‹ Les mystiques dans la littérature présente. (1. sér.)Chapitre 7 sur 7 · LE JEUNE IDÉALISME · texte numérisé non relu

LE JEUNE IDÉALISME

Ils sont là quelques chroniqueurs ou critiques, vieux d'esprit, lourds de pédanterie et d'insolence, dont c'est tout le métier d'observer les 4i jeunes », les idées et la littérature des « jeunes », et de dénoncer la faillite de la jeunesse littéraire. De ce métier ils se font un gagnepain. Ils passent eux-mêmes, à force de déclarer que les autres ne sont rien, pour des maîtres. Us ont leur petite gloire, les uns au boulevard où les bourgeois vont s'approvisionner de philosophie et de critique, d'autres en ces salons à l'odeur de moisi où d'antiques dames lisent d'antiques revues. Ils guettent les dîners qui les rapprocheront de quelque académicien influent. Ils attendent l'Académie, et, pour commencer, se contentçnt des dé-

— 172 — • corations. Ce sont les « bourgeois de lettres » et les « petits critiques ».

Du moins leur dénigrement acharne a fini par persuader le public qu'il y a, en effet, une jeunesse qui pense, loin du bruit, qui fait œuvre de lettres et d'art, et qui prépare par de vaillants efforts une rénovation profonde des esprits. Cette jeunesse a ses revues, ses livres. Elle écrit, parle, agit. Elle a une vie véritable.

C'est d'art pur qu'elle s'inquiète le plus souvent. Toutefois une élite, sans se désintéresser de l'art, a franchement, courageusement, abordé les grands problèmes de la vie morale. Je ne voudrais point dire que ceuxlà sont des mystiques, au sens où l'on prend vulgairement ce mot, ni même au sens que la littérature de ces dix dernières années lui a imposé. Pourtant je puis m'en référer à l'avis du plus distingué d'entre eux, M. Maurice Pujo, qui a écrit dans L'Art et la Vie : <ii 11 faudrait s'entendre sur le mot de mysticisme. On nous l'a souvent jeté. Si l'on appelle m3^stiques tous ceux qui ne se sont pas contentés des réalités qu'ils trouvaient autour d'eux, et qui ont cherché derrière elles un sens plus profond et des synthèses supérieures, tous ceux, en un mot, qui ont lutté contre la nature pour dégager toutes les forces de l'âme : l'intelligence, la volonté, l'amour, alors il faut bien reconnaître que

non seulement tous les saints, mais tous les grands artistes, tous les inventeurs, tous Ips réformateurs, tous ces fous en désaccord avec leur miliAi, qui ont créé des formes nouvelles de la vie, que tous ceux-là ont été des mystiques, et que c'est par eux que le monde a marché. »

D'un côté donc, les gens à leur aise dans la réalité présente, les satisfaits, les vulgaires à qui suffit la marche routinière des choses, les tenants de traditions \ieillottes et de formules courantes ou classiques en littérature, en art, en morale, en sociologie, les faibles que dominent la nature et les circonstances, tous ceux qui arrêtent leur vision, par une médiocre sagesse, à l'horizon borné de ce qui est, sans souci de l'au-delà et du mieux, — les réalistes enfin ; de l'autre, les inquiets, les chercheurs, ceux qui ont le sens du mystère des choses et sans cesse veulent atteindre, par delà les apparences, une grandeur ou une beauté invisible, les rénovateurs aux aspirations puissantes, ^es poursuivants d'inconnu, de nouveauté, d'idéaT, les rêveurs d'un mieux intellectuel et moral, — et, pour faire tenir en une désignation très large des tendances fort diverses, les mystiques. Ceux-là, héritiers du naturalisme matérialiste, du positivisme scientifique, du dilettantisme, sont des <> Vieux v> ; ceux-ci sont des

« jeunes », tenants enthousiastes de l'idéalisme mystique. Un grave débat se poursuit entre eux. Il faut en étudier les éléments et en exposer la suite. Ce sera faire l'histoire de l'effort toujours généreux, quelquefois ingénu, par lequel l'âme d'une génération nouvelle se libère de l'oppression étreignante de formules intellectuelles, littéraires, morales, sociales, désormais reniées.

M. Maurice Pujo n'avait guère que ses vingt ans, quand il publia ses premiers articles dans une jeune revue, VArt et la Vie, qui dès lors marqua fortement sa place parmi les plus sages et les plus féconds essais de renouvellement littéraire. Il prétendit, av-ec la belle foi de sa jeunesse, surmonter et dominer son époque, la jugejen la pleine franchise de son âme, en établir la « liquidation », et, ce travail accompli, dégager son propre esprit pour l'affirmation de « l'idée qui était la sienne ». Une critique de la vie telle qu'elle s'offre à nous, une critique surtout des « limitations » qui nous retiennent loin de l'art véritable ou de la véritable vie morale et sociale ; puis la recherche des conditions de l'art et de la vie, c'est-à-dire de la manière dont nous

pouvons, parmi les choses, créer par l'esprit et vivre par rame : tel fut sa noble ambition.

