VISIONNAIRE CONSULTÉE
Madame de Nervieux, on s*en doute bien, était l'une des plus grandes admiratrices de Véronique. Elle n'entreprenait rien sans la consulter. Véronique priait sainte Anne, et sainte Anne lui inspirait ce qu elle devait répondre. Que ce soit le prophète, la pythie, la sorcière ou la sainte, il faut toujours que, dans les affaires graves de la vie, on aille frapper à une porte mystérieuse, pour chercher à deviner quelque chose de l'insondable avenir. Sur cela, la grande dame est superstitieuse comme la femme des champs la plus ignorante.
Avant de s'engager dé6nitivement avec le comte de Lentilly , madame de Nervieux ne manqua pas d'aller consulter la visionnaire. Elle lui exposa longuement les raisons qui militaient en faveur de ce mariage. Véronique, la tête appuyée sur une de ses mains, tenant de l'autre un petit crucifix usé par le contact de ses mains brûlantes et par ses baisers, écoutait silencieusement. Une
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profonde tristesse assombrissait son visage, et quelquefois un amer sourire contractait ses lèvres pâles. Douée d'une grande pénétration, elle comprenait que c'était bien moins un conseil qu*on lui demandait, qu'une espèce d'absolution pour une détermination prise à l'avance.
— Madame, dit-elle h la jeune veuve, je n*ai pas mission pour m*occuper des intérêts terrestres. L'ange gardien de la vénérable Marie Âlacoque la reprit sévèrement de ce qu'elle avait parlé du mariage d'une de ses parentes. Mon ange à moi n'est pas moins sévère. Permettèz-moi de me taire là-dessus. Vous cherchez le bonheur : puissiez-vous le trouver dans la voie nouvelle où vous entrez!
Madame de Nervieux s'inclina mentalement devant cet ange si pudibond, qui ne permettait pas h Véronique de parler mariage, et elle reprit d'une voix presque tremblante :
— Sainte Anne ne vous inspire donc rien pour me consoler?
— Sainte Anne, madame, ne l'abandonnez-vous pas ? Elle vous avait désignée comme la principale propagatrice de la dévotion à son Sacré-Cœur. Mais, absorbée dans des intérêts matériels, vous partageant entre Dieu et le monde, les dévotions des âmes privilégiées aurontelles encore quelque prix à vos yeux ?
— En doutez-vous, ma chère Véronique ? Croyez que je compte bien me mettre, en me mariant, sous la protection du Cœur de sainte Anne; et la somme que j'avais consacrée à la chapelle en l'honneur de la bienheureuse aïeule de Notre-Seigneur sera doublée.
— Cela est bien, dit Véronique. Pour moi, pauvre fille du peuple enchaînée à Jésus par les liens de l'amour, je ne sais qu'une chose, c'est que Jésus s'est abaissé jusqu'à m'accepter pour son épouse; et ces noces divines me
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font regarder avec dédain les pompes Bupfiales de la terre. Que sainte Anne vous protège !
Si vous cherchez le bonheur, qu'elle vous dise ce que notre bon Sauveur disait à Marie Alacoque des jouissances de la vie spirituelle :
C*e8t en Tain qae ton oœar lonpirc; Pour y entrer comme tu croia^ Il ne faut pas qu*on y aspire Que par la chemin de la croix (1}.
Madame de Nervieux cherchait un mot respectueux pour se dire ài elle-même que cette poésie, bien qu'elle eût Jésus-Christ en personne pour auteur, ce dont on ne saurait douter puisque Marie Alacoque l'affirme, n-'en était pas moins détestable au point de vue littéraire (2). Elle eut même de la peine h dissimuler un
(1) Vie et œuvres de la bienheureuse Marguerite'Marie Alacoftm, 1. 1, p. 83. Cet ouvrage en 2 vol. in-8*, récemment publié, n*ett paa une publication populaire; il est destiné aux classes riches. Sans doute on le donne en prix aux élèves des couvents. Je ne connais pas de livre plus dangereux pour les jeunes tiUes portées au myatidsine.
(2) Marguerite -Marie Alacoque, récemment passée du titre de bienheureuse à celui de sainte, à la grande joie de ce qui reste de visitandines, se mOlait aussi do faire des vers. 3^11e a laissé des cantiques spirituels, qualification ordinsive des petits poèmes mystiques. Mais il n'y brille d'autre esprit que celui qui est particulier aux hallucinées. Il est bien remarquable que, depuis le fameux vers de sainte Thérèse:
Je me meurs du regret de ne pouvoir mourir,
jusqu'à Marie Alacoque, jamais l'Idée mystique n'a inspiré une seule strophe qu'on ait pu citer dans les reoueUs littéraires.
Voici quelques échantillons des poésies de la fondatrice de k^dévotion au Sacrt'^œwr :
Le cœur de Jésus m'a appris Que l'amour est un grand mystère,