‹ Les mystiques espagnols: Malon de Chaide, Jean D'Avila, Louis de Grenade, Louis de Leon, Ste Thérèse, S. Jean de la Croix et leur groupeChapitre 16 sur 18 · GRACIAN DE LA MÈRE* DE DIEU · texte numérisé non relu

GRACIAN DE LA MÈRE* DE DIEU

la justifie d'avoir écrit1 ; elle est son guide, mais c'est à peine s'il la suit aussi loin qu'elle pourrait le mener, se bornant à reproduire sa pensée avec une nuance visible de réserve. Il est surtout explicatif.

La vie véritable est la vie de l'àuie : son principe est le libre amour ; son moyen, le renoncement à soimême, l'annihilation totale et parfaite non de toute activité (dangereuse illusion qui est celle de plusieurs en France et en Flandre), mais de tout ce qui peut détourner du bien ; son but, la communion divine, vida en Christo, l'union, contacte de la divinidad, non des essences, mais des volontés2.

Tout l'enseignement de Gérôme Gracian est résumé dans ces quelques lignes. Echo fidèle, mais affaibli do sainte Thérèse, sans vues originales, sans autre soin que de faciliter aux fidèles les abords de la spiritualité, à quelle distance n'est-il pas de Jean de la Croix ! Presque du même âge, entrés à quatre ans d'intervalle dans le même Ordre, amis et confidents de la réformatrice, également associés à son œuvre et à son héritage, d'où vient, avec cette conformité du point de départ, de l'action et du but, un tel contraste dans le ton et le caractère de leurs écrits? Il ne s'explique pas suffisamment par la différence de leur vie antérieurement à leur profession. Quand une doctrine, quelles que soient sa nature et sa forme, est arrivée à son point accompli de maturité, elle ne périt pas, mais elle se modifie suivant une loi constante :

1 Dilucidario del verdadero espiritu, Bruxelles, 1608, in-4°; parte I, c. 1, 20, f« 88 v«.

2 Vida del aima, Bruxelles, 1609, in-4°, c. I, f° 1 r«; c. 3, f° 3. Dilucidario, parte I, c. 17, 18, 19, fl» 70 et sq. ; parte H, f* 44.

d'un côté elle s'exagère, de l'autre elle s'amoindrit. Cette remarque, aisément justifiée par l'histoire delà philosophie, se vérifie une fois de plus dans celle du mysticisme espagnol. Celui-ci est dans sa plénitude avec sainte Thérèse, après elle il1 change d'aspect: au lieu d'un fleuve majestueux, apparaît ici un torrent débordé, là un ruisseau appauvri. Toutefois la faiblesse n'est pas forcément cause de mort : de ces deux courants, le premier s'épuise par son excès, le second se continue protégé par son affaiblissement; Jean de la Croix n'a pas d'héritiers, Gérôme Gracian en a d'innombrables. Le mysticisme devient alors de plus en plus pratique, il tourne à l'ascétisme et témoigne d'une propension marquée à se réduire en système. C'est dire qu'il est près de sa décadence, mais avant de s'éteindre dans l'obscurité et quelquefois dans l'aberration, il laisse derrière lui un vestige qui garde encore l'empreinte, bien qu'effacée, de son origine. H. entreprend de se décrire lui-même, de poser méthodiquement ses conditions, ses règles et ses formules. C'est encore un carme, Jean de Jésus- Marie, qui nous le représente dans cette dernière période. Jean de la CrÔix en avait dit le dernier mot dans le sens de la spontanéité la plus exagérée, mais toujours avec ce caractère de grandeur que le génie ne saurait perdre ; Jean de Jésus-Marie le dit aussi , de son côté, mais à froid, et dans le sens de la réflexion maîtresse d'elle-même.

Jean de Jésus-Marie était né en 1564 à Calahorra (Vieille-Castille) ; il mourut en 1615, àFrascati. Après avoir fait profession à dix-neuf ans, il fut envoyé au monastère de Sainte-Anne de Gênes que le P. Nicolas Doria venait de fonder, et s'acquit dans l'enseignement de la théologie la réputation d'un maître distingué : « On peut dire, écrit le P. Dosithée *, qu'il r fut une vive lumière placée sur le chandelier pour éclairer le nouveau Carmel. » Il devint général de sa congrégation, ce qui le fixa en Italie ; mais quoiqu'il ait plus habité cette contrée que son pays natal, c'est à l'Espagne qu'il appartient, car c'est son mysticisme qu'il est allé y porter un des premiers, et ce mysticisme est encore celui de sainte Thérèse. Il avait écrit une Vie de cette dernière en collaboration avec Jean de Saint- Jérôme ; cet opuscule, présenté au pape en 1609, fut publié en latin l'année suivante par Gérôine f Gracian. Dans ses autres ouvrages, il ne cite ni Jean de la Croix, ni Léon, ni Grenade : il est aisé de voir " qu'elle personnifie à ses yeux tout le mouvement mystique de son pays et du siècle.

Mais ce disciple de sainte Thérèse est un théologien j savant ; il touche à la philosophie par Platon qu'il loue sous le couvert de saint Thomas, au mysticisme

4 Vie de S, Jean de la Croix, déjà citée. — V. encore Bibl. eccl., c. 248, p. 267; Acta Sanct., p. 111; Hist. g en. des Carmes, j>. 455.

philosophique par l'Àréopagite, à celui de l'Allemagne par Denys le Chartreux, à celui de la scolastique par lesVictorins, par S. Bonaventure et Gerson. Comme ceux-ci, mais mieux qu'eux, il écrit en latin ; scolastique, si Ton veut, par la méthode, par l'intention de dogmatiser , il est de son siècle par le style ; la Renaissance a passé par là : sa langue est pure, élégante, emhellie de comparaisons et d'images, une langue d'académie. Quant à son but, c'est de rédiger le code du mysticisme : ce code, dit-il, n'existe pas, mais les matériaux abondent, et il le conçoit comme Fénelon concevait un traité de rhétorique, empruntant à tous ceux qui ont autorité dans la matière1. Nous donnerons une idée de sa doctrine et à la fois de sa méthode en traitant les points suivants, d'après la marche qu'il a lui-même adoptée :

L Généralités sur le mysticisme ;

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