DEFAILLANCES
Clémentine était presque aussi malheureuse que son mari. Depuis l'arrivée de Frédéric et de M. et madame de Lafère, le châteaO de Brindas était très-animé. Clémentine, la plus gracieuse des châtelaines, cherchait tous les moyens de rendre le séjour de Brindas agréable h ses hôtes; elle organisait des parties de plaisir, des chasses, qu'elle suivait h cheval ; car elle était devenue une habile écuyère, et elle effrayait, par ses hardiesses, les plus intrépides. Le soir, on faisait de la musique, et, lorsque les invités étaient assez nombreux, on dansait. Clémentine semblait n'avoir jamais ni connu ni désiré autre chose que cette existence mondaine, très-convenable sans doute, et qui laissait toujours une large part aux devoirs religieux, mais enfin bien éloignée des idées de mysticité qui avaient dominé son éducation.
Ce n'était pas le bonheur qu'elle cherchait dans cette vie nouvelle; ce qu'elle voulait, c'était s'étourdir sur ce
qu'elle éprouvait, lorsque, malgré elle, elle sondait les mystères de son cœur. Du bruit, du mouvement, des agitations pour empêcher la conscience de faire entendre une voix importune, voilà ce qu'elle voulait, voilà ce qu'elle ne pouvait trouver.
Son amour pour RaphaëU qu'elle croyait devoir remplir toute sa vie et la suivre au delà du tombeau, s'effaçait chaque jour davantage. Deux ans ne s'étaient pas écoulés, que toute cette poésie qui l'avait si chastement enivrée, avait disparu. Les défaillances de son cœur Teffrayaient et Thumiliaient profondément.
• Il est peut-être plus douloureux pour une nature noble et élevée, qui a fait de Tamour une vertu, de cesser d'aimer que de ne plus être aimée. On peut perdre le cœur de ce qu'on aime, et conserver sa dignité et l'estime de soi-même; on est l'offensé, on a le beau rôle, celui du martyr, et quel martyre n'a pas sa secrète volupté! La femme, cherchant, plus que l'homme, l'idéal, est peut-être plus heureuse de l'amour qu'elle relisent que de celui qu'elle inspire. Et Clémentine, eu s'avouant que le sentiment qu'elle éprouvait pour Raphaël, si tendre qu'il fAt, ne pouvait plus suffire à alimenter le foyer des passions ardentes qui s'étaient tout à coup développées en elle, se sentait déchue à ses propres yeux. Quand elle se rappelait les touchants témoignages de l'alectîoa de Raphaël, elle ressentait un attendrissemeni douloureux ; quand elle le comparait à tous les hommes qu'elle eoanaissait, même à Frédéric, elle constatait son immeise supériorité sur eux, non-seulement au point de vue de l'intelUgence et de la grandeur du caractère, mais encore au point do vue de la beauté physique. Cet être si parfait^ si aimaiit, était toujours pour die un ami bien cher; mais l'amour qu'elle avait eu pour lui avait dis*
nEFAILLANCF.S 411
paru. Comment cela? Elle ne le savait pas. Elle se dit d'abord qu'elle n*était qu'une femme vulgaire, que son âme n'avait pu rester à la hauteur de celle de Raphaël. Mais, après s'être accusée d'ingratitude, après avoir versé les larmes amères du repentir, Clémentine en arriva à la dernière lâcheté où conduit toujours l'inconstance du cœur. Elle se nia i elle-même l'amour auquel elle avait dû tant de bonheur. Ce jour-là, elle s'avoua qu'elle éprouvait pour Frédéric une passion insensée.
— C'est bien là l'amour! se dit-elle; l'autre n'était qu'une illusion -, j'aime pour la première fois I
Quand une femme, pour trouver une excuse h une passion coupable, prononce ce mot fatal, elle fait, vers Tabîmc, le dernier pas.
COMlfENT l'extatique ENLEVA LE DRAGON
Il y avail une nombreuse réunion au châleau de Brindas. La comtesse de Lentilly y était venue passer deux jours. Pour être agréable h sa mère, Raphaël avait invité le Père Gribeauval et un Père dominicain spécialement chargé de la direction de Véronique. L'étoile de cette fille était toujours resplendissante. Celle de Rosalie avail pâli. Véronique, on ne l'ignorait pas, l'avait blâmée se* vèrement d'être restée à Brindor après le mariage « des deux malheureux apostats : j> c'est le nom que la sainte donnait toujours à Raphaël et à Clémentine. Le fanatisme détruit la charité : il y a une antinomie complète entre ces deux sentiments.
Le Père Gribeauval se souciait médiocrement de Rosalie; cependant il la soutenait encore et donnait à entendre qu'elle était appelée à une mission qui serait connue plus tard.
Rosalie avait reçu l'ordre du Père de se montrer pleine
COMMENT l'extatique ENLEVA LE DRAGON 413
d'indulgence pour les vanités mondaines de madame de Nervieux, et de gagner par là son affection, afin de pouvoir, la ramener plus facilement à Dieu, quand cette crise serait passée. En attendant, Rosalie devait, toujours dans rintérét du bien, tenir le jésuite au courant de ce qui se passait à Brindas. Rosalie n'y manquait pas ; et avant que Clémentine se le fût avoué k elle-même, le Père Gribeauval connaissait le penchant qui l'entraînait vers Frédéric.
— C'est un grand malheur sans doute, disait le Père ï Rosalie qui conférait un jour avec lui sur les symptômes de cet amour naissant. C'est un malheur ; mais Dieu, pour rappeler à lui les âmes d'élites, pour les faire rentrer ^ans la voie de la perfection qu'elles abandonnent, permet quelquefois qu'une chute terrible vienne les humilier et leur prouver leur faiblesse; et alors elles se relèvent à jamais^ vaincues par la miséricorde divine.
Le jésuite prescrivit sur tout cela à Rosalie le plus grand secret et spécialement avec madame de Lentilly. Le jésuite, voulant flatter Rosalie, ajouta :
— Ma chère fille, si Dieu vous rend les dons extraordinaires dont il vous a favorisée autrefois, vous pourrez en parler à madame de Lentilly, au curé de Brindas et à un petit nombre de personnes prudentes.
Rosalie, se voyant autorisée, rentra dans l'état extatique, mais avec beaucoup de modération. Sans doute elle avait une haute opinion de la prudence de Jacques, car elle lui confia toutes les faveurs spirituelles qu'elle recevait d'en haut.
