MYSTICISME ÉPARS
Edouard Schuré termine ainsi son introduction des Grands Initiés :
« Quant à nous, pauvres enfants"perdus, qui croyons que l'Idéal est la seule Réalité et la seule Vérité au mi lieu d'un monde changeant et fugitif, qui croyons à la sanction et à l'accomplissement de ses promesses, dans l'histoire de l'humanité comme dans la vie future, qui savons que cette sanction est nécessaire, qu'elle est la récompense de la fraternité humaine, comme la raison de l'univers est la logique de Dieu ; pour nous, qui avons cette con\iction, il n'y a qa'un parti à prendre: affir mons cette Vérité sans crainte et aussi haut que possible; jetons-nous pour elle et avec elle dans l'arène de
l'action, et par-dessus cette mêlée confuse, essayons de pénétrer par la méditation et l'initiation individuelle dans le Temple des Idées immuables, pour nous armer là des Principes infrangibles. » *
En cet appel de prophète Je reconnaîtrais tout entier le grand écrivain du Drame musical, des Grands Initiés, de la Vie mystique, des Grandes Légendes de France. Sa belle âme, passionnée d'Idéal, passionnée de Vérité, y dit une exaltation de poète qui va jusqu'à la foi du voyant, et aussi la lourde tristesse d'avoir senti quelle oppression accable ceux qui rêveraient de s'élever au culte de la Psyché éternelle.
Et j'avoue que ces choses sont exprimées avec plus d'élan que de clarté, avec plus de lyrisme que de subtilité critique, avec plus de mysticisme éloquent que de philosophie précise. Ceux que Carlyle appelle les « petits critiques », et auxquels Hello à son tour a dit leur fait, auraient bien quelques raisons de voir dans les meilleures pages de Schuré un peu de prophétisme amphigourique. Le Temple des Idées immuables et l'Arme des Principes infrangibles leur sembleraient de grands mots avec de grandes lettres, et leur produiraient, sans doute, un etfet d'ahurissement. Paroles d'apocalypse, cela !
Et que serait-ce encore si l'on s'avisait que l'auteur
des Grands Initiés et de certaine Préface à la Voie parfaite ou le Christ èsotcrique d'Anna Kingsford et Edouard Maitland a traversé les théosophies, qu'il est lui-même vaguement théosophe, vaguement occultiste, vaguement un initié de divers ésotérismes !
11 y a plus même. C'est par l'ésotérisme qu'Edouard Schuré a prétendu résoudre le plus grave problème de ce siècle, le fameux conflit entre la Religion et la Science. Sa pensée à cet égard, qui est vraiment inspiratrice de toute son œuvre, et dont on ne saurait du moins contester la nouveauté simple et confiante, est à étudier.
La Religion et la Science apparaissent aujourd'hui comme deux forces ennemies et irréductibles : c'est le grand mal de ce temps, un mal intellectuel qui devient mal social. La Religion s'enferme dans son dogme ainsi que « dans une maison sans fenêtre, opposant la foi à la raison comme un commandement absolu et indiscutable». La Science, dans l'enthousiasme de ses découvertes, a borné l'horizon de l'homme au monde physique, et a voulu fermer, par le matérialisme et l'agnosticisme, toute échappée sur le monde invisible. Mais on ne comprime jamais les énergies et les besoins de notre être que pour les susciter plus violents. La Religion répond aux besoins de notre cœur : de là sa
magie éternelle ; la Science à ceux de l'esprit : de là sa force invincible. La lutte entre ces deux puissances crée donc en l'humanité présente un tourment douloureux. « Et la pauvre Psyché ayant perdu ses ailes gémit et soupire étrangement au fond de ceux-là même qui l'insultent et la nient. »
La conciliation n'est-elle point possible entre la Religion et la Science, pour la paix des esprits et des cœurs? Oui, si les hommes savent se réfugier dans la conception d'un Idéal, d'une Vérité supérieure. Cet Idéal, cette Vérité, se trouve dans unésotérisme que lesthéosophes de tous les siècles ont connu, que les « grands initiés », Rama, Krishna, Boudha, Hermès, Moïse, Orphée, Pythagore, Jésus, ont plus profondément pénétré et révélé, auquel enfin chacun de nous peut atteindre par une initiation intérieure.
Toute religion, en effet, a son histoire extérieure et son histoire intérieure. L'histoire extérieure est l'ensemble des dogmes et des mythes enseignés publiquement dans les temples et les écoles, ou manifestés par des rites. L'histoire intérieure est l'ensemble des doctrines secrètes, des sciences profondes, dont quelques élus seulement découvrent le mystère. « Elle se passe dans le fond des temples, dans les confréries secrètes, et ses drames les plus saisissants se déroulent tout
entiers dans l'âme des grands prophètes qui n'ont confié à aucun parchemin ni à aucun disciple leurs crises suprêmes, leurs extases divines, 11 faut la deviner. Mais une fois qu'on la voit, elle apparaît lumineuse, organique, toujours en harmonie avec elle-même. On pourrait aussi l'appeler l'histoire de la religion éternelle et universelle. » Et certes, ce qu'on aperçoit des apparences, des formes religieuses, ne ressemble guère à ces arcanes sacrés. Les religions particulières sont souvent une étrange déformation de la Religion universelle.
Celle-ci est une, continue, indéfectible. Fait bien remarquable, tous les prophètes et réformateurs, de la plus haute antiquité à nos jours, de Rama à Jésus, se sont rencontrés dans l'affirmation d'un même fonds de savoir ou de croyances qui constitue une sorte de philosophie éterneWe, perennis qucedam phïlosophia. Par la même voie de l'initiation intérieure, ils sont parvenus à des conclusions identiques en ce qui touche aux plus graves inquiétudes de l'âme humaine. Ils ont formé vraiment une doctrine où se trouvent énoncées les vérités premières et dernières, les Idées immuables. Or ceux-là furent les plus grands sages, de formidables éveilleurs d'esprits, de puissants rédempteurs. Ou la vérité ne fut jamais accessible à l'homme, ou bien ceux-là durent la posséder dans une large mesure.
