‹ Les nains et les géantsChapitre 42 sur 46 · Georgius Bex. — Georges II · texte numérisé non relu

Georgius Bex. — Georges II

est en tous points bien proportionné ; son semblable n'a pas été vu en aucune partie de l'univers depuis de bien longues années. Il a eu l'honneur de se faire voir à la

Fig. 36. — Maximilien-Cliristoplie Miller, d'après une eau-forte du temps.

plupart des souverains de l'Europe, et, particulièrement au défunt roi de France (Louis XIV), qui lui fit présent d'un magnifique cimeterre et d'une massue d'argent.... »

Un autre avis rédigé à peu près dans les mêmes termes, mais annonçant qu'il est visible à VÉventaily près Temple Bar, contient le nota hene suivant : « On peut le voir de dix heures du matin à huit heures du soir sans interruption; mais son séjour sera de très courte durée, car il doit partir incessamment pour la Hollande. »

Miller se montrait vêtu d'un costume hongrois, armé du « magnifique cimeterre » et tenant à la main la massue d'argent que lui avait donnée Louis XIV. C'est ainsi que l'a représenté Boitard dans la gravure que reproduit la figure 33 ^ Hogarth l'a peint également dans sa « Foire de South wark ».

Miller, qui avait exactement sept pieds huit pouces de haut (2"^, 328) et dont la main avait, dit-on, douze pouces de longueur (0'^,300), mourut à Londres en 1734, âgé de soixante ans. C'est un des rares géants qui aient atteint un âge aussi avancé.

Les hommes de taille gigantesque qui avaient tant de succès en Angleterre, étaient encore plus estimés et surtout plus recherchés en Allemagne, où les souverains en faisaient des soldats. Joachim, électeur de Brandebourg, mort en 1571 , avait dans sa petite armée un soldat nommé Michel, qui mesurait huit pieds de haut. Le premier roi de Prusse, Frédéric T' (1657-1713), comptait, parmi ses gardes un Suédois qui avait huit pieds six pouces.

Mais c'est surtout son fils et successeur, Frédéric- Guillaume P% qui, plus qu'aucun souverain d'Europe, poussa cette recherche à un point tellement exagéré qu'elle

1. On remarquera que par une sorte de supercherie assez commune dans les gravures représentant des géants, la coiffure et les pieds dépassent le filet d'encadrement. On remarquera également que les géants portent toujours des chapeaux ou bonnets à hautes plumes afin d'augmenter aux yeux des spectateurs l'apparence de leur grande taille.

dégénérait en manie. Tous les Mémoires du temps sont remplis d'anecdotes à ce sujet. « .... C'est dans cet équipage, dit Voltaire 1 après avoir décrit le costume du roi, que Sa Majesté, armée d'une grosse canne de sergent, faisait tous les jours la revue de son régiment de géants. Le régiment était son goût favori et sa plus grande dépense. Le premier rang de sa compagnie était composé d'hommes dont le plus petit avait sept pieds de haut (2™, 268). Il les faisait acheter aux bouts de l'Europe et de l'Asie. J'en vis encore quelques-uns après sa mort. Le roi, son fils (Frédéric II), qui aimait les beaux hommes et non les grands hommes, avait mis ceux-ci chez la reine sa femme en qualité d'heiduques. Je me souviens qu'ils accompagnaient un vieux carrosse de parade qu'on envoya au-devant du marquis de Beauvau, qui vint complimenter le nouveau roi au mois de novembre 1740. Le feu roi Frédéric-Guillaume, qui avait autrefois fait vendre tous les meubles magnifiques de son père, n'avait pu se défaire de cet énorme carrosse dédoré. Les heiduques qui étaient aux portières pour le soutenir en cas qu'il tombât, se donnaient la main par dessus l'impériale. »

Dieudonné Thiébault, dans ses Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin^, nous donne sur ces géants des détails plus étendus dans le chapitre qu'il a consacré à Guillaume P"" (2'"« partie, chap. ii) : « Tout le monde connaît sa manie pour les hommes grands, manie qui, même sous son successeur et jusqu'à présent, ne s'est

