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LE CHATEAU AUX MIRACLES

Aa château de Brindos. . . . 1855.

Frédéric de Lentilly à Prosper de Lanfeld.

« Que peut faire un lieutenant de dragons, conduit dans une espèce de couvent par sa mauvaise étoile, si ce Qi'est d'écrire à son meilleur ami? Ne l'étonné donc pas si tu reçois de moi des lettres interminables. Tu es ma seule distraction du quart d'heure. Que diable ! Il faut bien que je m'épanche avec quelqu'un, que je parle, que je secoue un peu cette poussière épaisse de dévotisme, devenue l'atmosphère où je vis, et qui ne va pas du tout à mes poumons.

« Quand je pense que j'ai un congé d? trois mois, et que mon père ne me permettra pas de lui voler un seul

jour. sainte tendresse paternelle, il faut bien se soumeltre a vos exigences!

« J'aime beaucoup mon père; et je le lui ai prouvé en ne lui gardant pas rancune d*uR second mariage qui pouvait me donner un ou plusieurs frères, ce qui diuiinuerait considérablement ma valeur, au point de vue matrimonial, le jour où je m'aviserai de devenir un homme sérieux et de me marier.

« Heureusement, trois ans se sont écoulés, et ma jolie marâtre, madame de Lentilly, n*a point augmenté notre famille. Elle est« je crois, trop éthérée pour cela. Je ne comprends pas, du reste, les saintes qui se remarient.

«r Tu sais que j*ai assisté à ce mariage. J'étais alors tout fier de- mes épaulettes de sous-lieutenant, et je ne pensais guère à l'avenir. Il n'y avait pas assez longtemps que j'avais quitté le collège de nos bons Pères jésuites pour avoir perdu lout souvenir de la langue dévote ; et la haute piété de madame de Lentilly ne me parut pas exagérée. D'ailleurs une noce, même dans la bonne compagnie où l'on croirait déroger si l'on s'amusait franchement, met toujours un peu de gaieté dans une maison. Les plus prudes se dérident.

a On dansa donc quelques coniredanses, sans que madame de Lentilly se scandalisât. Il fallut me contenter de cela. Cependant, prévoyant bien que, si Brindas pouvait être le sanctuaire de toutes les vertus, son séjour devait être fort ennuyeux pour un officier de cavalerie, déterminé à jeter au plus tôt les entraves dans lesquelles Pavaient enserré les bons Pères, je me promis bien de ne revenir que le moins possible dans ce séjour do sainteté. Il me fut facile, trois ou quatre fois, de m'excuscr, auprès de mon père, de ne pas aller à Brindas, surtout ayant pu l'hiver dernier passer avec Ini un mois à Paris.

LE LIFaTENANT DE DRAGONS CHEZ LES MYSTIQUES 135

« Pour celte année, je n'avais pas un prétexte; je me suis donc exécuté de bonne grâce, et me voila ici pour trois mois. Je me prends déjà h compter les jours, comme l'écolier avant les vacances.

« Mais, pour qu'ils coulent plus rapides, je me mets à faire des études sur les mœurs des mystiques; cela entre peu dans le programme des éludes de la cavalerie. Mon Dieu ! il y a peul-élre, en ce moment, des théologiens qui s'occupent de l'an igilitaire. Nous sommes dans un si drôle de siècle.

« Je commence, et voilà mes personnages.

c Mon très-excellent père d'abord; tu le connais et tu l'apprécies.

« Madame la comtesse de Lentilly : treute-^septans; encore de la beauté; le parangon de toutes les vertus religieuses et morales; avec cela, passant quelques bonnes heures de la journée dans sa chapelle.

«Raphaël de Nervieux,fil8dt; la comtesse : quinze ans; un nom d'ange, une tète d'ange, un cœur d'ange, une âme d*ange, une intelligence d'ange, tout ce qu'il y a de plus angélique dans ce monde terrestre; petit et mince, on lui donnerait à peine douze ans. Il veut se faire pnUre ; et en attendant il étudie, il prie, il se promène avec Clémentine Couturier, ma cousine.