En cette doctrine ésotérique, en cette vérité conquise par les meilleurs de l'humanité, l'accord peut se faire, d'après l'auteur des Grands Initiés, entre la Religion et la Science. Et il formule les principes essentiels del'ésotérisme, pour montrer ensuite que les diverses sciences modernes « tendent involontairement, mais d'autant plus sûrement à revenir aux données de l'ancienne théosophie ». Cela est à voir.
Voici d'abord le credo ésotérique :
L'esprit est la seule réalité. La matière n'est que son expression inférieure, changeante, éphémère, son dynamisme dans l'espace et le temps. — La création est éternelle et continue comme la vie. — Le microcosmehomme est, par sa constitution ternaire : esprit, âme et corps, l'image et le miroir du macrocosme-univers : monde divin, humain et naturel, qui est lui-même l'organe du Dieu ineffable, de l'Esprit absolu, lequel est par sa nature : Père, Mère et Fils (essence, substance et vie). — Voilà pourquoi l'homme, image de Dieu, peut devenir son verbe vivant. La gnose ou la mystique rationnelle de tous les temps est l'art de trouver Dieu en soi en développant les profondeurs occultes, les facultés latentes de la conscience. —■ L'âme humaine, l'individualité est immortelle par essence. Son développement a lieu sur un plan tour à tour descendant et
ascendant, par des existences alternativement spirituelles et corporelles. — La réincarnation est la loi de son évolution. Parvenue à sa perfection, elle y échappe et retourne à l'Esprit pur, à Dieu dans la plénitude de sa conscience. De même que l'âme s'élève au-dessus de la loi du combat pour la vie lorsqu'elle prend conscience de son humanité, de même elle s'élève au-dessus de la loi de la réincarnation lorsqu'elle prend conscience de sa divinité.
Et maintenant il est à remarquer que l'idée de force, substituée par la science à l'idée de matière, est tout simplement un retour au dynamisme spiritualiste de l'antique théosophie. De même la théorie de l'éther vibratoire, par laquelle on explique la lumière, l'électricité, le magnétisme, est un retour à la notion théosophique de 1 âme du monde. Darwin n'a fait que revenir aux idées de Pythagore sur « l'homme parent de l'animal » et il a repris, en déterminant les lois instrumentaires auxquelles obéit la nature, la conception des théosopnes qui ont admis l'intervention d'une force intellectuelle et animique dans le monde organisé. La psychologie expérimentale, en s'aidant de toutes les recherches physiologiques sur le magnétisme animal, sur le somnanbulisme et sur tous les états de l'âme différents de la veille, depuis le sommeil lucide jusqu'à
l'extase, a risqué quelques explorations en un domaine où la science des temples antiques se dirigeait en pleine clarté : du moins elle a rouvert la porte de l'Invisible. Et enfin la psychologie générale qui s'exprime par la poésie, la musique, la littérature, est toute traversée d'un ésotérisme inconscient : car c'est de l'ésotérisme, l'aspiration toujours plus généreuse de nos artistes à la vie spirituelle, à l'invisible au-delà, et parfois une intuition étrange qui leur fait formuler des vérités transcendantes dépassant les systèmes admis par leur raison ou contredisant leurs opinions de surface. Toutes ces conquêtes de lumière ne sont que des fulgurations de la conscience ésotérique. Les savants, au bout du compte, sont quelque peu des théosophes. « La science et l'esprit moderne se préparent sans le savoir à une reconstitution de l'antique théosophie avec des instruments plus précis et sur une base plus solide. » Qui donc nous parlerait encore d'un grave conflit entre la Scienceet la Religion ? Elles doivent ne plus faire qu'une vérité dans la théosophie éternelle.
A vrai dire, combien une pareille solution serait belle dans sa simplicité ! Et comme on voudrait y croire ! Mais une méfiance s'élève en l'esprit contre ce qui est trop simple, et contre ce que l'imagination semble bien avoir arrangé trop à son gré. La Religion et la Science
dont il s'agit dans l'accommodant système d'Edouard Schuré ne sont point la Religion et la Science telles qu'elles se sont trouvées aux prises au cours de ce siècle. A l'une et à l'autre on demande de n'être plus ellemême, de renoncer d'abord à ses prétentions actuelles, de s'élever à un état idéal, et on les met ensuite d'accord. Or, il est bien sûr que la Religion idéale, et la Science puisqu'elles doivent pareillement atteindre la vérité absolue, ne sauraient se contredire jusqu'au dernier terme et qu'elles sont destinées, au contraire, à se rapprocher par de longs progrès. Si donc leur conciliation, par l'ésotérisme n'est qu'un espoir à très lointaine échéance, passe encore. Mais pour l'heure présente, la difficulté n'estpoint résolue. Et qu'importe qu'elle ne le soit que dans un avenir indéfini ?