Jacques était prudent, mais sa discrétion n'était pas* toujours à toute épreuve. De temps en temps, Frédéric entendait parler du fameux soleil; et, chose singulière, il arrivait quelquefois que les oracles de la sainte répon-
411 tes HYsnoiES
daieni aox plus secrètes pensées du capitaine de dragons.
Sor les daq souaves pontifican arrivé» à Rome, deux avaient déjà déserté; el Ton assorait qu'il s'étaient engagés dans les bandes de Garibaldi. Grand scandale ! Quant au petit saint appartenant au tiers*ordrd et qui avait fait vœa de virginité, il avait reçu nu coup de poignard d'un mari jaloux qui trouvait mauvais que safeomie préférât un charmant garçon à un vieux cardinal qui n'avait d*autre mérite que de bien payer. On arrangea un peu rhistoire, et on fit du galant zouave un martyr de la bonne cause.
Heureusement, Rosalie vit dans son soleil qu'un guerrier fameux, qni s'éuit déjà couvert de lauriers dans vingt combats, allait prendre en main la cause du ciel, et que l'édification surpasserait de beaucoup le scandale donné par les lâches déserteurs du drapeau pontifical.
Cet oracle, en si beau style, avait circulé. Quel serait Tillustre guerrier? Raphaël assurait que ce ne pouvait être que Frédéric ; mais celui-ci prétendait qn'il ne se sentait pas encore touché de la grâce guerroyante qui devait le conduire sous les ordres du général Kanzler.
Une heure avant le dîner, Frédéric nMnia dans son appartement, et il s'étonna que Jacques ne fût pas là pour le servir. Tout en cherchant, d'assez mauvaise humeur, son habit, son gilet, etc., il aperçoit une lettre sur une table. Il l'ouvre, regarde la signature; c'était celle de Jacques. Frédéric lit la lettre, la met dans sa poche en disant :
« — Ah! Père €ribeauval je suis enchanté que vous dîniez avec nous, ainsi que le curé de Brindas.
Pendant le diner, on remarqua que la place de Rosalie était inoccupée.
• COMMENT l'RTATIQQE ENLEVA LE DRAGON 41 S
— ProbâUemeiit, dit démentina) elle se sera endormie dans soii oratoire : cela lui arrive assez souvent dequîs quelques jours.
— Il faut bien se garder de la réveiller, dit la comtesse de LentiUy ; il est très-dangereux de la tirer de ses étais d'extase.
— Ma cousine, dit Raphaël h madame de Lafère, apprenez que le sommeil change quelquefois de nature; pour certaines âmes privilégiées il devient Textase^i).
— Mademmselle Mangon, dit Frédéric, ne dort pas dans ce moment; elle n'est pas dans son oratoire.
— Vous savez donc où elle est ?
— Oui, j'ai aussi mes visions et je vous les communiquerai bieniM.
Quand on fut dans le salon, les deux révérends Pères placés chacun dans un l>on fauteuil, aux coins de la cheminée ; que la eomlesse, Claire, Clémentine, madame de Villechenève et sa nièce Isaure, qu'elle aurait bien voulu marier avec le beau Cx'ipitaine de dragons, eurent pris place autour d'une grande table mnde, pour travailler à divers petits ouvrages, Claire dit à Frédéric :
— A présent. Monsieur de Lentilly, ne vous faites pas prier davantage, et puisque vous n'ignorez pas « le destin d'une tête si chère, » dites-nous ce qu'est devenue Rosalie. Je ne sais rien de plus amusant que les histoires qu'on débite sur le compte de cette étrange fille.
— Il y a souvent, dans ces histoires, plutôt un sujet d'édification qu'un sujet d'amusement, dit le Père Gribeauval. Je conviens pourtant que mademoiselle Mangon fst un peu singulière.
(1) Voir 1» note svt Marie Talgi, p. 223.
416 LBS MYSTIQUES
— Elle Test même beaucoup, mon Père, dit Clémentine ; mais, sans les assurances de M. de Lentilly, j'en serais inquiète et je la ferais chercher ; car, depuis que je la connais, je ne me suis jamais aperçue que ses extases l*émpéchassent d'entendre la cloche qui annonce le dîner.
— Je suis certain, dit le Père Gribeauval, qu'elle a été retenue par quelque bonne œuvre.
— J'en suis aussi persuadé, dit le dominicain.
— Et vous avez raison, mes Pères, dit Frédéric; car il ne s'est agi de rien moins, pour elle, que de contribuer à sauver le ])ouvoir temporel, en renforçant l'armée du pape d'un zouave ; et celui-là ne désertera pas.
— Hélas ! dit la comtesse, j'ai reçu ce matin une lettre de monsignor **. Les deux derniers Brindasiens, qu'on espérait avoir convertis, ont déserté comme les autres.
— C'est vraiment désolant, dit le dominicain; il doit y avoir un vice dans l'organisation de cette ^rmée.
— Je crois même, dit M. de Lafère, qu'il y en a plusieurs. Mais comment savez-vous, capitaine, que mademoiselle Mangon a sacrifié son dîner pour se livrer au recrutement d'un zouave?
— Elle a fait mieux que de le recruter.
— Comment donc? "^
— Elle l'a enlevé bel et bien.
— Enlevé! dit la comtesse avec Impatience; que nous racontez-vous là? Qui donc Rosalie a-t-elle enlevé?
— Mon pauvre Jacques.
— Jacques 1
— Jacques lui-même. A dix heures, ce soir, ils arriveront à Marseille; demain, ils s'embarqueront pour Rome. Jacques sera zouave, et l'extatique, c^ntinière.
A cette conclusion, un fou rire s'empara de tous ceux
COMMENT l'eXTATIQDE ESUVA LE DRAGON 417
qui étaient là, h l'exception de la comtesse, du Père jésuite et du curé. Quant au dominicain, comme il estimait Rosalie h sa juste valeur, il se mordait les lèvres pour ne pas partager riiilarité générale.
— Vous faites là une bien mauvaise plaisanterie, Frédéric, dit la comtesse ; cette sainte fille a droit au respect de tous.
— Madame, je la respecte, et je trouve son escapade superbe. Une extatique ne doit pas se marier comme une autre ; et, puisque M. le curé écrit la vie de la pieuse Rosalie, ce mariage sera la conclusion de la première partie de son récit.
