CHAPITRE XII
Étant assises les bases de rorganisation des trois pouvoirs, je pourrais descendre aux détails de Tadministration, en commençant par diviser en différents ministères les affaires propres des gouvernements fédéraux. Cela n'entre pas pour le moment dans mon dessein. Mon dessein était seulement défaire voiries conditions que doit réunir toute Confédération pour réaliser son objet, et je crois les avoir complètement déterminées. Il y a eu en tout temps des confédérations, bien qu'imparfaites; ma pensée était de déterminer quels sont en elles les attributs essentiels du pouvoir central, quels moyens lui sont nécessaires pour les exercer, et comment il doit so diviser et s'organiser pour qu'il ne soit un péril ni pour la liberté, ni pour l'ordre, ni pour la vie de la nation non plus que pour celle des provinces. Mon intention accomplie, je pourrais terminer ici mon livre, si je n'étais assailli au passage par quelques questions générales que je crois urgent d'examiner, soit pour compléter ce travail, soit pour dissiper les craintes que l'idée de fédération fait naître dans les âmes peu réfléchies ou timides.
Le gouvernement fédéral de la République nord-
américaine ne réside dans aucun des États qui la composent. Il a son siège dans un territoire neutre de dix mille carrés, situé sur les bords du Potomac, qui appartenait à l'État de Maryland et est connu aujourd'hui sous le nom de district de Colombie. Ce territoire n'est pas autonome comme les États. Le président, d'accord avec le Sénat, en nomme le gouverneur, le secrétaire, les principaux employés, et même un Con-seil des œuvres puhliqueSy qui est une sorte de conseil municipal et s'occupe de tout ce qui a rapport aux rues, places et ponts, et même à la construction des maisons. La Confédération paye les appointements de tous ces fonctionnaires; le district, ceux seulement des fonctionnaires subalternes qu'il nomme. La Colombie a son assemblée^ mais avec des pouvoirs réduits; elle envoie au Congrès fédéral un délégué, mais sans vote et avec une voix seulement pour la défense des intérêts propres du district. Elle est considérée comme territoire et ne jouit ni de moins ni de plus d'avantages que les autres territoires de la République {The fédéral governmenty chap. 56).
Celte organisation est la conséquence des prescriptions contenues dans le pénultième paragraphe de la section 8«, article !«', de la Constitution des États-Unis. Les auteurs de ce Code ont considéré que de toute autre manière le gouvernement fédéral ne serait assez indépendant, et que l'État où il résiderait ne manquerait pas d'acquérir une certaine prépondérance, qui lui attirerait l'envie ou la haine des autres États, et ils autorisèrent l'assemblée non-seulement à s'acheter un district de cette extension, mais aussi à y exercer un pouvoir absolu. L'assemblée ne tarda pas à user de la faculté qui lui était concédée. En 1790, elle avait déjà acquis le territoire, et, le 1« décembre 4800, elle et le gouvernement, qui avaient d'abord résidé à New-
York, puis à Philadelphie, passai^it dans la âté de Washington.
L'existence de ce territoire neutre est-elle vraiment nécessaire à la sécurité et à la bonne marche d'une Confédération? Est-elle, pour le moins, utile? On ne la remarque ni en Suisse, ni en Autriche, ni en Ailemagne; et ces Confédérations vivent une vie normale et tranquille. S'il était possible, je la réclamerais pour tous les gouvernements fédéraux. Sinon, le pouvoir central ne pourra éviter d'être au moins influencé par la capitale et par l'État où il tiendra ses séances. Et, à n^en pas douter, cette influence sera périlleuse si, par hasard, cette capitale et cet Etat sont de grande importance et de forte initiative. La Prusse, comme je lai fait remarquer, était un véritable et constant danger pour la Confédération germanique, tant que celle-ci se trouvait réduite aux États du Nord. Elle a cessé de Têtre, depuis que la Confédération s'est étendue à toute la terre d'Allemagne et qu'y ont été enclavés des royaumes comme le Wurtemberg et la Bavière, qui d'ailleurs se sont réservé des droits considérables ; car la Bavière et le Wurtemberg se sont réservé des droits non-seulement sur les postes, les télégraphes et les contributions, mais aussi sur l'armée, à Tégard de laquelle ont cessé d'être en vigueur, comme on l'a vu, les traités d'alliance de 1870. Les deux royaumes se réservèrent, en outre, dans la commission d'Etat du Conseil fédéral, deux autres postes des plus importants, le premier dans la commission de la guerre, en stipulant que si, par une éventualité quelconque, le roi de Prusse cessait un jour d'être président de la Confédération, celui de Bavière le serait forcément (art. 8, 35, 46, 52, et appendices aux chapitres 11 et 12 de la Constitution; Protocole final ajouté au traité avec la Bavière, le 23 novembre 1870). La Prusse suscite des méfiances comme en sus-
citerait New-York ou la Pensylvanie, si elles avaient continué à être la résidence du gouvernement des États-Unis.
