FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
<08j BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108
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« Le huitième jour d'avril 1546, le saint Concile de Trente œcuménique et général, légitimement assemblé sous la conduite du Saint-Esprit, reçoit tous les livres, tant de l'Ancien^ que du Nouveau Testament, puisque le même Dieu est l'auteur de Tun et de l'autre.;.
« Que si quelqu'un ne reçoit pas pour sacrés et canoniques tous ces livres entiers avec tout ce qu'ils contiennent, tels qu'ils sont en usage dans l'Église catholique et tels qu'ils sont dans l'ancienne édition de la Vulgate latine, qu'il soit anathème I »
Toutes les phiiosophies et toutes les religions se répartissent entre deux conceptions de la Divinité, à savoir, la conception d'un Dieu impersonnel et celle d'un Dieu personnel.
6 PRÉFA.CE
Dans la théorie du Dieu impersonnel, Dieu a seulement ce qu'on appelle les attributs métaphysiques : il est absolu, éternel, infini, universel .
Dans la théorie du Dieu personnel, Dieu a toutes les perfections morales : il est la Science suprême, la Jjustice, la Sagesse, la Bonté, la Puissance souveraines ; infaillible, il ne peut se tromper ni induire les hommes en erreur; il est la véracité absolue.
Quelle que soit la théorie à laquelle on adhère (et pour ma part, j'appartiens à la théorie du Dieu impersonnel), tout le monde est d'accord en ceci, c'est que dans la théorie du Dieu personnel, Dieu a nécessairement toutes les perfections; sans cela, il ne serait pas Dieu. Dans tous les lycées d'Europe, cette doctrine est enseignée ; tous les jeunes lycéens en sont imprégnés ; c'est le fond même de leurs études philosophiques. Il résulte de là que tout fait, tout acte, toute parole, tout écrit, qui est en contradiction avec les perfections du Dieu personnel, ne peut être imputé à ce Dieu personnel; cette déduction est irréfutable.
En décrétant que le Dieu personnel était l'auteur des erreurs de la Bible en fait de Cosmogonie, d'Astronomie, de Météorologie, de Physique, de Géologie, de Botanique, de Zoologie et de Phy-
sfologie, le Concile de Trente a ordonné de croire, sous peine de damnation, que Dieu était un ignorant et un crétin.
En décrétant que la Bible renfermait la vraie théorie de T Univers dans toutes les sciences physiques et naturelles, le Concile de Trente vouait la Bible au ridicule et au mépris.
En livrant à la persécution et même au bûcher les hommes dont l'intelligence se refusait à accepter les théories de la Bible, le Concile de Trente a rendu la Bible odieuse.
Dans un premier volume intitulé : Les Erreurs scientifiques de la Bible, j'ai établi sur des faits irréfragables que la Bible est une œuvre humaine, exclusivement humaine :
lo On sait, à quelques années près, en quel temps fut composée chacune des sections de la Bible, et par quelle filière de remaniements le Livre entier est passé avant d'être fixé dans la forme qu'il a aujourd'hui ;
2^ Des divers rédacteurs de la Bible, les uns ^ont connus parleur nom propre, tels que Helkiah*, Jérémie, Ezra; quant aux autres qui restent et resteront anonymes, on sait avec une probabilité fortement motivée quel est leur pays et quel est leur condition ; en un mot tout Tessentiel.
3® Bien plus ! la presque totahté des théories
scientifiques de la Bible ne sont pas nées en Palestine ; elles ont leurs sources primitives chez les Chaldéo-Assyriens * ; ^
4® Enfin, les erreurs scientifiques de la Bible étaient à la même époque partagées par tous les peuples -sémitiques et même par les Grecs, ce qui exclut toute possibilité d'inspiration spéciale de Jéhovah en faveur du peuple hébreu.
, Ainsi fondée sur le terrain de la science moderne, sur celui des origines des théories hébraïques, sur celui des époques où furent composées les diverses parties de la Bible, et sur la connaissance des vrais rédacteurs, nommés ou anonymes, la démonstration que la Bible est une œuvre exclusivement humaine aboutit à deux conséquences d'une importance capitale :
Premièrement, est anéantie l'abominable calomnie dirigée contre Dieu par le Concile de Trente. Le Dieu personnel n'est pour riei^, absolument pour rien, dans la composition ni dans la rédaction de la Bible. La théorie des perfections divines est mise au-dessus des souillures dont tendait à l'accabler le funeste décret du 8 avril 1546.
Secondement, la Bible change d'aspect ; elle n'est plus le code de la vérité scientifique, elle est le
4. Voir dans Erreurs scientifiques de la Bible les sources originelles des deux Créations du Monde, du Déluge, etc.
Livre où sont enregistrés les tâtonnements et les premiers pas de Tesprit humain à la recherche des causes naturelles, dans le cours des siècles reculés. Elle devient alors pour nous modernes . un legs précieux de l'Antiquité, si précieux que par sa disparition l'histoire de la marche de l'esprit humain subirait une lacune irréparable.
