A LA RECHERCHE DU MYSTICISME
A peine réveillée à la foi morale et à Tamour évangélique par l'influence des « russes », toute la jeunesse littéraire engagea Fassaut contre la mons* trueuse idole au corps d'airain sur pied d'argile. Le naturalisme succomba.
En 1887, au premier prétexte, les disciples renièrent le maître. La lettre des Cinq protesta contre les basses grossièretés de la Terre, Le sens de cette lettre fut bien vite élargi par l'opinion ; et elle se trouva exprimer le dégoût de tous, la révolte des cœurs, surtout, contre une doctrine qui préconisait, comme un moyen de faire œuvre d'art et œuvre de force, le grossissement à outrance des laideurs, des tares, des brutalités féroces qui
se voient dans la nature. M. Zola demeura le seul naturaliste, à moins qu'on ne veuille compter M. Paul Alexis.
Parmi les dissidents, M. Paul Margueritte parut bientôt le plus qualifié pour donner raison, par un talent fait de mesure, d'observation exacte, mais qui va jusqu'à l'âme, de douce et mélancolique pitié, à une scission dont nous devons chercher le motif dans un dissentiment moral, et non point dans l'invraisemblable prétention de dénier la géniale puissance de l'auteur de VAssommoif, de Germinal, et même de la Terre,
M. Paul Margueritte donna, en 1888, ce quasi chef* d'œuvre, Jours d'épreuve. G>mme on y sent la liberté conquise, la loyauté parfaite, l'affranchissement de toute influence I C'est là une œuvre profondément personnelle. Et pourtant, à y reconnaître une si compatissante Indulgence pour la destinée, une douleur si voilée et sereine, et, a-t-on dit, « un attendrissement qui glisse en nous le désir des larmes )>, on pense à Tolstoï. La comparaison pourrait paraître écrasante, même si je rappelais ces vrais chefs-d'œuvre, la Force des choses et la Tourmente. Disons, pour être juste, que Tolstoï a la religion de la grande souffrance humaine,
et que Paul Margueritte a la religion de Thumble et douce souffrance bourgeoise.
Le regard de l'écrivain de la Tourmente se tourne vers la douloureuse intimité de chaque âme, plus indulgent et plus pitoyable que le regard de l'écrivain à' Anna Karénine ou de la Sonate à Kreut:(er. Elle est surtout sociale, la piété de Tolstoï; elle va au troupeau des humains, à la foule misérable. Et son évangélisme s'arrête au seuil de ces mystères de la faute charnelle, où Tamour et la haine se mêlent et s'exaspèrent jusqu'aux sanglantes cruautés de la mort.
Anna Karénine dit, regardant l'ombre projetée par un wagon sur le sable : « Là, au milieu, il sera puni, et je serai délivrée de tous et de moi-même ». Et, la tête dans les épaules, les mains en avant, elle se jeta sur les genoux sous le wagon. « Une masse énorme inflexible, la frappa sur la tête, et l'entraîna par le dos. » Ainsi Tolstoï tue l'amante coupable de Wronsky par un coup de haine et de brutalité sauvage. A travers l'amour sensuel dont la Sonate à Kreutzer décrit les féroces horreurs, une jalousie se glisse, obscure et affolante, qui mène fatalement Posdnichetf au meurtre.
n reste donc en Tolstoï, parmi la très large pitié de son évangélisme social, un peu de la rigoureuse détestation des crimes de la chair que le christianisme his-
torique éleva contre les siècles de corruption païenne. Misereor super turbam. Pitié sur les multitudes qui gémissent dans Tinjuste souffrance I Pour les coupables point de pitié, mais les suprêmes expiations! Point de pitié à la Samaritaine.
Elle trouverait plus facilement grâce devant l'auteur de la Tourmente, Qyand Thérèse fait à Jacques Halluys, spontanément, l'aveu de sa faute, elle déclare sa honte et ses remords. Et voilà où apparaît bien dans cette déclaration, le motif évangélique du pardon. Jacques pardonne. Il compte sur la réhabilitation par la souffrance de la femme adultère, et sur une commune douleur pour reconquérir l'amour. Ces choses arriveraient, si l'abaissant désir ne faisait trébucher de ces hauteurs d'un amour racheté les deux héros, et si les tristesses de l'apaisement sensuel ne faisaient surgir entre eux les souvenirs, les images odieuses. Par l'œuvre basse de la chair donc, et par elle seulement, l'œuvre rédemptrice de la douleur des âmes est anéantie.