La difficulté est de trouver un territoire dont les habitants consentent à se séparer de leur État et à perdre les avantages dont ils jouissaient en lui. Les capitales des nations de l'Europe se prêteraient difficilement à cette espèce de capitis diminntio. Paris la supporta contre sa volonté sous le second Empire, et, comme on l'a dit, protesta énergiquement sitôt qu'il le pût.
Etant donnée cette difficulté, il suffirait, je crois, pour la sécurité de la République, que le gouvernement fédéral ne résidât pas en un État qui, par son importance, pût le forcer ou fût capable d'inspirer des soupçons aux autres États. Le laissant pourvu, comme nous le faisons, d'une armée, d'une flotte, de tribunaux, de ressources propres, il pourrait très-bien se soustraire à rinfluence d'un État de peu d'étendue; et celui-ci, petit et sans influence, comment pourrait-il être un danger en quoi que ce fût?
Il est évident que les lois fédérales sont supérieures 9UX lois des États et doivent prévaloir sur elles : sans quoi, il n'y aurait pas de confédération possible. Aussi tout effort pour substituer la loi particulière à la loi générale doit être énergiquement réprimé, tout acte tendant au même but sévèrement cb&tié. Pourtant, un doute surgit. Attendu la croissante multiplicité des relations humaines, il n'est pas possible, dit-on, de prévoir, dans une Constitution, toutes les affaires qui, par leur caractère, peuvent être du domaine des pouvoirs fédéraux. Si demain se présente une de ces affaires non prévues dans la Constitution, sera-t-eUs de la compétence du gouvernement central ou de celle du gouvernement des États? Les Constitutions de la
Suisse et des États-Unis ne peuvent être, en cela, plud péremptoires. a Les cantons, dit celle de Suisse, sont souverains en tant que leur souveraineté n'est pas limitée par la Constitution fédérale, et, comme tels, ils exercent tous les droits qui ne sont pas délégués au pouvoir fédéral x> (art. 3). Les pouvoirs que la Constitution ne délègue pas aux États-Unis, ou ceux qu'elle ne défend pas aux États d'exercer, sont réservés aux États respectifs ou au peuple {Amendement^ art. 10). La Constitution de l'empire d'Autriche n'est pas moins explicite : a Toutes les matières législatives qui, par cette loi, ne se trouvent pas exclusivement réservées au Reichsrath) lit-on dans un de ses articles, compétent aux diètes particulières et territoires en lui représentés > (II, art. 12). Celle d'Allemagne ne Test pas tant; mais, sans aucun doute, l'esprit est le mème« « L'Empire, dit l'article 2, exerce le pouvoir législatif sur tout le territoire fédéral, dans la mesure qui est définie par la présente Constitution . » Il ne pourrait en être autrement. Tous les peuples, en se confédérant, font un véritable sacrifice de leurs pouvoirs ; en bons principes de droit, il ne faut, en aucun temps, interpréter les renoncements au delà de la lettre même. Sinon, que de périls pour la Confédération! D'interpré^ tation en interprétation, le gouvernement central irait toujours absorbant, envahissant, et réduisant les attributions des États.
Est-ce à dire que les Constitutions fédérales ne sont susceptibles d'aucune réforme? Précisément, toutes celles que j'ai examinées sont réformables, et quelquesunes, la plupart, ont été déjà l'objet d'amendements divers et successifs. Les États-Unis ont réformé la leur actuellement depuis la guerre séparatiste, l'Allemagne depuis la défaite de la France, la Suisse en 1874. Maid autre chose est de réformer par interprétation et autre
chose de réformer par l'expresse volonté des confédérés. Les confédérés peuvent bien corriger leur œuvre, selon que le leur conseillent les nécessités des temps, mais avec la même solennité et par les mêmes procédés qu'ils ont mis en usage pour la faire. Il ne suffit pas que la masse de la nation demande une modification; il faut aussi que les États la veuillent. C'est surtout les États, plus encore que la nation, que Ton doit consulter pour cette classe de réformes. La fédération est un pacte entre peuples, et seuls ceux-là qui la firent ont le droit rigoureux de l'altérer ou de la changer. Aussi, pour toutes les réformes des Constitutions fédérales, exige-t-on, et avec raison, des con* ditions qui, appliquées aux réformes des constitutions unitaires, seraient ridicules.
