DU MÊME AUTEUR
Volonté et conscience, essai de monisme spirilualisle, 1920, Genève, Georg et Paris, Alcan, i vol. in-8°.
L'œuvre de Platon est soumise, depuis un siècle, à une critique si minutieuse que les publications dont elle est 1 objet pourraient former une bibliothèque. Nous cueillons aujourd'hui les fruits de cet immense labeur. La chronologie des dialogues, en particulier, s'est précisée peu à peu de manière à nous éviter mainte bévue qui faussait l'interprétation d'un Schleiermacher ou d'un Zeller, et surtout à nous restituer, au lieu du « système » artificiel de jadis, le développement probable d'un esprit pour qui la philosophie fut une recherche incessante de la vérité plutôt qu'une somme de formules dogmatiques et ne varietur.
Mais, malgré ces résultats positifs, que d'incertitude encore, combien de questions dont on pourrait dire, avec Ho* race : Adhuc suh indice lis est ! Il est vrai que la nature même des écrits platoniciens, et notamment leur forme volontiers symbolique ou mythique nous crée d'extraordinaires difficultés. Quelque malaisée que puisse être, par exemple, l'intelligence de la Métaphysique ou des Ennéades, ces ouvrages ont, sinon dans le détail du texte, du moins dans leur conception générale, un sens parfaitement clair, de sorte que personne n'hésite à les utiliser tout entiers pour reconstruire la doctrine, soit d'Aristote, soit de Plotin. Mais, lorsque nous lisons des dialogues tels que le Phédon, le Phèdre ou le Timée, nous ne saurions dire, de prime abord, jusqu'à quel point leur lettre exprime la pensée de l'auteur, ni les bien comprendre sans faire, au préalable, le départ entreUe mythe et la science rigoureuse (ir.irrht>.Y„liy^), sans discerner la spéculation proprement philosophique de ce qui s'y mêle dans l'exposé de Platon.
Psrceval Fmtiger .
INTRODUCTION
Or cette opération, qui paraît simple à première vue^ est en réalité très délicate. Certes, des récits mythiques comme la naissance d'Erôs, l'âge d'or ou les peintures de la vie d'outre-tombe diffèrent assez des discussions dialectiques^ pour être reconnus d'emblée, quand bien mcme l'écrivain négligerait d'en marquer le caractère fabuleux. Toutefois, les mythes proprement dits ne sont pas seuls en cause. Parmi la foule des cas embarrassants, citons, à titre d'exemple*^, l'onomatothète du Cratyle, le motif bizarre que le livre VIII de la République assigne au déclin de la cité idéale, l'argument que le Socrate du Pfiédon lnvo(iue contre le sui(;ide. Il n'est pas jusqu'à la réminiscence, à la tripartition de l'âme et à l'immortalité dont la valeur dogmatique ne soit communément jugée suspecte. Sur tous ces points, l'absence de critères objectifs a provoqué d'interminables controverses. Si Zeller et Brochard . réduisent au minimum la part du mythe, Deuschle et Teichmiiller ne lui cèdent rien de moins que la doctrine de l'àme : quant à Couturat, il regarde le Phédon, la République, le Tiniée et les Lois comme entièrement mythiques. Bref, l'on ne saurait ÎYnaginer désaccord plus complet, ni plus fâcheux à l'égard d'un problèine où Coutui?at et Brochard voient avec raison la clef de l'interprétation des dialogues ^. C'est pourquoi nous l'abordons à notre tour, en souhaitant d'y répandre quelque clarlé.
