DEUX VICTIMES
Raphaël, après avoir appelé auprès de Clcmcntine une femnïe de chambre, se retira chez lui et se disposa h écrire à M. de Lozane, rémineut jurisconsulte auquel il voulait s'ouvrir, en toute franchise, pour connaître les moyens de casser son mariage avec Clémentine. Il ne savait qu'une chose, c'est que la magistrature annule toujours un mariage de ce genre (1). Pour tout ce qui était
(1) Bien qa'aaoune loi n'interdise à nn citoyen français, déjà entré dans les ordres, de se marier, la jarispmdence nsaelle en France repousse ces mariages et regarde comme nuls ceux qui peuvent avoir été contractés. Ce qui a fait autorité sur ce point est une déclaration du ministère public en 1828, à l'occasion de la demande d^un prêtre de contracter un mariage légal, que, la rtligion catholique étant la religion de VElatj les ordree sacrés sont un empêchement ou mariage.
On s'est surtout appuyé sur l'opinion de Napoléon I*' qui voulait imposer le célibat même aux professeurs universitaires, et qui proposa, dans le conseil d*£tat, le 20 novembre 1813, une loi qui interdirait Je mariage aux prêtres. Mais cetto loi n'a jamais été faite.
Xou3 ne sommes plus sous le régime de la reWjion de l'Etat. Copcn-
des formes de la procédure, il n'en avait pas la notion première.
Cette démarche, toute cruelle qu'elle était pour son c<£ur, était le premier besoin de sa conscience. Il mettait M. de Lozane au courant des faits matériels qui expli- 'quaient son mariage bizarre : son éducation mystique, le vide qu'on avait fait autour de lui et autour de Clémentine, de telle sorte qu'ils avaient été l'univers l'un pour l'autre. Il lui racontait son voyage aux Indes, et comment l'évéque de la mission, ayant besoin de [prêtres, l'avait engagé à entrer dans le sacerdoce. A vingt et un an, il reçut le sous-diaconat et il fit sans trembler, mais au contraire avec enthousiasme, le pas qui le séparait à jamais du monde. Quelques semaines après il recevait le diaconat.
c L'évéque de B..., écrivait Raphaël, qui [tenait de Rome les pouvoirs nécessaires pour m'accbrder les dispenses d'âge, eut de la peine à me donner les trois mois que je lui demandai de mettre entre mon diaconat et la dernière ordination au sacerdoce. Il céda enfin et ces trois mois furent consacrés à l'étude. Ou mit entre mes mains les cahiers de la diaconale. »
Raphaël raconta à M. de Lozane la révolution que cette étude fit dans ses idées. Il fut aussi surpris que pourrait l'être la plus chaste des jeunes filles en abordant les questions spéciales qui forment l'objet de ce qu'on appelle la diaconale. La première impression fut le dé-
dant, tout en accordant qu'un prêtre, en nûson de la liberté des ouïtes, a le droit de changer de religion , on ne le force pac moins de subir la discipline de TEgliae qu'il a abandonnée pour passer à une antre. Il y a là une grosse inconeéquence; la loi, en Fiance, ne reconnaît pas de vœux perpétuels, et, d'un autre part, on interdit aux prêtres le mariage ! Cela ne peut s^expliquer que oomme un reste de l'appui du bras séculier donné autrefois à rEgUse»
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goût. Puis vinrent les troubles de rimagination. Ce ne fut pas tout, Raphaël tomba bientôt dans une p^lexit'é étrange.
Ces livres, ces cahiers de mystérieuse diaeonale ne devaient pas avoir seulement pour but de le faire descendre jusqu'aux -bas-fonds de la perversité humaine, de lui dévoiler les turpitudes possibles où s'égarent certaines imaginations avilies. En quoi serait-il bon d'attirer l'attention du jeune diacre sur ces dégoûtants tableaux? Lk n'était pas certainement le but; il y avait donc un côté pratique dans ces tristes études» et ce côté quel était-il? La confession.
La confession ! Quoi, il allait être exposé à recevoir de pareilles révélations dans le tribunal de la pénitence ! Quoi, il lui faudrait interroger, sur ces matières, des jeunes gens, des femmes, des adolescentes !
Raphaël s'était dit : Jamais ! jamais!
L'abbé Louis était absent. Il lui écrivit pour lui confier ses terribles perplexités. En raison de la difficulté, des communications, la réponse se fit attendre. Elle arriva enfin.
