‹ Les mystiques, par l'abbéChapitre 4 sur 63 · UN SCANDALE DANS LE MONDE D^VOT · texte numérisé non relu

UN SCANDALE DANS LE MONDE D^VOT

C'était, dans tout le monde dévot de Lyon, une bien grande nouvelle, une nouvelle éclatant tout à coup comme une espèce de bombe, au milieu du calme plat et des petitesses de la vie provinciale, que le mariage de madame veuve de Nervieux avec le comte de Lentilly.

Madame de Nervieux, âgée de trente-quatre ans, encore dans toute la fleur de sa beauté, se trouvant dispo* ser, par la mort de son mari, d'une immense fortune, attirait à Lyon tous les regards. Depuis cinq ans que H. de Nervieux était allé de vie à trépas, avec la réputation d'un saint, rien n'avait indiqué que sa pieuse femme convolerait à de nouvelles noces. Elle était l'idéal des belles âmes, la colombe pure dont eussent été fiers tous les directeurs de conscience, le modèle de vie proposé A toutes les jeunes femmes , sollicitées , au saint tribunal , à entrer dans la voie de la perfection. Pas de confrérie, pas d'association, pas d'œuvre de charité dont elle ne fût,

UN SGANDALB DANS LE MONDE DÉVOT 3f

soit comme simple membre* soit comme présidente. Cette Tie consacrée au bien, ces heures absorbées dans les exercices multiples de la plus haute spiritualité, l'estime singulière que le monde sacerdotal faisait d'elle, autant dans les paroisses que dans les couvents, tout avait jusque-là accoutumé l'opinion religieuse de la ville à la pensée que « la belle sainte^ » comme la nommaient quelques vicaires mystiques de Saint-Paul et de Saint- Irénée, doneurerait dans uu modeste veuvage, élevant chrétiennement ses deux fils, et, après une part raisonnable prélevée pour eux sur sa fortune, disposerait du reste en faveur de TÉglise, par des legs nombreux et d'importantes fondations pieuses.

Disons donc de suite le mot, ce fut presque un scandale, dans le monde des parfaits, quand le bruit du prochain mariage de la belle 's£nte commença à courir la ville.

Madame de Sainte-Colombe apprit le grand événement de la bouche de son amie madame la comtesse de Villechenève, et s'écria presque en se pâmant :

— Cela n'est pas possible !

— Si bien possible, chère, répondit madame de Villechenève, que les bans ont été affichés ce matin à Thôtelde-ville.

— Mais c'est affreux! Comment? Elle a déjà oublié son mari, un si saint homme !

— Que voulez-vous? les maris s'oublient assez vite. D'ailleurs, vous savez bien qu'elle l'avait épousé par obéissance. Puis, il y avait entre eux une grande inégalité d'âge.

— C'est vrai, mais M. de Nervieux l'a rendue trèsheureuse. Et comme il a su la conduire 1 Médiocrement pieuse, quand elle s'est mariée, avant peu de temps,

grâce au saint homme, elle est entrée dans la voie du progrès spirituel. Il en a fait une femme d*oraison. Elle communiait tous les jours : sa vie était tout intérieure. S'être élevée si haut, et descendre si basque de renouer des liens charnels, quand Dieu, dans ses miséricordes sur cette âme d'élite, avait rompu les premiers !

— N'exagérons pas, s'il vous plaît, chère amie ! Vous avez entrepris de me conduire a une haute dévotion, et je veux bien vous suivre. Mais encore faut-il que je vous comprenne. Franchement, vous outrez les choses. Si jMtais venue vous apprendre que madame de Nervieux a un amant, vous ne seriez pas plus effarouchée. Est-ce que son second mariage Fempéchera de faire Toraison comme autrefois. H. de Lentilly, sans être précisément dévot, est un homme religieux.

— Ma chère, reprit, avec un Kger ton d'aigreur, madame de Sainte-Colombe, il y a des positions qui obligent. Madame de Nervieux, après avoir mené, avec son mari, une vie retirée et toute consacrée à des œuvres pieuses, ne devait pas rentrer dans le monde. Elle devait réaliser l'idéal de la sainte veuve, proposé par saint Paul; faire enfin ce que nous avons fait, vous et moi, pleurer son mari et ne jamais songer à le remplacer.

Madame de Villechenève sourit.

— Il n'y a pas, répondit-elle, de parité entre la position de madame de Nervieux et la nôtre.

— Comment cela, s'il vous plaît? Elle est veuve et nous sommes veuves. Il me semble à moi que la parité est complète.

— Prenez garde! Quand nous sommes devenues veuves, moi, j'avais quarante-trois ans, et vous, si je ne me trompe, cinquante-deux.

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