dans le cabinet du Préfet.

Émue , tremblante , essayant de deviner ce qu'on allait lui dire , elle attendit quelques instants .

Enfin, une portière se souleva et un homme aux manières distinguées s'avança vers elle, la salua et lui fit signe de s'asseoir.

Il n'avait pas encore parlé et elle avait déjà compris, à la gravité de son maintien, à la tris-

33Û LES MYSTÉREB MONDAINS.

tesse de son regard , qu'il ne lui apportait au- Gune bonne nouvelle .

— Madame, lui dit-il en effet, je dois d'ahorcj vous prévenir, pour vous empêcher^ de concevoir une espérance, qui serait, hélas!

bientnt déçue, que votre fille n'est pas retrouvée. Si je vous ai priée de vous rendre auprès de moi, sans retard , c'était afin de vous demander des détails intimes, dont l'intérêt ne pourra vous échapper, et pour vous promettre mon concours le plus actif. J'ai moi-même dec enfants: c'est vous dire combien votre malheur me touoiie.

Marcelle essaya de prononcer quelques mots de remercîment; le Préfet ne lui permit pas d'achever la phrase commencée et continua :

— Vous avez pu, depuis hier, nous accuser d'oubli, de négligence. Nous ne méritons pas ces reproches . La disparition d'un enfant soulève, au premier abord, d'assez graves difficultés. Est-il égaré ou perdu ? A-t-il été volé ? Dans le premier cas, c'est une affaire de police;

LES MYSTâRESl MONIUINS. 9|1

les commissaires de quartiers ordonnent des recherches, ou nous demandent d'en faire, après nous avoir adressé leurs rapports. Dans le second cas, le parquet doit instruire. Il s'élève donc entre la Police et^la Justice une sorte de confusion ou de conflit qui vous expliquera certains retards . Maintenant, il ne peut plus en exister ; nous sommes fixés .

Marcelle fit un geste. Le Préfet lui prit paternellement les mains et ajouta :

— Vous me pardonnerez. Madame, la douleur que je vais vous causer, et vous me permettrez de vous parler franchement .

— Oui, Monsieur, oui, fît-elle avec résignation ; ne craignez rien pour moi, ne pensez qu'à ma flUe.

— Madame, reprit-il, la pauvre enfant, je le crains bien, et c'est là ce que je voulais vous dire, vous a été volée.

— Je le sais. Monsieur, je le sais ! s'écria-telle. Je l'ai pensé dès le premier moment, je l'ai dit à ceux qui m'entouraient, je l'ai répété

à VOS agents ... Si ma Louise se fût égarée dans la foule , on me Taurait ramenée . . .

Après avoir pleuré en se voyant séparée de moi, elle se serait peu à peu calmée.

Sa petite intelligence, si ouverte déjà, aurait fait un effort. Elle' se serait souvenue de mon adresse, tant de fois murmurée à son oreille et que je Fhabituais à redire.

— Je suis de votre avis , Madame. J'ajouterai que le devoir de toute personne qui trouve un enfant, et on manque rarement à ce devoir, est de s'adresser au premier commissariat de police qu'elle rencontre. Mais une preuve encore plus certaine me confirme dans ma pensée.

— Quelle preuve ? demanda-t-elle vivement .

— Parmi les personnes qui , intéressées à votre infortune, ont immédiatement commencé des recherches aux Champs-Elysées , il en est deux dont le témoignage nous a été précieux . La première, vous le savez , a vu enlever l'enfant de la chaise où vous l'aviez placée, par une femme qu'on nous a dépeinte; l'autre témoin

a revu cette femme, dix minutes après, et Ta suivie jusqu'au moment où elle est montée en voiture avec Tenfant. Nous avons retrouvé le cocher de cette voiture . Il a déclaré que la personne en question l'avait pris sur la voie publique, dans la rue Saint-Honoré, vers quatre heures de raprès-midi, et s'était fait conduire au coin de la place de la Concorde et de Favenue Gabriel. Elle était alors descendue, avait, remis cinq francs au cocher pour le biei\ disposer en sa faveur et lui avait dit qu'elle né tarderait pas à revenir avec sa fille restée dans les Champs-Elysées.

Marcelle voulut interrompre le Préfet; il devina sa pensée, et reprit aussitôt :

— Comment cette femme vous savait-elle aux Champs-Elysées? Voilà, Madame, ce que vous étiez prête à. me demander, et il est facile de vous répondre. Après avoir arrêté son plan, elle vous a guettée rue d'Amsterdam ; elle vous a vue sortir, elle vous a suivie jusqu'au moment où vous vous êtes assise au coin de l'avenue

Marigny. Elle a tout observé, tout combiné.

Elle a compris qu'à une heure donnée, un accident vous séparerait de votre enfant et permettrait d'agir. Alors certaine de vous retrouver à la même place, elle s'est mise en quête de la voiture destinée à protéger sa fuite si elle parvenait à exécuter ses sinistres projets.

— Oui, je comprends, murmura Marcelle.

Mais, ajouta-t-elle vivement, où le cocher a-t-il conduit cette femme ?

— Elle s'est fait descendre devant la tour Saint^acques, et alors elle a dû, soit prendre une autre voiture, soit continuer sa route à pied- Nous n'avons pu, jusqu'ici, retrouver ses traces.

— Et ma fille, pleurait-elle, criait-elle, pendant qu'on l'enlevait ainsi ? Qu'a dit le cocher à ce sujet ?

— Oui, elle pleurait. On l'a même entendue crier : c M^man ! maman ! Je veux revoir maman ! » Le cocher n'a pas compris ou n'a

LE^ MYSTéRES MONDAINS. 985

pas cru devoir intervenir; on Favait généreu-. i^ement payé.

-^ Mon Dieu , mon Dieu ! s'écria Marcelle.

Et la malheureuse mèxe ne put retenir ses aan^ glots.

Au bout d'un instant,- le Préfet, qui s'était éloigné par respect pour eette grande douleur, revint vers M"** de Baud et lui dit :

-^ Ayez du courage , je vous en supplie , et veuillez m'aider dans mes recherches.

— Oui, oui, fitrelle, en se redressant et en essuyant ses larmes^

—r Procédons par ordre, et, avant de pous occuper du coupable, cherchons ensemble le mobile du crime. Quel intérêt peut-il exister, de nos jours, à voler un enfant? Remarquez, je vous prie. Madame, que ce crime devient de plus en plus rare : il ne rapporte plus évidemment aux malfaiteurs autant qu'autrefois. En effet, il y a cent ans, cinquante, trente ans même, on enlevait un enfant pour l'exploiter, en faire un mendiant, un saltimbanque... Ne

tremblez pas, Madame, ne pâlissez pas, il ne peut être question ici de votre fille; ces sortes de crimes, je vous le répète, ne se commettent plus ; nos agents sont trop- nombreux, les vagabonds de toutes sortes traqués avec trop de soin. Si, dans une -de ces troupes nomades qui courent les petites villes et les campagnes, se trouvent de jeunes enfants, les maires et les gendarmes ont mission de les interroger et de savoir s'ils sont vraiment avec leurs père et mère. Ces coureurs de grandes routes, surveillés de très-près, ne sauraient s'exposer à des peines sévères en vue de bénéfices' pécuniaires incertains. Leur famille, du reste, est en général nombreuse, et ils auraient plus d'intérêt à la diminuer qu'à l'augmenter. Enfin, c'est encore une de nos misères, celui que son industrie oblige à faire travailler des petits garçons ou des petites filles, et qui n'en a pas, trouve, hélas! facilement, quelque père sans entrailles, prêt à lui céder ou à lui louer un des siens. Pourquoi s'exposerait-il à la rigueur

de nos lois ? Je vous donne ces détails, Madame,

afin d'établir avec vous un premier point : votre

fille ne vous a pas été enlevée par un vulgaire

malfaiteur, dont le métier consiste à voler des

enfants. Cette terrible profession n'est plus

dans nos mœurs.

— Alors? demanda-t-elle, avec anxiété.

— Alors, vous devez être victime de quelque vengeance. Cherchons ensemble qui vous pouvez avoir offensé.

M°* de Baud gardait le silence. Pour répondre à la question du préfet de police et lui venir en aide, elle faisait un suprême appel à sa mémoire. Mais, parmi toutes les personnes

î288 LES MYSTÈRES MONDAINS.

dont elle évocjuait le souvenir, qu'elle se rappelait avoir connues $ aucune ne pouvait être devenue son ennemie. Elle n'avait fait que dii bien autour d'elle.

— Je cherche et je ne trouve paé, dit-ëllë enfin.

