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TROISIEME PARTIE

A TRAVERS LES CHAPELLES MYSTIQyES

Le mysticisme avait donc eu ses chercheurs fervents, ses dilettantes, ses ^ bohèmes ». Il lui fallait mieux que cela. Le mysticisme, très sincèrement, se pique de religion : il lui fallait pontifes, prêtres et chapelles, — quelques saints aussi, ou quelques réprouvés.

En des temps déjà anciens, Baudelaire avait tenu chapelle de mysticisme.

Sa chapelle, à lui, fut une pauvre chambre d'écrivain misérable et débauché. Toutes les «( fleurs du mal )» s'y épanouissaient parmi les désirs pervers que suscitait

autour d'elle une laide mulâtresse, parmi les imaginations et les rêves de folie qui surgissaient d'une orgie continuelle d'opium, de haschich, d'alcool, parmi les douloureux et épuisants efforts, enfm, de la pensée ou de r« écriture ^. Mais aussi, en cette chapelle diabolique, Baudelaire se disait à lui-même : « Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poê, comme intercesseurs : les prier de me communiquer la force nécessaire pour accomplir tous mes devoirs, et d'octroyer à ma mère une vie assez longue pour jouir de ma transformation ;... faire, tous les soirs, une nouvelle prière pour demander à Dieu la vie et la force pour ma mère et pour moi... »

Et voilà bien l'être paradoxal, contradictoire, que fut ce premier pontife du mysticisme : un assemblage d'épicurienne sensualité et de christianisme ascétique, de volupté charnelle et de piété mystique, de débauche et de prière. Ses ancêtres, — c'est lui qui nous en prévient, — avaient tous été des idiots ou des maniaques, tous victimes de terribles passions. Une effroyable hérédité pesait sur lui. Elle ravagea sa chair, ses sens, son cerveau, par l'éternel tourment d'une étrange maladie nerveuse. L'âme pourtant vivait en lui, fleur dans les ruines. Et cette âme, une mère douce et dévote

l'avait pénétrée de tout le charme naïf d'un catholicisme enfantin. Toujours les impressions et les images de son premier catholicisme revinrent au poète des Fleurs du Mal, dans une vision plus torturante qu'apaisante. De la Femme, cette bête de luxure, cette esclave du désir et du vice, cet être fatal, terrible et beau, qu'il poursuivit de tant d'imprécations aux heures de colère, il lit dans les langueurs de la volupté la Vierge immaculée à qui sont dus de pieux hommages. Il y eut en* censoirs, ostensoirs, autels, hosties, et ciboires, pour la <( nymphe ténébreuse et chaude », qui devint, dans l'extase sensuelle, une divinité chrétienne. L'amour fut une adoration, ou même une communion de Sainte- Table. Si c'était sacrilège, cela, et si c'était s'égarer « entre ces deux fossés de la religion catholique qui arrivent à se joindre ; le mysticisme et le ^disme )», Baudelaire ne s'en défendait point. La était pour lui le fin du fm, le raffinement pervers. « Moi, je dis : la volupté unique et suprême de l'amour gît dans la certitude de faire le mal. » 11 rechercha cette volupté; il se complut au délice de faire le mal, et de le faire diaboliquement. Par une exaltation de mysticisme eticore qui dans le mal lui faisait trouver l'amère ivresse du péché, il fut satanique. Et cela par un besoin de terreur autant que par un besoin de sensations nouvelles dans l'amour.

Pour se sentir vivre parmi les lassitudes de la chair ei de l'esprit, il voulait avoir peur. Le cauchemar catholique du démon et de l'enfer lui était un indispensable excitant. Il tenait au mysticisme par un souci visible de s'entourer des fantômes du mystère. Mais que d'artifice en un pareil jeu» et quelle profonde perversion du sens mystique I Le pauvre poète erra tristement 4C près de ces confins où séjournent» comme a dit Huysmans, les aberrations et les maladies» le tétanos mystique, la fièvre chaude de la luxure» les typhoïdes et les vomitos du crime ». Un vertige de détraquement le prit d'avoir regardé trop longtemps» du bord» l'insondable abîme des ombres. Un vent de folie et de mort passa sur son front. Tragique» lugubre» il ne sembla plus que le prêtre de la </i messe noire » du mysticisme. Or» ce prêtre eut des fidèles. Son influence fut considérable sur les plus fermes esprits» particulièrement dans la jeunesse. Il eut même des disciples qui le trahirent en le caricaturant» et le livrèrent aux méfiances. Car on a beaucoup « baudelairisé ^ après Baudelaire. La petitechapelledes baudelairiens estdevenue une immense église où se sont engouffrées toutes les âmes curieuses de mystère» mais qui n'auraient rien voulu sacrifier des réalités sensibles et sensuelles. Et il semble bien que» de toutes les chapelles mystiques» la plus hantée soit

toujours celle où fleurit, en des lueurs rouges de vitraux, le baudelairisme, fleur maladive poussée en pleine corruption, diabolique orchidée qui voudrait se clore en des blancheurs de lys, mais dont toutes les hontes savantes du vice ont maculé ou flétri la corolle, et qui symbolise, horriblement, cette monstruosité d'une mysticité catholique et d'une sensualité païenne Tune par l'autre exaspérées.