1. Mémoires pour servir à la vie de M. de Voltaire, écrits par lui-même.

2. Dieudonné Tiiikbaui.t, né à La Roche, dans la Lorraine, en 1733, excellent latiniste, tut appelé à Berlin en qualité de professeur de grammaire générale à l'École militaire que Frédéric II avait fondée dans sa capitale. Il devint plus tard membre de l'Académie de Berlin et chargé d'y lire plusieurs ouvrages du roi qui l'avait en très haute estime. Il revint en France en 1784 et mourut en 180G, proviseur du Lycée de Versailles.

qu'affaiblie. Guillaume faisait enlever les hommes d'une taille extraordinaire partout où il pouvait en découvrir. J'ai encore vu l'abbé Bastiani qui, étant moine en Italie, avait été enlevé à l'autel tandis qu'il disait la messe dans un village du côté du Tyrol*. J'ai connu un aubergiste, rue de la Poste, nommé Pouzzano, autre Italien qui avait été enrôlé par surprise dans son pays et qui avait servi pehdant trente ans dans les gardes. J'ai vu le plus bel homme de tous, qu'on appelait le grand Anglais et que Guillaume n'avait pu avoir qu'à force d'argent : cet homme, ayant eu son congé comme invalide, s'était établi marchand épicier à Berlin, où il a vécu jusqu'à près de cent ans, toujours le plus grand et le mieux fait de la ville. J'ai connu un M. d'Archambaud, de famille française, vieux colonel d'un régiment de garnison, qui avait été employé dans sa jeunesse à ces sortes d'enlèvements. 11 m'a raconté les peines que lui avaient données quelques-unes de ces expéditions, et les dangers que d'autres lui avaient fait courir. Je me rappelle en particulier qu'il suait encore d'angoisses lorsqu'il parlait d'un menuisier, père de famille à Saint-Mihiel, en Lorraine, ayant plus de sept pieds et fait au tour. Guillaume avait appris l'existence et la taille de cet homme et ordonné à deux de ses enrôleurs, savoir à d'Archambaud et à un

1. L'abbé Bastum, malgré son apparence lourde, sa figure ignoble et épaisse et sa taille de géant, était fin et rusé. Arrivé à Berlin, il fut fait soldat; mais son aventure parut plaisante et devint publique. Le prince royal (plus tard Frédéric II) fut curieux de voir comment cet homme accoutumé au froc portait l'uniforme, et cette entrevue commença une liaison qui tarda peu à faire la fortune de cet ex-moine. Dés que Frédéric fut sur le trône, il le retira de son régiment et le nomma bientôt après chanoine à Breslau, avec quinze mille livres de rentes. On raconte que le roi, qui le savait très ambitieux, lui ayant demandé un jour comment il le recevrait quand il serait pape, si lui, Frédéric, allait le voir à Rome, il répondit : « Sire, je dirais, 6 puissant aigle j couvre-moi de tes ailes, et surtout sauve-moi de ton bec! »

autre, d'avoir cet Iiomme et de le lui amener à quelque prix que ce fût. Les deux embaucheurs firent dix fois le voyage de Saint-Mihiel, toujours déguisés en voyageurs marchands, et venant tantôt de Suisse, tantôt de Liège : à chaque voyage, ils avaient quelque chose à dire à cet homme ou à lui faire faire; ils causaient et déjeunaient ou soupaient avec lui, et le payaient bien. Ce fut après avoir ainsi tout employé pour gagner sa confiance, qu'on en vint aux compliments sur ses bonnes qualités et ses talents, plus encore que sur la beauté de sa taille. Que ne fit-on pas pour lui persuader que, dans tout autre pays, on serait trop heureux de l'avoir et qu'il y ferait sa fortune! Le menuisier les écoutait d'un air bénévole, et de bonne foi : peu à peu on en vint à des propositions, mais sous la loi du secret le plus inviolable. Enfin, on se donna parole pour un prochain voyage et on se sépara. A une quinzaine de là, le jeune d'Arcliambaud fut envoyé seul à Saint-Mihiel pour terminer cette négociation et emmener l'homme. Mais celui-ci avait parlé : la maréchaussée prit M. l'officier en flagrant délit d'embauchage; on l'arrêta, on le garrotta et on le fît partir pour Metz, où il devait être pendu. Il parut si résigné et si tranquille les premiers jours de marche, qu'on finit par le surveiller moins rigoureusement : il n'était même plus entre les mains de la maréchaussée, des grenadiers étaient chargés de le conduire aux prisons militaires de Metz; il marchait assez mal attaché, causant avec ses gardes, de manière à les confirmer dans la sécurité la plus entière, lorsqu'arrivé à peu de distance d'une auberge isolée, sur une hauteur à cinq lieues de Metz et nommée les Qualre-Vents^ il brise ses liens, part comme l'éclair, arrive à l'auberge, et crie : « déserteur, sauvez-moi! » On lui montre une porte de derrière, par laquelle il saule dans le jardin, en tirant la porte sur lui ; du jardin il traverse un bout de pré et gagne un bois voisin, tandis que les grenadiers, courant après lui, fouillaient cette maison où