1 CouTiTRAT, De Plat. nujUu's, p. 1 ; Brochard, l^es mythes dans la philosophie de PL Année phil. 11, 1000, p. 1 [— Et. de phil. p. 46]. —En effet, il est impossible (réliuler ee problème, à moins de soutenir que chaque ligîie des dialogues doit être prise au pied de la lettre — ce dont personne, et pour cause, ne s'est jamais avisé — ou inversement, que ces derniers sont des ouvrages de vulgarisation qui ne nous renseignent d'aucune manier*' sur la véritable doctrine du philosophe. Mais la thèse de l'ésatérisme platonicien, assez répandue dans l'antiquité, et reprise à l'époque moderne par Ast et d'autres, a été presque entièrement abandonnée depuis Schleierraacher (cf. à ce sujet Zf.ller, Phil. der Gr. II, 1, p. 484-487 ; Hovet, Dieu de PL p. 23-29 ; Lutoslaavski, PL logic, p. 27,. 345 sq., 349 sq., 497 sq., 517 sq.), et non sans raison. Car, bien qu'ARisTOTE discute qnelquefois des théories qu'il appelle àysaï/a o6-^ixxz3. [Phys. \\\ %y 209 b 15), rien n'indique qu'il leur accorde plus d'importance qu'aux dialogues. De son côté, la fameuse critique des livres [Phxdr, 274 b-277 a, 277 e -278 b) ne peut établir, si elle est bien comprise, que Platon avait
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Avant de nous mettre à l'œuvre, signalons encore deux graves erreurs de méthode qui vicient d'ordinaire cette étude critique des mythes. D'abord, elle manque trop souvent d'impartialité et de désintéressement. Chercher à reconnaître la pure doctrine platonicienne sous le voile éblouissant des symboles, distinguer le vrai du fictif et le certain du probable, rien de plus légitime, ni de plus nécessaire ; mais aussi quelle tentation d'en prendre prétexte pour esquiver des, difficultés ou justifier des vues a priori, en un mot pour rejeter tout ce (ju'il nous déplaît que le philosophe ait pensé. Si Teichmiiller, entre autres, présente la survivance des âmes individuelles comme un simple u mythe » protreptique à l'usage du peuple, c'est dans le vaiii espoir d'établir que l'au-. leur du Pkédtjn n'a jamais professé sérieusement l'immortalité personnelle 1. Par malheur, les abus de ce genre sont
une doctrine secrète, ni mén^' «uih ses écrits étaient, à ses propres yeux, ilénués <le toute valeur philosophique. (Cf. .Iofl, Z'.'/- ErkcniXlnis der gdsli^^Hi Hntsv. PL p. 47-54.) On doit en dire autant des considération* analogues que l'on trouve dans la «lijijression de la 7^ lettre {Ep. VII, 341 b-344^e) ; quant à celles de la 2^ lettre {Ep. 11,312 d, 314 a-c), elles sont négligeables, cette lettre étant probablcnienî aporry{)he. lùilin, lorsque PJato^n déclare, dans le Timée, qu'il est « impossible de révéler Pieu à la foule » (T/m. 28 c : t^ t.tlj'.j: ao '.vatov /ivev), ce!a ne signifie certes pas qu'il ait délibirément caché sa vraie pensée à ses lecteurs, comme le suggère Cickron en traduisant inexactement io.vaTO. j.ar /<p/as^ {De um^'. -1, 0 : indicare in vulgus neîas), et comme seinble encore le croire. Apelt [PL DiaL Tim. n. 45), mais simplement que la masse des 7-a':Ô£jT0i ne saurait saisir cette pensée dans sa pureté, parce que l'esprit du vulgaire est incurablement rebelle à la philosophie.
» 11 est vrai (jue, si nous en croyons Teichmui.ler, son interprétation serait Seule conforni" aux « j)rincipes » mêmes du platonisme, ou pour mieux dire à ce qu'il regarde comme tel : « Fs gibt genug exacte pîatonische Lehrsatze, décHire-t-il, nach denen sich aile dièse Fragen mathematisch sicher entscheiden lassen. » (PlaL Er. p. '22.) Mais, parmi ceux «lui connaissent le désaccord flagrant des critiques de Platon, qui donc prendrait au sérieux cette « certitude mathématique » dont Teichmûller. se vante imprudemment ? Joi:L [Zur Erkenntnis der geistigen Entw. PL p. 2) dit avec raison : « Wie das gleiche Idéal doch den Augendereinzelnen. einen anderen Reflex wirft, die Subjektivitât immer ein anderes Moment als thematischen Grundzug sich herausschôpft, so ist der Typus Platos. ' in den Kopfen aller bedeutenden Erklârer ein anderer und dièse Typen sind vielleicht zahlreicher und heterogener als die Madonnenideale in der Geschichte der Malerei. » ; ♦ .
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fréquents. Nombre de ceux qui s'obstinent à éliminer les « contradictions » des dialogues, ou qui cherchent dans le Timée, avec plus de parti pris que de sens historique, on ne sait quel panlogisme hégélien, recourent à de semblables artifices ; selon le mot de Shorey, chaque fois qu'une page menace de démentir leur idée préconçue du platonisme, ils la récusent en affirmant, d'un ton plein de mépris, qu'elle est « mythique », donc négligeable ^
Le deuxième reproche que nous adressons à la plupart de nos devanciers, et singulièrement à Couturat, c'est d'avoir méconnu la complexité de la question. Pour déterminer le domaine respectif de la 3c;a et de V è'ri'JZYiiJ.ri dans l'enseignement du philosophe, ils procédèrent à un examen superficiel des textes douteux, négligeant l'interprétation d'ensemble au profit d'une grossière critique verbale, qu'ils estimaient bien à tort plus sûre et plus « objective ». Puis, pour rendre raison des mythes, ils voulurent les faire entrer <le gré ou de force dans le cadre inflexible d'une théorie unique. Mais nous avons lieu de croire que ni l'une ni l'autre •de ces entreprises ne saurait réussir.