— Alors j Madame^ k*epritle Préfet, voulez-vous avoir la bonté dé'm'initier^ isans réticences, sans ambiguïté, avec une entière franchise', aux faits les plus saillants de votre existence? Des détails qui vous ont échappé me frapperont et je vous aiderai dans vos recherches. Je sais ce que peut avoir de pénible pour vous cet examen de conscience, devant un étranger, mais vous verrez en moi le magistrat désireux de s'éclairer, le père de famille qui compatit, de toute son àme, à votre infortune.

Elle fit la confession demandée. En quelques mots,' elle dit les divers incidents de sa première jeunesse : la mort de son père et dô sa mère, qui ne lui laissèrent aucune fortune... Son onôle , M. du Couëdic , là recueille , la

LEâ MYSTÈRES MONDAINS. 239

traite comme sa fille et la nomme son unique héritière... Alors, baissant un peu la voix et toute rougissante, elle raconte ses jeunes amours avec Didier. . . Plusieurs années de bonheur s'écoulent... Puis survient une rupture entre le baron de Prades et le marquis... M. de Baud, protégé par M 4 du Gouëdic, se présente; il le faut épouser... Marcello se fixe à Paris , avec son mari ,| et se consacre entièrement à lui.

Elle s'arrête : elle touche au point délicat de sa vie. Osera-t-elle continuer? Elle songe à sa fille, refoule ses délicatesses les plus intimes, et ne craint pas de parler ^ à cœur ouvert»

de tous les événements dont elle comprend la gravité et qui peuvent éclairer la Justice.

Le Préfet lui prête, depuis un instant, une attention soutenue. Déjà, lorsqu'elle a, pour la première fois, nommé Didier de Prades, il s'est bruscpiement levé, comme si ce nom lui rappelait un souvenir. Tout en l'écoutant

et sans perdre un mot de son récil, il semble maintenant se recueillir.

M**** de Baud vient de dire comment elle retrouva Didier, un soir, à l'Opéra-Gomique ; elle parle des succès du nouveau ténor, succès auxquels son cœur ne craint pas de s'associer... Uii jour, elle a la douleur d'entendre siffler l'artiste qu'elle admire, qu'elle aime en secret... Elle interrompt son récit pour protester contre l'injustice du public, flétrir cette cabale , qui a brisé la carrière d un homme de talent. Mais le Préfet l'arrête.

— Je connais, Madame, lui dit-il, ces divers mcidents. Je me suis autrefois intéressé à votre protégé. J'avais eu moi-même l'occasion de l'entendre et de l'applaudir, et j'ai été très-étonné en apprenant qu'aux applaudissements venaient de succéder des rumeurs et des protestations. Gomme habitué de l'Opéra- Comique et simple spectateur, je me suis indigné; comme préfet de police, il m'a fallu prendre des mesures, pour faire cesser un

scandale , qui troublait , tous les soirs , le plus paisible de nos théâtres. Des agents postés dans tous les coins de la salle ont arrêté plusieurs perturbateurs que j'ai fait interroger avec soin.

— Ils étaient payés, n'est-ce pas ? s'écria vivement Marcelle.

— Quelques-uns seulement; la plupart sacrifiaient au goût des foules pour le bruit et le désordre. Voir une bonne pièce, écouter .

un artiste de mérite, c'est chose ordinaire à Paris ; moyennant une faible somme on peut jouir de ce plaisir et beaucoup n'en jouissent pas, parce qu'il est à leur portée. Si le bruit se répand, au contraire, que les représentations d'un théâtre sont troublées par une cabale, que l'orchestre et le parterre en viennent aux mains , aussitôt Paris se presse aux bureaux de location et veut prendre sa part du tumulte. Tout ce public accourt, non plus en vue du spectacle qui se déroulera sur la scène, mais pour celui de la salle. Les mu-

Biciens peuvent se dispenser dé s'âssêoif à leurs pupitres , la toile restera baissée, poui*VU qu'on ait le plaisir de s'interpeller, à haute voix, des loges au parterre, de chanter la Marseillaise, d'imiter des cris d'animaux et de se jeter les petits bancs â la tête. Si, d'aventure, la représentation n'était troublée par aucun de. ces exercices, le public se con- «idérei'ait comme volé et provoquerait, au bê- , soin , le scandale. Rien n'est facile, dans une grande ville, comme de faire tomber une pièce ou de se débarrasser d'un artiste: il suffit d'une dizaine de gens résolus, semés dans les bons coins de la salle. Le premier soir, on se récrie contre leurs interruptions inattendues; le lendemain elles amusent, elles égayent et on rit; le troisième jour on siffle soi-même, par besoin de siffler , pour jouer un rôle actif dans la bagarre ; on siffle même le plus souvent ceux qui sifflent. Ces aimables bruits se confondent; bientôt on ne sait plus où se cachent les premiers perturbateurs,

de quel côté se trouvent ceux qui protestent contre eux et soutiennent la cause de Tordre. Nos agents ont aussi parfois la main malheureuse ; ils arrêtent les mieux intentionnés et de parfaits réactionnaires, trop bruyants dans leur réaction. Il faut relâcher ces messieurs, réclamés au poste par tous les grands corps de l'Etat. Furieux contre nous, ils courent au club et entraînent, le lendemain, leurs collègues au théâtre témoin de leur mésaventure. C'est maintenant la police, l'autorité qu'on va siffler, La politique est en jeu : le ministère s'émeut, le Conseil des ministres discute le question, Ja pièce est suspendue et le théâtre fermé, pour cause d'ordre public. C'est ainsi que Gaètana, un drame d'Edmond About, et Henriette Maréchal^ une dbmédie des frères de Concourt, ont dû être interdits, il y a quelques années.

— A l'époque des désordres de l'Opéra-Comique, fit observer Marcelle, vous me disiez avoir fait arrêter plusieurs siffleurs payés.

Vos agents ont dû rechercher ceux qui les avaient achetés.

— Ils ne les ont pas découverts, et je n'ai pas songé, je Tavoue, à* suspecter leur intelligence et leur zèle. C'est une erreur de penser que la police peut tout savoir : bien des faits lui échappent et doivent lui échapper, parce qu'on l'appelle trop tard à son secours. Si le jour où des rumeurs injustes et sans motifs se produisent dans une salle de spectacle, nous suivions les perturbateurs à leur sortie du théâtre, nous les verrions rejoindre ceux qui ont organisé la cabale, les ont soudoyés et doivent leur remettre le salaire promis. Les complices et les chefs seraient ainsi çirrélés du même coup. Mais, lorsque nous intervenons, les premiers siffleurs, ceux qui ont allumé le feu, ont disparu. Toute' la salle, pour les raisons que je vous ai dites , attise la flamme et fait innocemment le métier d'incendiaire; on ne peut arrêter toute la salle.

— Alors, Monsieur, reprit Marcelle, tout

en reconnaissant que M. de Prades a été victime d'une cabale, vous n'avez jamais pu découvrir ceux qui l'avaient provoquée?

— Par les moyens ordinaires, non, madame.

Les rapports de mes agents ne m'ont rien appris , je l'avoue humblement ; le hasard m'a plus servi que toutes leurs enquêtes. Je

vous demande la permission de consulter, devant vous, quelques notes, et, si elles se trouvent d'accord avec des souvenirs que votre récit a brusquement éveillés en moi, je pourrai, dans un instant, vous désigner les persecuteurs de M. de Prades.

Le préfet de police, sur un geste de Marcelle, marcha vers son bureau. Après d'assez longues recherches, au milieu de nombreux dossiers, il prit un cahier volumineux, qui paraissait ressembler à un manuscrit de roman ou de théâtre, et le parcourut rapidement.

— C'est bien cela, je ne m'étais pas trompé, fit-il au bout d'un instant.

Alors il rejoignit M"* de Baud et lui dit :

— J'ai interrompu maladroitement, Madame, le récit que vous aviez bien voulu commencer. Soyez assez bonne pour le reprendre à partir du jour où vous avez revu M. de Prades ; je dois surtout maintenant exiger de vous unq confession complète.

Elle eut le courage d'obéir : par moments sa voix faiblissait, elle rougissait, elle portait ses mains à son visage. Cette émotion était passagère: la femme s'effaçait, la mère relevait la tête.

Lorsqu'elle eut tout dit, le Préfet lui manifesta le désir, pour s'éclairer d'une façon complète, de s'entretenir avec Didier de Prades.

Marcelle indiqua le lieu où il attendait, et l'Jiuissier de service reçut l'ordre d'aller le chercher aussitôt.

La première pensée de Didier pn rejoignant Marcelle fut de Tinterroger du regard. Elle se rendit compte de Tinquiétude qu'il devait res-^ sentir, et, marchant vers lui :

— Monsieur le Préfet, dit-elle, n'a pu, jusqu'à présent, me donner des renseignement^ précis, mais il me témoigne tant de bienveillance, qu'un peu d'espoir est entré dans mon cœur.