Sans doute, Tâme en peine du grand-prêtre, de Baudelaire le revenant, erre encore aux heures nocturnes parmi Tinfernal effroi de ce temple mauvais où Ton n'adore Dieu que pour braver Astaroth.

Epouvantable cercle de damnés, de luxurieux ou de fous, cette chapelle de Baudelaire !

Et il eut aussi sa chapelle, — dont il soigna la façade, certes, — Barbey d'Aurevilly.

Barbey d'Aurevilly, le <c croisé », le « grand connétable », le « mousquetaire », le « chouan », portait haut et triomphal le plumet de son catholicisme. Il déclarait « toute autre doctrine que la doctrine catholique abjecte et perverse », et il étalait cette conviction dans la rue par des accoutrements et d'hyperboliques audaces de dandysme, que d'autres depuis ont eu bien de la peine à faire oublier.

-d4- Mais un bien bizarre catholique que l'auteur du Prêtre marie et des Diaboliques. « Il fallait même, pensait des Esseintes, cet immense mépris dont le catholicisme -couvre le talent, pour qu'une excommunication en bonne et due forme n'eût point mis hors la loi cet étrange serviteur qui, sous prétexte d'honorer ses maîtres, cassait les vitres de la chapelle, jonglait avec les saints ciboires, exécutait des danses de caractère autour du tabernacle. » Combien, pourtant, il avait la foi, une foi sincère et véritable t II adhérait tant qu'on voulait à tous les d<^mes. Il criait haut et fort son credo. Il admettait tout, de l'Evangile à la plus humble croyance de la Tradition, et il n'eût assurément pas reculé devant la naïveté de quelque myrthe breton, s'il avait fallu le prendre pour un article de foi. C'était le croyant qui croit pour croire, et ne se soucie guère des motifs. Seulement...

On a beaucoup parlé, à propos de quelques écrivains qui ont créé ou représenté cet état moral en ces derniers temps, et surtout à propos de Barbey d'Aurevilly, du catholicisme sadique. <( Le sadisme, ce bâtard du catholicisme, a dit Huysmans, que cette religion a, sous . toutes ses formes, poursuivi de ses exorcismes et de ses bûchers, pendant des siècles. i> Qy'est-ce donc, au juste, que le catholicisme sadique? On peut y voir tout

d'abord une aberration de Tesprit qui, sur les lois aveugles de la chair, sur les satisfactions basses de l'instinct, veut répandre quelque idéalité par le tourment de la crainte morale. User bêtement des plaisirs charnels, au hasard d'un sursaut de l'animalité, sans conflits de conscience et sans l'effort d'étouffer quel" ques regrets, cela paraît trop simple, trop naturel, trop vulgaire, à des sensuels qui prétendent être sans brutalité. Et ils y mêlent, pour l'illusion de quelque moralité supérieure, des inquiétudes religieuses. Parfois, la perversité est pire. Le sacrilège, tout simplement, sert à raviver la jouissance voluptueuse, et à lui donner plus de complexité, plus de profondeur. C'est qu'en effet nous sommes, par l'hésitation même qui en précède l'accomplissement et par la lutte qu'il suscite au fond de l'âme, plus attentifs à l'acte quand nous le concevons comme un péché. Nous en imaginons et en suivons mieux, par une application tremblante, les détails successifs. Vraiment nous sentons davantage les sensations qu'il provoque, notre conscience étant ainsi plus éveillée. C'est le charme des choses défendues ; c'est le charme de ce sorbet qu'une Napolitaine trouvait fort bon, mais qu'elle eût trouvé meilleur s'il avait été un péché.

Or, l'écrivain des Diaboliques a sa manière propre

d'ensorceler de myticisme l'enragement sensuel. Il l'abandonne à toutes les tentations» à toutes les fantaisies du Diable. L'amour n'est plus qu'un « sort », une « possession », une action directe et une perpétuelle ingérence du Malin. Tout cela sans la moindre psychol(^e. Le Malin est le seul héros. C'est lui qui inspire à Jeanne le Hardouey une effroyable passion pour l'abbé de la Croix-Jugan, et l'amène à se jeter dans une mare. C'est lui qui domine jusqu'au suicide le prêtre marié, l'abbé Sombreval. C'est lui qui... On pourrait multiplier les histoires. Et Barbey d'Aurevilly va sdnsi, mettant le Diable partout, mais avec quelque prétention de nous terroriser par la menace des vengeances que Dieu ne saurait manquer d'exercer contre les diaboliques possédés.