« Je t'ai compté la triste histoire de la mère de cette enfant. Mon père ne pouvait rien faire de mieux que de confier l'orpheline à madame de Lentilly. Clémentine est brune ; elle a de beaux yeux : il y a do l'esprit et même déjà de la passion dans ces yeux-là. Elle est plutôt laide que jolie ; mais, à douze ans, rien n'est décidé. Elle étudie le latin avec l'archange Raphaël, et reste presque autant d'heures à 1^ chapelle que madame de Lentilly. Clémentine veut se faire religieuse : sa petite mine friponne ne

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semble pas indiquer un penchant naturel pour le cloître. Mais je crois qu*ici tout le monde la pousse dans cette voie. Mon père ne peut pas s'habituer à Tidée de présenter, dans le monde, mademoiselle Couturier comme sa nièce. Madame de Lentilly, ne fût-elle pas dévote, partagerait là-dessus les idées de son mari. Cela fait, je le crains beaucoup, les trois quarts de la vocation de ma petite cousine. Raphaël veut aussi que son amie prenne, ce qu*on nomme en langue mystique, la meilleure part. Comment Clémentine voudrait-eli^ autre chose que ce que veut Raphaël?

€ Je t'assure que ces enfants sont fort amusants. Ils ont Tun pour Tautre une véritable passion ; et personne ici n'a encore deviné ce qui fermente dans le cœur de ces deux amoqreux en miniature. Est-ce qu'on peut croire, au château de Brindas, que Raphaël a quinze ans? Les gens graves ne s'aperçoivent jamais que les enfants grandissent. Et sont-ils assez précoces, les enfants, dans ce cher dix-neuvième siècle? Pour moi, je suis encore assez près de mon adolescence pour me souvenir qu'aux vacances, élève de rhétorique et de philosophie, j'étais fort sensible à la beauté ; je n'étais pas mal embarrassé de dire en confesse, quand je rentrais chez les révérends, tout ce que les petites cousines et leurs compagnes, et même, hélas! les jolies femmes de chambre avaient jeté de perturbations dans mon cœur et dans mes sens, pendant ces deux mois de liberté. Il est vrai que j*avais une constitution moins diaphane que celle de Raphaël.

û Je trouve quelquefois du charme à lire quelques pages dans ce livre où nul ici ne sait lire. Tout est si naïf dans un premier amour.

c — De quoi parlez- vous donc, Raphaëret vous, peu-

dant vos longues promenades dans le parc? disais-je hier h ma petite cousine.

« — De notre vocation, me répondit-elle gravement.

« — Vous aimez bien Raphaël? •

« — Si je l'aime ! répondit-elle ; et ses grands yeux

noirs étincelèrenl, comment ne Taimerais-je pas? N'est-il

pas mon frère, puisque sa mère a bien voulu m'adopter

pour sa fille?

€ Ajoutons aux principaux personnages du château le précepteur de Raphaël, l'abbé Louis, aimable et bonne nalure, très-gai, d'une simplicité et d'une candeur d'enfanl, joignant à cela une intelligence supérieure. Pas plus que les grands parents, il ne devine le secret de ses élèves. Plus enfant lui-même que les enfants; je croirais qu'il en a les ignorances, s'il n'avait pas été dans les séminaires oii Ton est renseigné, dit-on, sur d'étranges choses. Mais il parait qu'on n'y apprend rien des mystères du cœur.

a L'abbé seul met un peu d'animation dans ce triste séjour. Sa voix est charmante : et, comme les enfants ont un professeur de musique qui vient de Lyon trois fois par semaine, l'abbé chante avec Clémentine et Raphaël des cantiques et quelques romances d'où le mot « amour » est forcément proscrit. ciel! chanter l'amoureux martyre et l'amoureux délire de Tyrcis et de Sylvie, tout serait perdu ! Un lieutenant de dragons n'est pas aussi prude qu'une provinciale dévote, mais j'avoue que j'ai éprouvé quelquefois un sentiment pénible, en entendant de toutes jeunes filles chanter certaines romances passionnées, et, sans vouloir, comme dans les- couvents, remplacer dans les romances le mot « amour » par celui de « tambour, » — pour respecter à la fois la pudeur et la rime, — je voudrais que cet amour eût en passant sur des lèvres vir-

finales des accents moins brûlants. Tu vois que le corps des dra^^oQS possède en moi un cliampion des bonnes mœurs. Mais je vais peut-^(re te surprendre en te disant que j'entends chan^r au salon et à la chapelle des cantiques qui me scandalisent presque autant que les romances les plus échevelées. Juges-en par ces strophes dont j*ai gardé le souvenir :

Je suis une biche harassée Qui cherche !« source d'amour.