Un sourire la remercia de ces paroles. Puis, Didier fit quelques pas dans le cabinet, qt s'inclina devant le Préfet de police.

— Monsieur, lui dit celui-ci, après l'avoir invité à prendre un siège, j'ai prié M"* de Baud, dans son intérêt et dans le vôtre, de m'initier à quelques détails de son existence. Elle a bien, voulu se rendre à mon désir et je suis édifié sur

différents points qui me seront utiles pour nos recherches. Mais, ces renseignements ne me suffisent pas; je dois vous en demander d'autres.

— Je suis à vos ordres, Monsieur, répondit M. de Prades en s'inclinant de nouveau.

— Je voudrais savoir de quelle façon vous avez vécu pendant les trois années écoulées entre votre départ de Bretagne et la première visite faite à Madame, après la mort de son mari. Si quelque motif vous empêchait de vous expliquer en ce moment, nous pourrions remettre notre entretien à demain, ou, après avoir prié M"' de Baud de nous excuser, passer vous et moi dans une pièce voisine.

— C'est inutile, Monsieur, répliqua Didier, je puis parler devant Madame ; ma vie a toujours été des plus régulières, et je ne saurais rougir d'aucune de mes actions .

— Je n'en doute pas. Cependant vous étiez très-jeune à l'époque de vos débuts au théâtre ; vous y avez remporté de grands succès qui vous ont fait remarquer et ont pu enflammer certaines

imaginations. N'avez-vous pas eu de ces liaisons qui laissent, le jour de la rupture, au cœur d'une des parties intéressées, de cruels souvenirs ?

— Non, Monsieur. Après la mort de mon père, le travail a pris tout mon temps; je n'ai fait aucune part à mes plaisirs.

— Dans Tété qui a suivi vos débuts à l'Opéra-Gomique, vous avez cependant voyagé ?

— C'est-à-dire, Monsieur, que je suis allé chanter dans plusieurs villes d'eaux ou de bains de mer.

— Vous rappelez-vous le nom de ces villes ?

— Certainement; elles ne sont pas nombreuses : Vichy, Trouville et Dieppe.

— Trouville ! c'est cela dit le Préfet, après avoir consulté des notes. Dans quel hôtel demeuriez-vous ?

— Aux Roches-Noires.

— Et cet hôtel ne vous rappelle aucun événement? fit le Préfet de police, en regardant M. de Prades.

Celui-ci parut se recueillir, comme si les souvenirs auxquels on faisait allusion étaient effacés. Tout à coup, sa mémoire lui vint en aide, quelque incident de sa vie se dressa* devant lui, il rougit et se troubla.

— C'est bien! dit le Préfet, après avoir étudié la physionomie de Didier, je suis fixé sur un détail que j'avais intérêt à connaître. Tout à l'heure, ajouta-t-il en désignant Marcelle, tandis que Madame me disait les vexations dont vous avez été victime au théâtre, je me rappelai m'être occupé de cette affaire. Elle n'avait pas réussi au gré de mes désirs.

Mais ces premiers souvenirs en éveillèrent d'autres ; le récit que me faisait M"* de Baud les rendit plus nets et plus précis ; j'étais entièrement édifié. C'est bien de vousj Monsieur, continua le Préfet, en montrant à Didier un cahier ouvert sur le bureau, qu'il est question dans ce dossier.

— De moi ! je ne m'explique pas. . .

— Veuillez m'écouter. Une femme du monde,

M"' de R . . . , dont les aventurés ont autrefois occupé Paris, est venue, il y a quelques mois, m'apporter le manuscrit que voiei. On le lui avait fait tenir de la façon la plus mystérieuse, et il était accompagné d'une lettre d'envoi, où Tauteur du manuscrit, sans se nommer, se démasquait assez pour qu'on pût le reconnaître. Il avouait, ou plutôt elle avouait, car nous sommes en présence d'une autre femme, avoir poursuivi M°* de R. de sa haine, et s'être odieusement vengée d'elle.

Marcelle et Didier se regardaient sans comprendre. Quel rapport pouvait-il exister entre ces papiers et l'affaire qui les avait amenés chez le préfet dé police ?

Celui-ci reprit :

— Cette femme ne s'est pas seulement attaquée à M""** de R. Pendant un séjour de plusieurs années à Paris, elle s'est rendue coupable de nombreuses infamies, et, continua le Préfet en s'adressant à Didier, vous êtes.

Monsieur, une de ses victimes.

â52 LES MYSTERES MONDAINS.

— Moi ! fit M. de Prades.

— Oui, vous ! C'est elle qui a brisé votre carrière artistique. Quels moyens a-t-elle employés pour atteindre son but ? Que lui aviezvous fait? Ce manuscrit vous l'apprendra.

— Y est-il aussi question du projet de me voler ma fille? demanda vivement Marcelle.

— Non, Madame. Mais je n'ai aucun doute à cet égard: sa vengeance contre M. de Prades était incomplète ; elle Ta complétée.

— •• Comment, s'écria Didier, retrouver celle dont vous parlez ? ' Comment lui arracher sa proie ?

— Il me serait impossible de vous le dire aujourd'hui; emportez ces papiers, et, demain, à dix heures du matin, venez me faire part des impressions que leur lecture vous aura causées. Nous aviserons alors.

Au moment où Didier prenait le dossier qu'on lui tendait, le Préfet ajouta :

— C'est un dépôt que je vous confie, Monsieur ; veuillez ne pas l'oublier. Vous recon-

naîtrez facilement les personnages en scène.

Tout Paris a entendu parler d'eux, les a jugés et condamnés. Après avoir lu ce manuscrit, ils vous seront, au contraire, sympathiques, mais je vous prie de les plaindre en secret. Dans leur intérêt même, il est préférable qu'on ne revienne pas sur des faits oubliés déjà, devraiton les présenter sous un jour nouveau.

L'incrédulité est tellement de niode à notre époque, qu'on serait peut-être aussi tenté de nier l'existence de ces mémoires, ou de prétendre qu'ils ont été écrits pour les besoins de la cause. Moi-même, lorsqu'on me les a remis, j'ai douté de leur authenticité. Je me suis demandé si la personne qui me les faisait tenir, en quête d'une réhabilitation, n'en était, pas l'auteur. Mes doutes ont di^aru : les manœuvres légalement constatées, dont vous avez été victime, les vengeances, hélas ! trop certaines, exercées contre vous, donnent de l'autorité à tout le récit et affirment les autres faits odieux que vous y trouverez. S'il s'agissait seulement

:ir)4 LES MYSTERES MONDAINS.

du passé, je vous conseillerais , peut-être, comme àM"*"* de R. . . de ne pas remuer toutes ces boues; mais votre fille, j'en suis certain maintenant, vous a été volée par la misérable qui a écrit ces pages; vous devez la rechercher et Tatteindre. Je mettrai à votre service tous les moyens dont je dispose.

Marcelle et Didier remercièrent avec effusion le préfet de police, et, après avoir pris congé de lui , gagnèrent rapidement la place du Palais.

Cette fois, ils ne firent pas la route à pied ; ils avaient hâte de se retrouver dans leur appartement de la rue d'Amsterdam et de prendre connaissance, sans retard, du mystérieux dossier.

M. et M""" de Saire, fidèles à leur promesse, les attendaient déjà, et Marcelle venait de rendre compte à ses amis de son entrevue avec le Préfet, lorsque sa femme de ménage entra brusquement dans le salon.

— Madame, madame, s'écria-elle, il y a dans

rantichambre un homme qui dit avoir une

leltre très-pressée à vous remettre.

M""* de Baud, pâle, frémissante, s'était lev^e

et s'apprêtait à s'élancer hors du salon, lorsque Georges l'arrêta.

— Laissez-moi faire, lui dit-il avec fermeté et s'adressant à la femme de ménage, il ajouta: dites â celui dont vous parlez, de vous donner la lettre.

— Je la lui ai demandée , Monsieur . Il a refusé de me la confier. Il prétend avoir reçu l'ordre de ne la remettre qu'à Madame.

— Alors, conduisez-le ici, fit M. de Saire.

Tandis que la femme de ménage s'éloignait,

Georges se tourna vers Marcelle et Didier et leur prenant les mains :

— Je vous en supplie, leur dit-il, soyez calmes ; surtout ne concevez pas un espoir que rien jusqu'à présent ne justifie.

L'homme, escorté par la femme de ménage, entra dans le salon.

C'était un commisionnaire, comme on en voit

à tous les coins de rues, avec leur veste en velours et leur plaque fournie par la Préfecture de police.

Marcelle s'était approchée de lui,

— Vous êtes bien la dame qui a perdu l'enfant? demanda le nouveau venu.

— Oui, oui, murmura M""® de Baud, que ces dernières paroles avaient encore rendue plus pâle.

