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A TRAVERS LES CHAPELLES MYSTIQUES

Le mysticisme avait donc eu ses chercheurs fervents, ses dilettantes, ses « bohèmes ». Il lui fallait mieux que cela. Le mysticisme, très sincèrement, se pique de reli-« gion : il lui fallait pontifes, prêtres et chapelles, — • quelques saints aussi, bu quelques réprouvés.

En des temps déjà anciens, Baudelaire avait tenu chapelle de mysticisme.^

Sa chapdle^ à lui, fut une pauvre chambre d'écrivain misérable et débauché. Toutes les «( fleurs du mal ^ s'y épanouissaient parmi 'les désirs pervers que suscitait

autour d'elle une laide mulâtresse, parmi les imaginations et les rêves de folie qui surgissaient d'une orgie continuelle d'opium, de haschich, d'alcool, parmi les douloureux et épuisants efforts, enfin, de la pensée ou de r« écriture ». Mais aussi, en cette chapelle diabolique, Baudelaire se disait à lui-même : « Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poë, comme intercesseurs : les prier de me communiquer la force nécessaire pour accomplir tous mes devoirs, et d'octroyer à ma mère une vie assez longue pour jouir de ma transformation ;... faire, tous les soirs, une nouvelle prière pour demander à Dieu la vie et la force pour ma mère et pour moi... >^

Et. voilà bien l'être paradoxal, contradictoire, que fut ce premier pootife du mysticisme • un assemblage d'épicurienne sensualité et de christianisme ascétique, de volupté; chamelle et de piété mystique, de débauche et de prière. Ses ancêtres, — c'est lui qui nous en prévient, — avaient tous été des idiots ou des maniaques, tous victimes de terribles passions. Une effroyable hérédité pesait sur lui. Elle ravagea sa chair, ses sens, son cefveau, par Vétèmel tourment d'une étrange maladie nefveuse. L'âme pourtant vivait en lui, fleur dans les ruines. Et cette âme, une mère douce et dévote

l'avait pénétrée de tout le charme naïf d'un catholicisme enfantin. Toujours les impressions et les images de son premier catholicité revinrent au poète des Fleurs du Mal, dans tine vision plus torturante qu'apaisante. De la Femme, cette bête de luxure, cette esclave du désir et du vice, cet être fatal, terrible et beau, qull poursuivit de tant d'imprécations aux heures de colère, il fit dans les langueurs de la volupté la Vierge imma-. culée à qui sont dus de pieux hommages. Il y eut en» censoirs, ostensoirs, autels, hosties, et ciboires, pour la <( nymphe ténébreuse et chaude », qui devînt, dans Textase sensuelle, une divinité chrétienne. L'amour fut une adoration, ou même une communion de Sainte- Table. Si c'était sacrilège, cela, et si c'était s'^rer <( entre ces deux fossés de la religion catholique qui arrivent à se joindre ; le mysticisme et le sadisme », Baudelaire ne s'en défendait point. Là était pour lui le fin du, fin, le raffinement pervers. « Moi, je dis : la volupté unique et suprême de l'amour gît dans la certitude de faire le mal. » 11 rechercha cette volupté; il se complut, au délice de faire le mal, et de le ûiire diaboliquement. Par une exaltation de mysticisme encore qui dans le mal lui faisait trouver l'amère ivresse du péché, il fut sataniique. Et cela par un besoin, de terreur autant que par un besoin de sensations nouvdilesdans l'amour.

Pour se sentir vivre parmi les lassitudes de la chair et de l'écrit, il voulait avoir peur. Le cauchemar catholique du dëmon et de Tenfer lui était un indispensable excitant. Il tenait au mysticisme par un souci visible de s'entourer des fantômes du mystère. Mais que d'artifice en un pareil jeu, et quelle profonde perversion du sens mystique I Le pauvre poète erra tristement 4( près de ces confins où séjournent, comme a dit Huysmans, les aberrations et les maladies, le tétanos mystique, la fièvre chaude de la luxure, les typhoMes et les vomitos du crime ». Un vertige de détraquement le prit d'avoir r^ardé trop longtemps, du bord, l'insondable abîme des ombres. Un vent de folie et de mort passa sur son front. Tragique, lugubre, il ne sembla plus que le prêtre de la « messe noire » du mysticisme. Or, ce prêtre eut des fidèles. Son influence fut considérable sur les plus fermes esprits, particulièrement dans la jeunesse. Il eut même des disciples qui le traliirent en le caricaturant, et le livrèrent aux méfiances. Car on a beaucoup « baudelairisé » après Baudelaire. La petitechapelledes baudelairiens estdevenue une immense église où se sont engouffrées toutes les âmes curieuses de mystère, mais qui n'auraient rien voulu sacrifier des réalités sensibles et sensuelles. Et il semble bien que. de toutes les chapelles mystiques, la plus hantée soit

toujours celle où fleurit, en des lueurs rouges de vitraux, le baudelaîrisme, fleur maladive poussée en pleine corruption, diabolique orchidée qui voudrait se clore en des blancheurs de lys, mais dont toutes les hontes savantes du vice ont maculé ou flétri la corolle, et qui symbolise , horriblement, cette monstruosité d'une mysticité catholique et d'une sensualité paknne Tune par l'autre exaspérées.

Sans doute, l'âme en peine du grand-prêtre, de Baudelaire le revenant, erre encore aux heures nocturnes parmi l'infernal effroi de ce temple mauvais où l'on n'adore Dieu que pour braver Astaroth.

Epouvantable cercle de damnés, de luxurieux ou de fous, cette chapelle de Baudelaire I

Et il eut aussi sa chapelle, — dont il soigna la façade, certes, — Barbey d'Aurevilly.

Barbey d'Aurevilly, le « croisé », le « grand connétable », le « mousquetaire », le « chouan », portait haut et triomphal le jdumet de son catholicisme. Il déclarait « toute autre doctrine que la doctrine catholique abjecte et perverse », et il étalait cette conviction dans la rue par des accoutrements et d'hyperboliques- audaces de dandysme, que d'autres depuis ont eu bien de la peine à faire oublier.

Mais un bien bizarr^e catholique que l'auteur du Prêtre tnarii et des Diaboliques. « Il fallait même, pensait des Bsseintes, cet immense mépris dont le catholicisme couvre le talent, pour qu'une excommunication en bonne et due forme n'eût point mis hors la loi cet étrange serviteur qui, sous prétexte d'honorer ses maîtres, cassait les vitres de la chapelle, jonglait avec les saints ciboires, exécutait de^ danses de caractère autour du tabernacle. » Combien, pourtant, il avait la foi, une foi sincère et véritable I II adhérait tant qu'on voulait à tous les dogmes. Il criait haut et fort son credo, n admettait tout, de l'Evangile à la plus humble croyance de la Tradition, et il n'eût assurément pas reculé devant la naïveté de quelque mythe breton, s'il avait fallu le prendre pour un article de foi. C'était le cro^rant qui croit pour croire, et ne se soucie guère des motifs. Seulement...

On a beaucoup parlé, à propos de quelques écrivains qui ont créé ou représenté cet état moral en ces derniers temps, et surtout à propos de Barbey d'Aurevilly, du catholicisme sadique. « Le sadisme, ce bâtard du catholicisme, a dit Huysmans, que cette religion a, sous toutes ses formes, poursuivi de ses èxorcismes et de ses bûchers, pendant des siècles. )> Qy'est-ce donc, au juste, que le catholicisme sadique ? On peut y voir tout

d'abord une aberration de l'esprit qui, sur les lois aveugles de la chair, sur les satisfactions basses dé rinstinct, veut répandre quelque idéalité par le tourment de la crainte morale. User bêtement des plaisirs charnels, au hasard d'un sursaut de l'animalité, sans conflits de conscience et sans l'effort d'étouffer quelques regrets, cela paraît trop simple, trop naturel, trop vulgaire, à des sensuels qui prétendent être sans brutalité. Et ils y mêlent, pour l'illusion de quelque moralité supérieure, des inquiétudes religieuses. Parfois, la perversité est pire. Le sacrilège, tout simplement,^ sert à raviver la jouissance voluptueuse, et à lui donner plus de complexité, plus de profondeur. C'est qu'en effet nous sommes, par l'hésitation même qui en précède l'accomplissement et par la lutte qu'il suscite au fond de l'âme, plus attentifs à l'acte quand nous le concevons comme un péché. Nous en imaginons et en suivons mieux, par une application tremblante, les détails successifs. Vraiment nous sentons davantage les sensations qu'il provoque, notre conscience étant ainsi plus éveillée. C'est le charme des choses défendues ; c'est le charme de ce sorbet qu'une Napolitaine trouvait fort bon, mais qu'elle eût trouvé meilleur s'il avait été un péché.

Or, l'écrivain des Diaboliques a sa manière propre.

d'ensorceler de m3rticisme Tenragement sensuel. Il l'abandonne à toutes les tentations, à toutes les fantaisies du Diable. L'amour n'est plus qu'un « sort », une m possession », une action directe et une perpétuelle Ingérence du Malin. Tout cela sans la moindre psychologie. Le Malin est le seul héros. C'est lui qui inspire à Jeanne le Hardouey une effroyable passion pour l'abbé de la Croix-Jugan, et l'amène à se jeter dans une mare. C'est lui qui domine jusqu'au suicide le prêtre marié, l'abbé Sombreval. C'est lui qui... On pourrait multiplier les histoires. Et Barbey d'Aurevilly va ainsi, mettant le Diable partout, mais avec quelque prétention de nous terroriser par la menace des vengeances que Dieu ne saurait manquer d'exercer contre les diaboliques pibssédés.

Jusque-là il n'y aurait qu'enfantillages innocents, le satanisme semblerait n'être qu'un satanisme de moine prêcheur. Faut-il en croire les critiques sévères qui ont dénoncé la corruption de Barbey d'Aurevilly ? « S'il prétendait toujours honorer l'Eglise, est-il dit dans A Rebours, il n'en adressait pas moins, comme au moyen âge, ses postulations au Diable et il glissait, lui aussi, afin d'affronter Dieu, à l'érotomanie démoniaque, forgeant des monstruosités sensuelles, empruntant même à la Philosophie dans le boudoir un certain épisode qu'il

assaisonnait de nouveaux condiments, lorsqu'il écrivait ce conte : le Dîner d'un athée, »

Méfions-nous donc du catholicisme de ce catholique forcené qui crut au Diable encore plus qu'à Dieu, et qui fut le pontife, le cabotin aussi, d'un satanisme verbeux redondant, romantique, d'un satanisme où Satan paraît plus en Croquemitaine qu'en Méphistophélès.