La main du cliaaseur m'a blessée; Son dard me brûle nuit et jour.

L*amour m'a fait un ('pithème Qui me blesse et me fait languir; WiQji que ma douleur soit extrdme, Je ne voudrais pas en guérir (1).

« Comment trouves-tu cet épithème, Prosper? La pieuse fille qui a composé ce cantique était souvent malade. Elle a emprunté un terme au vocabulaire de son médecin. Écoule encore un couplet :

J'ai perdu mon cœur en aimant :

On me l'a dérobé sans crime; Le plus beau do tous les amants Me fait ce larcin légitime.

J'aurai le sien ou le trépas, Puisque sans cœur on ne vit pas (2).

« Il y a encore au château un autre personnage par luimémc insignifiant et qui cependant jouit d'une certaine

(1) Cantiques composés par la bienheureuse Marguerite - \farie Alacoque. (Voir le t. 11 de i>a vie et de ses œuvres^ p. 507 et 513. — Publication du monastère de la Visitation de Faray-le-Monial, 1807.)

(2; Personne, dans le monde mystique, n'ignore que Jésus prit le cœur de Marie Alacoque et mit le sien à sa place. La bienheureuse atteste cet échange. Comment serait* il possible d'en douter?

inOucnc6, C*egt madonioiselle Rosalie Mangon. Sa posilioij est assez équivoque. Ce n'est pas une bonne, car elle mange avec nous; ce n'est pas une instilutrice, car elle est, je le crois, très-ignorante. Elle lient un peu de tout cela. La conitesse a de grandes conférences avec ello, et je sais qu'elle lui témoigne une confiance absolue. C'est la sœur Palrocinio de Brindas; seulement elle ne fait ni ne défait des ministères. Les domestiques la détestent et la craignent : ils sentent en elle un espion ; et, tout en la détestant, ils ont pour elle une espèce de vénération. Le peuple a de ces contrastes. Mon brave Jacques qui m*a suivi ici, bien que dragon depuis dix ans, est resté superstitieux, comme im breton qu'il est, et il me raconte ce que Ton dit tout bas à l'office. Mademoiselle Rosalie est une sainte. Elle a des visions : la sainte Viergevientcauser familièrement avec elle. Le diable veut quclq^uefois l'enlever; mais, avec un peu d'eau bénite, elle le chasse ; et ses anges gardiens, car il paraît qu'elle en a deux, la protègent.

t Voilà ce qui se dit.

< Pourquoi Rosalie a-t-elle deux anges gardiens, mon ami Prosper, tandis que nous, officiers de dragons, nous n'en avons qu'un? Nous aurions pourtant grand besoin d'en avoir un a droite et un à gauche, pour nous protéger conlre les petits diables aux yeux bleus et aux yeux noirs, qui se rencontrent journellement sur nos pas.

« Je voudrais qu'on m'expliquât celte préférence des anges pour une fille joufflue, plutôt que pour d'honnêtes dragons dont la vertu est si exposée.

*r Je ne vois cette Rosalie qu'au moment des repas, et le dimanche à l'église. Quand sun élève est au salon, elle va à la chapelle où on l'entend, comme dit Molière de son Tartufe, pousser des soupirs, de grands élancements.

Partout, mon cher, dans ce château enchanté par la fée du dévolisme, je trouve à m*édifier, surtout à m'ennuyer.

< Rosalie est, comme la plupart des lyonnaises, une fraîche et forte fille. Elle a des cheveux couleur de chanvre, et elle est assez laide pour que personne, si ce n*est Jacques peut-être, ne la dispute à Tamour divin. Je crois qu elle met de la poudre de riz, non par coquetterie certainement, mais pour se pâlir. Le fait est que, pour une sainte, elle se porte trop bien, en apparence du moins, car elle se prétend toujours malade. 11 est possible, en effet, que le sang la fatigue beaucoup ; et je la crois hystérique au plus haut degré. La belle vocation manquée poi^ être la femme d*un de nos soldats et une cantinière !

« Adieu, mon cher Prosper; en me priant de t'écrire, tu ne te doutais guère de ce que serait ma correspondance.