Le commissionnaire ouvrit un vieux portefeuille, en tira une enveloppe assez sale, et la remit.

L'émotion de Marcelle était si grande, ses mains tremblaient si fort, que Didier dut prendre la lettre.

Mais , dès qu'elle fut décachetée , M"* de Baud et ses deux amis lurent ces mots en même temps que lui :

« Si vous remettez mille francs au porteur, € sans essayer de connaître celui qui vous « écrit, votre fîUe vous sera rendue. »

Georges de Saire avait seul conservé son sang-froid. Il s'avança vers le commissionnaire et lui dit :

— Quelle est la personne qui vous a donné cette lettre à porter?

— Je ne la connais pas.

— Elle ne vous emploie pas habituellement?

— Non, Monsieur, je l'ai vue ce soir pour la première fois.

— Où stationnez-vous dans la journée ?

— Au coin de la rue Vivienne et du boulevard. Je travaille dans le quartier depuis dix ans. Monsieur peut prendre des renseignements.

— Je n'en ai pas besoin; je ne doute pas de votre honnêteté. Je voudrais seulement connaître le nom de celui qui vous a envoyé ici.

— Je ne puis le dire à Monsieur.

— A qui devez-vous porter la réponse?

— A la personne qui m'a remis la lettre.

— Vous savez alors son adresse si vous ne savez pas son nom?

— Je dois la retrouver sur le boulevard Montmartre, devant le café de Suède.

— Vous ne pouvez rien me dire de plus?

— Non, monsieur.

-:- Même si je vous donnais un louis?

— Monsieur me donnera;it cent francs qu'il me serait impossible de le renseigner.

— C'est bien. Retournez dans l'antichambre.

Je vais écrire la réponse.

Le commissionnaire se retira.

Marcelle et Didier avaient écouté cette conversation sans oser l'interrompre. Mais ils n'en comprenaient pas le but ; ils la trouvaient même dangereuse. Celui qui s'engageait à rendre

leur enfant ne mettait-il pas comme condition, qu'on n'essayerait pas de le connaître? Ils firent part de leurs craintes à M. de Saire, qui sourit tristement et leur répondit :

— Alors, mes pauvres amis, vous prenez cette lettre au sérieux. Quelle folie ! Oui, quelle folie ! Malgré le chagrin que je vous cause, je dois vous mettre en garde contre tous les intrigants prêts à exploiter votre infortune. Après avoir lu l'avis contenu dans les journaux du soir, cent misérables se sont dit aussitôt : c II y a là de l'argent à gagner, un chantage à exercer. » L'un d'eux s'est déjà mis qq campagne; les autres le suivront. Si vos cœurs s'ouvrent facilement à l'espérance, vous aurez de cruelles désillusions. Mon amitié vous supplie de faire appel à votre sang-froid et de ne croire avoir retrouvé votre fille que le jour où vous pourrez la presser dans vos bras.

L'émotion de Marcelle et de Didier les empêchait de répondre. Lucile vint à leur secours.

— Soit ! cette lettre a été écrite par un intrigant, dit-elle vivement à son mari; mais qu'est-ce qui te le fait croire?

— Tout. Un honnête homme qui peut donner à des parents désolés des nouvelles de leur enfant, commence-t-il par leur demander de l'argent? Il accourt, il parle, et s'il est pauvre il accepte la somme qu'on ne manquera pas de lui offrir.

— C'est peut-être un pauvre honteux, fit observer Didier. Il a besoin d'argent, il en voudrait. Mais sa position ne lui permet pas de l'avouer; il veut cacher sa misère.

— Alors, répliqua Georges, il ne fixerait pas lui-même le chiffre de sa récompense ; il renverrait l'enfant ou donnerait de ses nouvelles par écrit, se réservant de demander ensuite, le plus secrètement possible, un service pécuniaire. Je le répète, le signataire de cette lettre est un misérable intrigant, ©et il ne sait rien au sujet de notre chère petite Louise. S'il pouvait nous la rendre, il ne réclamerait pas mille francs.

il en exigerait dix ou vingt mille. Mes notes sont conçues de telle façon, mes promesses tellement larges, qu'on peut espérer une récompense magnifique. S'il se contente d'une somme relativement minime, c'est dans l'espoir que vous la lui donnerez sans réflexion, en courant le risque de la perdre ; s'il se cache, c'est qu'il craint que vous ne déposiez contre lui une plainte en escroquerie, lorsque après avoir attendu votre fille, vous ne la verrez pas venir.

— Alors, tu ne veux pas lui répondre, tu ne veux rien faire? demanda M™* de Saire.

— Ai-je dit cela? s'écria Georges. Je me serais bien mal expliqué. Nous n'avons, au contraire , le droit de négliger aucun indice ; nous devons tout approfondir, tout creuser, chercher, chercher toujours. Malheureusement ces recherches peuvent être longues ; nous les commençons seulement aujourd'hui ; elles dureront une semaine, un mois, une année peutêtre. Oui, mes chers amis, continua-t-il, en

prenant les mains de Marcelle et de Didier, c'est terrible ! mais vous devez vous pénétrer de cette idée, afin de ne pas succomber trop vite au découragement. Je veux vous prémunir contre des espérances trop hâtives ; je désire surtout, en ce moment, vous faire partager ma triste conviction : cette lettre ne peut apporter aucun soulagement à vos peines ; la promesse qu'elle contient est fausse, absolument fausse. Cependant nous devons agir comme si elle était vraie. On nous réclatne mille francs ; commençons par les donner, quitte à les reprendre au besoin. Veuillez me procurer une enveloppe et rapportez-vous-en à moi.

Didier courut chercher ce que demandait M. de Saire, et celui-ci, sortant de sa poche un petit portefeuille, en tira un billet de banque. Lorsqu'on lui remit l'enveloppe, il y glissa le billet, cacheta soigneusement et, après être allé prendre son chapeau déposé sur un meuble :

— Vous me laisserez, dit-il, le temps de descendre l'escalier, puis vous donnerez cette

lettre au commissionnaire, sans lui faire la moindre observation.

— Où vas-tu? Quel est ton projet? demanda Lucile.

— Il est bien simple : je vais suivre mon argent et rejoindre la personne qui le recevra. Soyez tranquilles, une fois démasquée, si elle a quelque chose à dire, elle s'empressera de parler. Je lui délierai la langue avec les autres billets contenus dans mon portefeuille. Si, au contraire, comme c'est probable, comme c'est sûr malheureusement, elle ne peut nous donner aucune nouvelle, je rentrerai dans les mille francs, auxquels je tiens beaucoup, car ils font partie d'une somme destinée à la filleule de ma femme. En tous cas, vous saurez bientôt à quoi vous en tenir et vous ne passerez pas la nuit à espérer vainement.

— Vous ne voulez pas que je vous accom pagne? demanda Didier.

— Non, mon cher, vous gêneriez mes mouvements. Seul, je pourrai me glisser sans être

aperçu, derrière celui ou ceux que je suis appelé à suivre. Si nous étions deux, on nous remarquerait aussitôt, et nous éveillerons les soupçons. Demeurez avec ces dames, je vous prie, et essayez tous les trois d'attendre mon retour sans trop d'impatience. Songez au manuscrit remis par le préfet de police. C'est dans la lecture de ces papiers que vous puiserez de l'espoir; n'en ayez pas dans les démarches que j'entreprends... par acquit de conscience. Adieu; dans trois minutes donnez la lettre.

Il marcha vers la porte du salon. Au moment où il allait l'atteindre, Lucile le rejoignit et lui dit :

— Tu ne sais pas où tu vas ; on peut te conduire dans quelque coupe-gorge. .Es-tu armé?

— Chère amie, répondit-il, je joue des poings de façon à exciter l'enthousiasme d'un boxeur de profession. Permets-moi de me con-

tenter de mes armes naturelles, et ne crains rien.

Il embrassa sa femme au front, la repoussa doucement, gagna Tescalier, le descendit rapidement, traversa la rue et entra dans un débit de tabac.

Tout en allumant un cigare, il avait les yeux fixés sur la porte cochère placée en face de lui. Elle s'ouvrit bientôt et donna passage au commissionnaire qui, sans hésiter, sans paraître craindre d'être suivi, se dirigea vers la place du Havre pour joindre ensuite le boulevard Haussmann.

Georges, à quelques mètres de distance,

marchait derrière lui, de son pas ordinaire, se mêlant le plus possible aux passants qui parcouraient le même chemin.

Au nouvel Opéra, le commissionnaire s'engagea sur les boulevards dans la direction de la rue Vivienne.

Il n'y avait pas à douter de sa bonne foi ; ses renseignements étaient exacts.