on leur avoua avoir vu un liomme traverser la cuisine si rapidement, qu'on ne savait pas s'il avait monté au grenier ou était descendu à la cave. Quand les grenadiers, après une recherche aussi scrupuleuse que vaine, eurent fait attester leur diligence et furent partis, on en avertit le prétendu déserteur, qui, après avoir pris quelques aliments, regagna comme il put le pays de Liège.

« Guillaume ne tenait pas sans doute tout ce qu'il faisait promettre à ces beaux hommes ; cependant il en tenait une partie et les traitait assez bien pour qu'ils n'eussent pas envie de déserter. Le grand Anglais avait un ducat par mois de haute paye; d'autres avaient un écu; d'autres moins, mais le tout formait une somme assez forte ; et c'est pour l'épargner que Frédéric 11 a été si facile à donner les Invalides à ceux qui ont survécu à ses premières guerres : il a toujours désiré avoir de grands hommes dans ses troupes, et surtout dans ses gardes ; mais il voulait les avoir sans leur donner de hautes payes. »

Le baron de Poëllnitz, chambellan de ce roi ,dit dans ses Lettres ouMémoireSy que ce que coûtait le premier bataillon des gardes, que l'on nommait le bataillon des grands grenadiers^ était considérable. « Presque tous les souverains de l'Europe, ajoute-t-il, lui envoyaient des hommes extraordinaires parleur taille, mais il s'en procurait, outre cela, à prix d'argent, et, dans le nombre de ces derniers, il en a eu qui lui ont coûté jusqu'à quinze cents écus d'engagement, et jusqu'à deuxilorins de haute paye par jour: d'où il est résulté que ce bataillon lui coûtait autant que six régiments. »

Frédéric-Guillaume, qui s'imaginait qu'il pourrait établir dans ses États et y perpétuer une race d'hommes extraordinaires, ne laissait échapper aucune occasion de marier ses gardes avec les plus grandes femmes qu'il pouvait rencontrer. L'anecdote suivante, dont la véracité ne peut être mise an doute et qui a été racontée bien souvent,

du vivant même du roi qui était le premier à en rire, montre jusqu'à quel point il poussait son désir d'avoir des géants en même temps qu'elle donne une idée exacte de son despotisme. C'est encore à Dieudonné Thiébault que nous en emprunterons le récit.

« Dans un voyage que le roi fit de Postdam à Berlin, dit-il, il aperçut une fille presque gigantesque, et d'ailleurs jeune, assez belle et très bien faite; il en fut frappé. Il fit approcher cette fille, et apprit d'elle-même qu'elle était Saxonne, non mariée, qu'elle était venue, pour affaires, au marché de Berlin et qu'elle allait s'en retourner. « En ce cas, dit Guillaume, tu passes « devant la porte de Postdam; et si je te donne un billet « pour le commandant, tu pourras le remettre sans te « détourner. Charge-toi de ce billet que je vais écrire : « promets-moi que tu le donneras toi-même au com- « mandant, et tu garderas pour ta peine cet écu. » La fille, qui connaissait le caractère de ce roi, promit tout ce qu'il voulut : le billet fut écrit, cacheté et remis avec l'écu. Mais la Saxonne, inquiète du sort qui l'attendait, n'entra point dans Postdam. Elle trouva près de la porte une pauvre femme petite et vieille, à laquelle elle remit le billet et l'écu, lui recommandant bien de faire la commission sans délai, l'avertissant que c'était de la part du roi et qu'il s'agissait de choses importantes et pressées. Ensuite notre grande et jeune héroïne continua sa route, faisant, comme on peut le penser, la plus grande diligence. La vieille, de son côté, se hâte d'arriver chez le commandant qui ouvre le billet de son maître et y trouve l'ordre très précis de faire, sur-le-champ, épouser la commissionnaire à tel grenadier, qui y est nommé. La pauvre vieille, veuve depuis longtemps, fut très surprise de ce résultat, mais elle se soumit aux ordres de Sa Majesté; tandis qu'il fallut employer l'autorité, les menaces et les promesses les plus fialtcuscs pour vaincre la répugnance extrême et calmer le désespoir du soldat.

