‹ Les mystiques dans la littérature présente. (1. sér.)Chapitre 5 sur 7 · CROYANTS OU CRÉDULES · texte numérisé non relu

CROYANTS OU CRÉDULES

Le mysticisme eut aussi ses croyants, ou ses crédules. La croyance, ou la crédulité, n'est pas toujours la foi.

Ce fut un croyant, « le grand Hello ».

11 mourut en 1885, quand s'annonçait à peine dans notre littérature la rénovation mystique. Ayant toujours passé pour un écrivain catholique, il avait été peu lu. Même la jeunesse l'ignorait. « J'ai lu, écrivait Drumont, des premiers Paris de quatre colonnes sur une figurante des Variétés qui venait de quitter la terre, sur

des concubins qui s'étaient décidés à se marier, et c'est à peine si le grand Hello a eu trois lignes de nécrologie. »

Ce dut être encore des Esseintes qui révéla l'auteur de l'Homme à nos jeunes décadents. « Presque isolé dans le groupe pieux que ses allures effarouchaient, est-il dit dans A rebours, Ernest Hello avait fini par quitter ce chemin de grande communication qui mène de la terre au ciel ; sans doute écœuré par la banalité de cette voie, et par la cohue de ces pèlerins de lettres qui suivaient à la queue-leu-leu, depuis des siècles, la même chaussée, marchant dans les pas les uns des autres, s'arrêtant aux mêmes endroits, pour échanger les mêmes lieux communs sur la religion, sur les Pères de l'Eglise, sur leurs mêmes croyances, sur leurs mêmes maîtres, il était parti par des chemins de traverses avait débouché dans la morne clairière de Pascal où il s'était longuement arrêté pour reprendre haleine, puis il avait continué sa route et était entré plus avant que le janséniste, qu'il huait d'ailleurs, dans les régions de la pensée humaine. » Un croyant, et un penseur, qui ne ressemblait ni à de Maistre, ni à Veuillot, en dépassant Pascal ! On voulut y voir, et on se mit à découvrir Hello.

Aujourd'hui c'est affaire entendue dans le monde

des revues mystiques, « le grand Hello y fut un génie méconnu, un prophète inspiré, un « Samson du monde des esprits », qui fut dans la foi, mais qui ne s'y laissa point enfermer et « emporta avec lui sur la montagne les portes de sa prison. » Son action est profonde sur la jeune littérature. Le singulier accord qui est en lui d'un pénétrant esprit d'analyse et d'un biblisme éloquent, d'une libre allure de pensée et d'une foi résolument fanatique, plaît à notre génération d'intellectuels dont c'est le perpétuel souci de concilier les raffinements les plus subtils d'une critique indépendante avec l'émotion mystique ou même avec les suprêmes résignations de la croyance absolue. Par lui le Livre des visions, d'Angèle de Foligno, et les meilleures œuvres de Ruysbroeck l'Admirable, sont devenus, dans certaines chapelles littéraires, des manuels de piété mystique. Et peut-être pourrait-on dire que, si M. Maurice Maeterlinck a été amené à traduire Y Ornement des Noces spirituelles et à écrire telles sublimes pages du Trésor des Humbles, c'est parce que Ernest Hello avait déjà ouvert le sillon où se lève la moisson d'or des idées et de l'art nouveau. Gomme Baudelaire donc, et comme Barbey d'Aurevilly ou Villiers del'lsle-Adam, « le grand Hello » est un mystique d'à présent par l'influence de son œuvre de plus en plus connue, admirée, et qui de

plus en plus dirige vers le catholicisme littéraire les aspirations d'une élite.

Il était tout naturellement prophète.

Par l'aspect, d'abord. Très maigre, d'attitude penchée, mais portant haut un visage énergique, au large front, aux yeux profondément brillants, il allait dans la rue comme un personnage hoffmannesque. « Sa tête étrange et fulgurante, sa tête aux cheveux légèrement épars, était illuminée par deux yeux qu'on ne peut oublier. Ils étaient tout remplis de cette flamme semi-douce et terrible, de cette lumière supérieure que les hommes ont appelée le Génie. Le front était vaste comme la pensée. Le dos, légèrement voûté comme celui d'Atlas, semblait courbé sous le poids de quelque invisible Univers (i) .»

Par le geste aussi et par la parole apocalyptique, il évoquait des visions de prophétisme. Un de ses amis le rencontra parmi les orgiaques fêtes de l'Exposition de 1867. Et Hello de gravement lui dire, avec un geste fatidique : si Mon ami, je m'étonne. » Une stupeur vraie élargissait ses traits. 11 reprit après une pause : « Je viens de passer devant les Tuileries et elles ne brûlent pas encore ! » Puis il leva la main comme les envoyés

(i) Henri Lasserre, Préface de l'Hommt.

de Dieu qui annonçaient les malédictions supréme!> aux villes corrompues, et ajouta : « Les Barbares tardent bien à venir ! Que fait donc Attila ? »

C'était là le ton le plus ordinaire du maître à ces soirées d'Auteuil où se réunissait la jeunesse catholique. Ernest Hello parlait, parlait, d'une voix tantôt basse, grave, et tantôt vociférante. Un rare geste semblait, par longs intervalles, draper quelque manteau de pontife, puis impoi^er d'autorité de solennelles affirmations. Tout était d'un oracle.

Et l'oracle disait ;

« La Vérité !

» La Vérité, lumière du sanctuaire !

» Elle étendra son rayonnement à toutes choses, à la philosophie, à la science, à l'art...

» Et les hommes s'agenouilleront devant la Vérité.

» L'Eglise catholique a la Vérité.

» L'Eglise catholique domine tous les siècles. Elle parle de l'éternité avec une familiarité singulière. Si l'Eglise n'était pas plus infaillible qu'une autre société ; si elle ne représentait que la grandeur humaine, dans sa plus haute expression ; si, parlant comme elle parle avec cette autorité foudroyante, elle ne parlait qu'au nom de l'homme, l'éclat de rire qui, d'un bout du monde à l'autre, accueillerait ses paroles, ferait

trembler le sol, et les cathédrales s'écrouleraient!