Elle parut outrecuidante aux « petits critiques ». Le jeune écrivain réunit ses études en un livre auquel il donna pour titre: le Règne de la Grâce. « C'est, disait-il, pour une harmonie où les choses ne seront plus divisées dans leur principe, où elles n'auront plus à lutter les unes contre les autres, mais où elles prendront àîhacune leur place dans la vie esthétique, morale ou sociale, selon un rythme qui sera à la fois l'absolue justice, l'absolue liberté et l'absolue beauté, c'est pour cette conception que nous avons emprunté au grand Schiller, en lui donnant tout son sens, sa noble expression : le Règne de la Grâce. » Et les >< petits critiques » de s'exclamer, de trouver qu'ils ne doutent de rien, ces jeunes gens qui sortent de leur classe de philosophie. A leur sens, M. Pujo particulièrement avait toutes les audaces, toutes les fiertés, tous les dédains, toute l'assurance naïve de son âge. Et après cela, quoi? Après avoir critiqué âprement et condamné les mœurs, les lois, la littérature, l'art, la vie entière de son temps, qu'apportait-il qui fut salutaire à un monde de décadence et qui pût tout régénérer ? Des aspirations obscures, une sentimentalité vague : mais rien déplus. L'humanité ne serait point changée pour si peu.

Il est bien vrai que l'auteur du Règne de la Grâce, avec une juvénile indépendance qui s'élève souvent au mépris hautain et indigné, rejette le poids d'un servage humiliant sous lequel il lui avait semblé que des traditions, des coutumes, des préjugés, un code de conventions hypocrites, courbent les générations successives dès leur entrée dans la vie. Sa critique de nos mœurs est, dans son œuvre, d'une rigueur vengeresse. Sur l'éducation de collège, sur les vices et les brutalités de l'internat, sur l'oppression des formes religieuses qui anéantissent la vraie religion, sur la dure et nécessaire lutte contre la nature ou contre l'humanité, sur l'amour, sur la condition faite à la femme, il a écrit des pages impitoyables.

Sa critique sociale n'est pas moins sévère. Les pouvoirs moraux lui paraissent perdus dans le nombre infini des médiocrités et des faiblesses. L'intelligence, la volonté, la vie, sont soumises aux majorités et subissent la loi fatale du plus fort. Tout l'ordre social est fondé sur la propriété et sur sa transmission par héritage. Mais la propriété n'est que la reconnaissance légale de la conquête de la terre et des instruments de travail, c'est-à-dire des sources mêmes de la vie des hommes, par quelques premiers occupants, les autres se trouvant ainsi « déshérités ^> et condamnés à devenir

les esclaves des premiers. La transmission des biens par héritage est dans le fond immorale, puisque le souci de gagner et de laisser une fortune détourne les parents de la vie de famille, de \a tâche éducatrice, et puisque la fortune, laissée par dot, corrompt le mariage en substituant à l'amour qui unit un calcul d'intérêts »jqui associe, ou bien, laissée par succession, rend inutile pour les enfants, donc impossible, la force morale, en supprimant le travail, l'effort, le développement personnel. A ce vice de son principe et de son organisation s'ajoutent, pour mettre la société en un imminent péril, la loi féroce de concurrence, le déchaînement de toutes les convoitises d'une démocratie terre à terre et l'accaparement capitaliste. Au nom seul de la moralité, notre état social est digne des condamnations les plus violentes.

Et enfin, la littérature, l'art, sont morts, morts « de la lassitude et de l'impuissance des âmes ». Le naturalisme a longtemps régné sur nous; désenchantant du rêve, « cette fleur du romantisme », les meilleurs esprits, et les forçant à dédaigner « ce qui l'avait fait fleurir : la fraîcheur du sentiment et cette jeunesse de l'inspiration qui est la poésie même ». Plus de vie intérieure qui palpite en l'âme de l'artiste. Plus d'aspirations qu'il cherche à réaliser dans son œuvre. Plus de

sentiments qu'il sente le besoin d'extérioriser, et d'exprimer par une forme visible. Mais seulement la vérité, l'exactitude dans la copie d'un modèle. De la photographie et du reportage où l'on n'abandonne rien de soi-même. Nul ne se souvient que « si la vie ne se confond pas avec l'art, elle en est du moins la condition nécessaire ».

L'art est mort, et la science règne avec ses analyses fragmentantes qui brisent l'unité et l'homogénéité de l'âme, éparpillent le regard sur le détail des choses et rendent impossible la communion avec 1^ nature. <s Aux grandes époques, les grandes œuvres s'étaient trouvées produites spontanément par le génie d'âmes simples avant tout, dont l'unité et l'homogénéité, reflétées dans la production, n'étaient pas dues à la composition artificielle d'éléments divers. La diversité n'existe que dans la matière, dans l'objet ; là où il y a un sujet, une âme vive et profonde, il y a cette simplicité que le mot synthèse ne suffit pas à exprimer : l'âme est simple comme l'absolu. L'acte esthétique devant exprimer précisément ce que l'âme a de plus intime et de plus profond, le sentiment est donc un acte plus que synthétique par excellence, et la méthode d'analyse qui est celle de la science est la plus opposée à celle de l'art. v> Ceux qui, devant le morcellement de la nature, ont

~ i8o — pourtant gardé le culte et la nostalgie de l'art, sont tout juste parvenus à la plastique du parnassisme, à une fabrication byzantine de mosaïques habilement composées des débris de l'observation réelle et des morceaux du grand rêve romantique.

Les Vigny, les Maurice deGuérin, les Barbey d'Aurevilly et les Villiers de l'Isle-Adam, contredits par leur temps et isolés, n'ont point été des maîtres ; ils n'ont point imposé leur large et synthétique vision de l'univers. D'autres, par un pressentiment plus précis de révoluticjii actuelle, ont été des indicateurs ou même des précurseurs de la rénovation idéaliste : ce sont les Baudelaire, les VerlcTine, les Mallarmé. Mais ccux-la encore, combien n'ont-ils pas été « limités » par d'anciennes formules, d'anciennes méthodes et manières de voir ! Mallarmé lui-même, dont le grand mérite fut d'éprouver l'inquiétude du mystère des choses, de leur au-delà psychique, alors que chacun se complaisait dans leur éclat extérieur, accepte pour point de départ le souci de la forme, des mots, des images, du rythme, et croit qu'on peut s'élever de la forme à l'idée, en remontant pour ainsi dire le sens de la nature.