Dans ce nouveau volume Les Mythes de la Bible^ je poursuis la démonstration sur un autre terrain, celui de l'histoire. Le Concile de Trente a décrété que, d'une part, tous les événements racontés par la Bible sont historiques, et qu'ils se sont déroulés aux temps et aux lieux oii le relate le Livre divin; que, d'autre part, les personnages sont des personnages historiques et qu'ils ont réellement vécu aux temps et aux lieux où le relate le Livre divin. La réfutation embrassera trois points :
1° Les contradictions qui pullulent dans le récit, non seulement d'un chapitre à un autre, mais souvent d'un verset à un autre verset;
2** Les conditions de temps et delieu qui rendent impossible l'accomplissement des prétendus événements historiques;
3® L'inconcevable aveuglement qui a fait prendre pour des hommes ayant réellement existé, non seulement des personnifications de peuples,
mais encore des personnifications de pays, de villes, et même d'incidents survenus dans le cours des migrations de certaines tribus.
A. Contradictions. Les contradictions qui abondent dans les récits bibliques sont inexplicables si Dieu en est Tauteur. Elles s'expliquent aisément lorsqu'on sait de quelle manière et de quels éléments divers a été composée la Bible. Ayant sous la main deux Recueils de légendes et deux essais d'histoire sainte rédigés isolément, Tun en Ephraïm, l'autre à Jérusalem, le combinateur a découpé les textes en tranches qu'il a cousues sans le moindre souci de l'art et de l'unité ; souvent même il s'est contenté de les enchevêtrer et de les juxtaposer *. La faute et la responsabilité des contradictions appartiennent donc à la fois à la diversité des documents qui ont servi à la composition de la Bible, mais surtout à Tenfantin et stupéfiant procédé d'arrangement qu'a employé le combinateur. Le Dieu infaillible est innocent de ces contradictions; il n'y est pour rien, absolument pour rien.
B. Événements. Supposez qu'un soi-disant historien osât écrire le récit suivant : Cromw^ell, protecteur de la République d'Angleterre, vint rendre
1. On trouvera à FAppendice des Erreurs scientifiques de la Bible, Article Déluge, un modèle de la manière dont le combinateur a opéré sur les documents qu'il avait à sa disposition.
visite à Carnot, président de la République française, et conclut un traité d'alliance avec lui. Savez-vous ce qui arriverait? On enfermerait notre historien dans une maison d'aliénés. Eh bien, l'événement raconté par cet écrivain si mal équilibré serait moins extraordinaire que certains événements de la Bible que le Concile de Trente a déclarés absolument historiques. Quel espace de temps sépare Cromwell du président Carnot ? A peine deux siècles et demi. Or la Bible raconte qu'Abraham alla à Gérare, en Palestine, chez Abimélek, roi des Philistins, et qu'il fit alliance avec lui. Les Philistins, venus de l'île de Crète, se sont établis en Palestine, sous le règne du pharaon Ramsès III, à peu près à l'époque de l'Exode des Hébreux conduits par Moïse, c'est-à-dire 1 SOO ansavant Jésus-Christ. Abraham, d'après la chronologie sacrée, vivait 2000 ans avant notre ère, c'est-à-dire cinq siècles avant l'arrivée des Philistins en Palestine! Voilà ce que le Concile de Trente veut imposer comme un fait historique, s'étant réellement accompli au temps et à la ville consignés dans le texte de la Bible! voilà ce qu'if a l'audace d'imputer au Dieu qui est la science et la véracité absolues 1
L'absurdité disparaît quand on reconnaît qu'il s'agît, non pas d'un acte accompli par Abraham
au XX® siècle avant Jésus-Christ, mais d'un fait historique qui s'est passé au x® siècle, sous le règne de David. Après une longue hostilité, les Philistins et les Hébreux font la paix ; un traité est signé ; de nombreux Philistins entrent dans la garde du roi David. Pour célébrer cet heureux événement, le créateur du mythe feint que cette réconciliation entre les deux peuples n'est pas un fait insolite ; que les deux nations sontloin d'avoir été toujours séparées par une haine implacable; qu'en effet, dans les temps les plus anciens, le Père dlsraël s'était lié d'amitié avec le chef du peuple philistin ; l'alliance d'Abraham avec Abimélek, roi de Gérare, est donc un mythe relatif à un événement qui s'est passé sous le règne de David.
C. Personnages. Dans le tableau ethnographique du chapitre X de la Genèse, on lit que Cham eut pour fils Miçraïm. D'après le Concile de Trente, Miçraïm est un individu, ^yant réellement vécu ; bref, c'est un personnage historique. Or Miçraïm est un nom pluriel qui signifie la haute et la basse Egypte; comment admettre que l'épouse de Cham ait accouché de la haute et de la basse Egypte ?