» Races et siècles, vous qui passez, temps, espace, tenez-vous donc pour avertis I »

Et l'oracle vaticinait longtemps, obsédé par sa vision fixe, sans que rien pût l'en distraire. « 11 m'a bien souvent regardé, puisque je fus un moment de ses familiers, déclarait un ami ; je suis sûr qu'il ne m'a jamais vu. >►

Ce prophétisme sincère et théâtral, majestueux et emphatique, éloquent et déclamatoire, est dans toute l'œuvre d'Hello. Ce ne sont que phrases et tirades sentencieuses qui jaillissent comme des éclsiirs de génie et, si l'on veut, illuminent des cimes sublimes ou d'effrayantes profondeurs. « Une voix lactée, a prétendu quelqu'un, de sublimités et de profondeurs. » Mais point de déduction logique, ni même de liaison artificielle. Les transitions lui paraissaient « une des lâchetés de la rhétorique, une des formes que prend, dans le langage humain, le respect humain. » Et il va donc par coups d'inspiration. Le style est entrecoupé, saccadé jusqu'à l'incohérence. Les idées ne s'éclairent point par le rapprochement, et souvent elles se traînent dans une confusion obscure. Barbey avait bien jugé ce caractère de l'œuvre du grand écrivain. 11 y reconnaissait moins et plus que du talent, « Le talent, a-t-il dit, à le bien pren-

dre dans son essence, est quelque chose de continu, de rythmé, d'intégral, qui a je ne sais quelle largeur fluviale, laquelle peut se précipiter ici pour s'alanguir là, mais qui présente toujours une surface étendue ; et, à proprement parler, Ernest Hello n'a pas cela. Je ne m'imagine pas qu'il s'étende jamais beaucoup dans un livre, avec le dév2loppement limpide et continu qui fait le livre. Mais il jettera des pages autour de lui, et si elles ne sont pas obscures et ténébreuses, elles étincelleront de génie. Il procède par feuilles détachées. Il est intuitif et rapide comme l'intuition... Il est quelquefois sublime, mais le sublime, non plus, ne dure pas... Le sublime, c'est le coup de foudre. »

Or, le prophétisme est fait d'une grande foi et d'une grande assurance dans la foi. Sans effort, par une intuition de l'âme, le prophète voit Dieu. Il s'i-ncline. 11 écoute la voix qui annonce les hautes révélations. C'est une illumination de son esprit ; c'est un enchantement de son cœur. Point de place aux troubles de l'incertitude. Les vaines paroles de la terre ne montent pas jusqu'au prophète, qui plane dans les régions inaccessibles. Et donc il ne discute pas ; il croit, parce que vraiment il a vu et entendu. « La mer Rouge venait de s'ouvrir, et le Sinaï venait de fumer... Pendant qu'il gardait ses troupeaux, Moïse avait vu le Buisson ardent :

c'était là, au fond du mont Horeb, qu'il avait demandé le Nom du Seigneur ; c'était là que le Seigneur avait dit son Nom, et Moïse avait emporte ce Nom avec lui comme un guerrier qui se revêt de son armure. » Comme il fut le Moïse de sa foi, « le grand Hello » ! Il avait vu le buisson ardent. Pas une ombre n'obscurcit un instant cet éternel souvenir. Et l'on admire ce mystère d'une âme dont ce fut tout simplement la fonction de croire, d'acquiescer dans l'adoration au verbe divin, et qui ne put jamais comprendre l'orgueilleuse rébellion de tant d'autres âmes contre la foi. Hello fut le croyant, au degré où d'aucuns l'appelleraient le crçdule.

Peut-être cette foi de prophète visionnaire, cette parfaite assurance dans la foi, furent-elles faites d'un beau dédain des simples vérités de ce monde, et donc d'une hautaine ignorance. Ernest Hello n'avait rien appris. Il fit son droit ; il fit même sa théologie. 11 n'apprit rien de la science ou des philosophies nouvelles, bien persuadé que l'esprit humain n'avait pu faire de progrès depuis la scolastique. L'horizon de son savoir se limite donc aux vérités dogmatiques dont un professeur de Saint- Sulpice, comme à un élève bien soumis du séminaire, lui exposa l'immuable et traditionnel système. Par delà cette ligne de clartés célestes où le théologien Hello se complaisait avec un sentiment de supériorité, comme

s'il eût seul exploré le royaume de lumière, n'y a-t-il pas de larges frontières que de moindres vérités éclairent d'un demi-jour, et n'y voit-on pas errer, chercheurs de plein jour, les savants, les sages, les plus nobles d'entre les hommes qu'inquiètent les grands problèmes de la vie ? Peut-être. Mais il faut redouter ce pays de ténèbres et d'illusions. Le soleil de Dieu n'y luit jamais. Et que sont les humbles fanaux que les humains y allument ? C'est la lueur mortelle aux phalènes. L'apôtre des nations a montré aux exilas, aux égarés de ce pays, le flambeau salutaire. Il n'a voulu savoir que Jésus- Christ, et Jésus-Christ crucifié. La montagne du Calvaire est la citadelle rayonnante d'où s'épand toute lumière sur le monde ; la croix du Christ est la croix de feu qui illumine tous les regards au fond des hori. zons les plus lointains. La croix est le dernier mot de la philosophie aussi bien que de la science. La croix est la Vérité, en laquelle on possède toutes les vérités. Et«le grand Hello », allant jusqu'au bout de cette exaltation d'intellectualisme mystique, pensait que le progrès de l'esprit consiste à diminuer le nombre de ses idées, à atteindre l'unique idée qui vaille, l'idée de Dieu dans la forme absolue de l'orthodoxie catholique.

Ce faîte gravi, c'est dans l'âme la sérénité suprême. <s Allez dans la campagne, votre œil se repose, parce

que l'horizon s'élargit et parce que les couleurs sont variées. Gravissez une montagne, le repos de votre œil augmente avec le panorama qui se découvre. Enfin, regardez la mer. Même malgré vous votre œil se tranquillise et s'épure ; il jouit profondément de la limite reculée ; le ciel et la mer lui imposent le repos. Voilà ce que dit l'horizon. Tout près, l'objet regardé aveugle l'œil; trop près, il le fatigue; lointain, il le repose; immense, il le ravit. Et la vue physique est l'image de l'autre. C'est la portée du regard qui le fait beau, qui le fait calme, qui le fait souverain et qui le fait pur. » Ce qui veut dire, sans la poésie, que l'esprit se tourmente bien vainement des questions rapetissées que la vie suscite près de nous et dont le détail nous aveugle, qu'il faut voir haut et large, sur la montagne, et perdre son regard dans la placide et quiète contemplation de Dieu. Laissons en bas s'agiter savants et philosophes, pauvres gens. Nous, soyons en haut des croyants, et des théologiens mystiques.