« Vous êtes bien bon de vous tourmenter de tout cela, c disait l'abbé Louis. Dans la pratique, les prêtres intelc Kgents font comme si la diaeonale n'eût jamais existé, c Ce sont vieilleries théologiques restées dans l'ensei- « gnement depuis le moyen âge. Un saint évêque me € disait que tout ce qu.*un prêtre doit savoir sur ces quesc tioDs délicates pourrait se mettre dans quatre pages,
< et que tout le reste est inutile et dangereux. La mac nière dont nos professeurs à Saint-Sulpice nous recom- « mandaient la prudence, équivalait à nous dire : Perc dez, s'il est possible, le souvenir de votre diaeonale
< et ne vous en servez jamais. »
44 i LES MYSTIQUES
En vain Tabbé Louis montra à Rapliaël cette casuistique mal odorante comme l'une des innombrables routines léguées par le moyen âge, qui seront emportées à la prochaine réforme religieuse et qui devraient être dans un concile, si jamais on en rassemblait un, l'objet d'une sérieuse discussion. Rien décela, pas même l'opinion de l'évêque cité, ne put rassurer Raphaël. Quand on a été toute sa vie étreiot par Tabsolu en matière religieuse, il est difficile d'en briser les entraves. Raphaël se disait que cette portion capitale de la théologie ne pouvait pas avoir été réservée, comme un dernier mystère, aux études du jeune diacre et n'être regardée que comme une vieillerie de la scolastique. Comment croire qu'on puisse vous dire d'un côté : Voilà l'enseignement; et que de Tautre on ajoute : Ne passez pas de la théorie à la pratique? Tout cela était absurde.
Les scrupules de Raphaël devinrent terribles. La prudence dans ces questions où commençait-elle? ou finissait-elle? Jamais il n'aurait le courage de faire un choix dans ces souillures; il voulait les oublier. Son vœu de sous-diaconat ne lui imposait que deux obligations : la continence et la récitation du bréviaire. Il garderait ce vœu, mais il était libre de demeurer diacre. Il n'assumerait pas de la sorte la terrible charge de directeur des âmes.
La lettre de sa mère, qui le rappelait auprès d'elle, lui parut une voix du ciel. Les mystiques sont fatalistes par nature.
— Dieu me parle par ma mère.
Et il ajouta, prenant une résolution irrévocable :
— Je ne serai jamais prêtre.
Après avoir expliqué à M. de Lozane les motifs qui l'avaient déterminé à ce parti extrême, il racontait les
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cvéneinenls que le lecteur connaît déjà, son retour en France, ses discussions avec sa mère, le départ de Clémentine pour la Suisse, sa maladie tellement grave que^ lorsqu'il arriva près d'elle, le médecin n'avait plus aucun espoir.
— C'est le moral qui est malade, disait-il; cette enfant a le cœur brisé ; si vous l'aimez, elle pourrait être sauvée.
Une inspiration arriva à Raphaël ; il sauverait Clémentine!
11 avait ouvert son âme h toutes les naïves et séduisantes théories que le mysticisme développa dans l'Eglise après les grands triomphes sur le paganisme, au sujet de ces amours angéliques que se donnaient des chrétiens absorbés par Tidéal et à un moment de forte réaction contre le sensualisme de l'ancien monde.
Entre un grand nombre d'exemples, celui d'Injuriosus et de Scolastique, raconté si simplement et si chastement par Grégoire de Tours (1), l'avait surtout séduit. Il
(1) Voici, un jieu abr»*gé, le récit de Grégoire de Tours :
Injuriosus, sénateur d'Auvergne, rechercha en mariage une jeune fiUe fort riche. Quand les époux furent seuls, la jeune fille fondit en larmes et Injuriosus lui demanda : Potirquoi pleures- tu? — Hélas! répondit-elle, mes larmes n'effaceront point la douleur de mon cœur. J'avais promis de consacrer ma vie à Jésus-Christ et j'ai été forcée de m' unir & un époux mortel» An -lieu de la couronne de roses célestes, je reçois du mariage une couronne de roses flétries. plût au ciel que je fusse entrée dans la mort avant que d'avoir goûté le lait I Plût an ciel que les baisers de mes douces nourrices ne m'eussent été donnés que dans mon cercueil !