Pour chapelle, celui-là, dandy et homme du bel air, des belles manières, des belles dentelles, eût voulu le faubourg Saint-Germam. Le <( faubourg )> où il eût fait frémir, au nom du Maître, de Satan, quelques femmes « spirituelles, nobles, du ton le plus fauboui^ Saint-Germain, mais hardies comme des pages de la maison du roi, quand il y avait une maison du roi et des pages ». Il n'eut pas le « faubourg ». Il prit la rue. Il la lui fallut toute grande, avec des pans de ciel nocturne pour voûte, avec les étoiles pour mystiques flambeaux, avec des silences sur son passage, des contemplations et des vénérations qu'il se plut à imaginer. Et il eut l'air, une vie tout entière, de porter Dieu vraiment à son chapeau, à son jabot, à tous les oripeaux d'un sublime et infatigable histrionisme I

Enfin, Villiers de l'Isle-Adam I

« Sache une fois pour toutes, dit Maître Janus à Axel,

qu'il n'est d'autre univers pour toi que la conception même qui s'en réfléchit au fond de tes pensées : car tu ne peux le voir pleinement, ni le connaître, en distinguer même un seul point tel que ce mystérieux point doit être en sa réalité... Si tu veux posséder la vérité, crée-la I comme tout le reste ! Tu n'emporteras, tu ne seras que ta création. Le monde n'aura jamais pour toi d'autre sens que celui que tu lui attribueras... Puisque tu ne sortiras pas de l'illusion que tu te feras de l'univers, clioisîs la plus divine. )> Et Maître Janus prêclie la libération de l'être par la renonciation, par l'ascétisme. « Extrais-toi de la geôle du monde, enfant des prisonniers. »

Villiers de l'Isle-Adam passa parmi les hommes comme un Maître )anus, leur criant « la loi du radical détachement des choses y> et le devoir de répondre à l'appel du dieu que chacun porte en soi. Il fut un idéaliste sublime, le grand voyant de l'Idéal. Il fit un rêve qui dura toute sa vie, l'innocent et beau rêve d'élever de la terre vers les cieux supérieurs l'humanité esclave, de tourner ses regards vers le monde du mystère. «Ne senstu pas ton être impérissable briller au-delà des doutes, au-delà de toutes les nuits... Spiritualise ton corps : sublime-toi. » Et il y employa la magnificence du plus somptueux des styles, la poésie la plus exaltante, le

bercement des rythmes les plus savants. Qiiand Trîbulat Bonhomet eut par trop déçu son rêve, il se vengea par une ironie impitoyable et superbement hautaine. Dans un ardent reproche où tient plus de r^ets que de haine ou de mépris, il eût dit à la race entière des hommes comme encore Maître Janus à Axel : « So.s donc ton propre apostat. Baigne de ton esprit la chair* Revêts de tes désirs les lignes des créatures, leur nudité : dissémine-toi ! Multiplie les mailles de tes chaînes I Deviens-les I Deviens encore des entrailles ! Goûte aux fruits de réprobation et d'angoisses ; tu en cracheras bientôt la cendre, car ils sont pareils à ceux de la Mer Morte. Enrichis d'une entité de plus le monde noir où ' souffrent les volontés «teintes qui ne se sont pas éperdument lancées, au dédain de toutes choses, vers Hrtcréée-Lumière ! Plus d'espérances hautes, d'épreuves rédemptrices, de surnaturelle gloire; plus de quiétude intérieure. Tu l'as voulu. Tu es devenu ton justicier et tu te seras précipité toi-même. Adieu. »

Pourtant, ce ne fut pas toujours la faute de ce pauvre Tribulat, s'il ne comprit pas le vague « hégélianisme ?► de Villiers et encore moins les élévations mystico-philosophiqùes que Maître Janus a empruntées à l'ésotérisme du « monde occulte )>. Il y a dans tout cela plus de poésie que de clarté et de précision, et ce sont vi-

sions de prophète plus que . théories de philosophe. L'imagination, qu'il avait inquiète, féconde, vaste, emportait par d'irrésistibles élans le génie de Técrivain vers les fascinations lointaines. Il devenait incapable de l'application réfléchie que demande une étude proprement philosophique. Un songe, un songe immense et parfois obscur, surgissait de l'inconnu, et jetait une ombre sur ses pensées. C'est seulement par la radieuse splendeur d'un verbe dont on ne saurait expliquer l'éclat intime et la vive lumière que par la diffusion d'une mystérieuse beauté, qu'un pareil songe s'éclairait enfm. Ce que dit Villiers, on ne parvient pas toujours à le penser ; mais on le sent, on le voit dans une fulgurante magnificence des mots. Les admirateurs ordinaires de Voltaire ne doivent ni nous étonner, ni nous offenser, s'ils déclarent ne pas comprendre Axel, alors qu'ils comprennent si aisément Candide, Il ne faut ici qu'une vue juste et courte qui saisisse le contour net des choses exprimées ; il faut là une intuition, une « voyance », si l'on peut ainsi dire, qui pénètre, au risque des illusions et des erreurs, en ces régions de l'Inconnaissable fermées à l'exacte raison^et où, pourtant, comme en des ténèbres semées d'étoiles, semblent irradier quelques lueurs de vérité, de beauté. « Vains fantômes I » diront des gens de bon sens et

de raison. Peut-être. Mais ces Êuitômes attirent ret iM* vent le regard. Ils se meuvent comme de lumineuses nuées sur le ciel, sortis d'un au-delà mystérieux^ d'un : invisible où règne l'Absolu. De cet Absolu, — de Pieu enfin, — une annonciatîon nouvelle a été faite à notre génération oublieuse par ce mystique et sublime prophète, Villiers de TIsle-Adam. Ce prophète, a parlé comme parlent tous les prophètes, en termes évocateurs. Il n'a pas raisonné, il n'a pas prouvé. Mais, par toutes les puissances de l'émotion artistique, il a révélé > à quelques âmes la notion du divin qui vit toujours, . inextinguible lumière, au fond de la conscience, «je n'instruis pas : j'éveille », dit Maître Janus. Il a été, le grand Villiers, ce révélateur qui éveille.

Et, assurément, un révélateur religieux. On m donn^ un beau témoignage. Après la mort de l'auteur d'Axel, diverses variantes furent retrouvées du dér nouement de ce drame. Axel, dans l'une de ces variantes, se sauve du vertige de la mort par cette invocation à la croix : <( O croix I je ne puis te dire adieu I... Voici que je le sens bien : l'amour de toi $eule fermente en mon sang. Celui qui fit de toi ce que tu es... m'attire. Qye serait un Dieu, qui n'eût pas fait pour nous ce que sut accomplir le Fils de l'Homme ! Et que serait alors ce prétendu Dieu devant cet Infini,

Jésus rétemel mage I Donc, c'est bien lui, Dieu le Verbe même, ^inoh personne. Et, si le Fils de l'Homme s'est trompé, rhumanité n'est que leurré I Car il ne saurait avdr menti pour nous donner l'espérance. Il faut, d'un cœur simple, le recevoir, ce qui est le comprendre, et nul ne peut le comprendre que par l'amour qu'il donne à ses élus. ^ C'est là une page d'inspiration chrétienne. Ble marque bien le terme auquel devait aboutir l'œuvre âst Villiêrs. Car de son art surtout on peut dire qu'il fut une constante ascension, une ascension par delà les réalités misérables, vers le monde du mystère et vers le ci^l d'un sublime Idéal, vers Dieu, vers le Christ.

Le grand-prêtre de l'Idéal, Villiêrs de l'Isle-Adam, on l'imaginerait volontiers errant en habits sacerdotaux d'archidiacre à travers le chœur claustral d'une chapelle dier vieille abbaye, ou bien agenouillé sur les marches de l'autel dans un recueillement d'adoration. Mais entre ses mains, insensiblement, on mettrait la mystérieuse rose que Sara portait fanée sur sa poitrine, l'inconsolable rosie morte de son ombre et dont elle disait le deuil à Axel, tandis que des harpes soupiraient au lointain le chant des Rose-Croix.

Mais ils sont morts, les grands pontifes, et leur voix prophétique est éteinte.

Le silence, pour cela, ne s'est point fait dans les temples du mysticisme. Gir le Sâr a ouvert le sien, un temple d'où l'on ne chasse pas les vendeurs et qui est un peu boutique. Et les cent bouches de la réclame y ont appelé les profanes.

Il a voulu, le Sâr, rattacher son entreprise à la grande tradition des prophètes mystiques. Fecisti mibi magna, quipotens es, disait-il dans une dédicace du yice suprême à Barbey d'Aurevilly. Et il disait encore au Maître: « Le Vice suprême n'était-il pas votre livre parmi mes livres?... fe vous le vouais, pendant la parturition,

selon la Norme de hiérarchie qui me fait tenant du Connétable des lettres catholiques )>. II lui proposait de le réconcilier avec Merodak, en lui révélant le mage qu'il était lui-même, puisque « la thaumarturgie suprême réside à émouvoir les cerveaux et les cœurs pour y régner », et que les œuvres de génie sont des œuvres de magie.

Barhey était souvent bon juge. 11 reconnut à Péladan, dès les premières œuvres, les qualités d'un écrivain et d'un penseur très indépendant, très élevé. Il le jugea grand artiste. Enfin, l'auteur du Vice suprême lui parut avoir « les trois choses les plus haïes du temps présent : l'aristocratie, le catholicisme, l'originalité. Autant dire que le <( connétable des lettres catholiques» se retrouvait en ce jeune écrivain, en ce peintre des décadences, à qui il donnait le noble conseil de se souvenir qu'il n'avait pas besoin, pour la beauté et la gloire de son œuvre future, « d'une autre magie que de la magie de son talent ».

Mais depuis, Péladan, devenu le Sâr, s'est donné pour surprenante tâche d'être le chevalier à la charrette de l'idéal. « On connaît, a-t-il écrit dans un prospectus (car, désormais, il y a plus de prospectus que d'œuvres), ce roman de chevalerie où les preux, prêts à jouer leur vie sur un rien, reculent devant la néces» site de monter en armes une charrette de paysan pour

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aller délivrer une princesse. Nous avons sacrifié notre prestige et un peu de notre paix pour obtenir l'attention dont nons avions besoin pour de chères idées et leurs tenants. Nous avons été l'homme-aphche de l'au-delà, le chevalier à la charrette. » Et il a dit ailleurs : « Je ne suis qu'un clairon; mais je sonne le rassemblement pour l'idéal. y> En vérité, tant de batelage, tant de charlatanerie, n'auraient été que pour forcer l'attention des badauds et des snobs ! Le Sâr aurait voulu, comme il dit encore, « scandaliser pour convertir et étonner pour démontrer » I II serait alors bien près de l'héroïsme. Jouer sans une défaillance, devant la foule des rues toujours moqueuse, ce rôle de dandy ou de grotesque par lequel l'orgueil de la personne aurait été sacrifié à l'annonciation de la vérité, de la beauté, de l'idéal ; tenir ferme ce masque de mage solennel et impassible, qui oppose l'antique majesté, ou même une excentricité courageuse ment hautaine, à toutes les vulgarités et à toutes les rampantes bassesses d'un monde de pieds plats ; affirmer tout près du « boulevard », pour tous les passants de lanoce, « l'accumulât dynamique que cache le Beauséant », et du parvis d'un sanctuaire appeler sérieusement les gens de « blague » aux mystères du Graal, du Beaucent et de la Rose Crucifère ; enfin, oui, être l'homme-affichb DE l'au-delà : ce serait incontestablement d'une su-

blime bravoure, si cela était d'un sincère amour de l'art. Et peut-être le Sâr est-il devenu, en effet, la dupe des sentiments qu'il avait pris la peine de représenter par le monde. Peut-être sa magie d'étoffes, d'agrafes, d'oripeaux divers, de gestes, de poses, a-t-elle fini par lui monter au cerveau. Pour être Sâr, on n'en est pas moins Delobelle. Mais aussi nous nous rappelons tout simplement la réplique de Mesnilgrand dans le Dîner d'athées de Barbey d'Aurevilly : « Mon cher, les hommes... comme moi n'ont été faits de toute éternité que pour étonner les hommes... comme toi ?» Et nous admirons stupidement.