Oui, mystiques. Car le prophète Hello ne s'en tint pas longtemps à la sèche dogmatique de son professeur de Saint-Sulpice. Il trouva même que les idées intéressantes de Lacordaire étaient extérieures au vrai christianisme, et pouvaient porter cette inscription : Vues prises du dehors. Et sans doute il jugea, ainsi que Louis

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Veuillot, que « si l'on considère l'ordre des génies, l'inculte Ruysbrœck comme théologien, partant comme philosophe et comme poète, surpasse Bossuet autant que Dante, par exemple, surpasse Boileau ». Il alla donc aux purs mystiques, à Angèle de Foligno et à Ruysbroeck. Parvenu à ces sublimes oracles du mysticisme, et plein de pitié pour des penseurs de la philosophie chrétienne tels que Bossuet ou Lacordaire, que se serait-il soucié d'autres bons philosophes ou savants qui, plus loin encore de sa prophétique vision, s'entêtent avec une vaine âpreté à découvrir un savoir nouveau et à augmenter le dérisoire éclat des vérités humaines ? Ceux-là, Hello prit le parti de les dédaigner, de les ignorer, et quand même de les accabler de toutes les imprécations de son prophétisme.

C'est ainsi qu'il a vite fait d' « écraser » Renan. Cela consiste à reconnaître « le charme de cette parole humaine qui s'est tournée contre la Parole éternelle », et à dénier tout le reste, par une criaillerie acharnée, sans d'ailleurs exprimer la pensée supérieure qui serait par elle-même une réfutation. La philosophie de Renan, c'est le vide, le néant absolu. La science de Renan, c'est une immense duperie. Le succès de Renan n'est fait que d'une glorification à outrance pour laquelle conspirent tous les ennemis de l'Église. « Et M. Renan ! Son léger

talent, fait de finesses et de nuances, ne semblait pas fait pour une si grande fortune ; mais il attaquait l'Église et il a été porté aux nues. Il est peut-être étonné lui-même de la grandeur de ses succès, et compare le sort qu'il a eu au sort qu'il aurait eu s'il était resté fidèle ! Cette comparaison est épouvantable. Lecteurs conservateurs, lecteurs catholiques, je vous le dis en vérité : Vous avez parmi vos écrivains des hommes de plus haute taille que M. Renan. Vous avez ce qu'il fallait pour le confondre. Mais vous ne l'avez pas confondu ! Vous avez oublié vos amis, vos défenseurs. Ceux qui ont écrasé M. Renan en principe et en droit ne l'ont pas écrasé en fait, parce que vous les avez abandonnés. » Et on retrouve là l'éternelle rhétorique de combat, l'éternelle complainte d'un certain monde catholique. Écraser, confondre ! Écrivain de haute taille, dont un parti pris néglige de soutenir le mérite ! Le malheur est que les écrasés et les confondus demeurent debout toujours, comme s'il n'y avait pas des écrivains de si haute taille.

Hello, lui, se donna un jour pour tâche d'écraser et de confondre la plus puissante philosophie de ce siècle, la philosophie allemande. Il appela cela Babel, bien entendu, et il fit ce discours : « Prenez un microscope. Voyez-vous dans les bas-fonds se remuer ces

infiniment petits ? Ce sont de petits bonsliommes qui ne savent plus même lire. Vous qui auriez pu être grands, si vous aviez voulu vous mettre à genoux, Fichte, Schelling, Hegel, ah ! comme vous êtes punis ! Vous vous êtes révoltés sur les hauteurs, et vous voilà châtiés même dans les bas-fonds ! Quels sont ceux-ci, et que font-ils ? Ils parlent, mais ils ne disent rien ; on ne peut même plus ni caractériser, ni nommer leur erreur. Us sont entrés dans le domaine du je ne sais quoi... Hegel a condensé l'erreur ; il l'a systématisée, il l'a proférée, si je puis ainsi parler, tout entière, et tout entière en un mot. Sa formule est sur le frontispice de l'Ecole de Satan, qui, désormais se moque des imitateurs, en les défiant de faire mieux. Satan s'est reconnu dans la formule hégélienne, il l'a admirée comme une chose à lui, car l'Orgueil, Satan et Hegel poussent le même cri : l'Être et le Néant sont identiques. » Que vient faire Satan en cette affaire, et que ressort-il, contre des systèmes philosophiques établis avec une si profonde sûreté de déduction, de cette redondante apocalypse qui ne réfute rien et n'énonce rien? Voilà comme le catholicisme pourtant s'oppose à l'hégélianisme, si « le grand Hello v> passe pour le prophète catholique.

Et enfin il émet contre ^a science ces préventions d'illuminé : « Pour saisir à son principe la catastrophe

de la Science, il faut jeter les yeux sur l'Eden. La Science eut sa place dans la phrase que le serpent dit à l'homme : Eritis sicut Dit, Scientes. Le nom de la Science fut l'occasion de la révolte, et ce souvenir a pesé sur elle d'un poids inconnu. Regardez l'histoire du monde. Une crainte mal définie s'empare de l'homme, quand le nom de la Science est prononcé. Il lui semble vaguement, sans qu'il s'explique cette apparence, il lui semble vaguement que la science est dangereuse. Elle se lie, dans la haute antiquité, au Souvenir, à la fois confus et intime, d'une désolation épouvantable... La Science est suspectée, la Science fait peur à l'homme, comme si un écho, incomplet, mais prolongé lui répétait à l'oreflle quelques syllabes de la phrase du serpent. » Je ne sais si la science est si diabolique, et si terrible à l'humanité. Dira-t-on jamais jusqu'où peut aller le diable ? Mais c'est instituer singulièrement son procès que de remonter au serpent de l'Éden, d'aller chercher contre elle des griefs si loin de notre âge où, paraît-il, on a tant de faillites à lui reprocher, et de la présenter comme suspecte aux hommes quand tout leur effort est pour la conquérir.

Le prophète n'est pas toujours si plaisant. L'effort philosophique ou scientifique, tout le progrès intellec-

tucl d'un siècle qui semble ne guère se conformer aux lois de la contemplation supérieure des mystiques, finissent par l'exaspérer. Il se répand alors en paroles de colère, en hargneuses critiques, en malédictions violentes. Il maudit comme Isaïe, mais comme un Isaïe du journalisme, qui ferait de la polémique, Il a des aphorismes aussi tranchants que des définitions ou des décrets conciliaires, et des imprécations aussi superbes que des anathèmes. Et vraiment il a mission de Dieu pour tirer vengeance de la chimie, de l'histoire naturelle, de la philosophie, qui ont cet irrémissible tort de ne pas s'en tenir aux renseignements scientifiques de la Bible ou au savoir surhumain de l'Eglise. Mais suivant l'avis de des Esseintes, « Ernest Hello s'était plu à jouer les petits saint Jean à Pathmos ; il pontifiait et vaticinait du haut d'un rocher fabriqué dans les bondieuseries de la rue Saint-Sulpice, haranguant le lecteur avec une langue apocalyptique que salait, par places, l'amertume d'un Isaïe... Il apparaissait ainsi qu'un apôtre vindicatif, orgueilleux, rongé de bile, et il se révélait également te^ qu'un diacre atteint de l'épilepsie mystique, tel qu'un de Maistre qui aurait du talent, tel qu'un sectaire hargneux et féroce. »