Et c'est du mysticisme, cela, le pïus humain comme le plus évangélique des mystici^mes. Surtout on voit, par une telle inquiétude des problèmes moraux les plus émouvants, dans quelles voies nouvelles s'étaient promptement engagés les jeunes écrivains, et combien ils s'éloignèrent de la froide impassibilité ou des pré-
tentieuses attitudes d'observation méprisante qu'avait affectées Técole naturaliste.
Vers le même temps que M. Paul Mai^ueritte ses Jours d' épreuve, M. Edouard Rod écrivit le Sens de la vie. Très sensible aux mouvantes inquiétudes du dehors, très curieusement et très intelligemment attentif à révolution de la pensée courante, et très apte à s'en assimiler la formule occasionnelle, M. Rod fit le livre de tout le monde.
Le Sens de la vie portait, en effet, loin des penseurs et des sombres philosophes, parmi les braves gens qui pourtant ne vivent pas sans un peu réfléchir et savent tirer quelque philosophie de leurs chagrins, le considérable problème du pourquoi de la vie. Cela avec une juste mesure de pessimisme pour émouvoir, et de vagues espérances catholiques pour consoler. Le dosage était bien fait. Le livre eut un grand, un très grand succès. Il faut l'avouer, nous fûmes tous des admirateurs du Sens de la vie. Ne le regrettons point. Nous devions cela à l'auteur de la Course à la mort, ce très beau livre. Et puis, la supériorité d'œuvres telles que la yie de Michel Teissier, les Roches Blanches, dans lesquelles M. Rod a tout simplement raconté la vie d'autour de lui, la vie des âmes et ses conflits révélés
par la vie extérieure, sans le souci des idées à la mode, et avec une si vive observation, avec de telles émotions de pitié que plus d'une page rappelle les meilleures â!Anna Karénine, nous ferait passer sur la déception qu'il pourrait v avoir à relire aujourd'hui le Sens de la vie,
Qyoi qu'il en fût, à propos surtout des ouvrages de M. Edouard Rod, on proclama un « mouvement néochrétien >>. Le mot fit fortune et fut appliqué un peu au hasard. Et il est bien vrai que l'auteur, ou le héros, du Sens de la vie, n'ayant point trouvé de réponse satisfaisante aux éternelles questions de la destinée, ni dans les espérances d'un progrès indéfini de l'humanité, ni dans les formes diverses de l'altruisme, ni dans la religion de la souffrance humaine, et se sentant incapable de se résigner à l'agnosticisme, finit par se réfugier dans la foi. « La foi, en effet, répond à toutes nos curiosités, explique tout : elle nous donne la raison de notre existence, puisqu'elle nous prouve que nous sommes le centre du monde; le courage de supporter nos maux, puisqu'ils nous préparent un sort meilleur ; et le goût de la vie, puisqu'elle est l'éternité. En se jetant dans le mystère, elle en a reculé l'effroi ; ses affirmations ont chassé le doute ; et, dans le triomphe de sa certitude, elle a établi un système merveilleuse-
ment échafaudé sur une base imaginaire, qui, calculé pour répondre à tous les besoins de notre intelligence, ne laisse aucune place au désespoir. » Qye la foi réponde ainsi, ne fût-elle qu'une illusion, à tous les besoins de Tâme, c'est bien le plus logique commencement d'apologétique qui se puisse trouver. C'est le préambule du credo, cette aspiration à croire, cet appel tourmenté de la foi qui est comme une prière pour l'obtenir. Nul de nous n'a oublié le frisson de mystique pitié, et aussi d'espérance, que nous éprouvions à songer, les dernières pages du livre finies, que le « néochrétien » du Sens de la vie, mené à l'église par ses inquiétudes d'âme, n'avait pu réciter son Pater que « des lèvres », -^ « Hélas ! s'écriait-il, des lèvres seulement ».