Eh ! bien, oui, cela importe beaucoup. Ou même la solution dans l'avenir est peut-être la seule par tous acceptable. C'est en concevant la Religion et la Science non point comme une dogmatique et une certitude défitives, arrêtées, immuables, mais comme succeptibles ou d'une interprétation, ou d'un développement sans cesse progressif, que l'on peut se représenter leur marche séparée vers la vérité unique et finalement leur rencontre possible en cette vérité. Celui-là seul est religieux au sens philosophique du mot, a-t-on dit, qui
pense, qui cherche, qui aime la vérité ; et celui-là est aussi le vrai savant. Car la foi qui dépend de la raison pour les motifs de crédibilité, et la connaissance qui est l'œuvre propre de l'intelligence, n'atteignent jamais, puisque les facultés n'ont qu'une puissance relative, la vérité absolue, qui n'est elle-même que relativement intelligible. L'homme religieux donc et le savant tiennent les deux bouts d'une chaîne dont tous les anneaux se rattachent à un centre, mais dans l'inconnu, dans l'infini. Quoi qu'ils fassent, et même avec d'apparentes et passagères divergences, leur effort est dirige vers un même but suprême, vers l'unité du Vrai. Leur entente est dans un perpétuel « devenir » qui leur impose une provisoire suspension de jugement, ou du moins une modestie prudente dans leurs affirmations et dénégations.
Mais il serait très étrange que cette unité du Vrai pût déjà nous apparaître par les révélations théosophiques. L'accord des théosophies, d'abord, n'est pas ce qu'on pourrait penser d'après l'auteur des Grands Initiés. La philosophie éternelle, le credo universel dont on nous parle et dans lequel on voudrait trouver les Idées immuables, ne sont qu'une belle invention de poète. C'est par des rapprochements forcés qu'on donne une apparence d'unité continue aux traditions occultes
de l'Inde, de l'Egypte, de la Grèce et du monde chrétien. Tout ce livre des Grands Initiés est employé à cet effort. Mais, si quelques trouvailles, dans l'ordre des analogies, peuvent faire honneur à l'imagination et à l'ingéniosité de l'écrivain, le principe même d'une synthèse qui devrait unifier en un seul credo toute une suite de révélations et de divagations théosophiques, depuis les Védas jusqu'aux prêches d'Annie Besant, ne résiste pas à la critique historique. Non, vraiment, pour ne citer qu'un exemple, le Sermon sur la montagne ne fut pas contenu dans l'ancien ésotérisme, et Jésus révéla aux hommes des idées et des sentiments qu'ils n'avaient ni connus, ni pressentis, et dans lesquels plutôt ils trouvèrent la vérité destructive des aberrations antérieures.
Par quel moyen, au reste, pénétrerions-nous les secrets de l'ésotérisme? Seulement, paraît-il, par une gnose, une mystique rationnelle, une initiation intérieure. Cette initiation serait à peu près telle qu'elle nous est décrite dans l'étude sur le plus grand des initiés, Jésus. « La vérité souveraine, inénarrable, de son monde intérieur, s'épanouissait au fond de lui-même (Jésus) comme une fleur lumineuse émergeant d'une eau sombre. Cela ressemblait à une clarté croissante qui se faisait en lui, lorsqu'il était seul et qu'il se recueillait.
Alors les hommes et les choses, proches ou lointaines, lui apparaissaient comme transparentes dans leur essence intime. II lisait les pensées, il voyait les âmes. Puis, il apercevait dans son souvenir, comme à travers un voile léger, des êtres divinement beaux et radieux penchés sur lui ou rassemblés dans l'adoration d'une lumière éblouissante. Des visions merveilleuses hantaient son sommeil ou s'interposaient entre lui et la réalité, par un véritable dédoublement de sa conscience. Au sommet de ces extases, qui l'entraînaient de zone en zone, comme vers d'autres cieux, il se sentait parfois attiré par une lumière fulgurante, puis immergé dans un soleil incandescent. » Cette définition par paraphrase est bien ce qu'on peut dire de plus littéraire, de plus poétique, sur l'initiation mystique. Mais, par tant de poésie précisément on juge que l'écrivain était fort embarrassé d'en définir rigoureusement la vraie nature. Ce n'est point sa faute. L'initiation, à vrai dire, échappe à toute claire conscience. Son hypothèse même est sans preuve, son fait est sans observation possible. Elle n'a de valeur que par le sentiment que quelques-uns prétendent en avoir, et qui semble demeurer toujours confus. On ne saurait fonder sur elle un système général des connaissances.
Ce qui se devine bien, en tout cas, c'est qu'elle doit
— I4S être soumise à tous les caprices du sens individuel. Elle erre dans le domaine de la fantaisie pure. L'illuminisme, les folies visionnaires guettent les prétendus initiés. La magie naïve ou fmassière s'en mêle aussi. Point de règle, point de norme de la vérité révélée. L'ésotérisme n'est plus qu'un amas d'intuitions confuses.
Et encore, d'après les philosophes, ^ la religion a dû se développer lentement, suivant des lois régulières et universelles; elle doit tirer son origine d'idées simples et vagues, accessibles aux intelligences les plus primitives. C'est de là qu'elle a dû s'élever, par une évolution graduelle, aux conceptions très complexes et très précises qui la caractérisent aujourd'hui. Les religions ont beau se croire immuables, elles ont toutes été emportées à leur insu par l'évolution universelle. >► Cette loi inéluctable de l'évolution ne semble guère conciliable avec les fulgurations de l'initiation intérieure. Ou bien, si l'on peut imaginer dans l'humanité une sorte d'initiation successive qui serait une évolution, encore faudrait-il, pour que la doctrine ésotérique eût quelque enchaînement et quelque unité, qu'elle se développât à travers une suite continue de générations et qu'elle ne dépendît point de la diversité des pays, de la diversité des influences historiques ou prophétiques.
Le credo ésotérique, enfin, n'est point si simple qu'il puisse rallier tous les esprits. La constitution ternaire de l'homme, qui serait esprit, àme et corps, n'est point une de ces affirmations auxquelles irrésistiblement on se rende. Et pas davantage la théorie de la réincarnation. Proposer pour terme de rencontre à la Religion et à la Science un ensemble de si exceptionnelles rêveries théosophiques ne va pas sans quelque ingénuité.