Ce ne fut que le lendemain que Guillaume, venu à Postdam pour admirer le couple brillant qu'il avait fait marier, sut qu'il avait été joué et que son soldat était inconsolable de ce malheur : il ne resta au roi d'autre ressource que d'ordonner le divorce entre ces deux époux. »

Les soldats géants n'étaient pas appréciés seulement en Prusse. Pierre-le-Grand, lui aussi, recherchait les plus grands hommes de son empire pour les incorporer dans son régiment de Préobrajemki qui devint le noyau de l'armée régulière russe et a de tout temps formé la garde particulière des czars pour lesquels il professe un dévouement voisin du fanatisme ^ Aujourd'hui encore, surtout dans la 1 ■"'^ compagnie du l^"" bataillon — dite compagnie de VEmpereur — de ce régiment d'élite, les soldats sont tous d'une taille gigantesque et lors des cérémonies du couronnement de l'empereur actuel, on admirait surtout le premier sergent dont la taille mesure â'^.lô^

En France, à l'exception des anciens tambours-majors qui marchaient si fièrement à la tête du régiment en faisant tourner leur grosse canne à pomme d'argent, et dont quelques-uns pouvaient passer pour de véritables colosses, nous ne voyons à signaler dans l'histoire de notre armée qu'un seul géant, Charles Gruel cVlndrevllle, qui mourut près de Rouen, en 1860, dans le village de Nesle où il avait fondé et dirigé pendant quelques années une verrerie d'une certaine importance. Dans sa jeunesse,

1. On voit au Musée Tussaud, à Londres, la représentation en cire d*un tambour-major du rég-iment de Préobrajenski, nommé Louskin, qui n'avait pas moins de huit pieds cinq pouces de haut (2'", 557, mesure anglaise). A côté de la figure, sont des moulages en plâtre de son fémur et de son tibia, ainsi qu'un moulage de sa main.

2. Lord Byhon, dans Bon Juan (ix-xlvi), dit, en parlant des gardes de Catherine : « C'étaient, pour la plupart, de robustes gaillards de six pieds de haut, tous laits pour rendre jaloux un Patagon.. .. »

SOUS le premier empire, il s'était engagé comme simple soldat, mais n'avait pas tardé à obtenir le grade de souslieutenant. Il assista à plusieurs batailles, entre autres à celle de Wagram. Fait prisonnier pendant la campagne de Russie, il tomba assez gravement malade et fut envoyé à l'hôpital de Kônigsberg. Les Russes s'étant emparés de cette ville, l'hôpital fut saccagé et d'indreville, avec d'autres malades français, dut passer une nuit tout entière couché dans la neige et n'ayant qu'une mauvaise couverture pour se préserver du froid. Il se guérit cependant et retourna en France où il fonda, ainsi que nous l'avons dit, une verrerie que le roi Louis-Philippe visita plusieurs fois; pendant une de ces visites il s'éleva un violent orage, qui força le roi à accepter le repas que lui offrit le vieux soldat. D'indreville était chevalier de la Légion d'honneur et remplit à plusieurs reprises différentes fonctions municipales. Sa taille mesurait environ 2™,287.

Dans l'armée anglaise nous en trouvons deux qui, par une coïncidence singulière, ont été tués l'un et l'autre à Waterloo. Le premier fut un Écossais, Mac Pherson, dont on pouvait voir à Edimbourg l'épitaphe en vers :

John Mac Pherson

Était un merveilleux personnage.

Il avait six pieds deux (pouces)

Sans ses souliers,

Et il fut tué

A Vaterloo.

Le second était un garde du corps {life-guardman) nommé John Shaw, né à Wollaston dans le comté de Nottingham. Après avoir été d'abord menuisier et ébéniste, il s'enrôla et fut tué, ainsi que le dit l'épitaphe, à Waterloo, dans une charge de cuirassiers français.