Jusque-là il n'y aurait qu'enfantillages innocents, le satanisme semblerait n'être qu'un satanisme de moine prêcheur. Faut-il en croire les critiques sévères qui ont dénoncé la corruption de Barbey d'Aurevilly ? « S'il prétendait toujours honorer l'Eglise, est-il dit dans A Rebours, il n'en adressait pas moins, comme au moyen âge, ses postulations au Diable et il glissait, lui aussi, afm d'affronter Dieu, à l'érotomanie démoniaque, forgeant des monstruosités sensuelles, empruntant même à la Philosophie dans le boudoir un certain épisode qu'il

assaisonnait de nouveaux condiments, lorsqu'il écrivait ce conte r le Dîner d'un athée. »

Méik)ns-nous donc du catholicisme de ce catholique forcené qui crut au Diable encore plus qu'à Dieu, et qu] fut le pontife, le cabotin aussi, d'un satanisme verbeux redondant, romantique, d'un satanisme où Satan parait plus en Croquemitaine qu'en Méphistophélès.

Pour chapelle, celui-là, dandy et homme du bel air, des belles manières, des belles dentelles, eût voulu le ÊLubourg Saint-Germain. Le <( faubourg » où il eût fait frémir, au nom du Maître, de Satan, quelques femmes « spirituelles, nobles, du ton le plus faubourg Saint-Germain, mais hardies comme des pages de la maison du roi, quand il y avait une maison du roi et des pages y>. Il n'eut pas le « faubourg >>. Il prit la rue. Il la lui fallut toute grande, avec des pans de ciel nocturne pour voûte, avec les étoiles pour mystiques flambeaux, avec des silences sur son passage, des contemplations et des vénérations qu'il se plut à imaginer. Et il eut l'air, une vie tout entière, de porter Dieu vraiment à son chapeau, à son jabot, à tous les oripeaux d'un sublime et infatigable histrîonisme I

Enfin, Villiers de l'Isle-Adam I

4H Sache une fois pour toutes, dit Maitre Janus à Axel,

qu'il n'est d'autre univers pour toi que la conception même qui s'en réfléchit au fond de tes pensées : car tu ne peux le voir pleinement, ni le connaître» en distinguer même un seul point tel que ce mystérieux point doit être en sa réalité... Si tu. veux posséder la vérité, crée-la ! comme tout le reste I Tu n'emporteras, tu ne seras que ta création. Lé monde n'aura jamais pour toi d'autre sens que celui que tu lui attribueras... Puisque tu ne sortiras pas de l'illusion que tu te feras de l'univers, choisis la plus divine. » Et Maître Janus prêche la libération de l'être par la renonciation, par l'ascétisme. « Extrais-toi de la geôle du monde, enfant des prisonniers. »

Villiers de TIsle-Adam passa parmi les hommes comme un Maître )anus, leur criant « la loi du radical détachement des choses » et le devoir de répondre à l'appel du dieu que chacun porte en soi. 11 fut un idéaliste sublime, le grand voyant de l'Idéal. Il fit un rêve qui dura toute sa vie, l'innocent et beau rêve d'élever de la terre vers les cieux supérieurs l'humanité esclave, de tourner ses regards vers le monde du mystère. «Ne senstu pas ton être impérissable briller au-delà des. doutes, au-delà de toutes les nuits... Spiritualise ton corps : sublime-toi. » Et il y employa la magnificence du plus somptueux des styles, la poésie la plus exaltante, le

bercement des r3rthmes les plus savants. Qliand TrU bulat Bonhomet eut par trop déçu son rêve, il se vengea par une ironie impitoyable et superbement hautaine. Dans un ardent refn-oche où tient plus de regrets que de haine ou de mépris» il eût dit à la race entière des hommes comme encore Maître Janus à Axel : « So.s donc ton propre apostat. Baigne de ton esprit la chair- Revêts de tes désirs les lignes des créatures, leur nu^ dite : dissémine-toi I Multiplie les mailles de tes chaînes ! Deviens-les I Deviens encore des entrailles ! Goûte aux fruits de réprobation et d'angoisses ; tu en cracheras bientôt la cendre, car ils sont pareils à ceux de la Mer Morte. Enrichis d'une entité de plus le monde noir où souffrent les volontés éteintes qui ne se sont pas éperdûment lancées, au dédain de toutes choses, vers Tin* créée-Lumière ! Plus d'espérances hautes, d'épreuves rédemptrices, de surnaturelle gloire; plus de quiétude •intérieure. Tu l'as voulu. Tu es devenu ton justicier et tu te seras précipité toi-même. Adieu. )>

Pourtant, ce ne fut pas toujours la faute de ce pauvre Tribulat, s'il ne comprit pas le vague « hégélianisme ^ de Villiers et encore moins les élévations mystico-philosophiques que Maître Janus a empruntées à l'ésotérisme du ^ monde occulte )^. Il y a dans t0(ut cela plus de poésie que de clarté et de précision, et ce sont vi-

