‹ Les mystiques, par l'abbéChapitre 13 sur 63 · VISIONNAIRE CONSULTÉE · texte numérisé non relu

VISIONNAIRE CONSULTÉE

sourire. Elle commanda à la sainte fille quelques broderies, et lui promit, pour sainte Anne, une couronne enrichie de diamants. Véronique la remercia, au nom de sainte Anne, de cette générosité splendide, et elles se séparèrent satisfaites Tune de Tautre.

Quinze jours après, le mariage se faisait. Le révérend père Gribeauval, provincial des jésuites, le bénissait, en présence du curé de la paroisse qui lui avait cédé cet honneur. Mais, pendant le beau discours du jésuite sur les devoirs des époux chrétiens, le bon curé se disait : Tu maries Boadam^ de Ner vieux malgré tui, et tu n'as pas même la consolation de In donner à ton ami Lartier ; et, de plus, tu n'ignores pas que j*ai conduit le comte de Lentilly au pied de cet autel. J'ai été votre maître, monsieur le jésuite.

Soit p^nr le corps on pour Tesprit; Il faut tout sounrir et tout taire.

Je béais xniUe fois mon sort Si l'amour mû donne la mort.

A tout antre qu'an pur amour.

J'aurais bien disputé la gloire ;

Mais je n'en venx d'autre, en ce joor, ,

Qjae de lui céder la victoire ;

Car son dard était si pointu

<^ue mon ocoor en fut abattu.

Je bénis miHefois mon sort

D^voe ai aimabJe surprise.

En aimant, je iis un effort

Pôor prendre, et d'abord je fus prise

Dao» les filets de mon vainqueur^

Qui, seul, possédera mon coeur.

« Le comte de Lentilly au général

c Mon mariage est, depuis hier, un fait accompli, mon cher général.

« A quarante-huit ans, on ne se jette pas dans Tépithalame pour célébrer les douceurs et Teuivrement des premières joies de la lune de miel. Je me suis marié une fois par amour; et, bien que ma femme ait toujours été fidèle à ses devoirs d'épouse, je n'en ai pas été plus heureux pour cela. Elle aimait passionnément les dentelles, les cachemires et les bijoux. Ce qui restait de place dans ce cœur bon, mais futile, était partagé entre moi et un fils. Cette place était petite, tout le reste absorbant sans mesure les facultés aimantes, pensantes et agissantes de cette pauvre femme.

c J'avais rêvé un intérieur paisible, égayé par les rires frais et joyeux de beaux enfants. Cette joie m'a été bien

courtement mesurée : je u'ai eu qu'un fils. Les feiâmes épuisées par les longues veilles, se livrant aux plaisirs avec une ardeur dévorante, ne sont pas propres à la maternité. J*en ai fait l'expérience douloureuse. Quatre fois mes espérances furent déçues; et ces accideuts, qu'aggravaient une suite d'imprudences, causées par le désir de reparaître dans le monde, détruisirent la santé de ma femme, et la conduisirent au tombeau. Pauvre enfant, elle mourut de consomption, le sourire sur les lèvres, et tenant k la main une parure de turquoises qu'elle voulait mettre pour la première fête qu'elle donnerait au sortir de sa convalescence.

c J'aimais ma femme, bien que toutes les illusions que je m'étais faites sur elle se fussent rapidement envolées ; et ma douleur fut amère, quand je vis descendre dans la tombe, k l'âge de vingt-quatre ans, cette première compagne de ma vie.

c Pardonnez-moi ces souvenirs, au début d'une lettre qui vous fait part d'un nouvel hymen. En de pareils cas, ce qui est commun c'est l'oubli du passé; ce qui est exceptionnel, c'est une pieuse mémoire de celle qui n'est plus. Je me trouve dans l'exception ; mais votre grand esprit me comprendra.

c J'ai élevé mon fils, le mieux qu'il m'a été possible. Il a voulu prendre la carrière des armes, bien que j'en eusse préféré pour lui une autre qui nous eût permis de vivre ensemble. Nouvelle déception : j'ai dû sacrifier mon bonheur à ses goûts. Je ne puis supporter l'isolement : c'est le tombeau avant l'heure. J'ai dû, naturellement, songer i un second mariage.

