VIII AVERTISSEMENT
toire du catholicisme, ils doivent en fournir un autre à celle de la philosophie.
De cette pensée est sorti le livre qui se présente aujourd'hui au public, sans autre recommandation qu'une sincère recherche de la vérité par l'étude directe des sources. Puisse ce trop modeste mérite compenser suffisamment ses trop réelles imperfections !
D'où provient le mysticisme ? Il a ses racines dans un' des éléments de la nature humaine, le sentiment religieux. Quand l'histoire nous le montre issu d'une origine différente et fils de la réflexion, c'est qu'un désespoir de la raison a permis au sentiment de reprendre son empire. Sa vraie source, c'est la foi : spontanément il éclôt au fond des âmes croyantes, et alors, en vertu de son principe, il peut agir sur les masses autant que sur les individus. Dans la bouche d'un Plotin, il ne parle qu'au petit nombre, et la foule ne l'entend pas ; avec une sainte Thérèse, il n'est pas enfermé dans l'enceinte d'une école, il s'adresse à tous les cœurs, et tous les cœurs, si humbles qu'ils soient, peuvent répondre à son appel. C'est pourquoi
l'on ose affirmer qu'il est tout prêt à naître chez un peuple où prédomine le sentiment religieux, pour peu que les circonstances extérieures, se joignant aux prédispositions natives, viennent en favoriser le développement. Or, une race s'est rencontrée, douée d'une singulière énergie, d'une vitalité puissante, d'un indestructible instinct de personnalité, d'un insatiable besoin de croire et de se dévoyer à ses croyances; héroïque, ardente, opiniâtre, avec quelque chose de sombre et de concentré, couvrant sous ces dehors les passions fougueuses et la violence d'un sang échauffé de ce même soleil qui brûle l'Africain de l'autre côté du détroit. Arienne jusqu'à la fin du vi* siècle, l'Espagne, convertie au catholicisme, lui consacre ses forces intimes, s'y attache avec la véhémence jalouse qui lui est innée ; en revanche, elle y puise, le jour où la conquête vient l'asservir, une force de résistance qui fait sa grandeur pendant des siècles. En défendant sa religion, elle se défend ellemême ; la foi qu'elle a gardée l'aide à reconquérir le sol. Comment un sentiment si vif de sa nature ne s'accroîtrait-il pas de toute l'intensité d'une autre passion non moins vive, celle de la nationalité ? Il se nourrit donc et s'avive des rancunes patriotiques amassées contre l'Arabe, conquérant du sol national, et contre le Juif que tant de liens attachaient à l'Arabe. Blessé dans sa ferveur, gêné ou croyant l'être dans son expansion, il s'efforce de s'attester au dehors, de s'affirmer à seâ propres yeux et aux yeux de ses ennemis; au dedans, il creuse plus profondément dans les cœurs, qui vont s'identifiant avec lui et s'absorbantdans la fidélité exclusive qu'ils lui ont vouée.
II devient ainsi l'âme et la vie de tout un peuple, le trait le plus caractéristique qui le distingue, la base et l'instrument de sa nationalité, la source presque -unique et certainement la plus féconde de toutes les productions de sa pensée.
Est-il douteux qu'au sein d'une telle race il ait existé une propension originelle au mysticisme religieux? Dans quelle autre société chrétienne l'a-t-on vu entrer aussi avant dans les cœurs, les pénétrer aussi intimement de cette flamme qu'il allume et qui donne habituellement plus de chaleur que de lumière? Il revêt en Espagne une physionomie à part. Une s'y formule ni dans un immortel poème, ni dans le cadre exclusif d'une théologie savante ; il ne s'y traduit pas non plus par des tentatives prématurées de réforme ou par un bizarre amalgame de rêveries bibliques et révolutionnaires ; il ne ressemble pas à celui de l'Italie, de la France, de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la Suède. Son objet est peut-être moins déterminé, parce que son action est moins circonscrite. Plus continu, plus général, son empire s'exerce non seulement sur les intelligences, mais encore sur les mœurs, et l'on est tenté de voir en lui un des traits originaux du génie espagnol. Il est tout, il est partout, dans la chaire, dans le cloître, dans la littérature, dans les arts, je dirais presque dans la science : tout au, moins est-il, pendant un long temps, la vraie philosophie de l'Espagne ; il est enfin un des éléments de sa reli-. gion et, à un moment donné , il lui tient lieu de la Réforme. Quand on considère la marche de la pensée philosophique ou religieuse dans l'antiquité grecque, plus tard en France, en Italie et même en Allema-
gne, l'idée du mysticisme ne s'y rattache pas essentiellement, quoique celui-ci n'y ait pas manqué d'interprètes illustres. En Espagne , cette idée s'allie d'une manière irrésistible à celle de religion et de philosophie. A peine chrétienne, l'Espagne est mystique ; le mysticisme y apparaît non dans quelques individus isolés, mais dans la nation tout entière, au point qu'on a pu dire qu'il est « un fruit du sol1. a
Suffirait-il, pour expliquer uu fait aussi digne d'attention, de l'attribuer au génie espagnol seul? Une inclination de cette nature, si prononcée qu'elle soit, a besoin de stimulants pour se déployer, d'une direction quelconque, irréfléchie ou raisonnée, pour entraîner, guider ou modérer les esprits. Il en fut ainsi en Espagne. Les vicissitudes politiques et religieuses que traversa cette coutrée depuis l'invasion des Goths alimentèrent largement cette prédisposition originelle, produit spontané du pays et du caractère : il nous a donc semblé que pour comprendre ce mysticisme, et avant de l'étudier dans ses principaux représentants, il convenait d'interroger l'histoire de la Péninsule sous le rapport des faits et surtout des idées, afin de le replacer dans le milieu où il est né et en quelque sorte sous l'action des influences, soit prochaines, soit éloignées, qui ont pesé sur ses manifestations.
Bien qu'il n'atteigne son point culminant qu'au XVIe siècle, il est, à vrai dire, do tous les siècles en Espagne ; il ne commence pas avec sainte Thérèse, pas
1 M. Ticknor, Historia de la literatura espahola, traducida al Casiellono, por D. Pascual d : Gayangos y D. Enrique de Vedia. Madrid, 1851-56, 4 vol. in-8°. — T. III, p. 414.
plus qu'il ne finit avec elle. Les grands faits qui signalent le travail de la pensée n'arrivent à maturité que dans une époque limitée, mais de même, s'ilslèguent leurs fruits à l'avenir, c'est le passé qui les a préparés : c'est par conséquent le passé qui doit les expliquer dans leurs causes les plus lointaines et non les moins réelles. *
En toutes choses, et dès que l'Espagne fut devenue catholique, la foi religieuse a caractérisé, dominé son génie. Depuis la conversion des Wisigoths ariens sous Reccared (589), conversion qui à peine souleva quelques murmures, le clergé, solennellement reconnu comme un pouvoir public, prit une prépondérance qui le rendit en peu de temps l'ordre le plus considérable de l'Etat. La force des choses mit entre ses mains le droit de disposer de la couronne. Le principe électif obligeant les compétiteurs au trône à se créer un appui, l'Eglise leur prêtait le sien volontiers, mais à des conditions onéreuses, et par les Ponti/icalia décréta elle plaçait en quelque façon la royauté sous sa tutelle. Supérieure par les lumières, elle l'était également par le nombre ; dans ses assemblées elle n'admettait qu'à certains jours et par une sorte de tolérance une minorité laïque !. Sans aller jus-
1 Au Ville Concile de Tolède, il y avait 9 comtes, 7 ducs, 52 évoques; — au IX«, 4 palatins, !6 évoques; — au XIIl«, 16 palatins, 55 évoques, 6 abbés. — 11 n'y eut guère, sous les Goths, que 19 conciles où furent admis des laïque?. „
qu'à voir dans les conciles de Tolède des assemblées nationales, des Champs-de-mai , il faut reconnaître qu'en réalité si le roi régnait, c'était le concile qui le plus souvent gouvernait. Après la ruine de la monarchie west-gothique, une alliance plus étroite avec les royautés chrétiennes des Asturies, de Léon, de Castille, fortifia encore l'importance sociale du clergé. Le même esprit de nationalité qui fut longtemps la garantie de son indépendance à l'égard de la cour de Rome, resserra ses liens avec la nation en l'engageant dans une communauté d'intérêts et de périls. Aussi son histoire se confond-elle à cette époque avec l'histoire de l'Espagne chrétienne1.
11 fut donc en tout temps à même d'exercer sur l'esprit public une influence considérable. Les Juifs furent les premiers à s'en ressentir.
Partout cette race malheureuse fut persécutée au moyen âge, nulle part avec plus d'acharnement qu'en Espagne. Les Wisigoths ne furent pas plus tôt devenus catholiques, que l'intolérance se fit jour parmi eux; un des meilleurs rois qu'ils aient eus, Sisebut, plein de douceur envers ses sujets orthodoxes et d'humanité envers ses ennemis vaincus, édicta^contre les Juifs les plus cruels et les plus honteux châtiments. Sa sévérité fut, il est vrai, blâmée d'Isidore de Séville et tempérée parle quatrième concile de Tolède, mais bientôt après, le sixième et le huitième imposèrent aux rois le serment de ne permettre dans TEtat
1 M. Rosseeuw-Saint-Hilaire, Histoire d'Espagne, nouv. édit., 1. 1, p. 296. Des Immunités ecclésiastiques en Espagne (Mém. de l'Académie des sciences mor. et pol., 1. 1, Savants étrangers, p. 827). — M. Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, 3« leçon.
que la religion catholique. Delà des conversions forcées, un judaïsme clandestin et de nouvelles rigueurs. La surveillance des Juifs était confiée au clergé, premiers germes d'une institution redoutable : l'Inquisition, et Montesquieu ne s'y est pas trompé, est tout entière dans les lois faites alors contre les Juifs. Au reste, la haine qu'ils inspiraient était tellement nationale, que s'il arrivait aux rois de les protéger ou de les oublier, la voix publique protestait contre une telle impiété ; les Cortès réclamaient non moins vivement que les conciles et l'indignation populaire se traduisait (comme il arriva en 4391 à Burgos, à Valence, à Tolède, à Séville, à Cordoue), par d'effroyables soulèvements contre une race méprisée et maudite *. Et quel fut le terme de misères, d'humiliations et de tortures dix fois séculaires ?I/expiiVsion en masse de 1492.
Cette antipathie de vieille date avait été portée au comble par l'entente des Juifs avec les Arabes, entente trop justifiée, outre les ressemblances de race et de géni2, par la haine des persécutés contre les persécuteurs. Avant l'invasion, les Arabes avaient déjà reçu des Juifs d'utiles renseignements sur la situation de la royauté west-gothique. Après la bataille qui renversa le trône de Roderich (711), ce fut à eux qu'ils confièrent la garde des principales
1 Cf. Don Quichotte, 2* partie, ch. vm : « Quand je ne me recommanderais (dit Sancho) que par ma foi sincère en Dieu et en la sainte Eglise romaine, et par ma haine mortelle contre les Juifs, y el ser entmigo mortal, como lo soy> de los Judios, je mériterais l'indulgence des historiens. »
villes ; ils savaient que leur confiance était bien placée '.
La conquête une fois accomplie, un aliment nouveau était offert à la ferveur religieuse. L'intolérance, pff un renversement peu commun des rôles, fut d'abord du côté des vaincus ; les vainqueurs leur avaient laissé, avec une liberté civile assez étendue, l'exercice de leur culte, le choix de leurs magistrats ecclésiastiques, l'usage des cloches dans les églises de Cordoue, se bornant à leur interdire l'accès des mosquées et les attaques contre le Koran. Ils attendirent près de cent cinquante ans avant de chercher à maintenir par la force les droits de l'Islam, et il fallut qu'ils y fussent en quelque sorte contraints par les chrétiens eux-mêmes. Le zèle ardent de ces derniers était suffisamment excité, à défaut de la persécution, par le seul fait de la conquête. Qu'un peuple, chez qui la foi est profondément enracinée, tombe sous le joug d'un maître dans lequel il voit en même temps un étranger et un infidèle, le sentiment religieux va devenir chez lui le fond même du sentiment national. Ainsi , pour les chrétiens d'Espagne , résister aux Maures, ce n'était pas seulement revendiquer le sol de la patrie , c'était affirmer leur foi et combattre pour leurs croyances. Jamais lutte ne fut plus nationale et du même coup plus propre à nourrir un attachement iuvétéré au catholicisme. Un évêque, Reccafried, souleva une réprobation générale pour avoir émis l'opinion qu'il fallait considérer comme des cou-
1 M. Paquis, Histoire d'Espagne et de Portugal] t. I, p. 149. - M. Sédillot, Histoire des Arabes, III, 5.
pables et non comme des martyrs les chrétiens qui, sans nécessité, exciteraient le courroux des Arabes en insultant à Mahomet. Peu s'en fallut qu'il ne passât pour apostat \
Il ne faudrait pas nier cependant que l'âpreté de ces haines n'eût été parfois adoucie ou comprimée, soit que les rapports inévitables dans les provinces conquises eussent fait comprendre de part et d'autre les avantages de concessions réciproques, soit que les chrétiens, surtout dans les premiers temps, eussent senti la nécessité d'une apparente soumission3. Mais ce n'était qu'une trêve et le martyrologe espagnol prouve surabondamment qu'elle fut sans durée. L'état normal était la résistance, plus que la résistance, la lutte ouverte sous toutes les formes, par tous les moyens. Une fureur de martyre s'était emparée de l'Espagne et nourrissait l'enthousiasme religieux': les femmes, qui plus tard devaient fournir au mysticisme sa personnification la plus éclatante, les femmes surtout en étaient avides ; la légende de sainte Colomba résume un état collectif et permanent de l'âme féminine. On bénissait, on enviait ces victimes choisies, on faisait des reliques de leurs os, mais tôt ou tard on les vengeait ; une foi qui coûtait si cher devenait plus précieuse, l'ennemi qui l'offensait par sa présence plus odieux. Dans le principe, on s'était défendu, bientôt on attaqua ; la résistance devint provocante, agressive et remit les armes aux mains des
1 M. Paquis, op. cit., t. I, p. 359, 360.
2 Id., ibid. — Sismondi, Littérature du midi de l'Europe, t. III, p> 335, 226.
Espagnols. A vrai dire, avaient-elles été déposées un seul instant? Depuis le jour où l'épée de Pelage avait ouvert, dans les montagnes des Asturies, un asile à l'indépendance et à la foi, jusqu'à celui qui vit tomber Grenade, *la guerre ne devait plus cesser. Il serait hors de propos de suivre dans ses détails et ses vicissitudes cette lutte de huit siècles. L'histoire en a été faite et bien faite. Mais il n'est pas inutile au but que nous nous proposons d'en rappeler au moins les principaux épisodes et d'en marquer les progrès. En suivre la marche, c'est assister au développement et aux conquêtes de l'idée religieuse : on y voit les royautés chrétiennes s'agrandir peu à peu, les Maures perdre insensiblement du terrain, le califat morcelé se fondre de jour en jour. Dès 1084, Tolède reconquise est redevenue la capitale de la Castille et du catholicisme espagnol. Enfin l'heure a sonné où Grenade est le dernier rempart de l'Islam.