< J'oubliais de te dire que nous avons ici du monde à dîner, trois fois la semaine. Ce sont des dames de la place Belle-Cour et du quartier d'Ainay : madame de Sainte- Colombe, madame de Villechenêve, madame de ***, etc., toutes jetées dans la plus haute dévotion, puis des chanoines, des Pères de tous les ordres, de pieux marguilliers, tout un monde qui en dit et du curieux. Parmi les femmes, pas une figure passable. .C'est à crgire que ma sainte belle-mère est un peu coquette, et qu'elle invite ces pieux laiderons pour faire ressortir sa beauté.

« Mon père trouve tout ce monde charmant; mais moi, grand Dieu ! que suis-je venu faire, je ne dirai pas dans cette galère, mais dans ce couvent? Encore si Rosalie était passable, je saurais bien me ménager quelque causerie avec elle, et je m'amuserais à lui faire la cour , cela

tuerait le temps. Je lui vois des regards plus ou moins extatiques qui promettent ; et Jacques, en en pariant, a parfois des airs de fatuité qui diraient bien des choses. Mais que Jacques soit heureux ou non, peu m'importe, je ne serai point son rival.

« Adieu» à une autre fois. »

UN ANOUK ANGES

Frédéric de Lcntilly ne s*élait pas trompé. A vingt* cinq ans, il avait mieux su lire dans le cœur de Clémentine et de Raphaël que les graves personnages dont ils étaient entourés. Le développement physique de Clémentine avait été précoce. Cette enfant de treize ans était une femme, femme insciente encore, toute surprise, ne comprenant que par un vague instinct la gravité du changement qui s'était opéré en elle. Parfois gaie et rieuse, comme aux beaux jours de Tenfance, elle tombait sans transition dans une rêverie pleine de mélancolie, de tristesse sans motifs qui provoquait chez elle des flots de larmes, comme si elle eût eu le pressentiment de la destinée de souffrance réservée à la femme. Elle éprouvait aussi des exubérances de tendresse dont son âme était inondée. Elle reportait cette tendresse sur tout ce qui vivait autour d'elle, jusque sur la nature, si grandiose et si attrayante dans la splendide vallée du Rhône ; car si la femme doit

souffrir beaucoup, elle doit aimer aussi beaucoup. C*est parce qu'elle aime plus que rhomme, qu'elle a une force qui manque à riiomme. L'amour est le dernier terme de la perfection dans la religion et dans la vie sociale, au sein de Thiimanité.

Ni madame de Lentilly, qui dans sa carrière maternelle n'avait pensé qu'à ses fils, ni Rosalie Mangon ne pouvaient diriger Clémentine dans cette phase si délicate, et malheureusement si peu étudiée, de l'existence d'une jeune fille. Les mères, par instinct, suppléent souvent à ce qui leur manque du côié des études physiologiques. Chose singulière, la femme, destinée a être la nourrice, la gardienne de l'enfant, sa première éducatrice, pour ses fils jusqu'à l'âge de dix à douze ans, pour ses filles jusqu'au ^noment où elle les mettra dans la maison d'un époux, la mère, chargée de la fonction la plus grave, la plus essentielle au perfectionnement de l'humanité, reste ignorante de tout ce qu'elle devrait savoir pour être à la hauteur de cette tâche. Il y a une science* qui n'est pas formulée, que personne ne songe à ap|)rendre ni à enseigner, celle de la maternité. Le cœur des femmes fait des miracles sans doute; il devine souvent ce qu'il lui est nécessaire de savoir. Toutefois le miracle n'est pas l'état normal. Et la jeune fille à laquelle il n'a jamais été dit, par une pruderie stupide, dans le couvent autant que dans le pensionnat du monde : Vous serez mère un jour, arrive h cette grande tâche, avec les ignorances d'un artiste chargé de sculpter un chefd'œuvriî, et qui viendrait à manier le ciseau pour la première fois.