< Je compte, au nombre de mes meilleurs amis, le curé de Brindas. C'est une bonne nature, intelligente et droite. Ce n'est pas un de ces affreux mystiques plaçant

h perfection chrétienne sur la colonne de saint Siméon Stylite. Nous arons été élevés ensemble; et, pins heureux que moi, il n*a jamais quitté notre cher Lyonnais. Je hii ai écrit de me chercher là une femme. Ces honnêtes gens qui yoient les familles de près, se trompent rarement; et» sans faire trop forte concurrence à H. de Foy, ils ont un certain plaisir à s'occuper de mariages, distraction comme une autre h leur triste célibat.

< Je lui posai mes conditions. Je ne roulais pas une femme trop jeune. Je la voulais cependant assez agréable* pour flatter l'amour-propre d'un homme de mon âge, et rallumer quelques étincelles dans un cœur que les passions n'ont pas usé. Mon ami me répondit : < le cher* c cherai. » Un mois après il m'écrivait : « J*ai sous la « main la femme qu'il vous faut, et à laquelle je crois c que vous convenez. Mais il y a quelques difficultés. Atc tendez, pour veuir ici, qu'elles soient surmontées. Ten c viendrai à bout. Je vous envoie sa photographie. Voilà c maintenant les détails : veuve, trente mille livres de ff rentes de son bien propre; deux garçons, Tun de « quinze ans élevé chez les jésuites, l'autre de douze, ff d'une complexion délicate, et, en raison de cela, n'ayant « pas encore quitté la maison maternelle. Le père M. de « Nervieux, a laissé à ses deux fils, huit cent soixante c mille francs en portefeuille et en terres; la mère, par c les dernières dispositions de son mari, garde, même « en cas de second mariage, l'administration des biens « des enfants jusqu'à leur majorité. »

c Du caractère, de la moralité de madame de Nervieux, la lettre ne m'en disait pas un mot ; mais j'étais bien sûr que, sur ce dernier article, elle devait être irréprochable.

« Force me fut de m'en tenir, pour le quart d'heure, n

b photographie. La femme était yraiment belle, et j'attendis, avec une impatience presque juvénile, que le bon eoré me donnât l'ordre du départ.

c II s'écoula deux grands mois. Quels étaient donc ces obstacles qu'il fallait tant de temps pour surmonter? J'étais prêt à perdre patience et à chercher fortune ailleurs, quand une lettre arriva. Je partis, et, trois semaines aprte, madame de Nervieux devenait ma femme.

c J'avais dit surtout à mon ami le curé, de ne pas me marier avec ce que l'on appelle une femme du monde. D a été bien fidèle à mon programme ; je serais presqne tenté de dire, un peu trop. Ma femme n'appartient pas à ce monde bruyant et fou de plaisirs qui a détruit le bonheur de mon premier mariage; mais elle appartient k ce monde ultra-dévot dont je me méfie presque autant que du premier.

< Au reste, mon cher curé m'en a prévenu ; et il m'a même appris que toutes les difficultés à mon mariage étaient venues de là. Les jésuites — ces hommes^à se trouveront donc partout? — voulaient marier madame de Mervienx à un obscur gratte-papier qu'ils paient à tant la ligne, dans leur pieux journal, pour insulter un peu les libres penseurs, et beaucoup les honnêtes chrétiens qui n'ont qu'en considération très-médiocre les exaltés de ruUramontanisme.

< Le curé, en me prévenant du danger, m'a dit tout ce qui pouvait me rassurer. M. de Nervieux, tout religieux quil était, n'aimait pas les jésuites; et, tant qu'il a vécu, ces bons Pères, malgré leur adresse, n'ont pas pu prendre pied chez lui. Mais, après sa mort, tout a changé. Le Père Gribeauval, qui, par exception, avait eu quelques rapports d'intimité avec M. de Nervieux, fut nommé provincial de la maison de Lyon. 11 ne tarda pas à s'em-

parer de Tespril de la jeune veuve; et, dans la maison, il devint bientôt le directeur presque absolu, au temporel comme au spirituel. Naturellement le fils atné, qui pouvait supporter le régime du cx)llége, alla chez les bons Pères.