La prise de Grenade est le fait capital de l'histoire de l'Espagne. Il y a ainsi dans la destinée de tous les peuples une phase décisive : on a coutume de dire que le mariage de Ferdinand et d'Isabelle, en réunissant sous un même sceptre la Castille et l'Aragon, a constitué l'unité politique de la Péninsule. A dater de cette époque, en effet, il y a une Espagne : jusquelà, il n'y avait que des royaumes, des principautés,^ des Etats en Espagne. Rien n'est plus vrai, mais sans la conquête de Grenade, ce résultat eût été impossible. Chaque peuple se développe d'après des lois et dans des conditions qui lui sont propres : l'idée religieuse, sous la forme du catholicisme, a été pour l'Espagne-l'une de ces conditions et même la première
de toutes. Sans elle, l'Espagne, faite par la nature elle-même, à ce qu'il semble, pour le morcellement et la division en cent Etats distincts, ne serait jamais arrivée à l'unité. Le profond instinct d'individualité qui caractérise la race ibérique et qui, transporté dans la vie sociale, se traduit chez un peuple par l'instinct de la séparation et de l'isolement, était merveilleusement secondé par la configuration même du sol et la nature du pays. Rien de plus varié que les différentes parties de la Péninsule : productions, climats, goûts, aptitudes, caractères également dissemblables: toutes les oppositions, tous les contrastes, ce Rien ne ressemble moins au grave et indolent Castillan que l'Andaloux fanfaron et léger. Sous les mêmes conditions physiques de position et^le climat nous voyons l'industrieux Catalan chercher fortune dans tous les coins du monde ; tandis que le Valencien, sédentaire et méfiant, cultive dans sa riche huertale champ qu'ont cultivé ses pères. Vient ensuite le laborieux Galicien, qui, d'un bout de l'Espagne à l'autre, loue ses robustes épaules à qui veut les payer. A côté de TAragonais à l'air calme et noble jusque sous des haillons, vous voyez le Biscayen vif, alerte, et fier de ses privilèges républicains, comme l'Aragonais Test du fameux sinon, non, qu'il faisait entendre à ses rois1. » Ici, des tendances municipales, la prédominance de l'élément communal, là, celle de l'aristocratie : nulle part ou presque nulle part de propension à se serrer, comme en France, autour d'une royauté nationale et puissante.
1 M. R.-S.-Hilaire, op. cit., i, 1, p. S, 6.
Quelle force a pu rassembler des éléments si divers et constituer l'unité de l'Espagne? Le sentiment religieux ; en sorte que l'unité politique ne fut là que l'unité religieuse : l'une a créé l'autre, elle a donné un lien à cette race divisée, elle a fait d'une expression géographique une nation. Ce principe des nationalités, qui est entré aujourd'hui dans le droit public des deux mondes , est d'origine toute moderne , le moyen âge le soupçonnait à peine : loin d'être déjà une idée réfléchie et féconde , existait-i! même à l'état de sentiment? L'instinct des races barbares qui se sont partagé les débris de l'empire romain les entraînait dans un'courant tout opposé, et il a fallu le travail lent des siècles pour qu'il se fît jour dans les sociétés qui s'élevaient sur les ruines du passé. En Espagne, cette idée est sortie d'un sentiment commun de foi religieuse, d'où naquit à son tour une entente générale contre l'étranger et l'infidèle. Et, si l'on nous taxait d'exagération, est-ce de cette manière que s'est constituée l'unité française? Cette même foi a-t-elle pu donner à l'Italie l'unité qu'elle poursuivait hier encore? Reconnaissons donc qu'en Espagne le sentiment religieux a joué un rôle prépondérant, et tel que nulle part il n'y en a eu de plus frappant exemple, parce que nulle part il ne s'est identifié aussi pleinement avec le caractère national. C'est ce qui explique la facilité avec laquelle l'inquisition religieuse s'y est établie (1232) : la cour de Rome n'eut japaais besoin de l'imposer , et même elle dut plus-tard blâmer un excès de rigueur ; le pape Eugène IV hésita quelque* temps avant d'approuver les statuts de cette formidable institution, lorsqu'elle fut réorganisée sous Ferdinand et Isabelle.
On a dit, non sans quelque raison, que l'inquisition, surtout depuis le XVIe siècle, avait modifié le caractère espagnol qui n'avait pas primitivement, malgré l'ardeur d'une foi brûlante , cette passion de fanatisme dont il fit preuve dans la suite. Toutefois, s'il est incontestable que le sentiment religieux, joint à l'amour de la patrie et à l'orgueil national , revêtit à l'origine une forme plus pure et plus héroïque, il est également certain que l'inquisition n'eut aucune peine à l'exalter. S'il y avait eu lutte entre l'esprit public et une institution de ce genre, il serait inexplicable que celle-ci eût duré pendant des siècles et qu'elle eût pu seulement s'établir. Or, les Castillans en étaient fiers comme d'une gloire nationale, et s'il fallait en croire Balinès, ils auraient en quelque sorte contraint Ferdinand et Isabelle à l'instituer parmi eux. S'il y eut résistance de la part des Aragonais, ce fut contre l'inquisition politique, et non pas contre l'inquisition ecclésiastique, de tout temps et partout acceptée \ Il y a donc eu influence réciproque : l'inquisition a développé les germes de zèle fougueux et d'intolérance cruelle inhérents à la race, et velle leur a dû à son tour de pouvoir aisément s'imposer, de faire régner l'unité religieuse au moyen de la ruine des Juifs, des Maures, et enfin des Réformés. Le pouvoir royal comprit bien que sans celle-là
1 Cf. M. Hefele , Ximénès et l'église d'Espagne, trad. Sisson et Crampon, p. 232. — M. R.-S.-Hilaire, op. cit., t. VI, p. 23. — M. Michelet, Précis de l'histoire moderne, p. 50. — Sismondi, op. cit., t. II, p. 275; t. HI, p. 225, 226; t. IV, p. 50 et sq. — Ticknor, op. cit., t. II, p. 18.
il n'y avait pas d'unité politique durable , et le Saint-Office devint entre ses mains le plus puissant instrument d'absolutisme. C'est dans cette vue qu'il fut réorganisé au XVe siècle (1481) : aux yeux d'Isabelle, le but religieux était vraisemblablement le principal ; pour Ferdinand, il était primé par les intérêts temporels. Charles-Quint et surtout Philippe II en recueillirent les avantages ; les dernières velléités de résistance à l'autorité royale finirent par disparaître, Philippe II ne connut même plus de nom cette opposition des Cortès que son père avait subie pendant la plus grande partie de son règne, et longtemps après les sanglantes révoltes de sa minorité.
Dès lors, le même principe qui avait sauvé l'Espagne, qui avait assuré sa nationalité et son indépendance (je constate le résultat sans amnistier les moyens), allait devenir l'instrument de sa décadence, en l'endormant dans une immobilité pire que la mort. Un sentiment aussi exclusif, aussi absorbant que le sentiment religieux porté à ce degré, ne saurait s'emparer d'une race aussi disposée que la vieille race ibérique à en subir l'ascendant, et ne produire en elle que de médiocres effets : il fait vivre ou il tue* L'Espagne, après on avoir vécu, s'est aperçue un peu tard qu'elle pouvait en mourir : au XVIe siècle et longtemps après, qui s'en fût douté? Quand, après des cruautés inouïes, des spoliations, des baptêmes forcés, les derniers restes des Morisques étaient pour jamais bannis, emportant avec eux, comme 76 ans plus tard les protestants de France, une partie de la prospérité et de la richesse de l'Espagne (1609- 1611), c'était aux applaudissements de tout un
peuple. Tout le monde battait des mains, même Cervantes, et contre tant de voix qui célébraient à Tenvi cette mesure injuste et impolitique, il s'en trouvait une seule pour oser la blâmer \
L'Espagne a donc été pendant longtemps le catholicisme violent, armé, toujours prêt à la défense et à l'attaque, par suite irritable, disposé à tomber dans l'excès de l'action ou du sentiment. La ville de Santa- Fé, élevée par Isabelle en face de Grenade comme une menace permanente, voilà son image en face de rislamisme et plus tard en face de la Réforme. Il n'est pas nécessaire d'en chercher plus longtemps la preuve dans sa vie politique : si maintenant nous jetons un rapide coup-d'œil sur sa culture intellectuelle, nous verrons à quelle source la pensée allait le plus ordinairement puiser ses inspirations.
Les rares et très obscurs poètes latins qu'on rencontre en Espagne du IXe au XVe siècle n'ont traité presque tous que des sujets religieux, et avec un talent d'une assez mince valeur. Le plus remarquable
1 L'historien Garibay [Compendio historialy lib. II, sub fin.) s'adressait en ces termes à Philippe II : « FinalmeDte las Moriscos fueron sacados de sus tierras ; y fuera mejor que no se los sacara, por lo mucho que han perdido de ello su Majestad y todos sus reinos. » — Quant aux moyens violents employés contre les Maures, l'historien de Ximénès, le docteur Hefele, qui n'est pas suspect de partialité en leur faveur, en convient lui-même (op. cit., p. 48-50 et 53).
est l'archiprètre Cyprien de Cordoue au IXe siècle1. Les poésies en langue castillane fournissent aussi pour la plupart des données analogues, souvent avec un mélange d'amour mondain, particulier au caractère et à la littérature des Espagnols. J'indiquerai seulement la Vie de sainte Marie l'Egyptienne, Y Adoration des trois saints Rois, poèmes anonymes du XIIIe siècle ; les œuvres volumineuses de Gonzalo Berceo, prêtre qui écrivit dans-la première moitié du même siècle les Vies de plusieurs saints et les Miracles de Notre-Dame ; les Cantiques du roi Alphonse X en l'honneur de la Vierge; deux poèmes, l'un sur saint Isidore, l'autre sur sainte Marie-Madeleine, par un auteur du XIVe siècle qui s'intitule : « El Beneficiado de Ubeda, » et un Poème de Joseph également anonyme ; certaines poésies "de l'archiprêtre de Hita, Juan Ruiz, et celles du chroniqueur et homme d'Etat célèbre, Pedro Lopez de Ayala ; enfin la Danse universelle ou Danse de la Mort, œuvre originale d'un juif converti , favori de Pierre-le-Cruel , Rabbi Don Santob. Au siècle suivant, les œuvres d'Alonzo de Carthagène, de Rodrigue de Padron, de Sanchez de Badajoz et de cent autres, otfrent aussi une teinte religieuse. Chez tous ces écrivains, H est déjà possible de saisir la direction particulière qu'a prise en Espagne le sentiment catholique , et de noter une cer-
1 Voyez Nie. Antonio, Bibl. vet, — Mabillon, Vet. Anakct. — Le latin fut la laugue littéraire depuis le VIIIe siècle jusqu'au moins la première moitié du XIIe avec des vestiges jusqu'au XVe (M. Villemain, Littérature au moyen âge, 15e leçon). — L'origine de la poésie castillane remonte à la moitié du XIIe ou mieux au commencement du XIIIe siècle, d'après Ticknor (t. I,p. 15-17).
laine tendance, sinon au mysticisme proprement dit, du moins au symbolisme qui s'y rattache et qui indique la surabondance de l'idée religieuse. C'en est une indication encore grossière; Ainsi , ces Miracles de Berceo, cités plus haut, en présentent un exemple frappant. On y voit l'histoire d'un pécheur sauvé par suite de sa dévotion extraordinaire à la Vierge : c'est l'idée première du drame de Caldcron, la Dévotion à la Croix, Il y a aussi des traces de mysticisme dans des stances à la Vierge de l'archiprêfre de Hita, et dans quelques poésies de Lopez de Ayala.
En dehors des sujets sacrés , on n'aurait guère à mentionner que le Romancero du Cid, le Livre d'Apollonius, sans nom d'auteur, elle Poème d'Alexandre de Juan Lorenzo Segura, au XIIIe siècle ; encore le Romancero est-il tout imprégné de catholicisme, puisqu'il célèbre les triomphes d'un chevalier .sur les Maures, et YHistoire d Alexandre est toute à l'image des mœurs catholiques et chevaleresques. En reflétant d'une manière si générale et si prolongée la physionomie du génie espagnol, sombre et ardent à la fois , mélancolique et religieux, la poésie indique une propension évidente à un mysticisme d'inspiration, et pour ainsi parler, d'instinct. Il est à remarquer qu'elle n'a pas la même allure "dans les provinces plus éloignées des Maures, ou qui avaient échappé à leur domination , comme la Navarre , la Catalogne, l'Àragon , Oviédo. En général, les croyancçs se manifestaient sous son couvert là où elles se sentaient menacées, froissées par un culte rival. On voit des troubadours catalans et aragonais, mais parmi eux peu ou point de ces chantres pieux
qui prenaient pour héros les saints, les martyrs et surtout la vierge Marie, type particulièrement cher aux imaginations espagnoles. L'action de la Provence et du Languedoc se fait remarquer sur l'esprit poétique des provinces qu'ils avoisinent, et le détourne de sa voie naturelle pour l'incliner vers la a gaie science » dont ces contrées furent le berceau \ Voyez , au contraire, le royaume de Grenade, l'Andalousie, la Castiile surtout, la Gastille , le vrai centre de l'indépendance politique et religieuse contre les Maures, le cœur du catholicisme et de la nationalité : là, le contact incessant de deux nations et de deux cultes ennemis contribua puissamment à fortifier l'esprit religieux et à en faire le caractère dominant de l'Espagne dans les produits de l'imagination aussi bien que dans les faits. De là une empreinte qui ne devait plus s'effacer, et sur laquelle la Renaissance a glissé sans la modifier beaucoup.
Ce n'est pas que de nobles efforts n'aient été tentés, dès la fin du XVe siècle, par Isabelle et Ximénès, en faveur de la culture intellectuelle. Des savants, comme Pierre Martyr, étaient attirés en Espagne, l'imprimerie y était introduite ; Ximénès contribuait à fonder l'académie de Siguenza et il établissait à lui seul l'université d'Alcala (1498-1504). Avant cette création du célèbre cardinal, il n'y avait que la seule
1 M. Paquis, op. ciL> t. II, p. 378. — Sismondi, op. cit., t. III, p. 238. — Les ménestrels établirent à Toulouse en 1323 une académie de la gay* ciencia; Henri de Villéna, mort en 1434 , fonda en Aragon, pour la culture de la langue provençale , une académie de: troubadours sur le modèle de celle des Jeux floraux ; des concours poétiques existaient à Valence.
école de Salamanque qui méritât quelque attention ; l'ignorance était générale, même dans le clergé : un prêtre noble, capable de prêcher, était un phénomène plus rare que la corneille blanche, alba comice varias *, et Ton peut conjecturer qu'un prêtre sachant le latin n'était pas beaucoup plus facile à trouver, car le concile d'Aranda, en 4473, était obligé d'interdire les ordres sacrés à ceux qui ne connaî-„ traient pas la langue de l'Eglise.