Aux Etats-Unis, on peut proposer des amendements à la Constitution, dès que le jugent nécessaire les deux tiers des représentants et des sénateurs, ou que le réclame le pouvoir législatif dans les deux tiers des Etats. Dans le premier cas, c'est l'Assemblée qui les propose; dans le second, une Convention convoquée à ce sujet; et elles ne sont valides et ne forment partie intégrante de la loi fondamentale qu'après avoir été ratifiées par les Chambres ou par les Conventions particulières des trois quarts des Etats (art. 5). En Suisse, on donne moins dlmportance au vote des cantons. 11 est toutefois clairement prescrit que, si une réforme ne réunit pas en sa faveur la majorité des cantons, elle n'entrera pas en vigueur, quoiqu'elle ait été demandée par cinquante mille citoyens et acceptée par la majeure partie du peuple (art. liO et 121). En Allemagne, la Confédération peut tout, la nation très/-peu de choses. Là, toute pensée de réforme est écartée quand, des cinquante-huit voix du Conseil fédéral, quatorze se déclarent contre elle (art. 78). Il n'en est pas de même en Autriche, où il suffit, pour
ramenderoent des lois constitutionnelles, du vote des deux tiers des députés et des sénateurs (II, art. 15). En revanche, la réforme du pacte austro-hongrois serait très-difficile et, légalement, peut-être impossible.
C'eût été une grande faute de ne pas déclarer les Constitutions fédérales susceptibles de correction, et une faute plus grande encore que de n'avoir pas pris, pour les corriger, ces précautions ou de semblables. Des changements d'un autre ordre peuvent encore survenir, qui n^ont pas été non plus laissés en oubli. Si de nouveaux Etats sollicitent l'entrée dans la Ck>nfédé* ration, si un Etat sent la nécessité de se partager en deux, ou deux ou même plusieurs Etats de se fondre en un, qui devra connaître de ces prétentions et les résoudre? Quelques-uns croient qu'on ne peut admettre un nouveau peuple dans la Confédération sans consulter directement les Etats qui la composent; mais il n'y a point de difficulté à ce qu'il soit admis sur le simple accord des deux Chambres. La fédérale ne représentet-elle pas les Etats ? La nationale ne représente-t-elle pas la nation entière? La fédération n'est-elle pas de sa nature expansive et ne peut-elle pas. réunir toute l'humanité, à plus forte raison les nations et les peu-» pies? Pourquoi donc l'entrée de nouveaux pays ferait"* elle difficulté dans une Confédération? La Confédération allemande de 1867, écrite seulement pour le Nord, prévoyait ce cas qu'un ou plusieurs Etats du Midi voulussent entrer dans la Confédération ; elle ordonnait qu'une loi de TAssemblée suffirait pour les admettre (art. 79). La Confédération nord-américaine dit sim* plement que l'Assemblée pourra admettre de nouveaux Etats dans l'union (art. 5, section 3).
Les divisions et les réunions d'Etats mettent la dis* corde dans les esprits. Tandis qu'elles sont pour certains Etats fédéraux chose insignifiante, elles sont
pour d'autres chose très-périlleuse. J'entends qu'on doit les modérer, mais non les empêcher, quand elles sont suscitées par la nécessité et non par des passions passagères et de simples caprices. Une division opportune peut abréger de grands troubles transitoires et quelquefois accélérer le mouvement de la richesse, et une réunion favoriser le progrès matériel ou moral de deux peuples. J'ai parlé, en un autre endroit de ce livre, des divisions survenues en Suisse et aux Etats-Unis, non pour le mal, mais pour le bien qu'elles firent en ces républiques. Pourtant on ne doit pas non plus les faire sans précautions. Je crois, comme les auteurs de la Constitution nord -américaine, que pour qu'un Etat puisse se partager en deux, ou deux ou plusieurs s'agréger en un, il faut d'abord l'accord en règle des Etats en question et puis celui des Assemblées fédérales [art. 4, section 3). La Confédération possède le droit indiscutable d'examiner si la séparation ou la réunion convient à ses intérêts.
Mais il surgit sur ce point une autre question plus grave, par laquelle je mettrai fin à ce chapitre, c Si les Confédérations, dît-on, reposent sur la seule volonté des peuples qui les constituent, il est indubitable que, quand ils le voudront, un ou plusieurs Etats pourront se séparer d'elles. Alors elle a été injuste, la guerre de la Suisse contre le Sunderbund ; injuste, en Amérique, celle des Etats du Nord contre les séparatistes. Ces Confédérations sont donc fondées sur la force. » Les ennemis de la fédération reproduisent à qui mieux mieux cet argument pour représenter celle-ci comme exposée à la désagrégation des nations; et ils ne voient pas que c'est un sophisme. Les contrats s'appuient sui: la volonté des contractants et ne s'annulent ni ne se restreignent par celle de l'un d'entre eux. Forniés par un mutuel consentement^ ce n'est que par un dissentif^
ment mutuel qu'ils se dissolvent, quand la fin en vue de laquelle ils ont été faits n*a pas été remplie , ou qu'ils sont affectés d'un vice qui les invalide. Il en est de même pour les Ck>nfédérations , qui ne sont que des pactes d'alliance. Elles peuvent se dissoudre par le mutuel dissentiment des peuples qui les ont établies et non par celui d'un ou de plusieurs d'entre eux. Elles sont ainsi dans leur droit quand elles mettent l'épée à la main contre les Etats qui, de leur volonté privée, tentent de se séparer. Car le premier et le plus important de leurs devoirs est de se soutenir elles-mêmes, en maintenant unis les groupes confédérés. Le primum esse est la suprême obligation de tout être, individuel ou collectif. Pourquoi, sinon pour leur propre existence, les Confédérations auraient-elles à lutter?