Il est donc permis de penser avec M. Henry Bérenger, qui dans son très vigoureux et très éloquent livre, l'Aristocratie intellectuelle, a rendu un noble hommage a Edouard Schuré, que l'œuvre de ce vrai maître est pourtant « trop mystique ♦, et qu' « elle ne se dégage pas assez des croyances surannées qui gâtent aujourd'hui encore le sentiment religieux et prolongent son désaccord avec l'esprit scientifique. !» Les nouvelles philosophies religieuses ont fait vieillir les théosophies diverses autant que la science a fait vieillir l'alchimie ou l'astrologie. Les théosophes nous paraissent aussi puérils que les alchimistes ou les astrologues. Et s'il faut que quelques âmes, crédules par leur naturel et mystiques par fatalité, se réfugient dans la nébulosité ésotérique, nous n'avons qu'a nous apitoyer, largement tolérants, mais non sans regretter qu'un grand esprit soit entraîné à leur suite, puis réclamé comme leur guide, et finisse
par s'égarer en la déplorable ourisible séquelle des pontifes d'occultisme, des mages chanteurs, des« fumistes >> isiaques ou chaldéens, des Mme Blavatzky, des colonel Olcott, des Annie Besant, des Anna Kingsford, des Eliphas Lévi, des Papus, des Mathew Arnold, des Albert Ihouney première manière, des de Guaita, — et autres <x blaguologues ».
Mais la théosophie n'est point, Dieu merci, toute la pensée d'Edouard Schuré. Une conception idéaliste du monde et de la vie, au travers de l'obscur embarras de l'ésotérisme, se dégage magnifique de l'ensemble de son œuvre. Le penseur et l'idéaliste nous font pardonner le théosophe.
11 y a un univers spirituel dont l'univers sensible n'est que l'apparence, une force inconsciente qui sans cesse, par des efforts infinis, aspire à la vie harmonieuse et consciente. Dans le monde une âme est diffuse, qui perpétuellement s'en délivre, allant de la matière à l'esprit, de la nature au génie, de l'inconscience à la conscience. Cette âme nous enveloppe, nous pénètre, vient éclore, pour ainsi dire, au fond de notre être comme parmi les diverses races et les divers peuples de l'humanité. C'est elle qui nous fait vivre, et penser, et agir; c'est elle qui vit, et pense, et agit en nous. Les légendes, les mythes, les religions, l'art, la philosophie,
en sont l'expansion et comme l'épanouissement sublime. « Car l'âme est la partie divine, le foyer inspirateur de l'homme. Et comme les hommes, les peuples ont une âme. Qu'elle s'obscurcisse et s'éteigne, le peuple dégénère et meurt ; qu'elle s'allume et brille de toute sa lumière, et il accomplira sa mission dans le monde. Or, pour qu'un homme ou un peuple remplisse sa mission, il faut que son âme arrive à la plénitude de sa conscience, à l'entière possession d'elle-même. » Et c'est ainsi que cet idéalisme, ou plus exactement encore ce spiritualisme évolutif, touche aux confins de la plus haute moralité.
Edouard Schuré s'est toujours dirigé par cette foi en l'âme de l'univers. Il a cherché avec une religieuse ardeur les révélations de l'âme en son être propre, dans la conscience ou le génie de l'humanité, et surtout dans ri.ntuition des héros mystiques, de ceux qu'il appelle les « grands inities ». Chaque fois il a dit sa découverte avec le lyrisme des poètes et des prophètes. Oui, il y a du prophétisme en son œuvre. Les «. petits critiques » ont bien pu le prétendre. Mais ce n'est point le prophétisme vide, aux sonorités retentissantes, de tels annonciateurs qui majestueusement profèrent des oracles sans pensée et des élévations sans fondement philosophique. C'est, au contraire, la parole généreuse d'un
inspiré qu'exalte le désir pieux de réveiller au fond des cœurs le culte multiple et divers de la Psyché éternelle, et dont l'inspiration est faite de tous les frémissements de vie intellectuelle ou religieuse surpris dans l'àme de l'humanité passée comme de l'humanité présente. Des livres tels que Mélidona, ïHistoire du Lied, les Grands Initiés, la Vie mystique, les Grandes Légendes de France, en même temps qu'ils sont, par leur richesse poétique, l'ampleur et la noblese des images, le mouvement, le rythme et l'ondulante éloquence, des chefs-d'œuvre de style, — car M. Schuré est vraiment un des grands écrivains de ce temps, — valent par la vigueur d'une pensée très personnelle, par l'abondance et la particularité, sinon la sûreté absolue de l'érudition, par une sorte de « voyance » enfin et de divination du symbolisme religieux.
Et il faut mettre à part le Drame musical, l'œuvre la
\ plus durable d'Edouard Schuré. Car la théorie du drame, dont la donnée doit être prise dans la légende, dans le mythe religieux ou populaire, et qui doit s'exprimer
> à la fois par la poésie et par la musique, y est établie avec une telle pénétration critique, et avec une telle science historique, que ce n'est point exagérer, je crois,
, de compter cette œuvre parmi les monuments qui res-
; teront de l'esthétique contemporaine . Le génie de Richard
Wagner, surtout, y est analysé et jugé avec une clairvoyance à laquelle l'admiration de tous pour ce maître donne aujourd'hui triomphalement raison. Or, le livre date des temps de lutte où il fallait quelque indépendance d'esprit, et même quelque courage de volonté, pour rendre seulement justice au maître allemand. « M. Schuré est le premier et le seul, a fort bien dit Henry Bérenger, qui ait entièrement compris Wagner, parce qu'il l'a placé à son vrai rang dans l'histoire du théâtre. Il avait pour y réussir la clef d'or inconnue aux autres, je veux dire une conception de la vie et de l'art qui concordait avec celle de Richard Wagner et le génie même de l'humanité. »
L'auteur du Drame musical a donc puissamment aidé parmi nous l'influence du prodigieux créateur de Parsifal. Comme cette influence fut de celles qui déterminèrent avec le plus d'intensité la rénovation idéaliste et mystique, Edouard Schuré, pour son œuvre proprement religieuse et pour ses travaux d'esthétique, doit être considéré comme l'un des plus grands parmi les maîtres de notre génération agitée de mysticisme. Il a eu, et il a restauré dans la concience d'une élite, la plus sacrée des religions, la religicn de l'âme.