La nouvelle université suscita particulièrement les travaux d'érudition sacrée qui illustrèrent l'Espagne à peu près vers le même temps où les Aide, les Mârsile-Ficin, les Pic, les Pithou, les Ramus illustraient l'Italie ou la France par une autre sorte d'érudition : ses vrais titres d'honneur sont la publication de la Polyglotte de Complute et de la Liturgie mozarabe. Xi menés avait montré dès sa jeunesse un goût très vit' pour les études bibliques ; dans un âge plus avancé, il apprit l'hébreu et le chaldéen. La philologie et l'exégèse occupèrent toujours le premier raag k Alcala 2; les études dont la condition ou là conséquence pouvait être directement l'émancipation de la pensée gagnèrent peu et la protection du fondateur : du inoins, si quelque résultat de cette nature se produisit un peu plus tard, il n'avait été ni désiré, ni prévu. A part quelques médecins, comme Huarte, Iriarte, Christobal Perez de Herrera, les es-
1 Pierre Martyr, cité par Hefele, p. 80, 84, 138.
% «Academia Complutensis non aliunde celebritatem nominis auspicata est îquam a complectendo linguas ac bonas litteràs. » [Erasmi Epi st. 755).
prits les plus indépendants qu'on rencontre en Espagne sont des linguistes : à leur tête , Antonio de Lebrixa, le restaurateur des, lettres grecques et latines à Séville, à Salainanque et à Àlcala ; après lui, Pinciano, Sanchez et Montano. Fernando «Nuôez de Guzman, surnommé Pinciano, du lieu de sa naissance, et le Commandeur grec, par une double allusion à son titre dans l'Ordre de S'-Jacques et à sa grande érudition, occupait une des chaires de philologie à l'université d' Alcala. Il composa, sur la fin de sa vie, un recueil de proverbes et de sentences avec commentaires, publié après sa mort, en 1555, par Léon de Castro, helléniste distingué de Salamanque ; et un humaniste de Tolède, Juan de Mal Lara, en fit eu 1568 un extrait accompagné d'un volumineux commentaire sous le titre de Filosofîa vulgar. Ces proverbes avaient assez de réputation pour mériter d'être mentionnés dans Don Quichotte. Francisco Sanchez, ou Sanctius, le meilleur humaniste de son temps en Espagne, comme le qualifie Ticknor, fit preuve d'une assez grande liberté de jugement et eut le mérite de revendiquer les droits de la raison contre l'autorité, du moins dans les matières indépendantes de la foi. Benito Arias Montano, savant orientaliste, fut tiré d'un cloître par Philippe II, qui le chargea d'éditer la seconde Polyglotte (1569-1572).
Ces écrivains, et bien d'autres, bons catholiques, ne purent malgré leur orthodoxie échapper à la défiance ombrageuse qui accueillait en Espagne tous les fruits de la pensée. Lebrixa fut accusé d'hérésie, et Ximenès lui-même lui ouvrit comme *un refuge les portes d' Alcala ; Montano attaqué, comme Louis
de Léon son ami, à propos de ses travaux sur la Bible, eut besoin de se couvrir de la protection personnelle de Philippe II. Le froc du moine, la robe du prêtre n'étaient pas une sauvegarde ; Jean d'Avila, « l'apôtre de l'Andalousie, * Louis de Grenade, a le Cicéron chrétien, » eurent à se justifier devant le Saint-Office : Louis de Léon passa cinq années en prison; saint Jean de la Croix* fut poursuivi ; la future patrone de l'Espagne, sainte Thérèse elle-même, ne fut pas à. l'abri des soupçons.
Ces dangers ne tardèrent pas à jeter du discrédit jusque sur l'étude de la littérature sacrée, par où avaient principalement brillé les universités espagnoles, et sur l'exercice de la prédication elle-même. Il devenait si périlleux de parler dans la chaire de vérité, que de l'aveu même des plus croyants, il y avait lieu de s'étonner qu'on osât encore y monter ; l'auteur fort catholique d'une Vie de Jean (TAvila* en convient avec une naïveté de bonne foi qui fait frémir. « Les risques du prédicateur chrétien ne sont pas peu de chose, dit-il; si les inquisiteurs procédaient contre tous ceux qu'on leur dénonce, il ne se trouverait plus personne pour prêcher la parole de, Dieu. » Sainte Thérèse n'est pas moins* explicite dans une lettre du 2 septembre 1582 au provincial des Carmes réformés, le P. Gracian : a Prenez bien garde,
1 Elle remplit les deux premiers volumes de la belle édition complète des œuvres de l'apôtre de l'Andalousie, en 9 volumes in-8% Madrid, 1758-1759. — « No son pocos los riesgos del Predicador Christiano... y afirma un experimentado, que si los Inquisidores huviessen de Hamar todos los Predicadores denunciados por oyentes ruines, no bavria quien predicasse » (t. I, p. 82-33).
lui écrit-elle, à la manière dont vous prêchez en Andalousie ; je n'ai jamais aimé que vous fissiez un long séjour dans oe pays-là. Ce que vous m'avez raconté des persécutions que plusieurs personnes y ont souffertes augmente tellement la peur que j'ai qu'il ne vous en arrive autant, .que je ne cesse de prier Dieu d'écarter un tel malheur... Enfin, je serai dans l'inquiétude tant que vous serez à Séville. Je vous le répète, ne vous naturalisez pas dans l'Andalousie, votre humeur n'y est point propre ; et quoique vous y prêchiez rarement, soye^ hien attentif à ce que vous direz en chaire. » Elle ne parle, il est vrai, que d'une province, mais on peut sans paralogisme conclure ici du particulier au général. Quant aux études bibliques et théologiques, Louis de Léon, qui expliquait l'Ecriture sainte à Salamanque, se plaint amèrement de la ruine où elles étaient tombées et de l'orgueilleuse ignorance des théologiens « qui possèdent le titre de maîtres en théologie, mais non pas la théologie. t> Cet abaissement n'avait que trop de raisons d'être. S'il se trouvait dans les plus florissantes de ces écoles ou dans les différents ordres monastiques, quelques hommes désireux d'alléger le joug qui pesait sur la pensée, la rivalité qui les divisait devenait un obstacle de plus à la réalisation d'un vœu si légitime, parce qu'elle empruntait ses armes à l'Inquisition. L'antagonisme qui exista toujours entre Salamanque etAlcalaea est un exemple. Le procès de Louis de Léon nous en fournit un autre : dans une pièce écrite et signée de sa main, il demande formellement « qu'à la visite et à l'examen de ses papiers ne soient point admis les dominicains, leur
inimitié à son égard et à l'égard de son ordre (les ermites de saint Augustin) étant de notoriété publique. » Dans un pays où la science sentait un peu l'hérésie, il n'était pas difficile à des adversaires passionnés de découvrir même dans des ouvrages de pure érudition quelques passages équivoques au regard de la foi, et le Saint-Office, qui était sou veut un terrible mpyen de vengeance pour les rancunes privées ', servait ainsi des inimitiés d'école ou de couvent. L'Espagne , au seizième siècle , offre un spectacle assez analogue à celui qu'offrait Rome sous les empereurs : c'est la délation universelle, le motif seul est différent.
Aussi la décadence frappait les plus brillantes de ces universités : en 1 574 , Alcala n'avait d'autrexrefuge contre la persécution de Salamanque, sa rivale, que le recours au pape ; Salamanque, qui avait compté plus de quatorze mille étudiants, n'en avait plus que six mille à la fin du siècle. Philippe II faisait canoniser des moines illettrés, mais il avait interdit dès 1558 à ses sujets d'Espagne la fréquentation des universités étrangères. L'éducation était tout entière dans les mains du Saint-Office : le plus humble maître d'école ne pouvait exercer sans son aveu. Les ouvrages
1 Voyez la Vie de Jean d'Avila déjà citée, ubi supra. — Cf. La Vida de Lazarillo de Tormes, corregida y emendada por Juan de Luna, Paris, 1620, prologue : « L'ignorance des Espagnols est excusable, les Inquisiteurs en sont la cause (l'auteur écrivait hors de l'Espagne) ; que Ton doute d'une chose affirmée par eux, on court le risque de passer à leur tribunal... Ils sont redoutés non seulement du peuple, mais des plus grands seigneurs, à tel point que le seul nom de l'Inquisition, comme le vent qui agite les feuilles, fait trembler toutes les têtes, »
qui arrivaient de France ou d'Allemagne ne passaient la frontière qu'après une autorisation spéciale et, s'ils étaient en langue espagnole, ils ne la passaient à aucune condition ; ceux qu'on imprimait en Espagne avaient besoin de nombreux certificats attestant l'orthodoxie de leur auteur \ Un libraire ne pouvait débiter que les livres approuvés, d'après un catalogue officiel exposé dans sa boutique en un lieu apparent. La confiscation, l'excommunication, la mort menaçaient non seulement l'auteur, mais l'imprimeur, le vendeur, le lecteur. Les inquisiteurs, s'arrogeant un droit de contrôle sur tous les produits de l'intelligence, s'étaient emparés de l'examen des livres au point que leur licence était presque plus nécessaire que celle du roi et quelquefois en tenait lieu. Dès 1516, on lit le permis de l'inquisiteur général en tête des écrits imprimés; quelques, années auparavant, Torquemada, au témoignage de Lhorente, avait fait brûler à Séville un grand nombre de livres juifs, et à Salamanque 6,000 volumes. Le premier Indice expurgaîorio est de 1546 , le second de 1550. Lo Saint-Office devait condamner les quatorze premiers in-folios des Bollandistes !
Comment concilier avec cet état de choses le vif éclat dont a brillé au seizième et au commencement
1 Ticknor, op. cit., t. II, p. 10, 12, 19. — J'ai connu trop tard un travail intéressant de M. Amédée Pichot sur Charles Quint dans le cloître. J'y trouve cependant avec plaisir des vues assez analogues aux miennes sur le caractère de la littérature espagnole au XVIe siècle, bien que le savant écrivain atténue, par un désir d'impartialité peut-être excessif, les effets désastreux que la compression intellectuelle a exercés sur cette littérature.
du dix-septième siècle la littérature de l'Espagne? La contradiction n'est qu'apparente : il suffit, pour s'en convaincre, de se rendre compte du caractère si original de cette littérature dans sa plus florissante période» et de préciser le sens dans lequel eut lieu le grand mouvement littéraire qui a immortalisé le siècle de Herrera, de Lope de Vega et de Cervantes. Les tendances naturelles du génie espagnol, développées par l'éducation à laquelle il avait été soumis, étaient singulièrement propres à stimuler l'imagination et à faire fleurir les genres où elle est le mieux à sa place. Le contraire devait arriver et arriva pour ceux qui ne sauraient se passer de la réflexion, et par conséquent d'une certaine liberté dans la pensée. L'éloquence populaire, la satire, le genre didactique n'y eurent pas une grande vogue ; l'épopée elle-même y prit un caractère à part, et, fait à noter, les poèmes chevaleresques datent en Espagne do la Renaissance. Ils y apparaissent au quinzième siècle et prennent au seizième une couleur religieuse qu'ils avaient eue en France aussi, mais longtemps auparavant. C'est à l'époque des Thérèse et des Jean de la Croix que l'Espagne se passionne pour la Caballeria a lo divino * . La chevalerie et le mysticisme, en quête Tune et l'autre d'un idéal impossible, extra-hùmain, ne semblent-ils pas se toucher par plus d'un endroit ?*Sans
1 Entre autres ouvrages de ce genre on cite : La Chevalerie céleste, par Hieronimo de San Pedro, Valence, 1554. La Chevalerie chrétienne, 1570.
Le Chevalier de l'Etoile brillante, 1580.
Histoire chétienne et succès du Chevalier étranger, conquérant du Ciel, 1601. — En France, la Recherche du 8, Graal est du Xli* siècle.
vouloir exagérer le rapprochement, il est permis de remarquer que les récits chevaleresques ont agi très vivement sur quelques-uns des mystiques espagnols. Ils avaient enchanté sainte Thérèse dans sa jeunesse, au point qu'elle en avait composé un avec son plus jeune frère. Ignace de Loyola faisait sa lecture favorite des Amadis : ils lui manquèrent dans cette longue maladie qui décida de sa vocation, et il les remplaça par des livres de piété, mais la transition n'eut rien de trop brusque : il ne fit, en suivant la même pente, que changer le nom de son idéal.
Sans compter quelques traducteurs ou imitateurs médiocres de Dante , un archidiacre de Burgos, Pedro Fernandez de Yillegas, un chartreux, Juan de Padilla, la liste serait interminable des poètes qui, à la même époque, ont emprunté leurs sujets aux légendes ou à l'Ecriture. Le même Juan de Padilla, écrivait le Tableau de la vie du Christ (1505); Juan de Quiros, curé à Séviïïe, \aChristopathue (1552); Goloma, la Décade de la Passion du Christ (1579) : Fr. Gabriel Mata, le Cavalière Assise, Vie de saint François et de cinq autres saints, presque tous mystiques (l 587), et les Chants moraux (1594); Francisco Hernandez Blasco et Luis Hernandez, son frère, la Rédemption universel le (1584 et 1613). Ces titres, indiqués presque au hasard dans le nombre infini des ouvrages de même nature, presque tous sans valeur, à la vérité, suffisent à montrer l'esprit général qui animait l'Espagne. Quant à la poésie dramatique, ses origines dans cette contrée, comme partoutet plus que partout au moyen âge, furent religieuses. Le théâtre y était entièrement subordonné à l'Eglise ; dès qu'il essaya de pren-
dre avec Torres Naharro une allure un peu profane, l'autorité ecclésiastique intervint et défendit la représentation des œuvres nouvelles, qui restèrent interdites depuis l'an 1520 jusqu'en 1573, après l'extirpation complète du protestantisme. Il en fut de même de presque toutes les pièces qui n'étaient pas religieuses ; les Mystères et les Autos étaient seuls tolérés; même lors des premières tentatives de Lope de Rueda pour établir un véritable théâtre, ses comédies n'étaient jouées qu'avec la permissiop de l'Eglise, ]$ plus souvent dans les temples et à l'occasion des solennités du culte, par exemple aux processions &e la Fête -Dieu ou pour la consécration d'une cathédrale \ L'année 1568 marque la date du premier établissement théâtral proprement dit, résultat d'un compromis avec l'Eglise et toujours sous sa surveillance. L'influence que la foi catholique ne cessa d'exercer sur l'art dramatique, en Espagne, est trop évidente et trop avouée poor qu'il faille insister plus longtemps sur ce fait; mais elle est peut-être plus sensible encore sur la poésie lyrique. Les Espagnols ont
1 Par exemple ceUe de Ségovie en 1558. Cf. Ticknor, op. cit., p. 129, 130, 163, 164 et passim. On peut juger de la nature des pièces par les titres suivants :
Le Baptême de saint Jean, représenté en 1527.
Le Remède de l'Ame, le Remède d'Amour, le Remède de Tristesse, vers 1522.
Acte sacramentel sur la parabole de la Brebis perdue, par Jean de Timonéda, qui florfosait vers la deuxième moitié du XVIe siècle.
Du même auteur : Pas de deux Aveugles et d'un Valet, très plaisant, pour la nuit de la Nativité.