Je mets ici fin à mon livre. — Je n'ai rien dit des questions sociales, bien qu'elles soient pour moi^ de grande importance. Je n'ai même pas parlé des di* verses Confédérations économiques qu*il faudrait établir dans la Confédération politique. Je les ai omises, en me souvenant avec quelle facilité et quelle spontanéité elles germent de notre sol. En 1854 et même avant, quand la fédération était encore loin d'être le drapeau d'un parti, les ouvriers de Catalogne s organisaient déjà fédéralement , et aspiraient déjà à s'unir fédéralement avec les autres ouvriers de l'Espagne. Depuis, ils se sont unis fédéralement avec ceux d*£urope. Plus tard, l'idée fédérale gagna les hautes classes, et nous avons maintenant la ligue des propriétaires et des contribuables. Si la fédération politique avait été £aite, il est très-possible que, par une conséquence
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■^ ^°^ logique, toutes les classes de la société, et même toutes Y' les professions libérales et mécaniques, se fussent organisées fédéralement.
Il y a plusieurs années déjà que l'idée s'est répandue *' de reconstituer les nations. L'idée donne ses fruits, et, certes, des fruits sanglants. Démontrer que tous les critères adoptés pour cette réorganisation sont, de tous points,, faux et insuffisants, et prouver que par le seul principe fédéral on peut la réaliser d'une manière stable et sans violence, tel était et a été mon premier et principal objet. Partant dès lors de la base de la fédération, c'est-à-dire des diverses catégories d'intérêts politiques et économiques qui existent dans le monde, — les intérêts municipaux, provinciaux, nationaux, internationaux et humains, — j^ cherchais et j'ai cherché à faire sentir la nécessité pour les peuples de se confédérer, en créant au plus tôt un pouvoir européen qui les représente, les défende, et, résolvant leurs différends, les exempte de les transporter sur les champs de bataille. Pourtant je n'ai point fait de cela le thème de mon livre; j*ai voulu seulement que cela résultât des considérations auxquelles m'amenait nécessairement le principe que je défends. Ainsi, l'idée est répandue dans toute l'œuvre sans être la matière d'aucun chapitre. Cette Confédération de nations est encore utopique aux yeux des gens ; la méthode choisie m'a paru la plus opportune pour lui gagner les esprits, car il est certainement urgent de les gagner.
L'Europe est assiégée de périls. En vain a-t-elle cherché par divers moyens un équilibre qui pût lui donner la tranquillité. Faute d'accord et surtout faute d'une règle fixe de conduite, elle n'a jamais pu empêcher l'incessant accroissement des peuples russes. Elle ne les voit point se mouvoir qu'elle ne s'inquiète et ne se trouble, et aujourd'hui ils menacent de tomber sur
la Turquie. Voici que, pour la centième fois, la question d'Orient vient de renaître 1 Jusqu'ici, la diplomatie l'avait ajournée; mais à peine sait-elle maintenant comment rajoumer encore et empêcher la Russie de descendre au Bosphore. Et si la Russie s'empare de Constantinople, qui pourra contenir un empire qui s'étend de l'océan Glacial à la Méditerranée et domine la Baltique, la mer Noire et la Caspienne? L'Europe, ohl fatalité! se voit obligée, pour arrêter les czars, de défendre la cause des Turcs 1 des Turcs, de qui l'éloignent ses intérêts de religion et de race! des Turcs, qui n'y sont pas moins exotiques que les Arabes et les f artares t
L'Europe saura-t-elle au moins s'accorder pour assaillir au passage les Moscovites? La rivalité et la haine séparent les principales nations du continent. Elles ont toutes quelque chose à venger et cherchent l'occasion de leur vengeance. Aucune n'est contente de ses frontières; aucune ne croit les posséder telles que les lui ont octroyées la nature ou l'histoire. Toutes parlent d'usurpations et toutes récriminent. Effectivement, des vols audacieux ont été consommés. Pour une fois qu'a prévalu la justice, cent fois la force a commandé. Le droit, celui qu'on nomme le droit des gens^ se méconnaît fréquemment. Eh quoil la Russie ne saurait pas, quand tout se décide par les armes, profiter de ces discordes! Ne peut-elle invoquer contre ses ennemis la tradition même de l'Europe?