Mais nous voici loin déjà d'une date où le « néochristianisme » avait son intérêt littéraire. Nous soupçonnons aujourd'hui M. Rod d'avoir, tout simplement, fait un livre, et de l'avoir fait à son heure. Il a été le premier, étant le plus avisé, de toute une série de convertis de lettres continuée depuis par les Huysmans, et même par les Loti.
Aussitôt, le nom nous vient à l'esprit d'un sincère, d'un généreux, d'un vaillant. M. Paul Desjardins
fut à son heure un merveilleux artiste dans les lettres, et il eût pu le devenir tout comme un autre, 4H gen-
delettre ». Mais il aima mieux renoncer des dons in-
comparables et la vaine gloire pour une cause, — en ce temps de veulerie! — et pour une cause morale, — - en ce pays de gauloiserie moqueuse I — L'auteur du Devoir présent, de ce catéchisme à l'usage des penseurs qui fut le livre d'une époque et qui marquera une date, me croirait bien mal avisé si, me risquant à parler de littérature, je jugeais son œu* vre qu'il ne voulut pas littéraire. Sachons seulement qu'un des nôtres, un rêveur peut-être, un poète de l'action, mais à coup sûr une belle âme, a parlé de réveil moral comme Tolstoï en parla, et qu'il a prêché l'union en cette unique foi, que « nous vivons pour quelque chose )», — voulant toutefois que les autres croyances soient pieusement gardées dans l'intime silence des cœurs. « Sur celles de nos croyances qui n'ont point de contrecoup social» nul n'a droit même de nous interroger, sauf la femme à qui nous nous devons tout entiers, et les enfants de notre sang. Ne violons pas cette intimité; trop parler de religion n'est pas un bien. Au public, à nos amis, faisons part seulement de cette foi qui nous est commune, à savoir que nous vivons pour quelque chose, que nous avons
quelque chose a faire sur terre. La possession d'un idéal de vie» la croyance en un devoir, voilà ce qui nous unit. »
Et je sais bien qu'en prêchant cet évangile tout simplement kantien du Devoir, en fondant, si l'on veut, cette religion de l'Action morale, M. Paul Desjardins a encouru le redoutable reproche de vouloir constituer une morale sans dogmes, et, suivant une formule qui le voue aux anathèmes, de vouloir « laïciser le christianisme ».
La meilleure morale est dans l'Evangile assurément? pourquoi ne pas l'y prendre? Q&ie si l'Eglise, qui en fut la dépositaire et la gardienne, s'embarrasse d'un formalisme vain, s'attarde à des chicanes dogmatiques et à un absolutisme de foi dont l'esprit moderne se trouve offensé, et si elle ne va pas tout droit au plus pressé, à sa tâche du jour, à l'enseignement et à la direction morale, pourquoi une aristocratie faite de tous les philosophes et de tous les poètes du devoir ne se mettrait-elle pas à l'œuvre salutaire d'élaborer un christianisme intérieur, le christianisme de la volonté agissante, avant et par dessus le christianisme de la soumission intellectuelle. La foi intégrale aux dogmes ; soit : que ceux-là la gardent, à qui elle fut donnée ; on ne demande aucune renonciation. Mais il ne s'agit
pas de croire d'abord; il s'agit d'abord d'aimer. <n Et ensuite que croira-t-on? Ce que l'amour conseille et exige qu'on croie, simplement. Et là-dessus les exigences varient selon les esprits : autant de religions, au fond, que de personnes, et un seul devoir pour toutes. )>
Telle est la théorie. Les objections sont aisées. On déclare tout aussitôt qu'une morale non appuyée sur des dermes est toujours vacillante; que des raisons de vivre fondées sur l'amour peuvent bien constituer un ensemble de nobles aspirations, une vague . sentimentalité, mais point une règle impérative; et qu'enfin l'humanité, qui est peuples et foules, ne s'engage guère dans les difficiles voies du devoir sur les appels généreux et pressants d'une élite qui moraliserait en beau langage, mais par l'énergique entraînement d'une autorité qui prescrit et menace.