Devant les Variétés, il s'arrêta et parut chercher quelqu'un. Georges avait traversé la chaussée, et caché derrière un réverbère, épiait tous ses mouvements.

Au bout de cinq minutes à peine, un jeune homme de dix-huit à vingt ans, coiffé d'un chapeau mou, en toilette d'ouvrier endimanché, accosta le commissionnaire.

Ils se dirent quelques mots, une pièce de monnaie brilla dans Tobscurité, la lettre changea de mains et le nouveau venu, quittant le boulevard, remonta la rue Vi vienne.

M. de Saire s'attendait à le voir s'arrêter devaiit un des rares magasins encore éclairés, afin d'ouvrir l'enveloppe et do s'assurer qu'elle renfermait la somme demandée. Il n'en fut rien: le porteur de la lettre, sans ralentir son pas, traversa la place de la Bourse et se mit en devoir de parcourir les rues de la Banque, de la Vrilliêre, Croix-des-Petits-ChampsetCoquillière.

Tout en le suivant, Georges se disait qu'il se

trouvait sans doute en présence d'un second messager, inconscient, comme le premier, de la mission qui lui avait été confiée.

Il se trompait : tout à coup, après avoir passé devant les Halles, au coin de la rue de Rambuteau, Tinconnu s'arrêta brusquement et se tourna du côté de M. de Saire.

Il était onze heures du soir ; les rues de Paris commençaient à devenir désertes. Georges, ne pouvant plus se dissimuler derrière les passants, avait fini par attirer Tattention du jeune homme qu'il suivait.

Celui-ci, d'après toutes les probabilités, ne devait pas avoir écrit à M"* de Baud ; il ignorait la demande des mille francs et ne savait

pas que la lettre contînt cette somme. Cependant on lui avait fait la leçon, on lui avait recommandé des précautions et une grande réserve. C'était bien, comme M. de Saire l'avait pensé, un simple messager, mais un messager de confiance, initié, en partie, à certains secrets.

En le voyant s'arrêter et lui faire face, Georges heureusement ne perdit pas son sangfroid. Il parut ne pas s'apercevoir de ce mouvement, continua sa route, sans la moindre hésitation, et s'engagea dans la rue de Rambuteau.

Ce qu'il avait prévu eut lieu: le jeune homme fut rassuré, crut avoir affaire à un promeneur attardé , et comme la rue de Rambuteau devait sans doute le conduire à destination, il la prit à son tour. C'était lui maintenant qui emboîtait le pas de M. de Saire, et celui-ci se félicitait de ce changement de position, car il se rappelait la pensée émise par un des plus fins limiers de la police : « La meilleure manière de suivre est de précéder.»

Tout n'était pas dit eependant. Tant qu'ils resteraient l'un et l'autre sur le trottoir, Georges serait à l'abri de toute crainte ; grâce au silence des rues, à la rareté des passants, il lui était inutile de se retourner pour savoir que son billet de banque marchait derrière lui. Il l'entendait et le voyait pour ainsi dire. Mais plusieurs voies débouchent sur la rue de Rambuteau. L'inconnu, pouvait prendre un chemin transversal et disparaître brusquement. M. de Saire se tint donc sur ses gardes : à tous les coins de rue, il ralentit sa marche, il essaya de faire le moins de bruit possible pour se rendre compte des mouvements de son adversaire.

Après avoir traversé la rue Saint-Denis, le boulevard Sébastopol, les rues Quincampoix, Saint-Martin et Beaubourg, il eut le plaisir de constater qu'on n'avait pas quitté la rue de Rambuteau et qu'on le suivait toujours.

Mais quand s'arrêterait-on? Cette longue course à travers Paris ftnirait-elle enfin?

(Jeorges ne s'était pas couché la nuit précé-

dente et avait consacré toute sa journée à ses amis ; il se sentait harassé et, par moments, il se demandait avec anxiété si Finconnu ne le suivait pas sérieusement et n'attendait point, pour fuir, l'instant où il le verrait tomber mort de fatigue.

Ses craintes ne se justifièrent pas : bientôt le porteur de la lettre quitta le trottoir de droite qu'il avait adopté depuis les Halles, traversa la rué de Rambuteau et entra dans la rue du Temple, Georges se rendit compte de ce mouvement, mais n'eut pas l'air de s'en douter. Pendant une longueur d'une dizaine de mètres environ , il continua son chemin. Lorsqu'il jugea qu'on ne pouvait plus le voir, il s'arrêta brusquement, revint sur ses pas et, se postant à l'angle de la maison qui fait le coin des deux rues précédemment nommées, il interrogea l'horizon.

Le jeune homme marchait toujours et paraissait n'avoir aucun soupçon. Alor§,

M. de Saire, quitta son observatoire et rasant la muraille, se fiant à l'obseurité pour n'être pas aperçu, prit à son tour la rue du Temple. Il se sentait arrivé aU bout de ses peines ou du moins à la fin de sa course : le messager allait évidemment s'arrêter dans une des petites rues voisines, car s'il avait eu pour but de se rendre dans le haut de la rue du Temple, il aurait pris depuis longtemps un autre chemin.

Georges ne se trompait pas : il se trouvait à la hauteur du passage Sainte-Avoye et, caché dans une encognure, il épiait de nouveau l'inconnu, lorsque celui-ci se jeta tout à coup, à droite, dans la rue de Braque.

M. de Saire s'élança sur ses traces : la rue qu'on venait de prendre compte à peine quelques maisons ; il fallait arriver assez tôt pour reconnaître la porte qui allait s'ouvrir, et assez tard pour n'être pas aperçu, si, par prudence, on jetait un dernier coup d'œil derrière soi.

Lorsqu'il atteignit le coin de la rue, elle était déjà déserte. Le jeune homme avait disparu. Mais le bruit d'une porte cochère qui se refermait, apprit à Georges qu'on venait d'entrer au numéro 9.

Il s'arrêta. Qu'allait-il faire? Se ferait-il ouvrir? Le recevrait-on? Il était plus de minuit ; le concierge devait être couché depuis longtemps, les lumières éteintes. La maison avait mauvaise apparence; n'était-il pas imprudent de s'aventurer plus loin? Ne pourrait-il pas retrouver facilement, le lendemain, celui dont il savait enfin l'adresse?

En même temps, il se disait qu'il était impatiemment attendu par ses amis. Reviendraitil auprès d'eux sans nouvelles, sans pouvoir leur faire connaître le résultat de ses démarches? S'il se trompait, s'il avait mal jugé le signataire de la lettre, si cet homme était sincère? Après avoir reçu les mille francs, il allait peut-être rendre la pauvre enfant perdue ou du moins mettre sur ses traces ? Au-

rait-il le courage de rester jusqu'au lendemain dans cette incertitude et d'y laisser cette mère et ce père désolés?

Georges était trop résolu pour hésiter plus longtemps. Il s'avança vers le numéro 9, et comme il ne voyait pas de sonnette il chercha le marteau de la porte, l'atteignit et frappa brusquement à deux reprises.

La porte s'ouvrit au bout d'un instant, et il entra dans une cour, plongée dans la plus grande obscurité.

Il ne savait de quel côté se diriger, lorsqu'il crut apercevoir à droite, près de lui, une faible lueur. Il se laissa guider par elle et se trouva devant un vitrage qui semblait indiquer la loge du concierge.

Il frappa contre les carreaux. On ne parut pas l'entendre.

Alors il chercha la serrure, parvint à la rencontrer et ouvrit.

— Qui va là ? fît une voix de femme.

â74 LE.^ MYSTÈRE? MONDAIN?.

— Quelqu'un qui voudrait demander un renseignement, répondit Georges.

— Des renseignements à pareille heure !

Vous moquez-vous de moi? On ne dérange pas les gens après minuit.

— Même pour leur remettre de l'argent?

— De l'argent ! Quel argent? Où est-il?

— Vous le verriez dans ma main et prêt à passer dans la vôtre si vous allumiez.

— C'est bon, on allume.

Bientôt celle qu'on venait de troubler dans son sommeil put dévisager M. de Saire, et, avec cçtte perspicacité si remarquable chez les concierges parisiens, elle comprit aussitôt qu'elle se trouvait en présence d'un visiteur sérieux.

Georges s'empressa de la confirmer dans cette opinion.

— Voici d'abord l'argent annoncé, dit-il, en déposant une pièce d'or sur la cheminée. C'est pour le dérangement que je vous cause au milieu de la nuit. Maintenant si vous désirez

vingt autres francs, répondez à mes questions. Quel est celui de vos locataires qui, il y a cinq minutes à peine, vient de rentrer chez vous?

— Quelqu'un est rentré?... Je ne savais pas.

Vous êtes sûr?

— Certain.

— C'est possible. Je dormais et j'ai tiré machinalement le cordon. Comment est-il ce locataire ?

