NS
souvenirs, qu'elle essayait d'oublier auprès de moi un être cher à son cœur et qui lui gardait rigueur. Elle s'étourdissait , pour ainsi dire , dans mes bras. En tout cas, ce n'était pas vers moi personnellement qu'elle se sentait attirée. Je n'avais, pour elle, aucune individualité, aucune existence qui me fût propre.
Peu lui importait mon être immatériel, elle se préoccupait seulement de l'enveloppe. Elle admirait la régularité de mes traits. Je répondais à peu près aux idées qu'elle s'était faites sur la beauté masculine]; j'étais le type qui parlait le mieux à son esprit. Car cette femme, petite, mal faite et laide, mettait la beauté corporelle au-dessus de tout au monde et avait pour elle un véritable culte.
M. de Sàire prêtait à Richard une attention soutenue. L'imagination surexcitée par la fatigue, il lui arrivait même de se demander s'il n'avait pas rencontré, de par le monde, la femme dont il était question. En plein roman depuis une heure, obligé de se départir de son positivisme habituel, s' égarant, à son insu, dans le vague, il lui semblait que tout ce qu'il entendait, devait avoir un rapport indirect avec ses préoccupations du moment et les recherches auxquelles il se livrait.
Richard continuait en ces termes :
— Celle, Monsieur, que je défendais tout à l'heure, en soutenant la cause des femmes laides et en parlant de leurs mérites cachés ,
ne se serait jamais montrée aussi généreuse envers notre sexe. Elle traitait volontiers de
paradoxe l'opinion assez répandue que la beauté est superflue chez l'homme et de beaucoup inférieure aux avantages intellectuels.
Elle ne comprenait même pas le goût de certaines femmes pour des hommes seulement agréables et séduisants. Elle se plaisait à nier le charme, l'expression du visage. Une taille bien prise, des traits réguliers ont toujours été son seul idéal.
Ce n'était pas seulement dans les questions d'amour qu'elle se montrait aussi exclusive.
Elle n'avait aucune indulgence pour les laideurs et les difformités qu'on, rencontre à chaque pas dans la vie , et elle manifestait , sans retenue, son dégoût ou son aversion pour les êtres ou les objets qui blessaient son regard.
Ah! Monsieur, croyez-le bien, elle n'a eu qu'un motif pour abandonner sa fille : l'enfant n'est pas jolie. Oui, Jeanne est née dans de mauvaises conditions, avant terme d'abord;
puis la mère, pour cacher sa grossesse, a longtemps comprimé sa taille. ... La pauvre petite a souffert avant de venir au monde et elle s'en ressentira toute sa vie... Cela vous parait étrange, n'est-ce pas, qu'on garde rigueur à son enfant de ses imperfections corporelles?
En général, une mère, loin de voir les défauts des siens, est tentée de leur prêter des charmes que souvent ils n'ont pas. Celle dont je parle ne se faisait pas de ces douces illusions, et comme Jeanne s'éloignait de son idéal, elle s'éloignait d'elle.
Vous ne vous étonnerez donc pas si j'ai été délaissé le jour où la maladie m'a brutalement enlevé les seuls avantages qu'on appréciait en moi. Lorsque, après six semaines passées à l'hôpital, je suis rentré dans mon petit logement de la rue Richelieu, où avaient lieu nos rendez-vous, elle n'a pu, en m'apercevant, cacher son émoi, et j'ai tout de suite compris que nos amours avaient vécu.
Peut-être a-t-il mieux valu pour moi que
a06 LES MYSTÈRES MONDAINS.
notre rupture n*ait pas eu d'autre cause. Cette femme m'aparfoiseffrayé, et je me suis demandé
ce qui serait arrivé, si , las de notre liaison, je l'avais un jour rompue. Son amour pour le beau n'était pas purement esthétique et contemplatif. L'admiration développait immédiatement chez elle un sentiment d'envie, un besoin invincible de possession, et elle serait devenue la mortelle ennemie de l'homme qui, choisi par elle, l'aurait dédaignée. Elle s'est bornée à m'accabler de son indifférence, parce que ma laideur avait éteint son enthousiasme. S'il avait persisté, je m'attirais certainement, un jour ou l'autre, sa haine et sans doute sa vengeance.
Voilà, Monsieur, les renseignements matériels et moraux destinés à vous permettre de retrouver celle que je cherche. Je vous ai fait part de mes observations, et non pas de ses confidences : même au moment de ses plus grandes expansions, elle ne s'est jamais oubliée jusqu'à m'ouvrir son cœur.