Que voilà bien, en effet, une critique ou, comme dit M. Maurice Pujo, une « liquidation » vaste et audacieuse. Le premier mouvement d'humeur des « petits

critiques » devait être de la réprouver au nom de la modestie. Cette sorte de gens est tellement d'école et sans pensée personnelle. La chose apprise, le passé, la tradition, la formule toute morte, sont l'unique fonds qu'elle possède, incapable par elle-même de créer et d'acquérir. Elle prend le monde tel qu'il est, les idées telles qu'elles sont, et elle prendrait cela autrement, s'il en était autrement. Risquer des tentatives héroïques de rénovation intellectuelle et morale sous le regard des « petits critiques ^>, c'est déranger leur sagesse moyenne et conservatrice. Un jeune surtout produit sur eux un effet d'ahurissement, si, au lieu de redire servilement l'humble leçon de rhétorique et de philosophie qu'euxmêmes récitèrent, il se permet de penser avec liberté, dût-il penser quelque peu à l'aventure.

Mais l'intérêt précisément d'une œuvre telle que le Règne de la Grâce est que nous y sentions, affranchie de tout préjugé, clairvoyante et courageuse, l'impression d'un jeune écrivain qui sait voir et juger, à son départ pour la vie. Quelle prétention extraordinaire peut-il y avoir, pour celui qui doit traverser le monde intellectuel, à ne point être saisi, enchaîné, dominé du premier coup par la vulgarité des idées répandues, et à défendre son esprit des soumissions trop commodes? Qu'ils se trompent, les jeunes ; qu'en reniant le passé ils

ne créent point le présent : là n'est point l'affaire. C'est, du moins, par la sincérité de leur jugement et la franchise de leur critique que l'éveil est donné contre une duperie étrange de systèmes philosophiques, sociologi- ' ques, littéraires, à laquelle l'humanité aime s'asservir d'âge en âge. C'est par leur révolte que les esprits se délivrent ; c'est par leurs aspirations indépendantes que le progrès est rendu possible.

Certaines vérités essentielles, immuables, éternelles, composent le fond de la raison et de la conscience humaine. Celles-là, il serait téméraire de les ébranler avec précipitation, sans mesure. Mais quelles sont-elles, et quel est leur nombre ? A la limite de leur cercle infrangile commencent les vérités relatives à un temps, à un milieu, et que l'esprit des hommes transforme par une évolution constante. On se récria un jour contre tel politicien qui avait parlé de ses « opinions successives ». Dans l'ordre intellectuel et moral, la fidélité passive, purement réceptive, aux idées d'école, d'église, de parti, de classe ou d'académie, c'est l'immobilité et c'est la mort ; les « opinions successives » sont vraiment, pour l'humanité comme pour chaque homme, la condition de la marche au progrès. Une race serait très près de déchoir dans la stérile inertie, si elle n'avait que des sages vieillis et une jeunesse moutonnière, point agitatrice.

Or, on demande a cette jeunesse, dont la présomption fait sourire, de trancher aussitôt, puisque la voilà dédaigneuse de toutes les solutions tranquillement admises, les graves problèmes qui sont d'à présent et de toujours. Ce que des générations antérieures ont cherché pendant des siècles, il faudrait que quelques jeunes gens le trouvent sur l'heure. On ne les tient pas quittes à moins.

D'abord, ils y ont tâché par un effort qui a vite dépassé la philosophie à courte vue dont se contentaient leurs dénigreurs. C'est vers un Christ et un Évangile rajeunis que M. Maurice Pujo s'est tourné, après avoir dénoncé l'impuissance de toute humaine sagesse à nous fournir une raison de vivre et à donner un sens à la vie. « Dieu, s'écrie-t-il en des paroles sorties de son âme, est avant tout le Créateur, c'est-àdire l'artiste suprême, et c'est à lui qu'il faut remonter aujourd'hui. Voici que les temps sont changés. Ce n'est plus sur l'Acropole que nous irons prier aujourd'hui. Nous t'avons enfin retrouvé, toi que nous avions si longtemps cherché malgré les dogmes des religions et des sciences, malgré les barrières de toutes sortes qui nous séparaient de toi. Tu as vaincu l'oppression des choses, et ta lumière, qui remonte plus pure à nos yeux voilés, les éclaire d'un jour nouveau. Comme

— i84 — nous allons t'aimer, maintenant que nous ne te craignons plus ! »

Au Christ aussi, Tolstoï avait eu recours, mais en le concevant plutôt comme le Dieu de pitié et d'amour, le Dieu des humbles, que comme le créateur et l'artiste. 11 y a dans le sentiment religieux de nos jeunes écrivains plus d'aristocratie, et une aristocratie qu'on pourrait dire esthétique.