— C'est un jeune homme de dix-huit à vingt ans, de petite taille, coiffé d'un chapeau mou.

La concierge réfléchit une seconde et dît :

— C'est le petit du sixième. Il n'y a que lui qui ressemble à ce portrait. Tiens ! je ne le savais pas sorti... Ah! il sera allé porter une lettre... pour M. Richard.

* — C'est justement à cause d'une lettre portée ce soir, que je désire parler à M. Richard.

— Ce n'est plus au petit, alors?

— Non, c'est bien à M. Richard. J'avais oublié son nom et c'est pourquoi j'ai été obligé

de vous déranger. Mais \ioici le second louis promis.

Grâce à sa bonne mine et surtout à ses libéralités, Georges, au bout d'un instant, s'était fait donner les indications dont il avait besoin et gravissait l'escalier de la maison. La concierge ^ ne voulant pas être en reste avec lui, avait poussé la générosité jusqu'à lui confier, pour son ascension, un vieux bougeoir graisseux, rongé par le vert-de-gris.

Arrivé au sixième étage, il chercha la porte qui lui avait été désignée.

La clef était à la serrure. Pourtant il crut devoir frapper.

On ne répondit pas. Il ouvrît.

Georges de Saire se trouvait dans une petite pièce obscure destinée sans doute à séparer la chambre principale de Tescalier. Son bougeoir lui permit d'apercevoir une nouvelle porte et il frappa pour la seconde fois.

— Entre donc! répondit-on de l'autre côté de la porte.

M. Richard se trompait évidemment et croyait avoir affaire au jeune messager, qui, après lui avoir remis la lettre, était sans doute ressorti.

Georges s'empressa 'de profiter de l'erreur et pénétra dans la chambre.

C'était une triste mansarde sans cheminée, meublée d'une mauvaise armoire en bois peint, d'une vieille table de rebut, de trois chaises en paille dans un complet état de vétusté et d'un

lit en fer très-étroit, recouvert d'une paillasse et d'un pauvre matelas.

Devant la table et près de la croisée ouverte un homme était assis. Il tournait le dos à M. de Saire et paraissait absorbé dans la contemplation d'un papier placé devant lui. Georges se pencha et aperçut son billet de banque.

M. Richard, croyant toujours parler à une autre personne, disait :

— Tu iras me changer cela demain matin et tu garderas les cinquante francs que je t'ai promis.

— Permettez dit Georges, en s'avançant, avant de faire des largesses avec cette somme, il faudrait peut-être savoir si elle vous appartient et si vous l'avez gagnée.

Celui à qui il s'adressait s'était retourné, avait saisi le billet de banque d'une main fébrile, l'avait glissé dans sa poche, et regar-, dant Georges avec inquiétude :

— Qui êtes-vous? s*écria-t-il. Comment êtes vous entré ici ?

— Par la porte et sur votre invitation, répliqua Georges sans se troubler.

— Que demandez- vous ?

— L'enfant que vous avez promis de nous rendre.

— Quel enfant ? Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Ce n'est pas vous qui avez écrit à M"* de Baud, rue d'Amsterdam?

— Non. Ce n'est pas moi.

— Alors, comment se fait-il que vous ayez reçu sa réponse?

— Sa réponse?

— Oui. Elle était contenue dans cette enveloppe déchirée. Tenez, ce papier qui traîne là, près du lit. Je reconnais mon cachet, sans parler du billet de banque que vous contempliez tout à l'heure. Allons décidez-vous, remettez-moi l'enfant ou donnez des renseignements sur lui.

L'habitant de la mansarde gardait le silence. Il trouvait évidemment inutile de nier plus longtemps : son interlocuteur était trop sûr de son fait.

— Vous ne répondez pas? reprit Georges.

— Je n'ai pas d'enfant à vous remettre, fît M. Richard en courbant la tète, je n'ai pas de renseignements à vous donner.

— J'en était convaincu, dit M. de Saire. Alors rendez l'argent.

En entendant ces mots, l'homme se redressa, plongea sa main dans la poche où était enfermé le billet de banque, comme s'il voulait le défendre, fît un pas en arrière et regarda fixement M. de Saire.

Celui-ci fut alors frappé de son maintien, de l'énergie empreinte sur ses traits, et l'étudia pendant une minute.

Il se trouvait en face d'un homme d'une taille élevée, aux épaules larges et développées, à la poitrine bombée et puissante. Malgré la croisée ouverte et les premiers froids du ma-

tin, il faisait une chaleur tellement étouffante dans la mansarde, que son locataire portait pour tout vêtement une chemise et un pantalon de toile retenu par une ceinture en cuir. Ce costume fantaisiste laissait deviner la vigueur et en même temps Télégance de ses formes. Les bras découverts semblaient, malgré la finesse des attaches, être doués d'une force incomparable; l'ampleur du buste n'ôtait à la taille ni sa souplesse, ni sa distinction ; la jambe, grasse et nerveuse à la fois, se terminait délicatement; la tête était superbement plantée sur un cou un peu court et musculeux, mais gracieux et bien attaché.

Les cheveux d'un noir de jais, fins et bouclés naturellement, comme des cheveux de femme, la moustache soyeuse et jeune, la vivacité du regard, le coloris des lèvres au travers desquelles apparaissaient des dents blanches aux saines gencives, indiquaient que celui qu'on désignait sous le nom de M. Richard devait avoir au plus de vingt -cinq à vingt -huit

ans. Ses traits ne pouvaient donner aucune indloation précise à ce sujet : le visage avait été entièrement ravagé par la petite vérole. Le nez, les joues, le menton étaient creusés d'une horrible façon ; la maladie s'était montrée inexorable. Cependant, malgré ces cicatrices, ces cavités profondes, les lignes avaient une telle pureté, le profil tant de correction, qu'on était encore tenté de les admirer.

Quoique M. de Saire ne pût éprouver de la sympathie pour le triste personnage qui avait écrit à M"* de Baud, il lui était difficile, en le regardant, de ne pas se sentir au cœur quelque pitié. Cet homme avait été frappé dans tout r épanouissement de sa force et de sa beauté. On obéissait auprès de lui au sentiment qu'inspire la vue d'un bel arbre plein de sève, de vigueur et de jeunesse sur lequel la foudre vient de s'abattre. Le tronc n'a pas été atteint : il est encore superbe. Mais ses branches élevées gisent à terre, son feuillage est brûlé; il a été dépouillé de sa plus belle parure. Ce qui

lui reste ne suffit plus au plaisir des yeux, mais rappelle son ancienne splendeur et impose une admiration mêlée de tristesse.

Georges se mit en garde contre Tespéce d'attendrissement qui s'était emparé de lui, et reprenant l'entretien où il l'avait laissé :

— Je vous ai demandé, dit-il, de rendre l'argent, puisque vous ne pouvez rien donner en échange.

— Non! je ne le rendrai pas, répondit Richard d'une voix ferme.

A un geste de M. de Saire, il crut que celui-ci allait s'avancer vers lui et se mit en position de se défendre.

— Oh! rassurez-vous dit Georges, je n'ai pas la prétention de vous faire violence. Vous êtes chez vous et vous n'auriez qu'à crier au voleur, par cette croisée ouverte, pour que moi, le volé, je fusse arrêté. Mais, en sortant de cette maison, rien ne m'empêchera de porter une plainte contre vous. Demain, c'est la police, qui, à ma place, vous rendra visite.

— Demain, je serai parti, répliqua Richard.

Il regarda autour de lui, sourit tristement et

ajouta :

— Pour ce que je laisse ici.

Ce regard, ce sourire, émurent encore Georges malgré lui. 11 reprit d'une voix moins rude, presque attendrie :

— Vous échapperez à la police, soit. Monsieur, je le veux bien; échapperez-vous à vos remords en songeant, non pas à ces mille francs, mais à la douleur que vous avez causée?

— Quelle douleur? balbutia le jeune homme.

— Celle de cette mère qui vient de perdre une enfant adorée. Elle la cherche, elle la pleure, et vous avez écrit que vous pouviez la rendre. Je l'ai prévenue qu'elle ne devait pas avoir confiance en vous; j'avais deviné qui vous étiez, et quelle ruse vous aviez employée. Elle n'a pas voulu me croire : elle attend, elle espère, elle croit en vous. Et, tout à l'heure, je vais la retrouver pour lui dire: « Je ne m'étais pas

trompé, vous avez été victime d'une odieuse intrigue; je ne vous ramène pas votre fille; cherchez, cherchez toujours. » Ah! Monsieur, pour commettre une aussi mauvaise action, vous aviez donc bien besoin d'argent?

— Oui, murmura le jeune homme, j'en avais bien besoin, mais pour elle ! Moi je puis mourir ; je ne veux pas qu'elle meure !

Il avait des larmes dans la voix.