Madame de Lentilly et Rosalie vivaient trop dans leurs contemplations, pour rien comprendre à ce qui se passait dans le cœur des deux adolescents; car l'heure est venue

de ne plus les appeler des enfants. L'abbé le" premier n'y voyait goutte. Il trouvait que Clémentine devenait capricieuse et exigeante ; elle avait des ardeurs pour l'étude telles qu'il fallait que Raphaël consacrât à travailler avec elle, le temps prescrit par le médecin en promenades à cheval et autres exercices appropriés à sa faible constitution. Puis, arrivaient des crises de paresse, pendant lesquelles Raphaël devait abandonner toute étude et passer son tenjps en promenades sous les beaux arbres du parc, ou en méditations à la chapelle. Car, ne vivant que de mysticité, Clémentine se jetait parfois avec frénésie dans la multiplicité des exercices spirituels. Les âmes qui entrent dans la vie éprouvent une surabondance de sensations qui se répand sur tout, qui accepte tout. 11 faut que le torrent se précipite , n'importe comment, jusqu'à ce qu'il ait trouvé la plaine embaumée, ou le lit des rochers aux aspérités sauvages dans lesquels il devra couler.

Mais qu'il s'agît d'études, de jeux, de promenades à pied ou à cheval, de méditations, de lectures pieuses, il fallait pour Clémentine que Raphaël fût là, toujours là près d'elle: elle ne comprenait pas une heure de la vie sans Raphaël. Et Raphaël, âme tendre s'il en fût jamais, ne croyait pas non plus possible que son existence pût être séparée de celle de Clémentine. Et ils se jetaient alors dans un monde idéal, plein de beaux rêves qu'ils créaient pour eux seuls.

Quel avenir splendide, quel monde surhumain allait sortir des couceplions ardentes de ces deux petits saints! Clémentine, aux yeux de qui la dot promise par M. de Lentilly était un trésor inépuisable, un trésor à acheter des royaumes, fonderait un vaste couvent. Raphaël serait le père spirituel de la ruche noflvelle de belles âmes

qu'on y attirerait de toutes parts. Que ferait-on dans ce couvent? Quel en serait le but? Le but, pouvait-il y en avoir un autre, plus parfait, plus digne de ce que le monde renferme de natures exceptionnelles et prédestinées, que celui de vivr« ici-bas de la vie des anges, de la vie contemplative, où tous s'abimeraient ensemble dans les profondeurs de Tamour divin ?

Le mysticisme a des séductions toutes-puissantes sur les jeunes âmes. Il avait de plus, dans ces deux enfants, le charme dont ils ne se doutaient pas, de servir de voile à Tamour qui s'éveillait dans leur cœur.

Quelquefois, Tidée de f^ir à jamais le monde, d'aller, comme les Pères du désert, chercher des solitudes inaccessibles à tous, mais où leurs anges gardiens sauraient bien les conduire, leur venait tout à coup, comme ces aspirations de colombes captives qui essaient leur vol pour reprendre leur liberté. Oh ! qu'il serait beau le désert! Il y aurait des palmiers, ces palmiers qui donnent l'abri sous les zones brûlantes, le vêtement avec les filaments textiles de leurs longues branches, la nourriture avec leurs dattes savoureuses. Puis Raphaël serait homme, il travaillerait/, cette terre si puissante en végétation, ne la cultiverait-il pas avec délices pour qu'elle fournit à Clémentine une alimentation assurée ? Et enfin, si dattes et produits des champs venaient à manquer, le corbeau envoyé par Dieu à saint Paul, le premier ermite, ne reprendrait-il pas sa miraculeuse fonction auprès d'eux, en leur apportant, chaque jour, le pain qui devrait les rassasier? Craindre le contraire eût été un péché horrible contre la Providence, qui donne aux petits oiseaux leur pâture.

Céleste innocence de ces chères créatures , dont les anges qu'ils invoquaient devaient sourire , qui ne leur

14ti • LES MYSTIQUES

permettait pas de voir ce que de tels projets avaient d'iûsensé ! Il ne leur veuait pas à Tesprit qu'ils pussent être heureux i*un avec Tautre dans la vie commuue et par une douce et légitime union. C'était trop du terre-à* terre; les aspirations mystiques, sans rien détruire de rittdestructible puissance qui attire les êtres, la compriment dans Tâme comme nue attraction basse.

Raphaël rêvait de plus en plus, au milieu de cette vie d*extases enivrantes, le bonheur d*étre prêtre un jour. Il lui semblait que cette vocation était née avec lui; et quelquefois, consultant cette mémoire des premières années qui rappelle de si fraîches sensations, il ne pouvait surprendre le souvenir d'un seul jour où il ne s*élaît pas senti ce penchant, en quelque sorte irrésistible, à la vie de l'autel.