Si nous reprenons l'ordre chronologique que nous avons interrompu à propos de ces soldats géants, nous trouvons dans une lettre adressée par Horace Walpole à

Georges Montagu la mention suivante qui montre combien la société anglaise aimait ces sortes d'exhibitions : « On assure que mardi dernier (9 janvier 1752), la femme géante s'est fait voir chez la comtesse d'H..., devant une assemblée de personnes du premier rang, et cette semaine les deux nains joueront au brag chez mistress Ilolman. — iV. B. Le colosse qui devait se faire voir chez Mme N.... est indisposé*. »

La femme géante dont parle Horace Walpole, est sans aucun doute celle qui, un peu plus tard, se faisait annoncer ainsi qu'il suit dans le Daily Advertiser : « Ceci est pour prévenir les gentlemen, ladies et autres, qu'il est arrivé dans cette ville, et que l'on peut voir en s'adressant à la boutique du marchand de chandelles, près la porte du pâtissier, au coin de Spring gardens, à Charing Cross, une surprenante jeune géante, du comté de Surrey. Bien qu'elle ne soit pas encore âgée de vingt ans, elle surpasse en grandeur tout ce qui a été jusqu'à présent montré au public; elle est parfaitement droite, très bien faite, et elle a eu l'honneur d'être vue par un grand nombre de personnes de distinction, à la satisfaction générale, et on peut dire, en vérité, qu'elle fait l'étonnement et l'admiration du temps présent, ayant six pieds sept pouces. — Le prix pour les gentlemen et les ladies sera laissé à leur propre satisfaction quand ils l'auront vue. Elle se montre de dix heures du matin à huit heures du soir. »

Quant au colosse qui était indisposé au moment où Horace Walpole écrivait, nous le trouvons également annoncé dans le même journal, le 9 décembre 1752 ; « Ceci est pour informer les curieux que M. Blocker, le moderne colosse vivant, ou le géant merveilleux, qui donne une satisfaction générale, est à voir dans un commode

1. Lettres d'Horace Walpole de 1736 à 1770, traduites en français. Paris, Janet, 1818.

appartement, dans la cour de la Demi-Lune [Half-Moon- Court), près Ludgate. Ce phénomène de la nature a déjà eu l'honneur de se montrer chez un grand nombre de personnages de la noblesse, et d'être vu par plusieurs membres de la Société Royale et par beaucoup de gentlemen et de ladies qui sont amateurs des curiosités de la nature ; tous ont été surpris de sa hauteur et affirment que c'est l'homme le mieux proportionné parmi les hommes de sa taille qui ont été vus jusqu'à présent. — On peut le voir sans interruption de neuf heures du matin à neuf heures du soir. »

Ce Blocker, qui avait sept pieds quatre pouces anglais (2™, 228), était effectivement mieux fait que la plupart des autres géants, il était né à Guckfield, dans le comté de Sussex en \ 724. Carpenter a gravé son portrait en 1751 , en faisant figurer, parmi les spectateurs, leduc de Cumberland, et on publia également, de lui,'" une caricature assez amusante.

A cette époque, du reste, les géan|^Jparaissent avoir été assez communs. Outre celle que nous'avons mentionnée tout à l'heure, il y avait une géante italienne], de sept pieds de hauteur, et pesant 425 livres, qui voyageait en Europe et qui avait ^( fait l'admiration de l'empereur d'Allemagne, de huit rois de l'Europe et même du grand czar de xMoscou ainsi que du reste des grands princes de la chrétienté.... »

Il y avait également Daniel Cajanus, le fameux géant suédois, nommé, lui aussi, le colosse vivant, dont la vie a été publiée en Angleterre ainsi que le constate l'avis suivant daté du 23 septembre 1742 : « Aujourd'hui est mise en vente, au prix de quatre pences, élégamment reliée, VHistoire de Cajanus, le géant suédois, depuis sa naissance jusqu'à présent, lequel Cajanus est vivant et que l'on peut voir vis-à-vis de Mansion-Honse, à Londres. — Par l'auteur des Histoires gigantesques, imprimé par Thomas Boreman, libraire, dans Guildhall, Londres, etc, etc. a

Ce Cajanus, qui suivant quelques auteurs avait huit pieds quatre pouces, et suivant d'autres seulement sept pieds huit pouces, était, dit-on, le fils d'un pasteur protestant d'un village de Finlande. Il mourut à Haarlem le

Daniel CAJANUS

Fig. 37. — Daniel Cajanus, d'après un dessin de Reckcrs.