Georges étonné l'interrogeait du regard.

Tout à coup Richard sembla prendre un parti : il rejoignit M. de Saire, lui saisit le bras, l'entraîna vers une petite porte dissimulée dans un coin de la chambre, et après l'avoir ouverte, le fit passer devant lui.

La pièce, dans laquelle Georges venait d'être introduit, était aussi mal meublée que la précédente, mais elle présentait un tout autre aspect. La première semblait s'être résignée à sa misère et ne prendre aucun souci de la cacher. Dans la seconde, au contraire, une main soigneuse s'était appliquée à dissimuler le délabrement des murs et la pauvreté des meubles. Des rideaux en mousseline, d'une remarquable blancheur, descendaient de l'étroite fenêtre. Dans un coin, Tacajou d'une vieille commode reluisait au feu de la lampe que Richard tenait à la main. Le carreau de la mansarde avait été recouvert d'un de ces vieux tapis usés et flétris, mais qui préservent encore du froid et de l'hu-

LES MYSTÈRES MONDAINS. ià87

midité. Sur une table en bois blanc, bien lavée, on apercevait différents objets rangés avec ordre : une grossière carafe pleine d'eau limpide, un verre en métal anglais, frotté avec tant d'art, qu'il reluisait comme de l'argenterie, et une veilleuse en faïence, surmontée d'une bouilloire où tiédissait quelque breuvage.

Au milieu de la pièce, faisant face à la croisée, se dressait un petit lit de fer, surmonté d'une tringle destinée à supporter des rideaux semblables à ceux de la fenêtre. Ils entouraient le lit et le fermaient hermétiquement, mais la transparence de la mousseline permettait d'entrevoir un corps d'enfant étendu sur la couchette blanche.

Georges fit un mouvement. Avait-il retrouvé celle qu'il cherchait? Était-elle dans cette chambre?

Richard comprit sa pensée, l'arrêta et lui dit à voix basse :

— Ce n'est pas elle. C'est ma fille. .

Suivi de M. de Saire, il se dirigea sur la

pointe des pieds vers le lit, et tandis que d'une main il tenait la lampe, de l'autre il écarta les rideaux doucement, avec des précautions infinies.

Georges se pencha et vit un pauvre visage maigre et blême. La couverture de coton et les draps en désordre, la chemisette entr'ouverte permettaient de distinguer des épaules pointues, une poitrine étroite, des bras et des jambes grêles, tout un petit corps souffreteux, malingre, rachitique.

-r- Vous ne lui donneriez pas deux ans murmura Richard en se penchant vei*s M. de Saire; elle en aura bientôt quatre.

Le bruit de sa voix, peut-être le rayonnement de la lampe, réveillèrent Tenfant; elle ouvrit les yeux. Ils avaient un éclat surprenant et paraissaient d'une grandeur démesurée, au milieu de ce visage étroit et anguleux.

Dans la crainte qu'elle ne vît un étranger à son chevet, Richard avait un peu repoussé

Georges derrière lui, puis il s'était agenouillé devant le lit et le bordait avec soin.

— J'ai soif, dit la petite fille à son père.

Aussitôt celui-ci courut à la table, versa dans

le gobelet en métal quelques cuillerées de la tisane préparée, et revenant vers l'enfant, il passa un bras derrière son dos, la souleva doucement, approcha le verre de ses lèvres et la fit boire à petites gorgées.

— Merci, père, dit-elle lorsqu'elle n'eut plus soif. ^

Richard la recoucha, l'embrassa tendrement, ramena le drap jusqu'à son cou, prit une de ses mains dans les siennes, consulta longuement le pouls, puis, comme elle venait de refermer les yeux, il se retourna vers Georges resté discrètement dans l'ombre et lui dit à voix basse :

— Laissons-la; elle se rendort.

Ils rentrèrent dans la première pièce.

— Elle a toujours la fièvre reprit le jeune homme, comme s'il se parlait à lui-même.

. Il alla s'asseoir sur la chaise en paille placée devant la table, et sans regarder M. de Saire, sans paraître s'apercevoir de sa présence, il resta plongé dans ses réflexions.

Georges Texaminait en silence et tâchait de se faire une opinion sur lui. Quel était cet homme? Non-seulement il venait de se rendre coupable d'une escroquerie, mais il avait écrit une lettre odieuse. C'était un misérable!

Et ce misérable avait toutes les apparences d'iiji honnête homme. Son visage ravagé et flétri n'en conservait pas moins de la distinction et de la noblesse. La physionomie était inteUigente, le regard droit et bon. Et sa petite flUe, comme il paraissait l'aimer ! De quels soins il l'entourait ! Gomme il était père !

« Je me laisse peut-être prendre à quelque habile mise en scène, » se disait M. de Saire. Il songeait malgré lui à l'un des plus célèbres

romans de Victor Hugo : Jondretle attend son bienfaiteur, le Phflanthrope, coname il l'appelle, et afin de l'attendrir et d'en obtenir une au-

mône plus forte, il exagère sa misère, il la rend plus poignante et plus hideuse. Il brise les carreaux de sa mansarde, il éventre la paillasse, il détruit ses dernières chaises. En un mot il fait le vide, le désordre autour de lui.

Mais dans le pauvre logement où il se trouve, Georgefe a un tout autre spectacle sous les yeux : si la pauvreté s'étale avec toutes ses tristesses, Tordre règne à côté d'elle. On improvise le désordre ; l'ordre ne s'improvise pas. La chambre de la petite malade, avec ses rideaux blancs, ce débris de tapis religieusement conservé, ce lit si propret, cette veilleuse qui brûle pour chauffer la tisane témoignent d'une continuité d'attentions et desoins. Puis, quelque comédien que l'on soit, on n'apprend pas tout à coup à environner un enfant de tendresses ; on ne sait pas la soulever doucement dans ses bras, calmer sa fièvre en la regardant, et l'endormir en lui serrant la main.

Non, cet homme a trop d'amour au cœur pour être un misérable, et cependant. . . .

Georges se demandait ce qu'il faisait dans ce galetas tandis qu'on l'attendait anxieusement rue d'Amsterdam. Il était sur le point d'exiger son argent et de repartir. Mais il ne pouvait pas : quelque chose le retenait, le rivait à sa place.

A un moment, tout honteux de sa faiblesse et de sa crédulité, il s'avança vers Richard pour en finir et le traiter comme il le méritait.

Lorsqu'il fut près de lui , il ne trouva que ces mots à lui dire :

— De quel mal souffre votre enfant?

Le jeune homme releva brusquement la tête, et parut étonné de voir M. de Saire devant lui. Mais la mémoire lui revint, et il répondit :

— Je ne sais pas. Le médecin du bureau de bienfaisance la voit de temps à autre. Il ne lui trouve aucun organe attaqué. Elle est consumée par une fièvre lente qu'on ne peut vaincre.

— Est-ce qu'elle n'a pas de mère ? demanda Georges.

— Oh si! répondit Richard, en se redressant tout à coup et en élevant la voix. Elle a une mèrç! Mais cette mère Ta abandonnée, me Ta

laissée et j'essaye de la remplacer. J'y

parviens du reste. Ah! les pères savent mieux aimer leurs enfants que les mères.

— Vous êtes injuste envers elles, fit observer Georges. J'en connais qui adorent leur enfant. Celle, par exemple, qui m'a envoyé vers vous.

— Ah oui ! c'est vrai , reprit Richard

•j'oubliais.... Elle a perdu sa fille dans la

foule.

Il continua, tout en marchant, et sans s'adresser directement à M. de Saire :

— J'ai lu cette après-midi, dans un journal quelques lignes à ce sujet, et cela m'a fait frémir, ... Ah! si je perdais ma petite Jeanne ! . . . Pendant que je lisais, je l'ai entendue tousser.. . je suis accouru. . . elle avait la fièvre, comme ce soir, encore plus que ce soir...

je me suis rappelé ce que disait le médecin : « Il faudrait un changement d'air à cette enfant ,

la campagne ou la mer , en deux ou trois mois elle serait guérie. »

Tout à coup une idée me frappe : Ces gens qui ont fait insérer une note dans le journal sont riches, très-riches. Que leur importe de me donner mille francs? Ah! si l'on me volait Jeanne, et qu'on me demandât pour me la rendre ma dernière pièce de cinq francs, mon dernier morceau de pain, hésiterai-je à les donner? Ils m'enverront la somme... et ma fille sera sauvée, me disais-je... Et l'autre... l'autre, la leur.... eh bien! la mienne priera pour elle, et on la retrouvera. . . Oh ! j'ai commis une infamie, je le sais bien ; mais Jeanne n'était pas près de moi, je ne l'entendais plus, elle ne me protégeait pas, j'étais livré à moi-même. . . j'ai écrit et, à la hâte, j'ai expédié la lettre, de peur de réfléchir, de peur de ne plus oser mal faire.