C'est par une recherche du beau que se dirige, se fortifie, se complète leur recherche du bien. Ils croient à une <^ aristie de l'àme », à une beauté et à une bonté profondes, que la nature intérieure ou extérieure tend sans^cesse à écraser. Éternel conflit de la dualité qui est en notre être, et aussi de l'âme et des choses. Ce fond, cette part la meilleure et la plus réeUe de nous-mêmes, cette âme, comme ils disent enfm, il faut l'avoir. Il faut l'avoir bien à nous, la posséder par une maîtrise de notre volonté, en réveiller les énergies intimes, la développer et la façonner en beauté, la créer en quelque manière par un sublime effort. Il faut librement, dans une unité harmonieuse, élever et agrandir toutes nos facultés : intelligence, volonté, amour.

Les intellectuels, les cérébraux, parce qu'ils savent ou croient savoir, ont renié l'art et la vie, les expansions simples du cœur. Les sensuels ont réduit l'émo-

- i85 tion et l'amour à l'étroit égoïsme des jouissances. Aux jeunes hommes d'aujourd'hui, aux héros nouveaux, de rétablir l'harmonie de l'individualité par un développement libre et généreux de toutes les puissances qui la constituent. Par là ils seront « artistes », au plus noble sens du mot. Ils se rapprocheront de Dieu, créateur, artiste, acte pur. Ils feront en eux, au-dessus de la foule et au-dessus des choses qu'ils soumettront à leur volonté, le « règne de la grâce ».

Pour l'accomplissement de cette œuvre de la moralité la plus haute, ils ne compteront plus sur la vertu de tel dogmatisme religieux ou philosophique, de telle formule qui porterait en elle je ne sais quel sortilège, de la « lettre » enfin, mais seulement sur « l'esprit », sur une force du dedans, sur l'élan des aspirations vers un idéal toujours entrevu par qui ne ferme pas les yeux, sur l'amour, et sur le naturel « vouloir vivre» de l'âme. « 11 est parfaitement stérile, écrivait un jour M. Maurice Pujo, de se demander si oui ou non nous avons une âme. Nous ne nous en découvrirons jamais en cherchant ainsi. Mais nous la sentirons de façon indubitable, le jour où nous aurons eu le courage d'en avoir une. Car l'âme n'est pas une chose donnée à chacun indistinctement. Ceux qui ont livré leur vie au désordre du monde extérieur n'en ont jamais eu, non plus que ceux qui se

~ i86 — sont imaginé pouvoir la garder au milieu de convictions reçues qui ne sont que des habitudes, comme une fleur séchée dans un livre de prières. N'ont une âme que ceux qui l'ont conquise eux-mêmes et gardée par un effort incessant. Et cette âme n'est pas une illusion, un fantôme du raisonnement; elle est la vivante, la seule réalité. »

Quant à la vie sociale, c'est sans utopie qu'on pourrait en prévoir du même coupla réforme. Un plus grand souci de moralité amènerait à supprimer la propriété capitaliste. Dès lors, l'homme qui voudrait vivre n'aurait pas d'autre recours que le travail, l'effort personnel. Le travail serait toujours possible, sur une terre libre, par l'inaliénabilité absolue de ses instruments. Dans la liberté et en dehors de toute réglementation socialiste, les diverses facultés ou aptitudes, essentiellement inégales, auraient leur emploi logique. La loi de concurrence disparaîtrait du jour où les hommes n'auraient plus à s'arracher, par des accaparemehts injustes et immoraux, les moyens d'existence. S'il devait, malgré tous les rêves humanitaires, rester encore des forts et des faibles, ceux-là animeraient ceux-ci de leur vitalité, au lieu de les vouer à l'écrasement et à la mort. Et, en ce faisant, ils obéiraient à la loi de [générosité et d'expansion, qui serait devenue celle de leur nature moralisée.

- i87 - L'Homme libre, à condition qu'il soit moral, sur la Terre libre, c'est-à-dire non accaparée : voilà l'idéal.

La littérature enfm, et l'art. Ah ! comme M. Maurice Pujo fait cette fois, à nos ouvriers de lettres, à nos écrivams et critiques de métier, à nos « truqueurs » bien formés, bien « normalisés », qui trament tous et partout la même friperie de métaphores, à nos industriels classiques, la plus rude et la plus noble leçon ! L'art est dans le sujet : il est ce sujet lui-même qui s'exprime. On ne fait peis l'art du dehors ; il se fait spontanément et du dedans. Si vous voulez qu'un cri de joie ou de douleur trouve en moi un écho, n'allez pas m'en décrire scrupuleusement les causes physiologiques, psychologiques, métaphysiques; cela me remuerait autant que si vous m'en comptiez les vibrations. Poussez-le seulement, ce cri, avec toute votre joie, toute votre douleur, toute votre âme : soyez sûr que je l'entendrai. Il me souvient qu'un ancien a dit cela quelque part : Si vis meflere... Et ce sentiment, et cette àme, il taut que la sympathie du lecteur la suive dans toutes les sinuosités du style; car le style, c'est le symbole par excellence, l'expression directe delat;/6' intérieure. Seuls, ceux qui possèdent cette vie possèdent un style; un style où l'auteur n'est pas tout entier, n'est qu'un jeu d'enfant. Si, pour les grands génies eux-mêmes, il est difficile d'écrire, c'est

— i88 — qu'il est difficile aussi d'être soi-même. Il n'y a de style que lorsqu'une personnalité est enfm créée, et alors, puisque nous sommes avec les classiques, il faut encore répéter un vieux mot : « Le style, c'est l'homme. »

Vie intérieure et personnalité, conditions de l'art. En vérité, quelle rapide transformation s'est faite dans les esprits, si la jeunesse d'à présent peut proclamer une théorie qui est bien la plus radicale protestation contre les errements des naturalistes, des parnassiens et des dilettantes, hier encore maîtres incontestés I Les « petits critiques » nous font douter d'eux-mêmes, quand ils déclarent cela négligeable.