— Mademoiselle Rosalie se marier ! Quel conte vous a-t-on fait là? dit sévèrement le curé.
— Ce n'est pas un conie, monsieur le curé, c'est bien une histoire; et voici la preuve.
Et Frédéric lut la lettre de Jacques.
« Mon capitaine,
c Je suis le plus heureux et le plus malheureux des hommes : le plus heureux, car celle que j'aime depuis si longtemps veut bien être ma femme, et le plus malheureux, parce que je quitte le meilleur des maîtres. Tout s'est passé si vite que je n'ai pas eu le temps de prévenir mon capitaine. J'en suis tout bouleversé. Hier, encore, j'étais soldat dans les dragons de l'empereur des Français, demain je serai soldat du pape. Mademoiselle Rosalie m'assure que c'est bien plus que d'être général en France; mais je n'ai pas eu à choisir.
« Ce matin, je sais allé à la messe avec mademoiselle Rosalie. En sortant de la chapelle, elle m'a demandé si je voulais aller me promener avec elle. Je
lui ai répondu que ce serait un honneur et un bonheur pour moi,
c Quand nous eûmes fait à peu près deux cent^ pas ur la route de Lyon, mademoiselle Rosalie tomba toui a coup à genoux. Sa (été se renversa en arrière ; on ne ui voyait plus que le blanc des yeux; tout son coips tremblait. Je fus un peu eflfrayé, je ne l'avais jamais vue en extase. — Mademoiselle Rosalie! mademoiselle Rosalie! lui disais-je. — Elle ne répondait pas. Enfin, au bout de quelques minutes, elle s*est levée et, me regardant fixement, elle m*a dit :
« — Jacques, vous m'aimez ! — Si je vous aime, mademoiselle! mais c'est-à-dire que je suis fou d'amour.
« — C'est bien ; moi aussi je vous aime, car je sais que Dieu a de grands desseins sur vous. Vous êtes le guerrier que j'ai vu dans mon soleil; je viens de vous y voir encore. Vous devez combattre les ennemis de l'immortel Pie IX; et Dieu armera votre bras de tant de force que, nouveau Sarason, vous exterminerez les Philistins, c'est-à-dire les garibaldiens et leur chef; et l'enfer sera vaincu. Voulez-vous être zouave du pape? Ma main est à ce prix.
« — Vous m'épouserez, mademoiselle!
c — Je vous épouserai i Rome. Pour la cause du pape, je sacrifierai ma virginité. Vous êtes libre, n'est-ce pas?
c — Mon dernier engagement ex|Mre dans trois jours. Quand partirons-nous pour Rome, mademoiselle?
« — A l'instant. Vous voyez cette voiture qui arrive ; je vais demander au conducteur s'il a deux places i donner. Ce soir nous serons à Marseille.
« — Je voudrais au moins prévenir mon capitaine.
« — Vous écrirez à Lyon; le conducteur se diacgera de votre lettre; elle sera ici à trois heures. Vous avez
COMMENT l'eXTATIQCE EXLEVA LE DRAGON 419
bien, sur vous, le poTtefeuille qui renferme vos valeur?
c — Oui, mademoiselle. D'après vos conseils, j*ai mis la petite succession de ma mère et mes écouomies en rentes sur TEtat ; et je porte toujours ma fortune avec moi.
ff La voiture passait près de nous; il y avait deux places; et nous sommes partis.
c Yoilà ce qui s* est passé. II ne me reste plus qnli prier mon capitaine de me pardonner; mais je n'ai pu résister à la volonté de Dieu et à celle de Rosalie, j»
La lettre parut très-amusante à tous ceux qui étaient là, excepté a la comtesse, au jésuite et au curé.
— Cette fille est folle, dit carrément le dominicain.
— Attendons avant de la juger ainsi, dit le Père Gribeauval ; il y a des excès de zèle qui ressemblent à de la folie. On sait qu'après le départ de nos troupes de Rome, les garibaldiens, soudoyés par Victor-Emmanuel, attaqueront la ville sainte. Mademoiselle Mangon désirait depuis longtemps se dévouer à soigner les blessés de Tarmée pontificale; elle suit aujourd'hui ce saint attrait que je n'ai jamais combattu. Je trouve tout simple que, par une subite inspiration, elle ait cherché un appui, et dans cet appui, un défenseur dévoué du saint-siége.
Et le jésuite se disait à part lui :
— L'équipée de cette fille est très-ridicule ; mais il y a moyen, en arrangeant un peu les choses, d'en tirer parti, et d'en faire une histoire édifiante qu'on mettra dans la Semaine religieuse et dans le Monde.
Clémentine eut la curiosité d'aller dans la chambre de " Rosalie, pour voir si elle n'y avait pas laissé une lettre : — Car, dit-elle, il est étrange qu'elle nous ait quittés aussi cavalièrement.
— Mademoiselle Mangon, dit-elle en rentrant dans le
salon, a fait maison nette. Ses armoires sont ouvertes el vides. Elle n'a laissé qu'un paquet de vieilles bardes et... sa discipline.
Les rires recommencèrent de plus belle. Le curé de Brindas, terrassé par ce dernier incident, prit son cbapeau, et sortit sans saluer personne.
— Le fait est, dit madame de Villechenève, qui s*était amusée plus que personne des aventures de Textaiique, qu'une discipline est un meuble assez inutile en ménage.
Frédéric de LentUly à Prosper de Lanf^hi
BrinJas, le 8 février l^G6.
« Pardonne-moi de ne l'avoir pas écrit depuis i'eulèvenoent de Jacques par Rosalie. Le cliâteau de Brindas a tellement changé, il est devenu si animé, qu'il est difficile de trouver le temps d'écrire de longues lettres.
« Nous avons reçu des nouvelles du couple intéressant ; il a reçu la bénédiction nuptiale en arrivant à Rome. Rosalie, en entrant dans la vie conjugale, n'a pas renoncé à la vie extatique. Elle cumule; et le curé de Brindas nous a dit, très-sérieusement, qu'a Rome on appelait déjà madame Jacques, la nouvelle Maria Taïgi.
Cette Taïgi était une sainte à extases, à ce qu'il parait (1).