Tout cela est fort juste. 11 est à remarquer pourtant qu'une morale sans dogmes n'est point une morale sans pensée. Le devoir a un fondement philosophique dans les données de la conscience, et les diverses inclinations personnelles ou sociales donnent au sentiment que nous en avons l'élan et la force. La religion rappelle par une révélation, confirme ou précise cette notion du devoir; elle augmente, en faisant intervenir la volonté divine, sa puissance
impérative. Pourquoi, même si Ton exige ceci comme un plus sûr et plus ferme principe de moralité, ne pas reconnaître la valeur morale que cela peut déjà nous faire atteindre? Qye si encore une vie de conscience, dont la direction serait abandonnée aux émotions et aux inconstances de la sentimentalité, ne parait point assez astreinte, assez saisie par les liens de l'obligation, du moins faut-il reconnaître qu'elle a sa grandeur par la recherche même, qui est au fond de toutes ses aspirations inquiètes, de la règle définitive, et qu'à ses spontanés efforts vers le bien dans la loi d'amour ne devraient point toujours se substituer les obéissantes pratiques de la loi de crainte. Et enfin, il est vrai, les hommes font surtout le bien parce qu'un pouvoir extérieur le leur commande; ils marchent, comme les esclaves, sous la menace des étrivières. Mais n'y a-t-il point une aristocratie d'âmes pour laquelle la conscience est le maître suprême, et la sincère pureté de la conscience la suprême loi?
M. Paul Desjardins n'a prétendu provoquer ni une « restauration du catholicisme romain pur et simple », comme on l'a dit, ni un reniement des croyances catholiques intégrales. Mais à ceux qui demeurent catholiques, il était bon qu'une voix du dehors
-■48rappelât qu'il est une autre religion que celle de la dévotion formaliste et des belles manières d'église, qu'il est une religion intérieure, la religion du Devoir. Qyant aux autres, à ceux qui ne croient pas « ce que Pascal a cru )>, il était bon qu'on leur proposât ainsi ce que croit Tolstoï .
Mais je m'égare, il semblera. Nous voulions parler de mysticisme, et de mysticisme littéraire. Or, il n'est guère sûr que les Margueritte, les Rod, les Paul Desjardins, soient de la chapelle mystique, et d'autre part il serait sûr, à en croire les jeunes, que ces gens-là sont hors de la littérature. Passons donc ailleurs, où furent les mystiques, et où furent surtout les écrivains.
Au Chat Noir d'abord. C'est Jules Lemaitre qui le dit: « Le Chat Noir est un sanctuaire où la fumisterie et le mysticisme ont toujours fait bon ménage. L'étrange tableau de Willette, où l'on voit le Parce Domine égrener ses notes sur les ailes du Moulin de la Galette, est bien l'enseigne qui convient à cette auberge-cénacle. Nulle part on n'a l'esprit plus religieux. » Le bonFragerolles, de sa forte et tendre voix de berger, chanta, aux
plus beaux jours de la rénovation mystique, le doux Noël et la sombre Passion de sa Marche à l'Etoile, pendant qu'au fond du sanctuaire, comme dans la transparence, d'un vitrail éclairé de lune, les hiératiques ombres de Rivière déroulaient la procession des multitudes marchant, sous le ciel étoile, vers l'enfant de la Crèche, puis vers le crucifié du Calvaire.
Pêcheurs^ vous qui prenez pour guides les étoiles, Quel souille inattendu gonfla vos blanches voiles? Quel flot mystérieux vous pousse et vous conduit Vers cet astre nouveau qui brille dans la nuit?
Et cela fut d'un symbolisme grand et pieux. Le Chat Noir, ce fut un peu le Bethléem du mysticisme.