Ernest Hello, croyant, prophète et foudre d'anathè" mes, représente trop bien certame race d'hommes, dont

— io6 — le type se retrouve dans toutes les confessions religieuses. — A ceux-là la foi est aisée, comme naturelle : elle leur est vraiment le don de Dieu. Un déterminisme de milieu, d'éducation, les a rivés à un credo. Ils sont heureux, en y réfugiant leur esprit, de continuer pour ainsi dire l'âme de leur famille ou de leur patrie. Ainsi du « grand Hello », qui naquit en Bretagne, d'une solennelle famille de la magistrature où la religion était une loi de la conscience et une qualité professionnelle. — Pour ceux-là, par une providence divine, la vie trace des sentiers de lumière et de paix. Ils vont l'imagination charmée par toute la légende dorée de leur foi, le cœur exalté par les tendresses pieuses. Ni leur chair ni leur esprit ne connaissent les révoltes de la jeunesse. Ainsi du « grand Hello » qui, frêle de corps, vécut très près de sa mère, qui fut un travailleur de collège et un lauréat de concours, qui étudia son droit et la théologie sans tragique ébranlement de sa pensée, vers les vingt ans. — Ceux-là vraiment, tout les maintient et les fortifie dans leurs croyances, de même que tout les y mena. La règle de leur existence, l'influence des afl'ections nouvelles et jusqu'à leur travail leur sont des moyens de fidélité. Ainsi du « grand Hello », qui se voua par générosité et par amour de la gloire à la défense des idées religieuses, et qui épousa son amie d'enfance et

de jeunesse pour la gagner davantage à Dieu (elle était moins croyante que lui), et de la sorte, avec elle, se lier davantage à sa foi. — Tout simplement croire fait partie de la vie de ceux-là, par une destinée mystérieusement écrite. C'est un héritage tranquille et bourgeois auquel ils ne touchent plus. Point de conflits d'intelligence. Par une obstruction résolue, leur cerveau est fermé à toute critique importune, à toute suggestion d'idées rénovatrices. Ils sont sûrs de la Vérité, de leur vérité. Un orgueil de cette certitude les fait se replier sur eux-mêmes et se désintéresser de toutes les inquiétudes du dehors. Leurs dogmes ont réponse aux plus divers problèmes. Ou bien ils n'importent guère, les problèmes qu'agitent, par delà le cercle des affirmations dogmatiques, les folles disputes des hommes, et il n'y a pas à s'en soucier. Point avertis donc des recherches où s'efforcent les penseurs libres, ces croyants-là affirment, proclament leur credo : ils prophétisent. Ils ont des formules invariables ; ils ont la lettre sacrée. Ne croyez pas que les formules et la lettre puissent être vivifiées d'un nouvel esprit pour des temps nouveaux. La Vérité est éternelle, immuable. Les prophètes veulent l'imposer telle qu'elle fut et sera toujours. Anathème à qui la repousse ! Anathème à qui, par la philosophie ou la science, attire, séduit et console l'inquié-

— io8 — tude humaine I Nous savons que « le grand Hello » en fut un peu de ceux-là, de cette tribu hiératique de marguilliers au verbe souverain et proscripteur, qu'il fut leur pontife, et un peu leur corybante.

Odieuse race, en somme ! Son bonheur, trop facile, est aussi trop insolent. Elle a la foi, maïs une foi qui ne fut jamais conquise, et qui demeure comme passive, inconsciente. Elle y cherche moins une élévation d'âme et un suprême bienfait moral, qu'un reproche contre ceux à qui n'en échut pas le divin privilège. Tout ce qui n'est pas l'étroite formule de son credo, elle le nie ou maudit avec une passion féroce, par une rage d'anéantir l'effort intellectuel des hommes et d'arracher de leur cœur l'humble consolation d'une vérité ou d'une illusion qu'ils auraient trouvée hors de son formulaire. Sa foi est sans pitié et sans amour. Sa foi n'est pas la douce lampe du sanctuaire qui projette au loin, dans les ténèbres, la lueur mystique des vitraux et éclaire le chemin même des pauvres errants de la nuit. Sa foi est l'impitoyable table de la loi, la table de marbre où sont gravées, en articles lapidaires, les seules vérités à reconnaître en ce monde, et devant laquelle, dressée à la porte du temple, il faut aveuglément s'incliner comme devant l'ordre de quelque tyran d'en haut, sous

peine d'entendre des paroles de mort. Race odieuse de

sectaires, celle qui a cette foi !

Pourtant Ernest Hello fut mieux que le prophète d'un sectarisme outrecuidant. Il fut un véritable écrivain, et qui parfois sentit et pensa en homme libre. Si la préface, « abracadabrante » selon des Esseintes, des Œuvres choisies de Ruyshrœck l'Admirable, si les Paroles de Dieu, paraphrase, compliquée et confuse des Ecritures, si les Physionomies des Saints où, dit Barbey d'Aurevilly, « il vient de toucher d'un effleurement de feu trente-deux têtes de saints qu'il a rendues flamboyantes », si toutes ces œuvres chaotiques, fulgurantes et laborieusement lyriques sont le prophétisme au pinacle, il est bien vrai que telles pages de Philosophie et Athéisme, surtout de V Homme, sont une très humaine et très profonde littérature. Lorsque le regard d'Hello daigne descendre des hauteurs où resplendit le soleil, où s'assemblent aussi les nuages, et s'abaisser sur les choses de cette terre, il est étrangement pénétrant. L'«Avarice», r s\ Homme médiocre », le « Monde », la « Critique », ont été vus avec la perspicacité d'un très subtil analyste. Dans « le grand Hello » il y avait un des psychologues les plus aigus de notre temps fertile pourtant en miracles de fmesse psychologique. Et l'on se prend à regretter que l'exaltation du prophète ait emporté si

— no — loin, dans la région des entités mystiques, le psychologue qui eût si bien observé et révélé les êtres vivants de ce bas monde.

Le prophétisme, du moins, a soutenu Hello dans une élévation de pensée qui convenait à sa noble nature, et dans un sentiment de la vérité, de la beauté supérieure, où se réfugiait son âme hostile à la médiocrité. L'auteur de V Homme a donc pu établir sur de fermes principes la sévérité de sa critique philosophique ou sociale : il a su, ayant la foi, au nom de quoi parler. Il Ta fait avec l'amère liberté d'un pessimisme chrétien qui médit des hommes en médisant du « monde », et condamne la vie en condamnant U péché ; il l'a fait avec une sincère passion des lettres et de la gloire littéraire ; il n'y a trouvé aucun des avantages dont se paient les talents vulgaires. La jeunesse admire en lui, pour tout cela, un grand caractère parmi nos désastres moraux, un homme de foi et de certitude parmi nos troubles intellectuels, un écrivain passionné parmi notre scepticisme littéraire, enfin un prophète mystique parmi nos vulgarités de pieds plats.