« Pour moi, je suis enchanté du départ de Rosalie ; je suis sûr que cette pénétrante fille avait deviné mon amour; et qu'elle m'espionnait. Si le hasard, ce dieu des amants, me fournissait Toccasion d'être quelques instants seul avec Clémentine, je voyais presque aussitôt apparaître la béate Rosalie; et, quand je ne la voyais pas, j*avais le pressentiment qu'elle était près de nous et qu'elle nous écoutait. Hélas! je n'ai pas gagné beaucoup à la fugue de cet affreux ange gardien de Clémentine ; car celle-ci me tient plus que jamais à distance : donc, elle me redoute, et peut-être se redoute-t-elle ellemême.
c Ne va pas me supposer des projets de séduction. On ne séduit pas une femme comme elle. Si j'en avais le coupable désir, je suis persuadé que je ne réussirais pas. En se d^uillant des langes du mysticisme, dans lequel fut enveloppée sa jeunesse, elle a gardé sa foi religieuse ; et cette foi lui donne de ses devoirs une trop haute idée pour qu elle puisse y manquer jamais. Elle m'aime, je le crois. Mais elle ne me le dira pas : à
(1) Dernièrement on annonçait dam V Univers la mise en vente des images miraculeuses de la yîerge Anna-Maria Talgi. La pieuse feuilk Miaie qae tontes les personnes • qni portant sur «Um eette image s'en trouyent très-bien. > On ne recommande pas en plus beau style une pâte pectorale quelconque. Mais il y a nne petite erreur. Maria Taïgi était mariée et mère de famille. EUe comprenait ses devoirs; car Tim de ses graves historieaa raoante qae ses défaiilafnetê amoureuses et ses excès ds délicts furent si répétées que Maria Taigi fut contrainte de s*en plaindre à son divin époux, lui disant avec une naïve liberté : c Laisses-moi, seigneur; aîiea-vottB*«n I laissea^moi, car j'ai à faire; je suis mère de famille, aUes-voua-en, aUes-vous-en I » (Vie de Maria Taïgiy par Mgr Luquet, évèque d'Hesebon, 2* cdit., p. 42 ) Que dirait-on de moi si, dans mes romans, j'inventais de sî beUes choses?
ses yeux, cet avea serait presque un crime; et poartant je doBoefais tons les bonheurs de la terre pour lui entendre prononcer, une seule fois, le mol qui enivre : Je Vstime ! C*est la plus haute et la dernière faveur à laquelle je veuille aspirer. Mon ami, je ne cherche pas à m'abuser moi-même. Si tu connaissais Clémentine, si tu voyais son beau regard passionné et, en même temps, pur comme celui d'une rierge, tu dirais que l'homme qui voudrait la faire descendre au niveau des femmes vulgaires serait aussi lâche qu'insensé. Je puis être insensé, mais je ne serai jamais un lâche. »
Brindas, le 18 février 1H66.
c Ellem*aime, mon cher Prosper! Elle me Ta dit. Ce mot suprême s'est échappé de ses lèvres et de son cœur; et demain je me séparerai d'elle, peut-être pour toujours^ Je l*ai écrit avec quel soin Clémentine éviuiit les occasions de se trouver seule avec moi. Yl m'était presque impossible d'échanger quelques paroles avec eUe. Je craignais même que cet excès de précautions ne dévoilât son secret au regard pénétrant de madame de Lafëre. Mais hier celle-ci, après le déjeuner, alla dans la chambre de sa nourrice, l'enfant était légèrement indisposé. Clémentine allait la suivre, quand Raphaël Tarrêta en lui disant :
c — Lis donc à Frédéric la lettre que tu as reçue ce matin de ma mère. Tu sais qu'elle désire une réponse immédiate.
c Et, prenant H. de Lafère sons le bras, il l'emmena en lui disant qu'il voulait causer avec lui.
c Nous restâmes seuls, Clémentine et moi.
424 LES MYSTIOL'ES
c Ma belle-mère, dans l'intérêt du salât de mon Ame, voudrait absolument me marier. Sa lettre n'avait pas moins de quatre pages de détails sur les perfections de mademoiselle Isaure de Villechenève; j'ai vu ici deux ou trois fois cette jeune personne : elle est très-jolie. A-t-elle toutes les <yialités que lui suppose ma bellemère, je n*en sais rien, et je n'ai nul intérêt à le savoir. Il y avait aussi dans cette lettre beaucoup de renseignements sur l'illustration des Villechenève, sur leur fortune, etc. C'était magnifique.
« — Que dois -je répondre à madame de Lentilly? mon cousin, m'a dit Clémentine d'une voix un peu émue.
« — Que je la prie de la manière la plus formelle de ne pas s'occuper de ce mariage. Je ne me marierai jamais, Clémentine. Vous savez bien que je ne puis aimer au monde qu'une seule femme. Je me suis reproché comme un crime d'avoir, pour vous obéir, pensé sérieusement à épouser mademoiselle Larry. Si ce mariage s'était fait et que je vous eusse revue, j'aurais haï cette femme qui aurait eu des droits sur moi. Grâce au ciel, je suis libre, libre de vous aimer, sans espérance, je le sais; mais un amour tel que le mien peut s'en passer. Je veux rester libre, Clémentine, pour être ton esclave, pour t'adorer à genoux.
« — Mais je ne suis pas libre, moi! s'est-elle écriée. Et ses larmes l'ont suffoquée.
« Je l'ai serrée dans mes bras.
« — Ah! je savais bien, lui ai-je dit, que tu m'aimais, Clémentine; mais, dis-le moi! Que je l'entende de ta bouche, et je jure de ne te rien demander de plus.
« Elle s'est arrachée de mes bras. J'ai voulu retenir une de ses mains dans les miennes ; cette main était glacée.
« — Oui, je vous aimCy m'a-t-elle dit, je vous aime d'amour ! Mais, sachez-le bien, Frédéric, j'aime Raphaël plus que vous. Vous ne savez pas, vous ne saurez jamais ce que Raphaël est pour moi, et ce que je suis pour lui. A présent, Frédéric, laissez-moi ! j'ai besoin d'être seule.
a Et elle est sortie.
« Je suis monté à cheval ; il me fallait de l'air et du mouvement.
c Clémentine n'a pas paru au dtner. Raphaël nous a dit qu'elle était allée h Lyon et qu'elle ne reviendrait que le lendemain.