Voir encore dans Ticknor une liste de pièces inédites, mais dont le catalogue a été imprimé en 1552 (t. II, p. 521, 545).
le souffle lyrique, le lyrisme est la forme la plus originale de leur génie poétique; d'un autre côté, suivant une remarque fondée de Ticknor, la poésie sacrée est celle qui s'accorde le mieux avec la vocation primitive et naturelle de l'ancien esprit castillan. Qu'elle soit pittoresque comme la légende d'Ocana, la Fuite en Egypte ; rude et un peu grossière comme les Villannelles chantées par les bergers dans les Autos de la Nativité ; mélancolique comme les Copias de Jorge Manrique ; héroïque et triomphante comme quelques odes de Herrcra, toujours elle respire la foi des ancêtres, et depuis Charles-Quint avec plus de force encore que par le passé. Quand elle n'est pas religieuse par le sujet, elle est élégiaque, avec quelque chose de tendre et de mélancolique que le mauvais goût ne détruit pas entièrement : les capitaines s et les hommes d'Etat de Charles-Quint furent presque tous des poètes élégiaques. On alla jusqu'à donner une tournure religieuse aux poésies de Boscan ot de Garcilaso,et cette tentative singulière, qui peint bien l'Espagne, fut réalisée deux fois*, d'abord par Sébastien de Cordoba Sazedo (1366-1578), ensuite par D. Juan de Andosilla Larramundi (1628).
Il n'est donc pas étonnant que le lyrisme et la foi réunis aient été pour la littérature espagnole une source de chefs-d'œuvre, en faisant vibrer ses cordes les plus intimes et les plus personnelles : sa splendeur réside dans la poésie et dans des écrits de pure imagination. La pensée littéraire se renferme dans ces limites, tandis que la pensée philosophique et religieuse s'échappe dans le mysticisme. C'est que l'Espagne, dans sa littérature comme dans sa
vie nationale, est par-dessus tout catholique. Elle ne s'enivre pas, même au XVI* siècle, de l'antiquité grecque et latine ; la Renaissance n'y est poinf érudite, dans le sens des lettres profanes, au même degré qu'ailleurs ; elle n'y excite pas ces transports que l'admiration seule ne suffisait pas à contenter et qui se traduisaient par l'imitation des idées, du langage et presque des mœurs du paganisme. II n'y a point en Espagne de cardinal Bembo : si quelque chose y corrompait en secret la pureté des mœurs chrétiennes, même dans le clergé, c'était le judaïsme \ Parmi cette floraison de poètes qui fait que, l'Italie exceptée et aussi la patrie de Shakspeare, l'Espagne égale ou surpasse à cette époque le reste du continent, aucun ne rappelle, par exemple, Ronsard et la Pléiade ; des tentatives do cette nature n'avaient aucune raison de s'y produire. Elle doit tout à la chevalerie et au catholicisme ; l'imitation italienne ne constitue pas le premier titre de gloire de ses écrivains: les plus grands sont ceux chez qui éclate ce double sentiment qui la résume elle-même tout entière, celui de la foi catholique et celui de la nationalité. Ils ne fout défaut ni l'un ni l'autre à aucun de ses plus beaux génies : Cervantes, à y regarder.de près, en est imbu comme tout autre. Voilà ce qui fait l'originalité de cette littérature, et ce qui a porté les critiques allemands de notre époque à en faire le type de la littérature catholique et du romantisme.
1 M. Hefele, op. cit., p. 138.
Où l'imagination et le sentiment prédominent» la réflexion sommeille; la poésie règne aux dépens de la science spéculative et de la philosophie. On pressent déjà que les travaux abstraits et qui nécessitent dans une mesure plus ou moins large remploi des procédés rationnels, durent être peu favorisés en Espagne. Les Wisigoths ne paraissent pas avoir eu de penchant sérieux pour l'étude ; la protection accordée par quelques-uns de leurs rois aux travaux de Braulio, évêque de César-Augusta, et d'Isidore, évoque de Sévillc, est un fait isolé, sans portée et sans résultats. L'Espagne, au moment de leur chute, n'était pas même au niveau de la France ; on y chercherait en vain, je ne dis pas un Scot Erigène, mais , un Àlcuin. L'ignorance régnait partout ; tous les établissements institués sous l'administration romaine pour l'enseignement avaient disparu, et il ne restait au siège de chaque évéché qu'une seule école pour ceux qui se destinaient *Si l'état ecclésiastique. Encore ■ peut-on juger de ce qu'on y enseignait par les lettres de Licinianus, évêque de Carthagènè, à Grégoire-le- Grand : « S'il ne suffit pas à un prêtre, lui écrivait-il, de savoir que le Christ est mort citicifié pour sauver le monde, l'Eglise doit renoncer à avoir des prêtres1, n
1 Liciniani Epist. ad Greg. Max. {Espana sagrada, t. V, p. 121 etsq).
Le même Indore de Séville qui dédiait à Sisebut, roi lettré, son Traité de la nature des choses , interdisait aux moines la lecture des auteurs de l'antiquité '. Avec de pareils, théologiens , la scolastique, même dans sa première période, eût été impossible.
Cependant les Goths d'Espagne étaient arrivés à un degré de civilisation relativement fort élevé, comme l'atteste leur législation savante et déjà corn* pliquée, sortie en grande partie des conciles de Tolède. Le clergé, en effet, voilà le législateur en Espagne. Vers le même temps, en Italie, l'esprit romain et les souvenirs plus vivaces de l'empire s'imposent à la rédaction du Bréviaire d'Alaric et dominent la civilisation qui s'essaie : en France, elle réside dans un homme. Cbarlemagne, assurément, ne méconnaît ni ne néglige la valeur d'un principe social aussi indispensable que l'élément religieux ; mais l'immense personnalité qu'il apporte nécessairement dans sou œuvre le conduit à faire une large part aux hommes et par suite à la raison. Il veut éclairer en organisant, donner la lumière en imposant la loi : de là, une impulsion favorable au développement de l'intelligence en général et en particulier de la philosophie, dont L'Espagne n'offre pas le plus léger indice sous les Goths. Pour que la philosophie apparût sur un sol aussi peu hospitalier à la libre pensée, il fallut qu'elle y fût introduite par la conquête.
C'est ici le lieu de nous arrêter un instant sur la philosophie arabe-espagnole. À-t-elle été pour quel-
1 Isid. Hisp., Begula Monach., ch. vin.
que chose dans la production ou dans les caractères du mysticisme espagnol ? Pour le savoir, il faut l'interroger elle-même.
Un fait qu'on peut regarder comme une loi, tant il est général et confirmé par l'expérience, c'est que le développement de l'idée philosophique est en raison inverse de la force de l'idée religieuse. Plus le dogme est impérieux et la foi invétérée, moins la raison est tentée de soulever le voile mystérieux qui dérobe aux regards de l'homme le secret de sa nature et de celle de l'être divin. Telle était précisément la situation morale de l'Espagne; les Arabes étaient-ils capables de la modifier? Race peu philosophique, comme la plupart des rameaux de la famille sémite, ils n'eurent jamais eux-mêmes une réelle vocation pour le rationalisme. Fille du Koran comme leur littérature et leur civilisation, leur philosophie procède de Mahomet et ne se manifeste pour la première fois qu'environ un siècle après lui, sous forme de schismes et dans des sectes théologiques. Le libre arbitre des K ad rites, le fatalisme des Djabarites, négatif des attributs divins, l'anthropomorphisme des Cifatites furent autant d'hérésies. Les sciences de la Grèce, en pénétrant parmi eux à l'avènement des Abassides, secondèrent ce mouvement, sans réussir à lui assurer ni la prédominance ni la durée. Les Arabes n'ignorèrent absolument aucun des systèmes de la Grèce, ils eurent des traductions du Timée, des Lois et de quelques autres ouvrages de Platon, ils connurent quelque chose des Alexandrins ; mais de toute l'antiquité, nul ne répondait mieux qu'Aiïstote à leur esprit positif et scientifique, nul ne fut plus étudié et plus
commenté chez eux ; c'était un titre recherché que celui de Commentateur d'Aristote.
Il y a donc un peu de tout dans la philosophie qu'ils apportèrent en Espagne et dont on peut fixer l'avènement au début du règne de Hakem II, calife de Cord*ue (961-976). Le premier nom qui se présente est celui d'Ibn-Bâdja (Avempace), qui cherche à établir le triomphe de la raison sur la partie animale de 1 homme et à justifier le légitime exercice de l'intelligence. Il veut bien que l'homme aspire à s'identifier avec l'intellect actif, mais seulement par la science et la culture de ses facultés. Ibn-Tofaïl (Abubacer) marche sur ses traces, et donnant plus d'extension à la pensée de son maître , s'attache à résoudre le grand problème des rapports de l'aine à Dieu, problème qui préoccupa si constamment les Arabes, et dont les termes leur avaient été fournis parle dualisme d'Aristote. Son Roman philosophique, connu sous le nom de Philosophas autodidacticus (et dont le titre est Hay-Ibn-Icckdan, le Voyant Fils de la Lumière), prend l'homme sans parents, né de la terre, le suit depuis la première heure dans son développement en dehors de toute influence sociale, jusqu'à ce qu'il arrive par sa vertu» propre et par l'impulsion de l'intellect actif, à l'intelligence des secrets de la nature, et des plus hautes questions métaphysiques, et finisse par se livrer entièrement à la vie contemplative. L'idée de ce « Robinson psychologiqne », comme on l'a ingénieusement appelé, est peut-être une reproduction de l'hypothèse de l'homme primordial, del'Adam-Cadmon des Gnostiques et de la Kabbale. Quoi qu'il en soit de cette supposition, l'ouvrage
34 umoDUCttûN.
en lui-même, tout en protestant contre les aberrations mystiques, offre une teinte de néo-platonisme assez prononcée. Mais l'homme qui résume toute la philosophie arabe-espagnole, qui en est à la fois le plus complet et le dernier représentant, c'est Iha-Rosch (Averroës), commentateur d'Aristote, mais commentateur involontairement infidèle, disciple du péripa* tétisme, mais disciple qui se sépare à son insu de la doctrine de l'école. Les deux points essentiels de l'averroïsine, et en général de toute la philosophie des Arabes, reposent, le premier sur le YIIIa livre de la Physique et le XIIe livre de la Métaphysique d'Aristote; le second, sur le livre III de son Traité de Tâme.
Au-dessus des êtres finis, il y a l'être absolu ; audessus de la substance physique et mobile , il y a l'être éternel, immuable, Dieu. Ce Dieu, perpétuellement en acte, est l'éternel et immobile principe du mouvement éternel ; il est l'intelligence absolue qui ne sort pas d'elle-même et à qui ce serait enlever une perfection que de la supposer en rapport même par la pensée avec le monde. Aussi est-il placé si haut que les voix de cet univers n'arrivent pas jusqu'à lui, il ne pense que lui, car il est seul digne de sa pensée. Pensée qui a conscience d'elle-même et d'elle seule, il n'est ni créateur ni organisateur, il agit par attraction sans le savoir ni le vouloir, comme un aimant. Ce n'est pas une force motrice , c'est une cause finale; ce n'est pas un agentx c'est un but 1. —
1 Arist., Metaph.j XII, 1-6, 8 et passim. Phys.,V\\l, 5 et passim. Cf. Met., II, 2. De gen. et corrvpt., I, 6.
INTBODUCTION. 35
Cette théorie d'Aristote ne déplaît pas à Ibn-Rosch, inais elle ne lui suffit pas. Il veut autre chose que ce Dieu immobile et solitaire; au lieu que pour le Stagyrite l'Intelligence et Dieu ne font qu'un , il sépare, comme les Alexandrins, Dieu et l'Intelligence, et place celle-ci au-dessous de lui. Tout en partant de la doctrine aristotélicienne, il y ajoute par sa théorie des intelligences planétaires, et en y ajoutant il s'en éloigne. « Il en est du gouvernement de l'univers, dit-il, comme de celui d'une cité, tout part d'un seul et unique point, mais tout n'est pas l'œuvre personnelle du souverain. » Le ciel est, dans cette théorie, un être animé, éternel, incorruptible, tout en acte : c'est un corps vivant avec ses membres ; le cœur, centre et source de vie pour tout l'organisme, on est le moteur premier. Tous les membres sont représentés par des orbes, ces orbes sont des intelligences secondaires entre lesquelles existe une subordination hiérarchique. Le mouvement leur est communiqué de proche en proche, elles ne se meuvent que parce qu'elles recherchent sans cesse le meilleur et afin de s'en rapprocher, pour le connaître comme elles se connaissent eux-mêmes. Cette connaissance est d'autant plus complète qu'elles occupent une sphère plus élevée : c'est pourquoi rien n'est inconnu h la première Intelligence, à ce Noyç détaché de Dieu et subordonné à lui1.
Ibn-Rosch croyait se borner à interpréter le
i Ibn-Rosch, Destr. Destruct. Disp. III, f° 121 v«. Disp. XII et XV, pamm. Spist. Mit., Ir. IV, f» 396. De, Subst orà., c. v. De Cœlo et tnundo, $> 67 y°.
XII* livre de la Métaphysique ; il l'interprète en effet, mais en regardant à travers le néoplatonisme et avec cette tendance mystique que les Arabes devaient autant à leur propre fond qu'à leur commerce avec les Alexandrins. Il est plus fidèle dans sa manière d'expliquer les rapports de l'intellect actif et de l'intellect passif, ces deux éléments de toute connaissance: l'un immatériel, unique, impérissable, l'autre périssable et individuel; l'un formel, comme avait dit Aristote, l'autre matériel '. L'intellect actif, c'est la raison absolue, indépendante des individus» et partie intégrante de l'univers : Ibn-Rosch n'échappe pas à la conséquence forcée de sa psychologie, fruit direct de sa métaphysique, c'est-à-dire la négation de l'imnotortalité de l'aine humaine. L'humanité seule est immortelle. Une autre conséquence non moins forcée et chère d'ailleurs à la philosophie arabe, est la doctrine de l'union (Ittisal). L'âme veut s'unir à l'âme universelle : le premier degré de la possession, c'est a l'intellect acquis, » mais ce n'est pas assez ; il faut que Thomme s'identifie tellement à la raison primordiale qu'il se la soit appropriée et que par elle il comprenne toutes choses. Il est alors semblable à Dieu. Aussi, dit Ibn-Rosch, n'est-ce point à l'origine, mais au tenue du développement humain qu'on arrive à ce mode d'existence. Ce but n'est pas inaccessible, et le Traité de la possibilité de l'union est destiné à faire connaître le moyen de l'atteindre : ce moyen, c'est la science.
1 Ariet., De anima, III, 5, 1, % Cf. Metaph., V, 3. —Ibn-Rosch, Epist. de Intell., t* 67. Destr. Deslruct., f° 349 v°. De anim., III, (o 165 et 175 r».
Ibn-Rosch, peu enclin au mysticisme, échappe par là aux extravagances ou à l'immoralité que si peu de mystiques peuvent éviter et où sont tombés tant de ces coreligionnaires. Car le mysticisme s'était fait \ jour de bonne heure parmi les Arabes. Issu de la religion, se rattachant au dogme par des liens plus étroits encore que leur philosophie, il était bien plus que celle-ci dans les tendances naturelles de leur génie enthousiaste et rêveur par certains côtés, assez subtil aussi, donnant beaucoup à l'imagination, avec un penchant à l'abandon de soi-même, au fatalisme sous une forme ou sous une autre. Joignez à cela les influences néoplatoniciennes que nous avons pu noter à propos d'Ihn-Tofaïl , d'Ibn-Rosch : le mysticisme ne devait-il* pas éclore comme de lui-même dans Un milieu à demi religieux, à demi philosophique ? Un desreprésertants les plus célèbres et les plus exclusifs qu'il ait eus est Algazali, de la secte des Ascha- l^ rites, un de ces philosophes qui semblent ne se jeter dans la religion que pour bafouer la raison; un esprit dans le genre de Pascal, — au génie près. Il avait passé par le scepticisme pour aboutir au sou- " fisme, doctrine mystique inspirée de la Perse et de l'Inde. Les sou fi s cherchaient dans une danse insensée l'étourdissement de l'intelligence et l'annihilation du moi; l'union pour eux s'opérait par l'ascétisme. Les philosophes que les Arabes nommaient « contemplatifs » finirent par se confondre avec eux : tous se * rattachaient à ce qu'ils appelaient la « philosophie orientale; » mais le soufisme proprement dit, dernier degré des aberrations du sentiment irystique chez les Arabes, ne relève plus de la philosophie.