La vocation de Clémentine avait sans aucun doute quelque chose de plus récent; elle n'en était pas moins ardente. Elle était la conséquence inaperçue et insciente de celle de Raphaël. De telles âmes, quand elles en viennent 1^, s'inoculent leurs goûts, fondent les uns dans les autres leurs penchants, et ne vivent plus que d'une seule vie.

En grandissant, Clémentine avait embelli. Son teint s'était éclairci, son visage avait pris des contours plus harmoniques. Enfin, malgré sa mysticité, elle cédait à cette coquetterie naturelle chez la femme, qui lui fait donner à la mise la plus simple, un cachet d'élégance rehaussant la grâce dont Dieu l'a douée. Cette grâce qui a plus de séduction que la beauté elle-même, Clémentine la possédait. Ses traits n'avaient pas, comme ceux de son jeune ami, la perfection idéale : en la voyant, on n'était pas surpris d'admiration, commô on Tétait en aperce*

vsDt pour la première fois Raphaël ; mais plus on la re* gardait, plus on se surprenait à la trouver jolie.

Raphaël s'apercevait-il de cette transfiguration de Clémentine? Non. Elle avait toujours été pour lui ce qu'il avait vu de plus charmant. Quand on aime ainsi, Toail ne compare plus l'être aimé avec d'autres êtres, ce serait peine superflue. On ne court pas deux fois vers TidéaL Dans leurs promenades, Raphaël prenait des fleurs, les tressait en couronne, et, les plaçant sur les beaux che*veux noirs de Clémentine : — Tu ressembles comme cela à sainte Rose, — lui disait-il. D'autres fois c'était le voile de Clémentine qu'il arrangeait de façon à lui donner Tair d'une religieuse. Et alors c'était le souvenir de la brune et belle espapole d'Avila qui était évoqué. Et Clémentine de donner à son regard quelque chose d'extatique et d'inspiré. Et Raphaël de dire : — Oh! que c'est bien ainsi que sainte Thérèse devait regarder le ciel! — Mais Raphaël ne se disait pas que sainte Thérèse n'avait pas des. yeux aussi beaux que ceux de Clémentine, ces yeux dont le regard était si profond et d'où jaillissait tout à coup une flamme ardente.

Dans ces jeux d'enfants, les mains se touchaient, les joues effleuraient les joues, les boucles des cheveux noirs se mêlaient aux boudes blondes, les souffles se confon* daient. Mais rien ne troublait les naïves créatures ; et les expressions du langage mystique, les ardeurs, les transports, les flammes qui consument, les délires et les délices servaient de voile aux impressions des sens prêts à s'éveiller. L'amour était en eux saint et chaste, tel que le révent les cœurs purs, mais ils ne le reconnaissaient pas. Et si, dans le cœur de Clémentine, une voix chantait le cantique de la Sulamite : «Soutiens-moi, à mon bien^aimé, car je languis d'amour, » elle se croyait

transportée dans la région mystique où se trouve Téternel bien-aimé, et ses yeux ardents ne cherchaient, dans le regard doux et limpide de Raphaël, que le reflet de ses pensées toutes célestes.

Ce paradis mystique dans lequel avait pénétré le lieutenant de dragons, Frédéric de Lentilly, était généralement fermé aux regards profanes. M. de Lentilly, heu* reux de mener la vie casanière qu*il avait toujours préférée, laissait sa femme libre d*entr'ouvrir à qui bon lui semblait les portes de leur Éden. Madame de Lentilly, tout en se reprochant de donner trop aux affections terrestres, aimait son mari absolument comme le commun des mortelles. Le comte était donc heureux; et, sous ce rapport, il n'avait pas à se plaindre que la dévotion éloignât sa femme de lui. La comtesse avait évité heureusement cet écueil ordinaire des femmes livrées à la mysticité.

. Une lettre de Frédéric de Lentilly nous a donné quelques détails intimes sur la sainte oasis, tout imprégnée des senteurs de l'encens. Voici une lettre de Rosalie Mangon qui diffère un peu, on s'en doute bien, d'idées et de style.