L'Europe est condamnée à toucher du doigt plus ou moins tard les résultats de son imprévoyance et de ses crimes, si elle ne se hâte à reconstituer ses peuples sur le principe de l'autonomie et à les unir, ensuite, par la fédération en un seul peuple ; si elle ne fait en sorte que, par le même système, les nations slaves se réor-^ganisent qui, pour n'être plus tributaires de la Tur-
quie, acceptent la périlleuse protection de la Russie ; si elle ne produit et n'exécute un mouvement semblable sous l'empire même des czars, où il y a plus d'une institution qui rend la fédération possible; si, guidée finalement par le nouveau droit, elle ne se résout pas à empêcher toute occupation et toute tyrannie et à substituer à la voix du canon la voix de la justice. J'avais déjà fort avancé ce livre quand survinrent d'abord l'insurrection de Hongrie, puis la guerre de Serbie. Qu'après le récent armistice convenu, la lutte éclate ou non entre les Turcs et les Russes, la panique que tous ces faits et toutes ces menaces ont produite et produisent révèle sur quelles fausses bases s'appuient l'Europe et ses différents peuples. Grâce au système politique prépondérant, ils vivent tous sans relations organiques d'aucun genre ; et, quoique non ennemis, ils se regardent comme étrangers. L'un tend toujours à subordonner les autres ; et comme, s'il y parvient, c'est par la force, il perd facilement le sceptre que lui permit de saisir le bruit de ses victoires. Les succès récents démontrent une fois de plus que nous avons besoin de changer de système et d'adopter un principe qui, par sa propre virtualité, reconstitue sans effort depuis le dernier municipe jusqu'à l'Europe elle-même. Ce principe est pour moi celui de la Fédération, le seul qui puisse réunir notre espèce en un tout organique.
Nous trouvons à la date du 24 mai i878, dans le journal espagnol démocratique El Solfeo, un article de M. Pi y Margall : Origine du dogme démocratique. Nous traduisons ici cet article^ qui nous paraît un complément naturel du livre que Von vient de lire.
ORIGINE du dogme DEMOCRATIQUE
L'homme, que les écoles théologiques disent ce qu'elles veulent, est la source de toute certitude, le principe de la morale et du droit, le continuateur du monde, la conscience de Dieu. En vain cherche-t-on à l'assujettir au texte des Écritures : à force de les lire et de les interpréter, il finit par déprécier ses révéJa* teurs et par renverser ses idoles. En vain prétend- on lui imposer des règles de vie, qu'on suppose édictées par Brahma ou par Jehovah au fracas du tonnerre : il cherche à la fin la norme et la sanction de ses actes dans sa propre conscience. En vain lui présente-t-on le droit défini en des tables et en des codes auxquels les siècles confèrent leur autorité : il exige la réforme des lois à mesure que s'élève son idéal de justice. En vain tente-t-on de réfréner son activité en lui opposant les forces colossales de la nature : éternel Piromé- Ihée, il lulte avec elles et arrive à les soumettre à son
service. En vain lui donne-t- on un Dieu : il ne reconnaît de Dieu que celui qu*il s'est fait dans les limites de sa pensée.
La raison est souveraine; et elle Test en chaque homme qui vient au monde. Pour que le lecteur se convainque de cette vérité, il suffit qu'il se recon* naisse lui-même; qu'il voie s'il affirme jamais avec les autres hommes ce que nie sa raison; qu'il voie s'il applaudit jamais avec eux à ce que blâme sa raison ; qu'il voie qui est le juge toujours de ses propres actes : il importe peu que le monde les approuve si sa conscience les condamne; il importe peu que le monde les condamne si sa conscience les approuve. Dans la solitude de son esprit et dans le silence de ses passions, ses juge^ ments se substituent à ceux d'autrui, et il ne les rectifie par aucune autorité, si son propre entendement ne les rectifie lui-même. Sa volonté même est impuissante à le faire penser autrement qu'il ne pense : telle est l'action de la raison sur l'humanité et sur l'homme.
Débile et couard, le lecteur pourra bien un jour, à la clameur de l'opinion ou à la vue des supplices, abjurer les affirmations de sa raison et de sa conscience ; sa lèvre les abjurera, non son âme; sa raison et sa conscience continueront à affirmer et récrimineront contre lui pour la bassesse de sa conduite. On rapporte que Galilée, immédiatement après avoir rétracté, indigne de lui-même, devant le Saint-Office, ce qu'il avait écrit sur le mouvement de la terre, dit à mi-voix en frappant le sol : c E pur ai muovel Et cependant la terre se meut 1 > Authentique ou non, c'est là l'expression vraie de la souveraineté de la raison individuelle et de l'empire qu'elle exerce sur nous!