C'est, je crois, un méconnu que M. Teodor de Wyzewa, et donc quelqu'un pour le moins attachant.
Vers 1886, il fit très sérieusement de la critique à la Revue Indépendante. On l'eût pris, à ses premières déclarations, pour un parfait disciple de M. Brunetière. Comme au maître, il lui fallait une théorie préconçue, une « théorie de l'Art » au nom de laquelle ses jugenents seraient portés. « Je dirai brièvement, annon- :ait-il, ce qu'est, suivant moi, l'Art, quelles fms lui sont propres; puis j'analyserai les œuvres de certains artistes pour y faire voir les preuves de ces théories. » Il sortait d'ailleurs des casemates universitaires. Tout cela menaçait ses contemporains d'un nouveau tenant
de la critique à sceptre ou à férule. Il n'en fut rien. Esprit curieux, inquiet et mobile, le jeune écrivain tout aussitôt parut fort insoucieux des pédantesques traditions d'école. Il exprima avec profusion, non sans confusion, à travers une bibliographie immense, des idées très personnelles, et il finit bien par jeter de ci de là les éléments d'une « théorie de l'Art », mais sans avoir à cœur d'en faire la police de toute littérature.
C'était le temps où l'on parlait avec tant de frénésie des « russes ». M. de Wyzewa est d'origine slave. 11 connaît les langues slaves, de même que toutes les autres langues. Après M. de Vogué et Emile Hennequin, il voulut révéler les « russes ». Aux noms de Dostoiewski et de Tolstoï il ajouta ceux de Gontcharov, de Mouravline, de Tchédrine, ayant, l'air de dire que, puisqu'il leur en fallait tant, les lecteurs de Georges Ohnet en auraient, des « russes » qu'on n'avait pas encore découverts.
Et il écrivit sur l'engouement des estimables cœurs du boulevard pour la nouvelle littérature une page de douce ironie : « Vers le même temps vivait, dans un train rapide entre Saint-Pétersbourg et Paris, un très délicat gentilhomme français, M. le vicomte Melchior de Vogué. Il distrayait le chagrin du voyage en lisant quelques romans russes, lorsqu'il apprit la nouvelle
disposition littéraire des cœurs parisiens. Alors il secoua vivement, l'un contre l'autre, les deux \^olumes qu'il tenait. Dans un élan de philanthropie généreuse, il se promit de révéler à ses compatriotes la bonne venue d'une littérature suivant leur goût. Et comme il était excellemment lettré, comme il savait exercer une harmonieuse prose hautainement passionnée, tous lurent ses admirables études sur Tolstoï, Dostoïewsky, Tourguenew, dans la Revue des Deux-Mondes . Le vicomte de Voglié avait compris, je pense, le véritable désir inconscient du public français, ce désir d'une vie psychique enfin restaurée ; il avait compris que les romanciers russes valaient par leur attention au côté intime, mental de la vie. Mais il déclara surtout, pour séduire lésâmes parisiennes, que les romanciers russes s'attendrissaient sur leurs personnages. Alors l'enthousiasme surgit. Vingt ans le grand Tourguenew avait publié ses romans parmi nous, à notre portée, sans que nous ayons cessé de les dédaigner : désormais la collection de ses œuvres fut l'ornement de toute bibliothèque. Aux lecteurs qui, la veille, déclaraient trop longs lesromansdeMM.de Concourt, on offrit les douze cents pages très denses de Guerre et Paix. Ils absorbèrent les douze cents pages, et les voici bouche ouverte, de nouveau. On leur offrit cinquante volumes de Tolstoï, on leur en promit cent
de Dostoiewsky : on leur donna des livres que les Russes eux-mêmes ne connaissaient point. Ils accueillaient, extasiés; ils auraient appris par cœur un almanach Bottin de Saint-Pétersbourg, si on leur avait seulement persuadé que l'auteur se passionnait devant chacune des cent mille adresses. Et lorsque plusieurs éditeurs se mirent à publier, en même temps, le même ouvrage, nos boulevards résonnèrent de joyeuses conclamations. »
Du moins le jeune critique distinguait très finement, parmi les désordonnés transports de la mode, le caractère vrai du roman russse, qui est moins cette passion attendrie si souvent opposée à l'impassibilité littéraire de nos réalistes, que la clairvoyance positive, la restitution des motifs mentaux expliquant les actes, l'analyse psychologique de la vie intérieure. Si M. de Vogué fut le poète annonciateur des « russes », si Emile Hennequin fut leur méthodique et rigoureux analyste, c'est M. de Wyzewa qui précisa le mieux et le plus simplement l'élément utile que nos écrivains pouvaient tirer de l'œuvre de Dostoïewski et de Tolstoï. « Qu'ils daignent apercevoir, disait-il, qu'ils ont une âme, et une âme nullement russe, mais normande, pi^r exe«nple, ou limousine. Alors Tolstoï, Gontcharov, les pourront aider un peu à dégager de leurs âmes les séries les plus
— 15^ — habituelles d'idées et d'émotions. » Se reconnaître une âme, en dégager la vie intérieure et projeter cette vie dans une œuvre sincère ; c'est la grande loi des romanciers russes, et c'est leur grande leçon qu'il fallait proclamer. Mais ce culte de l'àme ne doit point
'1er jusqu'au mépris des sens et des perceptions sen-
ibles. Un spiritualisme cartésien qui voudrait ne considérer que la raison pure et l'activité rationnelle, sans souci de la sensibilité, de l'imagination, de la passion, ^Mi encore un idéalisme qui se désintéresserait des
lits pour n'en apercevoir que l'agencement harmonieux, l'ordre idéal, ce serait dans la littérature la destruction de toute vitalité dramatique. La supériorité véritable des « russes », de Tolstoï et Gontcharov, fut de tenter une création totale de la vie, ensemble rationelle et sensible. Leurs héros ne sont point de mystiques fantômes; ils vivent, à la fois âmes et corps; ils pensent, ils raisonnent, ils rêvent d'un idéal, mais aussi ils sentent et agissent. L'Art, avait dit Wagner, doit créer la Vie. Et c'est bien de la vie totale qu'il s'agit, de l'entière vie humaine, par l'esprit et par les sens.
