I. — Nythes ethnographiques : Naissance des enfants
d'Abraham.
L Naissance d'Ismaisl. — La biographie d'Ismaël dans la Genèse est empruntée à trois sources différentes. Les trois légendes sont, en grande partie, contradictoires; mais sous ces voiles divers, le sens du mythe est clair; nulle interprétation erronée n'est possible.
1° Fragments empruntés à l'Histoire sainte du Jéhoviste, Genèse, XVI, 1-14. — Sarah ne pouvant avoir d'enfants donne pour femme à son époux sa servante Hagar, laquelle était Égyptienne. — Hagar devenue enceinte méprise sa maîtresse à cause de sa stérilité, Sarah se plaint à Abraham. « 6. Votre servante est entre vos mains, répond Abraham; traitez-la comme il vous plaira. Sarah humilia donc Hagar, laquelle s'enfuit*. »
Hagar n'avait pas encore accouché. Gomme elle se lamentait dans le désert auprès d'une source d'eau, l'Éternel apparut et lui dit: t 9. Retournez auprès de votre maîtresse, et humiliez-vous dans sa main. — 10. Je mutiplierai votre postérité de telle sorte qu'elle sera innombrable. — 11. Vous avez conçu ; vous enfanterez un fils, et vous l'appellerez Ismaël parce que Dieu a entendu le cri de votre affliction *. — 12. Ce sera un homme fier et sauvage (littéralement, pareil à l'onagre); il lèvera la main contre tous, et tous lèveront la main contre lui ; et il dressera ses teiltes à l'orient de tous ses frères. »
2» Fragments empruntés à VHistoire sainte de VÉiohiste. — Les fragments empruntés par le combinateur à l'Histoire sainte de l'Élohiste continuent le récit. Hagar retourne auprès de Sarah. « Genèse, XVI, 15. Elle
1. Hagar signifie la fuite ; la forme arabe est hégira, Vhégïre de Mahomet est la fuite de Mahomet.
2. Le Jéhoviste donne pour étymologie au mot Ismaël « Dieu a entendu >. Étymologie fausse ; le vrai sens est : « Celui que Dieu exauce ». Renan, Histoire du peuple d'Israël, tome 1er, page 105.
enfanta ensuite un fils à Abraham, et Abraham donna au fils que lui avait enfanté Hagar le nom d'Ismaël. — 16. Abraham avait 86 ans lorsque Hagar lui donna Ismaël. >
Genèse, XVII. Dieu annonce à Abraham que Sarah lui donnera un fils dans un an. Abraham est incrédule ; il dit à Dieu : « Genèse, XVII, 18. Faites-moi la grâce qu'Ismaël vive encore en votre présence. — 20. Je vous ai exaucé touchant Ismaël, réplique TEternel; dès à présent je Tai béni; je lui donnerai une postérité très grande et très nombreuse. Douze princes sortiront de lui, et je le rendrai père d'un grand peuple. » Et Dieu s'éloigna. « 23. Alors Abraham prit Ismaël son fils et tous les esclaves de la maison ; il les circoncit tous en ce même jour, selon que Dieu le lui avait commandé. — 24. Abraham avait 99 ans lorsqu'il se circoncit lui-même. — 25. Et Ismaël son fils avait 13 ans lorsqu'il fut circoncis. »
Genèse, XXV. Abraham meurt à Tâge de 175 ans. t 9. Isaac et Ismaël ses enfants le portèrent en la caverne de Macphéla... — 10. C'est là qu'il fut enterré aussi bien que Sarah, sa femme. » Comme on le voit d'après ce récit, Ismaël a toujours vécu auprès de son père Abraham; il ne l'a pas quitté; c'est lui qui avec son frère Isaac lui ferme les yeux.
3° Légende empruntée au Recueil patriarcal, — Cette légende est contenue dans le chapitre XXI de la Genèse. Selon la promesse faite par Dieu à Abraham, Sarah est accouchée d'Isaac. Lorsqu'on sevra l'enfant, c'est-àdire vers l'âge de deux ans, selon la coutume hébraï-
que, Abraham donna un grand festin. Sarah prétexta un éclat de rire d'Ismaël qui jouait avec son petit frère pour demander à Abraham l'expulsion d'Hagar et de son fils. « 10. Car, disait-elle, le fils de cette servante ne sera point héritier avec mon fils Isaac. — 11. Ce discours parut fort dur à Abraham à cause de son fils Ismaël. » Mais Dieu lui ordonne d'obéir à Sarah. Abraham prend un pain et une outre remplie d'eau, les établit ainsi qu'Ismaël sur l'épaule d'Hagar; puis il chasse la malheureuse.