D'abord, la pensée mythique, cette pénombre imprécise, cette espèce de halo qui entoure le foyer lumineux de la pensée logique, n'est pas partout semblable à elle-même. Ici nettement symbolique ou fabuleuse, et là pénétrée de rationalité au point de se confondre pour ainsi dire avec la dialectique, tantôt plus obscure et tantôt plus claire, elle comporte des degrés, des nuances subtiles qui la rendent malaisément définissable. Dès lors, comment une dissociation
* Shorey, Récent Platonism in England, Amer, jour^i. of philol. 9, 1888, p. 274 : « The tlevice employée! by thèse logical people has always been the same : they stigmatize as mythical ail that does not square with their interprétation. » — Remarquons que ces abus ne sont pas particuliers aux philologues modernes, puisque Montaigne s'en plaignait déjà ! « Voyez, dit-il, démener et agiter Platon. Chacun, s'honorant de l'appliquer à soi, le couche du costé qu'il le veut. On le promeine et l'insère à toutes les nouvelles opinions que le inonde reçoit ; et le différente Ion à soy-mesmes selon le différent cours des choses. » {Essais, I. II, ch. xii, éd. P. Villey, Paris, 1922-1923, t. II, p. 348.)
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aveugle et presque mécanique du aïtOo^ et du Hyog ne serait-elle pas illusoire ? Comment des indices externes suffiraient-ils à nous révéler la nature d'un morceau quelconque, sans que nous prenions la peine d'en approfondir la signification ?
De plus, quoique les passages mythiques soient en général des récits bien distincts, des hors-d'œuvre qui précèdent^ suspendent ou suivent le dialogue, il n'est pas toujours possible de les circonscrire avec exactitude : dans le Timée, notamment, mythe et dialectique s'enchevêtrent d'une manière à peu près inextricable ^.
En troisième lieu, certains détails, dont nul d'ailleurs ne songerait à contester le caractère mythique, ont néanmoins un sens équivoque : faut-il voir dans le démiurge un symbole de ridée du Bien, ou une cause réellement indépendante ? La transmigration des âmes humaines en des corps d'animaux est-elle un trait de pure fantaisie ou peut-être d'ironie, une simple image de l'avilissement auquel se condamnent les <pi}.o<7a)/uaTO(, une superstition que Platon ménage par opportunisme, ou une croyance sincère qu'il propose à titre de
oc^a ah)Sr;ç ?
Enfin, les mythes platoniciens sont d'essence beaucoup^ trop diverse pour être réductibles à un seul et même type : il n'y a pas, par exemple, de commune mesure entre les visions eschatologiques et la légende de l'Atlantide, entre la cosmogonie du Timée et la fable de la naissance d'Erôs ou l'apologue du Protagoras. Force est donc d'étudier spécialement chacun des mythes, parce qu'une explication valable pour tel i/ d'entre eux ne conviendra pas à tel autre, dont le contenu et I le rôle sont entièrement différents.
On avouera que ces difficultés sont |érieuses, et qu'une méthode dépourvue de souplesse nous enlèverait .toute chance de les vaincre. Pas de classifications rigides, ni de systématisations prématurées. Il serait absurde de juger en bloc desmythes dont l'importance philosophique est manifestement
i Cf. MiLiiAi D, Philosophes- sèomètres de In Grèce, p. 187-191.
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inégale. 11 le serait davantage encore d'énoncer ce problême épineux sous la forme d'une alternative, qui, excluant d'avance les solutions moyennes, ne lai- serait de choix qu'entre ces deux partis extrêmes : ou prendre les mythes à la lettre, ou les dédaigner obstinément comme les rêveries d'un poète elles feintes d'un hypocrite. C'est dire que, quelle (Jue soit la conclusion de notre recherche, elle ne pourra se résume- en une formule brève et catégorique. Aussi bien, doit-on le regretter ?' N'est-il pas déloyal de simplifier induement ce qui n'est pas simple ? Personne ne manquera de paraître clair, pourvu qu'il ignore ou dissimule ce que son sujet offre de gênant et d'obscur ; mais cette clarté artificielle est tout rop[)osé de la précision véritable.