Celle-ci finit pour ainsi dire avec Ibn-Rosch, à la fin du XII* siècle. Elle avait à peine duré deux cents ans. Si on se demande apriqri quelle a été son influence sur l'éducation intellectuelle et morale de l'Espagne, on peut hardiment répondre qu'elle n'a pas été considérable. L'antipathie bien légitime des « fils des Goths » à l'égard des conquérants ' de leur patrie, autipathie fondée sur des raisons religieuses autant que politiques, les éloigna naturellement de leurs écoles ; la philosophie porta la peine de son origine, le génie espagnol ne voulut pas profiter de cette importation de la conquête. Rien d'ailleurs ne l'y avait préparé, et tout contribuait à l'en éloigner. L'Espagnol, comme l'Arabe lui-même, est plus religieux que philosophe ; religieux par caractère, par imagination, presque par instinct , il n'est philosophe que par exception , par imitation , et parce que l'homme civilisé ne peut pas ne pas l'être dans une mesure quelconque. Sans cela, la philosophie arabe aurait probablement exercé sur lui plus d'action, sinon un empire direct, du moins une influence vague et détournée, car il y avait entre les vaincus et les vainqueurs un commerce intellecluel fort étendu. Dès le neuvième siècle, Alvaro de Cordoue reprochait à ses compatriotes de parler la langue de leurs maîtres, d'imiter leurs orateurs et leurs poètes. Dans les provinces conquises, les fidèles no comprenaient plus les canons ecclésiastiques, et il fallut les traduire en arabe \ Un évêque composait des chun-
1 Jourdain, Rechercha critiques sur les traductions cFAristote, 1819, p. 92.
sons dans cette langue '. Alfonsc-le-Savant s'entourait de lettrés maures et juifs; Ali-Ben Youssouf attirait les chrétiens à sa cour. Les monnaies du douzième et du treizième siècle portent beaucoup d'inscriptions arabes.
On ne saurait nier ces taits et il est trop évident que les Maures n'ont point occupé pendant huit siècles une terre dont ils s'étaient emparés en trois ans, sans y laisser des traces profondes, et « une empreinte facile à reconnaître, même de nos jours * . » Les Espagnols leur doivent l'élégance des mœurs, la magnificence extérieure, et celte politesse qui, à la lin du moyen âge, est dans le reste de l'Europe un fruit de la Renaissance; une architecture exquise, et le pittoresque de leurs mœurs et de leurs costumes. La langue même des Arabes et les fleurs délicates de leur poésie, comme l'a îustement observé l'auteur du Cosmos, ne furent pas plus perdues pour les poètes de l'Espagne que pour les Troubadours et les Minnesingers. Certains traits du caractère, certaines habitudes du langage, la gravité, la phrase brève» sentencieuse, le goût des proverbes, un-esprit rêveur en même temps que positif et subtil à côté des vifs écarts de l'imagination, tout cela se retrouve chez les Espagnols et chez les Arabes. Que ceux-ci, représentants d'une civilisation brillante au moyen âge, aient donc été suivis par les chrétiens de la Péninsule dans les
1 M. Renan, Averroès et l'Averroïsme, 1852, p. 138.
2 M. R.-S.-Hilaire, op cit , 1. 1, p. 27. — On s'est occupé dans ces dernières années en Espagne, avec un zèle qu'on ne saurait trop louer, de la recherche de ces lointaines origines; YEspana Arabe est une belle entreprise qui rendra de grands services à la science historique.
œuvres d'imagination, dans certaines sciences, dans les arts surtout, il faut le reconnaître et il n'en pou • , vait pas en être autrement ; mais dans des sujets pins sérieux et qui touchaient de plus près à la foi, l'invincible éloignement de race et de religion se faisait de nouveau sentir. La philosophie était un de ces terrains où l'accord devenait impossible. Elle devait paraître aux yeux des Espagnols tellement unie avec le mahométisme, qu'elle ne pouvait manquer d'être enveloppée dans la même réprobation. Et cependant si Von doit admettre cette prédisposition mystique que nous nous efforçons de faire voir dans le génie espagnol, nous l'avons aussi constatée chez les Arabes. Dans cet <c épisode » de leur développement qu'on nomme leur philosophie, le mysticisme occupe une grande place : se peut-il qu'il n'ait pas influé sur celui de l'Espagne et que celui-ci ne lui doive rien? Dire que les Espagnols sont restés absolument étrangers à la scolastique des x\rabes, serait une exagération démentie par les faits, comme on le verra un peu plus loin; ce qui est incontestable, c'est qu'elle n'a ni produit de résultats sérieux ni laissé de marques sensibles parmi eux, sous quelque forme qu'elle ait été présentée. Leur mysticisme en particulier était trop religieux pour que ce caractère même n'ait pas préservé les Espagnols d'un contact qu'ils auraient repoussé avec horreur. Les mystiques que nous étudierons ne nous rappelleront, en rien leur philosophie contemplative ni leur philosophie orientale, ni à coup sûr le soufisme. L'histoire nous confirme que l'héritage philosophique des Arabes passa directement aux mains des Juifs.
Ceux-ci, sans être non plus très portés vers la philosophie, la prirent plus au sérieux que les Arabes ; ils la cultivaient bien avant eux ; Hasdaï-ben- Isaac-ben-Schaphrout, médecin d'Abd-al-Rahinan III et de son fils Hakein II, introduisit dans la Péninsule les écrits des Juifs d'Orient. Ce fut vraisemblablement à cette source que puisa le juif Salomon Ibn- Gebirol (Avicebron), antérieur d'une génération à Ihn-Badja. Il n'eut pas de son temps une grande autorité, et son crédit ne s'exerça que plus tard chez les scolastiques plus encore que parmi les siens. Cependant il est à croire qu'il ne fut pas ignoré des penseurs de son siècle ; Ibn-Badja l'a-t-il consulté ? Cette conjecture ne paraîtra peut-être pas invraisemblable, si Ton songe à l'extrême tolérance des Arabes et à leur facilité à contracter des relations intellectuelles. De récentes découvertes ont éclairé d'une vive lumière la philosophie d'Ibn-Gebirol , elles expliquent parfaitement qu'il n'ait eu , de son vivant, qu'une action restreinte. Trop timide pour les libres penseurs, trop hardi pour les orthodoxes, il eut le sort de ceux qui tentent de concilier les contraires ou du moins les extrêmes, la Bible et les Ennéades, la doctrine de l'émanation et celle d'un Dieu personnel, le panthéisme et- le libre arbitre. Il retient Famé sur la pente de la fatalité et de l'anéantissement en lui imposant la nécessité de l'action unie à la méditation, de la vertu pratique unie à la science, et pour lui le point de départ de la science est la connaissance de soi-même. Ces derniers préceptes, nous les entendrons plus d'une fois dans la bouche des mystiques espagnols, mais cette coïnci-
dence ne nous autorise pas à conclure qu'il est un de leurs antécédents. La doctrine chrétienne est suffisante pour expliquer qu'ils aient ainsi parlé, et sainte Thérèse assurément n'avait pas lu Ibn-Gebirol. Je n'oserais pas appliquer la même affirmation à Louis yle Léon, très versé dans la langue et la 1 il té rature hébraïques, mais ce n'est pas le lieu d'exposer lés motifs de cette hypothèse '•
Les mêmes observations s'adresseut à un autre juif, génie plus puissant peut-être qir'Ibn-Gebirol, je veux parler de Maimonide (Moïse-hen-Maimond). Formé aux écoles juives et arabes, disciple d'un disciple d'Ihn-Badja , ayant eu les leçons d'Ibn-Sina, médecin , philosophe et théologien , sa réputation égala celle d'Ibn-Rosch ; il fut en grande estime chez les Juifs et même chez les chrétiens ; Albert-le- Grand et saint Thomas d'Aquin le citent avec éloge. Il alliait dans ses idées la mesure et l'audace. Esprit encyclopédique, on a dit qu'il annonce et prépare la Somme de saint Thomas ; philosophe, il est le précurseur d'un autre Juif, Spinoza ; interprète des Ecritures, il les explique allégoriquement, il veut concilier la raison et la révélation, son procédé est une exégèse rationnelle , qui a de la hardiesse et même de la profondeur. Ici encore, Louis de Léon, interprète des textes saints, se présente à la pensép ; mais c'est le seul rapport que l'on puisse trouver entre Maimonide et les Espagnols : malgré la ressemblance du titre, le Guide des Pécheurs, de Louis de Grenade, n'a rien de commun avec son Guide des
1 Voyez ch. v.
Egarés. Héritiers du philosophisme arabe, les Juifs en transmirent les produits aux docteurs de la scolastique, mais ailleurs qu'en Espagne-: leurs écoles florissantes de Tolède, de Cordoue, de Barcclonne, les savants qui s'y formèrent ne réussirent pas plus que les écoles et les savants arabes à réconcilier- l'Espagne avec la philosophie; l'averroïsme même ne fut nulle part moins étudié. On conçoit du reste que cette parenté scientifique ait dû être pour les Espagnols un nouveau motif d'antipathie à l'égard d'études qu'ils estimaient déjà si peu \
Toutefois, comme celles-ci ne peuvent faire complètement défaut chez un peuple civilisé, dans le courant du douzième siècle et, selon toute apparence de 4 130 à 1150, parurent quelques traductions d'ouvrages arabes, dues aux soins de Raymond, archevêque de Tolède et originaire d'Agen. Il employa à ce travail Dominique Gundisalvi, archidiacre dcSégovie, qui mit en latin différents traités dlhn-Sina, de Gazali, d'Alfàrabi, et peut-être le Fons Vitœ d'Ibn- Gebirol \ Il fut aidé par deux Juifs, Joannes Avendeath qui avait encore quelque notoriété au treizième siècle, puisqu'Albert-le-Grand le nomme dans sa Métaphysique, et Joannes Hispalensis ou Jean do Séville; mais il paraît qu'il écrivit lui-même deux livres originaux. L'un était intitulé De processione
1 Nous ne voulons pas quitter les philosophes arabes et juifs sans reconnaître les secours que nous ont fournis pour cette rapide exquisse les remarquables travaux de MM. Renan, Franck et Munck.
8 Ecrit en arabe, puis traduit de l'arabe en hébreu par Ibn-Falaquéra, philosophe juif du 13* siècle; la traduction latine de Gundisalvi serait donc antérieure a celle de Falaquéra.
mundi, « très important, dit Jourdain, parce qu'il est un des plus anciens monuments de la philosophie espagnole , influencée par la philosophie musulmane, » et reproduisant « la plupart des principes émis dans le livre De causis. » L'autre avait pour titre De irrimortalitate animœ x .
Au siècle suivant, un roi lettré, même érudit, sans être un philosophe, Alfonse-Ie- Savant (1252-4284) fit traduire aussi quelques écrits des Arabes, au point que le pape Innocent III blâmait la faveur dont jouissaient à sa cour les Maures et les Juifs s. Ainsi des traductions, qui sont tout au plus les préliminaires de la science, composent, à peu de chose près, tout le bagage philosophique de l'Espagne jusqu'au treizième siècle. Je ne sais quel était cet évêque de Sévillè auquel Hugues de Saint-Victor reprochait un excessif amour de la philosophie, mais je crois que le reproche était peu fondé : en tous cas, les doctes d'Espagne l'ont rarement encouru. Il n'y a pas d'auteur original avant Raymond Lulle s. Si rapide que soit cette revue, nous ne pouvons pas ne pas signaler v particulièrement ce personnage si longtemps célèbre et qui représentait à lui seul, pour ainsi dire, toute la science et toute la philosophie de son temps dans sa patrie : type d'autant plus fidèle, qu'il, apporte dans sa vie entière l'exaltation religieuse qui distinguait ses compatriotes, une prédisposition mystique
1 Jourdain, op. cit., p. 116-120.
2 Innocent. Epist, VIII, 50. Edition Laporte du Theii.
3 Né ii Païenne, dans File de Majorque, vers 1235, rhort en 1315. Sénéchal de Jacques Ier, roi d'Aragon , il se fit franciscain à 30 ans.
qui le suit partout, une foi sincère et ardente, un courage indomptable de corps et d'âme. Doué en outre d'une vaste intelligence , personne, sous ce dernier rapport, ne pouvait lui être comparé en Espagne ; à Paris même il fut longtemps admiré et prôné, et il devint le chef de la secte des Lullistes. L'averroïsme n'eut pas d'ennemi plus irréconciliable. On cite de lui jusqu'à douze traités contre Averroës et ses partisans ; il s'adressait aux papes et aux rois. Mais cette lutte eut Paris pour principal théâtre, et elle fut théologique plus encore que philosophique : la philosophie ne fut jamais pour l'auteur du a Grand Art» que l'humble servante de la théologie. D'ailleurs il était dominé par une idée à laquelle il subordonna tous les actes de sa vie et ses études elles-mêmes. Un homme qui veut anéantir ou convertir les infidèles, qui entreprend à lui seul une croisade contre l'Islamisme, mélange d'héroïsme et d'étourderic, de grandeur et de puérilité, est un de ces fous qui excitent, avec le sourire, l'admiration et l'attendrissement, qui honorent l'humanité plutôt qu'ils ne la servent, et dont peut, après tout, se glorifier une nation où Don Quichotte a été presque vraisemblahje. Malgré ce qu'il y a de personnel dans le caractère de Raymond Lulle et de tout à fait indépendant des circonstances, peut-être est-il permis de le citer comme une preuve de la difficulté presque insurmontable où était l'Espagne d'avoir une philosophie, à cette époque d'effervescence religieuse \
1 M. Delécluze a donné dans la Revue des Deux-Mondes du 15
A peu près vers le même temps, Pierre d'Espagne1 s'occupait de logique ; dans la première moitié du siècle suivant, Pierre de Corapostelle, maître en théologie, écrivait le poème De consolation* rationis*, récit allégorique d'un songe dans lequel apparaissent à l'auteur Mundus, Naturel, Ratio, Gula9 Avaritia, Caro, sous l'image de jeunes filles qui se disputent son cœur. Inutile de dire que Ratio finit par l'emporter, mais il ne faut pas la juger sur son nom, ce nom est un leurre ; son triomphe n'est pas celui de la raison philosophique , c'est colui de la foi ; car, malgré les promesses du titre, elle emprunte ses armes non pas à Aristote ou à lbn-Rosch, mais à la
novembre 1840, ce très curieux relevé des ouvrages de Raymond Lulle :
Titres des matières. Nombre des traités.
Sur l'Art démonstratif de la vérité 60
Grammaire et Rhétorique 7
Logique 22
Sur l'Entendement 7
Sur la Mémoire 4
Sur la Volonté 8
De la Morale et de la Politique 12
Sur le Droit \ 8
Philosophie et Physique 32
Métaphysique 26
Mathématiques 19
Médecine, Anatomie. 20
Chimie 49
Théologie 212
Total des traités. .... 486 Cf. Apologie de la Vie et des Œuvres du B. Raymond Lulle , par A. Perroquet, prêtre. Vendôme, 1667.