L'influence du Sâr passé grand-maître de la Rose-Croix valut mieux que son œuvre et son rôle. Car ce meneur de réclame avait adressé à tous les artistes de l'idéal cet appel : « Aimez le Beau plus que vous-même et ayez pour prochain, pour cher autrui, l'Idéal. Venez tels que vous êtes, pécheurs mais poètes, mécréants mais enthousiastes, sans vertus mais pleins d'œuvres.» Et il proposait de substituer l'amour du Beau, l'amour de ridée, l'amour du Mystère, à l'Amour, ou encore de créer une passion et une volupté du Beau, une passion et une volupté de l'Idée, une passion et une volupté du Mystère. « Aux œuvres, aux prières, proclamait-il, pour l'Idéal I y> Les salons de la Rose-Croix furent fondés

d'après cette haute et iK>ble inspiration. Il est indéniable qu'ils marquèrent dans Tart une sincère rénovation idéaliste. Sous le sceau de la Rose Crucifère, c'est vrai, quelques impuissants et quelques « intentionnistes » sans métier parvinrent à raccrocher l'attention d'une séquelle de snobs qui ne les auraient point aperçus ailleurs qu'aux « gestes esthétiques )> du Sâr. Pourtant il faut reconnaître que de vrais et grands artistes, — Dampt, Walgren, Pierre Rambaud, Alexandre Séon, Aman Jean, Armand Point, Jean Delville, Carlos Schwabe, Marins Simmons, Maurice Chabas, Alphonse Osbert, et tant d'autres, — affirmèrent par l'incontestable supériorité de leur talent, dans le temple de la Rose-Croix, ce renouveau d'idéalisme qui, ces années dernières, a si rapidement et puissamment transformé notre art, et répandu autour de l'œuvre glorieux et sacré du maître Puvis de Chavannes une vie de jeunesse. Et si, en vérité, le mouvement idéaliste a eu ses mystiques origines dans la chapelle Rosi-Cnicienne où « la Rose florit au seuil du Temple », où « les épées du vouloir étincellent parmi l'encens », où « la sainte colombe peut descendre sur leGraal qui déjà rougeoie », pourquoi ne pardonnerions-nous pas au grand maître de l'Ordre, au Sâr, de tant étonner le monde et même de le faire rire?

La mode est capricieuse. Au Sâr Péladan le ridicule, qui tue quelquefois, gagna la faveur de quelques demimondaines dont les changeantes fantaisies constituent la mode, cette loi du snobisme. Et la Magie envahit les salons. Que de Mages, de toute barbe et de tous cheveux, surgirent tout à coup, dans un élan de concurrence ! Ils répandirent sur les plus belles âmes,comméZeus olympien ses nuées, les rêveries confuses et la révélation quelquefois profonde, quelquefois ingénue, toujours absconse, d'un hermétisme qui commence ]>ar ahurir et finit par imposer la foi. L'occultisme, mesdames ! L'occultisme, messieurs I

n y eut une admirable contagion d'enthousiasme pour les secrets de r« Irrévélé». De nombreuses revues se fondèrent, V Aurore, VEtotle, l'Initiation, le Lotus bleu, qui trouvèrent mieux que des lecteurs, des adeptes. Une littérature se forma, pleine d'intentions religieuses, et dans laquelle s'exprimèrent, par de magnifiques élans, par des élévations ferventes, le trouble et l'inquiétude des âmes. A quelque positiviste qui douterait de l'irréductible intensité du sentiment religieux et du phénomène mystique, il ne serait que de signaler cette étrange préoccupation d'un « au-delà » occulte, ce tourment des regards irrésistiblement fixés sur la nuit du mystère. Le mystère, — l'attrait du mystère par

tout ce qu'il ouvre de noirs et fantomatiques horizons, par le sensuel frémissement qu'il suscite en nous de l'incertitude, de la superstition, de l'hallucination, et par la grandeur obscure qu'il donne à nos songes les plus fous, — sera toujours le charme asservissant de l'humanité, sa vieille et jeune chanson. Toujours il fera la fortune des Mages chanteurs, des Grands-Maîtres chanteurs de divers ordres.

Les très vrais artistes des Salons de la Rose-Croix, d'autre part, eurent à subir un ignominieux « démarquage » de leurs inspirations les plus personnelles. Des barbouilleurs de genre, chromolithographes ordinaires de l'aristocratie financière ou épicière, se mirent à planter des crucifiements sur le haut de la butte Montmartre. On ne vit plus que Golgothas à tous les Salons. Les plus vieux et les plus vieillis d'entre les membres de l'Institut s'en mêlèrent. Et cela finit par les saintes femmes au pied de la croix de ce Ghirlandajo hongrois, Michel de Munkacsy. « Les salons, a dit Camille Mauclair, regorgèrent de saintes femmes au tombeau, de lacs de Génésareth, de calvaires, d'apparitions, de pardons et de bénédictions, le tout exécuté dans cette manière blanche et ces éclairages de lanterne magique où. Tannée précédente, les peintres improvisés mystiques montraient bénévolement le pont d'Asnières ou une cour

de ferme. Ce fut une consommation effroyable de mis sels, de chasubles, d'ostensoirs, et de lys. On faillit ri diculiser les lys ! Tous les signes de la foi y passèrent il n'y eut que la foi qui manqua... On appela mystique une peinture plate, aux tons de tapisserie, avec de! modèles presque nuls, une chlorose élégante et fade. Or appela mystique le préraphaélisme grec de M. Burne Jones. Les théâtres figurèrent la Passion en vers et er tableaux vivants. Les pK)èmes s'emplirent de chevalieri et de palefrois, de castels et de troubadours. On rdniga sous la même étiquette les étoffes Liberty, l'anémie la Vierge, les vitraux, Edgar Poe, les primitifs, Saral Bernhardt (dans tous ses rôles), les coiffures àbandeau? plats, surmontées, par quel bizarre caprice ! de cha peaux cabriolet du goût 1830, la maigreur, M. Péladan les robes sans taille et les derniers livres de M. Huys mans. Cecapharnaùm fournit l'arsenal du mysticisme.^ Le capharnaiim n'eût pas été complet, si l'on n'> avait pas vu apparaître les cornes et la fourche de Sa tanas. Les livres de Huysmans, justement, pourvureni à cette suggestion indispensable. On parla de satanisme, de « messes noires », et d'autres extravagances ou lubricités qui se seraient passées là-bas, au pays de Cocasse. Les imaginations en eurent pour leur compte. Qye de gens, détraqués par toutes les confessions de

Durtal, Tami de Mme Chantelouve, en arrivèrent à ne pouvoir aller dans les champs, dans les bois, sans dépraver la nature parleur seule présence» et à ne pouvoir r^arder un arbre dressant ses jambes en Tair, sans voir ce que personne ne voit. Ils découvrirent « des priapées dans les futaies ». Le mysticisme eut ses névropathes et ses fous, qui voulurent se faire prendre pour des diaboliques.

Or, sur le Satanisme un reporter veillait.

« L'Annonciateur-des-Lunes qui veillait toutes les nuits au haut du temple d'Eschmoûn, pour signaler avec sa trompette les agitations de l'astre, aperçut un matin, du côté de TOccident, quelque chose de semblable à un oiseau frôlant de ses longues ailes la surface de la mer. »

Poète, artiste d'une sensualité parfois aiguë et parfois langoureuse, doux berceurde rythmes et subtil manieur de symboles, âme lyrique enfin, pourquoi M.Jules Bois, qm pourrait si précieusement chanter en vers et en prose, chanter toutes les divinités de Tidéalisme ou du mysticisme, s'attarde-t-il avec tant de complaisance en tant de chapelles et d'alcôves que son imagination peuple de démons blêmes ? «Je n'ai pas voulu, a-t-il dit, chanter dans les temples gardés par les rhéteurs, mais sur les montagnes où la pureté laisse davantage res-

pîrer Dieu. » Et le malheur est qu'en disant cela il a été sincère. Étrange trouble d'esprit qui trahit trop cette décadence où devait finir la mysticité voluptueuse 1 On conte en belles strophes le « péché nocturne » qui déshabille et qui viole, on tresse des guirlandes pour « quelque chaste courtisane », on invoque son « daïmon », on regrette avec la « démone » que rien ne soit pervers, hélas I hélas I et que tout soit immonde,, et, de bonne foi ou avec des airs qui y ressemblent, on se vante de « respirer Dieu ».

C'est que de véritables dons de poésie, une sensibilité fine et l'imagination la plus inquiète de rare beauté, ont subi je ne sais quelle corruption par la hantise d'un satanisme qui ne peut paraître à un tas de mécréants que puérilité ou forte malice. M. Jules Bois aurait écrit de plus beaux vers encore que ceux de Prière ou de Douleur d'aimer, s'il avait été un poète tout simplement. 11 a couru ce monde de mystère où se cachent les petites religions de Paris ; il en a dit les naïvetés ou les horreurs. Il a vu le diable, il l'a vu partout. Il s'en est fait le reporter, ou bien, si ce mot risque d'être trouvé trop peu mystique, il s'en est fait l'évangéliste. Cela nous a gâté l'évangéliste, le poète, et même le diable qui nous semblera désormais plus facétieux que tragique.