D'après ce récit, Ismaël n'est pas un jeune homme de 16 ans * comme il devrait l'être d'après le récit élohiste; c'est un enfant à peine plus âgé qu'Isaac.
L'eau de l'outre est bientôt épuisée. Hagar désespérée dépose son enfant sous un arbre et s'assied à récart en sanglotant. Dieu entend la voix de l'enfant (d'après l'étymologie fausse du mot Ismaël); il relève le courage d'Hagar : f Genèse, XXI, 18. Levez-vous, prenez l'enfant et ayez-en soin sans vous décourager, car je le rendrai père d'un grand peuple. — 20. Dieu fut avec cet enfant, lequel devint grand, demeura dans les déserts et fut habile à tirer de l'arc. — 21. Ismaël habita dans le désert de Pharan; et sa mère lui fit épouser une femme du pays d'Egypte. » Ainsi, d'après la légende du Recueil patriarcal, Ismaël n'est jamais revenu auprès d'Abraham son père.
Conclusion. — Quelles que soient les variations et les contradictions qui éclatent dans les trois récits, le sens
i. En effet, Ismaël avait 1i ans lorsque naquit Isaac; à l'époque du sevrage d'Isaac, il avait donc 16 ans.
mythique est le même. Aux yeux des Hébreux, les Arabes du désert limitrophe appartiennent ainsi qu'eux à la grande famille sémitique; ils sont donc leurs frères. Mais chez ces Arabes, la race n'est pas pure : elle est le produit de croisements avec des femmes étrangères, surtout avec des Égyptiennes, comme\^'indiquent les légendes. En effet, Hagar, mère d'Ismaël, est Égyptienne, et la femme d'Ismaël est également Égyptienne.
Quant au caractère général des Arabes ismaélites, il est esquissé au chapitre XV, 12, et au chapitre XXI, 18-20.
La naissance d'Ismaël et sa biographie sont donc un mythe ethnographique.
En réponse aux exégètes qui veulent voir ici de l'histoire vraie, M. Reuss écrit les lignes suivantes : « Le sentiment se révolte contre la cruauté du père qui envoie sa concubine et son propre fils au désert avec un pain et une outre d'eau, c'est-à-dire avec la certitude qu'ils auront tout juste le temps d'aller assez loin pour ne pas mourir à sa porte. Ce n'est pas là de l'histoire, ou bien Abraham est un monstre * . »
« Saint Paul, Épître aux Galates, IV, 24. Tout ceci est une allégorie. » Pour l'Apôtre, l'union d'Abraham et de l'esclave Hagar symbolise l'ancienne Alliance proclamée au Sinaî ; l'union d'Abraham et de la femme libre Sarah symbolise la nouvelle Alliance, celle que Jésus est venu proclamer. Bien entendu, saint Paul se
i. Reuss, Histoire sainte, tome I®', page 368, note.
trompe sur le sens du mythe, mais il a parfaitement vu que la légende de Sarah et d'Hagar, dans le tout et dans les détails, n'avait rien, absolument rien d'historique*.
II. Naissance d'Isaac. — La Genèse contient deux réci|» distincts touchant la naissance d'Isaac; Fun est emprunté à l'Histoire élohiste; l'autre est une légende du Recueil patriarcal.
1** Récit de l'historien élohiste. — Au chapitre XVII, Dieu annonce à Abraham que Sarah, sa femme, lui donnera un fils et qu'elle sera mère de rois et de nations. Abraham se prosterne, le visage contre terre; mais il ne peut s'empêcher de rire en disant au fond du cœur : « Genèse, XVII, 17. Un homme de cent ans peut-il avoir un fils? Et Sarah enfantera-t-elle à quatrevingt-dix ans? » Le Seigneur, qui a lu dans le cœur d'Abraham, réitère sa promesse. « 19. Oui, Sarah votre femme vous enfantera un fils que vous nommerez Isaac * ; j'établirai mon alliance avec lui et avec sa race après lui ; mon alliance avec eux sera éternelle. »
2° Légende du Recueil patriarcal. — Le fond du récit est le même que le précédent; seulement les réflexions qui étaient attribuées à Abraham le sont ici à Sarah ; et cela, avec le même sourire d'incrédulité et les mêmes objections intérieures, objections d'une irréfutable physiologie.