— > Scolastique, lui répondit son époux, nous sommes les uniques enfants d'une riche famille : v bous ne leur donnons pas d'héritiers leurs biens passeront à des étrangers. — Oh ! dit la jeune fille, pour moi les biens de ce monde ne sont rien. Que sont les pompes de la terre pour ceux qui ne trouvent de félicités que dans la contemplation du Seigtieur?
— Eh bien, lui dit sou meri, tu fais briller ix mes yeux les splen-
446 LES XTSTIQUBS
avoua k Clémentine quels liens rattachaient à l'Eglise, et il lui proposa cet hymen des âmes dans lequel avaient vécu tant de saints personnages. ClémenUoe, ign^Mrante des autres amours, avait accepté celui-là. Un jour était venu où elle avait appris qu'il en était un autre qu'elle aurait pu connaître et qui lui était à jamais interdit. Des fréquentations inévitables avec d'autres femmes tout enivrées des joies de la maternité, lui avaient montré le vide de son existence si exceptionnelle avec un amour qui se perdait dans les nuages et qui avait fini par saturer son cœur de l'affreux poison de l'ennui.
Raphaël se gardait bien d'accuser Clémentine; seul il se disait^cwpable. Il avait tendu à une perfection, il était tombé dans une folie.
Il insinuait, avec une habileté infiniment délicate, qu'il se croyait obligé d'arracher Clémentine à une situation qui l'exposait à trop de souffrances.
Raphaël terminait en priant son parent et son ami de
deurs de la vie éternelle ; je m'unirai, si ta veux, k tes pensées. Il est difficilei dit-elle, que les hommes accordent anx femmes de telles choses ; mais, si Dieu t'en donne laforcei nous jouirons ensemble d'une récompense immortelle.
Alors Injuriosus fit le signe de la croix et dit t Que ta volonté s'accomplisse ! et, s'étant donné la main, ils iTendormivent.
Et, dit le chroniqueur, ils cwckèrent depuis penâwntwï gr«md nombre éCanfiéts dans un seul Ut et vécurenf dans vne admirable chasUtê,
Scolastique mourut et son époux la déposa dans le tombeau. Avant de recouvrir de la pierre funéraire les restes de celle qn'il avait si tendrement et si saintement aimée, il dit : Je te rends, Seigneur, ea trésor sans tache comme je l'ai reçu de toL
Alors, la morte ouvrit les yeux et regarda son époux avec un amour plein de reconnaissance, et Injuriosus entendit ces paroles :
— Pourquoi dis-tu ce qui ne devut être su^ que de nous ?
Quelques années après, Injuriosus mourut. On le plaça dans ua tombeai> auprès de celui de Scolastique. Ijq lendemain, les deux tombeaux n'en faisaient qu'un seul. On appela ce tombeau :Le tomfreo» des deux amants.
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le guider dans cette difficile affaire oh il avait à perdre, avant tout, le bonheur si longtemps savouré dans les saintes extravagances de l'idéal, mais à gagner le repos de sa conscience et la satisfaction de son honneur^ ces deux grandes choses auxquelles il se sentait disposé à faire tous les sacrifices.
Cette lettre terminée, et il l'avait écrite avec le mé« lange de volupté et de torture qu'éprouve un homme d'honneur qui obéit à un douloureux devoir, il tomba à deux genoux près de la couche chaste où il avait passé de si douces, de si paisibles nuits.
Puis, se relevant, il jeta sur le papier ces paroles :
« — Mon Dieu ! mon Dieu ! le voilà fait ce sacrifice. mon Dieu, ces joies saintes devaient donc finir ainsi ! Seigneur!... Non, elle n'a pu être coupable, ma Clémentine. Je l'ai jetée, adolescente naïve, dans une existence dont je devais soupçonner le danger. Son âme était re* vêtue de la fra^le nature des filles d*Ëve; pouvais-je espérer qu'elle resterait toujours insensible aux attractions presque irrésistibles de l'amour et aux saintes aspirations de la maternité qui purifie et consacre cet amour? Le coupable, Fiosensé, c'est moi, Seigneur, moi seul!
« Maintenant, j'expie si cruellement mon erreur que je n'ai pas à vous demander pardon. Je vous offenserais! Je n'ai qu'à me souvenir que je suis votre enfant, et qu'à tenir sur mes lèvres, tant que durera ma vie troublée et douloureuse, cette coupe amère que les folies du mysticisme me réservalîent à l'heure cruelle du réveil que je n'avais pas prévue.