Kanaan, autre fils de Cham, engendra Sidon qui fut son premier né, dit la Genèse. Or Sidon
est une ville ; comment admettre que la femme de Kanaan ait accouché d'une ville?
Ces absurdités s'évanouissent lorsqu'on se place au point de vue où s'est mis l'ethnographe hébreu lui-même. Tous les personnages du Tableau de la Genèse ne sont pas autre chose que des personnifications de races, de peuples, de contrées, de villes. Rien alors de plus aisé à comprendre que ce Tableau et les symboles qu'il emploie ; rien do plus facile à interpréter. Les deux cas précédents s'expliquent ainsi : A l'Embranchement humain représenté par Cham se rattachent les peuples des deux Égyptes et les peuples kananéens ; la première métropole des Kananéens fut la ville de Sidon.
Ce qui rend d'autant plus condamnable le décret du Concile de Trente, c'est que l'ethnographe hébreu ne dissimule point le secret de la méthode qu'il emploie; parfois il se départ de son système mythique, il dit alors nettement : « Genèse^ X, 16. Kanaan fut aussi le père du Jébuséen, de l'Amorrhéen, du Gergésécn — 17.
de l'Hévéen, etc.. « il y en a dix.
Il est clair que si Kanaan était un individu, il n'aurait pu donner le jour à dix peuples réunis ; quel que soit le nombre de femmes réunies dans son harem, un seul homme est incapable,
dans le cours de sa vie, d'engendrer dix peuples entiers.
Il n'y a donc pas de doute possible : les patriarches de la Genèse ne sont pas des individus ; ce sont des personnifications de peuples, de contrées, de villes ; en iin seul mot, ce sont des mythes. Ces mythes sont, les uns des créations spontanées de l'imagination populaire qui se représente ainsi sous une forme concrète et vivante les origines nationales, les institutions, les coutumes établies ; les autres, des procédés d'exposition chez les écrivains réfléchis, tels que le sont les auteurs des tableaux ethnographiques de la Genèse.
En résumé, contradictions des textes, événements qui violent outrageusement la chronologie et l'histoire, patriarches qui ne sont au fond que des symboles, tout cela s'explique, soit par la manière dont la Bible a été composée, soit parles créations mythiques, spontanées et naïves chez les imaginations populaires, réfléchies et calculées chezies hommes instruits. La Bible est donc une œuvre humaine, exclusivement humaine; Dieu n'y est pour rien, absolument pour rien.
Sur le terrain historique, comme elle l'avait fait sur le terrain scientifique, la démonstration aboutit à ces deux conséquences :
Premièrement, est anéantie la calomnie dirigée par le Concile de Trente contre Dieu, infaillible et parfait.
La théorie des perfections divines est mise au-dessus des souillures dont tendait à l'accabler
le décret du 8 avril 1546.
Secondement, la Bible n'est plus tenue pour tfn Recueil de faits historiques, accomplis par des individus ayant réellement existé; c'est-à-dire qu'elle cesse d'être absurde et ridicule. Elle revêt un caractère tout nouveau ;.elle nous trace, sous des symboles vivants, le tableau le plus naïf, le plus attachant, le plus instructif, des origines d'un peuple, de sa religion, de ses mœurs, de ses coutumes ainsi que des relations de ce peuple avec ses voisins pendant les siècles anciens qui se perdent dans la nuit des temps.
Comme l'ethnographie joue un rôle prépondérant dans les mythes de la Genèse, il m'a semblé utile d'insérer au début du volume quelques Notions anthropologiques résumant les idées actuelles sur ce qu'il faut entendre par Race, Peuple, Ethnographie, Ethnologie, Monogénisme, Polygénisme ; sur les conditions de l'appui quo peuvent donner la Linguistique et la Philologie pour la solution des problèmes ethniques ; sur la valeur scientifique de chacun des Embranchements
de l'Espèce humaine ; sur le berceau probable de rHumanilé.
Le chapitre suivant consacré aux Migrations des peuples primitifs complète la somme des documents nécessaires pour apprécier impartialement, d'abord les généalogies de la Bible, puis les conditions ethniques et locales qui ont influé sur l'éclosion ou le caractère de la plupart des mythes.
Un chapitre sur le Mythe éclaircit, à l'aide d'exemples, le sens compréhensif du mot luimême ; il donne également quelques détails sur les transformations variées que peut subir un mythe primitif.
Enfin une notice très courte sur les Documents élémentaires qui ont servi à la composition de la Bible ainsi que sur le procédé d'arrangement du combinateur achève la préparation indispensable à l'intelligence exacte des difficultés qu'au premier, aspect présentent les récits bibliques. Une fois connus le comment et le pourquoi de ces difficultés, la route est aplanie ; on parvient alors sans grand effort à pénétrer, à travers ses voiles, le sens vrai des symboles et des mythes.
Le chapitre iniHulé Les Nombres mystiques indiU' gure les matières qui font le sujet même de l'ouvrage.