« — Elle a voulu apprendre elle-même à ma mère le mauvais succès de sa négociation auprès de vous, Frédéric. Avez-vous bien réfléchi? Si vous voulez vous marier, il vous serait difficile de trouver un parti plus convenable.
ff — Et une jeune fille aussi charmante, ajouta madame de Lafère.
■ « — Elle est charmante, j'en conviens ; mais elle ne me piaf t pas.
« — Alors vous avez raison, dit Raphaël.
« Et il me regarda d'une façon singulière. Il semblait qu'il voulût lire dans le fond de ma pensée le véritable motif de mon refus.
« Le dîner et la soirée furent assez tristçs. Madame de Lafère était mécontente que Clémentine fût allée sans elle à L)on. Raphaël était rêveur. M. de Lafère et moi nous soutenions seuls la conversation ; mais j'étais moimême tellement préoccupé que je répondais à tort et à travers. Alors je voyais le regard scrutateur de Raphaël fixé sur moi. Pourquoi me regardait-il ainsi?
« Le soir, en rentrant dans ma chambre, j'ai trouvé
426 LES XTSTIQDES
sar la cheminée un biUet cadeté, sans adresse. Veiti ce que j'y ai lu :
€ Frédéric^ vous ne pouvez rester ici. Si vous ne vous « sentiez pas la force d'accomplir votre devoir d'hon* c néte homme, moi je saurais faire le mien. Je dirais c tout à Raphaël, et ce serait auprès de lui que je cherc cherais un refuge contre une passion coupable. Voyez « si vous voulez imposer à lui et à moi une semblable € douleur. » *
c En lisant ce billet, j'ai compris que tout était fini pour moi, et qu'il ne me restait plus qu'à obéir.
c Tu m'as souvent, mon ami, reproché la légèreté de mon caractère, et tu ne me crois pas susceptible d'éprouver un sentiment vrai. Si je pavais te dire les souffrances de cette longue nuit, que j'ai passée sans sommeil, peut-être ton opinion sur moi changerait-eHe beaucoup. »
La nuit de Raphaël ue fat pas moins agitée que celle de Frédéric; il en passa une grande partie à mettre des papiers en osdre et à écrire.
Nous trouvons dans son manuscrit :
c 18 février. — Depuis le jour où j'ai donné mou nom à Clémentine, voici la première fois que je fais seul la prière du soir. J'ai demandé à Dieu le courage et la.rési* gnation. Seul ! être seul ! Jamais je n'avais pesé cette parole des libres saints, Vœsoli; j'en comprends aujourd'hui la profondeur.
c II y a déjà longtemps que cette prière à deux avait perdu pour nous ses joies. Ifos âmes ne s'eoteinlaie&t plus ; elles n*avaieBt ni les mènes besoins ni les mêmes aspirations. Nous n'avions plus comme autrefois d'ardentes effusions pour remer^r Dieu de nous avoir donné tant de bonheur. Tous les deux nous savions que nos fé-
licites n'étaienl plus qu*uQ souvenir. Aussi cette prière du soir avait fini par devenir une souffrance peur Clémentine ; et je n'osais pas lui dire que je m'en apercevais.
< Aujourd'hui j'ai prié seul; sa voix n*a pas répondu à la mienne, et mes lèvres n*ont pu proférer que les pa-* rôles du divin Maître dans son agonie : « Mon âme est triste jusqu'à la mort. » J'ai repassé devant Dieu mes années écoulées; j'ai rappelé les rêves de ma jeunesse, ma première vocation abandonnée; j'ai pesé de nouveau les motifs de cet abandon, je les ai trouvés justes. Je me suis rappelé la Suisse, où j'ai lié le sort de Clémentine au mien, et, après cette revue de toute ma vie, je me suis dit : c J'ai voulu réaliser un idéal impossible, j'ai « été un insensé. Mais ai-je été coupable? Seul vous le < savez, ô mon Dieu ! Douloureuse épreuve ou expiation c méritée, j'accepte tout de votre main. »
c ..... Elle l'aime IJe l'ai soupçonné depuis le retour de Frédéric àBrindas; mais aujourd'hui en la surprenant, après la conversation qu'elle venait d'avoir avec lui, pâle, troublée, prête à me faire un aveu ; quand je l'ai vue sous de frivoles prétextes partir pour Lyon, seule, pour ne revenir que demain, j'ai tout compris. La lumière s*est £aite aussi éclatante que terrible. Tout est fini. .
c Je souffre à en nooarir! Et, chose singulière, je me trouve moins malheureux. Mon avenir est plus sombre que jamais, mais dans le sien j'entrevois quelques lueurs. La conversation que j'ai eue aujourd'hui avec M. de Lafère m'a appris qu'il ^ a une issue pour sortir d'une position fatale. Si je dois souffrir seul, de quoi me plaindrais*je? Ce n'est pas à moi qu'il faut penser, mais à elle. Elle! toqjours ellel Marcher, les pieds meurtris et
sanglants, dans les rudes sentiers de la vie, en la portant dans mes bras pour lui éviter toute souffrance, n'est-ce pas là ce que j*ai toujours voulu?
c II me semble qu'un amour tel que le mien devait être assez puissant pour absorber son âme dans la mienne, de telle sorte qu*on ne pût les séparer
« Le séjour de Claire et de sou mari à Brindas m'a appris beaucoup de choses que je ne savais pas, sur lesquelles je ne voulais pas arrêter ma pensée. La famille, c'est une chose sainte. J*ai vu ce jeune époux et cette jeune épouse penchés sur le berceau de leur enfant, re^ cueillant ensemble ses sourires et ses baisers, et j'ai trouvé ce spectacle à la fois sublime et touchant. C'est là l'œuvre de Dieu; c'est là ce qu'il a voulu. Combien de fois n'ai-je pas vu Clémentine prendre l'enfant de Claire dans ses bras, le couvrir de ses baisers, et puis tout à coup le rendre h la mère et sortir brusquement? Alors Claire me disait :
« — Clémentine est, je crois, jalouse de mon bonheur maternel. C'est un véritabiç enfantillage.
« Et moi je souriais; car, dans la vie du monde, il faut sourire, même en recevant une cruelle blessure. Claire ne savait pas que ses paroles pénétraient^ comme un dard acéré, jusqu'au fond de mon cœur. Clémentine, chère victime de mon imprudence, tu n'es pas coupable envers moi, et peut-être un jour lu pourras m'absoudre !