Dans une étude vigoureuse et fanatique sur le mysticisme littéraire de ces dernières années, — étude qui sert de Préface à un beau livre d'artiste^ le Latin mystique, de M. Remy de Gourmont, — Huysmans a écrit : « L'on peut dire de la Mystique qu'elle est l'âme et qu'elle est l'art de l'Eglise même. Or, elle appartient au catholicisme et elle est à lui seul, 11 ne faut pa^. en effet, confondre le vague à l'âme, ou ce qu'on appelle l'idéalisme et le spiritualisme, ou même encore le déisme, c'est-à-dire de confuses postulations vers l'inconnu, vers un au-delà plus ou moins trouble, voire même vers une puissance plus ou moins occulte, avec la Mystique qui sait ce qu'elle veut et où elle va, qui cherche à etreindre un Dieu qu'elle connaît et qu'elle précise, qui veut s'abîmer en Lui, tandis que Lui-même s'épand en elle. La Mystique a donc une acception délimitée et un but net, et elle n'a aucun rapport avec les élancements plus ou moins littéraires dont on nous parle. »

C'est vers la Mystique, — par delà le mysticisme qui sans doute ne lui semblerait, ainsi qu'à Huysmans, que fariboles et bas pastiches rabaissés au niveau des cuvettes, — qu'un écrivain noble et fier, noble jusqu'à paraître un peu Don Quichotte vengeur, et fier jusqu'à se montrer farouche aux écumeurs de la litté-

rature, M. Remy de Gourmont, a tourné son culte et ses recherches, n a écrit le Latin mystique. L'oeuvre est d'un bénédictin pour l'érudition, et d'un savant moderne pour l'indépendance de jugement, la méthode, la mesure; elle est d'un pieux extatique d'autrefois pour le sentiment, et d'un pénétrant artiste d'aujourd'hui pour le sens et le goût. Les plus belles hymnes de la liturgie catholique y sont reconstituées dans leur int^alité première, traduites et paraphrasées en une langue fervente où 1 on sent de la foi et de l'amour. Une foi et un amour bien personnels. Le grand intérêt des études et de ce qu'on eût appelé autrefois les « réflexions » de M. de Gourmont sur les chefs^i'œuvre de la poésie mystique, est justement qu'on y reconnaît la loyale liberté d'un esprit qui s'est affranchi des admirations ou des préventions convenues, des jugements scolastiques, des interprétations traditionnelles, de la « lettre » apprise, et qui soumet tout à Lépreuve d'une critique directe. Il n'y a là ni théologien, ni « laïque », mais une âme de croyant, ou plutôt de mystique, ingénument sensible aux attendrissements des naïves prières, à la ferveur des adorations et des louan ges saintes, à l'horreur des invocations contre la triste chair de péché, à tout le mystère enfin des rêvesdévotieux, des visions et des espérances. Sur le Die s

trct, sur le Stabat, sur V Office du SainUSacrement, sur la poésie franciscaine, sur Tœuvre poétique de saint Bernard, Tauteur du Latin mystique a écrit de courtes mais pleines pages, dont l'inspiration est tout naturellement religieuse en sa franche spontanéité. La clairvoyance littéraire n'y a rien perdu. Et c'est chose remarquable qu'un mystique d'âme ait pu demeurer par l'esprit un aussi sûr et ferme juge. Si souvent les ardeurs de la piété emportent la critique aux enthousiasmes aveugles I D'ailleurs, le lettré singulièrement expert pour son compte aux subtilités et aux raffinements de r « écriture » décadente, a éprouvé le charme d'une littérature de « primitifs » et a su en discerner l'inspiration profonde. Comme Huysmans et avec la même vivacité d'impressions, M. de Gourmont a pénétré jusqu'à cette idéalité surnaturelle des mystiques où l'art n'est plus qu'une prière. Il a senti <( l'âme du latin même », de ce latin d'église qui « parvint à forcer le tréfonds des âmes, à rendre ces sentiments que fit éclore la venue du Christ : les adorations et les puretés, les contritions et les transes ». Qu'importe, après cela, que de bonç grammairiens puissent contester l'exactitude littérale de certaines, traductions du Latin mystique I Le livre a mieux que l'exactitude : il a la vérité, cette vérité d'intuition et de sentiment que

seul un moine de lettres pouvait mettre en un livre d'heures dont plus d'une phrase semble « tramée avec les fils en argent dédoré d'une vieille étole % et qu'il faut lire « solitaire, chez soi, à l'abri des mufles ».

Or, dit M. de Gourmont, « ce latin méprisamment connu sous le nom de latin d'alise est un peu plus attirant que celui d'Horace, et l'âme de ces ascètes plus riche d'idéalité que celle du vieux podagre ^oiste et sournois... Seule, que l'on soit croyant ou non, seule la littérature mystique convient à notre immense fatigue. » Et il nous révèle ainsi, comme en passant, quelques-uns des plus intimes caractères du mysticisme nouveau. C'est d'abord un affranchissement impétueux de toute la classique sujétion des formes païennes, et la recherche d'un art plus libre, plus sincère, dans l'expansion toute naturelle du sentiment chrétien ; c'est le dédain des pensers médiocres dont les épicuriens littéraires du troupeau d'Horace se firent un banal dilettantisme, et un effort vers l'idéalité la plus haute et la plus austère de l'âme ; et c'est enfin, dans l'immense fatigue d'avoir été toujours déçu par une philosophie de courte vue, l'élevante inquiétude des rêves obscurs, des profonds « au-delà », et, pour tout dire, du mystère religieux.

De tout cela, qui est l'idéalisme mystique, nous re-

trouvons l'âme répandue dans d'autres grandes œuvres de l'auteur du Latin mystique. Nous avons de lui un roman, Sixtine, C'est un poème un peu touffu qu'il a dû écrire, le haut rêveur de lettres, dans la tour d'ivoire de ses beaux songes, loin de la vie. Et ainsi de beau, coup de contes d'une mysticité fantomatique auxquels les pauvres vivants de ce monde ont leurs raisons de ne rien comprendre. « On ne connaît, prétend M. de Gourmont dans une étude sur V Idéalisme, que sa proptt intelligence, que soi, seule réalité, le monde spécial et unique que le moi détient, véhicule, déforme, exténue, recrée selon sa personnelle activité. » Les affreux bourgeois de la littérature ou du pot-au-feu en usent comme s'ils croyaient qu'il dit vrai, et s'entêtent à ne pas le connaître, lui, le grand « ariste » de l'idéalisme. Il s'en venge parfois. On finira bien par savoir que les superbes assauts des écrivains « jeunes » ou « nouveaux » contre les écrivains que le bourgeoisisme a sacrés « illustres », c'est M. Remy de Gourmont qui les mène. 11 y met beaucoup de dédain, et peut-être de la violence. Mais, en ce temps de veulerie, dédain et violence sont la seule chevalerie qui reste.

La chapelle mystique de Péladan, c'est toute tente de carrefour, pas très loin des fenêtres de quelque prin

cesse d'Esté qui dira d'entrer, où le Sâr Tabarin peut amasser les badauds du snobisme.

La chapelle mystique de Jules Bois, c'est un de ces « eschaffaults >> du moyen âge dont l'âge moderne a fait des tréteaux, et sur lesquels se jouaient les << mystères », — les farces ausçi — tandis que les démons rôdaient aux alentours, faisant parmi la foule force gambades, grimaces et contorsions.

Mais la chapelle mystique de Remy de Gourmont, enfm, c'est quelque vieille église, mais où il ne va se chanter à lui-même et pour lui seul, en rêve, quelque prose de la liturgie qu' « à ces heures solitaires où des femmes prostrées demandent au Seigneur l'apaisement de leurs maux )^.

QiJATRIEMb PARTIE

CROYANTS ou CREDULES

Le mysticisme eut aussi ses croyants, ou ses crédules. La croyance, ou la crédulité, n'est pas toujours la foi.

Ce fut un croyant, « le grand Hello ».

11 mourut en 1885, quand s'annonçait à pe|ne dans notre littérature la rénovation mystique. Ayant toujours passé pour un écrivain catholique, il avait été peu lu. Même la jeunesse l'ignorait. « J'ai lu, écrivait Drumont, des premiers Paris de quatre colonnes sur une figurante des Variétés qui venait de quitter la terre, sur

des concubins qui s'étaient décidés à se marier, et c'est à peine si le grand Hello a eu trois lignes de nécrologie. »

Ce dut être encore des Esseintes qui révéla l'auteur de V Homme à nos jeunes décadents. « Presque isolé dans le groupe pieux que ses allures effarouchaient, est-il dit dans A rebours, Ernest Hello avait fini par quitter ce chemin de grande communication qui mène de la terre au ciel ; sans doute écœuré par la banalité de cette voie, et par la cohue de ces pèlerins de lettres qui suivaient à la queue-leu-leu, depuis des siècles, la même chaussée, marchant dans les pas les uns des autres, s'arrêtant aux mêmes endroits, pour échanger les mêmes lieux communs sur la religion, sur les Pères de rÉglise, sur leurs mêmes croyances, sur leurs mêmes maîtres, il était parti par des chemins de traverses avait débouché dans la morne clairière de Pascal où il s'était longuement arrêté pour reprendre haleine, puis il avait continué sa route et était entré plus avant que le janséniste, qu'il huait d'ailleurs, dans les régions de la pensée humaine. » Un croyant, et un penseur, qui ne ressemblait ni à de Maistre, ni à Veuillot, en dépassant Pascal I On voulut y voir, et on se mit à découvrir Hello.

Aujourd'hui c'est affaire entendue dans le monde

des revues mystiques, « le grand Hello » fut un génie méconnu, un prophète inspiré, un « Samson du monde des esprits », qui fut dans la foi, mais qui ne s'y laissa point enfermer et « emporta avec lui sur la montagne les portes de sa prison. » Son action est profonde sur la jeune littérature. Le singulier accord qui est en lui d'un pénétrant esprit d'analyse et d'un biblisme éloquent, d'une libre allure de pensée et d'une foi résolument fanatique, plaît à notre génération d'intellectuels dont c'est le perpétuel souci de concilier les raffinements les plus subtils d'une critique indépendante avec l'émotion mystique ou même avec les suprêmes résignations de la croyance absolue. Par lui le Livre des visions, d'Angèle de Foligno, et les meilleures œuvres de Ruysbroeck l'Admirable, sont devenus, dans certaines chapelles littéraires, des manuels de piété mystique. Et peut-être pourrait-on dire que, si M. Maurice Maeterlinck a été amené à traduire VOinementdes Noces spirituelles et à écrire telles sublimes pages du Trésor des HutnhUs, c'est parce que Ernest Hello avait déjà ouvert le sillon où se lève la moisson d'or des idées et de l'art nouveau. G)mme Baudelaire donc, et comme Barbey d'Aurevilly ou Villiers del'lsle-Adam, « le grand Hello )► est un mystique d'à présent par l'influence de son œuvre de plus en plus connue, admirée, et qui de

plus en plus dirige vers le catholicisme littéraire les aspirations d'une élite.

Il était tout naturellement prophète.

Par Taspect, d'abord. Très maigre, d'attitude penchée, mais portant haut un visage énergique, au large front, aux yeux profondément brillants, il allait dans la rue comme un personnage hoffmannesque. « Sa tête étrange et fulgurante, sa tête aux cheveux légèrement épars, était illuminée par deux yeux qu'on ne peut oublier. Ils étaient tout remplis de cette flamme semi-douce et terrible, de cette lumière supérieure que les hommes ont appelée le Génie. Le front était vaste comme la pensée. Le dos, légèrement voûté comme celui d'Atlas, semblait courbé sous le poids de quelque invisible Univers (i) .»

Par le geste aussi et par la parole apocalyptique, il évoqua^ des visions de prophétisme. Un de ses amis le rencontra parmi les orgiaques fêtes de l'Exposition de 1867. Et Hello de gravement lui dire, avec un geste fatidique : « Mon ami, je m'étonne. » Une stupeur vraie élargissait ses traits. 11 reprit après une pause : « Je viens de passer devant les Tuileries et elles ne brûlent pas encore ! » Puis il leva la main comme les envoyés

(i) Henri Lasserre, Préface de l'Homme.

de Dieu qui annonçaient les malédictions suprêmes aux villes corrompues, et ajouta : « Les Barbares tardent bien à venir I Que fait donc Attila ? »

C'était là le ton le plus ordinaire du maître à ces soirées d'Auteuil où se réunissait la jeunesse catholique. Ernest Hello parlait, parlait, d'une voix tantôt basse, grave, et tantôt vociférante. Un rare geste semblait, par longs intervalles, draper quelque manteau de pontife, puis imposer d'autorité de solennelles affirmations. Tout était d'un oracle.