« Les jésuites ne furent pas les seuls à dominer madame de Nervieux. Les dominiciiins n'eurent pas plutôt fondé leur maison à Lyon, qu*un des leurs sut habilement exploiter Tenthousiasme de la riche veuve pour toutes les nouveautés religieuses. Une dévote, en odeur de sainteté, dans la bonne ville de Lyon, comme on le dit eu langue mystique, fut mise en rapport avec elle ; et Dieu sait les sommes que la communauté naissante, au grand désespoir du directeur jésuite, se fit donner parce canal.

c Mais il y a toujours un contrepoids dans les choses de l'ordre moral comme dans celles de Tordre physique. Les caractères enthousiastes manquent en général de fixité ; et, s'il est facile de les entraîner, il n'est pas impossible de les retenir sur la pente où ils se sont engagés. La plus belle propriété de ma femme est à Brindas, dans la paroisse même dont mon digne ami est curé. Et celuici, qui a connu Sophie (c'est le nom de ma femme) dès son enfance^ qui lui a fait faire sa première communion, a conservé sur elle une grande influence. M. de Nervieux estimait beaucoup cet homme de bien, et, en mourant, il dit à sa femme qu'elle n'aurait jamais un meilleur guide.

« Malheureusement, Sophie continua à recevoir chez elle le Père Gribeauval. Il lui conseilla une retraite chez les dames du Sacré-Cœur, et l'attira sans cesse à Lyon, pour de bonnes œuvres à fonder, pour des associations nouvelles à établir. Bientôt les dominicains, les capucins, les carmes, les franciscains vinrent à la rescousse. Chacun

remplissait son escarcelle, chacun avait sa petite confrérie, sa petite association, c Et, me disait le curé, je ne c sais combien de scapulaires de différentes couleurs, de « médailles de toutes les madones en réputation, ils ne c lui ont pas fait prendre. Quand elle revenait à Brindas, ff continuait le curé, elle me racontait une partie de ces c belles choses ; et, si je pouvais obtenir d'elle de rester c quelques semaines à ses devoirs de mère, sans aller h « Lyon, je reprenais un peu d'ascendant sur son esprit c et je la ramenais à des idées plus sensées. Mais mon c jésuite avait bientôt sa revanche ; et je savais qu'à Lyon, ff par toutes sortes de manœuvres, on lui arrachait des « libéralités telles que je lui demandais quelquefois si sa c conscience pouvait les lui permettre. Elle comprenait « alors qu'on l'avait menée trop loin. »

« Il résulte de tout cela, mon cher général, que si ma femme est un peu fanatisée par les moines, elle n'est pas fanatique intraitable ; et, quand on s'adresse h son esprit et à son cœur, surtout si Ton prend le moment où elle est loin de ses directeurs les moines, et de sa directrice sainte Anne, qui lui parle par le pieux truchement de mademoiselle Véronique Larue, on la ramène facilement.

« Comment les jésuites, me clirez-vous, l'on t-ils laissée se remarier?

c Mon cher général, ils ont été maladroits, ce qu'ils sont souvent, malgré leur belle réputation de finesse. Ils savaient que les amis de madame de Nervieux, et le curé de Brindas en tête, lui conseillaient de se remarier. Les bons Pères, craignant qu'elle ne leur échappât, lui proposèrent, comme je vous l'ai déjà dit, un des leurs, ce qu'on appelle un jésuite en robe courte. Sophie, je le crois, commençait à se lasser de tous ces directeurs appartenant à divers ordres qui la tiraient en sens co[>-

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traires; et elle 8e décida tout à coup à se soustraire à leur tj^annie, en acceptant un mari de la noaio du prêtre qui l'avait suivie avec une tendre sollicitude depuis soo enfauce.