Cette théorie de l'Art qui crée la Vie, M. de Wyzewa l'avait déjà exposée dans une étude sur VÂrt Wagnérien avec une abondance et une originalité de
vues qui font de ces pages de début littéraire une œuvre maîtresse.
Le monde où nous vivons, et que nous croyons réei, est une création de notre esprit. Les choses extérieures sont uniquement nos idées. Q uand nous voyons et entendons, nous créons en nous des apparences, nous créons la vie. Mais peu à peu, par l'habitude des mêmes créations, nous perdons conscience de notre puissance créatrice, et nous en venons à réaliser, à projeter au dehors nos rêves. Le monde extérieur est constitué ; il asservit et limite notre « moi ». La vie qui à chaque instant se créait dans notre àme, pour notre joie, devient un chaos de choses où nous engageons nos intérêts et où, par suite, nous trouvons la douleur. « Il faut donc la recréer. Il faut, au-dessus de ce monde des apparences habituelles profanées, bâtir le monde saint d'une meilleure vie : meilleure, parce que nous la pouvons créer volontairement et savoir que nous la créons. C'est la tâche même de l'Art. »
Et voilà bien, il me semble, l'une des thèses les plus mgénieusej par lesquelles l'on ait tenté de relier l'un à l'autre l'idéalisme philo ">ophique et l'idéalisme littéraire, la philosophie de Berkeley ou de Fichte et l'art de Wagner.
Mais par quoi so dirigera l'artiste dans cette recréa-
tion idéale de la Vie ? Ne risquera-t-il pas de se perdre en un monde de fantasmagoriques puérilités ? L'idéalisme est tout proche de l'hallucination mystique. L'auteur de VArt Wagnèrien avait prévu le péril que par la suite les outrances et les divagations d'un mysticisme sans art, sans vie, rendirent plus sensible. Il voulut donc que l'Art, créateur de la Vie supérieure, en prit les éléments dans la vie habituelle, dans ce que nous appelons la Réalité. Car l'artiste, et ceux qui doivent entrer en communion avec la vie nouvelle qu'il crée, ne sauraient ériger vivante une œuvre en leurs âmes, si elle échappe aux conditions mêmes de leur habitude mentale et de leur perception ordinaire de la vie réelle. Ainsi donc à l'idéalisme doit s'ajouter une sorte de réalisme, par une conciliation dont le génie aura le pressentiment. Et il s'agit, comme on pense bien, « non point d'un réalisme transcrivant, sans autre but, les vaines apparences que nous croyons réelles; mais d'un réalisme artistique, arrachant ces apparences à la fausse réalité intéressée où nous les percevons, pour les transporter dans la réalité meilleure d'une vie désintéressée. »
Or, notre âme crée en elle ce monde de représentations que nous appelons l'univers et qui n'est que sa propre vie, par trois modes vitaux : la sensation, la notion et l'émotion. Tout d'abord elle sent, c'est-à-dire
qu'elle éprouve une modification par les couleurs, les sonorités, les résistances, qui ne sont que des états intérieurs de la conscience. Les arts plastiques, et, comme les résumant tous, la peinture, expriment ou, pour mieux dire, recréent les diverses sensations associées. Puis les sensations s'organisent par groupes séparés, abs'traits de l'ensemble initial ; elles se lient par une sorte d'empreinte commune que leur répétition laisse dans la conscience : la perception fréquente d'objets rouges fait que l'âme imagine le rouge. C'est la notion. L'âme pense, après avoir senti. Le mot fixe la notion. La littérature se constitue : c'est l'art des notions, l'art qui, par l'enchaînement des mots évocateurs, recrée les notions. Enfin un autre mode de vie intérieure se mêle aux deux autres. Les sensations et les notions deviennent imprécises dans une sorte de bouleversement de l'âme. Leur rythme s'accélère et s'éperd. C'est un tourbillon confus de couleurs, de sonorités, et d'idées. Et un voile descend sur la conscience troublée. L'âme est parvenue à l'émotion. Traduire l'émotion par des mots précis serait la détruire en la décomposant. Elle peut seulement se suggérer. Le son musical est le moyen de cette suggestion. L'art de la musique est l'art qui, en la suggérant, recrée l'émotion.