Et il y a les autres, quelques épais fantaisistes du journalisme, dont tout l'esprit est à rabâcher les gros mots d'un « rapinisme » quinquagénaire. Ceux-là, de temps en temps, demandent, narquois avec application, des nouvelles de 1' « Ame » aux « écrivains de l'âme », aux « artistes de l'âme », aux « peintres de l'âme », aux « penseurs de l'âme ». Ils vont s'en prendre au bon M. de Vogué en personne, le rendant responsable d'idées et de sentiments où le digne académicien n'a rien avoir. Mais donc, pourquoi, si ce n'est par habitude, ceux-là s'occupent-ils de ce qu'ils ne connaissent pas ? L' « Ame » n'est point leur affaire.

Quelle que soit l'œuvre littéraire à venir de l'auteur

du Règne de la Grdee, — et le vigoureux, le sévère talent, autant que l'élévation de cœur dont témoigne son livre de début, justifie les plus larges espérances, — le mérite lui sera reconnu par tous d'avoir suscité, parmi la génération qui monte à la vie, le goût de l'idéalisme, de la pensée sérieuse, de l'art pénétré d'humanité et de vie, des problèmes intéressant la conscience, de la volonté réfléchie et de l'effort moral. 11 a crié à des âmes fraternelles : « Voilà bientôt un demi-siècle que le monde est en friche ; il y a beau temps que les moissons sont coupées et nos greniers vont s'épuiser. Ne trouvez-vous pas qu'il serait temps d'y retourner pour y semer, afm qu'il se couvre de nouveau et de fleurs et de fruits ? »

Son appel a été entendu, et déjà les semeurs vont aux champs.

Il serait aisé, je crois, de marquer à travers la pensée de M. Maurice Pujo l'influence de quelques jeunes maîtres de l'Université, de M. Bergson, par exemple, et surtout de M. Gabriel Séailles. Pourtant, ce «jeune » a célébré en tels termes la « jeunesse libre >^, qu'on ne saurait lui attribuer un maître véritable.

Et ainsi en est-il autour de lui. Dans ce groupe de l'Art et la Vie, qui rédige la revue de ce nom, et dont il est l'âme et le centre, chacun garde l'entière indépendance de son esprit. Des tendances pareilles, toutes spontanées et sans nulle empreinte de servage intellectuel, constituent l'unité et une sorte d'àme commune. L'intéressant est, précisément, que tout ce que tentent

pour la rénovation idéaliste les écrivains ou les artistes de VÂrt ci la Vie soit effort libre de jeunesse, et que la liberté paraisse dans la diversité. Firmin Roz, Edouard Fuster, Gabriel Trarieux, Henri de Régnier, André Bellessort, Eugène Hollande, Lucien Le Foyer, Maurice Tissier, Gustave Soulier, Fernand Weyl, Abel Pelletier, affirment des individualités très nettes et des talents forts distincts.

Dans l'ordre des idées morales, quelques autres ont exprimé une conscience nouvelle et profondément observée. M. Pierre Lasserre, en de très pénétrantes pages de son livre sur la Crise chiètieniic, a indiqué comment ceux de sa génération, longtemps persuadés de l'antinomie de la pensée et. de l'action, de l'intellectualité et de la vie morale, en viennent à croire qu' « il n'est de philosophie forte et profonde, que celle qui sauvegarde le devoir et sanctionne l'effort ». Sans parti pris, il a dégagé les germes et les possibilités de vrai christianisme qui sont impliqués dans la poussée morale de ce temps.

Il s'agit, bien entendu, d'un christianisme moral. Car M. Pierre Lasserre admet une manière de croyance qui tend à l'action et détermine les règles de la raison pratique pli^que les règles de la raison pure. « La croyance ne suppose nullement Tan dogme, une vérité objective.

Croire, ce n'est pas adhérer à une évidence logique, mais trouver en soi des raisons désintéressées d'agir. La croyance n'est pas de même nature que l'action. Du jour où le raisonnement peut s'en emparer, lui donner une formule exacte, argumenter pour ou contre elle, elle est bien près de mourir. »

Il faut vivre : voilà l'impérieuse nécessité qui met aussitôt un terme à toute subtilité dogmatique. Qu'importe, en somme, ce que nous pensons, savons ou croyons par des tourments contradictoires de notre esprit? C'est d'action, de moralité, de vie, que nous devons nous inquiéter.

Et ainsi l'auteur de la Crise chrétienne représente bien, encore qu'il fasse souvent ressortir leurs inconséquences, l'état d'âme de ceux qu'on a appelés les « néo-chrétiens », et qui s'élèvent jusqu'à la croyance morale de l'Evangile sans pouvoir se résigner à la croyance dogmatique du christianisme historique ou de l'Eglise.

M. Louis Tauxier, dans une étude sur les Saints, récemment publiée par VArt et la Vie, disait de même : « La foi, est-ce l'adhésion à la lettre morte, à des vérités qui vous sont indifférentes et que vous ne comprenez pas ? Ou n'est-ce pas plutôt la sincérité de l'effort moral ? N'est-ce pas en effet la confiance en Dieu, c'est-àdire en la vertu du renoncement, et n'est-ce pas la

confiance absolue qu'il y a un Bien-Efifort qui vous élève, un Mal-Lâcheté qui vous abaisse, et qu'il faut choisir entre les deux?» L'œuvre, un peu éparse encore, de M. Louis Tauxier révèle l'un des esprits le plus cultivés, le plus hardiment rénovateurs, le plus sympathiques d'entre cette jeunesse qui fait revivre l'idéalisme moral et en annonce l'évangile. Ses déclarations ont donc la valeur d'une profession de foi en laquelle volontiers, par la grande confiance qu'inspirent son talent et son cœur, beaucoup d'autres de son groupe reconnaîtraient leurs propres convictions.