sions de prophète plus 4^6 théories de philosophe. L'imagination, qu'il avait inquiète, féconde, vaste, eh^ portait par d'irrésistibles élans le génie de récrivsdn vers les fascinations lointaines. Il devenait incapable de l'application réfléchie que demande une étude proprement philosophique. Un songe, un songe Immense et parfois obscur, surgissait de l'inconnu, et jetait une ombre sur ses pensées. C'est seulement par la radieuse splendeur d'uh verbe dont on ne saurait expliquer l'éclat intime et la vive lumière que par la diffusion d'une mystérieuse beauté, qu'un pareil songe s'éclairait enfm. Ce que dit Villiers, on ne parvient pas toujours à le penser ; mais on le sent, on le voit daiis une fulgurante magnificence des mots. Les admirateurs ordinaires de Voltaire ne doivent ni nous étonner, ni nous offenser, s'ils déclarent ne pas comprendre Âxël, alors qu'ils comprennent si aisément Candide. Il ne faut ici qu'une vue juste et courte qui saisisse le contour net des choses exprimées ; il faut là une intuition, une ^ voyance )», si l'on peut ainsi dire, qui pénètre, au risque des illusions et des erreurs, en ces régions de l'Inconnaissable fermées à l'exacte raison'et où, pourtant, comme en des ténèbres semées d'étoiles, semblent irradier quelques lueurs de vérité, de beauté. « Vains fantômes I >» diront des gens de bon sens et

de rakon. Peut-être. Mais ces fantômes attirent et élèvent le regard. lisse meuvent comme de lumineuses nûéfô sur le del, so^isd:Ninà[u<fôlà mystérieux, d'un invisible où règne l'Absolu. De cet Absolu, — de Dieu enfin, «^ une annonciation nouvelle a été faite à notre génération oublieuse par ce mystique' et sublime prophète, Vllliers de TIsle^Adam. Ce prophète a parlé comme paillent tous les prophètes, en termes évocateurs. Il n'a pas raisonné, il n'a pas prouvé. Mais, par toutes lès puissances de l'émotion artistique, il a révélé à quelques âmes la notion du divin qui vit toujours, inextinguible lumière, au fond de la conscience. «Je n'instruis pas : f éveille », dit Maître Janus. Il a été, le grand ViUiers, ce révélateur qui éveille^

Et, assurément, un révélateur religieux. On en donne un beau témoignage. Après la mort de l'auteur d'Axel, diverses variantes furent retrouvées du dénouement de ce drame. Axel, dans l'une de ces variantes, se sauve du vertige de la mort par cette invocation à la croix: «O croix I je ne puis te dire adieu I... Voici que je le sens bien : l'amour de toi seule fermente en mon sang. Celui qui fit de toi ce que tu es... m'attire. Que serait un Die6, qui n'eût pas fait pour nous ce que sut accomplir le Fils de l'Homme I Et que serait alors ce prétendu Dieu devant cet Infmi,

72- Jésus l'éternel mage I Donc» c'est bien lui, Dieu le Verbe même» sinon personne. Et, si le Fils de l'Homme s'est trompé, l'humanité n'est que leuri^é ! Car il ne saurût t

avoir menti pour nous donner l'espérance. Il faut, d'un cœur simple, le recevoir, ce qui est le comprendre^ et nul ne peut le comprendre que par l'amour qu'il donne à ses élus. » C'est là une page d'inspiration chrétienne. Elle marque bien le terme auquel devait aboutir l'œuvre de Villiers. Car de son art surtout on peut dire qu'il fut une constante ascension, une ascension par delà les réalités misérables, vers le monde du mystère et vers le ciel d'un sublime Idéal, vers Dieu, vers le Christ.

Le grand-prêtre de l'Idéal, Villiers de l'Isle-Adam, on l'imaginerait volontiers errant en habits sacerdotaux d'archidiacre à travers le chœur claustral d'une chapelle de vieille abbaye, ou bien agenouillé sur les marches de l'autel dans un recueillement d'adoration. Mais entre ses mains, insensiblement, on mettrait la mystérieuse rose que Sara portait fanée sur sa poitrine, . l'inconsolable rose morte dç son ombre et dont, elle disait lé deiiil à Axel, tandis que des harpes soupiraient au lointain le chant des Rose-Croix. ■

Mais ils $ont morts, les grands pontifes, et leur voix prophétique est éteinte.

Le silence, pour cela, ne s'est, point fait dans les temples du mysticisme. Car le Sâr a ouvert le sien, un temple d'où Ton ne chasse pas les vendeurs et qui est un peu boutique. Et les cent bouches de la réclame y ont appelé les profanes.

Il a voulu, le Sâr, rattacher son entreprise à la grande tradition des prophètes mystiques. FecisUmibi magna, quipotens es, disait-il dans une dédicace du l^icâ su-^ prême à Bart)ey d'Aurevilly. Et il disait encore au Maître : 4ii Le Fice suprême n'étSiïtAl paiS votre livre parmi mes livres?... }e vous le vouais, pendant la parturition^

selon la Norme de hiérarchie qui me fait tenant du G>nnétable des lettres catholiques ^, Il lui proposait de le réconcilier avec Merodak, en lui révélant le mage qu'il était lui-même, puisque <( la thaumarturgie suprême réside à émouvoir les cerveaux et les cœurs pour y régner », et que les œuvres de génie sont des œuvres de magie.