Au temps même des ombres chinoises, les marionnettes, — les marionnettes de théâtre, — tournèrent au mysticisme. A quoi de plus méchant auraient-elles bien pu tourner, ces petites personnes raides, graves, naïves? Les deux Bouchor étaient leurs auteurs, leurs costumiers ordinaires. Us leur donnaient le charme lilial des vierges de Primitifs. Et ils tenaient les ficelles. Aussi, nous nous souvenons tous avec quelle onctueuse et dévote grâce ces poupées nous mimaient le doux mystère du Noël de Maurice Bouchor, tandis que la voix
candide du poète, et aussi la voix effrayante de Richepin, dans la coulisse, disaient des vers pieux comme des proses de liturgie. C'était du temps que les bêtes parlaient. L'âne et le bœuf de la Crèche exprimaient à leur manière toute une morale de charité évangélique. Richepin faisait le bœuf, je crois. Il mugissait très bien. C'était tout comme s'il eût été mystique, lui, l'auteur des Blasphèmes. 11 lui sera beaucoup pardonné, de ses Blasphèmes f parce qu'il a beaucoup mugi. Oh I les bons apôtres, que ces poètes, d'une piété qui ne croyait à rien, mais bien émue tout de même, d'une piét9 de poètes, enfin I
Par le bruit que firent dans le monde, et jusqu'au « boulevard », ses petites marionnettes, Maurice Bouchor passa bientôt pour le chantre des dévotions mystiques. Ce titre ne lui déplut point : il écrivit d'autres « mystères y> ; il en écrivit même de très païens, et ainsi laissa voir que tout cela n'était que jeux d'artiste.
Mais, pour de vrai, la foi avait son poète. Et depuis dix ans déjà. Seulement, on ne le savait point.
C'était un converti. Ce bon poète, à face camuse, à barbe de bouc et pas plus méchant que Silène, un peu coureur de rues, — de rues et de trottoirs, — grand
buveur d'absinthe, s'était dégoûté un jour des rues, des trottoirs, de Tabsinthe, et de ses péchés. Il était revenu à Dieu.
Cela s'était passé comme Anatole France le raconte dans son Etui de nacre.
Un matin, à la première aube, sur la fin d'une aventure nocturne, le poète Gestas s'appela de pires noms qu' « animal » et courut à une église. De son bâton de cornouiller, il frappa au premier confessionnal, et demanda :
— La confession, s'il vous plaît!
Un suisse accourut :
— Qy 'est-ce que vous voulez?
— Je veux me confesser.
— Allez-vous-en.
— Je veux voir le curé.
— Pour quoi faire?
— Pour me confesser.
— Allez-vous-en.
— Mais tu n'entends donc pas, vieux Barrabas? Je te dis que je veux me réconcilier avec Dieu, s... nom de...I
Alors, le hallebardier vous prit notre Gestas par les épaules, et vous le jeta dehors. Mais Gestas, après s'être consolé dans l'absinthe, chez le marchand de vin,
retourna à Téglise. Repentant» absous, sincèrement converti, et toujours grand pécheur, Verlaine, — car le poète Gestas, c'est lui, — écrivit les vers peut-être les plus profondément chrétiens de notre siècle.|
« Il chanta comme on prie », a dit Georges Rodenbach. Par des cantilènes et des litanies d'une ardente générosité, d'une souplesse parfois débraillée, il exprima, bien mieux que le pauvre poète François Villon dans quelques cris de ses ballades, la poignante anxiété qui vient d'un désaccord toujours senti entre des aspirations nobles et une vie mauvaise. Ce fut le mysticisme des hontes, des regrets, des remords chrétiens.
Mais aussi quelle idée! Le poète catholique se choisit, tout naturellement, un éditeur catholique. Sagesse alla dormir parmi les manuels de dévotion. Ils n'y auraient rien compris, les lecteurs ordinaires de ces manuels : ils n'achetèrent pas le livre.
O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour,
Et la blessure est encore vibrante,
O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour.
Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain, Pour palpiter aux ronces du Calvaire, Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain.
Voici mes yeux, luminaires d'erreur, Pour être éteints aux pleurs de la prière, Voici mes yeux, luminaires d'erreur.
Dieu de terreur et Dieu de sainteté, Hélas! ce noir abîme de mon crime, Dieu de terreur et Dieu de sainteté,
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, Toutes mes peurs, toutes mes ignorances, Vous, Dieu de paixj de Joie et de bonheur.
Vous connaissez tout cela, tout cela, Et que je suis plus pauvre que personne, Vous connaissez tout cela, tout cela.
Mais ce que j'al| mon Dieu, je vous le donne.
Assurément, cette poésie simple et vraie de la contrition n'a rien à voir avec les « oraisons jaculatoires », avec leS4( amendes honorables »» dont est faite toute une littérature d'église. Non, les braves gens qui font da catholicisme un accessoire de leur bourgoisie n'y pouvaient rien comprendre.