Mais la vie totale est dans l'union intime de ces trois
modes, et l'art suprême sera celui qui suggérera, qui recréera la vie totale par la réunion des diverses formes artistiques. Ce fut la tentative de Wagner, dans son drame musical. Et M. de Wyzewa croit entendre la voix aimée du Maître, et qu'elle lui dit : « Tous les arts ont une fm commune; tous ne valent que s'ils y travaillent. Littérateurs, comprenez l'effort de vos devanciers : ils ont employé leurs âmes à créer une meilleure vie; poursuivez leur tâche en créant la vie que peuvent concevoir vos âmes nouvelles ! J'ai tenté la création totale de la vie, par l'union des arts; mais les arts n'étaient point prêts; vous les préparerez. Vous ne dédaignerez aucun mode de la vie, parmi ceux dont est capable la littérature. La vie est un enchaînement d'idées -ensibles et abstraites, se produisant l'une l'autre, et J'émotions ; vous permettrez à tous ces éléments d'entrer dans votre œuvre, et vous rechercherez les signes spéciaux qui conviennent à chacun d'eux. Votre roman ne sera ni une description, ni une psychologie, ni une musique verbale : il sera vivant, par l'union de toutes ces formes. Alors, sur le fondement d'une littérature enfin constituée, la peinture et la musique pourront ajouter leurs modes vitaux; les artistes auront l'art; et la vie complète sera créée, par l'alliance de tous ses
— i6o — modes. » Cette littérature serait la littérature wagnérienne.
On voit donc que la conception de M. de Wyzewa, — et ce n'est pas sans raison que nous avons fait le rapprochement de ces noms, — va rejoindre les idées d'Edouard Schuré sur l'àme universelle qui anime la nature et l'humanité, et qui va de l'inconscient au conscient pour s'épanouir magnifiquement dans les légendes, les mythes, les religions et l'art. L'auteur de VArt IVagnérien et celui du Drame musical, par le culte du même maître, ont semblablement entrevu un principe mystérieux, la Vie ou l'Ame, d'où tout art doit procéder. Ils ont porté leurs regards plus loin et plus profond que ces vaines apparences que nous dénommons la réalité. Ils ontdécou- , vert et puissamment affirmé que l'artiste doit avoir une àme, et que l'art doit prendre ses éléments dans la vie de l'âme pour la recréer meilleure, plus belle. En élargissant ainsi le sens mystique de l'œuvre wagnérienne, dont nos bons « snobs » ont maintenant assuré la définitive influence, ils ont été parmi les premiers et les plus efficaces rénovateurs idéalistes.
11 est à peine besoin de faire remarquer que la « théorie de l'Art » de M. de Wyzewa est fondée sur une psychologie raffinée plus que sur une ferme et sévère métaphysique. L'affirmation vulgaire de la réalité objective
- i6i du monde extérieur et la critique superficielle de l'idéalisme absolu ne sont point malaisées. Ils paraissent toujours nous conter de la philosophie, et rien que cela, ceux qui nient tout, hormis leur « moi ». Et pourtant il est bien vrai que psychologiquement, par un besoin de libération et de vie supérieure aux choses, l'âme délicate des artistes, des rêveurs intellectuels, tend à se séparer le phis possible de la réalité inférieure et à en oublier, réfugiée dans la région sublime de la beauté et des rêves, la banalité, les laideurs, les tristesses. Pourquoi même ne pas anéantir, par une négation orgueilleuse, ce qui blesse la vie supérieure? Et le « moi » nie le monde des réalités. 11 dit : « Seul vit le Moi ; et seule est sa tâche éternelle : créer. » L'artiste crée donc ; il se fait un monde merveilleux tout peuplé de ses songes, et il ne croit plus qu'à ce monde de beauté qu'il porte en son esprit. Cet idéalisme, que l'on pourrait dire psychologique, est une attirance et une fatalité pour combien d'âmes !
M. de Wyzewa, du premier mouvement de son cœur, aima les « maîtres » le plus noblement idéalistes. 11 eût les beaux délires de la jeunesse pour Stéphane Mallarmé, pour Jules Laforgue, et surtout pour le grand et princier Villiers de l'Isle-Adam. Ceux-là étaient, suivant son mot, des « différents », qui ne s'asservissaient pas
a la vie et à la pensée communes. Il les célébra par des pages riches, généreuses, passionnées, dont jamais plus il n'a retrouvé la clef d'or. La foi, l'ardente foi, des vingt-cinq ans ! Ce qu'il leur reconnut avant tout, ce fut d'avoir élevé sur les hauteurs le temple de leur art, et de s'y être isolés, par delà nos vaines agitations, par delà même la gloire, pour faire leur œuvre créatrice de fictions idéales. Il alla jusqu'à voir en eux les artistes suprêmes qui créaient la vie totale par l'alliance, dans leur poésie symbolique ou leur prose rythmée et sonore, des trois formes de l'art, peinture, littérature et musique. « Ah ! ce maudit besoin de comprendre, s'écriait-il, que nous portons aujourd'hui en toutes choses, et qui dévaste notre vie, corrompant a leur source nos seuls vrais plaisirs ! J'ai honte d'y avoir si longtemps cédé : il me semble maintenant qu'en voulant expliquer, traduire en d'abstraites idées les poèmes de M. Mallarmé, je les rabaissais à être de prestigieux rébus. Leur valeur est, en vérité, plus haute. Us sont œuvre non de littérature, mais d'art. Ils s'adressent à notre sensibilité, par delà notre intelligence ; et nous devons les prendre tels qu'ils se présentent à nous, et laisser qu'ils nous charment. Car leur poésie est avant tout une musique. » Il est vrai que, depuis, M. de Wyzewa a jugé que l'on est trop artiste et trop original en notre temps, a réclamé
- i63 la clarté simple, a placé M. Brunetière au premier rang de nos écrivains. Passons.
Car dès lors sa pensée s'ébranle et s'éparpille. Idéaliste encore par une continuation d'attitude, il abandonne le souci de l'art, tout en écrivant de ci et de là sur la religion de l'amour et de la beauté, et il fait servir l'idéalisme à une critique des prétentions de la science. Ou même, alors qu'une réaction libératrice se produit contre la science et sa domination oppressive, lui la nie, tout simplement.