Barbey était souvent bon juge. 11 reconnut à Péladan, dès les premières œuvres, les qualités d'un écrivain et d'un penseur très indépendant, très élevé. Il le jugea grand artiste. Enfm, l'auteur du f^ice suprême lui parut avoir « les trois choses les plus haïes du temps présent : l'aristocratie, le catholicisme, l'originalité. Autant dire que le « connétable des lettres catholiques» se retrouvait en ce jeune écrivain, en ce peintre des décadences, à qui il donnait le noble conseil de se souvenir qu'il n'avait pas besoin, pour la beauté çt la gloire de son œuvre future, « d'une autre magie que de la magie de son talent ».

Mais depuis, Péladan, devenu le Sâr, s'est donné pour surprenante tâche d'être le chevalier àJUi charrette de l'idéal. ^ On connaît, a-t-il écrit dansun prospectus (car, désormais, il y a plus de prospectus que d'œuvres), ce roman de chevalerie ou les preux, prêts à jouer leur vie sur un rien, reculent devant la néces* site de monter en armes une charrette de paysan pour

aller délivrer une princesse. Nous avons sacrifié notre prestige et un peu de notre paix pour obtenir l'attention dont nons avions besoin pour de chères idées et leurs tenants. Nous avons été l'hommb-appichb de l'au-delà, le chevalier à la charrette. )> Et il a dit ailleurs : « Je ne suis qu'un clairon ; mais je sonne le rassemblement pour l'idéal. y> En vérité, tant de batelage, tant de charlatanerie, n'auraient été que pour forcer l'attention des badauds et des snobs I Le Sâr aurait voulu, comme il dit encore, « scandaliser pour convertir et étonner pour démontrer y>\ Il serait alors bien près de l'héroïsme. Jouer sans une défaillance, devant la foule des rues toujours moqueuse, ce rôle de dandy ou de grotesque par lequel l'orgueil de la personne aurait été sacrifié à l'annonciatîon de la vérité, de la beauté, de l'idéal ; tenir ferme ce masque de mage solennel et impassible, qui oppose l'antique majesté, ou même une excentricité courageuse ment hautaine, à toutes les vulgarités et à toutes les rampantes bassesses d'un monde de pieds plats ; affirmer tout près du « boulevard », pour tous les passants de lanoce, <( l'accumulât dynamique que cache le Beauséant % et du parvis d'un sanctuaire appeler sérieusement les gens de « blague » aux mystères du Graal, du Beaucent et de la Rose Crucifère ; enfin, oui, être l'hommb-appichb DE l'au-delà : ce serait incontestablement d'une su-

blime bravoure, si cela était d'un sincère amour de Tart. Et peut-être le Sâr est-il devenu, en effet, la dupe des sentiments qu'il avait pris la peine de représenter par le monde. Peut-^tre sa magie d'étoffes, d'agrafes, d'oripeaux divers, de gestes, de poses, a-t-elle fini par lui monter au cerveau. Pour être Sâr, on n'en est pas moins Delobelle. Mais aussi nous nous rappelons tout simplement la réplique de Mesnilgrand dans le Dîner d'atbées de Barbey d'Aurevilly : <( Mon cher, les hommes... comme moi n*ont été faits de toute éternité que pour étonner les hommes... comme toi ? )> Et nous admirons stupidement.

L'influence du Sâr passé grand-maître de la Rose-Croix valut mieux que son œuvre et son rôle. Car ce meneur de réclame avait adressé à tous les artistes de l'idéal cet appel : « Aimez le Beau plus que vous-même et ayez pour prochain, pour cher autrui, l'Idéal. Venez tels que vous êtes, pécheurs mais poètes, mécréants mais enthousiastes, sans vertus mais pleins d'œuvres.)» Et il proposait de substituer l'amour du Beau, l'amour de l'Idée, l'amour du Mystère, à l'Amour, ou encore de créer une passion et une volupté du Beau, une passion et une volupté de l'Idée, une passion et une volupté du Mystère. <( Aux œuvres, aux prières, proclamait-il, pour l'Idéal I» Les salons it(M Rose-Croix furent fondés

d'après cette haute et noble inspiration. Il est indéniable qu'ils marquèrent dans Tart une sincère rénovation idéaliste. Sous le sceau de la Rose Crucifère, c'est vrai, quelques impuissants et quelques m intentionnistes » sans métier parvinrent à raccrocher l'attention d'une séquelle de snobs qui ne les auraient point aperçus ailleurs qu'aux « gestes esthétiques y> du Sâr. Pourtant il faut reconnaître que de vrais et grands artistes, — Dampt, Walgren, Pierre Rambaud, Alexandre Séon, Aman Jean, Armand Point, Jean Delville, Carlos Schwabe, Marius Simmons, Maurice Chabas, Alphonse Osbert, et tant d'autres, — aflîrmèrent par l'incontestable supériorité de leur talent, dans le temple de la Rose-Croix, ce renouveau d'idéalisme qui, ces années dernières, a si rapidement et puissamment transformé notre art, et répandu autour de l'œuvre glorieux et sacré du maître Puvis de Chavannes une vie de jeunesse. Et si, en vérité, le mouvement idéaliste a eu ses mystiques origines dans la chapelle Rosi-Crucienne où « la Rose florit au seuil du Temple », où « les épées du vouloir étincellent parmi l'encens », où ^ la sainte colombe peut descendre sur leGraal qui déjà rougeoie », pourquoi ne pardonnerions-nous pas au grand maître de l'Ordre, au Sâr, de tant étonner le monde et même de le faire rire ?