La grande mystique de Brindas avait fait son chemin. Elle avait, autour]d'elle, assez d'âmes innocentes et crédules pour tout oser et pour tout faire croire.

Rosalie Mangon au révérend Père GribeauvaL

€ Mon révérend père,

c Vous me rassurez eu me disant, d'une manière aussi positive, que les dernières visions et révélations dont j'ai été honorée, ne sont point une illusion du mauvais es-

prit, mais viennent de Notre -Seigneur et de sa sainte Mère. Je suis une si grande pécheresse que j'avais bien tout lieu de craindre d'être abandonnée de Dieu et livrée à Satan, avec la permission non-seulement de me tenter, mais encore de me tromper, en prenant devant moi la forme d'un ange de lumière. Mon indignité devait m'ex* poser à ce terrible châtiment.

c Mais non, c'était bien le doux Sauveur et sa trèssainte Mère qui avaient voulu entrer dans mon cœur, s'y placer sur un trône brillant d'or et de pierreries, et me convier, moi misérable ver de terre, h venir m'asseoir k leurs pieds et écouter ce qu'ils avaient à me commander. Aussi étais-je transportée d'amour, et il me semblait que rien ne m'eût été plus doux que de m'immoler dans les plus cruels supplices pour leur témoigner cet amour.

« Ainsi donc, mon révérend Père, cette communauté, destinée à honorer d'une manière plus particulière la vie cachée de Jésus et de Marie, sera fondée sous le nom de Tordre des Solitaires^ selon que Jésus et Marie me l'ont révélé, la dernière fois qu'ils se sont manifestés ù moi^ c'est-à-dire il y a huit jours. J'ai été encore plus efifrayée de cette vision que de celle dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre. Mais, du moment que vous me donnez la certitude que la première est de Dieu, je ne puis plus avoir de doute sur la seconde; et je comprends que je manquerais à la sainte obéissance si je m'arrêtais davantage à des craintes suggérées sans doute par 4'éternel ennemi du salut des hommes. Il sait bien que l'ordre des Solitaires est appelé à attirer tant de bénédictions sur les âmes que la société sera comme renouvelée et en quelque sorte purifiée malgré elle.

€ Mais voyez, mon révérend Père, comment Dieu se plait à manifester ses merveilleux desseins par toutes les

Toies. Vous connaissez Tattrait de mou élève, Clémentine, pour la vie cachée, el par conséquent pour la vie relîpeuse. Eh bien ! hier Raphaël lui lisait un livre où il était question de Tordre des chartreux.

« — Oh! s*écria Clémentine, que j'aimerais une com* munauté de femmes ainsi comprise, la vie solitaire et la vie en commun fondues ensemble !

« Et développant cette idée, ou plutôt cette divine inspiration, elle s'écria :

c — Tu le sais bien, Raphaël, j*ai toujours rêvé d'être un jour solitaire. £h bien I ceUe communauté sera celle des Solitaires, et avec les bienfaits de mon oncle, je la fonderai.

« En entendant parler ainsi cette enfant, je fus saisie d'une telle surprise que j'en tremblai cx>mme d'effroi. Un nuage passa devant mes yeux , puis je vis cette grande lumière qui ne me quitte presque pas, plus resplendissante que jamais; et, dans cette lumière, j'aperçus Clémentine vêtue d'un habit religieux de couleur bleue, et derrière elle une foule de femmes vêtues comme elle. Je perdis connaissance. On envoya chercher le médecin. Il me saigna aux deux bras, et je revins à moi. Quand on m'eut laissée seule, je montai à mon cher oratoire, et, là, Jésus-Christ et sa sainte Mère entrèrent dans mon cœur, et, m'y ayant fait entrer après eux, ils me dirent :

< — Tu as vu la communauté des Solitaires, espère et crois !

« D'après vos ordres, mon digne Père, j'ai faii part de ces merveilles à madame la comtesse. Je crains qu'elle n'en ait parlé à Clémentine, car celle-ci me semble plus rêveuse que jamais. Elle parle d'abandonner ce qu'elle appelle des études profanes. Elle veut aussi les faire abandonner à Raphaël. Elle y réussirait, car elle a un

UN AMOIJR d'anges 15!

grand ascendant sur lui. Maïs M. l'abbé Louis ne veut pas le permettre; et, depuis dedx jours, il se moque de ce qu'il appelle les romans dévois de Clémentine.