Si, en effet, le monde n'est qu'un jeu de notre âme, la science ne peut être qu'une « fantaisie utile, un effort à coordonner, à refaire plus réelles les vaines ombres qui s'agitent pour nous décevoir sur les murs de notre caverne ». C'est la vérité qui manque le plus aux vérités qu'elle affirme. Qiie parle-t-on de son infaillibilité? Chaque jour des phénomènes contradictoires, de vrais miracles, infligent des démentis aux lois qu'elle avait établies. Non, elle n'est sûre de rien. La nature a des secrets qui n'intéressent qu'elle et qu'elle se refuse à nous révéler : cest une curiosité étrange que celle qui nous pousse à les scruter sans cesse.
D'ailleurs, quels sont les bienfaits de ce que nous appelons la Science ? Parvient-elle à faire un monde meilleur ? Bien au contraire, elle multiplie les souffrances.
Le darwinisme, la lutte pour la vie, les fatalités héréditaires, les haines sociales : voilà ce qu'elle a jeté parmi les hommes. « Le monde est devenu presque inhabitable, depuis cent ans que les lumières y sont répandues, »
Il faudrait donc supprimer la science, renoncer à toute' intellectualité, à toute recherche du vrai, et s'anéantir dans une quiète contemplation du * moi ♦. Anatole France, et même un peu Renan ou Jules Lemaître, avaient indiqué cette paradoxale fin de l'esprit. « Aussi bien, nous a-t-on dit dans \e Jardin d'Epicure en reprenant des pensers anciens, est-ce faire un abus inique de l'intelligence que de l'employer à rechercher la vérité. » Avoir des sensations, intellectualiser ces sensations vives, et c'est tout. Sur ce, M. Maurice Barrés passa, qui prit l'idée et instaura le fameux « culte du moi. »
Par bonheur, l'apôtre de Toula avait parlé. M. de Wyzewa se souvint qu'il est slave et qu'il s'était plu aux « russes 5^, jadis. Il les relut. Le mysticisme évangélique de Tolstoï le toucha. 11 se convertit à la pauvreté d'esprit, à la bonté et à l'amour. Valhert, des Contes chrétiens ( le Baptême de Jésus et les Disciples d'Emmaiis ), tout récemment une traduction des Evangiles de Tolstoï,
- i65ont marqué l'avènement de M. de Wyzewa au tolstoïsme.
Valhert est le récit que nous fait de ses désenchantements un jeune homme déçu par l'amour. Qu'il ait aimé dans leur presque réalité les ombres voluptueuses de ses arnies, ou qu'il ait purifié sa passion dans le souvenir ou le rêve, jamais il n'a pu être heureux. Mais il entend à Bayreuth l'Enchantement du Vendredi-Saint. La seule apparition de Parsifal a suffi pour transfigurer la nature. Les oiseaux, les arbres, les fleurs, mille chansons naïves célèbrent le héros. En lui et autour de lui s'épanouit l'amoureuse joie. Par quel miracle a-t-il découvert le véritable amour, et conquis le bonheur dans l'amour PC'est qu'il s'est renoncé lui-même, qu'il est sorti de son « moi >>, qu'il a dédaigné de penstr, pour trouver toute science dans la compassion. « Heureux est le niais, l'imbécile, mais qui a le cœur pur et qui trouve toute science dans la compassion. ^^ C'est la religion de la pitié de Tolstoï annoncée par la musique de Wagner.
Dans le Baptême de Jésus, un philosophe tente le Christ, et lui dit que les créatures n'existent pas, que les seules réalités sont en nous, créées par le pouvoir divin de la pensée, et qu'il sera Dieu, s'il reste en luimême sans entendre la plainte des êtres. Le Christ repousse le philosophe du « culte du moi 5*. Malheur à
— i66 — ceux qui fuiront la douleur des hommes en se réfugiant dans un rêve où ils se croient dieux !
Et enfin les Disciples d'EmmaUs sont un conte tout évangéiique où la même idée est reprise. Sur le chemin d'Emmaùs, ou dans l'auberge en laquelle il rompit le pain , les disciples ne reconnurent pas le divin Maître. Mais tout à coup « ils virent que l'étranger s'était affaissé sur son siège, exsangue, la bouche ouverte. Ils virent que ses pieds saignaient, aussi son flanc, percé comme d'un coup de flèche. Alors ils songèrent que pendant qu'ils s'enchantaient à l'écouter, il rendait, lui, ses dernières forces; et une angoisse les saisit. Ils oublièrent leur faim, ils oublièrent le vide de leur bourse, ils oublièrent tout ce qui n'était pas la misère de ce malheureux. Cléophas courut vers lui pour le ranimer, Siméon commanda une ration de vin, et lui offrit son pain. L'étranger revint à lui : il prit le pain que lui tendait Siméon et le rompit, sous leurs regards pleins de pitié. Et comme c'était la première fois que les deux disciples regardaient leur compagnon de route en pensant à lui et non pas à eux-mêmes, pour la première fois ils le virent tel qu'il était. Et ils découvrirent alors que leur compagnon de route était Jésus, leur divin Seigneur, ressuscité du tombeau. »
Voir le Christ souffrant, et dans sa souffrance toute
- i67la misère humaine, c'est par quoi donc conclut l'œuvre de M. de Wyzewa. Cela est bien significatif. Car, quelles que soient la portée philosophique et la valeur littéraire de cette œuvre, il est indéniable qu'elle représente l'évolution intellectuelle d'une génération qui est montée du positivisme à l'idéalisme, de la science à l'évangile mystique de la pitié et de l'amour. Désormais, en reniante l'ignorance agitée et dange»reuse des savants », on cherche la paix dans« une ignorance plus tranquille, plus douce, tempérée par la foi et par la bonté ». Le maître russe a parlé, et il est toujours entendu. Si tout cela, Seigneur, était plus que de la littérature !