La mode est capricieuse. Au Sâr Péladan le ridicule, qui tue quelquefois, gagna la faveur de quelques demimondaines dont les changeantes fantaisies constituent la mode, cette loi du snobisme. Et la Magie envahit les salons. Qiie de Mages, de toute barbe et de tous cheveux, surgirent tout à coup, dans un élan de concurrence ! Ils répandirent sur les plus belles âmes,comméZeus olympien ses nuées, les rêveries confuses et la révélation quelquefois profonde, quelquefois ingénue, toujours absconse, d'un hermétisme qui commence par ahurir et finit par imposer la foi. L'occultisme, mesdames I L'occultisme, messieurs I

Il y eut une admirable contagion d'enthousiasme pour les secrets de r« Irrévélé». De nombreuses revues se fondèrcntr VAurore, l'Etoile, Vlnitiation, le Lotus bleu, qui trouvèrent mieux que des lecteurs, des adeptes. Une littérature se forma, pleine d'intentions religieuses, et dans laquelle s'exprimèrent, par de magnifiques élans, par des élévations ferventes, le trouble et l'inquiétude des âmes. A quelque positiviste qui douterait de l'irréductible intensité du sentiment religieux et du phénomène mystique, il ne serait que de signaler cette étrange préoccupation d'un « au-delà » occulte, ce tourment des regards irrésistiblement fixés sur la nuit du mystère. Le mystère, — l'attrait du mystère par

tout ce qu'il ouvre de noirs et fantomatiques horizons, par le sensuel frémissement qu'il suscite en nous de l'incertitude, de la superstition, de l'hallucination, et par la grandeur obscure qu'il donne à nos songes les plus fous, — sera toujours le charme asservissant de l'humanité, sa vieille et jeune chanson. Toujours il fera la fortune des Mages chanteurs, des Grands-Maitres chanteurs de divers ordres.

Les très vrais artistes des Salons de.la Rose-^^roix, d'autre part, eurent à subir un ignominieux « démarquage » de leurs inspirations les plus personnelles^ Des barbouilleurs de genre, chromolithographes ordinaires de l'aristocratie financière ou épicière, se mirent à planter des crucifiements sur le haut de la butte Montmartre. On ne vit plus que Golgothas à tous les Salons. Les plus vieux et les plus vieillis d'entre les membres de l'Institut s'en mêlèrent. Et cela finit par les saintes femmes au pied de la croix de ce Ghirlandajo hongrois, Michel de Munkacsy. <( Les salons, a dit Camille Mauclair, regorgèrent de saintes femmes au tombeau, de lacs de Génésareth, de calvaires, d'apparitions, de pardons et de bénédictions, le tout exécuté dans cette manière blanche et ces éclairages de lanterne magique oui l'année précédente, les peintres improvisés mystiques montraient bénévolement le pont d'Asnières ou une cour

-Sodé ferme. Ce fut une consommation effroyable de missels, de chasubles, d'ostensoirs, et de lys. On faillit ridiculiser les lys I Tous les signes de la foi y passèrent, il n'y eut que la foi qui manqua... On appela mystique une peinture plate, aux tons de tapisserie, avec des modèles presque nuls, une chlorose élégante et fade. On appela mystique le préraphaélisme grec de M. Burne- Jones. Les théâtres figurèrent la Passion en vers et en tableaux vivants. Les poèmes s'emplirent de chevaliers et de palefrois, de castels et de troubadours. On rangea sous la même étiquette les étoffes Liberty, Tanémic;, la Vierge, les vitraux, Edgar Poe, les primitifs, Sarah Bernhardt (dans tous ses rôles), les coiffures à bandeaux plats, surmontées, par quel bizarre caprice ! de chapeaux cabriolet du goût 1830, la maigreur, M. Péladan, les robes sans taille et les derniers livres de M. Huysmans. Cecapharnaiim fournit l'arsenal du mysticisme.'^ Le capharnaiim n'eût pas été complet, si l'on n'y avait pas vu apparaître les cornes et la fourche de Satanas. Les livres de Huysmans, justement, pourvurent à cette suggestion indispensable. On parla de satanisme, de « messes noires », et d'autres extravagances ou lubricités qui se seraient passées là-bas, au pays de Cocasse. Les imaginations en eurent pour leur compte. Qye de gens, détraqués par toutes les confessions de

Durtal, rami de Mme Chantelouve, en arrivèrent à ne pouvoir aller dans les champs, dans les bois, sans dépraver la nature parleur seule présence, et à ne pouvoir regarder un arbre dressant ses jambes en Tair, sans voir ce que personne ne voit. Ils découvrirent « des priapées dans les futaies ». Le mysticisme eut ses névropathes et ses fous, qui voulurent se faire prendre p>our des diaboliques.

Or, sur le Satanisme un re]X)rter veillait.