Il s'arrêta dans sa course à travers la chambre, et rejoignant Georges il ajouta :

— Tout à l'heure, je l'ai revue, je l'ai tenue dans mes bras et j'ai compris ma faute. Reprc-

nez votre argent, Monsieur, reprenez-le, il porterait malheur à ma fille.

D tendait le billet de banque. M. de Saire le prit. Puis il regarda Richard un instant et lui dit :

— Je voudrais revoir votre enfant.

— Pourquoi?

— Qu'importe ! laissez-moi la voir.

— Venez.

Ils rentrèrent dans la chambre. Georges se dirigea vers le lit, ouvrit son portefeuille, en tira un autre billet de mille francs, le déposa sur l'oreiller de Tenfant, puis se tournant vers ^Richard, il lui dit :

— Celui-ci, c'est à votre fille que je le donne et il lui portera bonheur.

M. de Saire, afin de se soustraire à la reconnaissance de Richard, sortit immédiatement de la chambre où reposait l'enfant, traversa la seconde pièce et se dirigea vers la porte avec l'intention de se retirer.

Le jeune homme, interdit d'abord, touché jusqu'aux larmes, ne put trouver une seule parole pour le retenir. Cependant, lorsqu'il vit Georges sur le point de s'éloigner, il parvint à vaincre son émotion et le rejoignit au moment où il ouvrait la porte.

— Monsieur, lui dit-il d'une voix tremblante. Monsieur, de grâce, encore un instant.

M. de Saire se retourna et attendit.

Richard continua :

— — ^^-^i^— ^^— - —^^-^ — ^— — p^— Il I I ,

— Je ne vous retiens pas pour vous remercier. Je craindrais d'exprimer imparfaitement ce que j'éprouve, ce que votre action m'inspire. . . Du reste, je vous ai bien compris, vous avez donné cet argent à ma petite Jeanne et non pas à moi... Je ne mérite pas votre sympathie. . . Vous vous êtes montré généreux envers ma fille... Vous l'avez arrachée à la mort, car cette somme, je vous le jure, sera consacrée à lui rendre la santé... Elle vous remerciera un jour. . . Si je vous arrête en ce moment, c'est pour vous demander un nouveau service. Oui, à vous... A qui pourrais-je m' adresser? Toutes les personnes que j'ai obligées jusqu'ici, pour qui je me suis montré bon et dévoué, m'ont abandonné, ont refusé de me secourir dans ma misère . . .

Vous, que je connais seulement depuis une heure, vous à qui je n'ai fait que du mal, avez eu pitié de moi... C'est vous que j'implore. . . N'ayez pas d'inquiétude. C'est encore à Jeanne que vous rendrez service.

— Parlez, dit Georges.

— Il s'agirait, reprit Richard, de m'aider à retrouver sa mère. Elle vit dans un monde où je ne vais pas, où je ne saurais aller. Je ne la rencontrerai jamais. . . Je ne dois même pas compter sur les hasards de la promenade et des lieux publics. C'est à peine si je sors, obligé de rester sans cesse auprès de ma petite malade : elle m'appelle à tout instant, elle n'a que moi pour la soigner... Vous, Monsieur, vous pouvez vous trouver en face de celle que je voudrais vous signaler. Vous la connaissez peut-être... J'aurais besoin de savoir son véritable nom qu'elle m'a toujours caché... Je ne veux pas lui rendre sa flUe ; Dieu m'en garde ! La chère enfant ne me quittera jamais... Mais si je venais à lui manquer, si je venais à mourir... Une terrible maladie m'a déjà défiguré, une autre peut m'enlever... Que deviendrait Jeanne?... Il faudrait alors que la mère consentît à remplir ses devoirs et je veux les lui rappeler.

LES MYirTÈRES MONDAINS. 299

Georges avait peu à peu quitté la porte et s'était assis.

— Je vous écoute, dit-il à Richard.

Le jeune homme resta debout, appuyé contre la muraille, et reprit :

— Je vais être obligé, Monsieur, de vous parler de moi, de vous donner quelques détails sur mon existence, jusqu'au jour où je Tai rencontrée. Je serai bref, je vous le promets. De ma naissance, de ma famille, de mes premières années, je vous entretiendrai à peine. Je n'ai jamais connu ni mon père,- ni ma mère. L'un d'eux, cependant, a dû veiller sur ma première enfance, me faire mettre en pension par quelque mystérieux mandataire et payer mon entretien jusqu'à quinze ans. Un jour, le chef de l'institution n'a plus reçu sa rente habituelle; il m'a congédié, et il m'a fallu travailler pour vivre.

Je me suis employé un peu partout. L'éducation que j'avais reçue m'éloignait, malheureusement pour moi , de l'état d'ouvrier et

en même temps mon instruction avait été tellement insuffisante, que 'je ne pouvais prétendre à aucune carrière libérale. J'étais bien portant , actif et je parvins à me tirer d'affaire.

J'occupais, il y a cinq ans environ, l'emploi de commis dans une de nos grandes maisons de soieries, et mes patrons se félicitaient de mon intelligence, de mon zèle , peut-être aussi de ma bonne mine, qui attirait beaucoup de clients, disait- on en riant, vers les marchandises placées sous ma responsabilité... Moi, Monsieur, je m'occupais fort peu, je vous l'assure, de mes agréments personnels... Je puis en parler maintenant ; ils n'existent plus qu'à l'état de souvenir. . . Je songeais seulement à remplir mes fonctions avec conscience... lorsqu'un jour, une dame, habituée à faire des achats dans la maison , me regarda d'une si singulière façon , ' pendant que je lui vantais les mérites d'une pièce d'étoffe, en vint à me parler avec tant d'abandon que je fus bien

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obligé, sinon de m'émouvoir, du moins de sortir de ma réserve habituelle.

Cette femme n'était pas jolie. Petite, étroite d*épaules, osseuse , elle avait le nez recourbé comme un bec d'oiseau, le front bas, les lèvres très-minces et décolorées, le menton fuyant, le teint pâle, presque blême. Mais les yeux étaient expressifs, ardents, les cheveux noirs, les dents petites, acérées et blanches. Elle se faisait remarquer par des façons bizarres : on aurait dit •ne étrangère, quoiqu'elle parlât parfaitement le français... Elle devait être riche : ses achats étaient importants, elle ne se décidait que pour des objets de premier choix. Un grand valet de pied, en superbe livrée , l'attendait toujours à la porte de nos magasins et produisait sur moi une vive impression ; il mettait en valeur sa maîtresse, il la grandissait à mes yeux, l'embellissait, lui donnait un certificat de grande dame. Ai-je besoin de le dire? Une intrigue ne tarda pas à se nouer entre cette femme et moi. L*ai-je aimée? Je me suis interrogé inutilement

à ce sujet. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au temps de notre liaison, je n'ai jamais analysé son visage comme je le fais aujourd'hui. J'oubliais volontiers ses imperfections et pour cause. La femme laide, qui a conscience de son état, et celle-là ne se faisait aucune illusion, rachète ce (jui lui manque par des raffinements de coquetterie très-goûtés d'un amant. Gomme elle ne peut charmer la vue, elle déploie pour capter les autres sens des efforts que négligent les jolies femmes, dont la beauté fait, en amour, tous les frais. C'est ce qui explique certaines grandes passions ,pour des femmes laides. Tous s'étonnent, à rcxceptioo de l'intéresse, qui connaît le dessous des cartes et se félicite de le connaître.

Pour mon compte, il ne s'agissait pas, en ce moment du moins, de passion. J'avais vingtdeux ans à peine, j'occupais une position relativement des plus modestes et j'étais surtout flatté- de ma conquête : j'avais une femme du

monde pour maîtresse! C'est le rêve des jeunes gens qui débutent dans la vie.

Était-ce bien une femme du monde ? Je ne Tai jamais su au juste. Elle m'a toujours caché avec un grand soin, je vous l'ai dit, son nom et sa vi€, me défendant toute recherche à ce sujet, sous peine de ne plus la revoir. Dans ma naïveté, je respectais son secret ; elle s'entourait du reste de précautions infinies, et il est probable que je n'aurais jamais pu le découvrir* Je me suis dit, depuis notre rupture, que le grand valet de pied, qui m'avait si fort ébloui, ne donnait aucune indication précise sur le rang de sa maîtresse. Il pouvait appartenir à quelque famille haut placée et avoir reçu Tordre d'accompagner, soit une femme de confiance, soit une institutrice chargée des achats de la maison. Mais ce sont là de simples suppositions.

Une autre question s'est aussi parfois présentée à mon esprit. Je serais aujourd'hui assez tenté de croire, en évoquant certains

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