LE DÉSESPOIR
Si Tamour de Clémentine pour Raphaël eût gardé sa première énergie, ce changement dans les habitudes des deux époux eût été retardé ; mais il se serait toujours produit. Raphaël, par le seul travail de sa raison et par son sentiment du vrai, en serait venu tout naturellement à se dire qu*unc vie d*amour dans laquelle deux êtres, isolés de toute relation avec leurs semblables, se suffiraient toujours à eux-mêmes, était le rêve de deux imaginations romanesques.
Tout imprégnés d'idées mystiques, jetés constamment en dehors du vrai, Raphaël et Clémentine avaient voulu relier la terre au ciel en s' absorbant dans la double contemplation de Tamour divin et de Tamour humain. C'était certes le plus bel idéal qu'il leur fût possible de concevoir; mais c'était encore du mysticisme.
Rentré dans une voie plus normale dont la poésie n'était pas exclue, — car l'idéal est, dans une certaine limite, un des besoins de l'âme humaine et un de ses éléments de perfectibilité, — Raphaël, s'il eût été toujours aimé, n'eût pas reproché à Clémentine d'avoir compris avant lui les réalités de la vie.
Sans doute l'isolement semblait être la condition de la position difficile dans laquelle ils étaient placés. Ces difficultés, il les avait pressenties sans en avoir mesuré l'étendue. A présent elles surgissaient tous les jours devant lui, menaçantes et terribles, et il se sentait faible pour les combattre.
Ce bonheur d'aimer et d'être aimé, qu'il avait tout fait pour conserver, ce bonheur lui échappait. Le jour où Clémentine laissa connaître que l'ennui était venu se placer entre elle et lui, il avait vu ses joies se couvrir d'un crêpe funèbre, et s'il ne se dit pas alors : Elle ne m'aime plus! c'est qu'une douleur morale, quelle que
soit sa nature ei son intensité, n*a pas et ne peut pas avoir la brutale ceriiljtde d'une douleur matérielle. On ne l'accepte pas, on ne veut pas y croire; la luile parait possiUe; et^ pendafit longtemps, les espérances et les crainles se b^ancent dans des proportions à peu près
Telle était la situation de Raphaël; il s acharnait à retenir les lambeaux de ce bonheur qui lui échappait. Un mot affectueux de Clémentine, un regard où il lui semblait lire les ineffables tendresses des premiers mois de leur union, cicatrisaient^ pour un temps bien court, les douloureuses blessures de son cœur. Il cherchait surtout h s'abuser, mais souvent sans pouvoir y réussir; car Tamour, que les anciens nous représentent aveugk, a des clairvoyances terribles. C'est en vain qu'il se couvre les yeux d'un bandeau, son regard pénètre jusque dans le plus intime de 1 ame de l'être aimé, et, malgré lui, il en note toutes les défaillances.
Si l'on pouvait peser les douleurs de ceux qui ont été séparés par la mort d'un être adoré, qui ont entendu ses lèvres pâles murmurer un dernier adieu, el les douleurs de ceux qui se disent dans une horrible angoisse : Cet amour qui était ma vie, je l'ai perdu, perdu pour toujours ! si, dis^e, on pouvait peser ces deux douleurs^ la première ne serait pas hi plus digne de pitié..
La position de Raphaël était d'autant plus terrible que c'était lui qui l'avait laite ce qu'elle étail. Sans doute les circonstances la lui avaient imposée; mais, avec plus de raison, plus d'expérience des choses de la vie, une éducation plus rationnelle, plus de connaissance de l'époque où il vivait, Raphaël aurait dominé les circonstances. U ne se serait pas dit : Pourquoi ne ferais-je pas ce qui s'est fait il y a des siècles!
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Et dans ses heures de désespoir, il écrivait : c .... Telle est la situation fatale où je me trouve, 4]ue Cléfflentine ne peut plus être heureuse m par moi, ni saDS moi. Je vois se déiuolir tous les jours l'édifiée de )iiâ félicité. Je Tavais placé daus un monde idéal qui ne peut en rien se concilier avec le monde réel ; mais eela, je ne le savais pas alors. ..«..*•.
< Quel sera Tavenir de Clémentine? Si je pouvais souffrir seul, Dieu m'est témoin que je ne me plaindrais pas. Ma part de bonheur sur la terre a été si belle qu'il m*a semblé quelquefois que, nouveau Prométbée, j'avais ravi au ciel même, non rétincelle de vie qui anim» le corps, mais celle de l'amour pur qui est la vie de Tâme* Avoir «H quelques jours de cet enivrement auquel' toutes les voluptés des sens ne sauraient ajouter rien, c'est plus <|u'un mortel n'a le droit de désirer; mais il faudrait mourir, quand Dieu, après avoir porté cette coupe à vos lèvres, vous la retire ! Hélas! la c\>upe est devenue pleine d*amertume pour tous les deux. Clémentine souffre avec moi et à cause de moi
c Quelquefois, dans mes heures solitaires, lorsque mon cœur bat à briser les parois de ma poitrine, que mon sommeil est troublé par d'étranges hallucinations, je vois tout à coup, devant moi, cette créature adorée. Sou visage est triste et sévère, et elle me dit : < J'allais mouc rir, Raphaël ; alors lu m'as prise par la main et tu « m'as dit : Lève-toi, mon amour sera plus fort que « la mort. Veux-tu mon amour? et cet amour je Tai « accepté. Mais tu as ajouté : Enfant, la terre n'est pas « digne de nous et nos cœurs ne sont pas faits pour les « amours de la terre, il faut aspirer plus haut. Et, me
c prenant par la main, tu in*as conduite dans la région c des rêves. J'y ai entrevu une lumière céleste. J'y ai « entendu des harmonies ineffables; mais la lumière a
< disparu ; les harmonies ne se font plus entendre, je
< ne vois que Tombre autour de nous. Les joies de la € terre n'existent plus pour moi, et le ciel me repousse. € RaphaëU Raphaël, pourquoi ne m'as-tu pas laissée
< mourir? »
c II y a des moments où je me demande si, en disant le mot qui devait arracher cette enfant à la tombe déjà entr'ouverte, je n*ai pas cédé à un sentiment d'égoîsme, si je n'ai pas recherché plutôt mon bonheur que le sien. Mieux eût valu pour tous les deux peut-être, que je l'eusse déposée dans son cercueil, et que je fusse resté à prier et à pleurer sur sa tombe
c Je suis l'homme du passé, ou quelque fantôme des vieux âges égaré dans l'âge moderne. Elle, c'est le présent, c est l'avenir, c'est tout ce qui aime, tout ce qui respire.. Elle est la vie, et je suis la mort. Il lui faut la lumière, les parfums des fleurs, le chaut des oiseaux et les rires des enfants. Moi, il me faut la tombe d'où je suis sorti pour la river à mon cadavre. Malheur à moi ! malheur à moi! Mon Dieu, vous me pardonnerez, je l'ai tant aimée que j'ai cru que mon amour lui tiendrait lieu de tout ! »