Et l'oracle disait :

<^ La Vérité !

i> La Vérité, lumière du sanctuaire !

» Elle étendra son rayonnement à toutes choses, à la philosophie, à la science, à l'art...

» Et les hommes s'agenouilleront devant la Vérité.

» L'Église catholique a la Vérité.

» L'Eglise catholique domine tous les siècles. Elle parle de l'éternité avec une familiarité singulière. Si l'Eglise n'était pas plus infaillible qu'une autre société ; si elle ne représentait que la grandeur humaine, dans sa plus haute expression ; si, parlant comme elle parle avec cette autorité foudroyante, elle ne parlait qu'au nom de l'homme, l'éclat de rire qui, d'un bout du monde à l'autre, accueillerait ses paroles, ferait

trembler le toi, et les cathédrales s'écrouleraient!

» Races et siècles, vous qui passez, temps, espace, tenez-vous donc pour avertis I )»

Et Toracle vaticinait longtemps, obsédé par sa vision fixe, sans que rien pût l'en distraire. « Il m'a bien souvent r^ardé, puisque je fus un moment de ses familiers, déclarait un ami ; je suis sûr qu'il ne m'a jamais vu. )»

Ce prophétisme sincère et théâtral, majestueux et emphatique, éloquent et déclamatoire, est dans toute l'œuvre d'Hello. Ce ne sont que phrases et tirades sentencieuses qui jaillissent comme des éclairs de génie et, si l'on veut, illuminent des cimes sublimes ou d'effrayantes profondeurs.^ Une voix lactée, a prétendu quelqu'un, de sublimités et de profondeurs. » Mais point de déduc* tion logique, ni même de liaison artificielle. Les transitions lui paraissaient « une des lâchetés de la rhétorique, une des formes que prend, dans le langage humain, le respect humain. » Et il va donc par coups d'inspiration. Le style est entrecoupé, saccadé jusqu'à l'incohérence. Les idées ne s'éclairent point par le rapprochement, et souvent elles se trament dans une confusion obscure. Barbey avait bien jugé ce caractère de l'œuvre du grand écrivain. Il y reconnaissait moins et plus que du talent. <n Le talent, a-t-il dit, à le bien pren^

dre dans son essence, est quelque chose de continu, de rythmé, d'intégral, qui a je ne sais quelle largeur fluviale, laquelle peut se précipiter ici pour s'alanguir là, mais qui présente toujours une surface étendue ; et, à proprement parler, Ernest Hello n'a pas cela. Je ne m'imagine pas qu'il s'étende jamais beaucoup dans un livre, avec le développement limpide et continu qui fait le livre. Mais il jettera des pages autour de lui, et si elles ne sont pas obscures et ténébreuses, elles étincelleront de génie. Il procède par feuilles détachées. Il est intuitif et rapide comme l'intuition. .. 11 est quelquefois sublime, mais le sublime, non plus, ne dure pas... Le sublime, c'est le coup de foudre. »

Or, le prophétisme est fait d'une grande foi et d'une grande assurance dans la foi. Sans effort, par une intuition de l'âme, le prophète voit Dieu. Il s'incline. 11 écoute la voix qui annonce les hautes révélations. C'est une illumination de son esprit ; c'est un enchantement de son cœur. Point de place aux troubles de l'incertitude. Les vaines paroles de la terre ne montent pas jusqu'au prophète, qui plane dans les régions inaccessibles. Et donc il ne discute pas ; il croit, parce que vraiment il a vu et entendu. « La mer Rouge venait de s'ouvrir, et le Sinaï venait de fumer... Pendant qu'il gardait ses troupeaux. Moïse avait vu le Buisson ardent :

c'était là, au fond du mont Horeb, qu'il avait demandé le Nom du Seigneur ; c'était là que le Seigneur avait dit son Nom, et Moïse avait emporte ce Nom avec lui comme un guerrier qui se revêt de son armure.» G>mme il fut le Moïse de sa foi, « le grand Hello » ! Il avait vu le buisson ardent. Pas une ombre n'obscurcit un instant cet éternel souvenir. Et Ton admire ce mystère d'une âme dont ce fut tout simplement la fonction de croire, d'acquiescer dans l'adoration au verbe divin, et qui ne put jamais comprendre l'orgueilleuse rébellion de tant d'autres âmes contre la foi. Hello fut le croyant, au degré où d'aucuns l'appelleraient le crédule.

Peut-être cette foi de prophète visionnaire, cette parfaite assurance dans la foi, furent-elles faites d'un beau dédain des simples vérités de ce monde, et donc d'une hautaine ignorance. Ernest Hello n'avait rien appris. Il fit son droit ; il fit même sa théologie. Il n'apprit rien de la science ou des philosophies nouvelles, bien persuadé que l'esprit humain n'avait pu faire de progrès depuis la scolastique. L'horizon de son savoir se limite donc aux vérités dogmatiques dont un professeur de Saint- Sulpice, comme à un élève bien soumis du séminaire, lui exposa l'immuable et traditionnel système. Par delà cette ligne de clartés célestes où le théologien Hello se complaisait avec un sentiment de supériorité, comme

sll eût seul exploré le royaume de lumière, n'y a-t-il pas de larges frontières que de moindres vérités éclairent d'un demi-jour, et n'y voit-on pas errer, chercheurs de plein jour, les savants, les sages, les plus nobles d'entre les hommes qu'inquiètent les grands problèmes de la vie ? Peut-être. Mais il faut redouter ce pays de ténèbres et d'illusions. Le soleil de Dieu n'y luit jamais. Et que sont les humbles fanaux que les humains y allu. ment ? C'est la lueur mortelle aux phalènes. L'apôtre des nations a montré aux exilés, aux égarés de ce pays, le flambeau salutaire. Il n'a voulu savoir que Jésus- Christ, et Jésus-Christ crucifié. La montagne du Calvaire est la citadelle rayonnante d'où s'épand toute lumière sur le monde ; la croix du Christ est la croix de feu qui illumine tous les regards au fond des hori. zons les plus lointains. La croix est le dernier mot de la philosophie aussi bien que de la science. La croix est la Vérité, en laquelle on possède toutes les vérités. Et «le grand Hello », allant jusqu'au bout de cette exaltation d'intellectualisme mystique, pensait que le progrès de l'esprit consiste à diminuer le nombre de ses idées, à atteindre l'unique idée qui vaille, l'idée de Dieu dans la forme absolue de l'orthodoxie catholique.

Ce faîte gravi, c'est dans l'âme la sérénité suprême. « Allez dans la campagne, votre œil se repose, parce

que rhorizon s'élargit et parce que les couleurs sont variées. Gravissez une montagne, le repos de votre œil augmente avec le panorama qui se découvre. Enfin, regardez la mer. Même malgré vous votre œil se tranquillise et s'épure ; il jouit profondément de la limite reculée ; le ciel et la mer lui imposent le repos. Voilà ce que dit l'horizon. Tout près, l'objet regardé aveugle l'œil ; trop près, il le fatigue ; lointain, il le repose ; immense, il le ravit. Et la vue physique est l'image de l'autre. C'est la portée du regard qui le fait beau, qui le fait calme, qui le fait souverain et qui le fait pur. y> Ce qui veut dire, sans la poésie, que l'esprit se tourmente bien vainement des questions rapetissées que la vie suscite près de nous et dont le détail nous aveugle, qu'il faut voir haut et large, sur la montagne, et perdre son regard dans la placide et quiète contemplation de Dieu. Laissons en bas s'agiter savants et philosophes, pauvres gens. Nous, soyons en haut des croyants, et des théologiens mystiques.

Oui, mystiques. Car le prophète Hello ne s'en tint pas longtemps à la sèche dogmatique de son professeur de Saint-Sulpice. 11 trouva même que les idées intéressantes de Lacordaire étaient extérieures au vrai christianisme, et pouvaient porter cette inscription : Fues prises du dehors. Et sans doute il jugea, ainsi que Louis

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Veuillot, que « si l'on considère Tordre des génies, l'inculte Ruysbrœck comme théologien, partant comme philosophe et comme poète, surpasse Bossuet autant que Dante, par exemple, surpasse Boileau >>. Il alla donc aux purs mystiques, à Angèle de Foligno et à Ruysbroeck. Parvenu à ces sublimes oracles du mysticisme, et plein de pitié pour des penseurs de la philosophie chrétienne tels que Bossuet ou Lacordaire, que se serait-il soucié d'autres bons philosophes ou savants qui, plus loin encore de sa prophétique vision, s'entêtent avec une vaine âpreté à découvrir un savoir nouveau et à augmenter le dérisoire éclat des vérités humaines ? Ceux-là, Hello prit le parti de les dédaigner, de les ignorer, et quand même de les accabler de toutes les imprécations de son prophétisme.

C'est ainsi qu'il a vite fait d' « écraser » Renan. Cela consiste à reconnaître « le charme xie cette parole humaine qui s'est tournée contre la Parole éternelle >>, et à dénier tout le reste, par une criaillerie acharnée, sans d'ailleurs exprimer la pensée supérieure qui serait par elle-même une réfutation. La philosophie de Renan, c'est le vide, le néant absolu. La science de Renan, c'est une immense duperie. Le succès de Renan n'est fait que d'une glorification à outrance pour laquelle conspirent tous les ennemis de l'Église. « Et M. Renan I Son léger

talent, fait de finesses et de nuances, ne semblait pas fait pour une si grande fortune; mais il attaquait l'Église et il a été porté aux nues. 11 est peut-être étonné lui-même de la grandeur de ses succès» et compare le sort qu'il a eu au sort qu'il aurait eu s'il était resté fidèle ! Cette comparaison est épouvantable. Lecteurs conservateurs, lecteurs catholiques, je vous le dis en vérité : Vous avez parmi vos écrivains des hommes de plus haute taille que M. Renan. Vous avez ce qu'il fallait pour le confondre. Mais vous ne l'avez pas confondu I Vous avez oublié vos amis, vos défenseurs. Ceux qui ont écrasé M. Renan en principe et en droit ne l'ont pas écrasé en fait, parce que vous les avez abandonnés. » Et on retrouve là l'éternelle rhétorique de combat, l'éternelle complainte d'un certain monde catholique. Écraser, confondre I Écrivain de haute taille, dont un parti pris néglige de soutenir le mérite I Le malheur est que les écrasés et les confondus demeurent debout toujours, comme s'il n'y avait pas des écrivains de si haute taille.

