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Les Pygmées et les grues, d'après Lycostènes

Iy LES NAINS 87

es enfants et les amènent en Egypte, Constantinople et en Perse, et les princes et grands seigneurs les achettent ^nour récréer leurs esprits*. »

^K D'après le même auteur, il y avait au Caire, en 1559, ^« un Abyssin, c'est-à-dire un homme de la terre du Prestre Jan qui avoit plus de soixante-huit ans, lequel n'excédoit la hauteur de trois pieds (1 mètre), qui fut présenté au Baschade la ville comme chose fort rare et lui asseurat'onqueiamais son père ne fut si grand que lui d'un derai-pied. 11 n'y a pas longtemps qu'on a veu à la cour du prince sultan Giangir, fils de Solyman, empereur de Constantinople, un aultre nain qui n'avoit aussi que trois pieds de hauteur, lequel il chassa pour ce qu'il s'enyvroit. »

Ce prince Giangir avait eu, du reste, dès son enfance, des nains chargés de le divertir ainsi que ses frères , et son père, le grand Solyman, l'allié de François P% se faisait suivre à la guerre par un de ces nains. Paul Jove, dans le quarantième livre de ses Histoires, nous en donne le témoignage en racontant ce qu'il appelle « une plaisante, mais horrible cruauté de Solyman », lorsque ce prince « vint pour la seconde fois en Hongrie mettre le siège devant Bude en 1541 ». Nous laissons la parole à Simon Goulard, le Senlisien% qui a donné en un français d'un style naïvement énergique une narration de ce fait dans son Thrésor d'Histoires admirables et mémO' râbles de nostre temps^ et dans sa version des Méditations historiques de Philippe Gamerarius, qui, lui-même, rap-

1. Les diverses leçons de Lovys Gvyon, sieur de la Nauche. t. I", liv. V, chap. VI.

2. Simon Goulart, né à Senlis, en 1543, fut un zélé protestant; obligé de se réfugier à Genève il y mourut eu 1628, âgé de 85 ans. C'était un homme d'une immense érudition et d'une grande vertu. Il a laissé une traduction de Sénèque très ^estimée et surtout un ouvrage intitulé les Petits mémoires de la Ligue qui contient des faits assez curieux.

portait ce fait d'après Paul Jove : (u... Solyman estoit lors en chemin pour venir en Hongrie, et au cinquième iour suyvant arriva près de Bude, ayant fait un fort long chemin en peu de iours. Incontinent on lui présente les prisonniers, au nombre de huict cens, lesquels il fit livrer entre les mains des goujats de son armée qui esgorgèrent et tuèrent à coups de dagues et d'espées ces pauvres misérables. Il y avoit entre les prisonniers des Turcs un soldat aleman de Nuremberg, homme de fort haute taille. Pour despiter toute la nation, Solyman livra ce soldat à un nain, lequel servoit de passe-temps à ses fils, pour le tuer. A peine ce nain touchoit de sa teste les genoux de l'Aleman. Par ainsi l'outrage d'une mort indigne fut rendu du tout accompli par ceste cruelle contumelie : car le nain ayant d'un petit cimeterre comme en riant et jouant charpenté les jambes de ce pauvre Aleman d'un grand nombre de coups, il broncha de son long par terre où le nain eut beaucoup de peine à lui couper la gorge, les Turcs lui crians à plusieurs fois : tue ! tue ! pour saouler par un tel spectacle la veûe des petits Princes Turquesques*. »

Jean Thévenot, célèbre voyageur mort en 4667 et auquel on doit, dit-on, l'introduction du café en France, a constaté, ainsi que son homonyme Melchissédec Thévenot, autre voyageur mort en 1692, la présence des nains chez les Turcs et en Asie, et, quelques années après eux. Tournefort, dans son Voyage du Levant, nous a donné sur la place qu'ils occupaient à la cour des sultans des renseignements qui ne manquent pas d'intérêt.

\. Les Méditations historiques de M. Philippe CA\rÉRAnit:s, conseiller au Sénat de Nuremberp^, tournez de latin en françois par S. G. S. (Simon Goulart Senlisien), Lyon, 1610, — 3* vol., liv. V, eh. i". — Paul Jove dit que le Géant était soldat d'Autriche, mais Camerarius, qui était de Nuremberg, l'a fait originaire de cette ville pour rendre sans doute ce trait de cruauté plus horrible encore aux yeux de ses concitoyens.