28 février 1749 ainsi que le constate une inscription qui se lit sur une plaque de marbre placée sur le pilier d'une chapelle dans la cathédrale de Haarlem^ Dans une vente

1. Ainsi que nous l'avons dit, page 191, une autre plaque de marbre est consacrée à la mémoire de Simon Paape le nain.

Fig. 38. — Bernard Gigli, d'après un dessin de Millington, gravé par Fougeron.

publique qui eut lieu à Haarlem, le 9 mai 1760, on vendit plusieurs objets qui avaient appartenu à Gajanus et au nain Paape, entre autres la pantoufle gigantesque que Ton voit dans le portrait que représente, d'après un dessin du peintre Reckers, notre figure 57.

Nous citerons également à la même époque le fameux géant italien Bernardo Gigli ou Gllli dont parle Schreber dans son Histoire des quadrupèdes et qui avait buit pieds de haut. Ce Gigli, sur lequel on sait fort peu de chose, parait avoir beaucoup voyagé ; en 1755 et 1756 il était à Londres et nous le retrouvons à Vienne en 1765, âgé de vingt-sept ans. Son portrait fut gravé par Fougeron, d'après un dessin de Millington ; c'est celui que reproduit notre figure 58 ; mais, comme dans toutes les représentations de géants, particulièrement dans celles publiées afin d'attirer le public, il y a une exagération évidente, surtout dans la taille relative des différents personnages.

A la foire Saint-Laurent et à la foire Saint-Germain*, à Paris, on voyait arriver tous les ans des géants plus ou moins dignes de l'admiration des visiteurs et dont la présence était annoncée, suivant l'intelligence et les ressources pécuniaires de leurs imprésarios, avec un luxe plus ou moins grand de réclames. Du reste, à part ce qu'en disent les annonces, qui paraissaient sous forme d'affiches, d'avis distribués au public ou publiés dans les journaux, nous ne savons rien sur leur compte et c'est à peine si nous pouvons mentionner ici : Mathieu Thomick, né en Dalmatie, âgé de trente-six ans et haut de sept pieds quatre pouces (2'",576), qui « paraissait en public, habillé à la hongroise et vêtu d'un riche manteau turc; » il parlait plusieurs langues très facilement, et, suivant l'affiche, « montrait dans ses discours une éloquence qui

1. Mme de Sévigné, écrit à la date du 13 mars 1671 : « Nous avons été voir à la foire une grande diablesse de femme, plus grande que Riberpré de toute la tête... C'est une grande femme tout à fait. »

sympathisait fort bien à sa grande taille * ; » — le géant Roose, natif de Westphalie, « âgé de vingt huit ans, quatre mois, grand de huit pieds un pouce (mesure de Hollande), et très bien proportionné 2; — la grande géante algérienne et mise à la sultane ^ demoiselle extraordinaire qui a six pieds huit pouces de haut (2™, 160), âgée seulement de dix-neuf ans et bien proportionnée dans sa taille ^ ; » — ou cette autre géante que l'on montrait à la foire Saint-Laurent en 1783 et qui, suivant le rapport ci-dessous, adressé au commissaire Delaporte par Tulot, un des exempts chargés de maintenir le bon ordre dans la foire, « joignait à une excessive insolence le défaut de s'enivrer perpétuellement*. »

« (27 juillet 1783.) Un page de M. le duc de Gossé est venu se plaindre de ce qu'étant entré chez la géante, il en avoit été insulté devant plusieurs personnes ; qu'entre autres mauvais propos, elle lui avoit répété plusieurs fois qu'elle lui faisoit grâce lorsqu'elle vouloit bien le laisser entrer. Je suis allé chez la géante avec le page ; la femme avec qui elle demeure m'a dit qu'elle étoit malade- En effet, je l'ai vue sur un grabat, hors d'état de pouvoir me rendre la moindre réponse. On m'a dit que cette géante étoit très sujette à se prendre de vin et qu'elle insultoit tout le monde. J'ai su aussi à n'en pouvoir douter que le page n'avoit donné lieu en aucune façon aux mauvois propos qui lui ont été tenus* .»

Cette géante, qui était si « sujette à se prendre de vin )) et qui couchait sur un grabat, ne nous fait pas l'effet d'être une véritable géante et c'est probablement à elle que le Chroniqueur désœuvré ou VEspion du bou-

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