Que si cette glorification de l'énergie, de l'effort moral, jusqu'à prétendre soutenir la vie par la seule foi en la volonté, devait paraître à quelques-uns une outrance d'individualisme, il y aurait à citer Solidaires, le beau livre de Ch. Recolin. C'est une philosophie de la solidarité, que l'écrivain conçoit comme « une nouvelle adaptation de la morale, bien appropriée à la générosité de jeunes esprits, et seule capable de remplacer les vieilles formules toujours entachées d'utilitarisme, auxquelles ils se plient si diciffilement ».

Edouard Schuré, dont nous avons dit le poétique et religieux idéalisme, ainsi que le noble talent, et M. Gabriel Tarde, l'auteur des Lois de l'Imitation et de la Logique sociale, apportent gfirfois à VArt et la Vie le

concours d'une pensée vraiment neuve, vraiment transformatrice.

C'est enfin M. Gabriel Sarrazin qui aide ses amis par l'exaltation chantante de son âme invariablement fidèle à l'idéal et à l'art le plus pur, le plus élevé.

11 y a dix ans, alors que tout écrivain s'abaissait à l'étroite discipline du naturalisme ou s'efforçait à la rigueur et à la sédieresse scientifiques, Gabriel Sarrazin ne renonça point sa passion d'idéalité et de rêve. 11 s'échappa de notre littérature étouffante. Il se réfugia dans le génie des poètes anglais : des Shelley, des Coleridge, des Tennyson, des Browning, des Rossetti. Il étudia leurs œuvres avec un amour comme prophétique, notant à chaque poème ou sonnet, comme il a dit, « la préoccupation de l'au-delà, le sens du mystère, l'adoration grave de la nature et de Dieu, la mysticité de l'amour : bref, la haute vie intérieure sous toutes ses formes, les joies et douleurs sublimes de l'âme, l'épouvantement sacré de la créature humaine debout en face de la destinée individuelle et universelle, l'effroi de la durée minuscule de chaque être et de chaque âge dans la durée sans fm, le frisson devant l'incompréhensible éternité du monde traversée par l'éclair douloureux* des jours ; oui, tout cela qui s'enveloppait d'une mélancolie immense, mais^esque toujours vaillante.

- 19=5 relevée par le sentiment du devoir pour le devoir et de l'effort pour l'effort ».

Et tout cela passa dans sa critique qui ne fut pas seulement, à la façon de cet âge de science rigide, une œuvre d'analyse et d'intelligence, mais une œuvre d'émotion, d'art, de sensibilité. La Renaissance de la Poésie anglaise, ouvrage contemporain, au reste, des Essais de Psychologie de Paul Bourget, contribua puissamment à ranimer dans notre littérature, alourdie d'un matérialisme vulgaire, l'élan du jeune idéalisme, non moins peut-être que les études d'Emile Hennequin et de M. de Vogué sur les « russes ».

Depuis, M. Gabriel Sarrazin a pu suivre l'évolution idéaliste qu'il prévoyait et annonçait alors, et juger que la littérature nouvelle n'avait pas cru en vain, selon une formule qu'il cite quelque part, à une « progression continue dans le développement de la conscience : ce qui constitue la civilisation ».

A ce réveil de la foi idéaliste et de la conscience il a travaillé lui-même, ayant publié encore la Montée et les Mémoires d^'un Centaure. Ce sont des œuvres d'art écrites avec une poétique splendeur de style, mais qui, toutes pénétrées par la mélancolie douce des rêves panthéistes et par les mvstiques ardeurs d'un culte religieux pour l'âme universelle, rendent témoign^age

d'une inspiration supérieure. L'œuvre de beauté est œuvre de bien ; l'œuvre d'art est œuvre de vie.

Par la multiplicité même de ces tendances et de ces libres recherches, on reconnaît quel large mouvement d'idées peut mener, quelques aînés aidant, sans d'ailleurs prétendre à une direction quelconque, le jeune groupe de VArt et la Vie. L'harmonie plus que la cohésion, l'entente plus que la discipline, l'esprit de bienveillante indépendance plus que l'esprit de coterie, et, pour terme commun, l'idéal tel que chacun l'entend et le sent plus qu'il ne le définit avec une stricte exactitude : voilà sa force.

Pourtant, à côté de M. Maurice Pujo et par une belle rivalité de pensée novatrice, un autre « jeune », M. Henry Bérenger, a marqué plus profondément dans la théorie idéalisfe de VArt et la Vie, l'influence de sa personnalité intellectuelle.