Nombreux sont les hommes qui ont perdu la foi de leurs pères. S'ils n'ont point remplacé par d'autres doctrines ou d'autres dogmes ceux du christianisme, ils sentent assurément en leur esprit un grand vide. En le voulant ou sans le vouloir, ils vivent préoccupés par les
mystères de la vie et de la mort ; préoccupés de leur origine et de leurs destins futurs, et des relations qui les unissent à la Nature et à Dieu, s'ils croient que Dieu existe. Tourmentés par le doute, il n'est pas rare qu'ils cherchent à ranimer en leurs âmes la foi morte. y parviennent-ils? Leur désir est inutile si leur raison continue à nier les anciens dogmes. A chaque effort, leur impiété croît et s'enracine. Si, malgré tout, ils fléchissent le genou devant les autels et prient, dans leur oraison le blasphème est enveloppé.
Que le lecteur s'étudie,'et plus il descendra en lui-même, plus il se convaincra qu'il n'y a rien de si personnel, de si absolu, de si rebelle à toute autorité que sa raison et sa conscience. En histoire, en politique, en philosophie, dans les sciences, dans les lettres, dans les arts, nous controversons tout et remettons tout en jugement. Nous revenons cent fois sur les problèmes qu'ont résolus les autres hommes et les autres siècles. Aucune hypothèse ne nous satisfait. Nous rectifions sans cesse les faits que les générations passées nous ont légués, et nous attribuons les phénomènes à d'autres causes et à d'autres lois. Et celles-ci, nous les affirmons comme des vérités aussi absolues que la raison elle-même; nous nous sentons heurtés à des murailles qui nous arrêtent et limitent l'empire de notre esprit.
Je parlais tout à l'heure du mouvement de la terre : que le lecteur voie à quel point est souveraine la raison de rindividu ! Pendant quarante siècles, l'humanité a cru que la terre était immobile au centre de Tespace. Le soleil, les planètes, les autres étoiles, tous les cieux tournaient, selon elle, à l'entour de notre pauvre demeure. Les Bibles de toutes les religions l'affirmaient, ainsi que les livres de tous les savants : le sentiment l'assurait. La raison d'un homme, un jour, vint à nier cette croyance universelle; et aujourd'hui nous sentons tous, comme Galilée, rouler la terre sous nos
pieds, et nous connaissons l'orbite qu*elle parcourt autour du soleil.
La raison individuelle a délruit non-seulement les croyances individuelles, roais aussi les institutions communes à tous les peuples. L'esclavage était la base de la cité antique. Ni en Orient ni en Occident, on ne concevait une société sans esclaves. L'esclavage était légitimé aux yeux des législateurs et des philosophes, plus encore que par la guerre, par Tinégalité des talents. On voyait parmi les hommes des races, des castes, des classes, prédestinées par leur infériorité intellectuelle à la servitude. Nié, toutefois, par la raison individuelle et, plus tard, par la société, l'esclavage disparut des lois et des coutumes de TEurope. Il reparut dans les temps modernes en Amérique ; mais, grâce à de nouvelles protestations de la raison^ les chaînes du dernier esclave sont près de tomber.
De nos jours, la raison individuelle attaque la propriété immobilière. Elle la démolit à force de l'examiner, sans se laisser arrêter par la sanction des siècles. Ses paroles ont été aussitôt recueillies par les prolétaires, qui commencent à regarder la terre avec des yeux de convoitise; elles paraissent même déterminer la conduite de l'État vis-à-vis de la propriété : hier, il lui arracha de la ceinture l'épée qu'elle portait depuis les temps féodaux, et aujourd'hui il l'opprime à force d'impôts, lui enlevant plus du quart de ses revenus.
Mais pourquoi ces détails? La souveraineté de la raison de Thomme est démontrée par un fait général et indiscutable. Qu'on observe touâ les progrès de l'humanité ! on n'en citera pas un qui n'ait commencé par la négation individuelle d'une idée collective : la société les réalise généralement; mais c'est l'individu qui en a l'initiative, et l'individu, je le répète, n'a rien qui l'arrête !
La raison sociale, par son organe l'État, tente encore, chez certains peuples, de dominer celle de l'indi-
vidu. Non-seulement elle veut lui imposer ses idées, elle prétend encore empêcher la manifestation des idées qui les nient. De là les lois sur la presse ; les lois qui limitent le droit de réunion et d'association ; de là renseignement public, les programmes officiels, les livres à texte obligatoire, l'inspection des écoles, même des écoles privées. L'État dit encore à la raison ce que Dieu dit à la mer : <( Tes vagues n'iront pas plus loin, » mais inutilement. La raison individuelle s'ouvre pas* sage à travers les murs des prisons et les baïonnettes des soldats ; et combien mieux à travers ces débiles et ridicules barrières ! Aujourd'hui elle menace l'État, demain elle l'ensevelira dans ses ruines. Ce qu'on ne lui permet pas de dire en pleine lumière, elle le dit dans les ténèbres ; et tout ce qu'obtient l'État à poser des barrières^ c'est de retarder les progrès de l'huma* nité et de souiller de sang les pages de l'histoire.