Et puis... et puis, Verlaine était un être si étrange. Il se mettait si bien en dehors des autres hommes, contempteur inconscient, et pas même fanfaron, des codes et de la bonne tenue morale. Avec sa face de faune, son front bossue en cornes, et un vague profil de
vieux Socrate paillard, il errait tellement des cénades aux cabarets, n traversait candidement la vie, un rêve dans les yeux. Il faisait le mal sans honte et sans malice, comme il eût fait le bien. C'était le bon satyre.
Comment donc les' catholiques Teussent-ils reconnu pour un des leurs? Il était si peu Pharisien. Et comment Teussent-ils' recqnnu pour un génial poète? 11 avait de si mauvaises nxsurs.
Mais je ne sais qui, lin beau jour, — des Esseintes peut-être, — lança Verlaine, Vous vous souvenez du fantasque héros d' A rebours, le grand seigneur des Esseintes. Il avait des goûts ; bizarres, non seulement en musique, en parfumerie, en. religion et en vices, mais encore en littérature. A forée dé trouver nauséeux les chefs-d'œuvre de madame AugustùsCraven, lauréate brevetée de l'Institut, et n'ayant ^int «mordu » au Journal et aux Lettres d'Eugénie de- <jttér in, il s'était pris d'une admiration sans bornes ^oôl^ 4' «invincible charme » de Baudelaire, qui « était pa¥^>eiîu à exprimer l'inexprimable )^, et pour son catholiciâ^if^ ebmpliqué. *Or, après Baudelaire, le poète de des Ess^tèfé, c'était Paul Verlaine. « Volontiers, des Esseintes l'avait accompagné dans ses œuvres les plus diverses. Après ses Romances sans paroles, parues dans l'imprlnjerie d'un journal à Sens, Verlaine s'était assez longuement
tu, puis en des vers charmants où passait l'accent doux et transi de Villon, il avait reparu, chantant la Vierge, « loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste. » Des Esseintes relisait souvent ce livre de Sagesse et se suggérait devant ses poèmes des rêveries clandestines, des fictions d'un amour occulte pour une Madone byzantine qui se muait, à un certain^ moment, en une Cydalise égarée dans notre siècle. y> Des Esseintes fît école. Verlaine passa pour le grand poète des Madones qui peuvent « se muer i> en Cydalises. D'autres que des Esseintes virent pourtant en lui ce qu'il est vraiment, le chanteur d'hymnes pénitentes et déyotes, l'humble suppliant qu'accable la honte de son péché, l'hoipme de bonne volonté qui écrit tant qu'on veut des « actes de bon propos )^, des actes de foi, d'espérance, de charité, mais qui ne les vit guère.
Pourquoi donc aussi ne naquit-il pas aux temps où 4C l'étude de la prière était suivie »,
Quand poète et docteur, simplement, bonnement. Communiaient avec des ferveurs de novices, Humbles servaient la messe et chantaient aux offices.
Et pourquoi pas au moyen-âge, plutôt encore? Car il fut gallican et janséniste, le siècle où Louis Racine et le sage Rollin servaient la messe.
C'est vers le moyen âge, énorme et délicat, Qu'il faudrait que mon cœur en panne naviguât, Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste.
Et que je fusse un saint, actes bons, pensérs droits, Haute théologie et solide morale, Guidé par la folie unique de la Croix, Sur tes ailes de pierre, o folle Cathédrale 1
Enfin, quoi! le pauvre Choulette du Lys rouge se
trouvait, vous vous en souvenez, fort dépaysé à travers
notre civilisation raffinée et décadente. II ne se sentait
une âme vraiment catholique et pieuse que dans les
y vielles rues, à l'ombre des vieux cloîtres, au son des
vieilles cloches de la vieille Florence, et surtout en
ces paysages ombriens où fleurit la mystique naïveté
des Primitifs. Pauvre Verlaine, pauvre bon frère Ange
qui eût dû, mystiquement fiancé à la divine Pauvreté,
chanter Tamour de Dieu à la suite de saint François, et qu'un ironique sort a condamné à vivre parmi nous^
en des jours sans foi et sans prière où ses yeux ne
peuvent se remplir de quelque céleste vision que dans
la blanche lumière de ses rideaux d'hôpital, loin d'un
monde laidl