UN SCANDALE DANS LE MONDE DEVOT
— Quarante-sept ! dit sèchement madame de Sainte- Colombe.
— Soit. Passons là-dessus! Quatre ou cinq ans de plus ou de moins importent peu ; et à notre âge, avec notre figure, il eut été souverainement ridicule de songer à de nouvelles noces.
— Cependant, si j'avais voulu...
— Sans doute, avec de la fortune et sans enfants, nous aurions trouvé l'occasion de faire une folie; nous pourrions peut-être la trouver encore. Hais madame de Nervieux est devenue veuve à vingt-neuf ans; elle est encore très-belle. Et enfin, ce qui a bien son prix, elle était, avec H. de Nervieux, dans la noblesse de robe et non titrée, et elle devient comtesse, en épousant M. de Lentilly.
— Vanité, madame; tout cela n'est que vanité!
— Vanité, peut-être. On m'a dit pourtant que le vieux marquis de Treilhac vous avait offert de joindre, à
>os cinquante mille livres de rentes, son pigeonnier dé* mantelé dans la Dombes. Et, s'il n'était pas mort des suites d'une indigestion, vous n'auriez pas refusé, assure t-on, de changer madame de Sainte^olombe en marquise de Treilhac. Ne rougissez pas... Cela est-il ▼rai?
— J'aurais eu pour cela des raisons que n'a pas madame de Nervieux.
— Elle en a d'autres probablement; peut-être sontelles excellentes. Toujours est-il qu'elle a suivi le conseil de saint Paul, elle n'a jamais pris l'engagement de ne pas se remarier. A son âge, c'était prudent.
— Je l'ai pris, moi, cet engagement, le jour de la mort de mon mari.
— Ce jour-là, c'est de rigueur. On jure au défunt une
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fidélité éternelle. Ce sont serments comme les serments politiques : ils n'obligent pas.
— Plaisantez, plaisantez sur les choses les plus graves! C*est assez votre habitude. Je n*en persiste pas moins à dire que, lorsqu'on a fait partie des âmes exceptionnelles qui vivent dans la haute piété, un tel mariage est une véritable apostasie. On connaît très-bien la religion de H. de Lentilly. On ne la prise pas outre mesure chez les révérends pères. D'ailleurs, si madame de Nervieux ne pouvait pas être la veuve continente dont parle saint Paul, car enfin il faut bien vous suivre sur le terrain de vos allusions charnelles, si elle est pour cela trop jeune, elle pouvait faire un mariage plus utile à l'Eglise.
— Vous connaissez sans doute quelqu'un qui lui aurait mieux convenu que M. de Lentilly ?
— Certainement!
— Hais qui donc ?
— Mon Dieu 1 sans m chercher d'autres, M. Lartier ou H. Sermin, hommes de talent, qui écrivent pour la bonne cause, mais auxquels nous voudrions donner des femmes riches et bien posées dans le monde.
— Ah ! chère dame, votre amour pour la bonne cause vous égare. Marier la gracieuse madame de Nervieuï à l'un de ces cuistres qui, comme leur grand Lama de Paris, font l'éloge de la saleté du corps humain et pr;H tiquent sans se gêner leur doctrine, mettre une si belle main dans la main crasseuse d'un Lartier, vous n'y pensez pas!
— La sainteté de ces messieurs doit faire passer sur quelques négligences de toilette.
— Merci. Une femme qui se respecte n'épousera jamais de tels saints. D'ailleurs, il est trop tard.