« L'Annonciateur-des-Lunes qui veillait toutes les nuits au haut du temple d'Eschmoûn, pour signaler avec sa trompette les agitations de Tastre, aperçut un matin, du côté de l'Occident, quelque chose de semblable à un oiseau frôlant de ses longues ailes la surface de la mer. »

Poète, artiste d'une sensualité parfois aiguë et parfois langoureuse, doux berceur de rythmes et subtil manieur de symboles, âme lyrique enfin^ pourquoi M.Jules Bois, qui pourrait si précieusement chanter en vers et en prose, chanter- toutes les divinités de l'idéalisme ou du mysticisme, s'attarde-t-il avec tant de complaisance en tant de chapelles et d'alcôves que son imagination peuple de démons blêmes ? «(Je n'ai pas voulu, a-t-il dit, chanter dans les temples gardés par les rhéteurs, mais sur les montagnes où la pureté laisse davantage res-

pirer Dieu. » Et le malheur est qu'en disant cela il a été sincère. Etrange trouble d'esprit qui trahit trop cette décadence où devait finir la mysticité voluptueuse! On conte en belles strophes le « péché nocturne » qui déshabille et qui viole, on tresse des guirlandes pour « quelque chaste courtisane », on invoque son « dalmon », on regrette avec la « démone » que rien ne soit pervers, hélas I hélas ! et que tout soit immonde, et, de bonne foi ou avec des airs qui y ressemblent, on se vante de <ii respirer Dieu ».

Cest que de véritables dons de poésie, une sensibilité fme et l'imagination la plus inquiète de rare beauté, on^ subi je ne sais quelle corruption par la hantise d'un satanisme qui ne peut paraître à un tas de mécréants que puérilité ou forte malice. M. Jules Bois aurait écrit de plus beaux vers encore que ceux de Prière ou de Douleur d'aimer, s'il avait été un poète tout simplement. Il a couru ce monde de mystère où se cachent les petites religions de Paris ; il en a dit les naïvetés ou les horreurs. Il a vu le diable, il l'a vu partout. Il s'en est fait le reporter, ou bien, si ce mot risque d'être trouvé trop peu mystique, il s'en est fait l'évangéliste. Cela nous a gâté l'évangéliste, le poète, et même le diable qui nous semblera désormais plus facétieux que tragique.

Dans une étude vigoureuse et fanatique sur le mysticisme littéraire de ces dernières années, — étude qui sert de Préface à un beau livre d'artiste, le Latin mystique, de M. Remy de Gourmont, — Huysmans a écrit : « L'on peut dire de la Mystique qu'elle est l'âme et qu'elle est l'art de l'Eglise même. Or, elle appartient au catholicisme et elle est à lui seul. 11 ne faut pas, en effet, confondre le vague à l'âme, ou ce qu'on appelle l'idéalisme et le spiritualisme, ou même encore le déisme, c'est-à-dire de confuses postulations vers l'inconnu, vers un au-delà plus ou moins trouble, voire même vefs une puissance plus ou moins occulte, avec la Mystique qui sait ce qu'elle veut et où elle va, qui cherche à etreindre un Dieu qu'elle connaît et qu'elle précise, qui veut s'abîmer en Lui, tandis que Lui-même s'épand en elle. La Mystique a donc une acception délimitée et un but net, et elle n'a aucun rapport avec les élancements plus ou moins littéraires dont on nous parle. »

C'est vers la Mystique, — par delà 1^ mysticisme qui sans doute ne lui semblerait, ainsi qu'à Huysmans, que fariboles et bas pastiches rabaissés au niveau des cuvettes, — qu'un écrivain noble et fier, noble jusqu'à paraître un peu Don Qyichotte vengeur, et fier jusqu'à se montrer farouche aux écumeurs de la litté-

rature, M. Remy de Gourmont, a tourné son culte et ses recherches. Il a écrit le Latin mystique. L'œuvre est d'un bénédictin pour l'érudition, et d'un savant moderne pour l'indépendance de jugement, la méthode, la mesure ; elle est d'un pieux extatique d'autrefois pour le sentiment, et d'un pénétrant artiste d'aujourd'hui pour le sens et le goût. Les plus belles hymnes de la liturgie catholique y sont reconstituées dans leur int^alité première, traduites et paraphrasées en une langue fervente où Ton sent de la foi et de l'amour. Une foi et un amour bien personnels. Le grand intérêt des études et de ce qu'on eût appelé autrefois les « réflexions y> de M. de Gourmont sur les chefs-d'œuvre de la poésie mystique, est justement qu'on y reconnaît la loyale liberté d'un esprit qui s'est affranchi des admirations ou des préventions convenues, des jugements scolastiques, des interprétations traditionnelles, de la « lettre » apprise, et qui soumet tout à l'épreuve d'une critique directe. Il n'y a là ni théologien, ni « laïque », mais une âme de croyant, ou plutôt de mystique, ingénument sensible aux attendrissements des naïves prières, à la ferveur des adorations et des louan ges saintes, à l'horreur des invocations contre la triste chair de péché, à tout le mystère enfin des rêvesdévotieux, des visions et des espérances. Sur le Dies