1 Pape sous le nom de Jean XXI, mort en 1277.
2 Vers 1825. — Nicol. Ant., Bibl. vet. — Mabillon, Vet. Analect., 1. 1.
théologie, et si elle met l'ennemi en fuite, c'est en décrivant les délices du paradis, la félicité des élus, l'infirmité de la nature humaine, les mystères de la foi, la gloire de Dieu et de la sainte Vierge. Cet écrit ne ressemble donc pas à celui de Boëce, mais pour le fond il tient de très près à l[ouvrage du moine Adélard de Bath, Deeodem et universo. 11 n'est cependant pas probable que Pierre de Compostelle en ait eu connaissance, car il n'est pas philosophe ; il ne donne à la philosophie qu'un rang secondaire dans ce poème où règne au contraire une couleur fortement religieuse. Quelques années plus tard vivait Raymond de Sébonde \ auteur d'une Théologie naturelle , dans laquelle il prétend démontrer tous les dogmes de la religion naturelle et aussi du catholicisme, en mettant la philosophie au-dessus de l'Ecriture. Mais en réalité il finit par la subordonner entièrement à !a Bible, et par s'incliner devant les mystères qu'il avait promis d'expliquer.
Cette courte énumération suffit pour montrer combien peu la philosophie fut cultivée en Espagne pendant le moyen âge. A-t-elle du moins gagné quelque chose au mouvement de la Renaissance? On se. convaincra bientôt qu'il n'en a rien été.
Si les fruits de cette grande époque ont été si féconds chez la plupart des peuples civilisés de l'Europe, c'est qu'ils y avaient été préparés par des travaux antérieurs, par des idées soulevées dans le domaine de la religion ou'dans celui de la libre pen-
1 Né à Barcelonne, mort en 1482; professait à Toulouse. Montaigne en parle dans ses Essais.
sée. La marche de l'esprit humain pendant tout le moyen âge devait par la force des choses aboutir à cette immense activité intellectuelle, à ce besoin général de penser, de discuter, d'innover qui caractérise le quinzième et surtout le seizième siècle. L'Espagne était restée en dehors et par là même en arrière de la civilisation européenne, elle n'était pas prête pour ce renouvellement de l'esprit humain, ni en état d'en profiter dans la même proportion et de la même manière que les principales nations du continent. Elle a jeté alors un très vif éclat, cela est incontestable, mais 011 a vu dans quels genres, et quelle a été au vrai la nature de ce magnifique épanouissement. Epanouissement éphémère du reste: on a pu dire avec force et avec vérité que la littérature de l'Espagne « finit quand commence celle des autres peuples. Ce n'est pas le génie qui y fait défaut, c'est la liberté \ » Aussi n'en est-il rien sorti pour la philosophie ; moins que jamais elle fut cultivée pour elle-même, et par un goût désintéressé de la haute spéculation. Elle n'est pas absolument négligée, mais quand on s'adresse à elle, c'est pour chercher dans l'autorité d'une théorie la justification des faits, et détournée de son but elle ne sert qu'aux besoins des partis.
S'agit-il de légitimer ces guerres de Charles- Quint et de Philippe II qui sèment tant de ruines et de sang? Lorsque tous les docteurs eu demandent la fin, au nom de Dieu, au nom de l'éternelle morale, au nom de la pitié, le familier du père, le précep-
1 M. R.-S.-Hilaire, op. cit., 1. 1.
teur du fils, Sépulvéda * se lève pour s'en faire l'apologiste. Conscience sans scrupules et fermée k la voix de l'humanité, politique par tempérament, philosophe par occasion, dénoncé par Barthélémy de Las Casas à l'indignation publique, il fut condamné par les Universités d'Alcala et de Salamanque. Son traité du Libre arbitre semble plus exclusivement spéculatif, mais il est dirigé contre les Luthériens, et c'est encore une œuvre de circonstance. Il avait beaucoup étudié Aristote, et on lui doit la traduction de quelques-uns de ses ouvrages : il n'y a rien là qui soit de nature à nous permettre de le compter comme un véritable philosophe. Suarès * mériterait peut-être ce titre plus que lui ; il aurait pu être un penseur éminent ; il ne s'est pas toujours renfermé dans la question de la grâce, il a touché parfois avec une certaine hauteur de vue aux principes les plus fondamentaux en morale, en jurisprudence, en politique et même eu métaphysique : mais il n'est pas resté uniquement dans le domaine de la spéculation, et il appartenait à un -ordre très capable de produire des philosophes et do comprendre la philosophie, mais à
1 Né vers 1490, mort en 1573.— Cf. De justis belli causis (inédit).— De regno et régis officio, in-8°, llerda, 1576. — De convenientiâ militaris disciplinée cum christianâ religione, in-4°, Rome, 15B5. — Autres ouvrages de Sépulvéda :
De fato et libero arbitrio, in-4°, Rome, 1500. De ratione dicendi testimonium in causis occultorum criminum, in- 4°, Valladolid,1538.
Gunsalvus, seu de appetendâ gloriâ.
2 1548-1617. — Voir De concursu et efficaci auxilio Dei ad actus iiberi arbitrii necessarîo. — Tractatus de legibus et Deo législature, Londres, 1679, in-f°. — Metaphysicarum disputationum tomi duo, in-f<>, Paris, 1619.
sa façon, comme moyen, non commn but, et dans des vues particulières. Quant à Mariana,1 qui est un historien, ce qu'il y a en lui de spéculatif tient plutôt du politique dévoué à un parti que d'un esprit indépendant. Citerai-jo le médecin Huarte et son Examen de ingenios para las Ciencias *, Qttévédo de Villégas et l'opuscule dans lequel il traduit en vers les Sentences d'Epictètc et fait en prose assez légèrement l'apologie d'Epicure8?
Ces rares penseurs ne sont pas des métaphysiciens, mais des moralistes : l'aptitude à moraliser, qui s'accorde si bi^n avec l'esprit mystique, est un des traits du géniÔ espagnol ; elle n'a pas eu besoin des Arabes pour se montrer : au moins nVt-ellc rien perdu à leur influence, même inavouée. Mais la morale n'est pas toute la philosophie, et il faut reconnaître que les philosophes proprement dits sont aussi rares au seizième siècle et depuis qu'auparavant, à moins que pour en grossir la liste on ne range dans le nombre les auteurs de Recueils de Proverbes, moralistes
2 ln-8<>, Pampelune, 1578. — Né vers 1520, florissait vers 1566.
3 Quévédo, né en 158o, mort en 1645. — Epicteto y Phocilides, con el origen de los esioicos y su defensa contra Plutarco , y la defensa de Epicura contra la comun opinion, in-12, Madrid, 1635. — Paraphrases sur le Brutu8 de Pîutarque, traduites en latin sous le titre de In Plutarchi M. Brutum excursus politici, in-4°, La Haye, 1660:
— Je n'ai pas nommé Louis Vives (1492-1540), érudit plutôt que philosophe et qui passa la plus grande partie de sa vie hors de l'Espagne. Léon Hébreu", né à Lisbonne, appartient à l'Italie où il a vécu. Michel Servet était né en 1509 dans une petite ville d'Aragon, mais il quitta sa patrie à 19 ans pour n'y jamais rentrer ; l'histoire de son génie et de ses malheurs n'appartient que d'une manière bien détournée à l'Espagne.
tutroduction. SI
populaires fort goûtés en Espagne 1 . Les Universités n'en ont pas produit : François Vittoria, professeur à Salamanque et qui avait fréquenté les écoles de Paris, donne, par ses leçons sur la morale, le droit civil et le droit canon, un certain lustre à l'enseignement théologique plutôt qu'à renseignement philosophique3; Dominique Soto,8 de la même université, auteur de Commentaires sur saint Thomas, sur Pierre Lombard et Aristote, et d'un traité de Justitia et Jure, est un thomiste dont la vraie place est au concile de Trente où il siégea avec éclat; Melchior Cano,4 son contemporain, n'est pas non plus un esprit original. A Alcala, on n'avait pas même terminé la nouvelle édition d'Aristote que le grand cardinal avait ordonnée et qui devait comprendre, avec une version plus fidèle, le texte grec et l'ancienne traduction latine. D'ailleurs ce n'était pas sortir de l'aristotélisme, et les tyuit collèges où huit professeurs de philosophie et un professeur de morale, hommes de talent par-
1 Dès le XIVe siècle les proverbes abondent chez les prosateurs et les poètes , dès le XVe on en voit paraître dès recueils spéciaux et dans le courant du XVIe on en citerait plus d'une douzaine. Les plus célèbres sont ceux du Commandeur Grec, d'Iriarte, de Gristobal Pérèz de Herrera, etc. C'est une branche de la littérature, sans compter les ouvrages où les proverbes foisonnent, comme la Célestine, Don Quichotte, etc.
3 Ses leçons ont été en partie publiées sous ce titre : Relectiones XII theologicœ in duos libros distinctes , Lyon, 1557; Salamanque, 1565; Ingolstadt, 15&0. Brucker rend hommage à ceux de ses écrits qui concernent le droit (Hist. crit. pkil., t. IV, p. 124).
3 Né en 1494, mort en 1560. — De Justitia et jure hbri X ad Carolum Hispaniarum principem, Salamanque, 1556. De naturâ et gratiâ, Paris, 1549.
4 De lotis theologicis libri XII, Salamanque, 1563.
fois, comme Michel Pardo de Burgos, Âmbrosio Morales de Cordoue, François Tolet, enseignaient la dialectique, la morale, la physique et la métaphysique, ne suffisaient pas à doter l'Espagne d'une philosophie En tous cas, la scolastique n'y était pas épuisée, on en était toujours à la Somme de saint Thomas \ car les subtilités de la scolastique n'étaient point de leur nature opposées au génie espagnol qui ne se refuse pas à une certaine tendance de ce genre ; mais cette propension naturelle, il l'a mise de préférence au service de la théologie, où elle n'est pas inutile : si l'Espagne n'a pas eu de véritables philosophes, que de théologiens n'a-t-elle pas fournis ! Non, le sol de la Péninsule ibérique n'était pas favorable aux fruits de là libre pensée ; la raison y était enchaînée ; d'instinct, on était peu porté vers la philosophie, mais que de causes favorisaient cet éloignement naturel ! Les institutions, les mœurs publiques étaient autant d'entraves. Sous la domination des Maures, des préoccupations faciles à comprendre en avaient détourné les esprits et les avaient empêchés de se mûrir, commo ailleurs, par les discussions philosophiques et de se préparer ainsi à la Renaissance. Après la chute de Grenade, un bien autre asservissement pesa sur l'Espagne , plus captive sous le Saint-Office que sous les Maures.
1 Où peut en dire autant du collège de Coïmbre, en Portugal, et de l'université d'Ebora où les Jésuites se signalèrent par un grand nombre de commentaires sur Aristote, sans originalité ni aucune participation de l'esprit de la Renaissance. Voir l'article Coïmbre de M. Barthélemy-S.-Hilaire dans le Dictionnaire des sciences philosophiques.
Dans la brève excursion que nous venons de faire, quel nom avons-nous rencontré qu'on puisse mettre en regard des grands noms de la scolastique, ou des noms moins illustres de la Renaissance? On chercherait en vain, on ne trouverait pas en Espagne un Abélard, un Albert-lo-Grand , un Duns Scott; un Roger Bacon, pas même un Ficin, un Telesio, un Campanella. Ailleurs, même aux plus mauvais jours, la théologie avait bien pu dominer la philosophie, mais non l'annuler : ici, il n'y a de place que ppur elle, le sentiment religieux est tout-puissant et règne sans rival. S'il ôte à l'Espagne des philosophes, il est bien propre à lui donner des mystiques, mais aucun de ceux-ci n'aura -passé par la forte discipline de la scolastique, comme les Victorins, comme Gcrson, comme saint Bonaventure lui-même. Ce n'est pas des travaux de plusieurs générations de penseurs, de leurs témérités, de leurs doutes que sortira le mysticisme que nous nous proposons d'étudier. Issu de la foi, essentiellement catholique dans ses origines et dans ses fruits, il ne restera cependant pas en dehors de toute conception philosophique, non dans la masse» mais chez ses maîtres et ses guides. Ce ne sont pas des philosophes cfui deviennent mystiques, ce sont des mystiques qui ne dédaignent pas d'étudier les philosophes : la philosophie n'altère en rien l'originalité ni surtout la spontanéité de leur inspiration première ; elle ne crée pas leur mysticisme, elle s'y introduit ou s'y adjoint. Grâce à eux, la Renaissance platonicienne pénètre en Espagne. De tous les systèmes de l'antiquité, en effet, c'est à celui de Platon que les mystiques recourent le plus volon-
tiers, lorsqu'ils n'excluent pas de parti pris tout rationalisme. Les Espagnols auraient pu connaître Platon directement, même ceux d'entre eux qui n'auraient pas su le lire dans l'original, puisqu'il était traduit en latin, ainsi que Plotin, dès la seconde moitié du XVe siècle, et il est à croire que plusieurs d'entre eux, surtout Malon de Chaide, Louis de Grenade, Louis de Léon, étaient initiés à ses doctrines autrement que par Boëce, saint Augustin et les Pères. Quant aux écrivains mystiques, partis de l'Académie pour aboutir au néoplatonisme, Plotin, peutêtre Porphyre et Jamblique, ne furent point ignorés de quelques-uns, mais Denys l'Aréopagite leur était certainement familier. En des temps plus rapprochés, les Victorins auraient été à même d'exercer sur eux quelque action ; mais à part Louis de Grenade, qui cite Hugues de Saint- Victor, et Jean de la Croix, qui paraît s'en être souvenu, je n'en trouve pas de mention chez les principaux d'entre eux. Le traité De la Vanité du Monde, de Diego Stella, n'est pas l'imitation de celui de Hugues sous le même titre. Gerson, saint Bonarventure leur sont moins étrangers, ainsi que des théologiens qui ne sont pas à proprement parler des mystiques, tels que saint Bernard et saint Thomas : encore est-ce à titre de théologiens plutôt que de mystiques, en ce sens qu'ils sont cités comme toute autre autorité sacrée, comme les prophètes, les évangélistes et les docteurs. En tant que mystiques, les Espagnols leur doivent peu, tout au plus la forme que quelques-uns ont donnée à l'expression de leur pensée, et encore ne serait-ce que le petit nombre.
Quant aux mystiques allemands du quatorzième siècles on peut affirmer que leur influence a été nulle sur ceux de l'Espagne. D'abord ils avaient écrit dans leur langue maternelle, ensuite leurs ouvrages étaient condamnés, à l'exception de ceux de Ruysbrœck ; on ne rencontre dans les écrits des Espagnols aucun vestige qui permette de supposer qu'ils s'en soient inspirés. Ils n'auraient pu en avoir connaissance que par Denis le Chartreux qui reproduisit au quinzième siècle la doctrine d'Eckart ; mais Denis le Chartreux lui-même n'est pas invoqué chez eux comme autorité mystique avant Jean de Jésus-Marie, qui écrivait dans les premières années du dix-septième siècle.