« J'espère, je veux croire que Frédéric est un homme d'honneur et qu'il saura le prouver. Je Tai beaucoup observé. La jalousie m'a donné une pénétration qui n'est
pas dans mon caractère. De iout ce qui m'entoure, je n*aperçois que les beaux côtés, et je n'envie pas ces funestes clairvoyances qui font si souvent arriver ceux qui les possèdent au mépris de Thumanité que Ton doit aimer. Si la connaissance du cœur humain conduit au mépris de ses semblables, que Dieu me préserve de jamais l'acquérir !
« Ce soir, Frédéric n'était pas ce qu'il est ordinairement. Quand il rencontrait mon regard, je le voyais se troubler. 11 y a dû avoir entre eux une explication. Us s'aiment; ils se le sont dit; je n'en doute pas. Frédéric aura juré un éternel amour. Sait-il ce que c'est que l'amour? Est-ce la première fois qu il a fait un semblable serment? Clémentine est belle, bien belle ! Il l'aime pour sa beauté. Mais aimera-t-il son âme? Appréciera -t-il les trésors qu elle renferme? Frédéric est-il digne de l'amour d'une femme comme Clémentine? S'il en est digne, il ne restera pas ici, il partira. On élève son âme par le sacrifice.
« Et alors?...
< Alors le moment de la crise qui doit mettre un terme à une situation impossible sera arrivé. Crise terrible! mais pour la supporter, je suis homme, et surtout je suis chrétien
c Mais s il préteodait rester ici, si, infâme séducteur, il cherchait à avilir cet ange ! A cette seule pensée, mon sang bouillonne dans mes veines, et la haine, ce sentiment que je n'ai jamais connu, entre dans mon cœur et le déchire. S'il en était ainsi, comment pourrais^je les sauver l'un et l'autre? »
Frédéric à Prosper dt Lanfeld:
19 fë\Ticr 1866.
c Glémentifie esl armée k Brindas I midi. Elle aussi a souffert. Ses yeux sout entourés d'un cercle bleuâtre qui donne à son regard quelque chose de sombre. Peu d*iDstants après son arrivée, on a apporté le courrier : il y avait plusieurs lettres pour moi, je suis sorti pour les lire. En rentrant dans le salon, j*âi dit à M. et à madame de Nervieni qu'une lettre, que je venais de recevoir, me donnait une noBveile qui me forçait, à mon grand regret, de partir immédiatement pour Paris.
« Tout le monde s'est récrié là-dessus, excepté Clémentine.
LA CRISE 43 i
c — Mon couan, a-t-elle dit, a sans doute des raisons graves pour nous quitter?
c — Oui, na cousine; c'est pour moi un devoir de partir*
« — C'est bien. On doit tout sacrifier au devoir. Quand partez-vous?
c — Deauiin matin, à six heures.
< Elle paraissait très-calflae ; cependant j*ai cru voir sur ses lèvres pâles un léger tremblement.
c Raphaël s'est avancé vers moi, il m'a serré la main avec force, puis il s'est éloigné; el je suis resté interdit. Pourquoi cette démonstration?
c J'ai trouvé le moyen de remettre un billet à Clémentine doqt voici le contenu :
c Clémentiue, vous le voyez, je n'ai pas balancé k c vous obéir. Votre repos, votre bonheur me sont plus € diers que la vie- Je ne vous demande qu'une grâce, € une seule grâce; je vous la demande k genoux. Avant € de vous quitter, sans doute pour toujours, je veux vous « dire encore une fois que je vous aime, que je n'aime- € rai jamais que vous. Ne compreoez-voos pas que je ne c saurab vous faire oies adieux devant tous ceux qui
< nous entourent? Dans ces adieux officiels, je pourrai
< serrer votre main dans la mienne, peut-être même, « comme parent , poser mes lèvres sur votre front, c Hais que sont ces faveurs banales auprès du bonheur ff de vous entendre me dire encore une fois : Je t'aime? « Je ne veux que cela, Clémentine. Je veux que tu m'éc coûtes, que tu saches ce que je souffre en te quittant; c je veux m'enivrer encore quelques instants du bonheur € de te voir. Devant ton mari, devant nos amis, j'ose à c peine lever les yeux sur toi, tellement je crains de ne € pas être maître de mou émotion. Douterais-tu de ma
« vénération, de mon respect pour toi? Je ne puis le « croire. Tu ne me refuseras pas, chère adorée? Je ne te < demande que quelques minutes de bonheur; et puis « viendra la longue, peut-être Téternelle séparation... »
Quand une femme s'est engagée dans une voie funeste, il est rare qu'elle ne la suive pas jusqu'au bout. Clémentine ne connaissait pas tous les dangers de celle où elle était entrée ; elle avait de chastes ignorances qui pour elle étaient une excuse. La soumission de Frédéric Tavait profondément touchée; il ne lui demandait que quelques instants consacrés à de tristes adieux. Elle n'eut pas le courage de les lui refuser et elle lui écrivit :
c Ce soir, à onze heures, dans la chambre de mademoiselle Mangon. »
Cette soirée fut encore plus triste que la précédente. Claire et son mari pressentaient que quelque chose de grave allait avoir lieu. Si prudent que soit l'amour, il se cache difficilement. Raphaël, le plus inexpérimenté de tous les hommes, avait fini par le reconnaître dans le cœur de Clémeutine et dans celui de Frédéric. HadamA de Lafère avait eu souvent des soupçons ; la pâleur et l'abattement de Clémentine, la gaieté factice de Frédéric, la tristesse résignée de la physionomie de Raphaël les lui confirmaient. Il y avait un mystère entre ces trois personnes; et les femmes, dans tout mystère, supposent volontiers l'amour. Frédéric, devant partir de grand matin, fit ses adieux. Clémentine les reçut avec ce calme que la douleur morale, arrivée un certain degré d'intensité, donne presque toujours. On n'a plus la conscience de soi-même; on marche, on agit, on parie, on écoute, comme dans un rêve. On ne souffre plus, on est brisé.