1. Il s'ensuit que saint Paul tombe sous le coup de Panathème du Concile de Trente !
2. « Isaae, le Rieur, » parce que Abraham avait ri ; étymologie erronée : Isaac est Tabréviation de Isaakel, « Celui à qui Dieu sourit ». Renan, Hisloire du peuple d'Israël, t. W, p. 407.
Genèse, XVIII. L'Eternel rend visite à son serviteur Abraham; il déjeune d'un rôti de veau et d'une galette au miel pétrie par Sarah. Le repas terminé, il dit : « 10. Je ne manquerai pas de revenir vous voir dans un an, en ce même temps ; vous serez en vie, et Sarah votre femme aura un fils. Sarah Técoutait à la porte de la tente qui était derrière lui; elle se mit à rire. — 11. Or Abraham et Sarah étaient vieux et fort avancés en âge; et ce qui arrive d'ordinaire aux femmes avait cessé à Sarah. — 12. Elle rit donc, disant en elle-même : « Étant vieille comme je le suis, et mon mari étant vieux aussi, userais-je du mariage? — 13. Mais l'Éternel dit à Abraham : « Pourquoi Sarah a-t-elle ri en disant : Serait-il bien vrai que j'eusse un enfant, étant vieille comme je le suis? » — 14. Ya-t-il rien de difficile à Dieu? Je vous reviendrai voir, comme je vous l'ai promis, dans un an, en ce même temps; vous serez en vie, et Sarah aura un fils. »
Au chapitre XXI, dont les premiers versets sont de rÉlohiste et continuent le récit élohiste du chapitre XVII, l'Éternel visite Sarah, ainsi qu'il l'avait dit : dans le temps précis qull avait marqué, Sarah enfanta un fils qui fut nommé Isaac : « Genèse, XXI, 5. Abraham avait cent ans quand son fils Isaac lui naquit. » D'après le verset 17 du chapitre XVII, l'âge exact d'Abraham devait être de 101 ans, et celui de Sarah 91 ans. Devenue mère malgré les lois physiologiques, Sarah s'écria émerveillée : « Genèse, XXI, 7. Qui aurait dit à Abraham que Sarah nourrirait des
enfants de son lait? Car je lui ai enfanté un fils dans sa vieillesse. »
Rien de plus transparent que le sens du mythe de la naissance dlsaac. Pour fonder le peuple dlsraël et rétablir sur la terre, Dieu a suspendu les lois de l'embryogénie ; il a voulu que ce fût un miracle qui créât la race à lui particulièrement destinée; et pour ce miracle, il a choisi un homme d'une admirable piété et du sang sémitique le plus pur; Israël est donc, entre tous, chéri de Dieu; il est le peuple même de Dieu.
III. Naissance des enfants de Kétoura. — D'après M. Reuss, le fragment n'appartient ni au Jéhoviste ni à l'Elohiste ; le combinateur l'aura emprunté à une troisième source, peut-être au Recueil des légendes patriarcales,
« Genèse^ XXV, 1. Abraham épousa ensuite ^ une autre femme appelée Kétoura. » Du verset 2 au verset 4 inclusivement, énumération des enfants et des petits-enfants de Kétoura, au nombre de douze.
Dans le mariage d'Abraham avec Kétoura, le caractère mythique du personnage d'Abraham n'est môme plus dissimulé sous des détails idylliques : il est nettement accusé, sans voiles ni détours. En effet :
1° Nous savons qu'Abraham était de 10 ans plus âgé que Sarah {Genèse, XVII, 1 7) ;
2o Nous savons qu'arrivé' à l'âge de 100 ans, il se déclarait impuissant pour jamais à procréer des enfants ; il accueillait même avec un sourire d'incrédulité l'annonce que lui faisait Dieu de la naissance
d'Isaac (Gmé^e, XVII, 17);
3" Nous savons que Sarah partageait sur ce point la conviction de son mari ; elle était si sûre du fait que la prédiction du Seigneur la faisait rire de pitié. {Genèse, XVIII, 10-12).