La recherche des antécédents du mysticisme espagnol, soit dans la pensée philosophique, soit dans la pensée religieuse, se borne donc à peu de chose. S'il est la vraie philosophie de l'Espagne, c'est que l'Espagne n'en a pas eu d'autre, mais son commerce avec les belles théories du platonisme est pour lui un accessoire, une noble décoration, non une source ni un point de départ. Trop spontané pour imiter, il ne prend ses inspirations qu'en lui-même : il se rencontre inévitablement avec des doctrines analogues, il ne les copie pas. 11 dérive du sentiment religieux, qui, précisément parce qu'il n'a pas permis à la philosophie de se développer, l'a rendue inutile à sa production, et les seules influences qui aient agi sur lui sont les faits qui ont pu agir sur ce sentiment lui-même. A ceux que nous avons déjà, indiqués, il convient d'en ajouter un autre, la Réforme.
Ce n'est pas que le catholicisme ait été sérieusement menacé^ dans la Péninsule, et il me paraît difficile d'admettre qu'il y ail jamais couru de grands dangers de la part du protestantisme, comme des travaux recommandables et consciencieux tendraient à le faire supposer. On s'est attaché depuis quelques années surtout à établir que l'Espagne a été, elle aussi, accessible aux idées de la Réforme, ce qui est ^ vrai ; mais qu'elle ait été sur le point d'en être enva-
hie, c'est ce que nous ne saurions accorder. Ces idées, nous dit-on, s'étaient répandues dans l'entourage même de Charles- Quint, témoins Alfonso Valdès, son secrétaire, Vives, son prédicateur, deux de ses chapelains, Augustin Cazalla, qui fut à la tête de la Réforme en Castille, et le docteur Constantin Ponce do laFuente, l'un des grands noms du protestantisme espagnol. Mais n'était-ce pas là qu'elles devaient effectivement trouver le premier accès ? Etait-il possible que par suite de rapports continuels avec l'Allemagne , elles ne franchissent pas les monts à la suite de l'empereur, de ses capitaines et de ses ministres? Les premiers écrits de Luther furent connus en Espagne deux ans à peine après sa séparation d'avec l'Eglise ; des ouvrages protestants, destinés à la propagande espagnole, s'imprimaient à Anvers et à Genève ; Juan Hernandez, déguisé en muletier,
les introduisait en Espagne ; Enzinas, dès 1343, parvenait à y faire pénétrer sa traduction de la Bible. II. n'y a pas lieu de s'en étonner, l'étonnant serait au contraire qu'il n'eu eût pas été ainsi. Je ne nierai pas davantage le trouble qui forcément devait résulter d'un état de choses inévitable ; les faits en témoignent: le contre-coup de la révolution religieuse retentit jusque dans les cloîtres, entre autres dans le couvent hiéronymite de Saint-Isidore et quelques autres du même ordre. A Séville, à Valladolid, l'Evangile fut prêché, des temples s'élevèrent ; Àlcala fournit quelques écrivains protestants. Ce dernier fait était une conséquence naturelle de la tradition d'études bibliques qui faisait depuis Ximénès la gloire de cette université. D'autre part, ces rares écrivains avaient quitté le sol de leur patrie, mortel à toute doctrine en dehors du catholicisme. Francesco de San Roman avait prêché le protestantisme en Italie, don Juan de Enzinas en Flandre, ce qui n'empêcha pas, il est vrai, qu'on leur fît leur procès en 1545. Ce n'était pas non plus en Espagne que Raymondo Gonzalès de Montés, échappé des prisons du Saint-Office, rédigeait Y Histoire des Mystères de l9 Inquisition.1 Juan de Val dès, promoteur de la Réforme en Italie et non en Espagne, publiait à Naples la plupart des ouvrages où il donnait, le premier en de semblables matières, l'exemple d'abaudonner le latin pour la
1 Inquisitionis artes détectée, Heidelberg, 1567. L'original latin fut traduit au XVIe siècle dans toutes les langues de l'Europe, mais la première traduction espagnole est de 1851 (apud R.-S.-Hilaire , tVIII).
langue maternelle \ Juan Pérès, de Pinéda, son disciple, qui avait traduit les Evangiles et les Psaumes et commencé une version de la Bible, mourait à Paris après avoir été pasteur à! Genève et à Blois. Ces voix éloquentes et hardies partaient de l'étranger : c'est à l'étranger aussi qu'eut lieu la véritable lutte de l'Espagne catholique contre la Réforme ; dans la Péninsule, cette lutte ne fut pas longue.
Dès l'année 1521, les mesures les plus sévères avaient été prises contre les hérétiques et ceux que l'on soupçonnait d'hérésie, mais la guerre ne leur fut ouvertement déclarée qu'en 1558. Les premiers a autos da fé » eurent lieu en 1559 à Se ville et à Valladolid : onze ans après, il n'y avait plus de protestantisme en Espagne ! Le zèle national, l'intervention de la papauté', l'action personnelle do Charles-Quint et de Philippe II , l'Inquisition , tout avait concouru à assurer ce résultat. Est-il étonnant que le catholicisme espagnol, avec tant de moyens d'action, ait
1 « Eâcribo (dice Valdes) como hablo; solamente tengo cuydado de usar vocablos que sinifiquen bien lo que quiero dezir : y digo le quanto mas llanamente me es possible ; porque, a me parecer, en ninguna lengua esta bien la afectacion » (apud Ticknor, t. II, p. 104, 105). Valdes florissait vers 1540. — Ses principaux ouvrages :
Dialogo de las lenguas, 1537.
Tratado utilisimo del beneficio de Jesu Cristo. Comentario 6 déclaration brève y compendiosa à la epistola de S. Pablo à los Romanos, Venise, 1556, in-8°. Los salmos de David en lengua castellana (sans date). Dos dialoqos sobre el saco de Roma.
2 Adrien d'Utrecbt, précepteur de Charles-Quint, pape sous le nom d'Adrien V, était grand-inquisiteur d'Espagne lorsqu'il fut élevé à la papauté et il conserva ces (onctions pendant deux ans encore (1Ç21- J523).
triomphé de Luther en quelques années ? Mais un si formidable appareil était-il nécessaire, j'entends au point de vue et dans l'intérêt do la foi? En regardant les choses de ce biais, en comprend — je n'ai pas dit, on excuse — la .guerre implacable que les rois catholiques firent à la Réforme en Allemagne, en Flandre et jusqu'en France : en Espagne on la comprend moins.
Si jamais terre, en effet, a été hostile à la nouveauté, à tout co qui sent l'hérésie, c'est bien l'Espagne. Même à une époque où l'activité^ intellectuelle était partout immense, la liberté de penser n'y avait que de rares champions, dont les efforts courageux, mais isolés, inutiles, n'infirment en rien l'universalité du fait que nous constatons. La véritable philosophie, nous l'avons vu, y avait toujours fait défaut; la Réforme n'y était pas préparée par la libre parole du doute et la discussion passionnée de l'hérésie. L'Allemagne avait eu les Béghards, les Frères du Libre-Esprit , les Amis de Dieu , les Husskes ; la Réforme s'y faisait insensiblement' depuis deux siècles , Eckart y présageait Luther, et celui-ci n'eut qu'à prononcer le mot qu'on attendait. Si la France, qui avait eu les Albigeoiset les Vaudois, si la France d'Abélard, la patrie du Fationalisme, s'est refusée à devenir luthérienne ou calviniste, quelle apparence que le catholicisme eût couru plus de risques en Espagne? Il n'est pas jusqu'à lltaKe qui n'ait eu plus de sectaires : « l'Evangile éternel » y est né. En Espagne, l'inquisition ecclésiastique, sous sa forme primitive, établie dès l'origine contre les Juifs et les Musulmans, avait défendu l'entrée au& héçés^Qs du
dehors. Il serait tout à fait hors de propos de rappeler les antiques erreurs de Félix d'Urgel et de Priscil lien, antérieures à la conversion de l'Espagne arienne au catholicisme ; quant aux Albigeois, s'ils eurent accès en Aragon, ce ne fut que momentanément, et la Castille ne fut jamais entamée. Luther n'était donc annoncé, précédé par qui que ce fût, tout était dès longtemps contre lui : il fut vaincu, et il devait l'être. Les Rodrigo de Valer, les Ponce uEgidius, les Yargas ne pouvaient rien pour son triomphe : le sang de ces martyrs a servi une autre cause que celle du luthéranisme, la cause plus générale de la liberté de conscience.
Ce n'est pas tout : il y a dans le génie espagnol certains côtés auxquels le protestantisme répugne essentiellement, et, pour ainsi dire, certains besoins que celui-ci eût été impuissant à satisfaire. L'Espagne n'aurait pu s'accommoder du culte trop simple des églises réformées, elle ne l'aurait pas même compris* Elle se piquait d'être la nation la plus religieuse de l'Eurtfpe, mais comment entendait-elle la religion et la foi? Elle y apportait, avec une ardeur fougueuse et presque barbare, cet amour des pompes extérieures, ce mélango de paresse sensuelle et d'imagination contemplative qui distinguent les races du Midi : ce qui l'attirait dans le catholicisme, c'était bien moins le dogme que l'enveloppe brillante, faite à souhait pour le plaisir des yeux. Rien d'abstrait ni de métaphysique, peu de chose pour l'idée, tout pour la forme et la couleur, pour la réalité saisissante, mélange de cérémonies, de pratiques, d'emblèmes, d'apparences étranges, toujours matérielles, souvent
ÎMBOBUCTION.
grossières, mythologie du catholicisme à l'usage de tout un peuple et rendant tout sensible, palpable, même les mystères 1 Remplacez cet éclat, ce luxe, cette fête ininterrompue, par un rite monotone et grave, des temples froids et nus, des ministres à la robe sombre, etces vives imaginations vont s'éteindre; la foi ne parlera plus aux cœurs quand les symboles ne parleront plus aux yeux.
Voilà pourquoi, nous semble-t-H, le catholicisme s'est exagéré les périls qu'il a courus en Espagne, et pourquoi, dans son propre intérêt, il doit regretter — si le dogme de l'infaillibilité souffre les regrets — les rigueurs et les cruautés qu'il a jugées nécessaires. L'Espagne protestante est pour nous un nonsens. Je n'ai pas dessein d'entrer après tant d'autres dans des récriminations trop légitimes, mais mille fois répétées, et qui seraient un lieu commun de l'histoire, si ce n'était pas l'honneur de la conscience humaine de ne point admettre de prescription à Fanathème dont elle poursuit, à travers les siè.cles, le? violateurs de sa liberté. Donnons-nous seulement le spectacle d'une grande cause qui s'est affaiblie pour avoir trop attesté sa puissance, qui s'est compromise pour s'être trop défendue. Le catholicisme a plus perdu que gagné à étouffer en Espagne non seulement les faibles germes que la Réforme pouvait y avoir semés, mais encore toute liberté, toute initiative de la pensée : il se frappait lui-même en terminant par des coups de foudre une lutte où la seule force des choses lui aurait donné la victoire. Disons tout : le bras séculier l'a trop bien armé ; le pouvoir politique et le pouvoir religieux ont trop bien con-
fondu leur action et ce qu'ils estimaient leur intérêt. Je ne connais pas d'exemple plus propre à faire réfléchir les esprits désintéressés sur les conséquences d'une pareille association. Le catholicisme espagnol, qui ne cédait pas toujours volontiers à l'autorité romaine, était, par la constitution du Saint-Office, sous la main de la royauté. Qui a poussé le cri d'alarme contre la Réforme en Espagne, effrayé Philippe II et le grand-inquisiteur, le terrible Valdès? Charles-Quint, du fond de sa solitude de Yuste, à la veille de mourir ! L'œil toujours ouvert sur le monde qu'il avait quitté, irrité de voir quelques-uns de ses familiers imbus de l'hérésie luthérienne, pressentant les conséquences politiques d'une révolution religieuse qu'il avait vue à l'œuvre sur son propre 'terrain, son dernier mot avait été contre des hérétiques qui, pour lui, étaient en même temps et avant tout des rebelles, seditiosos, scandalosos, alboratadores e inquietadores de larepublica*. Jusqu'alors, qu'on veuille bien le remarquer, l'Inquisition n'était pas inquiète : depuis la mort de Ximénès jusqu'en 1559, elle n'avait allumé qu'une seule fois ses bûchers (en 1545). Qu'à l'appel do l'empereur devenu presqu'un moine, elle ait pris peur et se soit écriée que a sans elle, la religion protestante aurait couru à travers toute la Péninsule ; que, si le remède eût été différé de deux ou trois mois, l'Espagne était en feu..., » cela s'explique aisément. Stimulée par le pouvoir royal (avaitelle besoin d'être stimulée?) elle obéit aussitôt : tout
1 Lettre de Charles-Quint à sa fille D. Juana, régente, tirée des Archives de Simancas, et citée par M. Amédée Pichot.
en le servant, elle accroissait ses propres attributions et augmentait son influence. Ce qu'elle ne comprit pas, c'est que le danger n'était pas en proportion de ses efforts ; quand elle eut entassé dans les prisons de Se ville et de Tolède huit ou neuf cents «accusés» — et combien ne devait-il pas y avoir de bons catholiques dans le nombre ! — il no restait plus guère « d'hérétiques » sur la terre d'Espagne. La masse de la nation était si bien contre eux, que, do peur d'en laisser-échapper un seul, on dénonçait tout le monde, jusqu'aux Jésuites \ Le peuple ne songeait guère à se faire luthérien. Dans les classes élevées, des préoccupations nouvelles et l'or du Nouveau-Monde avaient peut-être attiédi chez quelques-uns l'ardeur héréditaire de la foi, on peut du moins le conjecturer d'après quelques théologiens espagnols, et surtout d'après les mystiques ; mais l'habitude, la tradition, l'extérieur sont des attaches bien puissantes pour tous les esprits, notamment pour ceux où un grain d'indifférence commencerait à germer. On ne change pas sa religion quand on est sur la pente du relâche* ment, l'oreiller sur lequel on a longtemps dormi paraît encore le plus commode. D'ailleurs ces symptômes, dont il ne conviendrait pas d'exagérer la gravité, n'étaient que partiels : pour l'immense majorité, la foi catholique était toute-puissante et n'avait rien à redouter de Luther.