Hello, lui, se' donna un jour pour tâche d écraser et de confondre la plus puissante philosophie de ce siècle, la philosophie allemande. Il appela cela Babel, bien entendu, et il fit ce discours : « Prenez un microscope. Voyez- vous dans les bas-fonds se remuer ces

infiniment petits ? Ce sont de petits bonshommes qui ne savent plus même lire. Vous qui auriez pu être grands, si vous aviez voulu vous mettre à genoux, Fichte, Schelling, Hegel, ah ! comme vous êtes punis I Vous vous êtes révoltés sur les hauteurs, et vous voilà châtiés même dans les bas-fonds ! Quels sont ceux-ci, et que font-ils ? Ils parlent, mais ils ne disent rien ; on ne peut même plus ni caractériser, ni nommer leur erreur. Ils sont entrés dans le domaine du je ne sais quoi... Hegel a condensé l'erreur ; il l'a systématisée, il l'a proférée, si je puis ainsi parler, tout entière, et tout entière en un mot. Sa formule est sur le frontispice de l'École de Satan, qui, désormais se moque des imitateurs, en les défiant de faire mieux. Satan s'est reconnu dans la formule hégélienne, il l'a admirée comme une chose à lui, car l'Orgueil, Satan et Hegel poussent le même cri : l'Être et le Néant sont identiques. » Que vient faire Satan en cette affaire, et que ressort-il, contre des systèmes philosophiques établis avec une si profonde sûreté de déduction, de cette redondante apocalypse qui ne réfute rien et n'énonce rien? Voilà comme le catholicisme pourtant s'oppose à l'h^élianisme, si « le grand Hello » passe pour le prophète catholique.

Et enfin il émet contre la science ces préventions d'illuminé : « Pour saisir à son principe la catastrophe

de la Science, il faut jeter les yeux sur TEden. La Science eut sa place dans la phrase que le serpent dit à rhomme : Eritis sicut Dit, ScienUs, Le nom de la Science fut l'occasion de la révolte, et ce souvenir a })esé sur elle d'un poids inconnu. Regardez l'histoire du monde. Une crainte mal défmié s'empare de l'homme, quand le nom de la Science est prononcé. Il lui semble vaguement, sans qu'il s'explique cette apparence, il lui semble vaguement que la science est dangereuse. Elle se lie, dans la haute antiquité, au Souvenir, à la fois confus et intime, d'une désolation épouvantable... La Science est suspectée, la Science fait peur à l'homme, comme si un écho, incomplet, mais prolongé lui répétait à l'oreille quelques syllabes de la phrase du serpent. » Je ne sais s! la science est si diabolique, et si terrible à l'humanité. Dira-ton jamais jusqu'où peut aller le diable ? Mais c'est instituer singulièrement son procès que de remonter au serpent de l'Eden, d'aller chercher contre elle des griefs si loin de notre âge où, paraît-il, on a tant de faillites à lui reprocher, et de la présenter comme suspecte aux hommes quand tout leur effort est pour la conquérir.

Le prophète n'est pas toujours si plaisant. L'effort philosophique ou scientifique, tout le progrès intellec-

— I05 — tuel d'un siècle qui semble ne guère se conformer aux lois de la contemplation supérieure des mystiques, finissent par l'exaspérer. 11 se répand alors'en paroles de colère, en hargneuses critiques, en malédictions violentes. 11 maudit comme Isaïe, mais comme un Isaïe du journalisme, qui ferait de la polémique, Il a des aphorismes aussi tranchants que des définitions ou des décrets conciliaires, et des imprécations aussi superbes que des anathèmes. Et vraiment il a mission de Dieu pour tirer vengeance de la chimie, de l'histoire naturelle, de la philosophie, qui ont cet irrémissible tort de ne pas s'en tenir aux renseignements scientifiques de la Bible ou au savoir surhumain de l'Église. Mais suivant l'avis de des Esseintes, « Ernest Hello s'était plu à jouer les petits saint Jean à Pathmos ; il pontifiait et vaticinait du haut d'un rocher fabriqué dans les bondieuseries de la rue Saint-Sulpice, haranguant le lecteur avec une langue apocalyptique que salait, par places, l'amertume d'un Isaïe... 11 apparaissait ainsi qu'un apôtre vindicatif, orgueilleux, rongé de bile, et il se révélait également te^ qu'un diacre atteint de l'épilepsie mystique, tel qu'un de Maistre qui aurait du talent, tel qu'un sectaire hargneux et féroce. »

Ernest Hello, croyant, prophète et foudre d'anathè" mes, représente trop bien certame race d'hommes, dont

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tude humaine I Nous savons que « le grand Hello » en fut un peu de ceux-là, de cette tribu hiératique de marguilliers au verbe souverain et proscripteur, qu'il fut leur pontife, et un peu leur corybante.

Odieuse race, en somme ! Son bonheur, trop facile, est aussi trop insolent. Elle a la foi, mais une foi qui ne fut jamais conquise, et qui demeure comme passive, inconsciente. Elle y cherche moins une élévation d'âme et un suprême bienfait moral, qu'un reproche contre ceux à qui n'en échut pas le divin privilège. Tout ce qui n'est pas l'étroite formule de son credo, elle le nie ou maudit avec une passion féroce, par une rage d'anéantir l'effort intellectuel des hommes et d'arracher de leur, cœur l'humble consolation d'une vérité ou d'une illusion qu'ils auraient trouvée hors de son formulaire.

Sa foi est sans pitié et sans amour. Sa foi n'est pas la

douce lampe du sanctuaire qui projette au loin, dans les ténèbres, la lueur mystique des vitraux et éclaire le chemin même des pauvres errants de la nuit. Sa foi est l'impitoyable table de la loi, la table de marbre où sont gravées, en articles lapidaires, les seules vérités à reconnaître en ce monde, et devant laquelle, dressée à la porte du temple, il faut aveuglément s'incliner comme devant l'ordre de quelque tyran d'en haut, sous

peine d'entendre des paroles de mort. Race odieuse de sectaires, celle qui a cette foi I

Pourtant Ernest Hello fut mieux que le prophète d'un sectarisme outrecuidant. 11 fut un véritable écrivain, et qui parfois sentit et pensa en homme libre. Si la préface, « abracadabrante » selon des Esseintes, des Œuvres choisies de Ruyshrœck V Admirable, si les Paroles de Dieu, paraphrase, compliquée et confuse des Ecritures, si les Physionomies des Saints où, dit Barbey d'Aurevilly, « il vient de toucher d'un effleurement de feu trente-deux têtes de saints qu'il a rendues flamboyantes », si toutes ces œuvres chaotiques, fulgurantes et laborieusement lyriques sont le prophétisme au pinacle, il est bien vrai que telles pages de Philosophie et Athéisme, surtout de V Homme, sont une très humaine et très profonde littérature. Lorsque le regard d'Hello daigne descendre des hauteurs où resplendit le soleil, où s'assemblent aussi les nuages, et s'abaisser sur les choses de cette terre, il est étrangement pénétrant. L'«Avarice)>, r « Homme médiocre », le « Monde », la « Critique », ont été vus avec la perspicacité d'un très subtil analyste. Dans « le grand Hello » il y avait un des psychologues les plus aigus de notre temps fertile pourtant en miracles de finesse psychologique. Et l'on se prend à regretter que l'exaltation du prophète ait emporté si

loin, dans la région des entités mystiques, le psychologue qui eût si bien observé et révélé les êtres vivants de ce bas monde.

Le prophétisme, du moins, a soutenu Hello dans une élévation de pensée qui convenait à sa noble nature, et dans un sentiment de la vérité, de la beauté supérieure, où se réfugiait son âme hostile à la médiocrité. L'auteur de VHomme a donc pu établir sur de fermes principes la sévérité de sa critique philosophique ou sociale : il a su, ayant la foi, au nom de quoi parler. Il l'a fait avec Tamère liberté d'un pessimisme chrétien qui médit des hommes en médisant du « monde )>, et condamne la vie en condamnant le péché ; il Ta fait avec une sincère passion des lettres et de la gloire littéraire ; 11 n'y a trouvé aucun des avantages dont se paient les talents vulgaires. La jeunesse admire en lui, pour tout cela, un grand caractère parmi nos désastres moraux, un homme de foi et de certitude parmi nos troubles intellectuels, un écrivain passionné parmi notre scepticisme littéraire, enfin un prophète mystique parmi nos vulgarités de pieds plats.

La jeunesse a bien raison de Tadmirer plus que ne le permet une sage et banale critique.

Il fut toujours mystique.

C'est en terre sainte du mysticisme, en ce pays des vieilles Flandres où le lys de Memling fleurit entre les murs noirs de Thôpital de Bruges, que sa race vécut un pieux passé. L'âme flamande demeure en lui.

Mais, tout d'abord, il s'attarda aux soirées de Médan. Il fut naturaliste. Il vit, de cet œil que vantait le maître, les basses horreurs de la vie médiocre. Il écrivit des histoires paradoxalement vulgaires, où tout n'était que laideurs, puanteurs, grotesques misères. UnTéniers, en sa grossière poussée de sang, et un Téniers sans l'honnêteté de la joie, ce flamand de Sac au dos, de Marthe, des Sœufs f^atard, d'En ménage. Sans joie, certes. Un mépris féroce de l'humanité, une amère ironie dominent toute l'œuvre. Il semble que l'auteur ait cherché l'ignominie physique et l'ignominie morale, l'odeur du péché, pour l'extravagant et démoniaque plaisir de s'en infecter, puis de la maudire en une éructation de mots effroyablement nauséabonds. L'outrance, en vé rite, atteint les proportions d'une apocalypse naturaliste. Et l'on se demande si dans ce surhumain dégoût des platitudes et des abominations ordinaires, dans cette haine de l'existence plate, sale, stupide, dans ce pessi-

misme truculent, il n'y a pas comme une atavique empreinte de la détestation ancienne et profonde que l'âme catholique des vieilles Flandres dut ressentir pour \t péché.

Puis il trouva ça simplement bête, de vivre, llfut M. Folanlin, dans /4 vait l'eau. Car Huysmans, ■ s'agit de lui, comme vous l'avez bien pensé, — se franchement dans chacun de ses livres, et il en devient le principal, sinon l'unique héros. M. Foiantin, einplovf de ministère, cherche dans divers restaurants qui puent le graillon un bifteck mangeable. Il ne le trouve nulle part. Il se lamente là-dessus en sa chambre garnie, C'est tout. La vie, comme cela, est-elle assez absurde! Elie nous semble tragique, la détresse d'une pareille pi*litude. Et du moins l'âme n'est point si bas qui éprouve un mépris douloureux de ce terre à terre et une nostalgie profonde de quelque destinée miew remplie. 11 n'y a pas de paradoxe à le soutenir, M. Folantin doit avoir un fond d'inquiétudes confusément mystiques, un souci de l'au-delà. Pourquoi non ?

Huysmans, entre le ministère, le restaurant et b

chambre garnie, veut introduire quelque factice intérêt

■ Puisque l'existence toute droite est si profondémenl

nulle, vide, ennuyeuse, il vivra >■ à rebours y>. Il s

grand seigneur des Esseintes qui, malade, névropathe, .