C'était au temps où M. Lavisse déclarait que « mystérieuse aux autres et à elle-même », la jeunesse intellectuelle était un « objet de curiosité », qu'elle avait « ses observateurs, ses critiques et déjà sa légende ». Car, disait-il, « le bruit se répand qu'elle est quelque peu théosophe, voire même thaumaturge : d'où l'inquiétude des libéraux et des voltairiens ». Et lui-même, ayant

— 19» — voulu savoir ce qu'il en était au juste du secret de la génération de 1890, écrivait : « Il est très vrai, comme l'a dit récemment M. Anatole France, que la jeunesse n'est plus voltairienne. La raison en est très simple. Les négations et l'ironie ont été naturellement entraînées dans la ruine des affirmations d'autrefois. Même, comme elles ont continué de faire grand bruit, après qu'elles eurent terminé l'œuvre des 'destructions nécessaires ; comme elles se sont employées à dessécher les sources de la vie morale ; comme elles ont fait gaiement cette besogne triste, elles sont aujourd'hui détestées, au moins autant que sont dédaignées les affirmations, reconnues vides, des doctrinaires en philosophie et en politique. De là vient qu'une partie delà jeunesse, la moindre, il est vrai, et même une minorité petite, se groupe en rangs serrés autour de l'Église. Une autre partie, petite encore, demande à l'Église de se renouveler, selon le précepte "de Confucius que citait M. de Vogué. Une autre enfin, plus considérable, cherche un « au-delà » dans la science, dans la politique et la démocratie, sans savoir ce qu'il est, sachant seulement qu'il est et qu'il y faut tendre. Si bien qu'une des marques de la jeunesse d'aujourd'hui, (j'entends de celle qui pense, car il se trouve dans chaque génération une masse molle, et le plus grand nombre, toujours et partout, est

troupeau), une des marques, disais-je, est la nostalgie du divin. »

Cela était admirablement vu. Or, M. Henry Bérenger, qui fit alors des conférences singulièrement significatives à l'Association des étudiants, récemment fondée, et qui en devint le président, parut représenter le mieux le complexe état d'esprit de la jeunesse des écoles en 1890. L'un de ses premiers articles, que publia l'Université de Paris Cbulletin de l'Association), sur \a. Jeunesse intellectuelle et le Roman français contemporain, fut signalé par M. Lavisse comme indiquant bien la rupture définitive de la génération nouvelle avec le pessimisme et le dilettantisme, ainsi que son goût pour l'action, pour une œuvre quelconque dont elle serait l'ouvrière. Et aussitôt, dans trois livres pleins d'idées et qui témoignent presque trop visiblement d'une grave réflexion philosophique, VAme moderne, l'Effort, l'Aristocratie intellectuelle, il exposa son système moral et social avec une foi passionnée, une volonté de convaincre, ou même un parti pris, par quoi se révéla l'écrivain de tempérament.

« Une génération s'élève, disait-il aux premières pages de l'Effort, grandie dans la douleur et dans l'effort, une génération lamartinienne, que le spectacle des hontes publiques soulève et que la conscience des

misères intérieures agité sans l'iricliner au désespoir. Elle se fortifie dans la certitude que l'action est inséparable ^de l'arnow- Elle se prépare aux jours où il faudra parler ^ créer. » I^'açtion inséparable de l'amour et inspirée par l'amour, l'affirmation publique des paroles de vie intérieure, la création d'œuvres de l'esprit et d'œuvres de l'âme, c'est ce que les personnages de son roman, prêcheurs d'une thèse plus qu'acteurs d'un drame, veulent opposer à « cet irrésistible agent de mort psychique qui est spécial à notre époque et qu'il faut se résigner à nommer du nom barbare d'intellectualisme ». Notre monde intellectuel s'est perverti par l'abus de l'esprit critique et de l'analyse, par le tourment de savoir, qui annihile les facultés de vouloir et d'aimer, par cette impassibilité farouche, qui dans la vie ne voit que le spectacle de la vie, et dans les sentiments ne cherche que les idées des sentiments. L'effort est le salut contre ce mal étrange, mais l'effort dirigé par le sentiment et les plus pures aspirations de la conscience.

Qu'était-ce à dire ? La formule morale de l'auteur de l'Effort sembla bien confuse, bien lâche, à quelques esprits très rangés et précis qui limitent leur sagesse aux courtes clartés de catéchisme ou de manuel philosophique. L'effort pour l'effort, l'action, l'amour : ce n'était

guère qu'un naïf mysticisnie. M. de Vogué avait dit : « Croyons, croyons ! » sans nous faire savoir à quoi il fallait croire. M. Henry Bérenger criait à son tour :* « Aimons, agissons ! » sans définir ce que nous devions aimer et faire. Point de fondement religieux, philosophique, ou seulement scientifique, à une si fragile théorie du devoir.

Et une fois de plus, la question se posait de la morale sans^dogmes, de la morale sans construction métaphysique ou scientifique, de la morale par la seule loi que nous portons en nous et qui brille au fond des cœurs comme le ciel étoile brille au-dessus de nos têtes, de la morale par les seules aspirations de la conscience et par le seul « vouloir-vivrfi » de l'âme.

Question insoluble peut-être : car il s'y mêle toujours, dès qu'on la discute, un élément fort complexe de subjectivité. Pour tels esprits de théologiens, de casuistcs, de philosophes dogmatiques et de dialecticiens, tout sentiment ou vouloir moral est non avenu, qui ne se motive pas logiquement par un article de credo, par une donnée rationnelle, par un impératif de l'intelligence, par un argument en forme. Mais d'autres, pour l'avoir senti, pour en avoir eu à de certaines minutes la claire intuition par la conscience, savent qu'il est un amour naturel du bien et que la volonté, mue par son impulsion tout

comme elle le serait par les plus solides raisons de la dialectique morale, accomplit un acte moralement bon. Ceux-ci d'ailleurs, s'il s'agit de fixer l'origine et la sanction des principes de moralité dont l'ensemble constitue notre conscience ou notre âme morale, ne rejettent de parti pris, ni l'explication religieuse, ni l'explication du dogmatisme philosophique. Simplement, ayant vu l'humanité anxieuse de vivre et livrée pour l'instant aux incertitudes, aux contradictions intellectuelles, ils lui disent pour suffire à la nécessité présente :« Écoute la parole intérieure de ton âme : avant de croire ou de savoir, il faut aimer. » Les doctrinaires peuvent appeler cela une morale mystique, sans force d'obligation ni de sanction, et sourire de dédain : ce serait peine perdue de tenter de leur faire sentir ce qui doit se sentir et qu'ils ne sentent pas. Mais l'humanité continue sa marche, vivant de sens moral plus que de doctrines et de raisonnements.