La raison sociale occupe sans conteste dans le drame de la vie un rôle important, mais non le premier. Elle est vis-à-vis de la raison individuelle ce que dans la génération la femme est à l'homme. Elle n'engendre pas : elle conçoit; elle élabore et donne corps aux idées que l'autre propage ; elle les dépouille de l'absolutisme avec lequel elles surgissent de la raison de l'individu ; elle les accommode aux conditions du peuple où elles ont à se réaliser, et, enfin, les convertit en loi, en institution, en fait. Elle les féconde... mais elle ne fait rien de plus que les féconder. Si la raison individuelle ne les renouvelait, vieilles et épuisées, la raison sociale périrait d'inanition et les nations avec elle. La raison individuelle est ici la force créatrice; c'est elle seule qui, se plaçant de temps en temps en tête de l'humanité, la fait changer de direction et provoque les grandes révolutions des peuples.
Les religions qui parlent au nom de Dieu doivent craindre naturellement cette raison audacieuse et turbulente; elles se sont toutes efforcées à TafTaiblir et à Pi y Margall. 10
i70 APPENDICE
l'asservir. Elles Tout déclarée incapable de distinguer le bien du mal. Terreur de la vérité, le laid du beau , et Tout soumise' à des dogmes qu'elles f^upposèren révélés et comme tels indiscutables et éternels, c Telle est ton origine, ont-elles dit impérieusement à rhomme^ telle ta morale, tel ton droit , tels tes derniers destins. — Ainsi fut créé le monde ; par ces moyens, il se conserve, il vit; ainsi il disparaîtra au sonner de Tbeure fixée à l'horloge des temps. — Tels sont les attributs de Dieu, tels ses rapports avec l'homme, tels ses desseins. — Dieu est la source de tout bien, de toute vérité, de toute beauté . — Malheur à qui prétend égarer sa pensée au delà de ces dogmes! »
La raison sociale a, pendant un long temps, reconnu son incapacité et est restée muette et humiliée devant ces systèmes religieux imposés par la loi qui châtiait les rebelles; mais la raison individuelle, non! Elle n'a jamais, elle, cessé de les discuter et a fini par les détruire : d abord le schisme, la secte, puis la philosophie, l'école, ont décomposé et défait toutes les religions d'Europe. Le paganisme était déjà tué par la philosophie quand Jésus prêchait l'Evangile aux hommes.
Bien avant, les patriciens de Rome faisaient profession d'athéisme; et l'État se montrait athée, quand il admettait indifféremment dans le Panthéon les dieux des autres peuples. Le paganisme n'était jusqu'alors que la reUgion de la multitude. Le judaïsme n'était pas si diffus, quoique miné par les sectes, principalement par celle des scribes. Jésus fut la dernière protestation de la raison individuelle contre les anciennes religions.
Le christianisme ne fut pas plus heureux. Dès le principe, il eut à lutter, au sein de son EgUse même, contre la raison armée de toutes armes. Il fut, depuis, l'objet de débats passionnés et Forigine des schismes : quand a-t-il cessé d'avoir des hérétiques? Son histoire est la
série ininterrompue de ses combats avec les dissidents. Aujourd'hui, ses sectes sont plus nombreuses que jamais, et ses dogmes plus que jamais combattus. Il n'y en a pas un qui n'ait été le but de la satire, ou le thème de sarcasmes sanglants; pas un que n'attaquent à la fois la philosophie et la science. On en vient à la négation de Dieu, et beaucoup, qui le reconnaissent, le transforment en un être aussi distinct de jéhovah que de Jésus.
La raison est sujette à errer : comment le nier? Mais, remarquez-le bien, elle seule peut corriger ses méprises. Serait-ce l'État et la religion qui pourraient les corriger, dans cette perpétuelle contradiction des pouvoirs? Elle est au-dessus des rois et des prophètes, et aucune autorité ne prédomine sur la sienne. Mais heureusement elle peut reconnaître ses propres erreurs et les amender. Elle les reconnaît, grâce à son caractère progressif, et à cette activité môme qui ne lui permet pas de s'arrêter et l'oblige à agiter les questions cent fois résolues; elle les amende grâce à son infatigable effort vers la vérité, nord de nos âmes. Ce sont précisément ses rectifications qui ont produit le mouvement historique.