La jeunesse a bien raison de l'admirer plus que ne le permet une sage et banale critique.

Il fut toujours mystique.

C'est en terre sainte du mysticisme, en ce pays des vieilles Flandres où le lys de Memling fleurit entre les murs noirs de l'hôpital de Bruges, que sa race vécut un pieux passé. L'âme flamande demeure en lui.

Mais, tout d'abord, il s'attarda aux soirées de Médan. 11 fut naturaliste. 11 vit, de cet œil que vantait le maître, les basses horreurs de la vie médiocre. II écrivit des histoires paradoxalement vulgaires, où tout n'était que laideurs, puanteurs, grotesques misères. UnTéniers,en sa grossière poussée de sang, et un Téniers sans l'honnêteté de la joie, ce flamand de Sac au dos, de Marthe, des Sœuis Vatard, d'En ménage. Sans joie, certes. Un mépris féroce de l'humanité, une amère ironie dominent toute l'œuvre. Il semble que l'auteur ait cherché l'ignominie physique et l'ignominie morale, l'odeur du péché, pour l'extravagant et démoniaque plaisir de s'en infecter, puis de la maudire en une éructation de mots eff*royablement nauséabonds. L'outrance, en vé rite, atteint les proportions d'une apocalypse naturaliste. Et l'on se demande si dans ce surhumain dégoût des platitudes et des abominations ordinaires, dans cette haine de l'existence plate, sale, stupide, dans ce pessi-

misme truculent, il n'y a pas comme une atavique empreinte de la détestation ancienne et profonde que l'âme catholique des vieilles Flandres dut ressentir pour le péché.

Puis il trouva ça simplement bête, de vivre. 11 fut M. Folantin, dans A vau l'eau. Car Huysmans, — il s'agit de lui, comme vous l'avez bien pensé, — se met franchement dans chacun de ses livres, et il en devient le principal, sinon l'unique héros. M. Folantin, employé de ministère, cherche dans divers restaurants qui puent le graillon un bifteck mangeable. 11 ne le trouve nulle part. Il se lamente là-dessus en sa chambre garnie. C'est tout. La vie, comme cela, est-elle assez absurde ! Elle nous semble tragique, la détresse .d'une pareille platitude. Et du moins l'âme n'est point si basse encore, qui éprouve un mépris douloureux de ce terre à terre et une nostalgie profonde de quelque destinée mieux remplie. 11 n'y a pas de paradoxe à le soutenir, M. Folantin doit avoir un fond d'inquiétudes confusément mystiques, un souci de l'au-delà. Pourquoi non ?

Huysmans, entre le ministère, le restaurant et la chambre garnie, veut introduire quelque factice intérêt. Puisque l'existence toute droite est si profondément nulle, vide, ennuyeuse, il vivra « à rebours ». Il sera le grand seigneur des Esseintes qui, malade, névropathe,

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« s'embête à crever », qui recourt, pour se sauver de l'ennui, à toutes sortes d'artifices et à un néronisme de gageure; et il nous racontera, dans A rebours, ses perverses expériences de détraqué. Or, des Esseintes passe en revue, une nuit, et maintes fois par la suite, sa biblio-' thèque. Les classiques lui paraissent des cuistres. C'est les Pères de l'Eglise, puis Prudence, Sidoine Apollinaire, Sédulius, Marius Victor, Fortunat, et autres saints auteurs, qu'il fréquente désormais. Les grands Mystiques aussi lui sont familiers, d'Angèle de Foligno à Ruysbroeck. Et il dit son avis, qui n'est ni banal ni déraisonnable, sur toute une suite de bons écrivains de notre temps, catholiques et mystiques, que son caprice a découverts et auxquels son admiration fera auprès du public un succès de curiosité. Combien Hello et Verlaine, sinon Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, Villiers de risle-Adam, ne doivent-ils pas de leur fortune nouvelle au fantasque des Esseintes ! Mais donc, les raffinements exaspérés et les plus compliquées recherches ne lui ayant pas donné le goût de vivre, ne sentira-t-il pas quelque éveil vaguement religieux d'avoir trop farfouillé le mysticisme littéraire?/^ retours se termine par cette invocation : « Comme un raz de marée, les vagues de la médiocrité humaine montent jusqu'au ciel et vont engloutir le refuge dont j'ouvre, malgré moi,

les digues. Ah ! le courage me fait défaut et le cœur me lève ! Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l'incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s'embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n'éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir ! » Et c'est par. les plus bizarres raisons que des Esseintes, aux dernières pages, est empêché de « se forcer à posséder la foi », de « la visser par des crampons dans l'âme y>. En tout cas, il y tend. L'âme mystique des Flandres va se libérer et chercher son Dieu.

Ce sera par un long détour. Dans Là-bas, Durtal, — et c'est toujours Huysmans, — rencontre d'abord le diable. Il s'égare au pays noir du satanisme et de la magie, parmi des sacrilèges erotiques, saugrenus. Tout cela ne le satisfait, ni ne le retient. 11 regarde, sans croire. Le tour de Dieu va venir. Car c'est déjà un hommage à Dieu que d'avoir voulu découvrir le diable. «i Ici-bas, tout est décomposé, tout est mort, mais làhaut ! Ah ! je l'avoue, l'effusion de l'Esprit-Saint, la venue du Divin Paraclet se fait attendre ! Mais les textes qui l'annoncent sont inspirés ; l'avenir est crédité l'aube sera claire ! y> Et Durtal revient des diableries perverses, gardant à l'âme sa profonde inquiétude du mystère.

Peu après on le vit, Durtal, courir les églises et les

chapelles. Il entendait des messes dès l'aurore, avec les servantes, et le soir il errait dans l'ombre des nefs, pour les saluts. Ses amis se heurtaient sans cesse à son pèlerinage recueilli, de Saint-Sulpice à Saint-Séverin ; ils n'étaient pas rassurés. Qu'allait-il survenir? Un jour Durtal partit pour la Trappe. Là il se confessa, communia, et faillit prendre le froc ; la bonhomie pieuse du frère porcher l'avait touché. « Ah ! vivre, vivre à l'ombre des prières de l'humble Siméon, Seigneur ! » Durtal était converti. Le mystique des messes noires était passé à la Mystique catholique.