« Outre les officiers dont on vient de parler, dit-il, Tes sultans ont encore dans leurs palais deux sortes de gens qui servent à les divertir; sçavoir les muets et les nains : c'est une espèce singulière d'animaux raisonnables que les muets du serrait. Pour ne pas troubler le repos du prince, ils ont inventé entre eux une langue

Fig. 10. — Muets et nains du Grand Soigneur, d'après une gravure de Seb. Le Clerc, dans l'Histoire de Vétat j^résent de l'empire ottoman, de M. Ricaut (Ed. Franc.) 1670.

dont les caractères ne s'expliquent que par des signes; et ces signes sont aussi intelligibles la nuit que le jour par l'attouchement de certaines parties de leur corps. Cette langue est si bien receuë dans le serrail que ceux qui veulent faire leur cour et qui sont auprès du prince l'apprennent avec grand soin; car ce serait manquer au respect qui lui est dû que de se parler à l'oreille en sa présence*.

1. Bien que ces quelques lignes soient étrangères à notre sujet. nous n'avons pas cru inutile de les reproduire; on ne lit plus au-

« Les nains sont de vrais singes qui font mille grimaces entre eux ou avec les muels pour faire rire le sultan et ce prince les honnore souvent de quelques coups de pied. Lorsqu'il se trouve un nain qui est sourd et, par conséquent, muet, il est regardé comme le Pliœnix du palais : on l'admire plus qu'on ne feroit le plus bel homme du monde et ces défauts qui devroient rendre un homme très méprisable forment la plus parfaite de toutes les créatures aux yeux et au jugement des Turcs ^ »

Tournefort, que tous les biographes s'accordent cependant à représenter comme un savant botaniste, doux, bienveillant et doué d'un grand fonds de gaieté, ne s'était problablement pas rendu compte, en écrivant cette lettre à M. de Pontchartrain, de tout ce qu'il y a d'odieux dans cette appréciation des infirmités humaines. Les pauvres nains, surtout s'ils joignent au malheur d'être nains celui plus grand encore d'être sourds et muets, sont certainement fort à plaindre et nullement méprisables, et Tournefort, nous n'en doutons pas, aurait certainement modifié cette phrase s'il avait pu corriger les épreuves de son livre dont l'impression ne fut terminée que neuf ans après sa mort.

Paul Ricaut, d'abord ambassadeur extraordinaire du roi d'Angleterre Charles 11 auprès du sultan Mahomet IV» et ensuite consul de la nation anglaise à Smyrne pendant onze ans, a parlé également des nains qu'il avait vus à la cour du sultan, dans son Histoire de Vétat présent de V Empire ottoman^ traduite en français par Briot en 1750, et, de nos jours enfin, sir Grenville Temple dans ses

jourd'hui le voyage de Tournefort et il nous a semblé intéressant d'indiquer ici une des premières manifestations de cette science du langage par signes que l'ahbé de l'Épée devait appliquer plus tard avec tant de succès et de dévouement.

1. Relation d'un voyage du Levant, par M. Pitton de Tournefort. — Paris, Imprimerie royale, 1717 (t. II, p. 19, lettre xiii).

Excursions in the Medilerranean (1855) raconte qu'un personnage extraordinaire lui fut présenté à Tunis. « C'était, dit-il, un nain nommé Âhoo Zadek, haut d'un peu moins de trois pieds (environ 0™,91, mesure anglaise). Il ne faut pas cependant s'imaginer que sa courte stature soit due à son jeune âge; il a bel et bien quarantecinq ans et est le chef d'une très jolie famille composée de quatre fils, de deux filles et de son épouse qui est, diton, extrêmement belle. Sidi Mustapha, pendant un de ses voyages, l'avait vu et il lui avait plu tellement qu'il l'avait emmené avec lui à Tunis où on lui donna un train magnifique, de superbes habits et où il fait actuellement l'amusement et les délices de la cour. On le cache parfois dans une de ces boîtes qui renferment les confitures et les friandises qui sont expédiées de Constantinople à Tunis et, lorsque des visiteurs arrivent, le frère du Bey a coutume de leur dire qu'il vient de recevoir en présent d'excellentes dragées en les priant d'ouvrir la boite et d'en prendre quelques-unes; à peine ont -ils touché au couvercle que Ahoo Zadek s'élance dehors, au grand effroi des pauvres mystifiés qui ne cessent de répéter avec terreur: « Wallah! Wallah! Allah! Akbar! »

Cette mode des nains de cour s'est étendue jusque dans le centre de l'Afrique où elle existe encore aujourd'hui; Dapper, que nous avons cité plus haut (p.' 17) avait dès le dix-septième siècle signalé les nains qui étaient assis devant le trône du roi de Loango, mais sans donner sur eux de bien grands détails; en outre, Dapper, qui n'écrivait que d'après des récits de voyageurs plus ou moins dignes de foi, ne pouvait en aucune façon contrôler leurs assertions. Depuis, nous avons eu d'autres exemples plus probants et, dans la plupart des pays de l'Afrique, les voyageurs modernes ont constaté cette persistance du goût des souverains, des chefs ou des grands pour les individus qui se distinguent par quelques particularités ou même par quelques diffor-

mités physiques, et qui la plupart du temps sont regardés comme des curiosités de haut prix.