Cette opinion est celle des plus illustres des mystiques que nous étudierons, et leur témoignage, que
1 Lettre du grand-inquisiteur Valdès aux évêques de Terrassonne et de Cuença, juin 1558 (id.).
nous citerons à son heure, n'est pas d'une médiocre autorité en pareille matière. Mais il n'en reste pas moins vrai que l'excès du fanatisme et de la répression, en exagérant le péril, en portant au comble l'effroi des consciences, devait précipiter les âmes dans le mysticisme, comme dans le seul abri qui leur fût ouvert ici-bas. 11 fallait une voie où pût s'engager dans l'ordre intellectuel et moral le génie de l'Espagne, une issue par où pussent s'échapper son ardeur et sa véhémence naturelles, surtout à l'époque de la Réforme, en un temps de rénovation sociale et de tourmente religieuse. La foi, qui primait tout le reste, servit de refuge aux cœurs troublés, aux intelligences inquiètes, en leur ouvrant la porte du mysticisme. Ce mysticisme, il est en Espagne de tous les siècles, à la vérité, mais c'est précisément au XVIe qu'il atteint son apogée et qu'il se laisse le mieux cemprendre et apprécier. Or, y eut-il jamais concours de circonstances plus favorables pour le développer? Faut-il rappeler ce qu'a été le XVI* siècle, et quelle impulsion il a imprimée dans tous les sens à l'esprit humain? Préparé par la Renaissance, illustré par le vif éclat des arts, il voit se reproduire tous les systèmes philosophiques de l'antiquité et apparaître quelques essais qui font pressentir la philosophie moderne ; il entre avec passion dans les querelles des opinions et des sectes, et surtout dans la grande révolution religieuse qui l'ensanglante et le domine. Explorant, avec une audace qui n'a d'égale que sa soif de connaître, toutes les voies ouvertes à son activité, partout l'esprit humain fait son éducation, prélude à la gloire des lettres, aux conquêtes de la science et de
la philosophie, à l'émancipation dans le domaine entier de la pensée. Une seule contrée en Europe semble vouloir demeurer étrangère et même hostile à ce mouvement général, et dans la lutte qui s'engage entre le passé et l'avenir, elle prend en main la cause du passé. C'est l'Espagne. Elle* a aussi ses heures d'agitation, mais c'est pour tracer en quelque sorte autour d'elle un cordon sanitaire qui devra la préserver de la contagion des idées nouvelles. Sans doute elle ne peut s'y soustraire entièrement, mais, forcée de les subir dans une certaine mesure, elle n'en conserve pas moins avec énergie son caractère de résistance. C'est au milieu de ce travail de l'esprit moderne, et comme par opposition avec lui, qu'elle donne naissance au mysticisme le plus vivace et en même temps le plus conforme à l'orthodoxie catholique qui fût sorti jusqu'alors de l'inspiration chrétienne. Ainsi, tandis que le catholicisme recevait partout ailleurs de graves atteintes soit de la Réforme, soit même de la philosophie, l'Espagne, hostile à celle-ci, échappant à celle-là, produisait sous les auspices du catholicisme un mouvement religieux qui fut sa philosophie et sa réforme. La part du sentiment devenait d'autant plus grande que celle de la raison était plus restreinte : détournée des voies récemment ouvertes à la pensée, entravée par une compression qui ne lui permettait pas de prendre l'essor, l'âme devait se repliée sur elle-même.
Aux époques de trouble moral et d'agitation intérieure, où d'un côté les croyances se discutent et se renouvellent, où de l'autre la règle devient plus étroite
et plus sévère, l'homme se plonge dans le divin :
si
rinfini l'attire. Les derniers jours du monde païen avaient vu ce spectacle. En Espagne, que font des âmes naturellement ardentes ? Elles ne peuvent ou ne veulent pas secouer le joug, demander à la Réforme ou à la philosophie une liberté dangereuse : elles se lancent à pleines voiles dans le mysticisme. Sincèrement religieuses et croyantes, elles suppléent à la réflexion par le sentiment, ou, si la réflexion doit trouver quelque emploi, elles l'appliquent au sentiment. Elles étouffent la révolte dans l'amour, et la Réforme, si elles la soupçonnent, dans une doctrine qui satisfait le cœur sans laisser à la raison ni le temps ni le désir de protester. Mais aussi plus la pensée est gênée, plus le sentiment est audacieux. Calcul adroit, si c'en est un, ou plutôt calcul naïf et inconscient: on passe au délire de la fièvre ce qu'on ne pardonnerait pas à l'état normal de l'esprit. Les seuls sectaires de l'Espagne, ce sont des « alumbrados », des mystiques.
Que l'excès de ferveur religieuse puisse conduire au mysticisme, on ne saurait le contester : c'est un moyen de se dérober aux menaces d'une conscience effrayée, qui a d'abord exigé une perfection impossible et qui frappe l'impossibilité comme une faute. Une imagination emportée, eu même temps qu'opiniâtre dans ses préoccupations religieuses, peut porter le dernier coup à des âmes déjà si fortement ébranlées, et les jeter dans cet ascétisme mystique qui est si commun en Espagne. Que sera-ce si une institution comme celle de saint Dominique, reprise par Ferdinand et Ximénès, vient augmenter ces secrètes angoisses, et commencer en quelque sorte dès cette vie l'exécution des terribles sentences que for-
mule intérieurement une conscience alarmée? Tourmentées par une idée religieuse qui aurait besoin d'une vaste et libre atmosphère, condamnées à l'immobilité et au mutisme par le doigt redoutable d'un tribunal dont les avertissements sont déjà des supplices, que peuvent les intelligences sinon se réfugier en soi pour y trouver Dieu et le repos, se réduire au silence de la contemplation et de l'extase pour no pets s'égarer et n'avoir pas à répondre de leurs égarements? En présence du Saint-Office, l'esprit le plus droit se trouble, le vrai n'est plus le vrai, la lumière n'est plus la lumière : a Je suis aujourd'hui dans une telle disposition, que la certitude même me laisse dans le doute. » Ce mot effrayant a été dit par une des plus grandes intelligences de l'Espagne, par Louis de Léon, pendant son procès1. Le mysticisme, si on le considère dans ses causes particulières et, pour ainsi dire, prochaines, fut au XVIe siècle, entre autres choses, une protestation, l'asile des catholiques fervents qui ne voyaient de sûreté pour eux que dans le renoncement à l'exercice normal de la raison. La pression exercée en matière de foi produit deux effets différents, l'hypocrisie ou un mouvement prononcé vers quelqu'une des formes du mysticisme. En Espagne, combien de familles maures ou juives n'avaient accepté le baptême que pour échapper à la ruine, à la mort, tout en restant secrètement attachées à l'amour et parfois aux pratiques de leur culte héré-
1 « Pero yo lo manifiesto y subjeto a la censura de vuestras mercedes, porque, aun que me parece cosa llana, estoy agora tal, que lo cierto se me haee sospechoso y dudoso. » — Voir ch. v.
di taire ! Quant au second de ces résultats, il est attesté également à chaque page de l'histoire. Les Vaudois persécutés accusèrent des tendances ascétiques. Récemment encore n'a-t-on pas vu en Suède les « Lecteurs » (Lœsaré), exaspérés par des rigueurs cruelles, chercher en partie une sorte de refuge dans les folies du mysticisme? Mais l'Espagne semble particulièrement destinée à en fournir la preuve. A certains moments de la vie des peuples, une idée est comme un fleuve à ses heures de crue et de débordement. L'idée religieuse en Espagne, si profondément enracinée dans les cœurs depuis des siècles, ; fut contenue dans le lit du catholicisme par la plus habile conception que le génie de l'homme ait jamais mise au service d'une religion ; maïs, bien que comprimée, elle ne pouvait, pas plus que les eaux d'un fleuve, être anéantie : comme elles, il fallait qu'elle se fît jour quelque part. Ne pouvant s'épandre librement au dehors, elle reflua sur elle-même, remonta vers sa source et creusa plus profondément le lit solitaire qui avait été son berceau, protestant par un ' bouillonnement intérieur contre la force qui l'opprimait. Cette protestation toutefois n'avait rien de la colère ni de la révolte : c'était l'expression d'une tristesse en quête d'un consolateur. Contraint de plier devant les représentants de Dieu ici -bas, l'homme en appelait à Dieu " même, et pour emprunter aux mystiques une expression qui dans leur bouche n'é- ' tait pas une métaphore, il se détournait de la terre et recourait a à son plus réel soutien, au vrai père des affligés/des persécutés de ce monde, a Louis de Grenade dit quelque part que co qui éloigne le plus les
hommes de la vertu, c'est la croyance où ils sont que Dieu réservant tout le bonheur pour l'autre vie, n'en laisse rien pour la vie présente.. Cette parole exprime bien, dans son éloquente simplicité, le lourd désespoir qui écrasa tant»de misérables pendant le moyen âge. Presque tous les écrivains du XVe siècle parlent do la vie future : l'humanité souffrait trop pour que la pensée de tous n'allât pas évoquer, outretombe, les réparations d'un avenir inconnu. En Espagne, le mysticisme essaie d'anticiper sur cet avenir, il ouvre, dès ici-bas, une porte de salut: le bonheur est de ce monde, mais pour ceux qui le chercheront hors du monde.
Si les considérations qui viennent d'être exposées sont de nature, comme nous le pensons, à expliquer le mysticisme en Espagne, notamment dans cette vaste explosion qui est au XVIe siècle le trait le plus saillant et le plus caractéristique du mouvement philosophique et religieux do cette contrée, il est temps d'en aborder l'étude. Nous savons d'où il vient: à lui de nous apprendre ce qu'il est, et ou il va.
Mais il ne s'agit pas ici d'écrire l'histoire de tous les mystiques espagnols, ils sont pour cela trop nombreux, et une reyue complète entraînerait des redites qu'il sera quelquefois difficile d'éviter, même avec le but plus restreint d'exposer, à l'aide des principaux d'entre eux, la marche et les progrès de l'idée dont ils sont la plus frappante expression. Je laisse-
rai donc de côté bien. des noms qui n'ont pas droit à une attention particulière, et dont fourmillent les annales ecclésiastiques : leur nomenclature, fastidieuse en soi, est heureusement inutile. D'un autre côté, on a coutume de compter parmi eux des personnages, en fort grand nombre, qui ne sont que des ascètes. L'ascétisme, il est vrai, est frère du mysticisme, il se rencontre souvent avec lui dans une même âme, et la suite de ce travail en offrira la preuve, mais cette rencontre n'a rien de nécessaire. Pascal a fini par être un ascète sans avoir jamais été un. mystique ; Mme Guyon était une mystique sans tomber dans l'ascétisme. Ainsi en Espagne, Jean le Portugais, surnommé le Jardinier, franciscain de Salamanque; Barthélémy de Saint-Basile, <jui, dans le désert de Bolorque, s'en allait, comme François d'Assise, prêchant aux arbres, aux plantes, aux oiseaux; Ambroise do Jésus, sermonnaire de quelque réputation, mourant en extase au milieu d'un sermon ; saint Diego, franciscain extatique ; Ignace de Loyola luimême (aussitôt après sa conversion) s'enfermant volontairement dans la caverne de Manrèze, ou tombant exténué au bord d'un torrent, étaient des ascètes plutôt que des mystiques. Il en est un cependant qui mérite une mention moins abrégée, à cause de l'influence qu'il a exercée sur plusieurs de ses contemporains, notamment sur Louis de Grenade et sainte Thérèse : c'est saint Pierre d'Alcantara. Il était né en 1499 à Alcantara, près de Valence; son père, Alphonse de Garavète, était gouverneur de cette ville. Franciscain dès sa seizième année, il le fut jusqu'à sa mort, pendant quarante-sept ans, et contribua
beaucoup à la réforme de son Ordre. Béatifié en 1622, il fut canonisé en 1629. Sainte Thérèse le vénérait comme un modèle de « l'heureuse folie, » de la « divine extravagance » qui fait oublier le monde et vivre tout en Dieu ; elle raconte avec admiration ses austérités inouïes, ses visions, ses extases; il lui apparaissait après sa mort1. Cet ascète avait écrit, mais quoique sainte Thérèse ait dit avec modestie qu'il avait « exprimé les mêmes idées qu'elle en termes différents, » ses traités populaires 8 ne renferment pas de doctrine : ce n'est pas un docteur mystique. Il n'est pas le seul à propos de qui on ait lieu de faire la même observation : elle serait applicable, avant lui, à un des saints les plus cités de l'Espagne, Vincent Ferrier. Ce dominicain, exprit exalté et qui travaillait à la conversion des âmes avec un zèle sincère, quoique peu mesuré, était un prédicateur de grand renom : à la cathédrale de Sévillo, dans l'ancien patio des orangers, on voit encore la chaire do marbre du haut de laquelle il électrisait les populations de l'Andalousie. Il vint aussi prêcher en France, et sa vie ne fut pas celle d'un contemplatif; ses écrits, fort répandus de son temps, sont plutôt, comme ceux
1 Obras de S. Teresa, t. I, p. 203, 204, 297, t. II, p. 52. — Annales Minorum, 1736, t. XV, p. 475. — Acta Sanct., p. 193.
2 Traité de t Oraison et de la Méditation, composé en espagnol par Pierre d'Àlcantara; trad. fr., Pari3, 1613. — Ecrit à la prière de D. Rodrigue de Chiave; œuvre de direction. Après avoir montré la nécessité de l'oraison, il indique des sujets de méditation pour les sept jours de la semaine, en fait ressortir Futilité et enseigne à vaincre les obstacles qui s'opposent à ce salutaire exercice. Ce petit traité est comme l'ébauche de celui de Grenade sous le même titre.
de Pierre d'Alcantara, des livres de dévotion que des œuvres mystiques. Nous pouvons les omettre et bien d'autres du même genre ; l'essentiel pour nous est de no laisser dans l'ombre aucun personnage, aucun écrit propres à donner une idée exacte du mysticisme religieux en Espagne.
L'école de sainte Thérèse tiendra naturellement le premier rang dans cette étude, elle y a droit par l'autorité des noms dont elle s'honore, par l'étendue et l'importance du mouvement qu'elle représente. Mais les mystiques qui s'y rattachent de près ou de loin, soit comme antécédents, soit comme associés ou héritiers, ne sont pas les seuls que l'Espagne ait connus. Il en est d'autres, antérieurs ou contemporains, qui se sont manifestés en dehors de cette école, et qui par là même témoignent, bien qu'avec moins d'éclat, de l'universalité du sentiment que leurs écrits expriment. Franciscains, comme Diego de Stella, Jean des Anges, Ermites de saint Augustin, comme Pierre Malon de Chaide, Fernand de Zarate, ou même plus engagés dans la vie active, comme Alejo Venegas, ils ne forment pas école, mais leurs ouvrages se ressemblent, outre la communauté des sujets, par l'esprit dans lequel ils sont conçus. Les œuvres, si on peut le dire, sont plus mystiques que leurs auteurs. Bossuet était anti-mystique, ce qui ne l'a pas empêché d'écrire son livre des Etats d'oraison, précisément parce qu'il sentait la nécessité de diriger une tendance assez générale et assez puissante pour inquiéter sa raison et son orthodoxie : des écrivains que je viens de nommer, le moins mystique l'est beaucoup plus que Bossuet, mais cet exemple éclaircit ma pen-
sée; ils paraissent tous avoir obéi, dans une mesure différente, moins à l'entraînement d'une vive inspira-1 tion qu'au besoin sérieusement senti de traiter avec poids et mesure des points de théologie mystique qu'un public considérable, théologien par le sentiment et sans le savoir, appliquait à. sa manière dans la pratique de la vie religieuse ou dévote. Tous font un énergique appel à la spiritualité, tous s'élèvent, avec une véhémence dont la forme surprend quelquefois, contre la corruption du siècle et les dangers du monde, ouvrant des vues intéressantes autant qu'inattendues sur l'histoire morale et intellectuelle de leur pays ; mais ce n'est encore là que de l'ascétisme chrétien. Leur mysticisme se dénote par certaines questions qu'ils abordent incidemment ou qu'ils traitent exprofesso.
Avec le groupe de sainte Thérèse, le caractère des personnages change, et par suite, celui des écrits ; ce sont de vrais mystiques, entrant bien plus avant dans les profondeurs de la spiritualité. Nouveau motif pour justifier la division que je crois devoir adopter, et pour commencer par ceux qui, d'un mysticisme inoins ardont, ont, les uns précédé, les autres côtoyé le vaste mouvement auquel est attaché le nom de la religieuse d'Àvila.