Du reste, à défaut de la nature particulière des mythes, une autre considération, plus générale, nous imposerait la prudence : c'est la personnalité môme de Platon, la richesse prodigieuse de son génie, les singuliers contrastes de son caractère et de sa pensée, que F. C. S. Schiller sut dépeindre avec tant de verve :
« Cet homme extraordinaire, dit-il, se distingua également comme écrivain et comme penseur. 11 était à la fois poète et philosophe, prophète et professeur, novateur et imitateur, théologien et sceptique, et il excellait dans tous ces rôles... 11 est évident qu'aucun autre grand homme n'a chargé le monde d'une tache plus ardue en lui imposant le devoir de le comprendre ; et si la postérité n'y a point pleinement réussi, cet échec n'a rien de surprenant. Nous lisons ses écrits, qui nous sont parvenus sous une forme bien plus parfaite que ceux d'aucun autre penseur antique, et leur interprétation nous plonge dans des perplexités sans fin. Nous écoutons les commentaires d'un de ses élèves immédiats, et il nous paraît douteux qu'après dix-huit ans de vie commune, le génie d'Aristote ait pénétré celui de Platon. Notre amour-propre nous porte à croire que nous le comprendrions mieux si nous étions moins ignorants de la chronologie de ses œuvres et des circonstances qui les ont provoquées ; et nous espérons saisir le secret de leur histoire en dressant la statistique la plus minutieuse de ses procédés de style. Mais Platon disposait à son gré de tant de styles, et il pouvait se parodier lui-même
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^vec une telle virtuosité qu'il n'est pas étonnant que les résultats de la H stylométrie » soient sujets à caution et difficilement conciliables avec une théorie cohérente de l'évolution, du platonisme. En outre, lors mime que nous connaîtrions les faits qui nous manquent actuellement, il est très probable que nos perplexités renaîtraient sgu« une oraie plus subtile, car elles y^ruviennent, en déiinitive, de la personnalité <le notre auteur. La person^ alité de Plaon, voilà le nœud du i problème platonicien ; or elle est si diverse et si complexe qu'elle fait les délices des simples lecteurs et le désespoir des interprètes. Comment les grossiers canons de la critique formelle pourraient-ils jamais nous permettre de déterminer le degré de sérieux et d'objectivité que comporte tel ou tel de ses récits, et dans quelle mesure son sens a pu être modifié*^ par un trait d'ironie, d'humour, de satire, d'imagination ? Le plus simple des mythes platoniciens est infiniment déconcertant. Qui se chargerait d'en faire l'exégèse complète, d'indiquer le point précis où l'enseignement proprement dit fait place à la fiction qui lui sert de cadre, de discerner es détails préméditas de ce qui n'est que l'éclosion spontanée du conte de fées .^... Certes, aucun de ceux qui ont essayé d'entrer dans l'intiu.ité de Platon au point de copier sa manière d'écrire ne se laissera leurrer par de vains espoirs, et ne jugera probable qu'on puisse jamais répondre avec exactitude à toutes ces questions. La personnalité de Platon est beaucoup* trop riche pour se prêter à une analyse rigoureuse, la méthode favorite de tous les pédants ^. »
Cette citation ne nous a point paru superflue, d'abord parce qu'elle exprime à merveille notre sentiment, et ensuite parce que nous désirons la garder présente à l'esprit au cours de notre étude. Chaque lecteur des dialogues devrait méditer ces paroles de Schiller ; pour beaucoup, elles seraient peut-être une leçon salutaire, en les prémunissant contre les
^ F. C. S. Schiller, Studies in humanism, London, 1907, p. 40-42. — D'autres auteurs encore ont signalé cette sorte de synthèse des contraires ^ui caractérise la personnalité de Platon : cf. Zeller, Phil. der Gr. II, 1, p. 434 ; Grote, Plato, I, p. 214 ; Gomperz, Gr.Denker, II, p. 203. Quant à WiLVMOwiTz [Platon, I, p. 6), il dit très justement : « Platon gehôrt nicht zu den Denkern, die ein System in einsamer Arbeit bauen, das dann auf sich steht und die Person seines Schôpfers vergeseen lâset. t
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INTRODUCTION
dangers de l'esprit de système. Ne mutilons pas la pensée platonicienne afin de la rendre plus logique ou plus conforme à notre propre philosophie. Et si nous la voulons bien saisir, n'oublions jamais qu'elle est inséparable de l'homme qui l'a vécue, de la personnalité qui s'y reflète tout entière.
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