Speke et Grant, dans leur voyage aux sources du Nil, en 1862, ont trouvé auprès de Kamrasi, roi de l'Ounyoro (pays situé sous le 1° 57' 45" de latitude nord et le 52'' 19' 49" de longitude est) un nain grotesque nommé Kimenya qui faisait les délices de la cour et qu'on leur envoya un jour pour les distraire. « C'est un malheureux vieillard, dit Speke, d'un mètre de haut, qui s'est présenté gravement devant nous tenant un bâton plus haut que lui. Après un salaam respectueux, il s'est levé tout à coup, sans y être invité le moins du monde, pour danser, chanter, faire toutes sortes de grimaces et de gestes bizarres, le tout couronné par cette déclaration : « Tel que « vous me voyez, je suis fort pauvre et je manque de « simbi (coquilles-cauries). J'en voudrais cinq cents; « mais si cela vous gêne, je me contenterai de quatre « cents. ))

« Puis il nous raconta sa vie, et comment il a perdu, coup sur coup, deux femmes que Kamrasi lui avait données. Une troisième a été refusée par lui, attendu qu'elle était trop petite et trop laide : « Je ne voyais pas, ajoute- « t-il, la nécessité de perpétuer une race de pygmées. » Bombay le renvoya avec cinquante cauries en chapelet pendus à son cou*. »

Le docteur Schweinfûrth, qui devait retrouver les Akkas, rapporte que partout on lui disait que les princes du pays des Niams-Niams étaient entourés de nains qui jouaient à la cour de ces rois cannibales, le rôle de bouffons, et Cameron a constaté le même fait chez les chefs du pays du Manyouéma : « Un certain nombre de chefs accompagnés de leurs musiciens et de leurs porteurs d'armes vinrent nous voir. Deux d'entre eux amenaient chacun un nain muni

1. Les Sources du fiil, journal de voyages du capitaine John Hanning Speke, trad. française par E. D. Forgues. — Paris, HacheUe et C'-, in. 8' (p. 496).

d'une espèce de crécelle, et qui, tout en raclant son instrument, jetait au public le nom de son maître de la manière suivante : « Ohé! Moéné-Bouté, ohéî ohé! » Le nain de Moéné-Bouté était couvert de pustules, avait les jambes tortues et était, sous tous les rapports, un être repoussant. Les musiciens jouaient d'un instrument appelé « marimba » fait de deux rangées de gourdes de différentes grosseurs, fixées sur un châssis.... Moéné-Bouté vint à moi par une série de glissades et de pas de danse qui ne lui permettaient guère d'avancer à raison de plus d'un mètre par minute et toutes les deux ou trois minutes, il s'arrêtait, tandis que son nain et ses joueurs de marimba exaltaient sa puissance*. »

Les nains en Europe, au moyen în^e et dans les temps modernes

Les nains qui avaient occupé une place si importante dans la société romaine et dans les cours d'Orient, furent également en grande vogue dans toute l'Europe du moyen âge. La mode s'en ijtait-elle perpétuée malgré les bouleversements dans lesquels avait sombré ce qui restait de l'ancienne civilisation, ou bien était-elle, ainsi que quelques auteurs l'ont avancé, une importation des croisades? Nous n'avons aucun renseignement précis à cet égard; ce qui est certain, c'est que l'on trouve des nains dans la plupart des chansons de gestes et dans nos plus anciens romans de chevalerie; nous ne parlerons pas ici de ceux que nos vieux conteurs ont placés auprès des fées et des enchanteurs, et qui étaient parfois aussi sorciers que leurs maîtres; il y aurait là toute une étude in-

i. Across Africa, par Vernett Lovett Cajiero.n. — Londres, 1877.

téressante à faire, en commençant par les cent nains de la fée Urgande, la protectrice du fameux Amadis de Gaule et de sa famille; le nain Bnmel qui accomplit des actions si merveilleuses qu'elles surpassent les forces de l'homme; le petit Pacolet, de l'admirable histoire de Huon de Bordeaux, qui traversa les airs monté sur un cheval également nain, et tant d'autres qu'il nous faudrait citer, avant d'arriver enfin au nain du géant Parapharagaramus qui n'a que trois pieds de haut et porte invisiblement à son écurie la Rossinante du courageux chevalier de la Manche.