< A présent, mon plan est tout tracé. Je laisserai ma femme parfaitement libre dans ses petites dévotions. Seulement, comme j'adore la campagne, je n'irai à Lyon que très-rarement; et j'espère être aux yeux de ma femme un ami assez cher pour qu'elle n'ait pas souvent la fan* taisie d'y aller seule, encore moins d'y passer des semaines en retraite. Mon curé et moi nous en ferons une bonne chrétienne et une femme raisonnable.

€ Maintenant une dernière confidence. Il faut bien vous dire que je suis amoureux de ma femme. Vous me traiterez de vieux fou; et pourtant cela est ainsi.

« Je finis ma lettre, mon cher général, en vous faisant part d'un petit événement bien secondaire. Vous vous rappelez le sot mariage de ma nièce. Vous lui avez pardonné, je le sais, bien plus que moi, d'avoir refusé votre main pour s'enfuir avec ce misérable Couturier, cet artiste qui lui avait tourné la tête, comment? je n'ai jamais pu le comprendre. La pauvre femme a payé cher son équipée. Elle a été bientôt réduite à la misère. Le seul événement heureux de sa vie a été son veuvage précoce. Sans consentir à la revoir, je suis venu à son secours. Elle est morte, il y a six mois. Elle m'a écrit, la veille de sa mort, pour me conjurer de prendre sous ma protection sa fille unique âgée de neuf ans. Je ne me sens pas disposé h beaucoup de sympathie pour la fille de maître Couturier. Il parait qu'elle lui ressemble prodi* gieusement. Mais enfin le dernier vœu d'une mourante doit être respecté; et, après avoir raconté cette triste aventure à Sophie, je lui ai demandé son avis là-dessus. Son premier mouvement a été de me dire :

« — J'ai toujours désiré avoir une fille. Pourquoi ne me donneriez-votts pas votre petite nièce? J'aurais tant de plaisir à l'élever moi-même. Vous m'en laisseriez la direction, n'est-ce pas?

. c — Oh ! chère amie, sans doute, lui ai-je dit. Faitesen même une religieuse, si vous le pouvez. Sans fortune, et avec un nom peu honorable, ce que Clémentine aurait de mieux à faire serait d'entrer au couvent.

« — Eh bien ! m'a répondu Sophie, puisque Raphaël veut être prêtre, j'aurai un fils dans le sacerdoce et une fille religieuse : double bénédiction sur notre maison.

< Vous voyez, mon cher général, que nous avons des conversations, ma femme et moi, on ne peut plus édifiantes.

c Adieu. »

Le jeune Raphaël de Nervieux n'avait pas vu, sans un chagrin très-vif, le second mariage de sa mère. Cet enfant, à peine âgé de douze ans, était une nature exceptionnelle. Son frère Charles était grand, fort, actif, d'an caractère ardent et énergique. Raphaël, très-petit pour son âge, avait une constitution d*une extrême délicatesse, et il était cependant d'une beauté remarquable. Son visage, d'une pâleur légèrement rosée, était encadré par une belle chevelure blonde. Dans ses grands yeux bleus, rayonnaient l'intelligence et la bonté. Sa bouche, d'une coupe fine et gracieuse, avait des sourires d'un charme enivrant. Il riait rarement aux éclats, comme les autres enfants : les rires bruyants semblaient être une fatigue pour lui. Le timbre de sa voix avait une sonorité harmonieuse, mais toujours un peu voilée. Raphaël n'était pas précisément un enfant malade : il se plaignait rarement. C'était un être frêle que la moindre secousse semblait

devoir briser; et il pouvait être pris, dans le milieu mystique où il vivait, pour uue de ces apparitions augéliques qui visitent quelquefois la terre, mais qui ne sauraient s'y arrêter.

Chez Raphaël, les impressions étaient profondes. Il aimait avec l'ardeur de Teufance et la constance d'un âge plus avancé. A la mort de M. de Nervieux, il avait huit ans; et jamais le moment fatal où ce père adoré lui avait donné sa bénédiction et son dernier baiser, ne s'était effacé de son souvenir. Au bout de quelques semaines, Charles avait repris sa gaieté et ses jeux habituels. Après quatre années passées, Raphaël ne pouvait entendre parler de la mort de son père sans un frémissement douloureux de tout son être.