Huysmans raconta cette conversion dans En route. Le livre fut un événement. 11 donna lieu à un nouveau problème d'histoire. Car tous ne crurent pas à la conversion. Ceux-là qui le désiraient, crièrent au miracle. Us parlèrent de la grande puissance de la grâce, et rappelèrent le souvenir des convertis illustres depuis saint Augustin. Leur lyrisme même s'échauffa : ils invitèrent les catholiques à tuer le veau gras pour célébrer Je retour de Huysmans, l'enfant prodigue. D'autres, moins confiants et qui connaissaient mieux leur littérature, répliquèrent : « Un miracle, certes, et un grand effet de la grâce ! Car c'est un écrivain, et de l'école où l'on se documente, et d'une âme jadis bien peu chrétienne. »

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On discuta ; on chercha des preuves. Les premiers, qui tenaient pour la conversion, alléguèrent un goût très prononcé pour le plain-chant, un grand zèle pour les bonnes traditions de l'orgue, une admiration très fervente de l'art gothique et des cérémonies du culte, et surtout la visible sincérité. En quels termes Durtal parle de ses abommations, de ses tentations, de sa retraite, de sa confession à la Trappe ! Non, cela ne s'invente pas ; il a fait une expérience pour de bon.

A quoi les autres de répondre que cette sincérité est plutôt gênante. Durtal aurait pu se convertir encore plus, et de plus d'abominations, sans nous jn faire une aussi longue et véhémente confidence. Il était dégoûté de la vie, bien las. Il avait « le cœur racorni et fumé par les noces ». Il n'était plus bon à rien. Il avait commis toutes les débauches : il avait tout fait, tout. « Je me vomis », disait-il. Sur tout cela, on peut l'en croire. Mais quel besoin de nous confesser sa noce si soigneusement, jusque dans les détails, et avec une si laborieuse intensité d'expression ? Et quelle raison de troubler ainsi de bonnes âmes qui eussent attendu d'un nouveau converti des récits plus pudiques ? Cette Madame Chantelouve, « une adultère démoniaque qui l'avait précipité dans d'affreux transports, qui l'avait lié aux crimes sans nom des méfaits divins, aux sacri-

lèges », et Florence, « avec son sourire de petit voyou et ses hanches de garçonne... une fille trempée dès l'enfance dans les incestes, barattée dès sa puberté par des passions de vieillards, sur les canapés désossés des marchands de vins », qu'ont-elles à faire dans un livre qui devrait être d'édification commune ? Enfin, Durtal se complaît à d'ignobles histoires de ses nuits à la Trappe, à des cauchemars qui se déroulent sur les territoires de la Luxure, et cela n'est pas d'un vrai converti qui s'efforcerait plutôt d'oublier les vieilles turpitudes. Quant à son admiration de l'art d'église et des cérémonies, quant à son goût du plain-chant, Durtal les exprime à sa manière. Cette manière est d'une irrespectueuse drôlerie. 11 s'indigne contre la « bondieusarderie qui s'épand le long de la rue Saint-Sulpice ». 11 trouve que les messes sont « gargotées » et « cuisinées », et que les prêtres Nv versent à plein bol leur bouillon de veau pieux ». Il parle couramment du « goguenot de l'au-delà ». Il veut se passer l'âme « au chlore des prières, au sublimé des sacrements ». La confession lui est bonne « à touiller sa boue », à vider « le purin de son étable ». Dans les maîtrises, « la voix des enfants de chœur casse à tous coups, tandis que graillonne l'âge avancé des basses », ou encore les chantres « barattent une margarine de sons vraiment rance ». Des chœurs « se plai-

— ii8 — sent à simuler les borborygmes qui gargouillent dans les conduites d'eau ». Et cette « mystique égrillarde, ces fonts à l'eau de bidet qu'inventa Gounod » ! Et «. la graisse v>, et la « vaseline » des orateurs sacrés 1 Non, tranchement, Durtal ne pouvait s'introduire, en déménageant un pareil vocabulaire, dans un monde doucereux et ronronnant, qui se délecte aux pieuses fadeurs des librairies de la rue Saint-Sulpice. Huysmans converti au catholicisme, allons donc ! Voilà ce qui se répliquait.

Le reportage s'en mêla. On arracha des indiscrétions aux amis et aux connaissances. On provoqua cauteleusement des lettres pour en scruter le ton. Enfin, de toute cette campagne de curiosité, il résulta que Huysmans était sincèrement converti. Et M. Henry Bauërput conclure : « La conversion de mon admirable ami J.-K. Huysmans, qui s'est peint sous les traits de Durtal, est la conséquence et la conclusion de sa vie... 11 se trouve dégoûté et inassouvi... Alors s'offre à lui l'idéal de charité et de paix, le réconfort dans la prière et la foi. Il aspire à l'apaisement dans l'idéal divin ; il dépouille ses vanités, ses manies de vieil homme. En route ! il s'achemine vers le refuge et le port. Dieu le soutient, l'assiste, le reçoit dans sa cité. Qui ne l'envierait ?... Vision céleste... »

Pourquoi ne pas être des bonnes âmes qui croient a la sincérité de Durtal ? Ce n'est point un si mécliant être. Il aima la perversité pour l'art, si l'on peut dire, et par dilettantisme, plus que pour le mal. Et encore il faut faire très large la part de la fanfaronnade littéraire. En tout cas l'âme ne fut pas viciée en sa spiritualité profonde. 11 sentit monter en lui, aux heures orgiaques, la honte et le remords. Un mysticisme de tristesse l'enveloppa toujours. Et de généreuses aspirations, ravivées par la douleur, le délivrèrent des liens infâmes qui l'asservissaient à d'hyperboliques monstruosités dé dépravation, pour l'élever à Dieu.

Cela se voit quelquefois parmi notre génération décadente. Durtal est. en traits singulièrement puissants et outrés, une figure typique. Que de je jnes hommes, que d'écrivains surtout ou d'artistes, dont l'âme <% faisandée » cherche l'air pur et qui voudraient mettre quelque propreté dans leur être intérieur, « faire un paquet de leur passé pour le désinfecter »! Ils ont un invincible besoin de moralité, du moins un souci, qu^ revient sans cesse, d'élégance morale. Sans la foi, sur quelle force compter, qui les arrache au mauvais lieu « des délices illicites et des joies indues », et donne à leur conscience l'harmonieuse beauté des sentiments chastes ? Oh ! croire, Seigneur, avec les simples et les

saints ! Et ils s'etforcent de croire, de prier comme quelque divin porcher Siméon, en « s'abêtissant » selon le mot de Pascal. Dans la troublante désolation des intelligences, dans l'incertitude désespérée des philosophies, dans le désarroi des cœurs, la foi leur apparaît au loin, calme refuge à leur veulerie d'esprit et de volonté. Le désir de croire est en eux un mouvement de répulsion devant la vie malpropre, un appel au Dieu sauveur, et finalement une molle lâcheté. Ils vont, par delà le christianisme sévère et vertueux, jusqu'aux rêveries mystiques des cloîtres. Ils s'y exaltent en artistes, et s'y complaisent en dilettantes. Ils sont, en somme, moins des croyants que des crédules, et moins des hommes d'action morale que des rêveurs d'une mysticité sensuelle. Mais il est bien sincère, le cri de détresse de leur âme.