Nous n'avons à nous occuper dans ce livre que des nains qui ont réellement existé et qui n'appartiennent pas au domaine de l'imagination ; ceux-là nous les trouvons encore dans nos anciens romanciers faisant auprès des châtelains l'office de domestiques, de varlets, et quelquefois même de pages, sonnant du cor dans les joutes et les tournois, ou sur la haute tour du donjon pour annoncer l'arrivée des dames et des chevaliers, accompagnant les demoiselles dans leurs promenades ou à la chasse, tenant les chiens en laisse et les chevaux par la bride et parfois aussi chargés de messages de confiance. Quelquefois, comme dans le Roman de Jaufre, ils sont employés au soin de la cuisine :

Jaufre a'I nan regardât

Us nantz, que font molt petitz

Torneiet al foc un senglar....

(Jaufre a regardé le nain, un nain qui fut moult petit, tournant au feu un sanglier....)

La célèbre tapisserie de Bayeux sur laquelle est brodée toute l'histoire de la conquête de l'Angleterre par Guillaume, duc de Normandie, nous donne même la représentation d'un nain remplissant son office de page. Dans le sujet qui représente les envoyés de Guillaume exposant à Guy de Ponthieu l'objet de leur message, un

nain, dont le nom « TVROLD » est inscrit au-dessus de sa tête, tient leurs deux chevaux par la bride. Si la tradition, qui attribue à la reine Mathilde, épouse de Guillaume, l'exécution de cette tapisserie, est exacte, nous aurions là une preuve certaine que l'emploi des nains domestiques dans l'Europe du moyen âge est antérieur à l'époque des croisades, puisque la conquête d'Angleterre remonte à l'année 1066.

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Fig. 11,

Turold, nain domestique, brodé sur la tapisserie dite de la reine Mathilde (XI' siècle). — Musée de Bayeux.

Mais c'est seulement à dater de la fin du quatorzième siècle que nous trouvons auprès des princes et des grands seigneurs les nains en titre d'office, partageant avec les bouffons et les fous la mission de distraire leurs augustes maîtres. La reine Isabeau de Bavière, qui avait un singulier penchant pour les curiosités et qui, outre ses deux bouffons, entretenait toute une sorte de petite ménagerie, dans laquelle on voyait un singe et même un léopard,

possédait également une naine dont le nom n'est point mentionné au registre de l'argenterie du roi Charles VI, mais dont l'existence est prouvée, en 1386, par l'arliclo suivant : « Deux aulnes de drap pour faire un courset pour la naine de ladite dame » .

Pendant tout le quinzième siècle, on ne rencontre dans les Coinptes de r Argenterie des rois de France, compulsés avec le plus grand soin par M. Jal, aucune mention se rapportant aux nains en titre d'office, alors que les fous et les bouffons sont souvent cités; il ne s'ensuit pas cependant, d'une façon bien positive, que les nains ne partagèrent pas la faveur qui s'attachait à ces derniers. Peutêtre ont-ils été confondus avec eux, peut-être aussi la place qu'ils occupaient était-elle de si minime importance qu'ils ont passé inaperçus avec les autres personnes qui composaient ce que l'on appelât la Maiwn du Roi.

Mais si nous n'avons aucun renseignement sur les nains des rois de France à cette époque, nous savons de source certaine que les ducs de Bourgogne en possédaient plusieurs à leur cour. René d'Anjou, roi de Sicile, en avait un nommé Triboulet qui se trouve mentionné souvent dans les comptes de sa maison. « 11 est curieux, dit M. Lecoy de la Marche, le savant historien du roi René, de rencontrer dès le milieu du quinzième siècle et porté par un personnage de la même catégorie, ce sobriquet illustré au siècle suivant par un fou royale o Recueilli sans doute par pitié comme le Triboulet de Louis XII et de François I*"", celui du roi de Sicile était un pauvre nain difforme, ayant, contrairement à la plupart de ses pareils, la plus petite tête cjuon eût jamais vue. Telle est du moins l'impression qu'il fit sur les seigneurs bohémiens qui visitèrent Angers en 1406 et

1. Voir sur Triboulet, le fou de Louis XII et de François l*', ce que dit M. Gazeau dans les Bouffons [Bibl. des Merveilles, Hachette et C'% éditeurs).

qui écrivent son nom Truybelim. Ils admirèrent la barrette qui lui servait de coiffure et qui n'était pas plus volumineuse qu'une grosse orange. Or, on trouve précisément l'acquisition d'une barrette rouge à son usage dans les Comptes de 1447; ce qui prouve qu'il demeura fort longtemps au service de René et qu'il portait toujours à peu près le même costume. Le reste de son

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