« Il faut que Clémentine, ma vierge demeurée chaste sous mes baisers fraternels, connaisse ces délices de la maternité que je lui ai stupidement ravies. Frédéric, tu
^\es pas mon rival ! Pour moi, il n'y a pas d'iiumiliatioo à te dire : Voilà ton épouse ! Peul-êlrc n'es-lu pas digne d'elle; mais dans un ordre de sentiments moins idéalisés, tu feras plus pour elle que n*a fait mon immense amour. Elle sera avec toi dans les conditions normales de la vie telle que Dieu Ta faite pour Tuniversalité des enfants de riiomme sous leur enveloppe terrestre.
« Clémentine, sois heureuse !
« Â moi, pour jamais, dans ce monde, des tortures que je ne connaissais pas! Les passion» des autres m*out révélé les miennes. Mon amour pour Clémentine serait, a présent, un danger pour tous les deux. Mon Dieu, quel martyre ! ! »
Le lendemain matin, Raphaël, inquiet de la santé de Clémentine, s'empressa de demander de ses nouvelles.
Clémentine venait de partir pour Lyon, avec la femme de chambre qui avait passé la nuit auprès d'elle.
Effrayée de sa situation, bourrelée de remords, aimant Ra])haël plus qu'elle ne l'avait jamais aimé, car l'amour chaste et idé<nlisé était devenu une de ces passions dévorantes dont, en quelques heures, elle avait deviné les enivrements et les dangers. Clémentine, par un retour subit au mysticisme qui avait dominé sa jeunesse, se dit : Que Dieu Tavait livrée à un esprit d'erreur et d'aveuglement, pour la punir d'avoir renoncé à sa vocation religieuse. Le salut pour elle ne pouvait se trouver que dans l'expiation; et qui la guiderait mieux dans cette voie que cette admirable Véronique, respectée par ceuxmémes qui ne voyaient dans elle qu'une hallucinée ?
A dix heures du matin, Clémentine était chez Véronique ; et, tremblante, baignée de larmes, elle tombait a genoux devant l'extatique et lui racontait ses fautes et ses douleurs. Véronique, qui n'avait pas les premières
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notions des réalités sérieuses de la vie, au lieu de prendre cette pauvre âme blessée , de jeter doucement sur elle le bauine de la compassion, resta dans son rôk d'enthousiaste.
— Malheureuse enfant I s'écria*t-elle, comment les sept démons, dont parlent nos livres saints, sont-ils entrés dans ton cœur que j'ai connu autrefois si pur? Mais le divin Maiire a pardonné à Madeleine. J'entends sa voix ; il me dit qu'il te pardonnera aussi tes fautes. Que ne puis-je te conduire dans une grotte sauvage semblable à celle de la grande pécheresse, et te dire : C'est |h qu'à son exemple tu dois vivre et mourir 1 Mais il est d'autres solitudes; je t'en indiquerai une loin, bien loin d'ici dans Inquelle, ni l'infâme séducteur, ni le malheureux apostat ne sauraient te retrouver. Là, tu expieras tes crimes et les leurs par les^ austérités et les larmes de la pénitence.
Et Clémentine écrivit à Raphaël .
c Raphaël, mon grand, mon saint amour, je ne suis plus digne de toi! J'ai profané, par des aspirations de femme vulgaire, le mariage angélique de nos cœurs. Adieu ! adieu ! pour toujours!
« Ne cherche jamais Clémentine! Elle va, sous un déguisement dont nul n'aura le secret, cacher ses lâchetés et sa honte dans la solitude d'une âpre vallée semblable à celle où tu allas la prendre pour en faire ton épouse sœur.
« Elle ira expier, là, sa faute par ses remords, et dans l'amer regret d'avoir empoisonné ta vie.
« J'écris à Frédéric qu'il me fait horreur. C'est toi que j'aime de tout l'amour qu'une femme peut ressentir.
« Adieu, adieu! Il y a un ciel où Ton se retrouve. Sortie de mes expiations humiliantes, je te rendrai pu-
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rifiée celle que tu avais voulu élever sur la terre \ la hsmteur angélique. »
Qaaad Raphaël eut achevé de Ure cette lettre, le papier tomba de ses mains tremblantes. Il lev.i les ;eux au ciel et dit :
— mon Dieu ! la folie mystique aura donc fait deux victimes!