Que s'il s'agit de reconnaître en Durtal et en ses pareils de vrais convertis, de vrais catholiques et désormais de vrais fidèles bien de leur paroisse, je comprends que l'on n'y mette pas trop de hâte ou même que l'on y mette quelque méfiance. Il n'est pas pour l'Église d'à présent, Durtal, et il le dit avec vigueur. Dans cette Église il ne voit que cagots et dévotes. Le « Catholicisme moderne » lui semble une religion aussi terre à terre que la Mystique est haute. C'est à la Mystique

qu'il donne sa foi. « Et c'est vrai, cela, s'écrie-t-il. Au lieu de tendre de toutes ses forces à ce but inouï, de prendre son âme, de la façonner en cette forme de colombe que le. Moyen-Age donnait à ses pyxides, au lieu d'en faire la custode où l'hostie repose dans l'image même du Saint-Esprit, le catholique se borne à tâcher de cacher sa conscience, s'efforce de ruser avec le Juge, par crainte d'un salutaire enfer ; il agit non par dilection, mais par peur. C'est lui qui, avec l'aide de son clergé et le secours de sa littérature imbécile et de sa presse inepte, a fait de la religion un fétichisme de Canaque attendri, un culte ridicule, composé de statuettes et de troncs, de chandelles et de chromos ; c'est lui qui a matérialisé l'idéal de l'Amour en inventant une dévotion toute physique au Sacré-Cœur ! » Là, bien bonnement, que voulez-vous que pense d'une pareille profession de foi un strict juge de l'orthodoxie, un marguillier fier de son formulaire et intraitable sur la lettre, quelque pieux autoritaire enfin qui sait que l'Eglise n'est faite que pour que les fidèles la vénèrent aveuglément et lui obéissent humblement. De l'Eglise, Durtal s'en passe volontiers, comme le frère Siméon.«Ah ! ce frère Siméon, il est innocent, il ne sait rien de ce que nous connaissons et il connaît ce que tout le monde ignore; son éducation est faite par le Seigneur même qui Tins-

truit de ses vérités incompréhensibles pour nous, qui lui modèle l'âme avec du ciel, qui s'infond en lui et le déifie dans l'union de Béatitude ! » L'union mystique de béatitude avec le Seigneur, son seul maître et inspirateur, voilà toute la religion du converti d'En route. Cela n'a rien à voir avec le catholicisme de soumission intellectuelle et de discipline formaliste dont l'Eglise s'est faite, telle quelle, la gardienne. Et je crois bien que Durtal est tout simplement l'un des frères, le père spirituel peut-être, d'une confuse confrérie de mystiques, qui rôdent autour du culte catholique et quelquefois autour des tables de communion, mais se créent au fond de l'âme une religion personnelle, et cherchent leur direction sainte dans les révélations d'Angèle de Foligno ou de Ruysbroeck, d'Hello ou de Maeterlinck plutôt que dans les mandements de leur évêque.

Les raisons, d'ailleurs, qui ont déterminé la conversion d'un héros passé déjà par les avatars de Folantin, de des Esseintes, et du Durtal de Là-bas, ne devaient pas le mener à l'ordinaire catholicisme de tout le monde. Ces raisons sont très particulièrement littéraires. Durtal est le converti littéraire par excellence.

C'est d'abord une ardente passion d'art, et d'art religieux, qui le fait entrer dans les églises et assister aux offices. Toute la beauté mystique du moyen âge, loin de

notre platitude où règne le « muffle», surgit à son regard dans le demi-jour mystérieux, moite, vieilli, des nefs et des chapelles. « Ah I les charitables églises du Moyen Age, les chapelles moites et enfumées, pleines de chants anciens, de peintures exquises, et cette odeur des cierges qu'on éteint, et ces parfums des encens qu'on brûle ! » 11 vit à cette époque «douloureuse et exquise». 11 s'imprègne, en une sublimité d'évocations qui relèvent au-dessus des sens, de cette religion naïve et pieusement imaginative qui s'exprimait par une harmonieuse association de tous les arts. « C'était en peinture et en sculpture les primitifs, les mystiques dans les poésies et dans les proses ; en musique c'était le plain-chant ; en architecture c'était le roman et le gothique. Et tout cela se tenait. » Comme tous les artistes et tous les lettrés, Durtal voit dans « cet art qu'il avait fondé, cet art que nul n'a surpassé encore », la vraie preuve du catholicisme. Mais à présent plus de sentiment sincère de l'art religieux dans un clergé dont il faut sans doute, — et certes, la Providence y a vigilamment pourvu, — que « l'étiage concorde avec le niveau des fidèles », c'està-dire avec une « poignée de dévotes ». On a des églises sans religion. On a la Madeleine, par exemple, « dont l'extérieur n'est surmonté d'aucune croix et dont l'intérieur ressemble au grand salon d'un Continental ou

d'un Louvre ». Là-dedans on admet « l'onanisme musical » de Gounod, en faisant taire le vieux chant grégorien désormais incompris. Et on entasse les effrayants péchés, les sacrilèges de la laideur. « L'ignorance du clergé, son manque d'éducation, son inintelligence des milieux, son mépris de la Mystique, son incompréhension de l'art, lui ont enlevé toute influence sur le patriciat des âmes. Il n'agit plus que sur les cervelles infantiles des bigotes et des mômiers ; et c'est sans doute providentiel, c'est sans doute mieux ainsi, car s'il devenait le maître, s'il parvenait à hisser, à vivifier la désolante tribu qu'il gère, ce serait la trombe de la bêtise cléricale s'abattant sur un pays, ce serait la fm de toute littérature, de tout art en France ! ^^ Aussi Durtal fuit la laideur impie de l'Église présente. Il se réfugie dans l'art et la piété mystique des siècles morts. Il fréquente les plus vieilles églises ou les couvents les plus retirés de la banalité moderne. Au vieux Saint-Séverin seulement il peut entendre la messe et prier : là, les pierres « suintent la foi ». Et c'est l'âme sainte du passé, survivante en l'antique liturgie, qui lui semble seule capable de ranimer l'âme moderne par une force virtuelle, par la certitude toute puissante de sa foi, par le miracle toujours renaissant de ses oraisons et de ses proses inspirées. L'artiste donc a fait en lui le

croyant. Mais l'art du moyen âge a fait un mystique du moyen âge, et l'a pris tout entier. Et tout cela est une complication littéraire qui, je crois, ne pouvait guère jeter Durtal parmi la clientèle assidue des sanctuaires qu'il juge « profanés par des fredons de cafés-concerts », et où « la routine machinale a tué l'âme des liturgies et aboli le sens divin des hymnes ».