Quand Clémentine se trouva seule avec Raphaël, dans
ce petit sâloD bleu consacré par eux h Tétude et à la prière, et où elle avait passé tant d'heures bénies d*une si tendre et si sainte intimité, elle se sentit presque défaillir sous le poids de ses émotions. Raphaël lisait, en se promenant, dans ce livre dont Frédéric avait remarqué le format étrange. De temps en temps, il jetait un regard rapide sur Clémentine; il la voyait affaissée sur ellemême, immobile; quelquefois il surprenait une larme s* échappant sous ses longs cils noirs et roulant le long de ses joues-, et il était tenté de tomber à ses pieds et de lui dire :
— Pourquoi pleures-tu? Quelle que soit ta douleur, ne peux^tu donc la confier à ton frère et h ton ami?
Quand il eut terminé sa lecture, il s'approcha de Clémentine et lui dit :
— Veux-tu prier avec moi?
Elle ne répondit pas; mais, se levant, elle vint se mettre à genoux auprès de Raphaël.
— Qui sait, se disait celui-ci, si cette prière no sera pas la dernière que nous ferons ensemble?
Jamais son improvisation n*avait été aussi éloquente; mais Clémentine en saisissait à peine quelques mots. Elle ne percevait que le son de la voix de Raphaël, dont les inflexions avaient quelque chose de si triste qu'elle en était émue jusqu'au fond de l'àme. Cette voix, qui lui semblait une douce plainte, lui rappelait tout un passé d'amour et de dévouement du côté de Raphaël, et, du sien, les lâchetés et les ingratitudes dont elle c'était rendue coupable. Faisant enfin un efi'ort sur elle-même, elle chercha à comprendre la prière de Raphaël. 11 la terminait en demandant à Dieu la force qui fait accomplir le devoir, et les consolations célestes qui guérissent les cœurs brisés.
434 LES JITSTIQOËS
Alors démentine fondit en larmes et, se levant, elle dit à Raphaël :
— Demain tu liras dans mon cœur; ne me demande rien à présent. Sois sûr que je veux être digne de toi. Je ne sais quelle ombre a passé entre nous deux. Suis-je coupable ou insensée? Demain je te dirai tout. Toi seul peux me guérir ou me pardonner.
Clémentine, en entrant jdans sa cbambre, regarda la pendule; il était dix heures el demie.
— Grâce au ciel, il en est encore temps, se dit-elle; et, prenant une plume, elle écrivit :
« Frédéric, je vous ai fait une promesse qu'il ne me serait possible de tenir qu*eu me rendant coupable envers Raphaël. Oubliez-moi et soyez heureux ! Quant à moi, que ma fatale et bizarre destinée s'accomplisse I »
Et, ouvrant la porte de communication, elle entra dans la chambre occupée jadis par Rosalie Hangon, pour y déposer son billet. Frédéric était là.
— Merci! s'écria*t-il, merci! vous aussi vous avez devancé l'heure, merci, ma bien-aimée !
— Frédéric, lui dii Clémentine, je ne vous croyais point encore ici, et j'avais résolu de ne pas vous revoir. Voici le billet que vous deviez trouver.
— Je ne lirai point ce billet^ Clémentine. Et Frédéric le déchira.
C'était donc là la récompense que je devais attendre de ma soumission à vos ordres. Quand je consentais à m'âoigner de vous, à ne vous revoir que lorsque vous me rappelleriez vous-même, une froide parole d'adieu, nn serrement de main devant des étrangers, tel eût été le prix de mon sacrifice? Broie ton cœur, misérable, tu n'obtiendras pas un mot de pitié ! Voilà sans doute ce que vous m'écriviez, madame? L'amour a d'autres exl-
gences ; je dirai plus, il a d'autres droits. Et je me croyais aimé ! Quand vous m'avez dit : Je vous aime I madame, vous me trompiez donc, ou vous vous trompiez vous-même? Vous l'avez recounu, et vous m'écriviez pour me signifier mon arrêt. C'est cela, n'est-ce pas, Clémentiae?
— NoD, Frédéric, non, ce n'est pas cela. Vous savez bien que je vous aime ; mais ce que vous ne savez pas, c'est que, pour vous l'avouer sans crime, je donnerais ma vie.
— Et pourquoi serait-ce un crime, puisque tu n'as rien à craindre de moi? T'ai-je demandé d'autre bonheur que celui d'épaocher mon âme une dernière fois devant toi? Chère adorée, tous les deux nous avons méconnu l'amour : tu as pris pour lui une sainte amitié fraternelle; j'ai donné son nom sacré à des entraînements passagers. L'un comme l'autre, nos cœurs, quand ils ont échangé le mot suprême, étaient vierges d'amour. Aussi je ne suis- pas jaloux de ton affection pour Raphaël; ce n'est pas celle-là que je désirais t'inspirer. Elle te crée des devoirs, il est vrai ; je sais bien que c'est en vain que j'essayerais de te les faire oublier; et d'ailleurs je ne le voudrais pas. L'auréole de vertu qui pare ton beau front n'est pas celle que j'ai trouvée sur celui des femmes du monde : la leur, elles la laissent tomber avec la même facilité qu'elles rejettent les fleurs flétries pendant une nuit de bal; mais toi, tu ne peux inspirer qu'une adoration pleine de respect. Pourquoi donc me craindrais-tu? et pourquoi voulais-tu me ravir les courts instants de bonheur qui me sont réservés? Bonheur plein de tristesses I Mais, pour ces tristesses, je sacrifierais toutes les joies.
Et Frédéric serrait les mains de la jeune femme dans
436 LES MYSTIQCES
les siennes, les couvrait de baisers. Elle ne les retirait pas ; elle le regardait. Les énergies de la passion se révélaient à elle et la troublaient.
Frédéric voyait ce trouble. Plus expérimenté que Clémentine, il savait qu il pouvait en abuser; mais il aimait, en effet, pour la première fois, et l'amour vrai a des délicatesses qui en purifient les entraînements coupables. L'honneur faisait encore entendre sa voix. C'était bien assez d'avoir porté le trouble dans celle âme, sans vouloir encore la faire descendre aux derniers avilissements. Ce qu*il aimait dans Clémentine, c'était surtout ce qu'il n'avait rencontré dans aucune femme, un mélange de passion et de chasteté, une intelligence virile, et la candeur et la naïveté d'un enfant. Il l'aimait ainsi, il la voulait ainsi; il était dans ce moment sur les hauteurs sublimes où peut élever la passion, quand elle est vraie, mais où il est si difficile de résister au vertige.