Permettez - moi maintenant de terminer par quelques mots qui me concernent seul. Lorsque, après ma convalescence, je voulus rentrer dans l'importante maison qui m'avait tenu , jusque-là, en si grande estime, on me fit comprendre clairement que je n'y étais plus à ma place. Mes patrons, ayant sans doute aussi le sentiment du beau , craignaient d'épouvanter leurs clientes et de les éloigner du département des soieries où je brillais autrefois. C'est triste à dire, mais de nos jours, même dans le commerce, on tient compte aux hommes des agréments du visage, et le commis d'un magasin de nouveautés n'a pas le droit de dépasser certaines limites dans la laideur. On mesure les qualités corporelles comme s'il s'agissait d'une étoffe. — « Toi, tu es joli garçon, on te confie les cachemires où se porte la riche clientèle , très-appréciatrice de la forme. — « Toi, tu es laid, mais encore possible, voici les cotons et les laines, destinées aux petites bourgeoises, qui, préoccupées de payer bon marché, te regar-
(leront à peine. — « Quant à toi, tu es affreux , mon cher, va-t'en et meurs de faim, c'est ton affaire. »
En vérité, Monsieur, si Ton persiste dans cette voie, il serait peut-être juste de consacrer moins d'argent à Tamélioration de la race chevaline et d'ouvrir des concours pour TembeUissement de la race humaine.
Dans les autres maisons où je me présentai, je n'obtins pas plus de succès, et, de guerre lasse, humilié, écœuré, aussi dégoûté des gens qu'on semblait l'être de moi, je me décidai à travailler à domicile afin de ne plus blesser les regards de mes semblables.
Grâce à mon écriture qui est assez belle, je fus chargé de plusieurs travaux par un copiste de théâtre et je gagnai, à peu près, ma vie et celle de mon enfant. Sa mère, qui crut délicat de me faire, quelques temps encore, de courtes visites, sous toutes réserves, tint compte aussi de ma nouvelle industrie, et voulut bien me donner à transcrire un volumineux manuscrit dû
à la plume d'une femme de lettres de ses amies, assurait-elle. J'en livrai plusieurs exemplaires ; ils me furent assez généreusement payés et me tirèrent d'affaire pendant quelque temps. Mais Tété vint, la copie chôme dans cette saison. Un hiver terrible lui succéda : je mangeai mes dernières économies et je fus obligé de vendre tout ce que je possédais à cette époque. Alors apparut la véritable misère, la misère implacable, hideuse qu'on ne peut yaincre. « Travaillez^ dit-on , travaillez ! » Où trouver de l'ouvrage ? Gomment sortir pour en demander lorsqu'on n'a plus de vêtements à se mettre, que les dernières chaussures sont éculées et se détachent à chaque instant de vos pieds meurtris? Si l'on parvient à se traîner jusqu'à la devanture d'un magasin, si l'on ose ouvrir la porte vitrée, avant qu'on n'ait parlé, on vous a pris pour un mendiant et on vous chasse. Puis l'enfant qui est à la maison, l'enfant qui a la fièvre, l'enfant qui vous attend , avez-vous le courage de vous éloigner de lui? On ne sait
plus que devenir et , un jour , on en arrive à commettre, pour la première fois de sa vie, une mauvaise action...
Georges ne le laissa pas continuer et lui tendit la main.
Il était deux heures du matin lorsque M. de Saire quitta Richard. Dans la rué de Rambuteau, il trouva un coupé qui revenait à vide et se fit aussitôt conduire rue d'Amsterdam.
Il n'eut pas besoin de sonner à la porte de M"** de Baud ; elle avait entendu sa voiture et s'était aussitôt élancée sur le palier. Grâce aux soins pris par Georges, avant son départ, de dissiper les illusions de Marcelle et de Didier , le coup fut moins rude et pour ainsi dire amorti. Il ne se repentait pas, du reste, de sa visite rue de Braque, et il s'empressa de communiquer â ses amis certaines idées qui, après lui avoir seulement traversé l'esprit, pendant le récit de Ri-
chard, étaient devenues plus nettes et plus précises.
Il s'agissait maintenant d'être prêts à se présenter, le lendemain, devant le préfet de police pour lui rendre compte, comme il le demandait, de l'impression produite par la lecture du manuscrit.
Didier et Marcelle en avaient déjà parcouru les premières pages , et ils remirent à Georges l'espèce de préface sous forme de lettre, jointe à ces curieux mémoires.
En voici la reproduction exacte :
A Madame de R..,, en son château de...
près Paris.
« Madame,
« Ma vengeance serait incomplète si vous ne deviez jamais connaître la main qui vous a frappée. Pour vous renseigner à ce sujet, je me suis donné la peine d'écrire l'histoire de ma vie, à laquelle vous êtes parfois mêlée. J'ai
fait tirer plusieurs exemplaires de mon manuscrit et je vous prie de vouloir bien accepter celui-ci. Les autres sont destinés à M°''"X... et Z..., qui ont eu, comme vous, à se plaindre de moi, et que, par coquetterie, je désire aussi édifier sur mon compte. Grâce à cette lecture, vous passerez encore quelques heures avec Tauteur de vos maux et de tous vos désastres.
« Agréez, Madame, l'assurance de mon profond respect.
« Celle que dans vos salons on avait * surnommée :
« Le Repoussoir. *
iteùrbip. PAUL PUPOMTiitrve Jea&-Jaeque«-Roasse«u. 3353 .