11 y a un danger dans la morale de sentiment. Elle confine à je ne sais quel vague et nonchalant quiétisme. Tel qui se complaît en sa droite et pure conscience, risque souvent de se contenter d'aspirations, de désirs, de velléités, et de demeurer en deçà de l'effort et de l'acte volontaire que l'idée d'obligation lui " eût imposés. M. Henry Bérenger a justement prévenu l'objection.

quand il a tant insisté,- dans ses divers livres, sur la valeur morale de l'effort en lui-même, sur la nécessité de joindre au sentiment l'action réelle, à la pensée l'action. « Ce sera le plus grand honneur de notre génération, écrivait-il récemment, d'avoir protesté contre cet infâme divorce de la pensée et de l'action, et d'avoir osé restaurer, dans le pur diamant de son unité, la religion de la vie intérieure. » Son admiration va aux grands romantiques, à Chateaubriand, à Lamartine surtout, qui proclamèrent « la nécessaire conquête de l'âme sur les choses, la nécessaire révolte de l'être intérieur contre la nature, contre la société et contre le destin. » Il les voit comme des statues de l'homme complet, âme et corps, pensée et action, poésie et politique, et d'eux seuls il se réclamerait, parce que « eux seuls ont eu cette religion héroïque de l'âme, qui nous agite et nous inspire ».

Il devait encore être objecté contre de pareilles théories, qu'elles ne sont que de très distinguées élévations morales pour une élite, et point une règle suffisante pour le peuple qui n'entend que les préceptes absolus. Dans son dernier livre, VAristocratie intellectuelle, M. Henry Bérenger a donc expliqué le rôle qui conviendrait à une aristocratie idéale, aux meilleurs d'un pays de se placer entre la conscience supérieure et l'âme de

la multitude, et, à la lumière de cette conscience, de diriger cette multitude vers le terme de ses destinées. Des lettrés, des artistes, des savants, des représentants de l'Université et de l'Église, formeraient l'aristocratie intellectuelle qui aurait à susciter un grand mouvement d'idéalisme social. « Subordonner dans l'action comme dans l'art les faits aux idées et les idées aux sentiments, substituer l'émotion au sens critique, se pénétrer des grands mouvements de notre société pour les concilier dans l'action d'abord et les magnifier ensuite par la beauté, imprimer enfin à toutes les formes de la vie un caractère esthétique, ne sont-ce pas là les tendances directrices de cet idéalisme ? » Le sentiment religieux n'en serait pas exclu, en tant qu'il est « la conscience du mystère de la vie et de la misère de l'homme ». Et le jeune écrivain, après beaucoup d'autres, demande à l'Église de se modifier, de ployer son enseignement autoritaire et rigoureux, de l'adapter à des besoins nouveaux, d'être enfin la grande missionnaire de la solidarité religieuse entre les humains.

Je sais bien que pour force gens d'esprit rassis, qui ne sauraient concevoir le monde autrement que soutenu par l'armature hiérarchique, administrative, conventionnelle, tout cela est pures chimères et littérature. Ils s'enquièrent tout de suite, ceux-là, du vote par le-

quel serait élue cette aristocratie, de la façon dont elle paraderait, et de ce qui pourrait la faire distinguer d'une académie. Renan n'avait-il pas déjà fait cette originale trouvaille?

Mais M. Henry Bérenger nous parle tout simplement de ce qui existe. Une aristocratie intellectuelle se constitue toujours d'elle-même, par la sélection des aptitudes et des forces morales, dans un pays de liberté. Plus ou moins active, plus ou moins apparente, son influence s'exerce toujours à travers les démocraties. Elle ne se désigne pas par un vote, et ne traîne pas ostensiblement les insignes d'un mandarinat quelconque. Elle agit a l'intérieur, sur des esprits qu'elle éduque peu à peu, et par la seule vertu de ce qu'on appellerait les « idéesforces ». 11 reste à grouper mieux, à fortifier les éléments qui la composent, à leur donner une plus nette conscience de leur rôle et de leurs devoirs, et à les pousser à une action plus intense. Ce serait, en somme, rappeler aux dirigeants intellectuels la mission sociale qu'ils ont délaissée par dégoût de la basse démocratie, et que n'ont pas manqué d'usurper, de tourner à leur profit, les politiciens et les financiers. Ce serait, aux aristocraties instituées et qui s'immobilisent, se pétrifient dans des traditions inutiles, signifier que des générations nouvelles réclament un enseignement nouveau. Voilà,

certes, dtes soucis dont Renan et ses sages se fussent bien gardés.

On voit maintenant comment se complète, en s'élargissant, la théorie morale de M. Henry Bérenger. L'effort ne doit pas être limité à Fîndividu et tendre au seul accroissement de notre personnalité, mais promouvoir le développement moral de l'humanité tout entière, devenir social.

Et c'est une jeunesse intellectuelle qui prêche cette parole de vie, créant ainsi l'avenir ! Où veillent donc es vieux consuls ?

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