Voici maintenant qui est plus spécialement de la littérature dans cette conversion : car ce n'est point par le seul miracle de l'art qu'elle fut accomplie. Durtal, qui est écrivain, a le tempérament, « la psychologie » de Huysmans. 11 a donc méprisé la. vie, les détails humbles ou répugnants de la vie, 1' « embêtement » de la vie. Mais à ce mépris, par un âpre raffinement, il a fmi par prendre une sorte de plaisir. 11 a aimé les choses laides et bêtes à force de les mépriser, pour l'orgueil qu'il avait à les mépriser. Et de tout cela, des réalités observées, du mépris qu'elles lui inspiraient, de l'aristocratique plaisir de ce mépris, il a fait matière d'art. D'où, sans doute, de rares et complexes jouissances d'artiste, par un mélange de sentiments contraires. Or, ce mépris de la vie extérieure devait vite ne plus suffire à l'imagination haineuse de Durtal et à son dilettantisme exaspéré. C'est donc lui-même qu'il a voulu livrer à son propre dégoût. Il s'est regardé vivre,

jusqu'à la nausée. Plus féroce et plus aiguë que toutes a été la volupté, comme il dit, de « se vomir ». Et comme la fadeur d'une existence idiote, à la manière de Folantin, resterait seulement pesante, il joue le des Esseintes et le Durtal des messes noires pour s'avilir plus, s'abhorrer plus et par là renouveler plus violemment son plaisir. Un plaisir double, qui est d'abord de se mépriser eh homme, et puis de crier en artiste ce mépris. Que si ces choses paraissent de pures extravagances, rappelons-nous quelle étrange griserie le plus sage d'entre nous éprouve parfois à s'encanailler, à sentir monter en lui la crapule, pour ensuite se maudire. Mais au dernier terme, n'est-ce pas par l'écart entre notre état d'abomination et ce qu'une loi supérieure nous prescrirait d'être, que nous sentons plus profondément notre indignité ? L'idéal moral qui est lié aux croyances religieuses, par exemple, ne fournit-il pas contre nous, au cas où nous le répudions, l'accusation la plus infamante ? Et c'est surtout la foi catholique qui, par la confession, par ce jugement personnel qui est en tout examen de conscience, par la rigoureuse réprobation des péchés de la chair, nous porte à une suprême horreur de notre misère. Je croirais aisément que le Durtal d'En route s'est tourné vers le catholicisme, comme le Folantin d'A vau l'eau, \é des Esseintes d'A

rebours et le Durtal de Là-bas avaient eu recours à des artifices divers, pour jeter un jour plus cru sur le tréfonds de sa nature et y découvrir plus d'ignominie. Comme il parle de « se fouiller lame »! Comme il se traite, et s'invective, et se confesse : « Depuis que je me suis approché de l'Eglise, mes persuasions d'ordures sont devenues plus fréquentes... Mon âme est un mau- N'ais lieu... Seigneur, j'ai chassé les pourceaux de mon être, mais ils m'ont piétiné et couvert de purin, et rétable même est en ruine. Ayez pitié ! je reviens de si loin. Faites miséricorde, Seigneur, au porcher sans place. » Et à remuer ainsi sa fange, à se faire devant Dieu souverainement impur et détestable, il y a pour lui un maladif plaisir, un plaisir mêlé d'horreur, et dont tout de même il jouit. L'écrivain, en outre, par la forte et douloureuse corrosion des mots, fait de cette jouissance un cas d'hyperesthésie aiguë, une souffrance voluptueuse.

Par là, par ce catholicisme surexcité et compliqué de raffinements littéraires, Du'rtal se sépare de ceux qui prétendraient lui infliger leur « idéal bourgeois d'un Dieu », et une « religion tempérée ». Le catholicisme, selon lui, « ne se compose pas seulement de petites cases et de formules ; il ne réside pas en entier dans d'étroites pratiques, dans des amusettes de vieille fille.

dans toute cette bondieusarderie qui s'épand le long de la rue Saint-Sulpice ; il est autrement surélevé, autrement pur ; mais alors il faut pénétrer dans sa zone brûlante, il faut le chercher dans la Mystique qui est tout, qui est l'essence, qui est 1 ame de l'Église même. » Et, en effet, il est entré dans la zone brûlante, le converti littératre d'En route. Il a rejoint les anciens mystiques, parmi lesquels se comptèrent des saints, et encore plus d'illuminés, de détraqués, ou de diaboliques. Comme eux il a cet orgueil biscornu et cette sensuelle folie du mépris de lui-même jusqu'aux délices du dégoût, et comme eux il a le besoin de répandre ce mépris en confessions ignominieuses qui sont un cas suprême d'horrible dilettantisme.

On a pu dire que ce que Durtal cherche dans le mysticisme, c'est l'adjuvant d'une excitation cérébrale pour sa sensualité défaillante, des sensations nouvelles et des sensations rares, un spasme artificiel où aboutisse la tension des nerfs torturés par des visions, des scrupules, des repentirs, et des fouaillements ascétiques. 11 y aurait quelque exagération à soutenir que cette recherche, qui serait une furieuse perversité, est calculée et consciemment poursuivie. Non, vraiment, l'ami de l'humble frère Siméon, le divin porcher, s'efforce sincèrement de sortir de sa fange, de son « purin », en

même temps que de ses vanités de « gendelettre », et de devenir pur, bon et simple. Mais ce n'est point sans regarder derrière lui et sans se complaire encore dans l'impureté dont il vient, et qu'il n'a pas assez quittée. Il éprouve, comme disent les théologiens une ss délectation morose » à penser, tout en modifiant sa vie extérieure et en supprimant les actes réprouvés, combien il fut impur, combien il pourrait l'être encore, et à retrouver, dans la condamnation qu'il porte sur lui-même, l'image des voluptés passées et des voluptés possibles. C'est, pour tout dire, un cas de sensualité psychologique. La crédulité mystique, mieux encore, que la foi, en relève la saveur et en exaspère l'intensité.

CINQUIÈME PARTI h

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