C'était déjà trop, pour Frédéric et Clémentine, d'être ])rès l'un de l'autre, les mains se serrant, les haleines se confondant presque. Ils ne se parlaient plus, ils se regardaient. De ces deux regards jaillissaient des courants magnétiques, et les impressions se conimuniquaient rapides et brûlantes. Clémentine cherchait en vain à s'y soustraire. Elle essayait de rompre ce fatal silence, de prononcer le mot qui devait les séparer. Ce piot, elle ne le disait pas; elle voulait savourer quelques minutes de cette étrange volupté qu'elle n'avait pas encore connue.
Un léger bruit arracha les deux amants à leur extase; il venait du côté de la chambre de Clémentine. Celle-ci se retourna, ainsi que Frédéric. La porte était ouverte, et sur le seuil était Raphaël. Immobile, le visage couvert d'une pâleur livide, il les regardait, et son regard avait la fixité de celui d'un cadavre.
Clémentine jeta un cri déchirant. Elle s'élança vers Raphaël, et tomba à genoux devant lui, en lui disant :
— Raphaël, pardonne-moi !
— Chère enfant, lui dit Raphaël eu la relevant, si tu avais besoin de mon pardon, ce ne serait pas h mes pieds que tu devrais être, mais dans mes bras. Pauvre roseau courbé sous l'orage des passions, ce n'est pas moi qui achèverai de te briser.
— Votre femme n'est pas coupable, monsieur de Nervieux. Cette entrevue, elle ne voulait pas me l'accorder. Je n'ai pas besoin d'ajouter que je suis entièrement à votre disposition.
Pendant que Frédéric lui parlait, Raphaël plaçait sa femme, à demi évanouie, sur un canapé; puis, s'adressant à Frédéric, il lui dit :
— Voilh donc toute la réparation que vous avez à m'offrîr, un duel? Pensez-vous donc que votre sang puisse guérir la blessure de mon cœur? Et si vous répandez le mien, que deviendra cette femme? Serait-ce vous qui pourriez essuyer les larmes que lui arracherait le remords? Vous savez bien qu'un duel est impossible entre nous. Mes principes religieux ne me permettraient pas de l'accepler; et, à leur défaut, la philosophie * seule me ferait repousser ces horribles notions sur l'honneur professées par des hommes courbés encore sous le préjugé des âges de barbarie.
Pendant que Raphaël parlait, Clémentine revenait à elle, et, le bras accoudé sur le canapé, la tête appuyée dans sa main, elle regardait alternativement son mari et Frédéric. Était-ce un rêve qu'elle faisait? Pourquoi ces deux hommes étaient-ils la, et que pouvaient-ils se dire? Et elle cherchait à rappeler ses esprits et à comprendre.
— Je vous respecte et je vous admire, monsieur de
Nervieux, disait Frédérie. Vous avez sur rhonnenr des idées plus élevées que celles des hommes du monde. Mais croyez-moi, je vous le jure sur la mémoire de mon père, je n'ai jamais eu la pensée de séduire votre femme. Pour lui obéir, je pars demain, et cette entrevue, qui est la première, devait être aussi la dernière.
— Il eût été mieux de partir sans la revoir, Frédéric. Vous eussiez été plus digne de son estime et de la mienne. Ne croyez pas que je sois arrivé ici conduit par un soupçon injurieux à Clémentine. Inquiet de l'état d'agitation dans lequel elle m'avait quitté; pour la première fois, depuis qu'elle porte mon nom, je suis entré h soir dans sa chambre. Elle n'y était pas. Celte porte était entr'ouverte. J'ai vu un rayon de lumière, et je suis arrivé
Et, se retournant vers Clémentine, il lui dit :
— Reviens à toi, mon enfant, et écoute-moi ! Écoutezmoi aussi, Frédéric! Je suis l'obstacle qui s'oppose à votre bonheur à tous les deux ; mais cet obstade peut être brisé, et il le sera.
— Que voulez-vous dire, Raphaël? s'écrièrent à la fois Frédéric et Clémentine.
— Rassurez-vous, dit Raphaël avec un triste sourire. Ce n'est point en quittant la vie que je vous rendni la liberté. Ce serait pour moi le moyen le plus facile et le moins douloureux ; mais je méprise également la barbarie des duellistes et la lâcheté des suicides. Clémentine, notre union n'a été consacrée que par la loi civile, la loi civile peut la rompre. Devant les hommes, tu es ma femme; devant Dieu, tu n'as jamais été que ma sœur. Ha sœur, je demanderai aux lois de te rendre la liberté. Mon amour fraternel n'a pu te suffire. Tu regrettes les joies de l'épouse, et plus encore celles de la mère. Quand
je pois te rendre heureose, comment hésiterais-je un instant?
Monsieur de Lentflly, je vous promets la main de ma sœur.
— Non, non ! s'écria Clémentine en se levant impétueusement, jamais je ne consentirai à me séparer de toi. C'est toi, toi seul que j'aime ! et Frédéric, à présent, je le hais.
. — La douleur t'égare, ma pauvre enfant, laisse-toi guider par moi. Une séparation entre nous est devenue nécessaire; et, pour faire cesser toute indécision de ta part, je te dirai que mon repos l'exige. •
Frédéric entendait sans comprendre. Quoi! cette femme qu'il aimait pourrait être à lui? Ce n'était pas possible ! Il attendait une explication qu'il n'osait provoquer, tant il craignait d'y trouver non la confirmation, mais la ruine de ses espérances. Depuis une heure, il avait passé par tant d'émotions nouvelles et étranges qu'il craignait de devenir fou. Raphaël, l'époux de Clémentine, lui disait : c Je vous promets la main de ma sœur, » et cette sœur, c'était Clémentine !
Raphaël seul était calme, de ce calme du condamné à mort qui, en face de l'instrument de son supplice, n'a plus le sentiment de l'horreur de sa position.
— Demain, dit-il à Frédéric, au moment de votre départ, on vous donnera une lettre que vous remettrez à M. de Lozane ; vous pourrez la lire, elle vous expliquera tout. Soyez certain que je ne vous abuse pas en vous disant que Clémentine peut être à vous. Voici mon fatal secret : je suis diacre de l'Église romaine, et les tribunaux prononceront toujours la nullité d'un mariage fait dans de telles conditions. Séparons-nous, à présent.
Clémentine a besoin de repos, et moi, j*ai besoin de me recueillir.
— Oui^ dit Clémentine, séparons-nous ; et souvenezvous, Frédéric, que cette séparation sera éternelle.