trœ, sur le Stabat, sur VOffice du SainUSacremeni, sur la poésie franciscaine, sur Tœuvre poétique de saint Bernard, Tauteur du Latin mystiqtie a écrit de courtes mais pleines pages, dont l'inspiration est tout naturellement religieuse en sa franche spontanéité. La clairvoyance littéraire n'y a rien perdu. Et c'est chose remarquable qu'un mystique d'âme ait pu demeurer par l'esprit un aussi sûr et ferme juge. Si souvent les ardeurs de la piété emportent la critique aux enthousiasmes aveugles! D'ailleurs, le lettré singulièrement expert pour son compte aux subtilités et aux raffinements de r « écriture » décadente, a éprouvé le charme d'une littérature de « primitifs » et a su en discerner l'inspiration profonde. Comme Huysmans et avec la même vivacité d'impressions, M. de Gourmont a pénétré jusqu'à cette idéalité surnaturelle des mystiques où l'art n'est plus qu'une prière. Il a senti « l'âme du latin même », de ce latin d'église qui « parvint à forcer le tréfonds des âmes, à rendre ces sentiments que fit éclore la venue du Christ : les adorations et les puretés, les contritions et les transes ». Qu'importe, après cela, que de bons grammairiens puissent contester l'exactitude littérale de certaines traductions du Latin mystique ! Le livre a mieux que l'exactitude : il a la vérité, cette vérité d'intuition et de sentiment que

seul un moine de lettres pouvait mettre en un livre d'heures dont plus d'une phrase semble <( tramée avec les fils en argent dédoré d'une vieille étole », et qu'il faut lire « solitaire, chez soi, à l'abri des mufles ».

Or, dit M. de Gourmont, ^ ce latin méprisamment connu sous le nom de latin d'église est un peu plus attirant que celui d'Horace, et l'âme de ces ascètes plus riche d'idéalité que celle du vieux podagre ^oïste et sournois... Seule, que l'on soit croyant ou non, seule la littérature mystique convient à notre immense fatigue. » Et il nous révèle ainsi, comme en passant, quelques-uns des plus intimes caractères du mysticisme nouveau. C'est d'abord un affranchissement impétueux de toute la classique sujétion des formes païennes, et la recherche d'un art plus libre, plus sincère, dans l'expansion toute naturelle du sentiment chrétien ; c'est le dédain des pensers médiocres dont les épicuriens littéraires du troupeau d'Horace se firent un banal dilettantisme, et un effort vers l'idéalité la plus haute et la plus au&tère de l'âme ; et c'est enfin, dans l'immense fatigue d'avoir été toujours déçu par une philosophie de courte vue, l'élevante inquiétude des rêves obscurs, des profonds « au-delà », et, pour tout dire, du mystère religieux.

De tout cela, qui est l'idéalisme mystique, nous re-

trouvons l'âme répandue dans d'autres grandes œuvres de Tauteur du Latin mystique. Nous avons de lui un • roman, Sixtine. C'est un poème un peu touffu qu'il a dû écrire, le haut rêveur de lettres, dans la tour d'ivoire de ses beaux songes, loin de la vie. Et ainsi de beau, coup de contes d'une mysticité fantomatique auxquels les pauvres vivants de ce monde ont leurs raisons de ne rien comprendre. « On ne connaît, prétend M. de Gourmont dans une étude sur V Idéalisme, que sa propre intelligence, que soi, seule réalité, le monde spécial et unique que le moi détient, véhicule, déforme, exténue, recrée selon sa personnelle activité. » Les affreux boyrgeois de la littérature ou du pot-au-feu en usent comme s'ils croyaient qu'il dit vrai, et s'entêtent à ne pas le connaître, lui, le grand <( ariste » de l'idéa- • lisme. Il s'en venge parfois. On finira bien par savoir que les superbes assauts des écrivains « jeunes y> ou « nouveaux y> contre les écrivains que le bourgeoisisme a sacrés « illustres », c'est M. Remy de Gourmont qui les mène. Il y met beaucoup de dédain, et peut-être de la violence. Mais, en ce temps de veulerie, dédain et violence sont la seule chevalerie qui reste.

La chapelle mystique de Péladan, c'est toute tente de carrefour, pas très loin des fenêtres de quelque prin

cesse d'Esté qui dira d'entrer, où le Sâr Tabarin peut amasser les badauds du snobisme.

La chapelle mystique de Jules Bois, c'est un de ces <n eschaffaults )> du moyen âge dont Tâge moderne a fait des tréteaux, et &ur lesquels se jouaient les « mystères », — les farces aussi — tandis que les démons rôdaient aux alentours, faisant parmi la foule forcé gambades, grimaces et contorsions.

Mais la chapelle mystique de Remy de Gourmont, enfin, c'est quelque vieille église, mais où il ne va se chanter à lui-même et pour lui seul, en rêve, quelque prose de la liturgie qu' « à ces heures solitaires où des femmes prostrées demandent au Seigneur Tapaisement de leurs maux >>.

Q!/ATRlÈMb PARTIE

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