Son^ cœur fut vivement froissé, en apprenant qu*un autre homme allait prendre au château la place qu'avait occupée son père. Le bon curé de Brindas aimait beaucoup cet enfant : il connaissait cette nature de sensitive. Il ne pouvait lui expliquer toutes les raisons pour lesquelles le mariage de sa mère était indispensable, mais il l'amena à la résignation.

L'enfant promit de cacher sa tristesse, et il tint parole. Mais le jour du mariage, pendant que sa mère, resplendissante de beauté, rajeunie par un nouvel amour, repre-^ nait ces élégantes parures, ces bijoux qu'elle avait paru' abandonner pour jamais, Raphaël n'avait qu'une pensée, il se demandait comment sa mère pouvait avoir oublié celui qu'ils avaient tant pleuré ensemble.

Charles était, ce jour-là, d'une gaieté folle. Le mariage s'était fait aux vacances de Pâques, afin qu'il pût y assister.

Les regards doux et tristes de Raphaël avaient dit à M. de Lentilly ce qui se passait dans ce jeune cœur ; et

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ce dernier se promettait bien de gagner, h foixe de soin et de bienveilbnce, cet enfant qui loi inspirait un attrait irrésistible.

Peu de jours après le mariage, une voiture entra dans la cour du château. Elle était de piètre apparence et traînée par deux maigres haridelles. On en vit descendre une vieille femme à la mise plus que modeste. Elle tenait par la main une petite fille en habits de deuil.

M. de Lentilly et sa femme étaient sur le perron avec les enfants. La vieille femme en monta les degrés, et, présentant la petite fille au comte, elle lui dit :

— Voici Clémentine. Il est bien heureux que vous vouliez vous en charger, car il n*y a pas trop de pain à la maison pour mon mari et pour moi. Et, ma foi, si vous n*eussiez pas eu pitié d*elle, il eût fallu la mettit dans quelque maison d'orphelines où elle n*eût pas été comme chez vous. Enfin, Dieu soit loué I Bien que vous ayez méprisé son pauvre père et que vous ayez été dur pour sa mère, f espère que vous rendrez Tenfant heureuse. Ce n*est pas la fille d'un noble, voyez-vous; mais elle a du cœur.

— Vous savez bien pourquoi je n*ai pas voulu avoir de relations avec votre neveu, madame. A quoi bon rappeler le passé devant celte enfant?

Et, faisant entrer la vieille femme jet Glémentme dans un petit salon, il ajouta :

— Non-seulement, madame, mon intention est d*étre bon pour ma nièce, mais je veux aussi reconnaître les soins que vous avez pris d'elle, depuis la mort de sa mère; et je vous constituerai une rente viagère sur votre tète et sur celle de votre mari^ qui'suffira, je pente, pour que vous ne manquiez de rien dans votre vieillesse.

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ûttuid VOUS voudrez revoir Clémentine» notre maison vous stfa ouverte.

Lai vieille tante qui, jusqu'alors, avait fait une mine assez revéebe, changea tout à coup. Elle se répandit en expressions de reconnaissance, assura qu'elle avait toujours considéré M. le comte comme le plus généreux des hommes, que les Couturier donneraient leur sang pour lui et ne feraient pas encore assez; et elle ajouta, en forme de péroraison, qu'on trouvait seulement dans la noblesse de si beaux sentiments.

M. de Lentilly éeouta froidement la harangue. U fil servir k la vieille femme un excellent repas qu'elle savoura à son aise. Et, quand elle fut prête à remonter en voiture, il lui donna une somme d'argent considérable pour elle, afin de payer ses frais de voyage. Alors sa sensibilité n'eut plus de bornes. Elle adjura Cléflientine de toujours regarder son oncle comme le meilleur et le plus généreux des pères. Elle lui rappela ensuite tout ce qu'elle avait fait pour elle; elle l'embrassa, en la serrant contre son coeur à l'étouJOTer; elle jeta des cris de désespoir, en assurant qu'elle ne pourrait pas vivre sans sa chère petite nièce ; et enfin elle partit.