« Vous voulez savoir toute ma pensée sur Tabbé Louis. Je vous l'ai fait bien des fois pressentir. Je n'aurais pas Toulu manquer h la charité, ni me permettre de juger un prêtre; mais du moment que vous me commande/ au nom de la sainte obéissance, je n'ai qu'à me soumettre et à parler.

«L'abbé Louis était un saint, quand il est venu ici. Et h présent... hélas! combien il a changé! Depuis quatre ans j'ai vu sa piété s'affaiblir d'un jour à l'autre. La raison, je crois la connaître. Il est intimement lié avec le curé de Brindas, ce misérable prêtre qui se croit sans reproche parce qu'on ne peut Tattaqucr sous le rapport des mœurs et qu'il est 'aimé de ses pauvres. Certes la chasteté et la charité sont les grandes vertus du prêtre, mais ce ne sont pas les seules; le monde peut les admirer ; mais, sans l'esprit intérieur, quels sont les fruits qu'elles peuvent produire ? Aucun. Oh ! le clergé séculier, quel mal il fait h l'Église de Dieu ! Il ne sait qu'entraver les progrès de la vie spirituelle dans les âmes qui lui sont confiées. Autrefois, M. l'abbé Louis allait, toutes les semaines, à Lyon se faire diriger par l'un des Pères de votre sainte compagnie. A présent, il a pour guide spirituel le curé de Brindas , pauvre aveugle qui conduit un autre aveugle. Enfin il en est arrivé, je crois, à ne plus faire l'oraison. Il est bien pressé maintenant dans sa préparation et son action de grâces. Il dit son bréviaire chaque jour, mais comment? Je l'entendais encore hier, avec le curé de Brindas, rire des légendes du bréviaire romain, et se féliciter d'en être encore au bréviaire lyonnais. — Grâce aux intrigues des jésuites, a

dit le curé de Brindas, nous ne le conserverons pas longtemps. — Ils ne réussiront pas à nous le faire ôter, a répondu M. Louis. Tout le clergé lyonnais prolesterait. •^ On nous laissera protester, a repris le curé, et Ton passera outre, en nous traitant de rebelles. Les moines sont nos maîtres du quart d'heure : évéques et prêtres doivent les suivre. Ils ont dans ce moment loreille et le cœur de Pie IX (1).

« Ces paroles vous disent tout, mon cher Père. J*en ai entendu bien d'autres et de plus graves contre ce qu'ils veulent appeler le Marianisme^ contre le dévotisme; et, sans mon influence sur Clémentine et, par contre, sur Raphaël, ces enfants, prédestinés à de si grandes choses, n'auraient pas certainement la rare piélé qui fait d'eux plutôt deux anges que des créatpres tenestres. Mais je veille sur eux, et Dieu me met sur les lèvres les paroles qui doivent les persuader. Car il veut que Raphaël et Clémentine arrivent au plus haut degré de sainteté. Dans toutes les révélations qu'il lui a plu de faire à sa misérable et indigne servante, il me les a toujours montrés avec un nimbe d'or autour de la tête ; et il m'a dit : < Vous êtes, tous les trois, mes enfants de prédilec- « tion. »

« Quand Raphaël aura dix-neuf ans accomplis , il entrera au séminaire. Madame de Lentilly, en raison de la faiblesse de la santé de son fils, ne veut pas qu'il s'en-r gage dans le clergé régulier. J'ai tout fait, ainsi que vous me l'aviez recommandé fortement, pour la faire revenir sur cette détermination ; j'ai échoué, comme vous avez échoué vous-même. Quand sa tendresse de mère est en

(I) Le curé de Brindas avait raison. Malgré les protestations da clergé lyonnais, on lui a imposé le bréviaire romain, et il lui a biea fallu abandonner son antique liturgie. '

ON AMOUR d'anges 183

jeu, madame la comtesse n'est plus gouvernable. Tant il est vrai que les affections terrestres, même les plus permises, sont un obstacle à notre perfection ! »

Suivaient quelques lignes de confidences intimes et personnelles d'un moindre intérêt pour nous; et le tout se terminait par les mots sacramentels d'union dans les sacrés cœurs de Jésus et de Marie.

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