« s'embête à crever », qui recourt, pour se sauver de l'ennui, à toutes sortes d'artifices et à un néronisme de gageure ; et il nous racontera, dans A rebours, ses perverses expériences de détraqué. Or, des Esseîntes passe en revue, une nuit, et maintes fois par la suite, sa bibliothèque. Les classiques lui paraissent des cuistres. C'est les Pères de l'Eglise, puis Prudence, Sidoine Apollinaire, Sédulius, Marius Victor, Fortunat, et autres saints auteurs, qu'il fréquente désormais. Les grands Mystiques aussi lui sont familiers, d'Angèle de Foligno à Ruysbroeck. Et il dit son avis, qui n'est ni banal ni déraisonnable, sur toute une suite de bons écrivains de notre temps, catholiques et mystiques, que son caprice a découverts et auxquels son admiration fera auprès du public un succès de curiosité. Combien Hello et Verlaine, sinon Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, Villiers de risle-Adam, ne doivent-ils pas de leur fortune nouvelle au fantasque des Esseintes I Mais donc, les raffinements exaspérés et les plus compliquées recherches ne lui ayant pas donné le goût de vivre, ne sentira-t-il pas quelque éveil vaguement religieux d'avoir trop farfouillé le mysticisme littéraire ?-<4 rebours se termine par cette invocation : « Comme un raz de marée, les vagues de la médiocrité humaine montent jusqu'au ciel et vont engloutir le refuge dont j'ouvre, malgré moi,

- "4les digues. Ah I le courage me fait défaut et le cœur me lève I Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l'incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s'embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n'éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir I » Et c'est par les plus bizarres raisons que des Esseintes, aux dernières pages, est empêché de << se forcer à posséder la foi », de « la visser par des crampons dans l'âme ». En tout cas, il y tend. L'âme mystique des Flandres va se libérer et chercher son Dieu.

Ce sera par un long détour. Dans Là-bas, Durtal, — et c'est toujours Huysmans, — rencontre d'abord le diable. Il s'égare au pays noir du satanisme et de la magie, parmi des sacrilèges erotiques, saugrenus. Tout cela ne le satisfait, ni ne le retient. 11 regarde, sans croire. Le tour de Dieu va venir. Car c'est déjà un hommage à Dieu que d'avoir voulu découvrir le diable. ^ Ici-bas, tout est décomposé, tout est mort, mais làhaut I Ah I je l'avoue, l'effusion de l'Esprit-Saint, la venue du Divin Paraclet se fait attendre I Mais les textes qui l'annoncent sont inspirés ; l'avenir est crédité, l'aube sera claire I » Et Durtal revient des diableries perverses, gardant à l'âme sa profonde inquiétude du mystère.

Peu après on le vit, Durtal, courir les églises et les

chapelles. Il entendait des messes dès Taurore, avec les servantes, et le soir il errait dans Tombre des nefs, pour les saluts. Ses amis se heurtaient sans cesse à son pèlerinage recueilli, de Saint-Sulpice à Saint-Séverin ; ils n'étaient pas rassurés. Qu'allait-il survenir ? Un jour Durtal partit pour la Trappe. Là il se confessa, com- «munia, et faillit prendre le froc ; la bonhomie pieuse du frère porcher Tavait touché. « Ah I vivre, vivre à l'ombre des prières de l'humble Siméon, Seigneur ! » Durtal était converti. Le mystique des messes noires était passé à la Mystique catholique.

Huysmans raconta cette conversion dans£« route. Le livre fut un événement. 11 donna lieu à un nouveau problème d'histoire. Car tous ne crurent pas à la conversion. Ceux-là qui le désiraient, crièrent au miracle, lis parlèrent de la grande puissance de la grâce, et rappelèrent le souvenir des convertis illustres depuis saint Augustin. Leur lyrisme même s'échauffa : ils invitèrent les catholiques à tuer le veau gras pour célébrer le retour de Huysmans, l'enfant prodigue. D'autres,moins confiants et qui connaissaient mieux leur littérature, répliquèrent : <( Un miracle, certes, et un grand effet de la grâce ! Car c'est un écrivain, et de l'école où l'on se documente, et d'une âme jadis bien peu chrétienne. ^

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On discuta ; on chercha des preuves. Les premiers, qui tenaient pour la conversion, all^;uèrent un goût très prononcé pour le plain-chant, un grand zèle pour les bonnes traditions de Torgue, une admiration très fervente de Tart gothique et des cérémonies du culte, et surtout la visible sincérité. En quels termes Durtal parle de ses abominations, de ses tentations, de sa retraite, de sa confession à la Trappe ! Non, cela ne s'invente pas : il a fait une expérience pour de bon.

A quoi les autres de répondre que cette sincérité est plutôt gênante. Durtal aurait pu se convertir encore plus, et de plus d'abominations, sans nous en faire une aussi longue et véhémente confidence. Il était d^oûté de la vie, bien las. 11 avait « le cœur racorni et fumé par les noces ». Il n'était plus bon à rien. Il avait commis toutes les débauches : il avait tout fait, tout. « Je me vomis », disait-il. Sur tout cela, on peut l'en croire. Mais quel besoin de nous confesser sa noce si soigneusement, jusque dans les détails, et avec une si laborieuse intensité d'expression ? Et quelle raison de troubler ainsi de bonnes âmes qui eussent attendu d'un nouveau converti des récits plus pudiques? Cette Madame Chantelouve, « une adultère démoniaque qui l'avait précipité dans d'affreux transports, qui l'avait lié aux crimes sans nom des méfaits divins, aux sacri-

lèges ^j et Florence, « avec son sourire de petit voyou et ses hanches de garçonne... une fille trempée dès Tenfance dans les incestes, barattée dès sa puberté par des passions de vieillards, sur les canapés désossés des mar^ chands de vins », qu'ont-elles à faire dans un livre qui devrait être d'édification commune ? Enfin, Durtal se complaît à d'ignobles histoires de ses nuits à la Trappe, à des cauchemars qui se déroulent sur les territoires de la Luxure, et cela n'est pas d'un vrai converti qui s'efforcerait plutôt d'oublier les vieilles turpitudes. Qyant à son admiration de l'art d'église et des cérémonies, quant à son goût du plain-chant, DurtaUes exprime à sa manière. Cette manière est d'une irrespectueuse drôlerie. 11 s'indigne contre la ^ bondieusarderie qui s'épand le long de la rue Saint-Sulpice ». 11 trouve que les messes sont « gargotées » et <( cuisinées », et que les prêtres «versent à plein bol leur bouillon de. veau pieux». 11 parle couramment du «goguenotde l'au-delà». Il veut se passer l'âme « au chlore des prières, au sublimé des sacrements ». La confession lui est bonne « à touiller sa boue », à vider « le purin de son étable ». Dans les maîtrises, « la voix des enfants de chœur, casse à tous coups, tandis que graillonne l'âge avancé des basses », ou encore les chantres ^ barattent une margarme de sons vraiment rance ». Des chœurs « se plai-

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sent à simuler les borborygmes qui gargouillent dans les conduites d'eau >>. Et cette << mystique égrillarde, ces fonts à l'eau de bidet qu'inventaJ[jounod y>\ Et « la graisse », et la « vaseline >> des orateurs sacrés 1 Non, tranchement, Durtal ne pouvait s'introduire, en déménageant un pareil vocabulaire, dans un monde doucereux et ronronnant, qui se délecte aux pieuses fadeurs des librairies de la rue Saint-Sulpice. Huysmans converti au catholicisme, allons donc I Voilà ce qui se répliquait.

Le reportage s'en mêla. On arracha des indiscrétions aux amis et aux connaissances. On provoqua cauteleuse ment des lettres pour en scruter le ton. Enfin, de toute cette campagne de curiosité, il résulta que Huysmans était sincèrement converti. Et M.Henry Bauërput conclure : « La conversion de mon admirable ami J,-K. Huysmans, qui s'est peint sous les traits de Durtal, est la conséquence et la conclusion de sa vie... 11 se trouve dégoûté et inassouvi... Alors s'offre à lui l'idéal de charité et de paix, le réconfort dans la prière et la foi. 11 aspire à l'apaisement dans l'idéal divin ; il dépouille ses vanités, ses manies de vieil homme. En route I il s'achemine vers le refuge et le port. Dieu le soutient, l'assiste, le reçoit dans sa cité. Qui ne l'envierait ?... Vision céleste... >►

Pourquoi ne pas être des bonnes âmes qui croient à la sincérité de Durtal ? Ce n'est point un si méchant être. 11 aima la perversité pour l'art, si l'on p^ut dire, et par dilettantisme, plus que pour le mal. Et encore il faut faire très large la part de la fanfaronnade littéraire. En tout cas l'âme ne fut pas viciée en sa spiritualité profonde. 11 sentit monter en lui, aux heures orgiaques, la honte et le remords. Un mysticisme de tristesse l'enveloppa toujours. Et de généreuses aspirations, ravivées par la douleur, le délivrèrent des liens infâmes qui l'asservissaient à d'hyperboliques monstruosités de dépravation, pour l'élever à Dieu.

Cela se voit quelquefois parmi notre génération décadente. Durtal est, en traits singulièrement puissants et outrés, une figure typique. Que de je jnes hommes, que d'écrivains* surtout ou d'artistes, dont l'âme « faisandée » cherche l'air pur et qui voudraient inettre quelque propreté dans leur être intérieur, « faire un paquet de leur passé pour le désinfecter »«î Ils ont un invincible besoin de moralité, du moins un èouci, qii^ revient sans cesse, d'élégance morale. Sahs la foi, sur quelle force compter, qui les arrache au mauvais lieu « des délices illicites et des joies indues », et donne à leur conscience l'harmonieuse beauté des sentiments chastes ? Oh ! croire. Seigneur, avec les simples et les

saints ! Et ils s'efforcent de croire, de prier comme quelque divin porcher Siméon, en « s'abètissant » selon le mot de Pascal. Dans la troublante désolation des intelligences, dans l'incertitude désespérée des philosopbies, dans le désarroi des cœurs, la foi leur apparat au loin, calme refuge à leur veulerie d'esprit et de volonté. Le désir de croire est en eux un mouvement de répulsion devant la vie malpropre, un appel au Dieu sauveur, et finalement une molle lâcheté. Us vont, par delà le christianisme sévère et vertueux, jusqu'aux rêveries mystiques des cloîtres. Ils s'y exaltent en artistes, et s'y complaisent en dilettantes. Ils sont I en somme, moins des croyants que des crédules, et moins des hommes d'action morale que des rêveurs d'une mysticité sensuelle. Mais il est bien sincère, le cri de détresse de leur âme.