Sarah étant morte, âgée de 127 ans (Genèse, XXUI, 1-2), il s'ensuit que Abraham était dans sa 137* année. Or Ahraham, à cent ans, n'était déjà plus apte à être père ; il avait fallu un miracle spécial de Dieu pour qu'Isaac vtnt au monde; ce n'est donc pas à l'âge de 137 ans qu'Abraham avait pu recouvrer !a faculté génératrice. La déchéance physiologique était depuis longtemps accomplie, totale, absolue. Or le chapitre XXV de la Genèse nous montre tout d'un coup Ahraham, après le mariage de son QIs Isaac et ayant au moins 138 ans, épousant une certaine Kétoura, dont il a cinq Qls '. Ces ûls ou leurs enfants immédiats deviennent pères de douze tribus (Genèse, XXV, 1-6). Lesdouze tribus kctourides, au nombre desquelles sont les Madianites, font partie de la grande famille des Arabes établis dans les pays orientaux, ainsi que le dit le verset 6 : • Genèse, XXV, 6. Abraham fit des présents aux fils de ses femmes du second rang; de son vivant, il les sépara de son flls ^saac, les envoya vers l'Orient et les établit dans les pays orientaux. »
Le mythe des enfants de Kétoura nous apprend que les Israélites regardaient les Sarrasins (en arabe. Sarrasins Eigniûe gens de l'Orient) comme une branche
j. Au v«ri«t S, on lit Hadan et Madian; c'est le œËme nom i;l le même personnage, il y a eu erreur du copiate.
sémitique; c'étaient pour eux des demi-frères, d'un sang mêlé et d'un rang inférieur.
« Voici encore, dit M. Reuss, une autre preuve du caractère mythique de ces généalogies patriarcales. Abraham nous est représenté comme un homme avec lequel Jéhovah a été en relation personnelle et directe. Dieu lui apparaît fréquemment; il lui adresse la parole, il cause familièrement avec lui ; il vient même déjeuner sous sa tente. Comment se fait-il qu'Abraham, cet homme si pieux, n'arrive à transmettre sa foi qu'à un seul de ses nombreux descendants; et cependant il a dû voir plusieurs générations de ceux-ci puisqu'il est mort à 175 ans! Or Isaac seul continue la tradition religieuse de son père, tous ses frères sont païens; et pourtant ils ont grandi sous les yeux du patriarche; Ismaël est encore auprès de lui, lors de sa mort.
« Isaac a deux fils, Esaû et Jacob, dont le second seulement connaît le vrai Dieu, quoique Ésaû soit encore en rapport avec le père à la dernière heure de celui-ci : « Genèse, XXXV, 28. Isaac vécut 180 ans. — 29. Ses forces étant épuisées par son grand âge, il mourut. Ainsi étant parvenu à une extrême vieillesse, il fut réuni à son peuple ; ses enfants Ésaû et Jacob Tensevelirent. »
« On pourrait remonter plus haut et poser la même question à l'égard de Noé, le seul Juste de son temps, le Juste par excellence; or, dans sa famille, le culte du vrai Dieu disparaît complètement puisque non seulement les Japhétites ou descendants de Japhet et
tous les Ghamites ou descendants de Gham sont païens, mais chez les Sémites mêmes il n'y a pas trace de monothéisme; le propre père d'Abraham était idolâtre. « Josué, XXIV, 14. Éloignez de vous les dieux que vos pères ont servis au delà du fleuve de l'Euphrate et en Egypte, et servez Jéhovah. »
« Les descendants de Térah, père d'Abraham, restés en Mésopotamie, étaient également idolâtres : « Genèse, XXXI, 19. Laban étant allé tondre ses brebis, Rachel déroba les idoles de son père. — 20. Laban dit à Jacob : « Pourquoi m'avez-vous dérobé mes dieux? »
« Tout cela s'expliquera naturellement dès qu'on sera convaincu que les peuples ont tous été païens avant que, bien plus tard, une conception plus pure de la divinité ait pénétré chez eux, et que les individus pour lesquels on revendique le privilège exclusif d'y être arrivés dans des temps bien antérieurs ne sont pas des personnages historiqties *. »