La raison est souveraine et, ce qui est la même chose, autonome. Eant ne la considérait comme autonome que dans la sphère de la conscience ; mais elle Test indubitablement en tout. Bien qu'elle ait dans la sphère morale des affirmations universelles et catégoriques, comme en aucune des autres manifestations de notre vie, elle ne manque pas d'être en toutes sa norme à elle-même. H serait contradictoire et inexplicable qu'elle le fûit, par exemple, dans la morale et non dans le droit, dans le droit et non dans la politique, dans la politique et non dans la philosophie. Elle est une, et Ton ne peut la supposer se mouvant, ici, par elle-même, là, obéissant à des lois étrangères. Assurée ou hésitante en ses assertions, elle ne rencontre jamais hors d'elle
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rien qui la brise ou qui là fortifie. C'est par soi-même qu'elle tombe dans le doute, par soi-même qu*elle vainc le doute. Elle cherche et trouve dans le monde extérieur des données pour se déterminer : mais la détermination est sienne.
De là le dogme de la démocratie moderne. Les droits, qu*on nomme droits individuels, antérieurs et supérieurs à toute loi écrite, ne connaissent point d'autre motif ni d'autre origine. « Si Thomme, a-t-on dit, possède en sa raison son plus haut critère; si dans la conscience, réfiexion et voix intérieure de la raison même, il trouve les règles de la morale et du droit et, par conséquent, la norme de ses actes; s'il n'y a rien qui puisse réprimer cette raison ni rien qui soit audessus d'elle, — puisque c*est par son initiative et à son impulsion que tombent les dieux, que périssent les lois, que les idées les plus enracinées perdent leur empire, et que se change et se transforme enfin la vie des peuples, — Thomme est inviolable dans les manifestations de sa pensée, et ni l'État ni l'Église, organes de la raison collective, n'ont autorité pour les empêcher ni leur poser des conditions et une limite.
11 importe peu que ses idées, en lutte avec celles du siècle, paraissent chimériques et absurdes; Tidée chimérique d'aujourd'hui peut être la réalité de demain, et il n*y a pas de tribunal pour juger les idées. Étant autonome, Thomme est et doit être libre dans sa pensée et dans sa conscience; et si, par son caractère et par Teffet de ses multiples besoins, il doit être soumis à des lois et à des gouvernements, expression de sa vie sociale, il doit concourir à la création de ces gouvernements et à l'établissement de ces lois, si l'on veut qu'elles aient légitimité et force. Étant donnée la souveraineté de la raison, il n'est plus possible de chercher en Dieu la légitimité des pouvoirs; c'est par la grâce de Thomme et non par celle de Dieu que les empereurs prennent la couronne et que les princes
de la terre ceignent l'épée! — Conséquences logiques admises aujourd'hui dans la majeure partie du monde civilisé.
Déjà la pensée est absolument inviolable aux États- Unis d'Amérique, en Suisse, en Angleterre, en Portugal, en Belgique. Elle Tétait il y a peu de temps en Espagne. Aux États-Unis, on la respecte au point d'avoir écrit dans la Constitution qu'on né peut limiter par aucune loi la liberté de la parole ni de la presse. Libre aussi est la pensée en Allemagne, en Italie, en France, chez la plupart des peuples d'Amérique et d'Europe, en tant qu'elle ne choisit pas la politique périodique pour arme de combat. La conscience est également inviolable aux États-Unis. Là, on ne peut point légiférer en matière de religion ni prohiber rétablissement ou l'exercice d'aucun culte. La liberté absolue existe en Hollande ; elle est un peu moindre en Suisse, en Angleterre et en Allemagne. Là où il n'y a pas liberté, il y a au moins tolérance. — Enfin, les peuples interviennent dans la formation des gouvernements et des lois en toute l'Europe et en toute T Amérique, excepté en Russie. Chez certaines nations, tous les citoyens sont électeurs. Il y a le suffrage universel en France, en Suisse, en Belgique ; il existait naguère en notre Espagne même. Les États-Unis viennent d'inscrire dans leur Constitution que l'on ne peut refuser le vote à personne, pour motif de couleur, de race ni d'esclavage.
L'autonomie de l'individu n est déjà plus une simple abstraction : elle est descendue dans la région des faits et domine la politique du monde. Elle oblige l'Etat à se dessaisir aujourd'hui de lautorité qu'il a toujours exercée sur la pensée ; elle y obligera demain l'Eglise môme. Déjà les prêtres ne transigent-ils pas de tous côtés avec la liberté de conscience, et hier, qu'ils étaient rois, ne toléraient-ils pas, au sein même de leur capitale, des hommes qui niaient le Christ? Comme ils paraissent s'être convaincus de l'inutilité de leurs
anatbèmes, ils se convaincront quelque jour de Vintfficadté de leurs SyUabus et de leurs Index. On ne retient pas la raison devant de si débiles obstacles; elle les aplanit et ouvre passage à la civilisation et au inonde. Ou il faut la reconnaître souveraine et la prendre pour ciment de ce que Ton construit, ou religions. États, codes, systèmes de morale, systèmes de philosophie, reposeront sur le sable ei succomberont à ses attaques.