Clémentine avait vu cette explosion de cris et de larmes, ei reçu les dernières caresses de sa tante, sans en paraître cflHie.

— Mon Dieu, dit la comtesse à son mari, cette enfiint manquerait^elle de coeur?

— Ne la jugez pas encore, dit le comte; peut-être a-t-elle Tiostinct de ce qui est faux.

Clémentine regardait la voiture qui s'éloignait; et, quand elle eut disparu, elle resta devant le comte et sa femme, aveceet air de gauche embarras qui, dans les enfants, a quelque chose de gracieux.

Charles, après avoir jeté un coup d*œilsur Clémentiney était allé rejoindre Frédéric, fils unique de H. de Lentiliy, encore tout fier de ses épaulettes de sous-lieutenant. Ils devaient faire enseaible une promenade à cheval. En sortant, il dit à son frère :

— Elle est laide, celte petite.

— Moi, je la trouve belle, avait répondu Raphaël. Et il dit à l'enfant, de sa voix la plus douce :

— Clémentine, pourquoi avez-vous pris ces vêtements noirs?

— Maman est morte depuis six mois, dit-elle ; et elle éclata en sanglots.

Alors Raphaël s'approcha d'elle et, passant l'un de ses bras autour de son cou, il lui dit :

— Ne pleure pas, chère petite. Ma mère t'aimera, comme si tu étais sa fille, et tu seras ma sœur.

L'enfant pleurait toujours, mais avec moins d'amertume. Et s'adressant h madame de Lentilly, elle lui dit :

— Est-il vrai, madame, que vous m'aimerez un peu? Depuis que j'ai perdu ma mère, personne ne m'a aimée.

— Pas même votre tante, Clémentine? Pourtant elle a paru bien malheureuse de vous quitter.

— Pourquoi aurait-elle été malheureuse de me quitter, madame? Depuis que je suis chez elle, elle m'a reproché chaque jour de lui avoir été donnée en punition de ses péchés.

— Vous le voyez, ma chère Sophie, dit M. de Lentilly, vous avez jugé un peu vite cette enfant. J'espère, moi, qu'elle ne tiendra pas trop des Couturier.

Du jour où Clémentine parut au château de Brindas, Raphaël entra dans un monde nouveau. Cette petite compagne que le ciel lui envoyait, devint pour lui Tobjet d'une tendresse ineffable.

— Ma sœur, ma chère sœur! lui disait-il à chaque iostant.

Bien loin d'être jaloux de Taffectiou tle sa mère pour elle, il ne semblait craindre qu'une seule chose, que Clémentine ne fût pas assez aimée.

Madame de Lentilly, avec son exaltation habituelle, s*était passionnée pour la nièce de son mari. A part quelques défauts venant d'une mauvaise éducation, et surtout du milieu dans lequel elle avait vécu depuis la mort de sa mère, Tenfant méritait d*étre aimée. Elle était habituellement douce, très-caressante, et reconnaissante à Fexcès de la plus légère marque d'attention. Son caractère enjoué faisait contraste avec le caractère mélancolique de Raphaël. Ces deux natures se modifiaient lune par Tautre. Haphaël se concentrait moins en luimême. Il ne vivait que pour Clémentine. Il n'avait jamais aimé les jeux de l'enfance; et peut-être, à ses douze ans, commençait-il h trop poser en homme, prétention qui, avec sa petite taille et sa figure enfantine, avait quelque chose de risible. Avec Clémentine, il redevint enfant. Il fallait s'amuser, courir, jouer au cerceau, au volant, avec Clémentine. Lorsque les jeux cessaient, il fallait essuyer avec un mouchoir le visage de Clémentine inondé de sueur, et, lorsqu'on revenait de la promenade, aller chercher les petites pantoufles ouatées de Clémentine, pour remplacer les souliers humides de rosée.

Raphaël ne supportait pas qu'un autre le devançât dans ces prévenances de tous les instants. Il faisait pour sa chère petite compagne, ce que sa mère avait fait pour lui, frêle enfant qui semblait ne pouvoir vivre qu'à force de soins et de caresses.

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