Que s'il s'agit de reconnaître en Durtal et en ses pa- I reils de vrais convertis, de vrais catholiques et désormais de vrais fidèles bien de leur paroisse, je comprends que l'on n'y mette pas trop de hâte ou même que l'on y mette quelque méfiance. Il n'est pas pour l'Eglise d'à présent, Durtal, et il le dit avec vigueur. Dans cette Église il ne voit que cagots et dévotes. Le <( Catholicisme moderne » lui semble une religion aussi terre à terre que la Mystique est haute. C'est à la Mystique

qu'il donne sa foi. « Et c'est vrai, cela, s'écrie-t-il. Au lieu de tendre de toutes ses forces à ce but inouï, de prendre son âme, de la façonner en cette forme de colombe que le Moyen-Age donnait à ses pyxides, au lieu d'en faire la custode où l'hostie repose dans l'image même du Saint-Esprit, le catholique se borne à tâcher de cacher sa conscience, s'efforce de ruser avec le Juge, par crainte d'un salutaire enfer ; il agit non par dilection, mais par peur. C'est lui qui, avec l'aide de son clergé et le secours de sa littérature imbécile et de sa presse inepte, a fait de la religion un fétichisme de Canaque attendri, un culte ridicule, composé de statuettes et de troncs, de chandelles et de chromos ; c'est lui qui a matérialisé l'idéal de l'Amour en inventant une dévotion toute physique au Sacré-Cœur I » Là, bien bonnement, que voulez-vous que pense d'une pareille profession de foi un strict juge de l'orthodoxie, un marguillier fiér de son formulaire et intraitable sur la lettre, quelque pieux autoritaire enfin qui sait que l'Église n'est faite que pour que les fidèles la vénèrent aveuglément et lui obéissent humblement. De l'Église, Durtal s'en passe volontiers, comme le frère Siméon. « Ah I ce frère Siméon, il est innocent, il ne sait rien de ce que nous connaissons et il connaît ce que tout le monde ignore; son éducation est fait& par le Seigneur même qui Tins-

truit de ses vérités incompréhensibles pour nous, qui lui modèle Tâme avec du ciel, qui s'infond en lui et le déifie dans l'union de Béatitude I ^ L'union mystique de béatitude avec le Seigneur, son seul maître et inspirateur, voilà toute la religion du converti (ÏEn route.Ok n'a rien à voir avec le catholicisme de soumission intellectuelle et de discipline formaliste dont l'Église s'est faite, telle quelle, la gardienne. Et je crois bien que Durtal est tout simplement l'un des frères, le père spirituel peut-être, d'une confuse confrérie de mystiques, qui rôdent autour du culte catholique et quelquefois autour des tables de communion, mais se créait au fond de l'âme une religion personnelle, et cherchent leur direction sainte dans les révélations d'Angèle de Foligno ou de Ruysbroeck, d'Hello ou de Maeterlinck plutôt que dans les mandements de leur évêque.

Les raisons, d'ailleurs, qui ont déterminé la conversion d'un héros passé déjà par les avatars de Folantin. de des Esseintes, et du Durtal de Là-bas, ne devaient pas le mener à l'ordinaire catholicisme de tout le monde. Ces raisons sont très particulièrement littéraires. Durtal est le converti littéraire par excellence.

C'est d'abord une ardente passion d'art, et d'art religieux, qui le fait entrer dans les églises et assister aux offices. Toute la beauté mystique du moyen âge, loin de

notre platitude où règne le « muffle», surgit à son regard dans le demi-jour mystérieux, moite, vieilli, des nefs et des chapelles. ^ Ah I les charitables églises du Moyen Age, les chapelles moites et enfumées, pleines de chants anciens, de peintures exquises, et cette odeur des cierges qu'on éteint, et ces parfums des encens qu'on brûle ! » 11 vit à cette époque « douloureuse et exquise ». 11 s'imprègne, en une sublimité d'évocations qui l'élèvent au-dessus des sens, de cette religion naïve et pieusement imaginât! ve qui s'exprimait par une harmonieuse association de tous les arts. « C'était en peinture et en sculpture les primitifs, les mystiques dans les poésies et dans les proses ; en musique c'était le plain-chant ; en architecture c'était le roman et le gothique. Et tout cela se tenait. » Comme tous les artistes et tous les lettrés, Durtal voit dans « cet art qu'il avait fondé, cet art que nul n'a surpassé encore », la vraie preuve du catholicisme. Mais à présent plus de sentiment sincère de l'art religieux dans un clergé dont il faut sans doute, — et certes, la Providence y a vigilamment pourvu, — que « l'étiage concorde avec le niveau des fidèles », c'està-dire avec une « poignée de dévotes ». On a des églises sans religion. On a la Madeleine, par exemple, « dont l'extérieur n'est surmonté d'aucune croix et dont l'intérieur ressemble au grand salon d'un Continental ou

d'un Louvre ». Là-dedans on admet « Tonanisme musical » de Gounod, en faisant taire le vieux chant grégorien désormais incompris. Et on entasse les effrayants péchés, les sacrilèges de la laideur. « L'ignorance du clergé, son manque d'éducation, son inintelligence des milieux, son mépris de la Mystique, son incompréhension de Tart, lui ont enlevé toute influence sur le patriciat des âmes. 11 n'agit plus que sur les cervelles infantiles des bigotes et des mômiers ; et c'est sans doute providentiel, c'est sans doute mieux ainsi, car s'il devenait le maître, s'il parvenait à hisser, à vivifier la désolante tribu qu'il gère, ce serait la trombe de la bêtise cléricale s'abattant sur un pays, ce serait la fm de toute littérature, de tout art en France I » Aussi Durtal fuit la laideur impie de l'Église présente. 11 se réfugie dans l'art et la piété mystique des siècles morts. Il fréquente les plus vieilles églises ou les couvents les plus retirés de la banalité moderne. Au vieux Saint-Séverin seulement il peut entendre la messe et prier : là. les pierres << suintent la foi ». Et c'est l'âme sainte du passé, survivante en l'antique liturgie, qui lui semble seule capable de ranimer l'âme moderne par une force virtuelle, par la certitude toute puissante de sa foi. par le miracle toujours renaissant de ses oraisons et de ses proses inspirées. L'artiste donc a fait en lui le

croyant. Mais Tart du moyen âge a fait un mystique du moyen âge, et Ta pris tout entier. Et tout cela est une complication littéraire qui, je crois, ne pouvait guère jeter Durtal parmi la clientèle assidue des sanctuaires qu'il juge « profanés par des fredons de cafés-concerts », et où « la routine machinale a tué Tâme des liturgies et aboli le sens divin des hymnes ».

Voici maintenant qui est plus spécialement de la littérature dans cette conversion : car ce n'est point par le seul miracle de Tart qu'elle fut accomplie. Durtal, qui est écrivain, a le tempérament, « la psycholc^ie » de Huysmans. Il a donc méprisé la vie, les détails humbles ou répugnants de la vie, V « embêtement » de la vie. Mais à ce mépris, par un âpre raffinement, il a fmi par prendre une sorte de plaisir. Il a aimé les choses laides et bêtes à force de les mépriser, pour l'orgueil qu'il avait à les mépriser. Et de tout cela, des réalités observées, du mépris qu'elles lui inspiraient, de l'aristocratique plaisir de ce mépris, il a fait matière d'art. D'où, sans doute, de rares et complexes jouissances d'artiste, par un mélange de sentiments contraires. Or, ce mépris de la vie extérieure devait vite ne plus suffire à l'imagination haineuse de Durtal et à son dilettantisme exaspéré. C'est donc lui-même qu'il a voulu livrer à son propre dégoût. Il s'est regardé vivre.

jusqu'à la nausée. Plus féroce et plus aiguë que toutes a été la volupté, comme il dit, de « ise vomir ». Et comme la fadeur d'une existence idiote, à la maniin de Folantiiï, resterait seulement pesante, il joue le des Esseintes et le Durtal des messes noires pour s'avilir plus, s'abhorrer plus et par là renouveler plus violemment son plaisir. Un plaisir double, qui est d'abord de se mépriser en homme, et puis de crier en artiste ce mépris. Qye si ces choses paraissent de pures extravagances, rappelons-nous quelle étrange griserie le plus I sage d'entre nous éprouve parfois à s'encanailler, à sentir monter en lui la crapule, pour ensuite se maudire. Mais au dernier terme, n'est-ce pas par l'écart entre notre état d'abomination et ce qu'une loi supérieure nous prescrirait d'être, que nous sentons plus profondément notre indignité ? L'idéal moral qui est lié aux croyances religieuses, par exemple, ne fournit-il pas contre nous, au cas où nous le répudions, l'accusation la plus infamante ? Et c'est surtout la foi catholique qui, par la confession, par ce jugement personnel qui t est en tout examen de conscience, par la rigoureuse i réprobation des péchés de la chair, nous porte à une . suprême horreur de notre misère. Je croirais aisément I que le Durtal d'En route s'est tourné vers le catholicisme, comme le Folantin d'A vau Veau, le des Esseintes d'A

rebours et le Durtal de Là-bas avaient eu recours à des artifices divers, pour jeter un jour plus cru sur le tréfonds de sa nature et y découvrir plus d'ignominie. Comme il parle de « se fouiller Fâme >> I Comme il se traite, et s'invective, et se confesse : « Depuis que je me suis approché de Tl^lise, mes persuasions d'ordures sont devenues plus fréquentes... Mon âme est un mauvais lieu... Seigneur, j'ai chassé les pourceaux de mon être, mais ils m'ont piétiné et couvert de purin, et rétable même est en ruine. Ayez pitié I je reviens de si loin. Faites miséricorde, Seigneur, au porcher sans place. )> Et à remuer ainsi sa fange, à se faire devant Dieu souverainement impur et détestable, il y a pour lui un maladif plaisir, un plaisir mêlé d'horreur, et dont tout de même il jouit. L'écrivain, en outre, par la forte et douloureuse corrosion des mots, fait de cette jouissance un cas d'hyperesthésie aiguë, une souffrance voluptueuse.

Par là, par ce catholicisme surexcité et compliqué de raffinements littéraires, Durtal se sépare de ceux qui prétendraient lui infliger leur « idéal bourgeois d'un Dieu », et une « religion tempérée ». Le catholicisme, selon lui, « ne se compose pas seulement de petites cases et de formules ; il ne réside pas en entier dans d'étroites pratiques, dans des amusettes de vieille fille,

dans toute cette bondieusarderie qui s'épand le long de la rue Saint-Sulpice ; il est autrement surélevé, autrement pur ; mais alors il faut pénétrer dans sa zom brûlante, il faut le chercher dans la Mystique qui est tout, qui est l'essence, qui est Tâme de l'Église même.» Et, en effet, il est entré dans la zone brûlante, le converti littéraire d'£n route. 11 a rejoint les anciens mystiques, parmi lesquels se comptèrent des saints, et encore plus d'illuminés, de détraqués, ou de diaboliques. Comme eux il a cet orgueil biscornu et cette sensuelle folie du mépris de lui-même jusqu'aux délices du dégoût, et comme eux il a le besoin de répandre ce mépris en confessions ignominieuses qui sont un cas suprême d'horrible dilettantisme.

On a pu dire que ce que Durtal cherche dans le mysticisme, c'est l'adjuvant d'une excitation cérébrale pour sa sensualité défaillante, des sensations nouvelles et des sensations rares, un spasme artificiel où aboutisse la tension des nerfs torturés par des visions, des scrupules, des repentirs, et des fouaillements ascétiques. Il y aurait quelque exagération à soutenir que cette recherche, qui serait une furieuse perversité, est calculée et consciemment poursuivie. Non, vraiment, Tami de l'humble frère Siméon, le divin porcher, s'efforce sincèrement de sortir de sa fange, de son « purin », en

le temps que de ses vanités de <( gendelettre % 5 devenir pur, bon et simple. Mais ce n'est point ^ regarder derrière lui et sans se complaire encore rimpureté dont il vient, et qu'il n'a pas assez ée. Il éprouve, comme disent les théologiens une ectation morose » à penser, tout en modifiant sa xtérieure et en supprimant les actes réprouvés, )ien il fut impur, combien il pourrait l'être encore, retrouver, dans la condamnation qu'il porte sur ême, l'image des voluptés passées et des voluptés blés. C'est, pour tout dire, un cas de sensualité hologique. La crédulité mystique, mieux encore, a foi, en relève la saveur et en exaspère l'intensité.

CINQiJIÈME PARTlb

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